BAKOUNINE (Michel) - Lettres � un Fran�ais (1870)

Date : vendredi 17 juin 2005 @ 20:09:01 :: Sujet : F�d�ralisme

Pas d'indication d'�diteur sur le document Gallica.




Lettre I

1er septembre 1870.
Mon cher ami,
Les derniers �v�nements ont plac� la France dans une telle position, qu'elle ne peut plus �tre sauv�e d'un long et terrible esclavage ; de la ruine, de la mis�re, de l'an�antissement, que par une lev�e en masse du peuple arm�.

Votre arm�e principale �tant d�truite, � et cela ne fait plus de doute aujourd'hui, � il ne reste � la France que deux issues : ou bien se soumettre honteusement, l�chement, au joug insolent des Prussiens se courber sous le b�ton de Bismark et de tous ses lieutenants pom�raniens ; abandonner au despotisme militaire du futur empereur d'Allemagne l'Alsace et la Lorraine ; payer trois milliards d'indemnit�s, sans compter les milliards que vous aura co�t�e cette guerre d�sastreuse ; accepter de la main de Bismark un gouvernement, un ordre public �crasant et ruineux, avec la dynastie des Orl�ans ou des Bourbons, revenant encore une fois en France � la suite des arm�es �trang�res ; se voir pour une dizaine ou une vingtaine d'ann�es r�duite � l'�tat mis�rable de l'Italie actuelle, opprim�e et comprim�e par un vice-roi qui administrera la France sous la f�rule de la Prusse, comme l'Italie a �t� jusqu'ici administr�e sous la f�rule de la France ; accepter, comme une cons�quence n�cessaire, la ruine du commerce et de l'industrie nationales, sacrifi�s au commerce et � l'industrie de l'Allemagne ; voir enfin s'accomplir la d�ch�ance intellectuelle et morale de toute la nation...

Ou bien, pour �viter cette ruine, cet an�antissement, donner au peuple fran�ais les moyens de se sauver lui-m�me.

Eh bien, mon ami, je ne doute pas que tous les hommes titr�s et bien rent�s en France, � tr�s peu d'exceptions pr�s, que l'immense majorit� de la haute et moyenne bourgeoisie ne consentent � ce l�che abandon de la France, plut�t que d'accepter son salut par le soul�vement populaire. en effet, le soul�vement populaire, c'est la r�volution sociale, c'est la chute de la France privil�gi�e. La crainte de cette r�volution les a jet�s, il y a vingt ans, sous la dictature de Napol�on III, elle les jettera aujourd'hui sous le sabre de Bismark et sous la verge constitutionnelle et parlementaire des Orl�ans. La libert� populaire leur cause une peur si affreuse, que pour l'�viter, il accepteront facilement toutes les hontes, consentiront � toutes les l�chet�s, � dussent m�me ces l�chet�s les ruiner plus tard, pourvu qu'elles les servent maintenant.

Oui, toute la France officielle, toute la France bourgeoise et privil�gi�e conspire pour les Orl�ans, conspire par cons�quent contre le peuple. Et les puissances europ�ennes voient la chose de bon �il. Pourquoi ? Parce que chacun sait bien que si la France essaye de se sauver par un formidable soul�vement populaire, ce serait le signal du d�cha�nement de la r�volution dans toute l'Europe.

Pourquoi donc la restauration des Orl�ans n'est-elle pas encore un fait accompli ? Parce que la dictature collective et �videmment r�actionnaire de Paris se trouve en ce moment forc�ment impuissante. Napol�on III et l'empire sont d�j� tomb�s, mais toute la machine imp�riale continue � fonctionner ; et ils n'osent rien y changer, parce que changer tout cela, c'est proclamer la r�volution, et proclamer la r�volution, c'est justement provoquer ce qu'ils veulent �viter.


Lettre II


5 septembre
Voil� l'empereur prisonnier et la r�publique proclam�e � Paris, avec un gouvernement provisoire.

La situation int�rieure de la France a-t-elle chang� pour cela ? Je ne le pense pas ; et les r�flexions que je m'appr�tais � vous communiquer sur l'impuissance de l'empire n'ont rien perdu de leur v�rit� et de leur actualit�, en les appliquant au gouvernement qui vient de se constituer par la fusion de la gauche r�publicaine et de la gauche orl�aniste.

Je suppose que les membres de ce gouvernement anim�s du d�sir tr�s sinc�re de sauver la patrie ; ce n'est pas en essayant de se servir de la puissance d'action du m�canisme administratif,devant laquelle l'incorrigible Thiers s'est encore �merveill� dans la s�ance du 26 ao�t, ce n'est pas, dis-je, en suivant la vieille routine gouvernementale qu'il pourront faire quelque chose de bon ; toute cette machine administrative, s'ils veulent s�rieusement chercher le salut de la France dans le peuple, ils seront oblig�s de la briser, et conform�ment aux propositions d'Esquiros, de Jouvencel, et du g�n�ral Cluseret, de rendre l'initiative de l'action � toutes les communes r�volutionnaires de la France, d�livr�es de tout gouvernement centralisateur et de toute tutelle, et par cons�quent appel�es � former une nouvelle organisation en se f�d�rant entre elles pour la d�fense.

J'exposerai en quelques mots mes preuves � l'appui.

Le gouvernement provisoire ne peut, m�me dans les circonstances les plus favorables pour lui :

ni r�former constitutionnellement le syst�me de l'administration actuelle ;

ni en changer compl�tement, ou m�me d'une mani�re un peu sensible, le personnel.

Les r�formes constitutionnelles ne peuvent se faire que par une Constituante quelconque, et il n'est pas besoin de d�montrer que la convocation d'une Constituante est une chose impossible en ce moment o� il n'y a pas une semaine, pas un jour � perdre. quant au changement du personnel, pour l'effecteur d'une mani�re s�rieuse, il faudrait pouvoir trouver en peu de jours cent mille fonctionnaires nouveaux, avec la certitude que ces nouveaux fonctionnaires seront plus intelligents, plus �nergiques et plus honn�tes que les fonctionnaires actuels. Il suffit d'�noncer cette exigence pour voir que sa r�alisation est impossible.

Il ne reste donc au gouvernement provisoire que deux alternatives : ou bien se r�signer � se servir de cette administration essentiellement bonapartiste, et qui sera entre ses mains une arme empoisonn�e contre lui-m�me et contre la France ; ou bien de briser cette machine gouvernementale, sans m�me essayer de la remplacer par une autre, et de rendre la libert� d'initiative la plus compl�te � toutes les provinces, � toutes les communes de France, ce qui �quivaut � la dissolution de l'�tat actuel.

Mais en d�truisant la machine administrative, les hommes de la gauche se priveront du seul moyen qu'ils avaient de gouverner la France. Paris ayant de la sorte perdu le commandement officiel, l'initiative par d�crets ne conservera plus que l'initiative de l'exemple qu'il pourra donner en se mettant � la t�te de ce mouvement national.

Paris est-il capable, par l'�nergie de ses r�solutions, de jouer ce r�le ? non, Paris est trop absorb� par l'int�r�t de sa propre d�fense pour pouvoir diriger et organiser le mouvement national de la France. Paris assi�g� se transformera en un immense camp ; toute sa population ne formera plus qu'une arm�e, disciplin�e par le sentiment du danger ; mais une arm�e ne raisonne pas, n'agit pas comme une force dirigeante et organisatrice, � elle se bat.

La meilleure chose que Paris puisse faire dans l'int�r�t de son propre salut et celui de la France enti�re, c'est de proclamer et de provoquer l'absolue ind�pendance et spontan�it� des mouvements provinciaux, � et si Paris oublie et n�glige de le faire, pour quelque raison que ce soit, le patriotisme commande aux provinces de se lever et de s'organiser spontan�ment et ind�pendamment de Paris


Ce soul�vement des provinces est-il encore possible ? Oui, si les ouvriers des grandes cit�s provinciales, Lyon, Marseille, Saint-�tienne, Rouen, et beaucoup d'autres ont du sang dans les veines, de l'�nergie dans le c�ur et de la force dans les bras, s'ils sont des hommes vivants et non des doctrinaires socialistes.

