KNABB (Ken) - La joie de la r�volution - Chapitre 4

Date : lundi 17 avril 2006 @ 18:18:56 :: Sujet : Situationisme



LA JOIE DE LA R�VOLUTION

Chapitre 4: Renaissance

Les utopistes n�envisagent pas la diversit� post-r�volutionnaire
D�centralisation et coordination
Quelques garanties contre les abus
Consensus, d�cision majoritaire et hi�rarchies in�vitables
L��limination des racines de la guerre et du crime
L�abolition de l�argent
L�absurdit� de la plupart des emplois actuels
La transformation du travail en jeu
Les objections des technophobes
Questions �cologiques
L��panouissement de communaut�s libres
Des probl�mes plus int�ressants



4. Renaissance


�On objectera certainement que le projet qui est pr�sent� dans ces pages est tout � fait impraticable, et va � l�encontre de la nature humaine. C�est parfaitement vrai. Il est impraticable et il va � l�encontre de la nature humaine. C�est bien pourquoi il m�rite d��tre mis en oeuvre, et c�est bien pourquoi on le propose. Car qu�est-ce qu�un projet praticable? Un projet praticable est soit un projet d�j� r�alis�, soit un projet qui pourrait �tre r�alis� dans les conditions existantes. Mais ce sont pr�cis�ment ces conditions existantes qu�on trouve inadmissibles; de sorte que tout projet compatible avec ces conditions est mauvais et stupide. Ces conditions dispara�tront et la nature humaine changera. La seule chose qu�on sache vraiment sur la nature humaine, c�est qu�elle se transforme. Le changement est le seul pr�dicat qu�on puisse lui affecter. Les syst�mes qui �chouent sont ceux qui reposent sur la permanence de la nature humaine, au lieu de parier sur son d�veloppement et sur son progr�s.�

�Oscar Wilde, L��me humaine sous le socialisme

Les utopistes n�envisagent pas la diversit� post-r�volutionnaire

Marx consid�rait qu�il �tait pr�somptueux d�essayer de pr�dire comment les gens vivraient dans une soci�t� lib�r�e. �De toutes fa�ons, ce sera l�affaire de ces gens-l�, dans la soci�t� communiste, de savoir si, quand, comment ils le feront et quels moyens ils emploieront dans ce but. Je ne me consid�re pas comme comp�tent pour leur faire des propositions ou pour leur donner des conseils l�-dessus. Ces gens-l� seront bien aussi intelligents que nous� (lettre � Kautsky, 1 f�vrier 1881). Son humilit� sous ce rapport fait raison des accusations de ceux qui le qualifient d�arrogant et d�autoritaire mais qui n�h�sitent pourtant pas � projeter leurs propres fantasmes en d�clamant de mani�re p�remptoire sur ce qu�une telle soci�t� peut ou ne peut pas �tre.

Toutefois, il faut reconna�tre que si Marx avait �t� un peu plus explicite sur ses pr�vision, il aurait �t� d�autant plus difficile pour les bureaucrates staliniens de pr�tendre avoir r�alis� ses id�es. Il n�est ni possible ni n�cessaire de planifier dans le d�tail la soci�t� lib�r�e, mais les gens doivent au moins se faire une id�e de sa nature et de sa faisabilit�, car l�opinion selon laquelle il n�y a pas d�alternative pratique au syst�me actuel contribue � renforcer la r�signation ambiante.

Les sp�culations utopiques peuvent nous aider � remettre en cause le statu quo, nous obliger � pr�ciser ce que nous voulons vraiment et ce qui est r�ellement possible. Ce qui les rend �utopiques� au sens p�joratif qu�ont employ� Marx et Engels, c�est qu�elles ne prennent pas en consid�ration les conditions pr�sentes. Il est rare qu�on y trouve des indications s�rieuses sur la mani�re de parvenir � cette utopie en partant de la situation d�aujourd�hui. Ne tenant aucun compte des capacit�s de r�pression et de r�cup�ration du syst�me, les auteurs utopistes n�envisagent g�n�ralement qu�une accumulation de changements mineurs, imaginant que la multiplication des communaut�s utopiques ou la propagation des id�es utopistes va entra�ner de plus en plus de monde et aboutir rapidement � l�effondrement du syst�me.

