
RHILLON - Qu'est-ce que la propri�t� ?
Date : mercredi 14 juin 2006 @ 15:57:46 :: Sujet : Propri�t�
Le texte de RHILLON que nous proposons in extenso au lecteur dans les pages qui suivent � �t� publi� dans la BROCHURE MENSUELLE n� 8 parue au mois d�ao�t 1923.
Groupe Maurice-Joyeux
Avant-propos
Apr�s avoir fait table rase de tous les arguments m�taphysiques fournis en faveur de la propri�t� et que le Code napol�onien a sanctionn�s au m�pris de toute raison et de tout principe de justice � fondement de toute soci�t� harmonique � Proudhon aborde, dans cette seconde partie de son �uvre, la r�futation des arguments �mis par les th�oriciens de la propri�t� fille du travail.
Ces th�oriciens, tr�s en vogue dans les ann�es quarante, se sont conserv�s de nos jours, sans toutefois que les anciens sophismes aient pu �tre renouvel�s. Nous serons amen�s, en suivant Proudhon, � cette conclusion que le travail au lieu de cr�er la propri�t� la d�truit, de m�me que pr�c�demment nous avons vu que l�occupation, loin d�engendrer le droit du propri�taire, le rendait impossible.
Nous sommes en droit de penser que les lecteurs qui se sont int�ress�s � notre premi�re brochure s�int�resseront encore davantage � la pr�sente. Les pr�jug�s propri�taristes de ceux qui n�avaient jamais ou� d�autre langage que le charlatanisme des d�fenseurs de la propri�t� � ils sont d�ailleurs l�gion � ne manqueront pas d��tre �branl�s par la rigueur de la d�monstration proudhonienne. Les convictions de ceux qui ont d�j� reconnu que les plus grands maux sociaux d�coulent de l�exercice du droit de propri�t� � la propri�t�-vol � se trouveront renforc�es, raffermies, stabilis�es par la force incomparable d�analyse qui caract�rise toute l��uvre de Proudhon et qui, m�me att�nu�e par la forme n�cessairement s�che de notre expos�, est susceptible d��veiller le f�cond d�sir de pousser l�investigation intellectuelle au-del� des lieux-communs vulgaires de la d�magogie, � lesquels ne laissent sur l�esprit qu�une impression inconsistante et fugace.
RHILLON.
II
La propri�t� fille du travail ?
La th�orie de la propri�t� fille du travail en opposition avec le code civil
D�s que l�on aborde la cat�gorie d�arguments �mis par ceux d�entre les avocats de la Propri�t� qui font reposer le droit du propri�taire sur le travail, l�on observe que des th�oriciens entrent en contradiction flagrante avec le Code civil, dont tous les articles, toutes les dispositions supposent la Propri�t� fond�e sur l�occupation. Que sont les droits d�accession, de succession, de donation, etc., sinon le droit de devenir propri�taire par la simple occupation ? Que sont les lois sur l��ge de majorit�, l��mancipation, la tutelle, l�interdiction, sinon les conditions diverses par lesquelles celui qui est d�j� travailleur acquiert ou perd le droit d�occuper, c�est-�-dire la propri�t� ? Que sont les contrats de vente, d�achat, de louage, etc. les constitutions de rente, de revenus, sinon des formes d��panouissement ou de transmission de la Propri�t� absolument expurg�es de tout principe de travail ?
Comment expliquerait-on, au nom de ce principe, que le cultivateur ou l�acqu�reur d�un immeuble, demeurent l�un et l�autre propri�taires de la terre qu�ils ont cess� de cultiver ou de l�immeuble dont ils ont per�u sous forme de loyer l��quivalent du prix d�achat ? La m�tamorphose du possesseur, de l�usager, en propri�taire, a �t� op�r�e par le Code. Seule la loi sanctionnant le privil�ge des castes donne l�explication du ph�nom�ne d�appropriation permanente.
Lors donc que des pan�gyristes du travail essaient de l�gitimer les lois par leur syst�me, leur illogisme d�passe toute borne. Si le travail par l�appropriation qui en r�sulte donne seul naissance � la propri�t�, le Code civil ment, la charte est une contre-v�rit�, tout notre syst�me social une violation du droit. C�est ce qui ressortira avec la derni�re �vidence de la discussion � laquelle nous allons nous livrer. En �tudiant les effets du Travail par rapport � la Propri�t� et par rapport aux travailleurs, nous ferons ressortir ce m�me principe d��galit� que nous avons d�j� mis � jour en traitant de l�occupation.
Effet du travail par rapport � la propri�t�
I. � Le Travail ne peut conf�rer un droit de propri�t� sur l�instrument lors m�me qu�on lui reconna�t le pouvoir de donner un droit de propri�t� sur le produit.
M. Charles Comte, th�oricien de la Propri�t� fille du Travail, cite l�exemple d�hommes qui parviennent � fertiliser une terre qui ne produisait rien ou m�me qui �tait funeste comme certains marais, et il nous dit : �Ces hommes ont, par cela m�me, cr�� la propri�t� tout enti�re.�
Ce que ces hommes ont cr�� ce n�est pas la propri�t� tout enti�re, c�est une capacit� productive qui auparavant n�existait pas. Cette capacit� suppose une chose, un fonds qui lui sert de soutien. Le fonds existe avant l�intervention des travailleurs. Il n�a pas �t� cr�� ; seule sa qualit� a �t� modifi�e par le travail. La mati�re elle-m�me ne peut appartenir aux travailleurs qu�� titre d�usage, lors m�me qu�on leur accorde la propri�t� du produit.