Il ne faut pas compter sur la bourgeoisie. Les bourgeois ne voient et ne comprennent rien en dehors de l'�tat et des moyens r�guliers de l'�tat. Le maximum de leur id�al, de leur imagination et de leur h�ro�sme, c'est l'exag�ration r�volutionnaire de la puissance et de l'action de l'�tat au nom du salut public. Mais j'ai d�j� d�montr� que l'action de l'�tat, � cette heure et dans les circonstances actuelles, loin de sauver la France, ne peut que la tuer.

Croyez-vous peut-�tre � une alliance entre la bourgeoisie et le prol�tariat, au nom du salut national ? C'est le programme que Gambetta a expos� dans sa lettre au Progr�s de Lyon,et je pense bien faire de vous dire mon opinion sur cette fameuse lettre.

Je n'ai jamais tenu grand compte de Gambetta, mais j'avoue que cette lettre me l'a montr� encore plus insignifiant et plus p�le que je ne me l'�tais imagin�. Il a pris tout-�-fait au s�rieux son r�le de r�publicain mod�r�, sage, raisonnable, et dans un moment o� la France croule et p�rit et o� elle ne pourra �tre sauv�e que si tous les Fran�ais ont vraiment le diable au corps, M. Gambetta trouve le temps et l'inspiration n�cessaire pour �crire une lettre dans laquelle il commence par d�clarer qu'il se propose �de tenir dignement le r�le d'opposition d�mocratique gouvernementale.� Il parle du �programme � la fois r�publicain et conservateurqu'il s'est trac� depuis 1869,� celui �de faire pr�dominer la politique tir�e du suffrage universel,� (mais alors c'est celle du pl�biscite de Napol�on III) �de prouver que dans les circonstances actuelles, la r�publique est d�sormais la condition m�me du salut pour la France et de l'�quilibre europ�en ; � qu'il n'y a plus de s�curit�, de paix, de progr�s que dans les institutions r�publicaines sagementpratiqu�es (comme en Suisse probablement !) �; qu'on ne peut gouverner la France contre les classes moyennes,et qu'on ne peut la dirigersans maintenir une G�N�REUSE alliance avec le prol�tariat�(g�n�reuse de la part de qui ? de la bourgeoisie sans doute.) �La forme r�publicaine permet seule une harmonieuse conciliation entre les justesaspirations des travailleurs et le respect des droits sacr�s de la propri�t�.Le juste-milieu est une politique surann�e. Le c�sarisme est la plus ruineuse, la plus banquerouti�re des solutions. Le droit divin est d�finitivement aboli. Le jacobinisme est d�sormais une parole ridicule et malsaine.Seule, la d�mocratie rationnelle et positiviste(entendez-vous le charlatan !) peut tout concilier, tout organiser, tout f�conder (Voyons comment ?). 1789 a pos� les principes (pas tous, bien loin de l� ; les principes de la libert� bourgeoise, oui ; mais ceux de l'�galit�, ceux de la libert� du prol�tariat, non) ; 1792 les a fait triompher (et c'est pour cela sans doute que la France est si libre !) ; 1848 leur a donn� la sanction du suffrage universel (en juin, sans doute.) C'est � la g�n�ration actuelle qu'il convient de r�aliser la forme r�publicaine (comme en Suisse), et de concilier, sur les bases de la justice (de la justice juridique �videmment) et du principe �lectif, les droits du citoyen et les fonctions de l'�tat, dans une soci�t� progressive et libre. Pour atteindre ce but, il faut deux choses : supprimer la peur des uns et calmer les d�fiances des autres ; amener la bourgeoisie � l'amour de la d�mocratie, et le peuple � la confiance dans ses fr�res a�n�s.� (Pourquoi donc pas � la confiance dans la noblesse, qui est encore plus a�n�e que la bourgeoisie ?)

Non, les esp�rances de M. Gambetta sont des illusions. De quel doit la bourgeoisie demanderait-elle au peuple d'avoir confiance en elle ? C'est elle qui a d�cha�n� la guerre sur la France, par ses l�ches complaisances pour le pouvoir ; et le peuple, qui le comprend, comprend aussi que c'est � lui-m�me de prendre maintenant en main les affaires de la patrie.

Il se trouvera sans doute, dans la classe bourgeoise, un nombre consid�rable de jeunes gens, qui, pouss�s par le d�sespoir du patriotisme, entreront de c�ur dans le mouvement populaire qui doit sauver la France ; mais il ne leur sera pas possible d'entra�ner avec eux la bourgeoisie tout enti�re, et de lui donner cette audace, cette �nergie, cette intelligence de la situation qui lui fait d�faut.

Je pense qu'� cette heure en France, il n'y a que deux classes qui soient capables de ce mouvement supr�me qu'exige le salut de la patrie : ce sont les ouvrierset les paysans.


Ne vous �tonnez pas que je parle des paysans. Les paysans ne p�chent que par ignorance, non par manque de temp�rament. N'ayant pas abus� ni m�me us� de la vie, n'ayant pas subi l'action d�l�t�re de la civilisation bourgeoise, qui n'a pu que les effleurer � peine � la surface, ils ont conserv� tout le temp�rament �nergique, toute la nature du peuple. La propri�t�, l'amour et la jouissance non des plaisirs mais du gain,les ont rendus consid�rablement �go�stes, c'est vrai, mais n'ont pas diminu� leur haine instinctive contre ceux qui jouissent des fruits de la terre sans les produire par le travail de leur bras. D'ailleurs, le paysan est fonci�rement patriotique, national, parce qu'il a le culte de la terre, une v�ritable passion pour la terre, et il fera une guerre � mort aux envahisseurs �trangers qui viendront le chasser de son champ.

Mais, pour gagner le paysan, il faudra user � son �gard d'une grande prudence. S'il est vrai que le paysan hait l'envahisseur du sol, qu'il hait aussi les beaux Messieursqui le grugent, il ne hait pas moins, malheureusement, les ouvriers des villes.

Voil� le grand malheur, voil� le grand obstacle � la r�volution. L'ouvrier m�prise le paysan, le paysan lui rend son m�pris en haine. Et cependant, entre ces deux grandes moiti�s du peuple, il n'y a en r�alit� aucun int�r�t contraire, il n'y a qu'un immense et funeste malentendu, qu'il faut faire dispara�tre � tout prix.

Le socialisme plus �clair�, plus civilis� et par l� m�me en quelque sorte plus bourgeois et plus doctrinaire des villes, m�conna�t et m�prise le socialisme primitif, naturel et beaucoup plus sauvage des campagnes. Le paysan de son c�t� consid�re l'ouvrier comme le valet ou comme le soldat du bourgeois, et il le d�teste comme tel, au point de devenir lui-m�me le serviteur et le soldat de la r�action.

Puisque cet antagonisme fatal ne repose que sur un malentendu, il faut que l'une des deux parties prenne l'initiative de l'explication et de la conciliation. L'initiative appartient naturellement � la partie la plus �clair�e, c'est-�-dire aux ouvriers des villes.

J'examinerai, dans ma prochaine lettre, quels sont les griefs des ouvriers contre les paysans, griefs dont il importe que les ouvriers se rendent bien compte � eux-m�mes, s'ils veulent travailler s�rieusement � une conciliation.


Lettre III
6 septembre
Les griefs principaux des ouvriers contre les paysans peuvent se r�duire � trois :

Le premier,c'est que les paysans sont ignorants, superstitieux et bigots, et qu'ils se laissent diriger par les pr�tres;
Le second,c'est qu'ils sont d�vou�s � l'empereur ;
Le troisi�me,c'est qu'ils sont des partisans forcen�s de la propri�t� individuelle.

