
KROPOTKINE (Pierre) - La Question agraire
Date : vendredi 26 mai 2006 @ 12:56:03 :: Sujet : Agriculture
Paroles d’un révolté
LA QUESTION AGRAIRE
I
Une question immense se dresse en ce moment devant
l’Europe. C’est la question agraire, la question de savoir quelle forme
nouvelle de possession et de culture du sol un avenir prochain nous
réserve. A qui appartiendra le sol ? Qui le cultivera et comment le
cultivera-t-on ? Nul ne méconnaîtra la gravité du problème. Nul ne
méconnaîtra non plus - s’il a suivi attentivement ce qui se produit en
Irlande, en Angleterre, en Espagne, en Italie, dans certaines parties
de l’Allemagne et en Russie - que cette question se dresse réellement,
et en ce moment même, dans toute sa grandeur. Dans les misérables
villages, au sein de cette classe de cultivateurs si méprisés
jusqu’aujourd’hui, une immense révolution se prépare.
L’objection la plus forte que l’on ait faite jusqu’à
présent au socialisme, consistait à dire que, si la question sociale
intéresse les ouvriers des villes, elle n’a pas sa raison d’être pour
les campagnes ; que si les ouvriers des villes acceptent volontiers les
idées d’abolition de la propriété individuelle et se passionnent pour
l’expropriation des fabricants et des usiniers, il n’en est pas de même
pour les paysans ; ceux-ci, nous disait-on, se méfient des socialistes,
et si, un jour, les ouvriers des villes essayaient de réaliser leurs
plans, les paysans sauraient vite les mettre à la raison.
Nous avouons que, il y a trente ou quarante ans, cette
objection avait quelque apparence de justesse, du moins pour certains
pays. Une sorte de bien-être dans telle région, beaucoup de résignation
dans telle autre faisaient que, en effet, les paysans ne manifestaient
que peu ou point de mécontentement. Mais aujourd’hui ce n’est plus le
cas. La concentration des immeubles entre les mains des plus riches et
le développement toujours croissant d’un prolétariat des campagnes, les
lourds impôts dont les Etats écrasent l’agriculture, l’introduction
dans l’agriculture de la grande production industrielle à la machine,
la concurrence américaine et australienne, enfin l’échange plus rapide
des idées qui pénètrent aujourd’hui jusque dans les hameaux les plus
isolés - toutes ces circonstances ont fait que les conditions de la
culture ont changé à vue d’œil depuis trente ans ; en ce moment
l’Europe se trouve en présence d’un vaste mouvement agraire, qui va
bientôt l’embraser en entier et donner à la prochaine révolution une
portée bien autrement grande que celle qu’elle aurait eue si elle se
limitait seulement aux grandes villes.
Qui ne lit les nouvelles d’Irlande, toujours les
mêmes ? La moitié de ce pays est en révolte contre ses seigneurs. Les
paysans ne paient plus la rente aux propriétaires du sol ; ceux même
qui le voudraient ne l’osent plus, de peur d’avoir affaire à la Ligue
Agraire - puissante organisation secrète qui étend ses ramifications
dans les villages et punit ceux qui manquent à son mot d’ordre : « le
refus des rentes ». Les propriétaires n’osent pas exiger le prix du
fermage. S’ils voulaient faire rentrer les rentes qui leur sont dues en
ce moment, ils devraient mettre sur pied cent mille hommes de police,
et ils provoqueraient la révolte. Si tel propriétaire s’avise
d’expulser un paysan qui ne paie pas, il doit lancer au moins une
centaine de policiers, car alors il a affaire à la résistance, tantôt
passive, tantôt armée, de plusieurs milliers de paysans voisins. S’il
réussit, il ne trouve pas de fermier qui risque d’occuper la ferme.
Enfin, s’il en trouve un, celui-ci sera bientôt forcé de décamper, car
son bétail aura été exterminé, son blé brûlé, et lui-même condamné à
mort par la Ligue ou par telle autre société secrète. La situation
devient intenable pour les propriétaires eux-mêmes ; dans certains
districts la valeur des terres a baissé des deux tiers ; dans d’autres,
les seigneurs ne sont plus propriétaires que de nom ; ils n’osent même
séjourner dans leurs terres que sous la protection d’une escouade de
policemen campant à leurs portes dans des guérites de fer. Le sol reste
en friche, et dans le courant de l’année 1879 l’espace des terres
cultivées a diminué de 33.000 hectares ; la dépréciation des récoltes
pour les propriétaires, d’après le Financial Reformer, n’est pas moindre de 250 millions de francs.
