VANEIGEM (Raoul) - Trait� de savoir-vivre � l'usage des jeunes g�n�rations (1972)

Date : mardi 01 ao�t 2006 @ 20:42:48 :: Sujet : Situationisme

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Trait� de savoir-vivre � l'usage des jeunes g�n�rations

RAOUL VANEIGEM


Introduction





Ce qu'il y a de v�cu dans ce livre, je n'ai pas l'intention de le rendre sensible � des lecteurs qui ne s'appr�tent en toute conscience � le revivre. J'attends qu'il se perde et se retrouve dans un mouvement g�n�ral des esprits, comme je me flatte que les conditions pr�sentes s'effaceront de la m�moire des hommes.


Le monde est � refaire : tous les sp�cialistes de son reconditionnement ne l'emp�cheront pas. De ceux-l�, que je ne veux pas comprendre, mieux vaut n'�tre pas compris.


Pour les autres, je sollicite leur bienveillance avec une humilit� qui ne leur �chappera pas. J'aurais souhait� qu'un tel livre f�t accessible aux t�tes les moins rompues au jargon des id�es. J'esp�re n'avoir �chou� qu'au second degr�. De ce chaos sortiront quelque jour des formules qui tireront � bout portant sur nos ennemis. Entre-temps, que la phrase � relire fasse son chemin. La voie vers la simplicit� est la plus complexe et, ici particuli�rement, il �tait utile ne pas arracher aux banalit�s les multiples racines qui permettront de les transplanter dans un autre terrain, de les cultiver � notre profit.


Jamais je n'ai pr�tendu r�v�ler du neuf, lancer de l'in�dit sur le march� de la culture. Une infime correction de l'essentiel importe plus que cent innovations accessoires. Seul est nouveau le sens du courant qui charrie les banalit�s.


Depuis le temps qu'il y a des hommes, et qui lisent Lautr�amont, tout est dit et peu sont venus pour en tirer profit. Parce que nos connaissances sont en soi banales, elles ne peuvent profiter qu'aux esprits qui ne le sont pas.


Le monde moderne doit apprendre ce qu'il sait d�j�, devenir ce qu'il est, � travers une immense conjuration d'obstacles, par la pratique. On n'�chappe � la banalit� qu'en la manipulant, en la dominant, en la plongeant dans le r�ve, en la livrant au bon plaisir de la subjectivit�. J'ai fait la part belle � la volont� subjective, mais que personne ne m'en fasse grief avant d'avoir estim� tout de bon ce que peuvent, en faveur de la subjectivit�, les conditions objectives que le monde r�alise chaque jour. Tout part de la subjectivit� et rien ne s'y arr�te. Aujourd'hui moins que jamais.


La lutte du subjectif et de ce qui le corrompt �largit d�sormais les limites de la vieille lutte des classes. Elle la renouvelle et l'aiguise. Le parti pris de la vie est un parti pris politique. Nous ne voulons pas d'un monde o� la garantie de ne pas mourir de faim s'�change contre le risque de mourir d'ennui.


L'homme de la survie, c'est l'homme �miett� dans les m�canismes du pouvoir hi�rarchis�, dans une combinaison d'interf�rences, dans un chaos de techniques oppressives qui n'attend pour s'ordonner que la patiente programmation des penseurs programm�s.


L'homme de la survie, c'est aussi l'homme unitaire, l'homme du refus global. Il ne se passe un instant sans que chacun de nous ne vive contradictoirement, et � tous les degr�s de la r�alit�, le conflit de l'oppression et de la libert� ; sans qu'il ne soit bizarrement d�form� et comme saisi en m�me temps selon deux perspectives antagonistes : la perspective du pouvoir et la perspective du d�passement. Consacr�es � l'analyse de l'une et l'autre, les deux parties qui composent le Trait� de savoir-vivre m�riteraient donc d'�tre abord�es non successivement, comme l'exige la lecture, mais simultan�ment, la description du n�gatif fondant le projet positif et le projet positif confirmant la n�gativit�. Le meilleur ordre d'un livre, c'est de n'en avoir pas, afin que le lecteur y d�couvre le sien.


Ce qu'il y a de manqu� dans l'�criture refl�te aussi le manque chez le lecteur, en tant que lecteur et plus encore en tant qu'homme. Si la part d'ennui � l'�crire transpara�t dans une certaine part d'ennui � le lire, ce ne sera l� qu'un argument de plus pour d�noncer le manque � vivre. Pour le reste, que la gravit� du temps excuse la gravit� du ton. La l�g�ret� est toujours en de�� ou au-del� des mots. L'ironie, ici, consiste � ne l'oublier jamais.


Le Trait� de savoir-vivre entre dans un courant d'agitation dont on n'a pas fini d'entendre parler. Ce qu'il expose est une simple contribution parmi d'autres � la r��dification du mouvement r�volutionnaire international. Son importance ne devrait �chapper � personne, car personne, avec le temps, n'�chappera � ses conclusions.

I



L'insignifiant signifi�



En se banalisant, la vie quotidienne a conquis peu � peu le centre de nos pr�occupations (1). - Aucune illusion, ni sacr�e ni d�sacralis�e (2), - ni collective ni individuelle, ne peut dissimuler plus longtemps la pauvret� des gestes quotidiens (3). - L'enrichissement de la vie exige, sans faux-fuyants, l'analyse de la nouvelle pauvret� et le perfectionnement des armes anciennes du refus (4)

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L'histoire pr�sente �voque certains personnages de dessins anim�s, qu'une course folle entra�ne soudain au-dessus du vide sans qu'ils s'en aper�oivent, de sorte que c'est la force de leur imagination qui les fait flotter � une telle hauteur ; mais viennent-ils � en prendre conscience, ils tombent aussit�t.


Comme les h�ros de Bosustov, la pens�e actuelle a cess� de flotter par la force de son propre mirage. Ce qui l'avait �lev�e l'abaisse aujourd'hui. A toute allure elle se jette au-devant de la r�alit� qui va la briser, la r�alit� quotidiennement v�cue.

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La lucidit� qui s'annonce est-elle d'essence nouvelle ? Je ne le crois pas. L'exigence d'une lumi�re plus vive �mane toujours de la vie quotidienne, de la n�cessit�, ressentie par chacun, d'harmoniser son rythme de promeneur et la marche du monde. Il y a plus de v�rit�s dans vingt-quatre heures de la vie d'un homme que dans toutes les philosophies. M�me un philosophe ne r�ussit pas � l'ignorer, avec quelque m�pris qu'il se traite ; et ce m�pris, la consolation de la philosophie le lui enseigne. A force de pirouetter sur lui-m�me en se grimpant sur les �paules pour lancer de plus haut son message au monde, ce monde, le philosophe finit par le percevoir � l'envers ; et tous les �tres et toutes les choses vont de travers, la t�te en bas, pour le persuader qu'il se tient debout, dans la bonne position. Mais il reste au centre de son d�lire ; ne pas en convenir lui rend simplement le d�lire plus inconfortable.