Il est vrai que les paysans fran�ais sont parfaitement ignorants ; mais est-ce leur faute ? Est-ce qu'on leur a jamais song� � les instruire ? Est-ce une raison de les m�priser et de les maltraiter ? Mais � ce compte, les bourgeois, qui sont incontestablement plus savants que les ouvriers, auraient le droit de m�priser et de maltraiter ces derniers ; et nous connaissons bien des bourgeois qui le disent, qui fondent sur cette sup�riorit� d'instruction leur droit � la domination et qui en d�duisent pour les ouvriers le devoir de subordination. Ce qui fait la grandeur des ouvriers vis-�-vis des bourgeois, ce n'est pas leur instruction, qui est petite, c'est leur instinct de la justice, qui est incontestablement grand. Mais cet instinct de la justice manque-t-il aux paysans ? Regardez-les bien : sous des formes sans doute diff�rentes, vous l'y retrouverez tout entier. Vous trouverez en eux, � c�t� de leur ignorance, un profond bon sens, une admirable finesse, et cette �nergie de travail qui constitue l'honneur et le salut du prol�tariat.

Les paysans, dites-vous, sont superstitieux et bigots, et ils se laissent diriger par les pr�tres. Leur superstition est le produit de leur ignorance, artificieusement et syst�matiquement entretenue par tous les gouvernements bourgeois. Et d'ailleurs, ils ne sont pas du tout aussi superstitieux et bigots que vous voulez bien le dire ; ce sont leurs femmes qui le sont. Mais toutes les femmes des ouvriers sont-elles bien libres vraiment des superstitions et des doctrines de la religion catholique et romaine ? Quant � l'influence et � la direction des pr�tres, ils ne les subissent qu'en apparence seulement, autant que le r�clame la paix int�rieure, et autant qu'ils ne contredisent pas leurs int�r�ts. Cette superstition ne les a point emp�ch�s, apr�s 1789, d'acheter les terres de l'�glise, confisqu�es par l'�tat, malgr� la mal�diction qui avait �t� lanc�e par l'�glise autant contre les acheteurs que contre les vendeurs. D'o� il r�sulte que pour tuer d�finitivement l'influence des pr�tres dans les campagnes, la r�volution n'a � faire qu'une seule chose : c'est de mettre en contradiction les int�r�ts des paysans avec ceux de l'�glise.

J'ai entendu avec peine, non seulement des jacobins r�volutionnaires, mais des socialistes qui ont subi indirectement l'influence de cette �cole, avancer cette id�e compl�tement anti-r�volutionnairequ'il faudra que la future r�publique abolisse par d�cret tous les cultes publics et ordonne �galement par d�cret l'expulsion violente de tous les pr�tres. D'abord, je suis l'ennemi absolu de la r�volution par d�cretsqui est une cons�quence et une application de l'id�e de l'�tat r�volutionnaire� c'est-�-dire de la r�action se cachant derri�re les apparences de la r�volution. � au syst�me des d�crets r�volutionnaires, j'oppose celui des faits r�volutionnaires,le seul efficace, cons�quent et vrai, en dehors de l'intervention d'une violence officielle et autoritaire quelconque.

Ainsi dans cet exemple, si par malheur on voulait ordonner par d�crets l'abolition des cultes et l'expulsion des pr�tres, vous pouvez �tre s�rs que les paysans les moins religieux prendront parti pour le culte et pour les pr�tres, ne f�t-ce que par esprit de contradiction, et parce qu'un sentiment l�gitime, naturel, base de la libert�, se r�volte en tout homme contre toute mesure impos�e, e�t-elle m�me la libert� pour but. On peut donc �tre certain, que si les villes commettaient la sottise de d�cr�terl'abolition des cultes et l'expulsion des pr�tres, les campagnes, prenant parti pour les pr�tres, se r�volteraient contre les villes, et deviendraient un instrument terrible entre les mains de la r�action. Mais faut-il donc laisser les pr�tres et leur puissance debout ? Pas du tout. Il faut les combattre de la mani�re la plus �nergique, � non pas en qualit� de ministres de la religion catholique et romaine, mais parce qu'ils ont �t� les soutiens les plus efficaces de ce d�plorable r�gime imp�rial qui a appel� sur la France les calamit�s de la guerre ; parce qu'en persuadant le peuple de voter pour l'empereur, et en lui promettant qu'il aurait � cette condition la paix et la s�curit�, ils ont tromp� le peuple, et ils sont par cons�quent des intrigants et des tra�tres.

La principale raison pourquoi toutes les autorit�s r�volutionnaires du monde ont toujours fait si peu de r�volution, c'est qu'elle ont voulu toujours la faire par elles-m�mes, par leur propre autorit� et par leur propre puissance, ce qui n'a jamais manqu� d'aboutir � deux r�sultats ; d'abord de r�tr�cir excessivement l'action r�volutionnaire, car il est impossible m�me pour l'autorit� r�volutionnaire la plus intelligente, la plus �nergique, la plus franche, d'�treindre beaucoup de questions et d'int�r�ts � la fois, toute dictature, tant individuelle que collective, en tant que form�e d'un ou plusieurs personnages officiels, �tant n�cessairement tr�s born�e, tr�s aveugle, et incapable ni de p�n�trer dans les profondeurs, ni d'embrasser toute la largeur de la vie populaire � aussi bien qu'il est impossible pour le plus puissant vaisseau de mesurer la profondeur et la largeur de l'oc�an ; et ensuite, de soulever des r�sistances, parce que tout acte d'autorit� et de puissance officielle, l�galement impos�e, r�veille n�cessairement dans les masses un sentiment de r�volte, la r�action.

Que doivent donc faire les autorit�s r�volutionnaires ? � et t�chons qu'il y en ait aussi peu que possible � que doivent-elles faire pour �tendre et pour organiser la r�volution ? Elles doivent non la faire elles-m�mes par des d�crets, non l'imposer aux masses, mais la provoquer dans les masses. Elles doivent non leur imposer une organisation quelconque, mais en suscitant leur organisation autonome de bas en haut, travailler � l'aide de l'influence individuelle sur les hommes les plus intelligents de chaque localit�, pour que cette organisation soit autant que possible conforme aux vrais principes. � tout le secret de la r�ussite est l�.

Que ce travail rencontre d'immenses difficult�s, qui peut en douter ? Mais qu'en pense-t-on que la r�volution soit un jeu d'enfants, et qu'on puisse la faire sans vaincre des difficult�s innombrables ? Les r�volutionnaires socialistes de nos jours n'ont rien ou presque rien � imiter de tous les proc�d�s r�volutionnaires des Jacobins de 1793. La routine r�volutionnaire les perdrait. Ils doivent travailler dans le vif, ils doivent tout cr�er.


Je reviens aux paysans.

Les pr�tendues sympathies bonapartistes des paysans fran�ais, qui constituent un autre grief des ouvriers contre eux, ne m'inqui�tent pas du tout. C'est un sympt�me superficiel de l'instinct socialiste, d�voy� par l'ignorance et exploit� par la malveillance, une maladie de peau qui ne saurait r�sister aux rem�des h�ro�ques du socialisme r�volutionnaire ; c'est une expression n�gative de leur haine pour les beaux messieurset pour les bourgeois des villes. Les paysans ne donneront ni leur terre, ni leur argent, ni leur vie pour Napol�on III, mais ils lui donneront volontiers la vie et le bien des autres, parce qu'ils d�testent les autres, et parce qu'on leur a fait voir dans Napol�on l'empereur des paysans, l'ennemi de la bourgeoisie. Et remarquez que dans cette d�plorable affaire, o� les paysans d'une commune de la Dordogne ont �gorg� et br�l� un jeune et noble propri�taire, la dispute a commenc� par ces mots prononc�s par un paysan : �Ah ! vous voil�, beau Monsieur ; vous restez vous-m�me tranquillement � la maison, parce que vous �tes riche, et vous envoyez les pauvres gens � la guerre. Eh bien, nous allons chez nous, qu'on vienne nous y chercher.� Dans ces paroles on peut voir la vive expression de la rancune h�r�ditaire du paysan contre le propri�taire riche, mais nullement le d�sir fanatique de se sacrifier et d'aller se faire tuer pour l'empereur ; au contraire, le d�sir tout-�-fait naturel d'�chapper au service militaire.

du reste, dans les villages o� l'amour de l'empereur a pass� � l'�tat de culte et d'habitude passionn�e, � s'il s'en trouve, � il n'y a m�me pas besoin de parler de l'empereur. Il faut ruiner la superstition bonapartiste dans les faits,en ruinant la machine administrative, en ruinant l'influence des hommes qui entretenaient le fanatisme imp�rial, � mais sans rien dire contre l'empereur lui-m�me. C'est le vrai moyen de r�ussir, le moyen que je vous ai recommand� d�j� contre les pr�tres.