Un autre exemple de m�me nature est celui-ci : �La capacit� productive d�un sol est �gale � 1. Un acqu�reur cultive le sol et lui fait rendre 2. Cette valeur nouvelle est sa cr�ation ; elle lui appartient ; c�est sa propri�t�.�
Le p�cheur qui, sur une m�me c�te, sait prendre deux fois plus de poisson que son confr�re ne devient pas propri�taire des parages o� il p�che ; l�adresse d�un chasseur ne lui donne pas un droit de propri�t� sur tout le gibier du canton ; de m�me un cultivateur ne peut �tre admis � pr�senter son habilet� au travail comme un titre � la propri�t� du sol qu�il cultive. Qu�on lui accorde un droit de pr�f�rence comme possesseur en raison des am�liorations qu�il a pu faire, tr�s bien ; qu�il trouve dans sa r�colte plus abondante une r�compense � sa peine : c�est admissible. Mais il ne peut devenir propri�taire de l�instrument sans usurper.
II. � Le travail cr�e de la plus-value. Cette plus-value reste acquise au travailleur ; quiconque travaille acqui�re la propri�t� aux d�pens du propri�taire oisif.
D�s que l�on admet comme axiome d��conomie politique que le travail cr�e un droit de propri�t�, l�on ne peut qu��tre surpris de ne pas observer un ph�nom�ne universel d�acquisition de la propri�t� par les travailleurs. Comment se fait-il que le travail autrefois si f�cond, aux dires de ses pan�gyristes, semble �tre devenu st�rile � mesure que la soci�t� a vieilli ? Pourquoi le fermier n�acqui�re-t-il plus la terre que le travail valut jadis au propri�taire ? On nous dit que c�est que la terre se trouve d�j� appropri�e ! Ce n�est pas r�pondre. Prenons l�exemple concret d�un sol qui vaut 1 et que le travail du fermier �l�ve � 1,5. Ce surcro�t de valeur est la cr�ation du fermier. Supposons que par une rare mod�ration le ma�tre ne s�empare pas de l�exc�dent de produit en augmentant son fermage et qu�il laisse le fermier jouir de ses �uvres ; la justice n�est pas pour cela satisfaite. Le fermier a droit � la plus-value cr��e par lui. En portant de 1 � 1,5 la valeur du sol, le fermier a acquis, en principe, la propri�t� d�un tiers du domaine. Les partisans du travail ne peuvent s�inscrire en faux contre cette doctrine. Mais ce qui est vrai pour l�homme qui d�friche et pour l�homme qui am�liore, ne l�est pas moins pour l�homme qui ne fait que cultiver. Cultiver c�est redonner chaque ann�e au sol sa valeur premi�re ; c�est recr�er sans cesse cette valeur, c�est entretenir constamment la capacit� productive du sol, c�est I�emp�cher de s�amoindrir, de se d�truire. Par cons�quent l�homme qui cultive, comme celui qui am�liore, comme celui qui d�friche, obtient sur le champ confi� � ses soins une fraction de propri�t�. Sortez de l� vous reconnaissez le privil�ge des castes, vous tombez dans l�arbitraire et la tyrannie, vous sanctionnez le servage.
III. � Le travailleur conserve, m�me apr�s avoir re�u un salaire, un droit naturel de propri�t� sur la chose qu�il a produite : la participation au b�n�fice est un droit inh�rent au travail, un droit ins�parable de la qualit� de producteur.
M. Charles Comte tient le raisonnement suivant qui est typique : �Des ouvriers sont employ�s � dess�cher un marais, � en arracher les arbres, les broussailles, en un mot � nettoyer le sol ; ils en accroissent la valeur ; ils en font une propri�t� plus consid�rable ; la valeur qu�ils y ajoutent leur est pay�e par les aliments qui leur sont donn�s et par le prix de leurs journ�es, elle devient la propri�t� du capitaliste.�
Nos � honn�tes gens � trouvent le proc�d� du capitaliste qui, apr�s avoir pay� les journ�es de ses ouvriers, ne leur doit plus rien, normal, l�gitime et juste. Le vol est cependant manifeste.
Le travail cr�e de la valeur qui appartient de droit aux travailleurs. Or, cette valeur se trouve accapar�e par le capitaliste ; les ouvriers restent les mains vides.
Que parlez-vous de salaires ? L�argent qui a servi � payer les ouvriers servirait � peine � payer quelques ann�es de la possession que les ouvriers abandonnent. Qu�est-ce que le salaire ? C�est la d�pense d�entretien et de r�paration journali�re indispensable � l�ouvrier pour qu�il puisse travailler. Vous y voyez un prix de vente qui solde l�acquisition du produit. O� et quand les ouvriers ont-ils voulu vendre leur produit ? Quelle est la nature du contrat qu�ils ont pass� avec vous, capitaliste ?
L�ouvrier n�a rien vendu ; il ne conna�t ni son droit, ni l��tendue de la cession qu�il vous a faite. De sa part ignorance compl�te ; de la v�tre erreur et surprise, si l�on ne doit pas dire vol et fraude.
IV. � La production �tant sociale, la spoliation que subit le travailleur s�par� s�aggrave d�un vol au d�triment de la collectivit�.
Quand le capitaliste dit : �J�ai pay� les journ�es de mes ouvriers.� Cela s�entend qu�il a pay� autant de fois une journ�e qu�il a employ� d�ouvriers chaque jour. La force de production r�sultant de l�union et de l�harmonie des travailleurs, de la convergence et de la simultan�it� de leurs efforts, le capitaliste ne l�a point pay�e. Deux cents hommes ont, en quelques heures, dress� l�ob�lisque de Louqsor sur sa base. Suppose-t-on qu�un seul homme, en deux cents jours, en serait venu � bout ? Cependant au compte du capitaliste la somme des salaires e�t �t� la m�me. H� bien, un d�sert � mettre en culture, une maison � b�tir, une manufacture � exploiter, c�est l�ob�lisque � soulever, c�est une montagne � changer de place. La plus petite fortune, le plus mince �tablissement, la mise en train de la plus ch�tive industrie exige un concours de travaux et de talents si divers que le m�me homme n�y suffirait jamais. Il est surprenant que les �conomistes n�aient pas remarqu� que la production a perdu son caract�re individuel des premiers �ges pour devenir de plus en plus un mode de production sociale, dans laquelle �tant donn� l�enchev�trement des forces participantes, il est mat�riellement impossible de d�gager ce qui appartient en propre � l�effort individuel.