Les moralistes des XVI� et XVII� si�cles r�gnent sur une resserre de banalit�s, mais tant est vif leur soin de le dissimuler qu'ils �l�vent alentour un v�ritable palais de stuc et de sp�culations. Un palais id�al abrite et emprisonne l'exp�rience v�cue. De l� une force de conviction et de sinc�rit� que le ton sublime et la fiction de l'�homme universel� raniment, mais d'un perp�tuel souffle d'angoisse. L'analyste, s'efforce d'�chapper par une profondeur essentielle � la scl�rose graduelle de l'existence ; et plus il s'abstrait de lui-m�me en s'exprimant selon l'imagination dominante de son si�cle (le mirage f�odal o� s'unissent indissolublement Dieu, le pouvoir royal et le monde), plus sa lucidit� photographie la face cach�e de la vie, plus elle �invente� la quotidiennet�.

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La philosophie des Lumi�res acc�l�re la descente vers le concret � mesure que le concret est en quelque sorte port� au pouvoir avec la bourgeoisie r�volutionnaire. Des ruines de Dieu, l'homme tombe dans les ruines de sa r�alit�. Que s'est-il pass� ? A peu pr�s ceci : dix mille personnes sont l�, persuad�es d'avoir vu s'�lever la corde d'un fakir, tandis qu'autant d'appareils photographiques d�montrent qu'elle n'a pas remu� d'un pouce. L'objectivit� scientifique d�nonce la mystification. Parfait mais pour montrer quoi ? Une corde enroul�e, sans le moindre int�r�t. J'incline peu � choisir entre le plaisir douteux d'�tre mystifi� et l'ennui de contempler une r�alit� qui ne me concerne pas. Une r�alit� sur laquelle je n'ai prise, n'est-ce pas le vieux mensonge remis � neuf, le stade ultime de la mystification ?


D�sormais, les analystes sont dans la rue. La lucidit� n'est pas la seule arme. Leur pens�e ne risque plus de s'emprisonner ni dans la fausse r�alit� des dieux, ni dans la fausse r�alit� des technocrates !

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Les croyances religieuses dissimulaient l'homme � lui-m�me, leur bastille l'emmurait dans un monde pyramidal dont Dieu tenait lieu de sommet et le roi de hauteur. H�las, il ne s'est pas trouv� le 14 Juillet, assez de libert� sur les ruines du pouvoir unitaire pour emp�cher les ruines elles-m�mes de s'�difier en prison. Sous le voile lac�r� des superstitions n'apparut pas la v�rit� nue, comme le r�vait Meslier, mais bien la glu des id�ologies. Les prisonniers du pouvoir parcellaire n'ont d'autre recours, contre la tyrannie que l'ombre de la libert�.

Pas un geste, pas une pens�e qui ne s'emp�tre aujourd'hui dans le filet des id�es re�ues. La retomb�e lente d'infimes fragments issus du vieux mythe explos� r�pand partout la poussi�re du sacr�, une poussi�re qui silicose l'esprit et la volont� de vivre. Les contraintes sont devenues moins occultes, plus grossi�res, moins puissantes, plus nombreuses. La docilit� n'�mane plus d'une magie cl�ricale, elle r�sulte d'une foule de petites hypnoses : information, culture, urbanisme, publicit�, suggestions conditionnantes au service de tout ordre �tabli et � venir. C'est, le corps entrav� de toutes parts, Gulliver �chou� sur le rivage de Lilliput, r�solu � se lib�rer, promenant autour de lui son regard attentif ; le moindre d�tail, la moindre asp�rit� du sol, le moindre mouvement, il n'est rien qui ne rev�te l'importance d'un indice dont le salut va d�pendre. Dans le familier naissent les chances de libert� les plus s�res. En fut-il jamais autrement ? L'art, l'�thique, la philosophie l'attestent : sous l'�corce des mots et des concepts, c'est toujours la r�alit� vivante de l'inadaptation au monde qui se tient tapie, pr�te � bondir. Parce que ni les dieux ni les mots ne parviennent aujourd'hui � la couvrir pudiquement, cette banalit�-l� se prom�ne nue dans les gares et dans les terrains vagues ; elle vous accoste � chaque d�tour de vous-m�me, elle vous prend par l'�paule, par le regard ; et le dialogue commence. Il faut se perdre avec elle ou la sauver avec soi.

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Trop de cadavres pars�ment les chemins de l'individualisme et du collectivisme. Sous deux raisons apparemment contraires s�vissait un m�me brigandage, une m�me oppression de l'homme esseul�. La main qui �touffe Lautr�amont, on le sait, �trangle aussi Serge Ess�nine. L'un meurt dans le garni du propri�taire Jules-Fran�ois Dupuis, l'autre se pend dans un h�tel nationalis�. Partout se v�rifie la loi �il n'est pas une arme de ta volont� individuelle qui, mani�e par d'autres, ne se retourne aussit�t contre toi�. Si quelqu'un dit ou �crit qu'il convient d�sormais de fonder la raison pratique sur les droits de l'individu et de l'individu seulement, il se condamne dans son propos s'il n'incite aussit�t son interlocuteur � fonder par lui-m�me la preuve de ce qu'il vient d'avancer. Or une telle preuve ne peut �tre que v�cue, saisie par l'int�rieur. C'est pourquoi il n'est rien dans les notes qui suivent qui ne doive �tre �prouv� et corrig� par l'exp�rience imm�diate de chacun. Rien n'a tant de valeur qu'il ne doive �tre recommenc�, rien n'a assez de richesses qu'il ne doive �tre enrichi sans rel�che.

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De m�me que l'on distingue dans la vie priv�e ce qu'un homme pense et dit de lui, et ce qu'il est et fait r�ellement, de m�me il n'est personne qui n'ait appris � distinguer la phras�ologie et les pr�tentions messianiques des partis, et leur organisation, leurs int�r�ts r�els ; ce qu'ils croient �tre et ce qu'ils sont. L'illusion qu'un homme entretient sur lui et les autres n'est pas fonci�rement diff�rente de l'illusion que groupes, classes ou partis nourrissent autour d'eux et en eux. Bien plus, elles d�coulent d'une source unique : les id�es dominantes, qui sont les id�es de la classe dominante, m�me sous leur forme antagoniste.


Le monde des ismes, qu'il enveloppe l'humanit� tout enti�re ou chaque �tre particulier, n'est jamais qu'un monde vid� des sa r�alit�, une s�duction terriblement r�elle du mensonge. Le triple �crasement de la Commune, du Mouvement spartakiste et de Cronstadt-la-Rouge (1921) a montr� une fois pour toutes les autres � quel bain de sang menaient trois id�ologies de la libert� : le lib�ralisme, le socialisme, le bolchevisme. Il a cependant fallu, pour le comprendre et l'admettre universellement, que des formes ab�tardies ou amalgam�es de ces id�ologies vulgarisent leur atrocit� initiale par de pesantes d�monstrations : les camps de concentration, l'Alg�rie de Lacoste, Budapest. Aux grandes illusions collectives, aujourd'hui exsangues � force d'avoir fait couler le sang des hommes, succ�dent des milliers d'id�ologies parcellaires vendues par la soci�t� de consommation comme autant de machines � d�cerveler portatives. Faudra-t-il autant de sang pour attester que cent mille coups d'�pingle tuent aussi s�rement que trois coups de massue ?