La situation est si grave que M. Gladstone, avant
d’arriver au pouvoir, avait pris vis-à-vis des représentants irlandais
l’engagement formel de présenter un projet de loi, d’après lequel les
grands propriétaires actuels du sol seraient expropriés pour cause
d’utilité publique, et le sol, après avoir été déclaré propriété de la
nation entière, vendu au peuple, en parcelles amortissables en
vingt-cinq ans par annuités. Mais il est évident que jamais pareille
loi ne sera votée par le parlement anglais, puisqu’elle porterait du
même coup une atteinte mortelle au principe de la propriété foncière en
Angleterre. Il n’y a donc pas lieu de prévoir que le conflit puisse se
terminer d’une manière pacifique. Il se peut certainement qu’un
soulèvement général des paysans puisse être conjuré encore une fois
comme il le fut en 1846 ; mais, la situation restant la même, ou plutôt
empirant, il est à prévoir que le jour n’est pas loin où le peuple
irlandais sera enfin à bout de patience après tant de souffrances et de
promesses manquées. Qu’il se présente une occasion propice à la suite
d’une désorganisation momentanée du pouvoir en Angleterre, et le paysan
irlandais, poussé par les sociétés secrètes, soutenu par la petite
bourgeoisie villageoise qui aimerait bien mettre en scène, à son
profit, un nouveau 1793, sortira enfin de son taudis pour faire ce que
tant d’agitateurs lui conseillent de faire aujourd’hui : il promènera
sa torche sur les châteaux, il engrangera pour son compte les blés des
seigneurs et, expulsant leurs agents, démolissant les bornes, il
s’emparera de ces terres qu’il convoite depuis tant d’années.
Si nous nous transportons à une autre extrémité du
continent, en Espagne, nous y trouvons une situation analogue. D’une
part, comme en Andalousie et dans la province de Valence, où la
propriété foncière s’est concentrée en peu de mains, des légions de
paysans affamés, ligués entre eux, font une guérilla sans trêve ni
merci aux seigneurs. A la faveur d’une nuit sombre, les troupeaux du
propriétaire sont exterminés, les plantations d’arbres brûlées sur des
centaines d’hectares à la fois ; les granges flambent, et celui qui
dénonce aux autorités les auteurs de ces actes, ainsi que l’alcalde qui
ose les poursuivre, tombe sous les couteaux de la ligue. Dans la
province de Valence, c’est la grève en permanence des petits fermiers
pour le refus des rentes, et gare à celui qui oserait faire défaut à
cet engagement mutuel ! Une forte organisation secrète, par des
proclamations affichées de nuit sur les arbres, rappelle constamment
aux conjurés que s’ils trahissaient la cause générale, ils seraient
cruellement punis par l’extermination de leurs moissons et de leurs
troupeaux, et souvent aussi par la mort.
Dans les pays où la propriété est plus morcelée, c’est
l’Etat espagnol lui-même qui se charge de provoquer le mécontentement.
Il écrase le petit propriétaire d’impôts, nationaux, provinciaux,
municipaux, ordinaires et extraordinaires, si bien que c’est par
dizaines de mille que se chiffre le nombre des petites fermes
confisquées par l’Etat et mises aux enchères sans trouver d’acheteurs.
La population des campagnes est complètement ruinée dans plus d’une
province, et c’est la famine qui pousse des bandes de paysans à se
rassembler et à se révolter contre les impôts.
Même situation en Italie. Dans mainte province
l’agriculteur est complètement ruiné. Réduit à la misère par l’Etat, le
petit propriétaire paysan ne paie plus les impôts de l’Etat [qui]
saisit impitoyablement le lopin de terre du cultivateur. Dans le
courant d’une seule année, 6.644 petites propriétés, de la valeur
moyenne de 99 francs ont été saisies. Quoi d’étonnant si dans ces
provinces la révolte s’installe en permanence ! Tantôt c’est un
fanatique prêchant le communisme religieux, qui entraîne après lui des
milliers de paysans, et ces sectaires ne se dispersent que sous les
balles des soldats ; tantôt c’est un village qui vient en masse
s’emparer des terres incultes de tel seigneur et les met en culture
pour son compte ; tantôt enfin ce sont des bandes de villageois affamés
qui se présentent devant la maison commune et demandent, sous menace de
révolte, du pain et du travail.
Qu’on ne nous dise pas que ces faits sont isolés ! Les
révoltes des paysans français jusqu’en mai 1789 étaient-elles plus
fréquentes ? Moins nombreuses et moins conscientes au début,
n’ont-elles pas été le canevas, le fond sur lequel a surgi plus tard la
révolution des grandes villes !