Sch�ma et principe de l�exploitation capitaliste
Etablissons la balance de ce que le capitaliste a re�u et de ce qu�il a pay�. Il faut au travailleur un salaire qui le fasse vivre pendant qu�il travaille, car il ne produit qu�en consommant. Accordons pour le moment qu�� cet �gard le capitaliste se soit d�ment acquitt�.
Il faut que le travailleur, outre sa subsistance actuelle, trouve dans sa production une garantie de sa subsistance future sous peine de voir sa capacit� de travail devenir nulle.
C�est ainsi que le cultivateur propri�taire trouve :
1� Dans sa r�colte les moyens non seulement de vivre lui et sa famille, mais d�entretenir et d�am�liorer son capital, d��lever des bestiaux, etc.
2� Dans la propri�t� de l�instrument de production l�assurance permanente d�un fonds d�exploitation et de travail.
Pour l�homme qui loue ses services, ce fonds d�exploitation n�existe que dans le besoin pr�sum� qu�a le propri�taire et la volont� qu�il lui suppose gratuitement de l�occuper.
Comme le roturier tenait sa terre de la munificence du seigneur, l�ouvrier tient son travail du bon plaisir et des besoins du Ma�tre et Propri�taire. C�est ce qu�on nomme poss�der � titre pr�caire.
Cette condition pr�caire du travailleur est une injustice car elle implique une in�galit� dans le march�. Le salaire journalier du travailleur ne d�passe gu�re sa consommation courante et ne lui assure pas le salaire du lendemain, tandis que le capitaliste trouve dans l�instrument produit par le travailleur un gage d�ind�pendance et de s�curit� pour l�avenir. Or cette pr�paration d�un fonds et d�instruments de production est ce que le capitaliste doit au producteur et qu�il ne lui rend jamais. Et c�est cette d�n�gation frauduleuse qui fait l�indigence du travailleur, le luxe de l�oisif, et l�in�galit� des conditions. C�est en cela surtout que consiste ce qu�on a si bien nomm� l�exploitation de l�homme par l�homme.
Tandis que le propri�taire solidement affermi, gr�ce au concours de tous les travailleurs, vit en s�curit� et ne craint plus que le travail ni le pain lui manquent, l�ouvrier n�a d�espoir qu�en la bienveillance de ce m�me propri�taire auquel il a inf�od� sa libert�. Si le propri�taire, se retranchant dans sa suffisance et son droit, refuse d�occuper l�ouvrier, comment l�ouvrier pourra-t-il vivre ? Il aura pr�par� un excellent terrain et il n�y s�mera pas ; il aura b�ti une maison commode et splendide et il n�y logera pas ; il aura produit de tout et il ne jouira de rien...
Conclusion
De trois choses l�une :
Ou le travailleur aura part � la chose qu�il produit avec un chef, d�duction faite de tous les salaires : partage du produit !
Ou le chef rendra au travailleur un �quivalent de services productifs : r�ciprocit� de services !
Ou il s�obligera � le faire travailler toujours : garantie d�un travail perp�tuel !
Il est �vident que le capitaliste ne peut satisfaire � la seconde et � la troisi�me de ces conditions. Reste donc la premi�re : le partage des produits. Mais si la propri�t� est partag�e, toutes les conditions seront �gales : il n�y aura plus ni grands capitalistes ni grands propri�taires. Nous marchons par le travail � l��galit�.
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Effets du travail par rapport aux travailleurs
Le principe saint-simonien
Lorsque les saint-simoniens, les fouri�ristes inscrivent sur leur drapeau les formules :
�A chacun selon sa capacit�, � chaque capacit� selon ses �uvres.� (Saint-Simon.)
�A chacun selon son capital, son travail et son talent.� (Fourier.)
Ils regardent la terre comme une lice immense, dans laquelle les prix sont disput�s non plus il est vrai � coups de lance et d��p�e, par la force et la trahison, mais par la richesse acquise, par la science, le talent, la vertu m�me.
Leur proposition est fausse, absurde, injuste, contradictoire, hostile � la libert�, fautrice de tyrannie, antisociale et con�ue fatalement sous l�influence du pr�jug� propri�taire.
Le Capital n�est pas un �l�ment de r�tribution
D�abord le capital ne peut �tre consid�r� comme �l�ment de r�tribution.
En effet, les fouri�ristes eux-m�mes accordent que seul le travail peut engendrer la propri�t�. Or, le produit du capital ne se l�gitime que par l�occupation. Ce produit devient ill�gitime du jour o� l�on consid�re le travail comme seul producteur. Nous avons d�montr� qu�un propri�taire perd la propri�t� de son champ � mesure qu�un autre exploitant lui en paie le fermage. Il en va de m�me de tous les capitaux. En sorte que placer un capital dans une entreprise, c�est l��changer contre une somme �quivalente de produits. Le capital peut �tre �chang� ; il ne peut �tre source de revenu.
Restent le travail et le talent selon Fourier ; les �uvres et les capacit�s selon Saint-Simon.
Nous allons examiner ces �l�ments.
Le travail �tant une �condition� sociale, �gale pour tous et non un �combat�, les plus forts ne peuvent tirer avantage de leur force
Posons la question : Est-il juste que qui plus fait plus obtienne ?
Pour trouver � cette question une r�ponse rationnelle il faut consid�rer l�essence du travail et les �l�ments distinctifs du travail. Le travail est-il par essence une condition ou un combat ? En se r�f�rant aux saintes Ecritures, l�on d�couvre que Dieu dit � l�Homme : �Tu mangeras ton pain � la sueur de ton front�. Cela ne signifie pas : �Tu disputeras ton pain � ton prochain.� Le sens de la parole divine est celui-ci : �Tu travailleras � c�t� de ton prochain et tous deux vous vivrez en paix.� Le travail est donc une condition, non un combat (1).