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Qu'irais-je faire dans un groupe d'action qui m'imposerait de laisser au vestiaire, je ne dis pas quelques id�es - car telles seraient mes id�es qu'elles m'induiraient plut�t � rejoindre le groupe en question -, mais les r�ves et les d�sirs dont je ne me s�pare jamais, mais une volont� de vivre authentiquement et sans limites ? Changer d'isolement, changer de monotonie, changer de mensonge, � quoi bon ! O� l'illusion d'un changement r�el est d�nonc�e, le simple changement d'illusion devient insupportable. Or telles sont les conditions actuelles : l'�conomie n'a de cesse de faire consommer davantage, et consommer sans rel�che, c'est changer l'illusion � un rythme acc�l�r� qui dissout peu � peu l'illusion du changement. On se retrouve seul, inchang�, congel� dans le vide produit par une cascade de gadgets, de Volkswagen et de pocket books.


Les gens sans imagination se lassent de l'importance conf�r�e au confort, � la culture, aux loisirs, � ce qui d�truit l'imagination. Cela signifie qu'on ne se lasse pas du confort, de la culture ou des loisirs, mais de l'usage qui en est fait et qui interdit pr�cis�ment d'en jouir.


L'�tat d'abondance est un �tat de voyeurisme. A chacun son kal�idoscope ; un l�ger mouvement des doigts et l'image se transforme. On gagne � tous les coups : deux refrig�rateurs, une Dauphine, la T.V., une promotion, du temps � perdre... Puis la monotonie des images consomm�es prend le dessus, renvoie � la monotonie du geste qui les suscite, � la l�g�re rotation que le pouce et l'index impriment au kal�idoscope. Il n'y avait pas de Dauphine, seulement une id�ologie sans rapport ou presque avec la machine automobile. Imbib� de �Johny Walker, le wisky de l'Elite�, on subissait dans une �trange mixture l'effet de l'alcool et de la lutte des classes. Plus rien de quoi s'�tonnner, voil� le drame ! La monotonie du spectacle id�ologique renvoie maintenant � la passivit� de la vie, � la survie. Par-del� les scandales pr�fabriqu�s - gaine Scandale et scandale de Panama - se r�v�le un scandale positif, celui des gestes priv�s de leurs substance au profit d'une illusion que son attrait perdu rend chaque jour plus odieuse. Gestes futiles et ternes � force d'avoir nourri de brillantes compensations imaginaires, gestes paup�ris�s � force d'enrichir de hautes sp�culations o� ils entraient comme valets � tout faire sous la cat�gorie infamante de �trivial� et de �banal�, gestes aujourd'hui lib�r�s et d�faillants, pr�ts � s'�garer de nouveau, ou � p�rir sous le poids de leur faiblesse. Les voici, en chacun de vous, familiers, tristes, tout nouvellement livr�s � la r�alit� imm�diate et mouvante, qui est leur milieu �spontan�. Et vous voici �gar�s et engag�s dans un nouveau prosa�sme, dans une perspective o� proche et lointain co�ncident.

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Sous une forme concr�te et tactique, le concept de lutte des classes a constitu� le premier regroupement des heurts et des d�r�glements v�cus individuellement par les hommes ; il est n� du tourbillon de souffrances que la r�duction des rapports humains � des m�canismes d'exploitation suscitait partout dans les soci�t�s industrielles. Il est issu d'une volont� de transformer le monde et de changer la vie


Une telle arme exigeait un perp�tuel r�ajustement. Or ne voit-on pas la I�re Internationale tourner le dos aux artistes, en fondant exclusivement sur les revendications ouvri�res un projet dont Marx avait cependant montr� combien il concernait tous ceux qui cherchaient, dans le refus d'�tre esclaves, une vie riche et une humanit� totale ? Lacenaire, Borel, Lassailly, B�chner, Baudelaire, H�derlin, n'�tait-ce pas aussi la mis�re et son refus radical ? Quoi qu'il en soit, l'erreur, - � l'origine excusable ? je ne veux pas le savoir - rev�t des proportions d�lirantes d�s l'instant o�, moins d'un si�cle plus tard, l'�conomie de consommation absorbant l'�conomie de production, l'exploitation de la force de travail est englob�e par l'exploitation de la cr�ativit� quotidienne. Une m�me �nergie arrach�e au travailleur pendant ses heures d'usine ou ses heures de loisirs fait tourner les turbines du pouvoir, que les d�tenteurs de la vieille th�orie lubrifient b�atement de leur contestation formelle.


Ceux qui parlent de r�volution et de lutte de classes sans se r�f�rer explicitement � la vie quotidienne, sans comprendre ce qu'il y a de subversif dans l'amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-l� ont dans la bouche un cadavre.

II

L'humiliation




Fond�e sur un �change permanent d'humiliation et d'attitudes agressives, l'�conomie de la vie quotidienne dissimule une technique d'usure, elle-m�me en butte au don de destruction qu'elle appelle contradictoirement (1). - Plus l'homme est objet, plus il est aujourd'hui social (2). - La d�colonisation n'a pas encore commenc� (3). - elle se pr�pare � rendre une valeur nouvelle au vieux principe de souverainet� (4).

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Rousseau traversant une bourgade populeuse y fut insult� par un rustre dont la verve mit la foule en joie. Confus, d�contenanc�, Rousseau ne trouvant mot � lui opposer s'enfuit sous les quolibets. Quand son esprit enfin rass�r�n� eut fait moisson de r�parties assez acerbes pour moucher d'un seul coup le railleur, on �tait � deux heures du lieu de l'incident.


Qu'est-ce le plus souvent que la trivialit� quotidienne, sinon l'aventure d�risoire de Jean-Jacques, mais une aventure amenuis�e, dilu�e, �miett�e le temps d'un pas, d'un regard, d'une pens�e, v�cue comme un petit choc, une douleur fugitive presque inaccessible � la conscience et ne laissant � l'esprit qu'une sourde irritation bien en peine de d�couvrir son origine ? Engag�es dans un chass�-crois� sans fin, l'humiliation et sa r�plique impriment aux relations humaines un rythme obsc�ne de d�hanchements et de claudications. Dans le flux et le reflux des multitudes aspir�es et foul�es par le va-et-vient des trains de banlieue et envahissant les rues, les bureaux, les usines, ce ne sont que replis craintifs, attaques brutales, minauderies et coups de griffe sans raison avou�e. Au gr� des rencontres forc�es, le vin change en vinaigre � mesure qu'on le d�guste. Innocence et bont� des foules, allons donc ! Regardez-les comme ils se h�rissent, menac�s de toutes parts, lourdement pr�sents sur le terrain de l'adversaire, loin, tr�s loin d'eux-m�mes. Voici le lieu o�, � d�faut de couteau, ils apprennent � jouer des coudes et du regard.


Pas de temps mort, nulle tr�ve entre agresseurs et agress�s. Un flux de signes � peine perceptibles assaille le promeneur, non solitaire. Propos, gestes, regards s'emm�lent, se heurtent, d�vient de leur course, s'�garent � la fa�on des balles perdues, qui tuent plus s�rement par la tension nerveuse qu'elles excitent sans rel�che. Nous ne faisons que fermer sur nous-m�mes d'embarrassantes parenth�ses ; ainsi ces doigts (j'�cris ceci � la terrasse d'un caf�), ces doigts qui repoussent la monnaie du pourboire et les doigts du gar�on qui l'agrippent, tandis que le visage des deux hommes en pr�sence, comme soucieux de masquer l'infamie consentie, rev�t les marques de la plus parfaite indiff�rence.


