
Ultime communiqu� du comit� d'occupation de la Sorbonne en Exil
Date : mercredi 12 juillet 2006 @ 12:57:19 :: Sujet : Anti-CPE
Les �tudiants ont repris leurs �tudes. Les facult�s ont rouvert leurs portes et les professeurs leur claque-merde. Le cycle plan�taire de la vie micro-dos�e se terminera, comme pr�vu - comme toujours - en juin : les examens auront lieu puis on ira m�riter ses vacances au soleil. Tout indiquerait un parfait retour � la normale s'il n'y avait de la part de tous un si notable empressement � le simuler. A faire comme si rien ne s'�tait pass�, comme si une tout autre normalit� ne s'�tait impos�e pendant deux mois d'occupation. Une normalit� o� les amphis sont des dortoirs, o� les voisins sont des camarades ou des ennemis, o� la lutte rend les �tres d�sirables, et non plus seulement s�duisants ainsi que le veut la s�paration coutumi�re. A vrai dire, tout ce petit monde universitaire en fait un peu trop. Il y a une f�brilit�, une exag�ration dans les expressions, une maladresse qui trahit le travail en cours : refouler l'�vidence qu'il pourrait en �tre autrement, que la vie ne ressemble pas n�cessairement � cette course de hamster en cage.
Et en effet, il n'y a pas de retour � la normale. Ce qu'il y a, c'est un processus de normalisation : une guerre � outrance contre la persistance de l'�v�nement. Nous ne parlons pas de simples prises de conscience, de faits aussi commun�ment admis, sur la fin du mouvement, que la fonction polici�re des syndicats, le n�cessaire recours � la casse, la joie d'une vie pass�e � bloquer l'�conomie plut�t qu'� se laisser formater pour un jour la servir ou le retour du feu comme pratique politique �l�mentaire. Nous parlons d'amiti�s. Toute amiti� conserve une trace des conditions de sa naissance, du moment de la rencontre. Celles qui se sont nou�es l� garderont toujours une odeur de lacrymo, un petit �clat de voiture qui flambe, de vitrine qui tombe, une lointaine rumeur d'�meute ; qu'elles ram�neront. Les syndicalistes, les gauchistes, les militants ont v�cu un mouvement social. Un de plus.
Les � mouvements sociaux �, dans leur rituel cent fois r�p�t� et toujours d�faits, sont une tol�rance locale. Ils appartiennent au folklore de ce pays. � Pour notre honte �, disent les uns, � pour notre gloire �, pensent les autres. Dans tous les cas, ils font partie de la gestion d�mocratique � la fran�aise, dont ils sont le moment carnavalesque, apr�s quoi tout rentre dans l'ordre. Les gouvernants peuvent bien jouer les monarques tant qu'ils laissent � la population le droit de mimer 1789.
Nous, nous avons v�cu un �v�nement. Un �v�nement se reconna�t aux intensit�s qu'il produit - d�paver ensemble, � coups de grilles d'arbres, une place � touristes, coordonner une attaque au cocktail Molotov, discuter d'un texte jusqu'au petit matin -, non moins qu'aux failles qu'il dessine, aux possibles qu'il d�voile. Ce que nous voulons consigner ici, c'est ce qui a �t� acquis l� d'irr�versible, ce sur quoi aucune � fin de mouvement � ne peut revenir, ce qui fait des derniers mois non une parenth�se dans le cours r�gul� de la vie sociale, mais une seconde vague, apr�s l'incendie de novembre, dans la douce mont�e d'une onde insurrectionnelle.
1.
Un slogan entendu � Rennes : � Nous ne sommes pas des pacifistes. Nous livrons la guerre au capitalisme �. Tout le cort�ge le reprend. Plus tard, des pacifistes d�fendent un rang de flics � coups de poings paradoxaux. Finalement, ils sont chass�s de la manifestation. Une banderole : � Nous sommes tous des casseurs �, vot�e par l'assembl�e de Rennes 2, qui devient � Paris l'antienne d'une manif sauvage o� locaux du PS, de Charlie Hebdo, banques et agences d'int�rim sont �quitablement fracass�s.