Le travail se compose de deux �l�ments : l�association, la mati�re exploitable. Comme associ�s les travailleurs sont �gaux. Le produit de l�un demande � �tre �chang� contre le produit de l�autre. C�est ce qui d�termine l��galit�. Si l�un produit plus qu�il ne peut �changer, son exc�dent de production est sans objet. La Soci�t� n�en a que faire puisqu�elle ne peut th�sauriser. Pourvu donc que chacun fasse sa t�che int�gralement, quel que soit le temps qu�il y emploie, il a droit � �galit�. L�un est plus rapide que l�autre ; il est dou� d�une puissance de travail plus grande. Cet avantage personnel lui permettra d�accomplir en six heures la m�me t�che que l�autre accomplira en huit. Il aura deux heures pour se divertir comme il l�entendra, sans nuire � personne. Mais il n�aurait pas le droit, parce que plus fort, d�usurper la t�che du travailleur moins dou� et de lui ravir ainsi le travail et le pain. Que celui qui finit avant les autres occupe son suppl�ment de loisirs � l�entretien de ses forces, � la culture de son esprit, il est libre ; il est libre �galement d�aider autrui, de donner un coup de main au voisin retardataire, mais qu�il garde ses services int�ress�s ; l�aide donn�e ne peut lui valoir aucun suppl�ment de r�tribution ; elle ne peut �tre accept�e que sous condition absolue de d�sint�ressement et de libert�.
On comprendrait � la rigueur que si l��tendue du sol �tait infinie, la quantit� de mati�re � exploiter in�puisable, le fort us�t de son avantage pour se tailler une plus large part ; les ill�galit�s naturelles pourraient nuire � l��galit� sociale. Mais le sol est limit�. De plus la vari�t� des produits, l�extr�me division du travail, le machinisme font que la t�che est facile � remplir et que, par suite, des conditions d��galit� peuvent se r�aliser.
Le principe Qui plus travaille plus doit recevoir suppose donc deux faits �videmment faux : l�un d��conomie, savoir : que dans un travail de soci�t� les t�ches peuvent n��tre pas �gales ; le second de physique, savoir : que la quantit� des choses productibles est illimit�e.
Objections contre l��galit� des gains
Un certain nombre d�objections se pr�sentent :
1. � Il y a des gens qui ne voudront faire que la moiti� de leur t�che ? C�est, apparemment, que la moiti� du salaire leur suffit. Dans ce sens le proverbe : A chacun selon ses �uvres est la loi d��galit� m�me.
2. � Il y a des gens qui ne voudront rien faire du tout ? Admettons-le. La Soci�t� devra-t�elle p�tir de la n�gligence de quelques-uns et, par respect pour le travail, n�osera-t-elle assurer de ses propres mains le produit qu�on lui refuse ? Non, la Soci�t� ex�cutera le travail en souffrance soit par elle-m�me, soit par d�l�gation, mais toujours de mani�re � ce que l��galit� g�n�rale ne soit jamais viol�e. Si elle ne peut vivre de s�v�rit� excessive envers le retardataire, elle a droit dans l�int�r�t de sa propre subsistante de surveiller les abus.
3. � Il faut dans toute industrie des conducteurs, des instituteurs, des surveillants ; ceux-l� seront-ils � la t�che ? Non, puisque leur t�che est de conduire, de surveiller, d�instruire. Mais ils doivent �tre choisis entre les travailleurs, par les travailleurs eux-m�mes ; et remplir les conditions d��gibilit�. Il en est de m�me de toute fonction publique, soit d�administration, soit d�enseignement.
4. � Tous les travaux ne sont pas �galement faciles ; il en est qui exigent une grande sup�riorit� de talent et d�intelligence et dont cette sup�riorit� m�me fait le prix. Cette sup�riorit� d�truit toute parit� entre eux et les autres hommes ; devant ces sommit�s de la science et d� g�nie dispara�t la loi d��galit�. Or, si l��galit� n�est pas absolue et universelle, elle n�est pas.
Nous retombons dans la hi�rarchie dans laquelle l�individu s�estime par comparaison et trouve son prix dans la valeur d�opinion de ce qu�il produit.
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L��galit� des salaires est-elle compatible
avec l��galit� des capacit�s et des talents ?
Cette quatri�me objection forme la seconde partie de l�adage saint-simonien et la troisi�me du fouri�riste. Elle a de tout temps paru formidable. C�est la pierre d�achoppement des �conomistes aussi bien que des partisans de l��galit�. Gracchus Babeuf voulait que toute sup�riorit� fut r�prim�e s�v�rement et m�me poursuivie comme un fl�au social ; pour asseoir son �difice communiste il rabaissait tous les citoyens � la taille du plus petit. On a vu des �lecteurs ignorants repousser l�in�galit� de la science. Aristote fut banni, Socrate but la cigu�, Epaminondas fut cit� en jugement pour avoir �t� trouv� sup�rieur par la raison et la vertu par des d�magogues imb�ciles. De pareilles folies se renouvelleront tant qu�� des masses aveugles et opprim�es par la richesse, l�in�galit� des fortunes donnera lieu de craindre l��l�vation de nouveaux tyrans.
Or, chose singuli�re, ce qui a tant effarouch� les esprits n�est pas une objection : c�est la condition m�me de l��galit�. Oui, l�in�galit� des facult�s est la condition sine qua non de l��galit� des fortunes. Cette assertion paradoxale contient une v�rit� qui va se d�gager par la suite. Mais nous pouvons d�ores et d�j� formuler le premier article du r�glement universel :
�La quantit� limit�e de mati�re exploitable d�montre la n�cessit� de diviser le travail par le nombre des travailleurs : la capacit� donn�e � tous d�accomplir une t�che sociale, c�est-�-dire une t�che �gale et l�impossibilit� de payer un travailleur autrement que par le produit d�un autre, justifient l��galit� des �moluments.�
La diversit� des fonctions engendre la diversit� des
capacit�s qui restent socialement �quivalentes
Distinguons dans la Soci�t� des fonctions et des rapports. Il y a �quation entre la fonction et le fonctionnaire, entre l�ouvrier et sa besogne. Tout travailleur est cens� conna�tre son m�tier. Tout travailleur suffit � sa besogne.