Le dernier et principal argument des ouvriers des villes contre les paysans, c'est la cupidit� de ces derniers, leur grossier �go�sme et leur attachement passionn� � la propri�t� individuelle de la terre.

Les ouvriers qui leur reprochent tout cela devraient se demander d'abord : et qui n'est point �go�ste ? Qui dans la soci�t� actuelle n'est point cupide, dans ce sens qu'il tient avec fureur au peu de bien qu'il a pu amasser et qui lui garantit, dans l'anarchie �conomique actuelle et dans cette soci�t� qui est sans piti� pour ceux qui meurent de faim, son existence et l'existence des siens ? � Les paysans ne sont pas communistes, il est vrai, ils redoutent, ils ha�ssent les partageux, parce qu'ils ont quelque chose � conserver, au moins en imagination, et l'imagination est une grande puissance dont g�n�ralement on ne tient pas assez compte dans la soci�t�. � Les ouvriers sont l'immense majorit� ne poss�de rien, ont infiniment plus de propension au communisme, que les paysans ; rien de plus naturel : le communisme des uns et aussi naturel que l'individualisme des autres � il n'y a pas l� de quoi se vanter, ni m�priser les autres � les uns comme les autres �tant avec toutes leurs id�es et toutes leurs passions, les produits de milieux diff�rents qui les ont engendr�s. Et encore, les ouvriers eux-m�mes sont-ils tous communistes ?

Il ne s'agit donc pas d'en vouloir aux paysans, ni de les d�nigrer, il s'agit d'�tablir une ligne de conduite r�volutionnaire qui tourne la difficult� qui non seulement emp�cherait l'individualisme des paysans de les pousser dans le camp de la r�action, mais qui, au contraire, s'en servirait pour faire triompher la r�volution.

En dehors du moyen que je propose, il n'en existe qu'un seul : le terrorisme des villes contre les campagnes. Or, je l'ai dit, et je ne puis trop le r�p�ter : ceux qui se serviront d'un moyen semblable tueront la r�volution au lieu de la faire triompher ; il faut absolument renoncer � cette vieille arme de la terreur, de la violence organis�e par l'�tat, arme emprunt�e � l'arsenal du jacobinisme ; elle n'aboutirait qu'� rejeter dans le camp de la r�action les dix millions de paysans fran�ais.

Heureusement, � je dis heureusement, � les d�faites de la France ne lui permettent pas de songer un seul moment au terrorisme, au despotisme de l'�tat r�volutionnaire. Et sans cela il est plus que probable que beaucoup de socialistes, imbus des pr�jug�s jacobins, auraient voulu essayer de la force pour imposer leur programme. Ils auraient, par exemple, convoqu� une Convention compos�e des d�put�s des villes : cette Convention aurait voulu imposer par d�cret le collectivisme aux campagnes ; les campagnes se seraient soulev�es, et pour les r�duire, il aurait fallu recourir � une immense force arm�e. Cette arm�e, forc�ment soumise � la discipline militaire, aurait eu des g�n�raux, probablement ambitieux ; � et voil� toute la machine de l'�tat se reconstituant pi�ce � pi�ce. La machine reconstitu�e, ils auraient bient�t eu le machiniste, le dictateur, l'empereur. Tout cela leur serait infailliblement arriv�, parce que c'est la logique m�me des choses.

Par bonheur, aujourd'hui, les �v�nements eux-m�mes forceront bien les ouvriers d'ouvrir les yeux et de renoncer � ce syst�me fatal. Ils devraient �tre fous pour vouloir faire, dans les circonstances pr�sentes, du terrorisme dans les campagnes. Si les campagnes se soulevaient maintenant contre les villes, les villes et la France avec elles seraient perdues. Les ouvriers le sentent, et c'est l� en partie ce qui m'explique l'apathie, l'inertie incroyable des populations ouvri�res dans la plupart des grandes villes de France.

En effet, les ouvriers se trouvent en ce moment compl�tement d�rout�s et abasourdis par la nouveaut� de la situation. Jusqu'ici, il n'y a gu�re eu que leurs souffrances qu'ils connussent par exp�rience personnelle ; tout le reste, leur id�al, leurs esp�rances, leurs imaginations politiques et sociales, leurs plans et projets pratiques, r�v�s plut�t que m�dit�s pour un prochain avenir, � tout cela ils l'ont pris beaucoup plus dans les livres, dans les th�ories courantes et sans cesse discut�es, que dans une r�flexion bas�e sur l'exp�rience de la vie. De leur existence et de leur exp�rience journali�re, ils ont fait continuellement abstraction, et ils ne sont point habitu�s � y puiser leurs inspirations, leur pens�e. Leur pens�e s'est nourrie d'une certaine th�orie accept�e par tradition, sans critique, mais avec pleine confiance, et cette th�orie n'est autre chose que le syst�me politique des jacobins, modifi� plus ou moins � l'usage des socialistes. Maintenant, cette th�orie de la r�volution a fait banqueroute, sa base principale, l'�tat, la puissance de l'�tat, ayant croul�. Dans les circonstances actuelles, l'application de la m�thode terroristique, tant affectionn�e des Jacobins, est �videmment devenue impossible. Et les ouvriers de France, qui n'en connaissent pas d'autre, sont d�rout�s. Ils se disent avec beaucoup de raison qu'il est impossible de faire du terrorisme officiel, r�gulier et l�gal, ni d'employer des moyens coercitifs contre les paysans, qu'il est impossible d'instituer un �tat r�volutionnaire, un Comit� de salut public central pour toute la France, dans un moment o� l'invasion �trang�re n'est pas seulement � la fronti�re comme en 1792, mais au c�ur de la France, � deux pas de Paris. Ils voient toute l'organisation officielle crouler, ils d�sesp�rent avec raison de pouvoir en cr�er une autre, et ne comprennent pas de salut, ces r�volutionnaires, en dehors de l'ordre public, ne comprennent pas, ces hommes du peuple, la puissance et la vie qu'il y a dans ce que la gent officielle de toutes les couleurs, depuis la fleur de lys jusqu'au rouge fonc�, appelle l'anarchie; ils se croisent les bras et se disent : nous sommes perdus, la France est perdue.

Eh non, mes amis, elle n'est pas perdue, si vous ne voulez pas vous perdre vous-m�mes, si vous �tes des hommes, si vous voulez la sauver. Pour cela, vous savez ce que vous avez � faire : l'administration, le gouvernement, la machine enti�re de l'�tat croule de toutes parts ; gardez-vous de vous en d�soler, et de chercher � relever ces ruines. Affranchis de toute cette architecture officielle, faites appel � la vie populaire, � la libert�, et vous sauverez le peuple.


Je reviens encore une fois aux paysans. Je n'ai jamais cru que, m�me dans les circonstances les plus favorables, les ouvriers pussent jamais avoir la puissance de leur imposer la collectivit� ; et je ne l'ai jamais d�sir�, parce que j'ai horreur de tout syst�me impos�, parce que j'aime sinc�rement et passionn�ment la libert�. Cette fausse id�e et cette esp�rance liberticide constituent l'aberration fondamentale du communisme autoritaire, qui parce qu'il a besoin de la violence r�guli�rement organis�e, a besoin de l'�tat et qui parce qu'il a besoin de l'�tat, aboutit n�cessairement � la reconstitution du principe de l'autorit� et d'une classe privil�gi�e de fonctionnaires de l'�tat. On ne peut imposer la collectivit� qu'� des esclaves, � et alors la collectivit� devient la n�gation m�me de l'humanit�. Chez un peuple libre, la collectivit� ne pourra se produire que par la force des choses ; non par l'imposition d'en haut, mais par le mouvement spontan� d'en bas, librement et n�cessairement � la fois, alors que les conditions de l'individualisme privil�gi�, les institutions politiques et juridiques de l'�tat, auront disparu d'elles-m�mes.