J�esp�re que ce texte a donn� une id�e plus r�aliste du processus qui peut engendrer une nouvelle soci�t�. Quoi qu�il en soit, je vais maintenant faire un saut dans l�avenir et faire moi aussi quelques sp�culations.

Pour simplifier, admettons qu�une r�volution victorieuse se soit propag�e partout dans le monde sans provoquer trop de destructions parmi les infrastructures essentielles, que nous n�ayons plus besoin de prendre en consid�ration les probl�mes de guerres civiles, les menaces d�interventions ext�rieures, les confusions suscit�es par la d�sinformation ou les retards caus�s par les reconstructions d�urgence, et examinons quelques-unes des questions qui se pr�senteraient probablement alors dans une soci�t� fondamentalement transform�e.

Bien que j�emploie souvent le futur au lieu du conditionnel pour la clart� de l�expos�, les perspectives que je pr�sente dans ce texte ne sont que des possibilit�s � envisager, et non des prescriptions ou des pr�dictions. Si jamais une telle r�volution se produit, quelques ann�es d�exp�rimentation populaire changeront tant de variables que m�me les conjectures les plus hardies sembleront ridiculement timor�es. Nous pouvons au mieux essayer d�envisager les probl�mes qui se poseront � nous tout au d�but, et quelques-unes des tendances principales qui se manifesteront dans les d�veloppements ult�rieurs. Mais plus nous aurons explor� d�hypoth�ses, mieux nous serons pr�par�s pour faire face aux nouvelles �ventualit�s et moins nous risquerons de retourner inconsciemment aux anciennes habitudes.

En r�alit�, le probl�me avec la plupart des utopies, ce n�est pas qu�elles sont trop extravagantes, c�est plut�t qu�elles sont trop �triqu�es, l�auteur se limitant le plus souvent � projeter ses lubies personnelles sans prendre aucunement en consid�ration la diversit� des go�ts et des possibilit�s sociales. Comme l�a remarqu� Marie-Louise Berneri dans la meilleure �tude existante sur ce sujet (Journey Through Utopia), �toutes les utopies sont, bien s�r, l�expression de pr�f�rences personnelles, mais leurs auteurs ont g�n�ralement la vanit� de supposer qu�on doit donner force de loi � leurs go�ts personnels. Si ce sont des l�ve-t�t, tous les membres de leur communaut� imaginaire devront se lever � quatre heures du matin; s�ils n�aiment pas le maquillage, son emploi sera consid�r� comme un crime; si ce sont des maris jaloux, l�adult�re sera puni de mort.�

Mais s�il y a une chose qu�on peut pr�voir avec certitude quant � la soci�t� nouvelle, c�est qu�elle sera extr�mement diversifi�e, bien au del� de ce que l�on peut imaginer aujourd�hui. Les diff�rentes communaut�s permettront l�expression de toutes sortes de go�ts � esth�tiques ou scientifiques, mystiques ou rationalistes, high-tech ou n�o-primitifs, solitaires ou communautaires, industrieux ou paresseux, spartiates ou �picuriens, traditionnels ou exp�rimentaux �, �voluant continuellement en toutes sortes de combinaisons nouvelles et impr�visibles.(1)

D�centralisation et coordination

Il y aura une forte tendance � la d�centralisation et � l�autonomie locale. Les petites communaut�s facilitent la coop�ration, la d�mocratie directe et l�exp�rimentation sociale. Si une exp�rience locale �choue, cela ne nuira qu�� un petit groupe, et d�autres pourront l�aider � s�en sortir. Si elle r�ussit, elle sera imit�e et l�am�lioration se diffusera. De plus, une soci�t� d�centralis�e est moins vuln�rable aux accidents ou au sabotage, danger probablement n�gligeable d�ailleurs, car elle aura beaucoup moins d�ennemis que la soci�t� actuelle, qui en produit en masse et en permanence.