Dans la Soci�t� les fonctions sont largement diff�renci�es ; il en est n�cessairement de m�me des capacit�s : l��uvre am�ne l�ouvrier, le besoin qui na�t de l�aperception d�une chose et du d�sir inspire l�id�e r�alisatrice, par cons�quent la fonction-travail. Plus l�aperception est claire, plus le d�sir est vif, plus l�id�e r�alisatrice est forte. L�intelligence qui con�oit est capable de cr�er ce qu�elle con�oit.
Admirons l��conomie de la nature. Dans cette multitude de besoins divers qu�elle nous a donn�s et que les seules forces de l�homme isol� ne pourraient satisfaire, la nature devait accorder � l�esp�ce la puissance refus�e � l�individu. De l� le principe de la division du travail qui se fonde sur la sp�cialit� des vocations.
Bien plus. La satisfaction de certains besoins exige une cr�ation continue de la part de l�homme ; d�autres, par le travail d�un seul, peuvent �tre satisfaits pour des millions d�hommes et des milliers de si�cles. Par exemple le besoin de v�tements, de nourriture, exige une reproduction perp�tuelle, tandis que la connaissance du syst�me du monde pouvait �tre � jamais acquise par deux ou trois hommes d��lite. La nature qui pourrait cr�er des Platon et des Virgile, des Newton et des Cuvier, comme elle cr�e des laboureurs et des p�tres, ne le veut pas � proportionnant la raret� du g�nie � la dur�e de ses produits, et balan�ant le nombre des capacit�s par la suffisance de chacune d�elles.
De cette diversit� des facult�s, ou si l�on veut, de cette in�galit� des facult�s en rapport de nombre avec les besoins � satisfaire et qui n�exige du producteur que ce que sa sp�cialit�, c�est-�-dire sa vocation, l�appelle � produire, doit r�sulter l��quilibre des fortunes. Ceci n�est plus qu�une question de rapports.
Que les rapports d�homme � homme, de fonction � fonction soient des rapports d��galit� et il devient tout � fait impossible que l�in�galit� des conditions r�sulte de l�in�galit� des capacit�s.
La libert� des rapports est la condition
�sine qua non� de l��galit�
Quand nous refusons au g�nie, � la science, au courage, en un mot � toutes les sup�riorit�s que le monde admire l�hommage des dignit�s, des distinctions, de l�opulence et du pouvoir, ce n�est pas en vertu d�un jugement arbitraire. C�est l��conomie, c�est la justice, c�est la libert� qui le veulent ainsi.
La Libert� ! Pour la premi�re fois ce nom intervient dans le d�bat. Qu�elle apparaisse donc pour sa propre cause et qu�elle ach�ve sa victoire.
Toute transaction ayant pour but un �change de produits ou un �change de services peut se d�finir : op�ration de commerce.
Toute op�ration de commerce implique l��change de valeurs �gales entre elles, sinon l�op�ration n�est pas possible.
Toute op�ration de commerce ne peut avoir lieu qu�entre hommes libres qui agissent en connaissance de cause, sinon il y a violence et fraude.
Est libre l�homme qui jouit de raison et de ses facult�s, qui n�est ni aveugl� par la passion, ni contraint ou emp�ch� par la crainte, ni �gar� par une fausse opinion.
Le n�gre qui vend sa femme pour un couteau, ses enfants pour un grain de verre et lui-m�me pour une bouteille d�eau-de-vie n�est pas libre. Le marchand de chair humaine avec lequel il traite n�est pas son associ�, c�est son ennemi.
L�ouvrier civilis� qui donne sa brasse pour un morceau de pain, qui b�tit un palais pour coucher dans une �curie, qui fabrique les plus riches �toffes pour porter des haillons, qui produit tout pour se passer de tout, n�est pas libre. Le ma�tre avec lequel il travaille ne devenant pas son associ� par l��change de salaire et de service qui se fait entre eux est son ennemi.
Le soldat qui sert sa patrie par peur au lieu de la servir par amour, n�est pas libre ; ses camarades et ses chefs, ministres ou organes de la justice militaire, sont tous ses ennemis.
Le paysan qui afferme des terres, l�industriel qui loue des capitaux, le contribuable qui paie des p�ages, des gabelles, patentes, licences personnelles, mobili�res, etc., et le d�put� qui les vote, n�ont ni l�intelligence, ni la libert� de leurs actes. Leurs ennemis sont les propri�taires, les capitalistes, le gouvernement.
Rendez aux hommes la libert�, �clairez leur intelligence afin qu�ils connaissent le sens de leurs contrats et vous verrez la plus parfaite �galit� pr�sider � leurs �changes, sans aucune consid�ration pour la sup�riorit� des talents et des lumi�res et vous reconna�trez que dans l�ordre des id�es sociales, le mot de sup�riorit� est vide de sens.
La question est d��valuer les produits faisant l�objet des transactions commerciales dont l�obligation morale r�side, ainsi que nous l�avons vu, dans ce qu�aucun des contractants ne gagne au d�triment de l�autre et qu�elles s�op�rent en toute libert� et connaissance de cause.
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Constitution de la valeur
La nature des produits est �videmment tr�s diverse. Hom�re a produit l�Iliade. Le paysan produit du bl�, etc. O� irons-nous chercher les motifs d�arbitrage entre Hom�re et le paysan ? Remarquons que tous les deux sont libres l�un de vendre, l�autre d�acheter. D�s ce moment leurs pr�tentions respectives ne comptent pour rien et l�opinion juste ou exag�r�e qu�ils peuvent avoir de leurs produits ne peut influer sur les conditions du contrat. L�arbitrage ne peut donc avoir lieu qu�en consid�rant non les talents mais les produits � �changer.