Sous l'angle de la contrainte, la vie quotidienne est r�gie par un syst�me �conomique o� la production et la consommation de l'offense tendent � s'�quilibrer. Le vieux r�ve des th�oriciens du libre-�change cherche ainsi sa perfection dans les voies d'une d�mocratie remise � neuf par le manque d'imagination qui caract�rise la pens�e de gauche. N'est-il pas �trange, au premier abord, l'acharnement des progressistes � d�crier l'�difice en ruine du lib�ralisme, comme si les capitalistes, ses d�molisseurs attitr�s, n'�taient r�solus � l'�tatiser et � le planifier ? Pas si �trange en fait, car, polarisant l'attention sur des critiques d�j� d�pass�es par les faits (comme s'il n'�tait pas �tabli partout que le capitalisme est lentement accompli par une �conomie planifi�e dont le mod�le sovi�tique aura �t� un primitivisme), on entend bien dissimuler que c'est pr�cis�ment sur le mod�le de cette �conomie p�rim�e et sold�e � bas prix que l'on reconstruit les rapports humains. Avec quelle pers�v�rance inqui�tante les pays �socialistes� ne persistent-ils pas � organiser la vie sur le mode bourgeois ? Partout, c'est le �pr�sentez armes� devant la famille, le mariage, le sacrifice, le travail, l'inauthentique, tandis que des m�canismes hom�ostatiques simplifi�s et rationalis�s r�duisent les rapports humains � des �changes ��quitables� de respects et d'humiliations. Et bient�t, dans l'id�ale d�mocratie des cybern�ticiens, chacun gagnera sans fatigues apparentes une part d'indignit� qu'il aura le loisir de distribuer selon les meilleures r�gles de justice ; car la justice distributive atteindra alors son apog�e, heureux vieillards qui verrez ce jour-l� !


Pour moi - et pour quelques autres, j'ose le croire - il n'y a pas d'�quilibre dans le malaise. La planification n'est que l'antith�se du libre-�change. Seul l'�change a �t� planifi�, et avec lui les sacrifices mutuels qu'il implique. Or s'il faut garder son sens au mot �nouveaut�, ce ne peut �tre qu'en l'identifiant au d�passement, non au travestissement. Il n'y a, pour fonder une r�alit� nouvelle, d'autre principe en l'occurrence que le don. En d�pit de leurs erreurs et de leur pauvret�, je veux voir dans l'exp�rience historique des conseils ouvriers (1917, 1921, 1934, 1956) comme dans la recherche path�tique de l'amiti� et de l'amour une seule et exaltante raison de ne pas d�sesp�rer des �vidences actuelles. Mais tout s'acharne � tenir secret le caract�re positif de telles exp�riences, le doute est savamment entretenu sur leur importance r�elle, voire sur leur existence. Par hasard, aucun historien ne s'est donn� la peine d'�tudier comment les gens vivaient pendant les moments r�volutionnaires les plus extr�mes. La volont� d'en finir avec le libre-�change des comportements humains se r�v�le donc spontan�ment par le biais du n�gatif. Le malaise mis en cause �clate sous les coups d'un malaise plus fort et plus dense.


En un sens n�gatif, les bombes de Ravachol ou, plus pr�s de nous, l'�pop�e de Caraquemada dissipent la confusion qui r�gne autour du refus global - plus ou moins attest� mais attest� partout - des relations d'�change et de compromis. Je ne doute pas, pour l'avoir �prouv� maintes fois, que quiconque passe une heure dans la cage des rapports contraignants ne se sente une profonde sympathie pour Pierre-Fran�ois Lacenaire et la passion du crime. Il ne s'agit nullement de faire ici l'apologie du terrorisme mais de reconna�tre en lui le geste le plus pitoyable et le plus digne, susceptible de perturber, en le d�non�ant, le m�canisme autor�gulateur de la communaut� sociale hi�rarchis�e. S'inscrivant dans la logique d'une soci�t� invivable, le meurtre ainsi con�u ne laisse pas d'appara�tre comme la forme en creux du don. Il est cette absence d'une pr�sence intens�ment d�sir�e dont parlait Mallarm�, le m�me qui, au proc�s des Trente, nomma les anarchistes des �anges de puret�.


Ma sympathie pour le tueur solitaire s'arr�te o� commence la tactique, mais peut-�tre la tactique a-t-elle besoin d'�claireurs pouss�s par le d�sespoir individuel. Quoi qu'il en soit, la tactique r�volutionnaire nouvelle, celle qui va se fonder indissolublement sur la tradition historique et sur les pratiques, si m�connues et si r�pandues, de r�alisation individuelle, n'a que faire de ceux qui r��diteraient le geste de Ravachol ou de Bonnot. Elle n'en a que faire mais elle se condamne � l'hibernation th�orique si par ailleurs elle ne s�duit collectivement des individus que l'isolement et la haine du mensonge collectif ont d�j� gagn�s � la d�cision rationnelle de tuer et de se tuer. Ni meurtrier, ni humaniste ! Le premier accepte la mort, le second l'impose. Que se rencontrent dix hommes r�solus � la violence fulgurante plut�t qu'� la longue agonie de la survie, aussit�t finit le d�sespoir et commence la tactique. Le d�sespoir est la maladie infantile des r�volutionnaires de la vie quotidienne.


L'admiration qu'adolescent j'entretenais pour les hors-la-loi, je la ressens aujourd'hui moins charg�e de romantisme d�suet que r�v�latrice des alibis gr�ce auxquels le pouvoir social s'interdit d'�tre mis directement en cause. L'organisation sociale hi�rarchis�e est assimilable � un gigantesque racket dont l'habilet�, pr�cis�ment perc�e � jour par le terrorisme anarchiste, consiste � se mettre hors d'atteinte de la violence qu'elle suscite, et � y parvenir en consumant dans une multitude de combats douteux les forces vives de chacun. (Un pouvoir �humanis� s'interdira d�sormais de recourir aux vieux proc�d�s de guerre et d'extermination raciste). Les t�moins � charge sont peu suspects de sympathies anarchisantes. Ainsi, le biologiste Hans Seyle constate qu'il �existe � mesure que les agents de maladies sp�cifiques disparaissent (microbes, sous-alimentation...), une proportion croissante de gens qui meurent de ce que l'on appelle les maladies d'usure ou maladies de d�g�n�rescence provoqu�es par le stress, c'est-�-dire par l'usure du corps r�sultant de conflits, de chocs, de tensions nerveuses, de contrari�t�s, de rythmes d�bilitants...�. Personne n'�chappe d�sormais � la n�cessit� de mener son enqu�te sur le racket qui le traque jusque dans ses pens�es, jusque dans ses r�ves. Les moindres d�tails rev�tent une importance capitale. Irritation, fatigue, insolence, humiliation... cui prodest ? A qui cela profite-t-il ? Et � qui profitent-elles, les r�ponses st�r�otyp�es que le �Big Brother Bon Sens� r�pand sous couvert de sagesse, comme autant d'alibis ? Irais-je me contenter d'explications qui me tuent quand j'ai tout � gagner l� m�me o� tout est agenc� pour me perdre ?