Mais la d�centralisation peut aussi favoriser le contr�le hi�rarchique en isolant les gens les uns des autres. Et il y a certaines choses qui sont plus faciles � organiser sur une grande �chelle. Une seule grande aci�rie est plus efficace et plus �cologique que des petites fonderies dans chaque ville. Le capitalisme a eu tendance � trop centraliser dans certains domaines, o� davantage de diversit� et d�autarcie auraient �t� plus raisonnables, mais la concurrence irrationnelle qu�il a favoris�e a aussi fragment� bien des choses qu�il sera plus raisonnable de standardiser ou de centraliser. Comme l�a dit Paul Goodman dans People or Personnel (ouvrage plein d�exemples int�ressants sur les avantages et les d�savantages de la d�centralisation dans diff�rents contextes), o�, quand et � quel degr� d�centraliser sont des questions empiriques qui rel�vent de l�exp�rimentation. Tout ce qu�on peut dire, c�est que la nouvelle soci�t� d�centralisera probablement autant qu�il lui sera possible de le faire, mais sans en faire un nouveau dogme. Des petits groupes ou des communaut�s locales peuvent presque tout r�gler. Les conseils r�gionaux ou mondiaux limiteront leur intervention � des questions de grande port�e et � celles qu�il vaut mieux traiter sur une grande �chelle pour des raisons d�efficacit�, telles que la restauration �cologique, l�exploration spatiale, le r�glement des conflits, la lutte contre les �pid�mies, la coordination de la production, de la distribution, du transport et de la communication au niveau mondial, et le maintien de certaines activit�s sp�cialis�es (h�pitaux de pointe ou centres de recherches, par exemple).

On dit souvent que la d�mocratie directe fonctionnait assez bien dans l�assembl�e municipale ou la section de quartier d�autrefois, mais que l��tendue et la complexit� des soci�t�s modernes la rendent d�sormais impossible. Comment des millions de gens pourraient-ils exprimer chacun leur propre opinion sur toutes les questions?

Mais ils n�en ont pas besoin. La plupart des questions pratiques se ram�nent en d�finitive � un nombre de choix limit�, et � partir du moment o� tous les arguments ont �t� expos�s, on peut parvenir � une d�cision sans plus de c�r�monies. Les observateurs des soviets de 1905 et des conseils ouvriers hongrois de 1956 �taient frapp�s par la bri�vet� des interventions et la rapidit� des d�cisions. Ceux qui allaient droit aux faits �taient souvent �lus, tandis que ceux qui ne d�bitaient que du vent �taient hu�s pour avoir gaspill� le temps des participants.

Quelques garanties contre les abus

S�il s�agit de questions plus compliqu�es, on peut �lire des comit�s pour examiner les diff�rentes propositions et exposer aux assembl�es toutes leurs implications et toutes leurs cons�quences. D�s qu�un plan est adopt�, des comit�s plus restreints peuvent contr�ler les d�veloppements de l�affaire pour avertir les assembl�es de tout nouveau facteur significatif qui pourrait rendre une modification opportune. Pour r�gler les questions controvers�es, les gens pourront constituer des comit�s refl�tant des perspectives oppos�es (pro-technologiste et antitechnologiste, par exemple) de mani�re � faciliter la formulation de points de vue alternatifs. L� non plus, les d�l�gu�s n�imposeront aucune d�cision (sauf concernant l�organisation de leur propre travail) et seront r�vocables et soumis � rotation de fa�on � ce qu�ils fassent du bon travail et que leurs responsabilit�s ne leur montent pas � la t�te. Leur activit� sera soumise au contr�le minutieux du public et les d�cisions finales reviendront toujours aux assembl�es.

L�informatique et la t�l�communication modernes permettront � chacun de v�rifier � tout moment les donn�es et les projections avanc�es et de communiquer ses propres propositions. Malgr� ce qu�on veut nous faire croire aujourd�hui, ces technologies ne favorisent pas automatiquement la participation d�mocratique. Mais elles en ont la potentialit�, si elles sont adapt�es convenablement et mises sous contr�le populaire.(2)

Les t�l�communications rendront aussi les d�l�gu�s moins n�cessaires qu�ils ne l��taient dans les mouvements radicaux du pass�, o� ils servaient souvent de simples messagers. Un certain nombre de propositions pourront �tre diffus�es et discut�es � l�avance, et pour les questions vraiment importantes, il sera possible d�organiser un duplex entre une r�union de d�l�gu�s et les assembl�es locales, pour permettre � celles-ci de confirmer, de modifier ou de rejeter imm�diatement les d�cisions des d�l�gu�s.