2.
Il n'y a pas de question de la � violence �, il n'y a qu'un parti pris dans une guerre d�j� en cours, et la question, alors, des moyens ad�quats � la victoire.
3.
Durant toute la dur�e du mouvement, on aura assist� � cette constante op�ration polici�re de distinguer entre bons manifestants et m�chants casseurs. Au fil des semaines, � Paris, � casseur � aura d'abord voulu dire � anarcho-autonome s'affrontant avec la police devant la Sorbonne �, puis � incontr�l� venu en d�coudre avec les forces de l'ordre place de la Nation � et finalement � jeune des cit�s, cogneur de manifestant, d�pouilleur de portable place des Invalides �. Au terme de sa d�rive s�mantique, le � casseur � ne cassait plus rien, il lynchait des manifestants. Le terme appara�t alors pour ce qu'il est : un signifiant vide � l'usage exclusif de la police. La police a ce monopole : forger le profil de la menace.
En d�signant comme un sujet �tranger au mouvement ses �l�ments les plus d�cid�s, il coupe le mouvement de lui-m�me et de sa propre puissance, il le rend �tranger � sa propre potentialit� offensive, � son s�rieux. Le profil de la menace, de nos jours, c'est l'immigr�-criminel, le � barbare des cit�s �. En all�guant ainsi que tout � �tranger � est un subversif en puissance, ON veut d'abord insinuer qu'un bon Fran�ais n'a aucune raison de le devenir ; quand jamais, en r�alit�, n'ont �t� si nombreux ceux qui ne se sentent plus chez eux dans le fun�bre d�cor de la m�tropole capitaliste.
4.
Bien entendu, scander � nous sommes tous des casseurs �, ce n'est pas s'affirmer en tant que sujet � casseur �, mais seulement d�jouer l'op�ration polici�re en cours. Admettre la casse comme pratique politique, c'est manifester l'existence quotidienne des banques, des vitrines ou des magasins branch�s comme moment d'une guerre silencieuse. C'est d�truire en m�me temps qu'une chose, l'�vidence attach�e � son existence. C'est rompre, enfin, avec la gestion d�mocratique du conflit, qui s'accommode si bien de manifestations contre ceci ou contre cela, tant qu'aucune prise de position n'est suivie d'effets.
5.
Nous parlons d'op�ration polici�re. Distinguer, dans cette police, entre gendarmes, syndicalistes, journalistes, bureaucrates et politiciens est superflu tant leur collusion fut ici patente. Les clich�s des journalistes ont servi les enqu�tes de la police tandis que le service d'ordre de la CGT matraquait nos camarades et les livrait aux CRS, s'en flattant au passage dans les journaux du lendemain. Tous auront collabor� � cette oeuvre : faire consister la scission entre � casseurs � et � manifestants �. Et ils n'y seront vraiment parvenu qu'une fois, � Paris, le 23 mars. Partout ailleurs l'indistinction tant redout�e par le ministre de l'Int�rieur - � s'il y avait connexion entre les �tudiants et les banlieues, tout serait possible. Y compris une explosion g�n�ralis�e et une fin de quinquennat �pouvantable � - a fait des merveilles. Strasbourg, Nantes, Grenoble, Toulouse, Rennes, Lille, Drancy, Caen, Rouen, jamais, dans l'histoire r�cente de la France, les centre-ville n'auront connu de si r�guli�res soir�es d'�meutes.
6.