�Qu�Hom�re me chante ses vers, j��coute ce g�nie sublime, en comparaison duquel, moi, simple p�tre, humble laboureur, je ne suis rien. En effet, si l�on compare �uvre � �uvre, que sont mes fromages et mes f�ves au prix d�une Iliade ? Mais que, pour salaire de son inimitable po�me, Hom�re veuille me prendre tout ce que j�ai et faire de moi son esclave, je renonce au plaisir de ses chants et je le remercie. Je puis me passer de l�Iliade et attendre s�il le faut l�En�ide, Hom�re ne peut se passer 24 heures de mes produits. Qu�il accepte donc le peu que j�ai � lui offrir et puis que sa po�sie m�instruise, m�encourage, me console...�
Pour que le chantre d�Achille obtienne la r�compense qui lui est due, il faut donc qu�il commence par se faire accepter. Cela pos�, l��change de ses vers contre un honoraire �tant un acte libre, un acte juste, l�honoraire du po�te doit �tre �gal � son produit. Quelle est la valeur de ce produit ? Supposons-lui un prix infini. Si le public qui est libre de l�acheter refuse d�en faire l�acquisition, il est clair que le po�me ne pourra �tre �chang�. Sa valeur intrins�que ne sera, certes, point diminu�e mais sa valeur d��change sera nulle, son utilit� productive �gale � z�ro. Ce n�est donc pas la valeur intrins�que qu�il s�agit de fixer, c�est la valeur �changeable. Toute la question se ram�ne � conna�tre cette valeur relative devant servir de base � la d�termination du traitement m�rit� par l�auteur d�un po�me comme l�Iliade. L��conomie politique d�clare le probl�me insoluble. Selon les �conomistes la valeur d��change des choses ne peut �tre d�termin�e d�une mani�re absolue. L��conomie politique �tant par d�finition la science des valeurs, comment peut-elle �tre une science si elle est incapable de d�terminer la valeur ? Comment l��conomie politique est-elle possible si elle ne peut �lucider ce qui fait son objet principal ? De quel front les �conomistes insulteraient-ils aux m�taphysiciens et aux psychologues ? L��conomie politique ne sait rien, n�explique rien, ne conclut rien. Les �lucubrations des �conomistes, leurs niaiseries, leurs absurdit�s font peser sur les esprits un �pais brouillard arr�tant l�essor de l�intelligence et comprimant la libert�.
Toute cr�ation industrielle a-t-elle une valeur v�nale absolue, immuable, partant l�gitime et vraie ? oui.
Tout produit de l�homme peut-il �tre �chang� contre un produit de l�homme ? Oui, encore.
Combien de clous vaut une paire de sabots ?
Devant cet effrayant probl�me, l��conomie recule �pouvant�e. Le paysan qui ne sait ni lire ni �crire r�pond sans broncher : autant qu�on en peut faire dans le m�me temps avec la m�me d�pense.
La valeur absolue d�une chose est ce qu�elle co�te de temps et de d�pense.
Pourquoi le diamant se vend-il si cher, alors qu�� l��tat brut, ramass� sur le sable, il n�a aucune valeur et qu�une fois taill� et mont� il a pour toute valeur le temps et la d�pense qu�il a co�t� � l�ouvrier ? Pourquoi ? Mais parce que les hommes ne sont pas libres. Parce qu�il existe une valeur d�opinion qui est un mensonge, une iniquit� et un vol.
La valeur d�opinion de l�Iliade peut �tre infinie ; sa valeur d��change peut �tre nulle. Nous cherchons un moyen terme en �valuant la somme de temps et de d�pense employ�e par Hom�re pour la confection de son po�me. Ce moyen terme sera la valeur absolue. L�auteur a mis, par supposition, trente ans pour faire son ouvrage ; il a d�pens� 10 000 francs en frais d��tudes, voyages, etc. Hom�re a droit � trente ans d�appointements d�un travailleur ordinaire, plus 10 000 francs. Supposons que cela fasse 50.000 francs. Si la Soci�t� qui acqui�re le chef-d��uvre se compose d�un million d�hommes, je dois personnellement cinq centimes.
La valeur absolue d�un produit ainsi d�finie peut varier selon les temps et les lieux. Mais il ne faut pas confondre cette variation avec celle qu�envisagent les �conomistes en confondant les moyens de production, le go�t, le caprice, la mode, l�opinion. La valeur absolue est invariable alg�briquement, bien qu�elle puisse varier dans son signe mon�taire.
L�ignorance du principe d��valuation et souvent la difficult� d�appliquer le principe est la source des fraudes commerciales, l�une des causes les plus puissantes de l�in�galit� des fortunes.
Tout produit demand� doit �tre pay� ce qu�il a co�t� de temps et de d�pense, ni plus ni moins ; tout produit non demand� est une perte pour le producteur, une non-valeur sociale.
Il n�existe pas de commune mesure entre le
talent ou le g�nie et la r�compense mat�rielle
Pour payer certains produits il faut une soci�t� d�autant plus nombreuse que les talents sont plus rares, les arts et les sciences plus multipli�s dans leur esp�ce. Il faudra par exemple 50 laboureurs pour entretenir un ma�tre d��cole ; il en faudra 100 pour avoir un cordonnier, 150 pour un mar�chal-ferrant. A mesure que le nombre de laboureurs augmente, celui des fonctionnaires de premi�re n�cessit� augmente �galement, en sorte que les fonctions les plus hautes, celles qui sont pr�cis�ment imparties aux capacit�s les plus grandes, aux talents et aux g�nies les plus rares, ne sont possibles que dans les soci�t�s les plus puissantes. Cette condition n�ajoute rien aux droits sociaux du g�nie. Au contraire le retardement de son apparition d�montre que, dans l�ordre �conomique et civil, la plus haute intelligence est soumise � l��galit� des biens, �galit� ant�rieure au g�nie.