Mais si les questions ne sont pas particuli�rement controvers�es, les mandats seront probablement assez libres. �tant parvenue � prendre une d�cision d�ordre g�n�ral (par exemple, �ce b�timent doit �tre am�nag� en garderie�), l�assembl�e pourra se contenter de demander des volontaires ou d��lire un comit� pour la mettre en oeuvre, sans exercer forc�ment un contr�le rigoureux.

Des puristes d�soeuvr�s imagineront tous les abus possibles. �Ah! Qui sait quelles subtiles manoeuvres �litistes ces d�l�gu�s et sp�cialistes technocratiques vont r�ussir � mettre en oeuvre!� Mais tout le monde ne peut pas veiller directement � tous les d�tails en permanence. Aucune soci�t� ne peut �viter de miser � un degr� ou � un autre sur la bonne volont� et le bon sens. En tout cas, il sera bien plus difficile de perp�trer des abus sous le r�gime de l�autogestion g�n�ralis�e que dans n�importe quelle autre forme d�organisation sociale.

Les gens qui ont �t� assez autonomes pour inaugurer une soci�t� autog�r�e seront naturellement vigilants quant au retour de la hi�rarchie. Ils veilleront sur la mani�re dont les d�l�gu�s ex�cutent leurs mandats et imposeront la rotation de ces fonctions aussi souvent que possible. Pour certaines fins ils imiteront peut-�tre les anciens Ath�niens en les d�signant par tirage au sort, de mani�re � �liminer les concours de popularit� ou les marchandages. Quand il s�agit de questions qui exigent des comp�tences techniques, ils garderont l�oeil sur les experts jusqu�� ce que les connaissances n�cessaires soient plus r�pandues ou que les techniques en question soient simplifi�es ou d�pass�es. Des observateurs sceptiques seront d�sign�s pour donner l�alarme au premier signe de fourberie. Un sp�cialiste qui donne de faux renseignements sera vite d�masqu�, et il sera discr�dit� publiquement. Le moindre soup�on d�un complot hi�rarchique ou d�une pratique exploiteuse ou monopoliste entra�nera une protestation g�n�rale et sera �limin� par l�ostracisme, la confiscation, la r�pression physique ou tout autre moyen qui s�av�rera n�cessaire.

Quand il s�agit de questions importantes, les gens peuvent mettre en place toute sorte de surveillances ou de contr�les, s�ils estiment que c�est n�cessaire. Mais dans la plupart des cas ils laisseront probablement � leurs d�l�gu�s une assez grande libert� pour exercer leur propre jugement et leur propre cr�ativit�.

L�autogestion g�n�ralis�e permet d��viter � la fois les formes hi�rarchiques de la gauche traditionnelle et les formes les plus simplistes de l�anarchisme. Elle n�est tributaire d�aucune id�ologie, pas m�me d�une id�ologie �antiautoritaire�. S�il s�av�re qu�un probl�me exige une comp�tence sp�cialis�e ou une mesure d�autorit�, les personnes int�ress�es s�en rendront bient�t compte et prendront toutes les mesures qui leur semblent convenables, sans s�inqui�ter de savoir si ces mesures auraient re�u l�approbation des dogmatistes radicaux d�aujourd�hui. S�agissant de fonctions non controvers�es, ils trouveront probablement plus commode de d�signer des sp�cialistes pour des dur�es ind�termin�es, ne les renvoyant que dans le cas fort improbable o� ils abuseraient de leur position. Dans certaines situations d�urgence, qui rendent n�cessaire la prise de d�cisions rapides (la lutte anti-incendie, par exemple), ils accorderont bien s�r temporairement aux personnes qualifi�es tout le pouvoir et l�autorit� qui seront n�cessaires.