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La poign�e de main noue et d�noue la boucle des rencontres. Geste � la fois curieux et trivial dont on dit fort justement qu'il s'�change ; n'est-il pas en effet la forme la plus simplifi�e du contrat social ? Quelles garanties s'efforcent-elles d'assurer, ces mains serr�es � droite, � gauche, au hasard, avec une lib�ralit� qui semble suppl�er � une nette absence de conviction ? Que l'accord r�gne, que l'entente sociale existe, que la vie en soci�t� est parfaite ? Il ne laisse pas de troubler, ce besoin de s'en convaincre, d'y croire par habitude, de l'affirmer � la force du poignet.


Ces complaisances, le regard les ignore, il m�conna�t l'�change. Mis en pr�sence, les yeux se troublent comme s'ils devinaient dans les pupilles qui leur font face leur reflet vide et priv� d'�me ; � peine se sont-ils fr�l�s, d�j� ils glissent et s'esquivent, leurs lignes de fuite vont en un point virtuel se croiser, tra�ant un angle dont l'ouverture exprime la divergence, le d�saccord fondamentalement ressenti. Parfois l'accord s'accomplit, les yeux s'accouplent ; c'est le beau regard parall�le des couples royaux dans la statuaire �gyptienne, c'est le regard embu�, fondu, noy� d'�rotisme des amants ; les yeux qui de loin se d�vorent. Plus souvent, le faible accord scell� dans une poign�e de main, le regard le d�ment. La grande vogue de l'accolade, de l'accord social �nergiquement r�it�r� - dont l'emprunt �shake hand� dit assez l'usage commercial - ne serait-ce pas une ruse au niveau des sens, une fa�on d'�mousser la sensibilit� du regard et de l'adapter au vide du spectacle sans qu'il regimbe ? Le bon sens de la soci�t� de consommation a port� la vieille expression �voir les choses en face� � son aboutissement logique : ne voir en face de soi que des choses.


Devenir aussi insensible et partant aussi maniable qu'une brique, c'est � quoi l'organisation sociale convie chacun avec bienveillance. La bourgeoisie a su r�partir plus �quitablement les vexations, elle a permis qu'un plus grand nombre d'hommes y soient soumis selon des normes rationnelles, au nom d'imp�ratifs concrets et sp�cialis�s (exigences �conomiques, sociale, politique, juridique...). Ainsi morcel�es, les contraintes ont � leur tour �miett� la ruse et l'�nergie mises commun�ment � les tourner ou � les briser. Les r�volutionnaires de 1793 furent grands parce qu'ils osaient d�truire l'emprise de Dieu dans le gouvernement des hommes ; les r�volutionnaires prol�tariens tir�rent de ce qu'ils d�fendaient une grandeur que l'adversaire bourgeois e�t �t� bien en peine de leur conf�rer ; leur force, ils la tenaient d'eux seuls.

Toute une �thique fond�e sur la valeur marchande, l'utile agr�able, l'honneur du travail, les d�sirs mesur�s, la survie, et sur leur contraire, la valeur pure, le gratuit, le parasitisme, la brutalit� instinctive, la mort, voil� l'ignoble cuv�e o� les facult�s humaines bouillonnent depuis bient�t deux si�cles. Voil� de quels ingr�dients s�rement am�lior�s les cybern�ticiens m�ditent d'accommoder l'homme futur. Sommes-nous convaincus de n'atteindre pas d�j� � la s�curit� des �tres parfaitement adapt�s, qui accomplissent leurs mouvements dans l'incertitude et l'inconscience des insectes ? On fait l'essai depuis assez longtemps d'une publicit� invisible, par l'introduction dans un d�roulement cin�matographique d'images autonomes, au 1/24 de seconde, sensibles � la r�tine mais restant en de�� d'une perception consciente. Les premiers slogans auguraient parfaitement la suite � pr�voir. Ils disaient : �Conduisez moins vite !�, �Allez � l'�glise !� Or que repr�sente un petit perfectionnement de cet ordre en regard de l'immense machine � conditionner dont chaque rouage, urbanisme, publicit�, id�ologie, culture... est susceptible d'une centaine de perfectionnement identiques ? Encore une fois, la connaissance du sort qui va continuer d'�tre fait aux hommes, si l'on n'y prend garde, offre moins d'int�r�t que le sentiment v�cu d'une telle d�gradation. Le Meilleur des mondes de Huxley, 1984 d'Orwell et Le Cinqui�me Coup de trompette de Touraine refoulent dans le futur un frisson qu'un simple coup d'oeil sur le pr�sent suffirait � provoquer ; et c'est le pr�sent qui porte � maturation la conscience et la volont� de refus. Au regard de mon emprisonnement actuel, le futur est pour moi sans int�r�t.

*


Le sentiment d'humiliation n'est rien que le sentiment d'�tre objet. Il fonde, ainsi compris, une lucidit� combative o� la critique de l'organisation de la vie ne se s�pare pas de la mise en oeuvre imm�diate d'un projet de vie autre. Oui, il n'y a de construction possible que sur la base du d�sespoir individuel et sur la base de son d�passement : les efforts entrepris pour maquiller ce d�sespoir et le manipuler sous un autre emballage suffiraient � le prouver.


Quelle est cette illusion qui s�duit le regard au point de lui dissimuler l'effritement des valeurs, la ruine du monde, l'inauthenticit�, la non-totalit� ? Est-ce la croyance en mon bonheur ? Douteux ! Une telle croyance ne r�siste ni � l'analyse, ni aux bouff�es d'angoisse. J'y d�couvre plut�t la croyance au bonheur des autres, une source in�puisable d'envie et de jalousie qui fait �prouver par le biais du n�gatif le sentiment d'exister. J'envie, donc j'existe. Se saisir au d�part des autres, c'est se saisir autre. Et l'autre, c'est l'objet, toujours. Si bien que la vie se mesure au degr� d'humiliation v�cue. Plus on choisit son humiliation, plus on �vit� ; plus on vit de la vie rang�e des choses. Voil� la ruse de la r�ification, ce qui la fait passer comme l'arsenic dans la confiture.


La gentillesse pr�visible des m�thodes d'oppression n'est pas sans expliquer cette perversion qui m'emp�che, comme dans le conte de Grimm, de m'�crier �le roi est nu� chaque fois que la souverainet� de ma vie quotidienne d�voile ma mis�re. Certes la brutalit� polici�re s�vit encore , et comment ! Partout o� elle s'exerce, les bons esprits de gauche en d�noncent � juste titre l'infamie. Et puis apr�s ? Incitent-ils les masses � s'armer ? Provoquent-ils de l�gitimes repr�sailles ? Encouragent-ils � une chasse aux flics comme celle qui orna les arbres de Budapest des plus beaux fruits de l'A.V.O. ? Non, ils organisent des manifestations pacifiques ; leur police syndicale traite de provocateurs quiconque r�siste � ses mots d'ordre. La nouvelle police est l�. Elle attend de prendre la rel�ve. Les psychosociologues gouverneront sans coups de crosse, voire sans morgue. La violence oppressive amorce sa reconversion en une multitude de coups d'�pingle raisonnablement distribu�s. Ceux qui d�noncent du haut de leurs grands sentiments le m�pris policier exhortent � vivre d�j� dans le m�pris polic�.