Le 21 mars, une manifestation �tudiants-lyc�ens qui se termine au Luxembourg. A l'avant un groupe de 200 gars des cit�s, et tout au long du parcours un service d'ordre qui se resserre en cordon sanitaire d�s que s'approche une bande. Finalement, les bureaucrates d�cident de d�tourner le cort�ge avant l'arriv�e, laissant le groupe de t�te entre les CRS et les �quipes de civils. Deux jours plus tard, Invalides. Une manifestation plus blind�e que jamais est prise pour cible de d�pouille et de lynchage par ceux qui en avaient �t� si aimablement tenus � l'�cart. Va comprendre !
7.
Deux fa�ons de se mouvoir dans la rue, dans la rue devenue espace hostile, propri�t� des flics, des automobiles et des cam�ras : le cort�ge et la bande. Le cort�ge : on arrive individuellement, on se joint pour quelques heures � ses � camarades �, on braille quelques slogans auxquels on ne parvient plus � croire, les jours d'enthousiasme on chante des chansons qui feraient froid dans le dos si elles voulaient encore dire quelque chose, comme L'Internationale. Une sono vient avantageusement couvrir le mutisme de l'assembl�e, et le vide des relations. Manu Chao, Zebda, La Brigada, etc. Puis chacun regagne, individuellement, son chez-soi o� il a tout loisir de n'en penser pas moins. Promenade digestive pour b�tail syndiqu�, d�fil� de solitudes garanties par un service d'ordre. La bande : on d�barque ensemble. On a pris un peu de matos. On a une petite id�e de ce que l'on est venu faire l�. Se taper avec les flics, br�ler Paris, lib�rer la Sorbonne, d�pouiller des magasins, des portables, se faire des journalistes ou des manifestants. On se meut comme un seul homme, � cinquante. Si l'un court tout le monde court, si l'un tape tout le monde tape, si l'un se fait taper, pareil. R�flexes de horde. Jargon commun. Disposition � la b�tise, au suivisme, au lynchage. Extr�me mobilit�. Hostilit� � l'inconnu, � l'immobile. Plusieurs fois, dans les derni�res ann�es, ces deux fa�ons de se mouvoir se sont rencontr�es � Paris. Le 8 mars 2005, notamment, puis aux Invalides. Chaque fois, la confrontation a tourn� � l'avantage des bandes. Chaque fois, l'individu s�par� des cort�ges, avec sa libert� d'expression, son droit � �tre lui-m�me, � avoir son portable, son compte en banque et ses dreadlocks, s'en est tir� meurtri, traumatis�. Traumatis� par des gamins de quinze ans. Traumatis� par une cruelle alternative : s'organiser � son tour en bande ou bien finir sur le carreau. A moins de prendre son parti de cette v�rit� : l'individu lib�ral a la police pour condition. C'est cette �vidence que l'ON a voulu d�nier, apr�s chacune de ces confrontations, par un brutal acc�s de mauvaise foi. 8. La communaut� ne s'�prouve jamais comme identit�, mais comme pratique, comme pratique commune. L'identit� revient au galop chaque fois que la pratique se retire. L� o� l'on occupait, l� o� l'on cassait, l� o� l'on tagguait, l� o� l'on retournait les voitures, il n'a jamais �t� question de provenance sociologique, de lyc�en de banlieues ou d'�tudiant petit-bourgeois.
9.
Le CPE fut d'abord un pr�texte. Pr�texte � mobilisation pour les organisations syndicales, pr�texte � blocage pour les �tudiants, pr�texte � r�bellion pour beaucoup. Puis, devant la hogra gouvernementale, le CPE devint un point d'honneur. Si bien que son retrait n'a nulle part �t� v�cu comme une victoire, mais comme le simple effacement d'une offense. L'affect dominant du mouvement, ce fut le sentiment qu'on se fout de votre gueule, le sentiment d'�tre flou�. Affect r�actif, mod�r� mais puissant. Et c'est en vertu de cette mod�ration que le mouvement en est venu � des pratiques radicales, � des pratiques � hauteur de la guerre de l'�poque : l'attaque de la police et le blocage de l'�conomie. Par l�, il a rejoint les piqueteros argentins, les insurg�s d'Alg�rie et les �meutiers de novembre.