Il ne peut exister de commune mesure entre le talent et une r�compense mat�rielle ; la condition de tous les producteurs est la m�me, cons�quemment toute comparaison entre eux, toute distinction de fortune est impossible. Toute �uvre de l�homme compar�e � la mati�re brute est d�un prix inestimable ; la distance est aussi grande en un tronc d�arbre et la paire de sabots qu�entre un bloc de marbre et une statue de Scopas. Le g�nie de l�artisan le plus humble l�emporte autant sur les mat�riaux qu�il exploite que le g�nie d�un Newton sur les sph�res dont il calcule les distances, les masses, les r�volutions. Vous demandez l��valuation des talents ? Evaluez-moi le talent d�un b�cheron, je vous �valuerai celui d�un Hom�re. Si quelque chose peut solder l�intelligence, c�est l�intelligence. S�agit-il d��changer des produits dans le but de satisfaire � des besoins mutuels, les consid�rations de talent, de g�nie, de vertu, s�effacent, s�annihilent devant la juste balance du doit et de l�avoir, en un mot devant l�arithm�tique commerciale.
Nous venons de mettre � jour une raison n�gative de l��galit� des salaires, � raison n�gative parce qu�il semblerait que la soci�t� oppose aux pr�tentions du talent une certaine force d�inertie en invoquant sa libert� d�acheter et de vendre, nous allons voir � pr�sent quelle est la raison positive qui veut que la m�me r�tribution solde toutes les capacit�s, qui impose que le talent fl�chisse sous le niveau social, et qui fait que la sup�riorit� m�me du g�nie sert de fondement � l��galit� des fortunes.
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Le talent, comme le g�nie, sont des cr�ations
sociales comparables � un capital
Say, le p�re des �conomistes, nous tient le raisonnement suivant :
�Lorsque la famille d�un m�decin (le texte parle d�un avocat, ce qui n�est pas d�aussi bon exemple) a d�pens� pour son �ducation 40 000 francs, on peut regarder cette somme comme plac�e � fonds perdu sur sa t�te. Il est permis d�s lors de la consid�rer comme devant rapporter annuellement 4 000 francs. Si le m�decin en gagne 30, il reste donc 26 000 francs pour le revenu de son talent personnel donn� par la nature. A ce compte, si l�on �value au denier dix ce fonds naturel, il se monte � 260 000 francs et le capital que lui ont donn� ses parents en fournissant aux frais de son �tude � 40 000 francs. Ces fonds r�unis composent sa fortune.�
Discutons :
1� Say porte � l�avoir du m�decin les 40 000 francs qu�a co�t�s son �ducation. C�est � son d�bit que ces 40 000 francs sont imputables. Car si la d�pense a �t� faite pour le m�decin, elle n�a pas �t� faite par le m�decin. Bien loin de s�approprier les 40 000 francs, le m�decin doit les restituer � qui de droit. La d�pense faite pour la formation d�un talent est une dette contract�e par le talent. Ce principe ne laisse pas d��tre reconnu dans les familles.
2� Attribuer les 40 000 francs au m�decin n�est possible qu�en sortant du droit du talent pour admettre le droit de l�occupant, le droit d�h�ritage, etc. De qui le p�re tenait-il sa fortune ? Etait-il propri�taire ou usufruitier ? S�il �tait riche, qu�on explique sa richesse ; s�il �tait pauvre, comment a-t-il pu subvenir � une d�pense si consid�rable ? S�il a re�u des secours, comment ces secours produiraient-ils en faveur de l�oblig� un privil�ge contre ses bienfaiteurs, etc.
3� Say conclut du gain de 26000 � un talent qui vaut 260.000 francs. Est-ce par le gain que doit s��valuer le talent ? N�est-ce pas plut�t par le talent que doivent s��valuer les honoraires ? Il peut arriver qu�un m�decin du plus grand m�rite ne gagne rien du tout ; faudra-t-il en conclure que le talent ou la fortune de ce m�decin �quivaut � z�ro ? Telle serait la cons�quence, �videmment absurde, du raisonnement de Say.
Or, les �cus et le talent �tant des quantit�s incommensurables entre elles, l��valuation d�un talent en esp�ces �tant chose impossible, sur quelles raisons plausibles prouverait-on qu�un m�decin doit gagner le double, le triple, le centuple d�un paysan ? Difficult� inextricable que seules tranchent l�avarice, la n�cessit�, l�oppression.
4� Le m�decin ne peut �tre trait� plus d�favorablement qu�un producteur ordinaire, mais il ne peut non plus exciper de sa sup�riorit� de talent pour pr�tendre � un avantage. Il doit donc rester dans l��galit�.
En effet, de m�me que tout instrument de production est le r�sultat d�une force collective, de m�me aussi le talent et la science dans un homme sont le produit de l�intelligence universelle et d�une science g�n�rale lentement accumul�e par une multitude de ma�tres et moyennant le secours d�une multitude d�industries inf�rieures.
Le m�decin qui a sold� ses frais d��tudes n�a pas plus pay� son talent que le capitaliste n�a pay� son domaine et son ch�teau en salariant ses ouvriers.
L�homme de talent est copossesseur d�un instrument utile : son talent. Il n�en est pas propri�taire. Il y a en lui un travailleur libre et un capital social accumul�. Comme travailleur il est naturellement pr�pos� � l�usage de son instrument, � la direction de sa capacit� ; comme capital il ne s�appartient pas ; il ne s�exploite pas pour lui-m�me, mais pour les autres.
Tout travailleur est un talent, une capacit� dont la cr�ation n�est pas �galement co�teuse. Peu de ma�tres, peu d�ann�es, peu de souvenirs traditionnels sont n�cessaires pour former le cultivateur et l�artisan. La dur�e de gestation sociale est fonction de la sublimit� des capacit�s. Mais tandis que le m�decin, le po�te, l�artiste, le savant produisent peu et tard, la production du laboureur et de l�artisan est beaucoup moins chanceuse et n�attend pas le nombre des ann�es. Par cons�quent, dans l�ordre de la justice on trouverait dans le talent des motifs de rabaisser son salaire plut�t que de l��lever au-dessus de la condition commune, si le talent ne trouvait dans son excellence un refuge contre le reproche du sacrifice qu�il exige.