Lettre IV
7 septembre
Apr�s avoir parl� des griefs des ouvriers contre les paysans, il faut consid�rer � leur tour les griefs des paysans, la source de leur haine contre les villes.

Je les �num�rerai comme suit :

1� Les paysans se sentent m�pris�s par les villes, et le m�pris dont on est l'objet se devine vite, m�me par les enfants, et ne se pardonne pas.
2� Les paysans s'imaginent � et non sans beaucoup de raison, non sans beaucoup de preuves et d'exp�riences historiques � l'appui de cette opinion � que les villes veulent les dominer, les gouverner, les exploiter et leur imposer toujours un ordre politique dont ils ne se soucient pas.
3� Les paysans en outre consid�rent les ouvriers des villes comme des partageux, et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur terre qu'ils aiment au-dessus de toute chose.

Que doivent donc faire les ouvriers pour vaincre cette d�fiance et cette animosit� des paysans contre eux ? D'abord cesser de leur t�moigner leur m�pris, cesser de les m�priser. Cela est n�cessaire pour le salut de la r�volution et d'eux-m�mes, car la haine des paysans constitue un immense danger. S'il n'y avait pas cette d�fiance et cette haine, la r�volution aurait �t� faite depuis longtemps, car l'animosit� qui existe malheureusement dans les campagnes contre les villes constitue dans tous les pays la base et la force principale de la r�action. Donc l'int�r�t de la r�volution qui doit les �manciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de t�moigner ce m�pris aux paysans ; ils le doivent aussi par justice, car vraiment ils n'ont aucune raison pour les m�priser, ni pour les d�tester. Les paysans ne sont pas des fain�ants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-m�mes, seulement ils travaillent dans des conditions diff�rentes. Voil� tout. En pr�sence du bourgeois exploiteur, l'ouvrier doit se sentir le fr�re du paysan.

Les paysans marcheront avec les ouvriers des villes pour le salut de la patrie aussit�t qu'il se seront convaincus que les ouvriers des villes ne pr�tendent pas leur imposer leur volont�, ni un ordre politique et social quelconque invent� par les villes pour la plus grande f�licit� des campagnes ; aussit�t qu'ils auront acquis l'assurance que les ouvriers n'ont aucunement l'intention de leur prendre leur terre.

Eh bien, il est de toute n�cessit� aujourd'hui que les ouvriers renoncent r�ellement � cette pr�tention et � cette intention, et qu'il y renoncent de mani�re � ce que les paysans le sachent et en demeurent tout-�-fait convaincus. Les ouvriers doivent y renoncer, car alors m�me que des pr�tentions pareilles seraient r�alisables, elles seraient souverainement injusteset r�actionnaires; et maintenant que leur r�alisation est devenue absolument impossible, elles ne constitueraient qu'une criminelle folie.


De quel droit les ouvriers imposeraient-ils aux paysans une forme de gouvernement ou d'organisation �conomique quelconque ? Du droit de la r�volution, dit-on. Mais la r�volution n'est plus r�volution lorsqu'elle agit en despote, et lorsqu'au lieu de provoquer la libert� dans les masses, elle provoque la r�action dans leur sein. Le moyen et la condition sinon le but principal de la r�volution, c'est l'an�antissement du principe de l'autorit� dans toutes ses manifestations possibles, c'est l'abolition compl�te de l'�tat politique et juridique, parce que l'�tat, fr�re cadet de l'�glise, comme l'a fort bien d�montr� Proudhon, est la cons�cration historique de tous les despotismes, de tous les privil�ges, la raison politique de tous les asservissements �conomiques et sociaux, l'essence m�me et le centre de toute r�action. Lorsque au nom de la r�volution, on veut faire de l'�tat, ne f�t-ce que de l'�tat provisoire, on fait donc de la r�action et on travaille pour le despotisme, non pour la libert� ; pour l'institution du privil�ge contre l'�galit�.

C'est clair comme le jour. Mais les ouvriers socialistes de la France, �lev�s dans les traditions politiques des jacobins, n'ont jamais voulu le comprendre. Maintenant ils seront forc�s de le comprendre, par bonheur pour la r�volution et pour eux-m�mes. D'o� leur est venue cette pr�tention aussi ridicule qu'arrogante, aussi injuste que funeste d'imposer leur id�al politique et social � dix millions de paysans qui n'en veulent pas ? C'est �videmment encore un h�ritage bourgeois, un legs politique du r�volutionnarisme bourgeois. Quel est le fondement, l'explication, la th�orie de cette pr�tention ? C'est la sup�riorit� pr�tendue ou r�elle de l'intelligence, de l'instruction, en un mot de la civilisation ouvri�re, sur la civilisation des campagnes. Mais savez-vous qu'avec un tel principe on peut l�gitimer toutes les conqu�tes, toutes les oppressions ? Les bourgeois n'en ont jamais eu d'autre pour prouver leur mission et leur droit de gouverner,ou ce qui veut dire la m�me chose, d'exploiter le monde ouvrier. De nation � nation, aussi bien que d'une classe � une autre, ce principe fatal et qui n'est autre que celui de l'autorit�, explique et pose un droit � tous les envahissements et toutes les conqu�tes. Les Allemands ne s'en sont-ils pas toujours servis pour ex�cuter tous leurs attentats contre la libert� et contre l'ind�pendance des peuples slaves et pour en l�gitimer la germanisation violente et forc�e ? C'est, disent-ils, la conqu�te de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde ; les Allemands commencent � s'apercevoir aussi que la civilisation germanique, protestante, est bien sup�rieure � la civilisation catholique des peuples de race latine en g�n�ral, et � la civilisation fran�aise en particulier. Prenez garde qu'ils ne s'imaginent bient�t qu'ils ont la mission de vous civiliser et de vous rendre heureux, comme vous vous imaginez, vous, avoir la mission de civiliser et d'�manciper vos compatriotes, vos fr�res, les paysans de la France. Pour moi l'une ou l'autre pr�tention sont �galement odieuses et je vous d�clare que, tant dans les rapports internationaux que dans les rapports d'une classe � une autre, je serai toujours du c�t� de ceux qu'on veut civiliser par ce proc�d�. Je me r�volterai avec eux contre tous ces civilisateurs arrogants, qu'ils s'appellent les ouvriers, ou les Allemands, et en me r�voltant contre eux, je servirai la r�volution contre la r�action.


Mais, s'il en est ainsi, dira-t-on, faut-il abandonner les paysans ignorants et superstitieux � toutes les influences et � toutes les intrigues de la r�action ? Point du tout. Il faut �craser la r�action dans les campagnes aussi bien que dans les villes ; mais il faut pour cela l'atteindre dans les faits, et ne pas se borner � lui faire la guerre � coups de d�crets. Je l'ai d�j� dit, on n'extirpe rien avec des d�crets. Au contraire, les d�crets et tous les actes de l'autorit� consolident ce qu'ils veulent d�truire.

Au lieu de vouloir prendre aux paysans les terres qu'ils poss�dent aujourd'hui, laissez-les suivre leur instinct naturel, et savez-vous ce qui arrivera alors ? Le paysan veut avoir � lui toute la terre ;il regarde le grand seigneur et le riche bourgeois dont les vastes domaines amoindrissent son champ, comme un �tranger et un usurpateur. La r�volution de 1789 a donn� aux paysans les terres de l'�glise ; il voudra profiter d'une autre r�volution pour gagner les terres de la bourgeoisie.


Mais si cela arrivait, si les paysans mettaient la main sur toute la portion du sol qui ne leur appartient pas encore, n'aurait-on pas laiss� renforcer par l� d'une mani�re f�cheuse le principe de la propri�t� individuelle, et les paysans ne se trouveraient-ils pas plus que jamais hostiles aux ouvriers socialistes des villes ?