10.
Le contenu d'une lutte r�side dans les pratiques qu'elle adopte, non dans les finalit�s qu'elle proclame. Nous parlons ici de � pr�texte � parce que lorsque nous chargions les CRS au cri de � retrait du CPE �, nous aurions pu pousser n'importe quel autre cri de guerre pour nous donner du courage ; et que nous n'�tions pas seuls � scander � CPE, on s'en fout, on veut pas bosser du tout � en envahissant les voies ferr�es. Le contenu effectif du mouvement fut donc le blocage total de l'�conomie et l'attaque des forces de l'ordre, l'interruption de la circulation marchande et l'affranchissement du territoire de son occupation polici�re. Vouloir en tant que tels les moyens que l'on se donnait alors, c'�tait entrer dans le processus insurrectionnel. A quoi la forme � mouvement � ne convient pas. A quoi une certaine inconsistance �tudiante ne pr�dispose gu�re. Qui suppose, surtout, l'�pre d�termination � s'organiser mat�riellement.
11.
La lutte contre le CPE aurait �t� une lutte contre � la pr�carit� �. C'est ce qu'en disent les syndicats : � la pr�carit� �, vocable confus et opportun, leur �voque on ne sait quelle d�ch�ance biblique frappant le salariat, et dessine ainsi en creux leur propre attachement � l'ancien ordre du travail. C'est ce que disent les journaux, qui ne comprennent rien. Et c'est ce qu'en disent les r�cup�rateurs n�gristes, qui y voient un nouveau pas vers l'in�luctable � revenu garanti �, comique synth�se du socialisme et de la cybern�tique. Les slogans du mouvement n'auront certes pas ajout� � la clart� du d�bat. Au r�flexe d�bile qui consistait � d�duire du � CPE, non, non, non � un � CDI, oui, oui, oui �, c'est-�-dire � d�fendre le statu quo de l'exploitation au motif que celle-ci s'aggrave, le r�flexe radical aura �t� d'opposer un � ni CPE, ni CDI �. D'avancer, contre le simple � refus de la pr�carit� �, le � refus du salariat �. Et l'on a bien vu flotter sur le Coll�ge de France occup� une banderole disant � CPE ou CDI, c'est toujours le STO �. En r�alit�, ce qui se joue sous le terme-�cran de � pr�carit� �, ce n'est pas une simple d�gradation du salariat classique, mais la red�finition m�me de ce qu'est le travail. Si travailler a longtemps voulu dire � faire ce que l'on vous dit de faire �, travailler signifie d�sormais � �tre qui l'on vous dit d'�tre �. N'importe quel stagiaire sait les sourires qu'il doit feindre, le sabir manag�rial qu'il faut avaler, l'enthousiaste soumission qu'il doit afficher, c'est-�-dire le masque qu'il doit rev�tir, pour se faire accepter du monde de l'entreprise. Il sait combien s'int�grer � la soci�t� veut seulement dire s'int�grer la soci�t�, et s'int�grer � l'entreprise, s'int�grer l'entreprise. Or la p�riode d'essai de deux ans que pr�voyait le CPE, c'est exactement le temps qu'il faut pour devenir le masque que l'on porte, pour s'incorporer, � force de mimer, la figure attendue. Si le salariat classique a �t� si peu critiqu�, finalement, dans le mouvement anti-CPE, c'est que cette critique a d�j� �t� largement faite, et en pratique, par le capitalisme. Tout ce management participatif, toutes ces � t�ches enrichies �, toute cette individualisation des horaires et des conditions de travail, toute cette rh�torique de la motivation sont d�j� une r�ponse � la crise du salariat classique dans les ann�es 70, quand tout une g�n�ration refusait massivement de travailler. Ce qui a �t� rejet� dans le CPE, ce n'est donc ni le salariat ni sa crise, mais la red�finition du travail qui r�sulte de cette crise, c'est l'�l�ment d'assujettissement du travail contemporain, ce par quoi il nous mobilise subjectivement, en vient � nous constituer un Moi socialement calibr�. Le licenciement sans motif ne faisait que sanctionner