L'humanisme adoucit la machine d�crite par Kafka dans La Colonie p�nitentiaire. Moins de grincements, moins de cris. Le sang affole ? Qu'� cela ne tienne, les hommes vivront exsangues. Le r�gne de la survie promise sera celui de la mort douce, c'est pour cette douceur de mourir que se battent les humanistes. Plus de Guernica, plus d'Auschwitz, plus d'Hiroshima, plus de S�tif. Bravo ! Mais la vie impossible, mais la m�diocrit� �touffante, mais l'absence de passions ? Et cette col�re envieuse o� la rancoeur de n'�tre jamais soi invente le bonheur des autres ? Et cette fa�on de ne se sentir jamais tout � fait dans sa peau ? Que personne ne parle ici de d�tails, de points secondaires. Il n'y a pas de petites vexations, pas de petits manquements. Dans la moindre �raflure se glisse la gangr�ne. Les crises qui secouent le monde ne se diff�rencient pas fondamentalement des conflits o� mes gestes et mes pens�es s'affrontent aux forces hostiles qui les freinent et les d�voient. (Comment ce qui vaut pour ma vie quotidienne cesserait-il de valoir pour l'histoire alors que l'histoire ne prend son importance, en somme , qu'au point d'incidence o� elle rencontre mon existence individuelle ?) A force de morceler les vexations et de les multiplier, c'est � l'atome de r�alit� invivable que l'on va s'en prendre t�t ou tard, lib�rant soudain une �nergie nucl�aire que l'on ne soup�onnait plus sous tant de passivit� et de morne r�signation. Ce qui produit le bien g�n�ral est toujours terrible.

3



Le colonialisme a, des ann�es 1945 � 1960, pourvu la gauche d'un p�re providentiel. Il lui a permis, en lui offrant un adversaire � la taille du fascisme, de ne pas se d�finir au d�part d'elle-m�me, qui n'�tait rien, mais de s'affirmer par rapport � autre chose ; il lui a permis de s'accepter comme une chose, dans un ordre o� les choses sont tout ou rien.


Personne n'a os� saluer la fin du colonialisme de peur de le voir sortir de partout, comme un diable de sa bo�te mal ferm�e. D�s l'instant o� le pouvoir colonial s'effondrant d�non�ait le colonialisme du pouvoir exerc� sur les hommes, les probl�mes de couleur et de race prenaient l'importance d'une comp�tition de mots-crois�s. A quoi servaient-elles, les marottes d'antiracisme et d'anti-antis�mitisme brandies par les bouffons de la gauche ? En derni�re analyse, � �touffer les cris de n�gres et de Juifs tourment�s que poussaient tous ceux qui n'�taient ni n�gres ni Juifs, � commencer par les Juifs et les n�gres eux-m�mes ! Je ne songe �videmment pas � mettre en cause la part de g�n�reuse libert� qui a pu animer les sentiments antiracistes dans le cours d'une �poque assez r�cente encore. Mais le pass� m'indiff�re d�s l'instant o� je ne le choisis pas. Je parle aujourd'hui, et personne, au nom de l'Alabama ou de l'Afrique du Sud, au nom d'une exploitation spectaculaire, ne me convaincra d'oublier que l'�picentre de tels troubles se situe en moi et en chaque �tre humili�, bafou� par tous les �gards d'une soci�t� soucieuse d'appeler �polic� ce que l'�vidence des faits s'obstine � traduire policier


Je ne renoncerai pas � ma part de violence.


Il n'existe gu�re en mati�re de rapports humains d'�tat plus ou moins supportable, d'indignit� plus ou moins admissible ; le quantitatif ne fait pas le compte. Des termes injurieux comme �macaque� ou �bicot� blesseraient-ils plus profond�ment qu'un rappel � l'ordre ? Qui oserait sinc�rement l'assurer ? Interpell�, sermonn�, conseill� par un flic, un chef, une autorit�, qui ne se sent, au fond de soi et avec cette lucidit� des r�alit�s passag�res, sans r�serves �youpin, raton, chinetoque� ?

Quel beau portrait-robot nous offraient du pouvoir les vieux colons proph�tisant la chute dans l'animalit� et la mis�re pour ceux qui jugeraient leur pr�sence ind�sirable ? S�curit� d'abord, dit le gardien au prisonnier. Les ennemis du colonialisme d'hier humanisent le colonialisme g�n�ralis� du pouvoir; ils s'en font les chiens de garde de la mani�re la plus habile qui soit : en aboyant contre toutes les s�quelles de l'inhumanit� ancienne.


Avant de briguer la charge de pr�sident de la Martinique, Aim� C�saire constatait dans une phrase c�l�bre : �La bourgeoisie s'est trouv�e incapable de r�soudre les probl�mes majeurs auxquels son existence a donn� naissance : le probl�me colonial et le probl�me du prol�tariat.� Il oubliait d�j� d'ajouter : �car il s'agit l� d'un m�me probl�me dont on se condamne � ne rien saisir d�s l'instant o� on les dissocie�.

4



Je lis dans Gouy : �La moindre offense au roi co�tait aussit�t la vie� (Histoire de France) ; dans la Constitution am�ricaine : �Le peuple est souverain� ; chez Pouget : �Les rois vivaient grassement de leur souverainet� tandis que nous crevons de la n�tre� (P�re Peinard), et Corbon me dit : �Le peuple groupe aujourd'hui la foule des hommes � qui tous les �gards sont refus�s� (Secret du peuple). En quelques lignes, voici reconstitu�es les m�saventures du principe de souverainet�.


La monarchie d�signait sous le nom de �sujets� les objets de son arbitraire. Sans doute s'effor�ait-elle par l� de modeler et d'envelopper l'inhumanit� fonci�re de sa domination dans une humanit� de liens idylliques. Le respect d� � la personne du roi n'est pas en soi critiquable. Il ne devient odieux que parce qu'il se fonde sur le droit d'humilier en subordonnant. Le m�pris a pourri le tr�ne des monarques. Mais que dire alors de la royaut� citoyenne, j'entends : des droits multipli�s par la vanit� et la jalousie bourgeoises, de la souverainet� accord�e comme un dividende � chaque individu ? Que dire du principe monarchique d�mocratiquement morcel� ?


La France compte aujourd'hui vingt-quatre millions de �mini-rois� dont les plus grands - les dirigeants - n'ont pour para�tre tels que la grandeur du ridicule. Le sens du respect s'est d�chu au point de se satisfaire en humiliant. D�mocratis� en fonctions publiques et en r�les, le principe monarchique surnage le ventre en l'air comme un poisson crev�. Seul est visible son aspect le plus repoussant. Sa volont� d'�tre (sans r�serve et absolument) sup�rieur, cette volont� a disparu. A d�faut de fonder sa vie sur la souverainet�, on tente aujourd'hui de fonder sa souverainet� sur la vie des autres. Moeurs d'esclaves.

III

L'isolement

Para no sentirme solo
Por los siglos de los siglos.


Il n'y a de communautaire que l'illusion d'�tre ensemble. Et contre l'illusion des rem�des licites se dresse seule la volont� g�n�rale de briser l'isolement (1). - Les rapports neutres sont le no man's land de l'isolement. L'isolement est un arr�t de mort sign� par l'organisation sociale actuelle et prononc� contre elle (2).