* * *
Enfin, à l’extrémité orientale de l’Europe, en Russie,
la question agraire se présente sous un aspect qui, à bien des égards,
nous rappelle la situation de la France avant 1789. Le servage
personnel y est aboli et chaque commune agricole se trouve en
possession de terres ; mais elles sont pour la plupart si mauvaises ou
en quantité si insuffisante, le taux du rachat ou de la redevance que
la commune paie au seigneur est si disproportionné à la valeur des
terres, et les impôts dont l’Etat écrase le cultivateur sont si lourds,
que maintenant les trois quarts, au moins, des paysans se trouvent
réduits à la plus affreuse misère. Le pain manque, et il suffit d’une
seule mauvaise récolte pour que la famine sévisse dans de vastes
régions et décime les populations.
Mais le paysan ne subit plus cette situation sans
murmurer. Des idées nouvelles, des aspirations vers un avenir meilleur
germent dans les campagnes mises en contact avec les grands centres par
le réseau des voies ferrées. Le paysan attend d’un jour à l’autre qu’un
événement quelconque vienne abolir le rachat et la redevance, et le
remette en possession de tout le sol qu’il considère comme lui
appartenant de droit. Si un Arthur Young parcourait aujourd’hui la
Russie, comme il parcourut la France à la veille de 1789, il aurait
entendu ces mêmes vœux, ces mêmes mots d’espoir qu’il a notés dans son
livre de Voyages. Dans certaines provinces une
sourde agitation se manifeste par une guérilla contre les seigneurs, et
il suffirait que des événements politiques jetassent la désorganisation
dans le pouvoir et surexcitassent les passions, pour que les faméliques
des villages, aidés et excités peut-être par la petite bourgeoisie
campagnarde qui se constitue avec une rapidité prodigieuse, commencent
une série de révoltes agraires. Alors, ces révoltes éclatant, sans plan
préconçu et sans organisation sur toute la surface du territoire, mais
se propageant de tous les côtés, s’entre-croisant, harassant les armées
et le gouvernement, et traînant pendant des années, pourraient
inaugurer et donneraient force à une immense révolution, avec toutes
ses conséquences pour l’Europe entière.
* * *
Mais si la question agraire vient à se poser sous ces
formes grandioses dans les pays que nous venons de nommer, si la
vieille Europe se trouve un jour entourée, comme d’un cercle de feu,
par ces émeutes de paysans, si l’expropriation des seigneurs s’effectue
largement dans ces contrées, le centre de l’Europe, les pays soi-disant
civilisés, n’en ressentiront-ils pas le contre-coup ? L’affirmation ne
saurait être douteuse. Et lorsque nous aurons analysé dans un prochain
chapitre la situation agraire en Angleterre, en France, en Allemagne,
en Suisse, lorsque nous aurons étudié l’influence puissante d’un nouvel
élément qui fait déjà pousser des cris d’alarme en Angleterre,
l’intervention de la production du blé à la façon des grandes
industries en Amérique et en Australie, lorsque nous aurons enfin jeté
un coup d’œil sur les idées nouvelles qui envahissent le cerveau des
paysans dans les pays qui se considèrent comme les places fortes de la
civilisation, nous verrons alors que la question agraire se pose,
quoique sous diverses formes, devant l’Europe entière, en Angleterre
aussi bien qu’en Russie, en France aussi bien qu’en Italie. Nous
verrons que la situation actuelle devient intenable et ne peut durer
longtemps ; que le jour n’est pas loin, où la société devra se
transformer jusque dans ses fondements et donner place à un nouvel
ordre de choses : un ordre de choses où, le régime de la propriété et
de la culture ayant subi une modification profonde, le cultivateur du
sol ne sera plus, comme aujourd’hui, le paria de la société, où il
viendra prendre sa place au banquet de la vie et du développement
intellectuel, à côté de tous les autres, où le village, cessant d’être
l’antre de l’ignorance, deviendra le centre d’où rayonneront sur le
pays le bien être et la vie.
II
Dans le chapitre précédent nous avons vu dans quelle
situation déplorable, ou plutôt épouvantable, se trouve le cultivateur
du sol, le paysan, en Irlande, en Espagne, en Italie, en Russie. Il ne
peut plus y avoir de doute à ce sujet : la révolte agraire est à
l’ordre du jour dans ces pays. Mais, dans les pays qui se flattent
d’être civilisés, comme l’Angleterre, l’Allemagne, la France, et même
la Suisse, la situation de l’agriculteur devient aussi de plus en plus
intenable.