Consensus, d�cision majoritaire et hi�rarchies in�vitables

Mais ceci restera exceptionnel. Autant que possible, la r�gle g�n�rale sera le consensus, et en cas de n�cessit� la d�cision majoritaire. Un personnage de Nouvelles de nulle part de William Morris, une des utopies les plus raisonnables, charmantes, insouciantes et r�alistes qui soit, donne l�exemple du remplacement �ventuel d�un pont de fer par un pont de pierre. On soumet la question au �Mote� (assembl�e des habitants). S�il y a un consensus net sur le principe, les gens discutent pour savoir comment s�y prendre. Mais

si quelques-uns des habitants d�sapprouvent, s�ils estiment que le m�chant pont de fer peut encore servir un peu et s�ils ne veulent pas se donner l�embarras d�en construire un autre pour le moment, on ne passe pas au vote cette fois-l�, on renvoie le d�bat officiel jusqu�� la prochaine assembl�e. Cependant, les arguments pour et contre circulent, certains d�entre eux sont imprim�s, si bien que tout le monde est au courant; et quand l�assembl�e se r�unit � nouveau, il y a une discussion en r�gle, enfin suivie d�un vote � mains lev�es. Si les deux partis se tiennent de pr�s, la question est une fois de plus ajourn�e pour plus ample discussion. Si le vote est net, on demande � la minorit� si elle consent � se rallier � l�opinion g�n�rale, ce qui souvent, que dis-je? ce qui le plus commun�ment, est le cas. Si elle refuse, la question est mise en discussion une troisi�me fois, et si alors la minorit� n�a pas augment� de fa�on appr�ciable, elle se rallie invariablement; quoique je crois bien me rappeler qu�il existe une loi � demi oubli�e, d�apr�s laquelle elle peut pousser l�affaire encore plus loin. Mais je vous l�ai dit, ce qui arrive toujours, c�est qu�elle se laisse convaincre, non pas peut-�tre de la fausset� de son opinion, mais de l�impossibilit� qu�il y a de la faire adopter par la communaut�, ni par la persuasion, ni par la force.

Ce qui simplifie �norm�ment les choses dans un tel cas, c�est que les int�r�ts �conomiques contradictoires n�existent plus. Personne n�a les moyens de suborner ou d�embobiner les gens pour qu�ils votent de telle ou telle fa�on, ni les motifs pour ce faire, parce qu�il poss�derait beaucoup d�argent, des m�dias, une compagnie de construction, ou un terrain aux alentours d�un des emplacements propos�s. En l�absence de tels int�r�ts en jeu, les gens tendront vers la coop�ration et le compromis, ne serait-ce que pour apaiser les adversaires et se rendre la vie plus facile. Certaines communaut�s adopteront des dispositions explicites pour satisfaire les minorit�s (par exemple, si, au lieu de seulement voter �contre� une proposition, 20 % expriment une �objection ardente�, elle doit �tre soutenue par 60 % pour passer). Mais il est peu probable que l�un ou l�autre des partis en pr�sence abusent de tels pouvoirs formels, de peur d��tre trait� de la m�me fa�on quand les situations sont renvers�es. En ce qui concerne les conflits inconciliables qui pourraient subsister, la solution se trouve dans la grande diversit� des cultures: si des gens qui pr�f�rent les ponts de fer se trouvent constamment mis en minorit� par des �artisanalistes� � la Morris, ils pourront toujours d�m�nager dans une communaut� voisine o� pr�valent des go�ts plus proches des leurs.

Privil�gier � tout prix la r�gle de l�unanimit� n�a de sens que si la question n�est pas urgente et s�il n�y a pas beaucoup de monde concern�. L�unanimit� est rarement possible entre un grand nombre de gens. Il est absurde, au nom de la peur d�une �ventuelle tyrannie majoritaire, de soutenir le droit d�une minorit� � entraver continuellement la majorit�; ou d�imaginer que de tels probl�mes dispara�tront si nous ��vitons toute structure�.

Comme l�a signal� un article bien connu publi� il y a un certain nombre d�ann�es (�La tyrannie de l�absence de structure�, de Jo Freeman*), il n�y a pas de groupe sans structure, il n�y a que des structures diff�rentes. Un groupe �sans structure� finit g�n�ralement par �tre domin� par une clique qui, elle, a bien une structure. Les membres inorganis�s n�ont aucun moyen de contr�ler une telle �lite, surtout quand ils se r�clament d�une id�ologie antiautoritaire qui les emp�che d�en reconna�tre l�existence.