ce nouveau r�gime o� l'on vous vire pour ce que vous �tes et non pour ce que vous faites, pour l'�cart par rapport � une norme de conduite et non pour l'infraction � une clause de contrat. Si bien que le slogan � CPE, non, non, non /CDI, oui, oui, oui � exprimait moins le d�sir servile d'�tre exploit� huit heures par jour comme tout le monde que le refus de laisser le travail nous [former, de le laisser p�n�trer de nouvelles �paisseurs de l'�tre. Si le travail n'est plus centralement l'�change contractuel d'une somme d'argent contre une portion de temps, mais cet usinage maniaque de subjectivit�s conformes en vertu de quoi un mannequin qui ne fait jamais rien ne cesse jamais de travailler, alors l'instrument de la gr�ve g�n�rale peut �tre laiss� au mus�e. Vient le temps de la gr�ve humaine, o� l'on commence par cesser d'�tre qui l'on doit �tre, o� l'on se lie par-del� les identit�s et les codes existants, o� l'on fait sauter tout l'univers du pr�visible. Vient le temps o� ce sont, pour comble, ceux qui ne travaillent pas qui inventent les nouvelles formes de la gr�ve.
12.
Le blocage des universit�s n'a pas �t� seulement un moyen de perturbation, une prise de possession. Il a �t� un pr�alable, le moyen pour les bloqueurs de s'organiser, d'ouvrir la porte � de nouvelles situations. Bloquer la fac pour aller bloquer ailleurs. Rapidement, lib�r�s des tracasseries universitaires, �tudiants et lyc�ens ont propag� leur d�sir que tout s'arr�te. Au lieu de supplier les centrales syndicales de d�clarer la gr�ve g�n�rale, ils ont propag� sur les rails, les routes, dans les bureaux et les centres commerciaux la gr�ve humaine. Ce qui est vrai pour les facs est aussi vrai ailleurs : sur une rocade, quand des milliers de conducteurs s'arr�tent, �teignent leur moteur, osent enfin sortir de leurs v�hicules, pour discuter autour d'un feu de palettes ; dans un centre de tri quand le blocage des camions permet l'�mergence d'une parole commune, vite musel�e par l'intervention du GIPN. Toute cette soci�t� fait songer au Surm�le de Jarry : c'est un cadavre dont on ne pourra constater la mort que lorsque l'on aura arr�t� la machine. C'est pourquoi monte de chacun de ses rouages le d�sir que tout s'arr�te, et c'est pourquoi ses gestionnaires ne reculeront devant rien pour la faire tourner toujours.
13.
Tant qu'existaient des organisations et un programme r�volutionnaires, seule importait la finalit�. Pour la r�volution, tous les moyens �taient bons. Puis sont venus, avec la perte de toute perspective r�volutionnaire, les mouvements sociaux ; o� l'on s'agite et se congratule d'�tre � tous ensemble �, sans plus savoir exactement � quelle fin. Et comme la fin fait d�faut, les moyens eux-m�mes se mettent � flotter. On ne sait plus trop comment faire, on fait des exp�riences. On se tape un peu avec les flics, on manifeste un peu sauvagement, on s'amuse bien pendant l'occupation et puis quand tout retombe on retourne � ses �tudes, � son destin individualis� et l'on s'est fait quelques potes. Les mouvements offrent ce confort de ne pas trop engager : ils ont un d�but, un apog�e et un d�nouement. Et quand le pouvoir sonne la fin de la r�cr�, on n'a pas trop de scrupule � retourner dans le rang : on n'en �tait pas trop sorti. Nous, nous disons que l� o� nous �prouvons de la joie, l� est notre destin ; que les fins sont immanentes aux moyens ; qu'il faut s'attacher aux pratiques qui nous comblent de joie comme � nous-m�mes. � Et l'instant o� j'ai �t� moi-m�me est effectivement la vie, la vie elle-m�me, la vie compl�te. � Nous avons entrevu dans le blocage de l'�conomie et l'an�antissement de la police l'�tincelle d'une vie historique � quoi rien ne nous fera renoncer, quoi qu'il advienne.