Voici, par exemple, l’Angleterre. Il y a deux cents
ans, c’était encore un pays où l’agriculteur, travaillant la terre qui
lui appartenait, jouissait d’un certain bien-être. Aujourd’hui, c’est
le pays des grands propriétaires, fabuleusement riches, et d’un
prolétariat agricole, réduit à la misère.
Les quatre cinquièmes de tout le sol arable, soit
23.976.000 hectares, sont la propriété d’une poignée de 2.340 grands
propriétaires ; 710 lords possèdent le tiers de l’Angleterre ; tel
marquis fait des voyages de trente lieues sans quitter ses terres, tel
comte possède toute une province ; tandis que le reste des
propriétaires, comprenant un demi-million de familles doit se contenter
de moins d’un tiers d’hectare chacune, c’est-à-dire, une maison et un
petit jardin.
Deux mille trois cent quarante familles touchent des
revenus fabuleux, de 100.000 francs et jusqu’à dix millions de francs
par an ; le marquis de Westminster et le duc de Bedford touchent 25.000
francs par jour, c’est-à-dire plus de 1.000 francs par heure - plus
qu’un ouvrier dans le cours d’une année -, tandis que des centaines de
milliers de familles d’agriculteurs ne réussissent à gagner, pour prix
de rudes labeurs, que 300 à 1.000 francs par an. L’agriculteur, celui
qui fait que la terre produit, se croit heureux si, après des journées
de 14 et de 16 heures de travail, il réussit à gagner de 12 à 15 francs
par huitaine - juste de quoi ne pas mourir de faim.
Fortunes scandaleuses et dépenses insensées pour la part du fainéant. Misère perpétuelle pour le cultivateur.
Les faiseurs de livres vous diront certainement que,
grâce à cette concentration de la propriété en peu de mains,
l’Angleterre est devenue le pays de la culture la plus intense, la plus
productive. Les grands lords, ne pouvant cultiver la terre eux-mêmes,
la donnent en bail, sous forme de lots assez grands, à des fermiers, et
ces fermiers - vous dira-t-on - ont fait de leurs fermes des modèles
d’agriculture rationnelle.
C’était vrai il y a quelque temps : ce n’est plus vrai aujourd’hui.
D’abord, d’immenses espaces de terre restent absolument
incultes ou sont transformés en parcs, pour que, l’automne venu, le
seigneur puisse y faire des chasses monstres avec ses invités. Des
milliers d’hommes pourraient trouver leur nourriture sur ces terres !
Le propriétaire n’en a cure, lui : Il ne sait pas où dépenser sa
fortune : il se donne le plaisir d’avoir un parc de plusieurs lieues
carrées, et il enlève cette terre à la culture.
D’immenses espaces, jadis cultivés, ont été transformés
en vastes prairies pour l’élève du bétail et des moutons. Des milliers
et des milliers de cultivateurs ont été « évincés », chassés par les
seigneurs ; et leurs champs, qui nourrissaient le peuple, ont été
transformés en prairies qui servent aujourd’hui à produire des bœufs,
c’est-à-dire la viande, la nourriture des riches. La quantité de terre
ensemencée va toujours en diminuant. En 1866, en 1869, l’Angleterre
ensemençait de froment I.600.000 hectares ; ce n’est plus que 1.200.000
hectares qu’elle ensemence aujourd’hui [1]. Il y a quinze ans, elle produisait 26 hectolitres par hectare, aujourd’hui elle ne produit que 22 hectolitres par hectare [2].
Même les fermiers qui cultivent des espaces de 50 à 100
hectares et au-delà, ces petits bourgeois cherchant à devenir seigneurs
à leur tour et à se faire la vie douce avec le travail d’autrui,
ceux-là même se ruinent aujourd’hui. Ecrasés de rentes par la rapacité
des seigneurs, ils ne peuvent plus améliorer leurs cultures et tenir
tête à la concurrence de l’Amérique et de l’Australie ; les journaux,
en effet, sont encombrés d’annonces de vente aux enchères de ces fermes.
Ainsi se résume la situation agraire : La grande masse
du peuple est chassée du sol et refoulée vers les grandes villes et les
centres manufacturiers, où les faméliques se font une concurrence
effrénée. Le sol est entre les mains d’une poignée de seigneurs qui
touchent des revenus fabuleux et les dépensent à tort et à travers pour
un luxe insensé, improductif. Les intermédiaires, les fermiers
cherchent à se constituer en petits seigneurs, mais, ruinés par des
rentes excessives, ils sont prêts à faire cause commune avec le peuple
pour arracher la terre aux gros propriétaires. Toute la vie du pays se
ressent de cette situation anormale de la propriété foncière.