� d�faut de reconna�tre la d�cision majoritaire comme recours alternatif dans le cas o� on ne peut parvenir � l�unanimit�, les anarchistes et les �consensistes� se r�v�lent souvent incapables de prendre des d�cisions pratiques, sauf en suivant les dirigeants de fait qui savent manoeuvrer les gens pour parvenir � l�unanimit�, ne serait-ce que par leur capacit� � supporter des r�unions interminables jusqu�� l��puisement de toute opposition. Rejetant avec une d�licatesse ostentatoire les conseils ouvriers et tout ce qui leur semble entach� d�une apparence de coercition, ils finissent habituellement par se contenter de projets consensuels qui sont bien moins radicaux.

Il est facile de stigmatiser les d�fauts des conseils ouvriers du pass�, qui, apr�s tout, n��taient que des improvisations h�tives de gens engag�s dans des luttes d�sesp�r�es. Mais si ces tentatives �ph�m�res ne sont pas des mod�les parfaits � imiter aveugl�ment, ils repr�sentent n�anmoins une avanc�e dans la bonne direction. L�article de Riesel sur les conseils (Internationale Situationniste n� 12) examine les limitations de ces vieux mouvements, et souligne � juste titre que le pouvoir des conseils doit �tre compris comme la souverainet� des assembl�es g�n�rales toutes enti�res et non pas seulement des conseils de d�l�gu�s qu�ils ont �lus. Certains groupes d�ouvriers radicaux en Espagne, voulant �viter toute ambigu�t� sur ce point, se sont qualifi�s d� �assembl�istes� plut�t que de �conseillistes�. Un des tracts du C.M.D.O. pr�cise les traits essentiels de la d�mocratie conseilliste:

- La dissolution de tout pouvoir ext�rieur;
- La d�mocratie directe et totale;
- L�unification pratique de la d�cision et de l�ex�cution;
- Le d�l�gu� r�vocable � tout instant par ses mandants;
- L�abolition de la hi�rarchie et des sp�cialisations ind�pendantes;
- La gestion et la transformation conscientes de toutes les conditions de la vie lib�r�e;
- La participation cr�ative permanente des masses;
- L�extension et la coordination internationalistes.

D�s que ces traits sont reconnus et r�alis�s, peu importe que la nouvelle forme d�organisation sociale s�appelle �anarchie�, �communalisme�, �anarchisme communiste�, �communisme conseilliste� �communisme libertaire�, �socialisme libertaire� �d�mocratie participative� ou �autogestion g�n�ralis�e�, et que ses divers composants s�appellent �conseils ouvriers�, �conseils anti-travail�, �conseils r�volutionnaires�, �assembl�es r�volutionnaires�, �assembl�es populaires�, �comit�s populaires�, �communes�, �collectifs�, �kibboutz�, �bolos�, �motes�, �groupes d�affinit� ou n�importe quoi d�autre. Le terme �autogestion g�n�ralis�e� n�est pas tr�s exaltant, mais il a l�avantage de s�appliquer � la fois au moyen et au but, et il ne souffre pas des connotations fallacieuses qui sont attach�es � des termes comme �anarchie� ou �communisme�.

De toute fa�on il faut se rappeler que l�organisation formelle � grande �chelle sera l�exception. La plupart des questions locales se r�gleront directement et sans c�r�monie. Les individus ou les petits groupes se mettront tout simplement � faire tout ce qui leur semble opportun (�adhocratie�). La d�cision majoritaire ne sera qu�un dernier ressort pour les cas, de plus en plus rares, o� il n�y aura pas d�autre solution.

Une soci�t� non-hi�rarchique ne signifie pas que, par magie, tout le monde devienne talentueux au m�me degr� ou doive participer �galement � toutes choses. Elle signifie que les hi�rarchies fond�es et renforc�es mat�riellement auront �t� abolies. Certes les diff�rences de capacit�s diminueront d�s lors que tout le monde sera encourag� � d�velopper ses propres potentialit�s. Mais ce qui importe, c�est que les diff�rences qui subsisteront ne se traduiront plus en distinctions de richesse ou de pouvoir.