Pas du tout, car la cons�cration juridique et politique de l'�tat, la garantie de la propri�t�, manquera au paysan. Le propri�t� ne sera plus un droit, elle sera r�duite � l'�tat d'un simple fait.


Mais alors ce sera la guerre civile, direz-vous. La propri�t� individuelle n'�tant plus garantie par aucune autorit� sup�rieure, et n'�tant plus d�fendue que par la seule �nergie du propri�taire, chacun voudra s'emparer du bien d'autrui, les plus forts pilleront les plus faibles.

Il est certain que, d�s l'abord, les choses ne se passeront pas d'une mani�re absolument pacifique : il y aura des luttes, l'ordre public sera troubl�, et les premiers faits qui r�sulteront d'un �tat de chose pareil pourront constituer ce qu'on est convenu d'appeler une guerre civile. Mais aimez-vous mieux livrer la France aux Prussiens ? Pensez-vous que les Prussiens respecteront l'ordre public, et ne tueront et ne pilleront personne ? Pr�f�rez-vous, � une agitation momentan�e qui doit sauver le pays, pr�f�rez-vous l'esclavage, la honte et la mis�re compl�te, fruits in�vitables de la victoire des Prussiens que vos h�sitations et vos scrupules auront rendue certaine ?

Non, pas de craintes pu�riles sur les inconv�nients du soul�vement des paysans. Ne pensez-vous pas que, malgr� les quelques exc�s qui pourront se produire �� et l�, les paysans, cessant d'�tre contenus par l'autorit� de l'�tat, s'entre-d�vorent ? S'ils essaient de le faire dans le commencement, ils ne tarderont pas � se convaincre de l'impossibilit� mat�rielle de persister dans cette voie, et alors ils t�cheront de s'entendre, de transiger et de s'organiser entre eux. Le besoin de se nourrir, eux et leurs enfants, et par cons�quent la n�cessit� de continuer les travaux de la campagne, la n�cessit� de garantir leurs maisons, leurs familles et leur propre vie contre des attaques impr�vues, tout cela les forcera indubitablement � entrer bient�t dans la voie des arrangements mutuels.

Et ne croyez pas non plus que dans ces arrangements amen�s en dehors de toute tutelle officielle, par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches exercent une influence pr�dominante. La richesse des riches ne sera plus garantie par des institutions juridiques, elle cessera donc d'�tre une puissance. Les paysans riches ne sont puissants aujourd'hui que parce qu'ils sont prot�g�s et courtis�s par les fonctionnaires de l'�tat et l'�tat lui-m�me. Cet appui venant � leur manquer, leur puissance dispara�tra du m�me coup. Quant aux plus madr�s, aux plus forts, ils seront annul�s par la puissance collective de la masse, du grand nombre de petits et tr�s petits paysans, ainsi que des prol�taires des campagnes, masse aujourd'hui asservie, r�duite � la souffrance muette, mais que le mouvement r�volutionnaire armera d'une irr�sistible puissance.

Je ne pr�tends pas, notez-le bien, que les campagnes qui se r�organiseront ainsi, de bas en haut, cr�eront du premier coup une organisation id�ale, conforme dans tous les points � celle que nous r�vons.

Ce dont je suis convaincu, c'est que ce sera une organisation vivante, mille fois sup�rieure � celle qui existe maintenant, et qui d'ailleurs, ouverte d'un c�t� � la propagande active des villes, et de l'autre ne pouvant jamais �tre fix�e et pour ainsi dire p�trifi�e par la protection de l'�tat et de la loi, progressera librement et pourra se d�velopper et se perfectionner d'une mani�re ind�finie, mais toujours vivante et libre, jamais d�cr�t�e ni l�galis�e, jusqu'� arriver enfin � un point aussi raisonnable qu'on peut l'esp�rer de nos jours.

Comme la vie et l'action spontan�e, suspendues pendant des si�cles par l'action absorbante de l'�tat, seront rendues aux communes, il est naturel que chaque commune prendra pour point de d�part de son d�veloppement nouveau, non l'�tat intellectuel et moral dans lequel la fiction officielle la suppose, mais l'�tat r�el de la civilisation ; et comme le degr� de civilisation r�elle est tr�s diff�rent entre les communes de France, aussi bien qu'entre celle de l'Europe en g�n�ral, il en r�sultera n�cessairement une grande diff�rence de d�veloppement ; mais l'entente mutuelle, l'harmonie, l'�quilibre �tabli d'un commun accord remplaceront l'unit� artificielle des �tats. Il y aura une vie nouvelle et un monde nouveau.


Lettre V
8 septembre


Je pr�vois que vous allez faire une objection � tout ce que je vous ai �crit au sujet des paysans, de leur organisation, et de leur r�conciliation avec les ouvriers.

Vous me direz : Mais cette agitation r�volutionnaire, cette lutte int�rieure qui doit na�tre n�cessairement de la destruction des institutions politiques et juridiques, ne paralyseront-elles pas la d�fense nationale, au lieu de repousser les Prussiens, n'aura-t-on pas au contraire livr� la France � l'invasion ?

Point du tout. L'histoire prouve que jamais les nations ne se montr�rent aussi puissantes au dehors, que lorsqu'elles se sentirent profond�ment agit�es et troubl�es � l'int�rieur, et qu'au contraire jamais elles ne furent aussi faibles que lorsqu'elles apparaissaient unies sous une autorit� et dans un ordre quelconques. Au fond rien de plus naturel : la lutte c'est la vie, et la vie c'est la force. Pour vous en convaincre, comparez entre elles quelques �poques de votre propre histoire. Mettez en regard la France sortie de la Fronde, sous la jeunesse de Louis XIV, et la France de sa vieillesse, la monarchie solidement �tablie, unifi�e, pacifi�e par le grand roi ; la premi�re toute resplendissante de victoires, la seconde marchant de d�faite en d�faite � la ruine. Comparez de m�me la France de 1792 avec la France d'aujourd'hui. Si jamais la France n'a �t� d�chir�e par la guerre civile, c'est bien en 1792 et 1793 ; le mouvement, la lutte, la lutte � vie et � mort, se produisait sur tous les points de la r�publique ; et pourtant la France a repouss� victorieusement l'invasion de l'Europe presque toute enti�re coalis�e contre elle. En 1870, la France unie et pacifi�e de l'empire est battue par les arm�es de l'Allemagne, et se montre d�moralis�e au point qu'on doit trembler pour son existence.

Vous pourriez sans doute me citer l'exemple de la Prusse et de l'Allemagne actuelles, qui ne sont d�chir�es par aucune guerre civile, qui se montrent au contraire singuli�rement r�sign�es et soumises au despotisme de leur souverain, et qui n�anmoins d�veloppent aujourd'hui une puissance formidable. Mais ce fait exceptionnel s'explique par deux raisons particuli�res, dont aucune ne peut s'appliquer � la France actuelle. La premi�re, c'est la passion unitaire qui depuis cinquante-cinq ans n'a fait que cro�tre au d�triment de toutes les autres passions et de toutes les autres id�es dans cette malheureuse nation germanique. La seconde, c'est la savante perfection de son syst�me administratif.

Pour ce qui est de la passion unitaire, de cette ambition inhumaine et liberticide de devenir une grande nation,la premi�re nation du monde, � la France l'a �prouv�e �galement en son temps. Cette passion, pareille � ces fi�vres furieuses qui donnent momentan�ment au malade une force surhumaine, sauf � l'�puiser ensuite totalement et � le jeter dans une prostration compl�te, cette passion, apr�s avoir grandi la France pour un espace de temps tr�s court, l'a fait aboutir � une catastrophe dont elle s'est relev�e si peu, m�me aujourd'hui, cinquante-cinq ans apr�s la d�faite de Waterloo, que ses malheurs pr�sents ne sont rien, selon moi, qu'une rechute, un second coup d'apoplexie qui cette fois emportera certainement le malade, c'est-�-dire l'�tat militaire, politique et juridique.