14.
Hannah Arendt notait en 1970, au sujet des agitations �tudiantes de l'�poque : � La st�rilit� th�orique de ce mouvement et la pesante monotonie de ses analyses sont d'autant plus frappantes et regrettables que sa joie dans l'action fait plaisir � voir (�) Ce qui peut le plus fortement faire douter de ce mouvement, en Am�rique et en Europe occidentale, c'est une sorte de curieux d�sespoir qui en para�t ins�parable, comme si tous les participants �taient d'avance convaincus que leur mouvement sera �cras�. � Une revue - L'Antenne - commentait en 1987 le mouvement �tudiant de 1986 dans ces termes : � Tout semble se passer comme si l'�tat de la soci�t� �tait devenu extr�mement favorable au surgissement de mouvements de rue qui sont exclusivement des mouvements "d'expression", comme on dit : soudains, spectaculaires, �normes et, surtout, sans lendemain. � Plus que d'autres, les mouvements �tudiants semblent grev�s de cette n�faste id�e de mobilisation, qui contient comme son envers d�pressif le n�cessaire retour � la normale. En se mobilisant, c'est-�-dire en n�gligeant, dans la lutte, de nous organiser sur la base de nos besoins, qui ne sont pas seulement besoin de dormir et de manger, mais besoin de penser, d'aimer, de b�tir, d'�tudier et de se reposer, d'�tre seul ou de faire bloc, en se mobilisant, c'est-�-dire en mettant entre parenth�ses tout cela, en mettant entre parenth�ses tout ce qui nous attache � la vie, en n�gligeant de s'en saisir collectivement, nous nous assurons que viendra le moment d'�puisement o� chacun verra dans la fin de la mobilisation une heureuse retrouvaille avec les habitudes d�laiss�es, avec les passions cruciales, le tout sous l'infect signe du priv�. C'est au contraire par le souci de s'organiser sur la base de nos besoins que se construit, de crise en mouvement, le parti de l'insurrection.
15.
Dans un monde de flux, le parti de l'insurrection ne peut �tre que parti du blocage, du blocage physique de toute la circulation marchande, mais parce que ce monde de flux est lui-m�me le monde de l'absolue s�paration, le parti de l'insurrection doit aussi �tre parti de la communisation, parti de la mise en commun. T�t ou tard, il nous faudra bien bloquer Rungis, mais nous ne pourrons bloquer Rungis qu'� condition d'avoir dans le m�me temps r�solu � l'�chelle locale la question du ravitaillement, d'avoir �tabli les solidarit�s n�cessaires. S'il ne s'�tait agi que de contester le CPE, l'assembl�e souveraine aurait pu passer pour une forme d'organisation convenable. Mais si c'est un monde � l'agonie qu'il s'agit d'abattre, la forme �l�mentaire de l'auto-organisation est la commune. La commune en tant que niveau o� l'organisation du blocage et celle de la vie partag�e se rejoignent. O� l'on peut tout bloquer parce que l'on ne d�pend plus de la circulation g�n�rale, o� l'on ne d�pend plus de la circulation g�n�rale parce que l'on s'est organis� pour tout bloquer. Il pourrait appara�tre, dans le cours de cette reprise du territoire, que la m�tropole contemporaine, enti�rement structur�e par les flux, n'est compatible avec aucune forme d'auto-organisation, et qu'elle doit donc �tre d�truite de part en part. L'exp�rience du processus insurrectionnel argentin de 2001, born� par l'extr�me d�pendance, notamment alimentaire, de Buenos-Aires, en porte t�moignage.