* * *
Quoi d’étonnant que le cri de « Nationalisation du sol ! » devienne aujourd’hui le cri de ralliement de tous les mécontents ? La grande Ligue de la Terre et du Travail
demandait, déjà en 1869, que toutes les terres des grands seigneurs
fussent confisquées par la nation entière, et cette idée gagne chaque
jour du terrain. La Ligue des travailleurs des campagnes, forte de
150.000 membres, qui n’avait, il y a dix ans, qu’un seul but, celui
d’élever, par la grève, les salaires, demande maintenant, elle aussi,
la dépossession des seigneurs.
Enfin la Ligue de la Terre
irlandaise commence à étendre ses ramifications sur l’�cosse et sur
l’Angleterre, et partout elle trouve des sympathies. Or, on sait
comment cette ligue procède. Elle commencera par déclarer que les
rentes à payer aux grands propriétaires seront désormais réduites d’un
quart, par décision de la Ligue. Elle empêchera, par toutes sortes de
petits moyens, et par la force au besoin, d’expulser celui qui ne
payera que les trois quarts de sa rente. Elle terrorisera ceux qui
auront la lâcheté de payer toute la rente. Plus tard, lorsque les
forces seront organisées, elle déclarera que l’on ne doit plus rien
payer au seigneur, et elle armera le paysan pour mettre à exécution sa
volonté. Le moment venu, elle fera comme ont fait les paysans français
de 1789 à 1793 : elle forcera les seigneurs, par le fer et par le feu,
à abdiquer leurs droits sur la terre.
Quelle sera la nouvelle forme de la propriété à l’issue
de la révolution en Angleterre ? Il serait difficile de le prévoir dès
aujourd’hui, car la portée de la révolution dépendra de la durée de
l’époque révolutionnaire, et surtout de la force d’opposition que les
idées révolutionnaires rencontreront de la part de l’aristocratie et de
la bourgeoisie. Une chose est certaine, c’est que l’Angleterre marche
vers l’abolition de la propriété individuelle du sol, et que
l’opposition rencontrée par cette idée, de la part des détenteurs de la
terre, empêchera que cette transformation s’opère d’une manière
pacifique : pour faire prévaloir sa volonté, le peuple anglais aura
recours à la force.
III
LA FRANCE
Mes lecteurs français de la campagne vont bien rire en
entendant ce que l’on dit d’eux dans ces beaux livres que messieurs les
députés et les économistes font imprimer dans les grandes villes. - On
dit dans ces livres que les paysans français sont presque tous riches
et parfaitement contents de leur sort ; qu’ils ont assez de terre assez
de bétail, que la terre leur rapporte beaucoup d’argent ; qu’ils paient
facilement les impôts, d’ailleurs assez légers, et que le prix de
fermage de la terre n’est pas élevé ; qu’ils font chaque année des
économies et ne cessent de s’enrichir.
Les paysans répondront, je pense, que ces discoureurs sont des imbéciles, et ils auront raison.
Examinons, en effet, de quels éléments se composent les
vingt-trois à vingt-quatre millions de personnes qui habitent les
campagnes, et voyons combien il y en a dans ce nombre qui ont lieu
d’être contents de leur sort et qui voudraient que rien n’y fût changé.
* * *
Nous avons d’abord huit mille grands propriétaires
(40.000 personnes environ, en y comprenant les familles) qui possèdent,
surtout dans la Picardie, la Normandie, l’Anjou, des biens qui leur
rapportent de dix mille à deux cent mille francs par an, et au-delà.
Ceux-là, certainement, n’ont pas à se plaindre. Après
avoir passé quelques mois d’été dans leurs domaines, et après avoir
encaissé la valeur de ce qu’ont produit les rudes efforts des
travailleurs salariés, des petits fermiers ou des métayers, ils s’en
vont dépenser cet argent dans les villes. Là ils boivent le champagne à
plein verre avec des femmes auxquelles ils jettent l’argent à pleines
mains, et ils dépensent en un jour dans leurs palais de quoi nourrir
toute une famille pendant une demi-année. Oh ! ceux-là, en effet, n’ont
pas de lamentations à faire ; s’ils se plaignent, c’est de ce que le
paysan devient tous les jours moins maniable et refuse aujourd’hui de
travailler pour rien.
De ceux-là, ne parlons pas. On leur dira un petit mot le jour de la révolution.