Eh bien, l'Allemagne est travaill�e aujourd'hui pr�cis�ment par cette m�me fi�vre, cette m�me passion de grandeur nationale, que la France a �prouv�e et exp�riment� dans toutes ses phases au commencement de ce si�cle et qui, � cause de cela m�me, est devenue d�sormais incapable de l'agiter et de l'�lectriser. Les Allemands, qui se croient aujourd'hui le premier peuple du monde, sont en arri�re d'un demi-si�cle au moins sur la France ; que dis-je ? il faut remonter bien plus loin encore pour trouver l'�quivalent de la phase qu'ils traversent aujourd'hui. La Gazette officiellede Berlin leur montre dans un prochain avenir, comme r�compense de leur d�vouement h�ro�que, �l'�tablissement d'un grand empire tudesque, fond� sur la crainte de Dieu et sur la vraie morale.� Traduisez ceci en bon langage catholique, et vous aurez l'empire r�v� par Louis XIV. Leurs conqu�tes, dont ils sont si fiers � pr�sent, les feraient reculer de deux si�cles ! � Aussi tout ce qu'il y a d'intelligence honn�te et vraiment lib�rale en Allemagne � sans parler des d�mocrates socialistes � commence � s'inqui�ter des cons�quences des victoires nationales. Encore quelques semaines de sacrifices pareils � ceux que l'Allemagne a d� faire jusqu'ici moiti� par force, moiti� par exaltation, et la fi�vre commencera � tomber ; le peuple allemand comptera ses pertes en hommes et en argent, ils les comparera aux avantages obtenus, et alors le roi Guillaume et Bismark n'auront qu'� bien se tenir. Et c'est pour cela qu'ils sentent l'absolue n�cessit� de revenir victorieux et les mains pleines.

L'autre raison de la puissance inou�e d�velopp�e actuellement par les Allemands, c'est l'excellence de leur machine administrative, � excellence non au point de vue de la libert� et du bien-�tre des populations, mais au point de vue de la richesse et de la puissance exclusives de l'�tat. La machine administrative, si parfaite qu'elle soit, n'est jamais la vie du peuple, c'en est au contraire la n�gation absolue et directe. Donc la force qu'elle produit n'est jamais une force naturelle, organique, populaire, c'est au contraire une force toute m�canique et artificielle. Une fois bris�e, elle ne se renouvelle pas d'elle-m�me, et sa reconstruction devient excessivement difficile. C'est pourquoi il faut bien se garder d'en forcer les r�sultats. Eh bien, c'est pourtant ce qu'ont fait bismark et son roi ; ils ont d�j� forc� la machine. L'Allemagne a mis sur pied un million et demi de soldats, et Dieu sait les centaines de millions qu'elle a d�pens�s. Que Paris r�siste, que la France enti�re se l�ve derri�re lui, et la machine germanique sautera.


Lettre VI
15 septembre

Apr�s vous avoir dit ce que je pense de l'union possible des ouvriers et des paysans pour sauver la France, je veux revenir encore sur le point capital de ma th�se, savoir l'impuissance absolue de tout gouvernement r�publicain ou autre, et sp�cialement du gouvernement Gambetta et Cie, � emp�cher la catastrophe qui se pr�pare et qui ne peut �tre conjur�e que par l'action directe et toute puissante du peuple lui-m�me.

Si je ram�ne dans le cours de ma d�monstration quelques arguments dont je me suis d�j� servi, c'est qu'il y a des choses qu'on ne saurait trop r�p�ter : car de l'intelligence de ces choses, d�pend le salut du peuple fran�ais.

Voyons donc ce que pourra essayer de faire le gouvernement actuel pour organiser la d�fense nationale.

La premi�re difficult� qui se pr�sente � l'esprit est celle-ci. Cette organisation, m�me dans les circonstances les plus favorables, et bien plus encore dans la crise pr�sente, ne peut r�ussir qu'� une condition : c'est que le pouvoir organisateur reste en rapports imm�diats, r�guliers, incessants avec le pays qu'il se propose d'organiser. Mais il est hors de doute que sous peu de jours, lorsque Paris sera investi par les arm�es allemandes, les communications du gouvernement avec le pays seront coup�es. Dans ces conditions-l�, aucune organisation n'est possible. Et d'ailleurs, � ce moment supr�me, le gouvernement de Paris sera tellement absorb� par la d�fense m�me de Paris et par les difficult�s int�rieures qu'il rencontrera, que, f�t-il compos� des hommes les plus intelligents et les plus �nergiques, il lui sera impossible de songer � autre chose.

Il est vrai que le gouvernement pourra se transporter en dehors de Paris, dans quelque grande cit� provinciale, � Lyon, par exemple. Mais alors il n'exercera plus aucune autorit� sur la France, parce que, aux yeux du peuple, aux yeux des paysans surtout, comme il se trouve compos� non des �lus de la France enti�re, mais des �lus de Paris, c'est-�-dire d'hommes les uns inconnus, les autres d�test�s de la campagne, � ce gouvernement n'aura aucun titre l�gitime � commander � la France. S'il restait � Paris, soutenu par les ouvriers de Paris, il pourrait encore s'imposer � la France, au moins aux villes, et peut-�tre m�me aux campagnes, malgr� l'hostilit� bien prononc�e des paysans contre les hommes qui le composent. Car, il faut en convenir, Paris exerce un prestige historique si grand sur toutes les imaginations fran�aises, que bon gr� mal gr�, on finira toujours par lui ob�ir.

Mais une fois le gouvernement sorti de Paris, cette raison si puissante n'existera plus. Supposons m�me que la grande cit� provinciale o� il aura transport� sa r�sidence, l'acclame et ratifie par cette acclamation les �lus de la population de Partis ; cette adh�sion d'une province n'entra�nera pas le reste de la France, et les campagnes ne se croiront pas tenues davantage � lui ob�ir.

Et de quels moyens, de quel instrument se servira-t-il, pour obtenir l'ob�issance ? De la machine administrative ? A supposer qu'elle puisse fonctionner encore, n'est-elle pas toute bonapartiste, et ne servira-t-elle pas justement, avec l'appui des pr�tres, � ameuter les campagnes contre le gouvernement r�publicain ? Il faudra donc contenir les campagnes r�volt�es, et pour cela, il faudra employer une partie des troupes r�guli�res qui devaient tenir t�te aux Prussiens. Et comme les officiers sup�rieurs sont presque tous bonapartistes, le gouvernement, qui aura besoin d'hommes d�vou�s et fid�les, sera oblig� de les casser et d'en chercher d'autres ; il faudra r�organiser l'arm�e de fond en comble pour en faire un instrument capable de d�fendre la r�publique contre l'insurrection r�actionnaire. Pendant ce temps, les Prussiens prendront Paris, et les campagnes d�truiront la r�publique ; et voil� uniquement � quoi peut aboutir une tentative de d�fense officielle, gouvernementale, par les moyens r�guliers et administratifs.

Malheur � la France, si elle attend du gouvernement actuel le renouvellement des prodiges de 1793. Ces prodiges ne furent pas produits par la seule puissance de l'�tat, du gouvernement, mais encore et surtout par l'enthousiasme r�volutionnaire du peuple fran�ais tout entier, qui, prenant lui-m�me en main ses affaires avec l'�nergie du d�sespoir, organisa dans chaque ville, dans chaque commune, un centre de r�sistance et d'action. � Et puis, si l'�tat issu du mouvement de 1789, tout jeune encore, tout p�n�tr� de la vie et des passions populaires, a pu se montrer capable de sauver la patrie, il faut se dire que d�s lors il a bien vieilli et s'est bien corrompu. Revu et corrig�, et us� jusque dans ses ressorts fondamentaux par Napol�on 1er ; restaur� tant bien que mal par les Bourbons, corrompu et affaibli par la monarchie de Juillet, il est arriv� sous le second empire au dernier degr� de corruption et d'impuissance ; et maintenant, la seule chose qu'on puisse attendre de lui, c'est sa disparition compl�te avec toutes les institutions polici�res, administratives, juridiques et financi�res qui le soutenaient, � pour faire place � la soci�t� naturelle, au peuple qui reprend ses droits naturels et qui se l�ve.