16.
Partout en France, dans le sillage du mouvement, des bandes se sont form�es, des maisons ont �t� squatt�es, des noyaux se sont constitu�s. Ils ne sont pas le fait d'anciens combattants, mais de ceux pour qui la lutte n'a pas �t� moyen d'une fin le retrait du CPE, mais moyen pur, forme d�sirable de la vie. De ceux qui ont �prouv� la seule communaut� accessible, peut-�tre, dans la m�tropole : celle que fonde la lutte pour sa destruction. D'ann�e en ann�e, de mouvement lyc�en en vagues d'incendies nocturnes, nous voyons imploser ce qu'il reste de cette soci�t� et, dans le m�me mouvement, s'agr�ger un substrat toujours plus vaste, toujours plus dense de d�serteurs. La question est : comment la d�sertion devient conspiration ? Comment des bandes deviennent une force ? Quel type de force peut op�rer le passage d'une situation de crise, de mouvement, � une situation insurrectionnelle ? Ceux qui douteraient de notre capacit� � intervenir d'une fa�on historiquement d�cisive feraient bien de se rappeler comment dans les villes les plus remuantes - Rennes, Rouen, Caen, Grenoble, Nantes, Strasbourg - un nombre infime de subversifs organis�s a suffi � changer du tout au tout la texture locale du mouvement.
17.
L'�vanouissement �clair du mouvement s'explique ais�ment. Refusant d'identifier les syndicats, les m�dias, l'administration, les anti-bloqueurs comme des ennemis, et refusant de les traiter comme tels, le mouvement les a laiss�s en devenir une composante. Il a fait des AG avec eux, il les a parfois hu�s, mais il n'a jamais lutt� contre eux, se figurant comme consensus de la soci�t� civile contre le gouvernement. C'�tait une question de d�mocratie. Si bien que lorsque tout ce beau monde a d�clar� d'une seule voix la victoire et l'enterrement du mouvement, le vide s'est fait autour de nous : nous n'�tions plus qu'une poign�e d'irr�ductibles � d�couvert.
18.
A l'�vanouissement du mouvement, apr�s l'annonce du retrait du CPE, ont r�pondu deux r�flexes caract�ristiques : le r�flexe militant et le r�flexe activiste. D'un c�t� les croque-morts du mouvement appelaient � se remobiliser, sans trop y croire eux-m�mes, et tentaient, au travers d'un quelconque � collectif de convergence des luttes � ou de � lutte contre la r�pression � de recruter un peu de la chair fra�chement politis�e. C'est le m�me r�flexe qui pr�side maintenant aux divers rassemblements de d�pressifs d'ob�dience trotskyste, anarchiste ou autonome qui essaient de donner un avenir � un mouvement qui se sera bien pass� d'eux tant qu'il �tait vivant. De l'autre on voit gigoter tout un ensemble de groupes d'actions qui r�vent de reproduire ce qu'ils ont vu ailleurs et qu'il faudrait d�j� d�passer, qui mettront quelques semaines ou quelques mois encore � �puiser, � force de volontarisme, ce qu'ils conservent de l'esprit du mouvement. Les uns bavardent, mais les autres travaillent.
19.
Le mouvement n'a cess� de tr�bucher sur deux questions qui, pour finir, lui donn�rent le coup de gr�ce : la d�mocratie et l'assembl�e g�n�rale. Alors qu'il n'avait fallu que quelques dizaines d'�nerv�s, au d�but du mouvement, pour bloquer un amphi, un b�timent, une fac, ce furent lors des votes de d�blocage 500, 1000, 2000 personnes qui durent s'effacer devant la � souverainet� � de l'assembl�e g�n�rale. Bien souvent, c'est l�, face � toute l'absurdit� du jeu d�mocratique, que se sera d�voil�e la nature de l'affrontement recouvert par la question du blocage. Entre bloqueurs et anti-bloqueurs, apr�s le vote, on en sera enfin venu aux mains.