* * *
Les usuriers, les marchands de bétail, les « marchands
de biens », ces vautours qui s’abattent aujourd’hui sur les villages et
qui, arrivés de la ville avec un petit sac pour toute fortune, s’en
retournent propriétaires et banquiers ; les notaires et avocats qui
fomentent des procès ; les ingénieurs et la bande d’employés de toute
sorte qui puisent largement dans les caisses de l’�tat et dans celles
des communes lorsque celles-ci, poussées par des intéressés,
s’endettent pour embellir le village autour de la maison de M. le
maire, bref toute cette vermine qui considère la campagne comme un
riche pays de sauvages bon à exploiter, toute cette gent-là non plus
n’a pas raison d’être mécontente. Qu’on vienne leur parler de toucher à
n’importe quoi, ils s’y opposeront de toutes leurs forces. Des paysans
qui se ruinent en faisant des billets à ordre, des fermiers qui
s’appauvrissent en procès, des Jacques-Bonhomme qui se laissent sucer
par les araignées qui les entourent, c’est tout ce qu’il faut
maintenant à tous ces usuriers. Des communes qui se laissent mener à la
baguette par le maire, un �tat qui gaspille les fonds publics, c’est
tout ce qu’il faut aux employés. Quand le paysan sera ruiné, ils iront
faire la même chose en Hongrie, en Turquie s’il le faut, en Chine au
besoin. L’usure n’a pas de patrie.
Ceux-là, évidemment, de ne plaignent pas. Mais combien
sont-ils ? - Cinq cent mille ? Un million peut-être, les familles
comprises ? Beaucoup trop pour ruiner en quelques années nos villages,
mais peu de chose pour résister lorsque le paysan tournera sa fourche
contre eux.
* * *
Puis, viennent ces propriétaires qui possèdent de 50 à
200 hectares. La plupart d’entre eux, certes, ne savent pas où le bât
les blesse et, qu’on vienne leur parler de changer quelque chose, leur
première idée sera de se demander s’ils ne vont pas perdre ce qu’ils
possèdent. Ceux d’entre eux qui seraient momentanément dans la gêne,
espèrent « réussir » un jour ; une spéculation heureuse, un emploi
lucratif ajouté au métier d’agriculteur, un riche parent qui se
suicidera un beau matin - et le bien-être reviendra. Généralement, la
gêne leur est méconnue, le travail de même. Ce ne sont pas eux qui
cultivent leurs terres : ils ont pour cela des valets de ferme payés
250 ou 300 francs par an, et auxquels on fait faire un travail qui en
vaut mille.
Ceux-là, nous n’en doutons pas, seront les ennemis de
la révolution ; ils sont déjà les ennemis de la liberté, les suppôts de
l’inégalité, les piliers de l’exploitation. Ils constituent, il est
vrai, un noyau assez considérable - peut-être 200.000 propriétaires,
800.000 personnes, familles comprises, et aujourd’hui, ils sont une
force réelle dans les villages. L’�tat leur donne beaucoup
d’importance, et leur aisance leur assure dans la commune une influence
dont ils ne manquent pas de profiter. Mais, que deviendront-ils devant
le flot de soulèvement populaire ? Certes, ce ne seront pas eux qui
sauront y résister : rentrés prudemment chez eux ils attendront les
résultats de la tourmente.
* * *
Ceux qui possèdent de 10 à 50 hectares sont plus
nombreux que la classe précédente. A eux seuls, ils sont plus de
250.000 propriétaires, près de 1.200.000 personnes, familles comprises.
Il possèdent près du quart de la surface arable de la France.
Ce noyau constitue une force considérable par son
influence dans les campagnes et par son activité. Tandis que les
précédents habitent souvent la ville, ceux-ci travaillent eux-mêmes à
leurs champs ; ils n’ont pas rompu avec le village, et jusqu’à présent,
ils sont encore restés paysans. Eh bien, c’est sur leur esprit
conservateur que comptent surtout les réactionnaires.
Certes, il y eut un temps, dans la première moitié de
ce siècle, où cette catégorie de cultivateurs jouissait d’une certaine
aisance, et il était naturel que cette classe, issue de la grande
Révolution et tenant avant tout à conserver ce qu’elle avait gagné dans
la Révolution, refusât obstinément tout changement, craignant de perdre
ce qu’elle avait gagné. Mais, depuis quelque temps, les conditions ont
bien changé. Tandis que, dans certaines parties de la France (le
Sud-Ouest, par exemple), les cultivateurs de cette catégorie jouissent
encore d’un certain bien-être, dans le reste du pays ils se plaignent
déjà de la gêne. Ils ne font plus d’économies, et il leur devient
difficile d’agrandir leurs propriétés, qui se morcellent
continuellement à la suite des partages. En même temps, ils ne trouvent
plus de parcelles à louer à des conditions aussi avantageuses
qu’auparavant : il leur faut payer aujourd’hui des prix fous pour la
location de la terre.