Mais, me direz-vous, le gouvernement provisoire a convoqu� tous les �lecteurs pour la premi�re quinzaine d'octobre, � l'effet de nommer une assembl�e constituante ; celle-ci pourra faire r�former radicalement le syst�me administratif, comme l'a fait celle de 1789, et redonner ainsi une vie nouvelle � l'�tat politique qui tombe en ruines.

Cette objection n'est pas s�rieuse. Supposons que conform�ment � la d�cision du gouvernement provisoire qui m'a l'air d'�tre une bravade jet�e aux Prussiens plut�t qu'une r�solution r�fl�chie, � supposons, dis-je, que les �lections se fassent r�guli�rement, et qu'il en sorte une Assembl�e dont la majorit� sera dispos�e � seconder toutes les intentions du gouvernement r�publicain. Je dis que cette Assembl�e ne pourra pas faire des r�formes r�elles et profondes en ce moment. Ce serait vouloir ex�cuter un mouvement de flanc en pr�sence d'un puissant ennemi, � comme ce mouvement tent� par Bazaine devant les Prussiens et qui lui a si mal r�ussi. Est-ce bien au moment o� le gouvernement aura le plus besoin des services �nergiques et r�guliers de la machine administrative, qu'il pourra essayer de la renouveler et de la transformer ? Il faudrait pour cela la paralyser compl�tement pendant quelques semaines ; et que ferait pendant ce temps le gouvernement, priv� des rouages qui lui sont n�cessaires pour gouverner le pays ?

Cette m�me impossibilit� emp�chera le gouvernement de toucher d'une mani�re tant soit peu radicale au personnel m�me de l'administration imp�riale. Il lui faudrait cr�er une l�gion d'hommes nouveaux. Tout ce qu'il pourra faire, tout ce qu'il a fait jusqu'ici, c'est de remplacer les pr�fets et les sous-pr�fets par d'autres qui en g�n�ral ne valent pas beaucoup mieux.

Ces quelques changements de personnes d�moralisent n�cessairement encore plus l'administration actuelle. Il s'y produire des tiraillements sans fin et une sourde guerre intestine, qui la rendra encore cent fois plus incapable d'action qu'elle ne l'est aujourd'hui ; de sorte que le gouvernement r�publicain aura � son service une machine administrative qui ne vaudra pas m�me celle qui ex�cutait tant bien que mal les ordres du ministre imp�rial.


Pour obvier � ce mal, le gouvernement provisoire enverra sans doute dans les d�partements des proconsuls, des commissaires extraordinaires. Ce sera alors le comble de la d�sorganisation.

En effet, il ne suffit pas d'�tre muni de pouvoirs extraordinaires, pour prendre des mesures extraordinaires de salut public ; pour avoir la puissance de cr�er des forces nouvelles, pour pouvoir provoquer dans une administration corrompue et dans des populations syst�matiquement d�shabitu�es de toute initiative, un �lan, une �nergie, une activit� salutaires. Pour cela, il faut avoir encore ce que la bourgeoisie de 1792 et 1793 avait � un si haut degr�, et ce qui manque absolument � la bourgeoisie actuelle, m�me aux r�publicains � il faut avoir l'intelligence, la volont�, l'audace r�volutionnaires. Et comment imaginer que les commissaires du gouvernement provisoire, les subordonn�s de Gambetta et Cie, poss�deront ces qualit�s, puisque leurs sup�rieurs, les membres du gouvernement, les coryph�es du parti r�publicain, ne les ont pas trouv�es dans leur propre c�ur.

En dehors de ces qualit�s personnelles qui impriment aux hommes de 1793 un caract�re vraiment h�ro�que, si les commissaires extraordinaires sont si bien r�ussi aux Jacobins de la Convention nationale, c'est que cette Convention �tait r�ellement r�volutionnaire, et que, s'appuyant elle-m�me � Paris sur les masses populaires, sur la vile multitude,� l'exclusion de la bourgeoisie lib�rale, elle avait ordonn� � tous ses proconsuls de s'appuyer �galement partout et toujours sur cette m�me canaille populaire. Les commissaires envoy�s par Ledru-Rollin en 1848, et ceux que pourra envoyer aujourd'hui Gambetta, ont fait et feront n�cessairement un fiasco complet, par la raison inverse, et les seconds plus encore que les premiers, parce que cette raison inverse agira plus puissamment encore sur eux que sur leurs devanciers de 1848. Cette raison, c'est que les uns et les autres ont �t� et seront, � un degr� plus ou moins sensible, des bourgeois radicaux, d�l�gu�s du r�publicanisme bourgeois, et comme tels ennemis du socialisme, ennemis de la r�volution vraiment populaire.

Cet antagonisme de la r�volution bourgeoise et de la r�volution populaire n'existait pas encore, en 1793, ni dans la conscience du peuple, ni m�me dans celle de la bourgeoisie. On n'avait pas encore d�m�l� de l'exp�rience historique cette v�rit�, que la libert� de toute la classe privil�gi�e � et par cons�quent celle de la bourgeoisie � �tait fond�e essentiellement sur l'esclavage �conomique du prol�tariat. Comme fait, comme exp�rience r�elle, cette v�rit� avait toujours exist� ; mais elle avait �t� tellement embrouill�e avec d'autres faits et masqu�e par tant d'int�r�ts et de tendances historiques diff�rentes, surtout religieuses et nationales, qu'elle ne s'�tait point encore d�gag�e dans sa grande simplicit� et dans sa clart� actuelle, ni pour la bourgeoisie, commanditaire du travail, ni pour le prol�tariat, salari� c'est-�-dire exploit� par elle. La bourgeoisie et le prol�tariat �taient bien d�s lors ennemis naturels, mais sans le savoir ; par suite de cette ignorance, ils attribuaient, l'une ses craintes, l'autre ses maux, � des raisons fictives, non � leur antagonisme r�el ; et se croyant unis d'int�r�ts, ils march�rent ensemble contre la monarchie, la noblesse et les pr�tres.

Voil� ce qui fit la grande force des bourgeois r�volutionnaires de 1793. Non-seulement ils ne craignaient pas le d�cha�nement des passions populaires, mais il le provoqu�rent de toutes leurs forces, comme l'unique moyen de salut pour la patrie et pour eux-m�mes contre la r�action int�rieure et ext�rieure. Lorsqu'un commissaire extraordinaire, d�l�gu� par la Convention, arrivait dans une province, il ne s'adressait jamais aux gros bonnets de la contr�e, ni aux r�volutionnaires bien gant�s ; il s'adressait directement aux sans-culottes, � la canaille populaire, et c'est sur elle qu'il s'appuyait pour ex�cuter, contre les gros bonnets et les r�volutionnaires comme il faut, les d�crets de la Convention. Ce qu'ils faisaient n'�tait donc pas � proprement parler de la centralisation ni de l'administration, mais de la provocation. Ils ne venaient pas dans un pays pour lui imposer dictatorialement la volont� de la Convention nationale. Ils ne firent cela que dans de tr�s rares occasions, et lorsqu'ils venaient dans une contr�e d�cid�ment et unanimement hostile et r�actionnaire. Alors ils arrivaient accompagn�s de troupes qui ajoutaient l'argument de la bayonnette � leur �loquence civique. Mais ordinairement, ils venaient seuls, sans un soldat pour les appuyer, ne cherchant leur force que dans les masses dont les instincts �taient toujours conformes aux pens�es de la Convention. Loin de restreindre la libert� des mouvements populaires, par crainte d'anarchie, ils les provoquaient de toutes les mani�res. La premi�re chose qu'ils avaient l'habitude de faire, c'�tait de former un club populaire, l� o� ils n'en trouvaient pas d'existants. R�volutionnaires pour tout de bon, ils reconnaissaient bient�t dans la masse les vrais r�volutionnaires, et s'alliaient avec eux pour souffler la r�volution, l'anarchie, et pour organise






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