L�artiste, le savant, le po�te trouvent leur juste r�compense par cela seul que la Soci�t� leur permet de se livrer exclusivement � la science et l�art. Mais la Soci�t� peut se passer de certaines formes d�art qu�elle ne se passera pas un seul jour de nourriture et de logement. Conna�tre et admirer le beau, �tudier les merveilles de la nature : c�est la nourriture sublime de l�esprit. Mais la nourriture du corps, pour �tre moins noble, l�emporte en n�cessit� et vient en avant.
S�il est glorieux de charmer et d�instruire les hommes ; il est honorable aussi de les nourrir. Lors donc que la Soci�t� confie une mission d�art ou de science � l�un de ses membres, elle lui doit une indemnit� pour tout ce qu�elle l�emp�che de produire industriellement, mais elle ne lui doit que cela. S�il exigeait davantage, la Soci�t�, en refusant ses services, r�duirait ses pr�tentions au n�ant. Alors l�homme de talent, voire l�homme de g�nie, sentirait sa faiblesse.
Mademoiselle Rachel re�oit, dit-on, 60 000 francs par an de la Com�die-Fran�aise. Pourquoi pas 100 000, 200 000 francs ? Est-ce qu�on marchande avec une artiste comme Mademoiselle Rachel ? On r�pond qu�il a fallu consid�rer le bordereau des recettes de la Compagnie. C�est juste. Mais cela confirme que le talent d�un artiste peut �tre infini, mais que ses pr�tentions mercenaires sont n�cessairement born�es. Mademoiselle Rachel procure, dit-on, pour plus de 60 000 francs de recettes au Th��tre-Fran�ais. Soit. Mais sur qui le th��tre l�ve-t-il cet imp�t ? Sur des curieux parfaitement libres. Oui, mais les locataires, les fermiers emprunteurs � rentes ou � gages, auxquels ces curieux reprennent tout ce qu�ils d�pensent pour leur plaisir, sont-ils libres ? Et lorsque la meilleure part de leur produit se consomme sans eux en spectacles, jeux, divertissements, etc., est-il assur� que leurs familles ne manquent de rien ?
�Jusqu�� ce que le peuple, d�lib�rant sur les traitements � accorder � tous les artistes, savants et fonctionnaires publics, ait nettement exprim� sa volont� et jug� en connaissance de cause, les appointements de Mademoiselle Rachel et de tous ses pareils seront une contribution forc�e arrach�e par la violence pour r�compenser l�orgueil et entretenir le libertinage. C�est parce que nous ne sommes ni libres, ni suffisamment �clair�s que nous subissons des march�s de dupes, que le travailleur acquitte les traites que le prestige du pouvoir et l��go�sme du talent tire sur la curiosit� de l�oisif et que nous avons le perp�tuel scandale de ces in�galit�s monstrueuses encourag�es et applaudies par l�opinion.�
Conclusion : le travail d�truit la propri�t�
La d�monstration �tant faite d�sormais que le travail ne donne pas un droit de propri�t� sur le fonds, que si m�me l�on admet le principe, tout homme qui exploite la mati�re en devient le propri�taire, ce qui a pour cons�quence de r�duire � n�ant la propri�t� de l�oisif ; que le fort n�a pas le droit d�emp�cher par ses envahissements le travail du faible, ni l�habile de surprendre la bonne foi du simple ; que nul n�est tenu d�acheter ce dont il n�a pas envie, encore moins de payer ce qu�il n�a pas achet� ; que la valeur d��change d�un produit ne d�pendant ni de l�opinion de l�acheteur, ni de l�opinion du vendeur, mais seulement de la somme de temps et de d�pense qu�il a co�t�, la propri�t� de chacun reste toujours �gale, � nous conclurons que le travail d�truit la propri�t�.
En effet, puisque l�homme isol� est sans force, puisque la puissance productive lui est donn�e par la Soci�t� et qu�elle r�sulte de la combinaison intelligente de l�effort universel, de la division du travail, de la pluralit� des besoins, de la diversit� des fonctions et des capacit�s ; puisqu�il n�y a pas un homme qui ne vive du produit de son semblable, pas un travailleur qui ne re�oive de la Soci�t� enti�re les moyens de se sustenter et les moyens de se reproduire, � toutes les productions se servant r�ciproquement de fin et de moyen � puisqu�enfin chaque produit sortant des mains du producteur est frapp� d�avance d�hypoth�que par la Soci�t�, chaque producteur de son c�t� ayant droit sur tous les produits diff�rents du sien, d�o� r�ciprocit� d�hypoth�que, il s�en suit que non seulement la propri�t� n�est plus permise, mais la possession m�me est d�truite.
Qu�on ne dise pas que c�est le salaire, l�appointement qui deviennent propri�t� l�gitime. Le travailleur n�est pas propri�taire du prix de son travail et n�en a pas l�absolue disposition. Ne nous laissons pas aveugler par une fausse justice : ce qui est accord� au travail en �change de son produit ne lui est point donn� � titre de r�compense d�un travail fait, mais comme fourniture et avance d�un travail � faire. Nous consommons avant de produire. On parle d��conomies, style propri�taire. Sous un r�gime d��galit�, toute �pargne qui n�a pas pour objet une reproduction ult�rieure ou une jouissance est impossible. Pourquoi ? Parce que cette �pargne ne pouvant �tre capitalis�e se trouve d�s ce moment sans but et n�a plus de cause finale. Ce point sera d�velopp� ult�rieurement.
(1)Voir le d�veloppement scientifique de cette proposition dans l�Entraide, de Kropotkine
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