1


Ils �taient l� comme dans une cage dont la porte e�t �t� grande ouverte, sans qu'ils puissent s'en �vader. Rien n'avait plus d'importance en dehors de cette cage, parce qu'il n'existait plus rien d'autre. Ils demeuraient dans cette cage, �trangers � tout ce qui n'�tait pas elle, sans m�me l'ombre d'un d�sir de tout ce qui �tait au-del� des barreaux. Il e�t �t� anormal, impossible m�me de s'�vader vers quelque chose qui n'avait ni r�alit� ni importance. Absolument impossible. Car � l'int�rieur de cette cage o� ils �taient n�s et o� ils mourraient, le seul climat d'exp�rience tol�rable �tait le r�el, qui �tait simplement un instinct irr�versible de faire en sorte que les choses eussent de l'importance. Ce n'est que si les choses avaient quelque importance que l'on pouvait respirer et souffrir. Il semblait qu'il y e�t un accord entre eux et les morts silencieux pour qu'il en f�t ainsi, car l'habitude de faire en sorte que les choses eussent de l'importance �tait devenue un instinct humain et, aurait-on dit, �ternel. La vie �tait ce qui avait de l'importance, et le r�el faisait partie de l'instinct qui donnait � la vie un peu de sens. L'instinct n'envisageait pas ce qui pouvait exister au-del� du r�el parce qu'au-del� il n'y avait rien. Rien qui e�t de l'importance. La porte restait ouverte et la cage devenait plus douloureuse dans sa r�alit� qui importait pour d'innombrables raisons et d'innombrables mani�res.

Nous ne sommes jamais sortis du temps des n�griers.


Les gens offrent, dans les transports en commun qui les jettent les uns contre les autres avec une indiff�rence statisticienne, une expression insoutenable de d�ception, de hauteur et de m�pris, comme l'effet naturel de la mort sur une bouche sans dents. L'ambiance de la fausse communication fait de chacun le policier de ses propres rencontres. L'instinct de fuite et d'agression suit � la trace les chevaliers du salariat, qui n'ont plus, pour assurer leurs pitoyables errances, que le m�tro et les trains de banlieue. Si les hommes se transforment en scorpions qui se piquent eux-m�mes et les uns les autres, n'est-ce pas en somme parce qu'il ne s'est rien pass� et que les humains aux yeux vides et au cerveau flasque sont devenus �myst�rieusement� des ombres d'hommes, des fant�mes d'hommes, et, jusqu'� un certain point, ne sont plus des hommes que de nom ?


Il n'y a de communautaire que l'illusion d'�tre ensemble. Certes l'amorce d'une vie collective authentique existe � l'�tat latent au sein m�me de l'illusion - il n'y a pas d'illusion sans support r�el - mais la communaut� v�ritable reste � cr�er. Il arrive que la force du mensonge efface de la conscience des hommes la dure r�alit� de leur isolement. Il arrive que l'on oublie dans une rue anim�e qu'il s'y trouve encore de la souffrance et des s�parations. Et, parce que l'on oublie seulement par la force du mensonge, la souffrance et les s�parations se durcissent ; et le mensonge aussi se brise les reins sur une telle pierre angulaire. Il n'y a plus d'illusion � la taille de notre d�sarroi.


Le malaise m'assaille � proportion de la foule qui m'entoure. Aussit�t, les compromis qu'au fil des circonstances j'accordai � la b�tise accourent � ma rencontre, affluent vers moi en vagues hallucinantes de t�tes sans visage. Le tableau c�l�bre d'Edward Munch, Le Cri, �voque pour moi une impression ressentie dix fois par jour. Un homme emport� par une foule, visible de lui seul, hurle soudain pour briser l'envo�tement, se rappeler � lui, rentrer dans sa peau. Acquiescements tacites, sourires fig�s, paroles sans vie, veulerie et humiliation �miett�s sur ses pas se ramassent, s'engouffrent en lui, l'expulsent de ses d�sirs et de ses r�ves, volatilisent l'illusion d'��tre ensemble�. On se c�toie sans se rencontrer ; l'isolement s'additionne et ne se totalise pas ; le vide s'empare des hommes � mesure qu'ils s'accroissent en densit�. La foule me tra�ne hors de moi, laissant s'installer dans ma pr�sence vide des milliers de petits renoncements.


Partout les r�clames lumineuses reproduisent dans un miroitement de n�on la formule de Plotin : �Tous les �tres sont ensemble bien que chacun d'eux reste s�par�.� Il suffit pourtant d'�tendre la main pour se toucher, de lever les yeux pour se rencontrer, et, par ce simple geste, tout devient proche et lointain, comme par sortil�ge.

*


A l'�gal de la foule, de la drogue et du sentiment amoureux, l'alcool poss�de le privil�ge d'ensorceler l'esprit le plus lucide. Gr�ce � lui, le mur b�tonn� de l'isolement semble un mur de papier que les acteurs d�chirent selon leur fantaisie, car l'alcool dispose tout sur un plan th��tral intime. Illusion g�n�reuse et qui tue d'autant plus s�rement.


Dans un bar ennuyeux, o� les gens se morfondent, un jeune homme ivre brise son verre, saisit une bouteille et la fracasse contre un mur. Personne ne s'�meut ; d��u dans son attente, le jeune homme se laisse jeter dehors. Pourtant, son geste �tait virtuellement dans toutes les t�tes. Lui seul l'a concr�tis�, lui seul a franchi la premi�re ceinture radioactive de l'isolement : l'isolement int�rieur, cette s�paration introvertie du monde ext�rieur et du moi. Personne n'a r�pondu � un signe qu'il avait cru explicite. Il est rest� seul comme reste le blouson noir qui br�le une �glise ou tue un policier, en accord avec lui-m�me mais vou� � l'exil tant que les autres vivent exil�s de leur propre existence. Il n'a pas �chapp� au champ magn�tique de l'isolement, le voici bloqu� dans l'apesanteur. Toutefois, du fond de l'indiff�rence qui l'accueille, il per�oit mieux les nuances de son cri ; m�me si cette r�v�lation le torture, il sait qu'il faudra recommencer sur un autre ton, avec plus de force ; avec plus de coh�rence.


Il n'existera qu'une commune damnation tant que chaque �tre isol� refusera de comprendre qu'un geste de libert�, si faible et si maladroit soit-il, est toujours porteur d'une communication authentique, d'un message personnel ad�quat. La r�pression qui frappe le rebelle libertaire s'abat sur tous les hommes. Le sang de tous les hommes s'�coule avec le sang des Durruti assassin�s. Partout o� la libert� recule d'un pouce, elle accro�t au centuple le poids de l'ordre des choses. Exclus de la participation authentique, les gestes de l'homme se d�voient dans la fr�le illusion d'�tre ensemble ou dans son contraire, le refus brutal et absolu du social. Ils oscillent de l'un � l'autre dans un mouvement de balancier qui fait courir les heures sur le cadran de la mort.

*


Et l'amour � son tour engrosse l'illusion d'unit�. Et ce ne sont la plupart du temps qu'avortements et foutaises. La peur de refaire � deux ou � dix un chemin trop pareil et trop connu, celui de l'esseulement, menace les symphonies amoureuses de son accord glac�. Ce n'est pas l'immensit� du d�sir insatisfait qui d�sesp�re mais la passion naissante confront�e � son vide. Le d�sir inextinguible de conna�tre passionn�ment tant de filles charmantes na�t dans l'angoisse et dans la peur d'aimer, tant l'on craint de ne se lib�rer jamais des rencontres d'objets. L'aube o� se d�nouent les �treintes est pareille � l'aube o� meurent les r�volutionnaires sans r�volution. L'isolement � deux ne r�siste pas � l'isolement de tous. Le plaisir se rompt pr�matur�ment, les amants se retrouvent nus dans le monde, leurs gestes devenus soudain ridicules et sans force. Il n'y a pas d'amour possible dans un monde malheureux.