Possédant de petites parcelles disséminées aux quatre
coins de la commune, ils ne peuvent pas rendre la culture assez
profitable pour subvenir aux charges qui pèsent sur le cultivateur. Le
blé rapporte peu de chose, et l’élève du bétail ne laisse qu’un maigre
profit.
L’�tat les écrase d’impôts et la Commune ne les épargne
pas non plus : char, cheval, batteuse, engrais, tout est imposé ; les
centimes additionnels se chiffrent par des francs, et la liste des
impôts devient aussi longue que sous la défunte royauté. Le paysan est
redevenu la bête de somme de l’�tat.
Les usuriers les ruinent, le billet à ordre les
ravage ; l’hypothèque les écrase ; le manufacturier de la ville les
exploite, en faisant payer le moindre outil trois, quatre fois son prix
de revient. Ils s’imaginent être encore propriétaires de leurs champs,
mais au fond ils n’en sont que les parrains : le travail qu’ils font,
c’est pour engraisser l’usurier, pour nourrir l’employé, pour acheter
des robes de soie et des attelages à la femme du fabricant, pour rendre
la vie agréable à tous les oisifs de la ville.
Croyez-vous qu’ils ne le comprennent pas ! Allons ! Ils
le comprennent à merveille, et dès qu’ils s’en sentiront la force, il
ne manqueront pas l’occasion de secouer une bonne fois ces messieurs
qui vivent à leurs frais.
* * *
Avec tout cela, nous n’avons cependant que le dixième des habitants des campagnes. - Et le reste ?
Le reste, ce sont près de 4 millions de chefs de
familles (près de 18.000.000 de personnes), qui possèdent des
propriétés de cinq, de trois hectares par famille, souvent un hectare
ou même un dixième d’hectare, et très souvent, qui ne possèdent rien.
Et sur ce nombre, 8 millions de personnes ont toutes les peines du
monde à joindre les deux bouts, en cultivant deux ou trois hectares, si
bien que chaque année ils doivent envoyer des dizaines de mille de
leurs garçons et de leurs filles gagner péniblement leur pain à la
ville ; 7 millions n’ont, pour toute propriété, que de misérables
lopins - la maison et un petit jardin -, ou bien, ne possèdent rien et
gagnent leurvie, évidemment très dure, comme salariés ; enfin, un
million se compose tout bonnement de faméliques, de crève-de-faim, qui
vivotent au jour le jour, en se nourrissant de pain sec, ou de pommes
de terre... quand il y en a. - Voilà les gros bataillons des campagnes
françaises.
Cette grande masse ne compte pour rien dans les calculs
des économistes. Pour nous, elle est tout. C’est elle qui fait le
village ; le reste, ce ne sont que des accessoires : des champignons
parasites s’accrochant à un vieux tronc de chêne.
Eh bien, c’est de ces paysans qu’on vient dire qu’ils
sont riches, absolument contents de leur sort, qu’ils ne veulent rien
changer, qu’ils tourneront le dos aux socialistes !
* * *
Constatons d’abord que chaque fois que nous avons parlé
aux paysans en disant toute notre pensée et dans un langage
compréhensible, ils ne nous ont pas tourné le dos. Il est vrai que nous
ne leur avons pas parlé de nous nommer, soit à la place de député, soit
même à celle de garde champêtre ; nous ne leur avons pas fait de
longues théories de socialisme soi-disant scientifique ; nous ne leur
avons pas parlé non plus d’envoyer leurs fils à Paris, pour y coudoyer
les avocats de la Chambre ; encore moins leur avons-nous conseillé de
remettre leurs lopins entre les mains d’un �tat qui distribuerait le
sol à qui bon lui semblerait, selon la fantaisie d’une armée
d’employés. Si nous eussions dit ces bêtises, en effet, ils nous
auraient tourné le dos, et ils auraient eu raison.
Mais, lorsque nous leur avons dit ce que nous entendons
par révolution, ils nous ont toujours donné raison ; ils répondaient
que nos idées sont précisément les leurs.