Les gens pourront prendre part � une gamme d�activit�s beaucoup plus large qu�aujourd�hui, mais il ne sera pas forc�ment n�cessaire que chacun occupe � tour de r�le tous les postes. Si quelqu�un a un penchant ou un talent particulier pour une certaine t�che, les autres seront probablement contents de lui permettre de s�y livrer autant qu�il le souhaite, � moins que quelqu�un d�autre ne veuille lui aussi tenter le coup. Les �sp�cialisations ind�pendantes� (� savoir le contr�le monopoliste des informations ou des techniques essentielles) seront abolies, mais des sp�cialisations ouvertes et non dominatrices fleuriront. Les gens solliciteront toujours l�avis de personnes plus inform�es s�ils en ressentent le besoin, tout en �tant encourag�s � se livrer � leurs propres investigations s�ils se m�fient. Comme �tudiants, ils seront libres de se soumettre de leur plein gr� � un enseignant, comme apprentis � un ma�tre, comme joueurs � un entra�neur ou comme com�diens � un metteur en sc�ne, tout en restant libres de cesser la relation � tout moment. Pour certaines activit�s, comme les chorales, chacun pourra se joindre au groupe � n�importe quel moment. D�autres activit�s, comme l�interpr�tation d�un concerto classique, peuvent exiger une formation rigoureuse et une direction coh�rente, certaines personnes jouant les r�les principaux, d�autres des r�les secondaires, d�autres encore se contentant d��couter. La critique situationniste du spectacle est la critique d�une tendance excessive de la soci�t� actuelle, elle n�implique pas que tout le monde doive �tre un �participant actif� vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

La hi�rarchie s�imposera encore de mani�re in�vitable dans l��ducation des enfants, tant que ceux-ci ne sont pas capables de s�occuper de leurs propres affaires, et dans les soins donn�es aux handicap�s mentaux. Mais dans un monde plus sain et plus s�r, on pourra donner aux enfants bien plus de libert� et d�autonomie qu�aujourd�hui. En ce qui concerne l�ouverture d�esprit envers les nouvelles possibilit�s ludiques de la vie, les adultes apprendront peut-�tre autant de choses des enfants que les enfants des adultes. Ici comme ailleurs, la r�gle g�n�rale sera de laisser les gens trouver leur place: une petite fille de dix ans qui participe � un projet pourrait avoir la m�me voix au chapitre que les participants adultes, tandis qu�un adulte non-participant n�en aura aucune.

L�autogestion n�exige pas que tout le monde ait du g�nie, mais seulement que la plupart des gens ne soient pas de parfaits imb�ciles. C�est plut�t le syst�me actuel qui met en avant des exigences irr�alistes, en faisant comme si les gens qu�il imb�cillise syst�matiquement �taient capables de choisir en toute connaissance de cause entre les programmes des politiciens rivaux ou entre les pr�tentions publicitaires des marchandises rivales, ou de s�engager d�une mani�re comp�tente et responsable dans des activit�s aussi d�licates, risqu�es et lourdes de cons�quences que celle d��lever un enfant ou de conduire une voiture sur une autoroute encombr�e. Avec le d�passement de toutes les fausses questions politiques et �conomiques qui sont aujourd�hui d�lib�r�ment compliqu�es pour demeurer incompr�hensibles, la plupart des questions pratiques se r�v�leront assez simples.

Quand les gens auront pour la premi�re fois l�occasion d��tre ma�tres de leur vie, ils feront sans aucun doute beaucoup d�erreurs. Mais ils les d�couvriront et les corrigeront bien vite, parce que contrairement aux hi�rarques, ils n�auront aucun int�r�t � les dissimuler. L�autogestion ne garantit pas que les gens prendront toujours les d�cisions justes. Mais toute autre forme d�organisation sociale garantie que quelqu�un d�autre prendra les d�cisions � leur place.

L��limination des racines de la guerre et du crime

L�abolition du capitalisme �liminera les conflits d�int�r�ts qui servent actuellement � justifier l�existence de l��tat. La plupart des guerres actuelles ont en r�alit� des raisons �conomiques. M�me quand il s�agit d�antagonismes pr�tendument ethniques, religieux ou id�ologiques, une grande part des motivations r�elles provient de la concurrence �conomique, ou des frustrations psychologiques qui sont li�es en d�finitive � la r�pression politique et �conomique. Tant que r�gne la concurrence exasp�r�e, il est facile de manipuler les gens pour qu�ils retournent � leurs communaut�s traditionnelles et se disputent � propos de diff�rences culturelles qui leur sembleraient sans int�r�t s�ils vivaient dans des conditions plus favorables. La guerre g�n�re bien plus de travail, d��preuves et de risques que n�importe quelle forme d�activit� constructive, et quand les gens auront de v�ritables possibilit�s de jouir de l�existence, ils auront bien des choses plus int�ressantes � faire.