La barque de l'amour se brise contre la vie courante.


Es-tu pr�t, afin que jamais ton d�sir ne se brise, es-tu pr�t � briser les r�cifs du vieux monde ? Il manque aux amants d'aimer leur plaisir avec plus de cons�quence et de po�sie. Le prince Shekour, dit-on, s'empara d'une ville et l'offrit � sa favorite pour le prix d'un sourire. Nous voici quelques-uns �pris du plaisir d'aimer sans r�serve, assez passion�ment pour offrir � l'amour le lit somptueux d'une r�volution.

2



S'adapter au monde est un jeu de pile ou face o� l'on d�cide a priori que le n�gatif devient positif, que l'impossibilit� de vivre fonde les conditions sine qua non de la vie. Jamais l'ali�nation ne s'incruste si bien que lorsqu'elle se fait passer pour un bien inali�nable. Mu�e en positivit�, la conscience de l'isolement n'est autre que la conscience priv�e, ce morceau d'individualisme incessible que les braves gens tra�nent avec eux comme leur propri�t�, encombrante et ch�re. C'est une sorte de plaisir-angoisse qui emp�che � la fois que l'on se fixe � demeure dans l'illusion communautaire et que l'on reste bloqu� dans les sous-sols de l'isolement.

Le no man's land des rapports neutres �tend son territoire entre l'acceptation b�ate des fausses collectivit�s et le refus global de la soci�t�. C'est la morale de l'�picier, les �il faut bien s'entraider�, �il y a des honn�tes gens partout�, �tout n'est pas si mauvais, tout n'est pas si bon, il suffit de choisir�, c'est la politesse, l'art pour l'art du malentendu.


Reconnaissons-le, les rapports humains �tant ce que la hi�rarchie sociale en fait, les rapports neutres offrent la forme la moins fatigante du m�pris ; ils permettent de passer sans frictions inutiles � travers les tr�mies des contacts quotidiens. Ils n'emp�chent pas de r�ver, bien loin de l�, � des formes de civilit�s sup�rieures, telle la courtoisie de Lacenaire, la veille de son ex�cution, pressant un ami : �Surtout, je vous prie, portez mes remerciements � M. Scribe. Dites-lui qu'un jour, contraint par la faim, je me suis rendu chez lui pour lui soutirer de l'argent. Il a acc�d� � ma demande avec beaucoup de d�f�rence ; il s'en souviendra, je pense. Dites-lui aussi qu'il a bien fait, car j'avais dans ma poche, � port�e de la main, de quoi priver la France d'un auteur dramatique.�


Mais l'innocuit� des rapports neutres n'est qu'un temps mort dans la lutte incessante contre l'isolement, un lieu de passage rapide qui conduit la communication, et bien plus fr�quemment, d'ailleurs, vers l'illusion communautaire. J'expliquerais assez ma r�pugnance d'arr�ter un inconnu pour lui demander l'heure, un renseignement, deux mots... par cette fa�on douteuse de rechercher le contact : la gentillesse des rapports neutres construit lourdement sur le sable ; le temps vide ne me profite jamais.


L'impossibilit� de vivre est partout garantie avec un tel cynisme que le plaisir-angoisse �quilibr� des rapports neutres participe au m�canisme g�n�ral de d�molition des hommes. Il semble en fin de compte pr�f�rable d'entrer sans atermoiements dans le refus radical tactiquement �labor� que de frapper gentiment � toutes les portes o� s'�change une survie contre une autre.


�Je serais ennuy� de mourir si jeune�, �crivait Jacques Vach�, deux ans avant de se suicider. Si le d�sespoir de survivre ne s'unit � la nouvelle prise de conscience pour bouleverser les ann�es qui vont suivre, il ne restera que deux �excuses� � l'homme isol� : la chaise perc�e des partis et des sectes pataphysico-religieuses, ou la mort imm�diate avec Umour. Un assassin de seize ans d�clarait r�cemment : �J'ai tu� parce que je m'ennuyais.� Quiconque a d�j� senti monter en lui la force de sa propre destruction sait avec quelle n�gligente lassitude il pourrait lui arriver de tuer les organisateurs de l'ennui. Un jour. Par hasard.

Enfin, qu'un individu refuse �galement la violence de l'inadapt� et l'adaptation � la violence du monde, o� trouvera-t-il sa voie ? S'il n'�l�ve au niveau d'une th�orie et d'une pratique coh�rentes sa volont� de parfaire l'unit� avec le monde et avec soi, le grand silence des espaces sociaux b�tit pour lui le palais des d�lires solipsistes.


Les condamn�s aux maladies mentales jettent, du fond de leur prison, les cris d'une r�volte sabr�e dans le n�gatif. Quel Fourier savamment mis � mort dans ce malade dont l'ali�niste Volnat : �En lui commen�ait une indiff�rence entre son moi et le monde ext�rieur. Tout ce qui se passait dans le monde se passait aussi dans son corps. Il ne pouvait placer une bouteille entre deux rayons d'un placard, car les rayons se rapprochant pouvaient briser la bouteille. Et �a lui serrait dans la t�te. C'�tait comme si sa t�te �tait serr�e entre les rayons du placard. Il ne pouvait fermer une valise, car pressant les objets dans la valise, �a lui pressait dans la t�te comme dans la valise. S'il sortait dans la rue apr�s avoir ferm� les portes et les fen�tres de sa maison, il se trouvait incommod�, son cerveau �tait compress� par l'air, et il devait retourner chez lui pour ouvrir une porte ou une fen�tre. "Pour que je sois � mon aise, disait-il, il me faudrait l'�tendue, le champ libre. [...] Il faudrait que je sois libre de mon espace. C'est la lutte avec les choses qui sont autour de moi."�


Le Consul s'arr�ta. Il lut l'inscription : "No se puede vivir sin amor� (Lowry : Au-dessous du volcan).

IV

La souffrance




La souffrance de l'ali�nation naturelle a fait place � la souffrance de l'ali�nation sociale, tandis que les rem�des devenaient des justifications (1) - O� la justification manque, les exorcismes suppl�ent (2) - Mais aucun subterfuge ne dissimule d�sormais l'existence d'une organisation de la souffrance, tributaire d'une organisation fond�e sur la r�partition des contraintes (3). - La conscience r�duite � la conscience des contraintes est l'antichambre de la mort. Le d�sespoir de la conscience fait les meurtriers de l'ordre, la conscience du d�sespoir, les meurtriers du d�sordre (4).

1



La symphonie des cris et des paroles offre au d�cor des rues une dimension mouvante. Sur une base continue se modulent des th�mes graves ou l�gers, voix �raill�es, appels chantants, �clats nostalgiques de phrase sans fin. Une architecture sonore se superpose au trac� des rues et des fa�ades, elle compl�te ou corrige la note attrayante ou r�pulsive d'un quartier. Cependant, de la Contrescarpe aux Champs-Elys�es, les accords de base sonnent partout les m�mes : leur r�sonance sinistre s'est si bi






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