* * *
Eh bien, voici ce que nous avons dit aux paysans, et ce que nous ne cesserons de leur dire :
« Autrefois, le sol appartenait aux Communes, composées
de ceux qui cultivaient la terre eux-mêmes, de leurs bras. Mais, par
toutes sortes de fraudes, la force, l’usure, la tromperie, les
spéculateurs ont réussi à s’en emparer. Toutes ces terres qui
appartiennent maintenant à monsieur un tel et à madame une telle,
étaient autrefois terres communales. Aujourd’hui, le paysan en a besoin
pour les cultiver et pour se nourrir, lui et sa famille, tandis que le
riche ne les cultive pas lui-même et en abuse pour se vautrer dans le
luxe. Il faut donc que les paysans, organisés en Communes, reprennent
ces terres, pour les mettre à la disposition de ceux qui voudront les
cultiver eux-mêmes.
» Les hypothèques sont une iniquité. Pour vous avoir
prêté de l’argent, personne n’a le droit de s’approprier la terre,
puisqu’elle n’a de valeur que grâce au travail accompli par vos pères
lorsqu’ils l’ont défrichée, lorsqu’ils ont bâti les villages, fait les
routes, desséché les marais ; elle ne produit que grâce à votre
travail. L’Internationale des paysans se fera donc un devoir de brûler
les titres d’hypothèques et d’abolir à jamais cette institution
odieuse ?
» Les impôts qui vous écrasent sont dévorés par des
bandes d’employés, non seulement inutiles, mais absolument nuisibles.
Donc, supprimez-les. Proclamez votre indépendance absolue, et déclarez
que vous savez faire vos affaires bien mieux que les messieurs gantés
de Paris.
» Vous faut-il une route ? - eh bien, que les
habitants les communes voisines s’entendent entre eux, et ils la feront
mieux que le ministère des travaux publics. - Un chemin de fer ? Les
communes intéressées d’une région entière le feront encore mieux que
les entrepreneurs, qui amassent des millions en faisant de mauvaises
routes. - Vous faut-il des écoles ? vous les ferez vous-mêmes tout
aussi bien, et mieux, que les messieurs de Paris ? - L’�tat n’a rien à
voir dans tout cela ; écoles, routes, canaux seront mieux faits par
vous-mêmes et avec moins de frais.
» Vous faudra-t-il vous défendre contre des
envahisseurs étrangers ? Sachez avant tout vous défendre vous-mêmes et
ne confiez jamais ce soin à des généraux qui, certainement, vous
trahiront. Sachez que jamais une armée n’a su arrêter un envahisseur et
que, par contre, le peuple, le paysan, lorsqu’il avait intérêt à
conserver son indépendance, a eu raison des armées les plus formidables.
» Vous faudra-t-il des outils, des machines ? Vous
vous entendrez avec les ouvriers des villes qui vous les enverront en
échange de vos produits, au prix de revient, sans passer par
l’intermédiaire d’un patron qui s’enrichit en volant et l’ouvrier qui
fait l’outil, et le paysan qui l’achète.
» Ne craignez pas la force du gouvernement. Ces
gouvernements, qui semblent si formidables, croulent sous les premiers
chocs du peuple insurgé : on en a assez vu dégringoler en quelques
heures, et il est à prévoir que dans quelques années, des révolutions
vont éclater en Europe et ébranler l’autorité. Profitez de ce moment
pour renverser le gouvernement - mais surtout pour faire votre
révolution, c’est-à-dire, pour chasser les grands propriétaires et
déclarer leurs biens propriété commune, pour démolir les usuriers,
abolir les hypothèques et proclamer votre indépendance absolue, tandis
que les ouvriers des villes feront le même chose dans les cités. Alors,
organisez-vous en vous fédérant librement par communes et par régions.
Mais, prenez garde, ne vous laissez pas escamoter la révolution par
toutes sortes de gens qui viendront se poser en bienfaiteurs du
paysan : faites vous-mêmes, sans attendre rien de personne. »
* * *
Voilà ce que nous avons dit aux paysans. Et la seule
objection qu’ils nous aient faite ne touchait pas le fond de nos idées,
elle concernait seulement la possibilité de les mettre à exécution.
« - Très bien, nous répondait-on ; tout cela serait excellent, si seulement les paysans pouvaient s’entendre entre eux !
Eh bien, travaillons à ce qu’ils puissent s’entendre !
Propageons nos idées, semons à pleines mains des écrits qui les
exposent, travaillons à établir les liens qui manquent encore entre les
villages et, le jour de la Révolution venu, sachons combattre avec eux,
pour eux !
Ce jour est beaucoup plus proche qu’on ne le pense généralement.
[1] Ecrit en 1880.
[2] Voyez les chiffres donnés par le Times du 15 octobre 1880.
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