20.
L'assembl�e, comme pratique, nous remonte d'�poques o� la vie, et donc la parole, �taient charg�es de communaut�. Communaut� ouvri�re ou paysanne, guerri�re ou populaire, guayaki ou hassidique. Il y a toujours eu une th��tralit�, une gr�garit�, un panoptisme, des enjeux de mainmise, de contr�le, d'h�g�monie, dans les assembl�es. Il n'y a plus maintenant que cela. C'est pourquoi elles sont fuies. C'est pourquoi, l� o� n'a pu na�tre une assez large communaut� de lutte, les AG se tenaient sans rapport avec ce qui se passait dans la rue. Inad�quate � la pens�e libre comme � l'organisation de l'action, ignorante de l'amiti�, l'assembl�e est une forme vide, un simulacre bon � tout, et � rien. Devant cette �vidence, des camarades ont appel�, dans le cours du mouvement, � les d�serter pour former des bandes. Ils ont oppos� assembl�e et communaut�. C'est une erreur. On n'appelle pas � la communaut� ; elle survient, comme une bande se forme, sans d�cision pr�alable. Si la parole tourne � vide dans les assembl�es g�n�rales, ce n'est pas � cause des tours de parole, des tribunes, des bureaucrates, c'est � cause de ce qui rend les tours de paroles, les tribunes et les bureaucrates possibles : l'absence de toute communaut� entre les �tres.
21.
Nous avions dit que nous reviendrions. Nous sommes revenus. Sur la Sorbonne bri�vement r�occup�e, une banderole claquait au vent. On y lisait, dans ce soir d'orage : � Les mouvements sont faits pour mourir. Vive l'insurrection ! �.
22.
Vendredi 31 mars. Allocution s�nile de Chirac. Des rassemblements spontan�s en plusieurs points de Paris. Qui se cherchent, se trouvent, convergent sur l'Elys�e, refluent, obliquent, pour �viter la gendarmerie mobile. 3000 personnes de 8 heures du soir � 4 heures du matin. Une errance sauvage de 25 kilom�tres. Foule de tous �ges, de toutes tendances, id�alement d�sarm�e, d�sempar�e par sa propre puissance sans emploi. Qui passe le pont de la Concorde, arrive sur l'Assembl�e Nationale avant les flics, qui y serait entr�e si elle avait eu ne f�t-ce qu'un pied-de-biche. Qui faillit forcer les portes du S�nat. Passe devant le Palais de Justice. Qui remonte vers Barb�s et ravage tout ce que les boulevards de S�bastopol et du Magenta - le fameux � espace civilis� � du Magenta - rec�lent de banques, d'agences d'int�rim, de brasseries branch�es, au cri imp�rieux de � Paris, debout, r�veille-toi ! �. Puis qui salue les prostitu�es de Pigalle, monte vers le Sacr�-Coeur - � Vive la Commune ! �, entend-on dans les bouches avant de le lire, taggu� sur l'ignoble �difice -, �choue, l� aussi, � y entrer pour l'incendier. Feu de joie, donc, devant le Sacr�-Coeur. Un dernier Mac Do vole en �clat. Et sur le chemin de la permanence de Pierre Lellouche, qui partira bient�t en miettes, cette dame d'une cinquantaine d'ann�e accoud�e en nuisette � son balcon, qui passe � tue-t�te � Les mauvais jours finiront � - il est trois heures du matin. Nous avons parcouru ce soir-l�, dans une r�capitulation m�lancolique, tout ce qu'il nous faudra, pour commencer, br�ler.
Paris, juin 2006
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