Il en va de m�me pour le crime. Si l�on met de c�t� les �crimes� sans victime, la grande majorit� d�entre eux sont li�s directement ou indirectement � l�argent et perdront donc toute signification avec l�abolition du syst�me marchand. Les communaut�s seront libres d�exp�rimenter des moyens originaux pour venir � bout des rares actions antisociales qui pourraient encore se produire.

Il y en a de toutes sortes. Les personnes int�ress�es pourraient plaider leur cause devant la communaut� locale ou devant un �jury� tir� au sort, qui s�efforcera de trouver les solutions les plus conciliatrices et les plus � m�me de permettre la r�adaptation de l�individu concern� . Une personne reconnue coupable pourrait �tre �condamn�e� � une sorte de service social � non pas � une sale besogne rendue intentionnellement d�sagr�able et humiliante sous le commandement de petits sadiques, ce qui ne produit qu�un surcro�t de col�re et de ressentiment, mais � des projets valables et stimulants (la restauration �cologique, par exemple), qui pourraient l�amener � prendre go�t � des activit�s plus saines. Il restera peut-�tre quelques psychotiques incorrigibles qu�il faudra d�tenir humainement d�une fa�on ou d�une autre, mais de tels cas deviendront de plus en plus rares, la prolif�ration actuelle de la violence �gratuite� n��tant qu�une r�action normale � l�ali�nation sociale, qui permet � ceux qui ne sont pas trait�s en personnes r�elles d�obtenir au moins l�am�re satisfaction d��tre reconnus comme de r�elles menaces. L�ostracisme exercera un effet pr�ventif simple et efficace: le voyou qui se moque de la menace de la punition, laquelle ne fait que le renforcer dans son machisme, sera dissuad� bien plus efficacement s�il sait que tout le monde se montrera froid envers lui. Dans les rares cas o� cela se r�v�lerait insuffisant, la vari�t� des cultures pourrait faire du bannissement une solution praticable: un type violent qui trouble constamment une communaut� tranquille pourrait tr�s bien s�int�grer dans une r�gion plus agit�e comme le Far West, o� il risque de s�exposer � des punitions plus s�v�res.

Ce sont seulement quelques-unes des possibilit�s. Les hommes lib�r�s trouveront sans aucun doute des solutions plus cr�atives, plus efficaces et plus humaines que celles que nous pouvons imaginer � pr�sent. Je ne pr�tends pas qu�il n�y aura aucun probl�me, mais seulement qu�il y en aura beaucoup moins que dans la soci�t� d�aujourd�hui, o� les gens qui se trouvent en bas d�une �chelle sociale absurde sont durement punis de leurs efforts rudimentaires pour s�en �chapper, tandis que ceux d�en haut pillent la plan�te en toute impunit�.

La barbarie du syst�me p�nal actuel n�est surpass�e que par sa stupidit�. Il a �t� amplement d�montr� que les punitions draconiennes n�ont en fin de compte aucun effet notable sur le taux de criminalit�, qui est directement li� aux niveaux de pauvret� et de ch�mage ainsi qu�� des facteurs moins quantifiables mais tout aussi �vidents comme le racisme, la destruction des communaut�s urbaines et l�ali�nation g�n�rale produite par le syst�me spectaculaire-marchand. Le risque de passer des ann�es en prison, qui pourrait avoir un puissant effet pr�ventif sur quelqu�un qui m�ne une vie satisfaisante, ne signifie presque rien pour ceux qui n�ont pas d�autres v�ritables choix. Il n�est pas tr�s intelligent, sous pr�texte de faire des �conomies, de casser des programmes sociaux qui sont d�j� lamentablement insuffisants, tout en remplissant les prisons avec des condamn�s � perp�tuit� dont la d�tention reviendra � presque un million de dollars chacun. Mais comme tant d�autres politiques sociales irrationnelles, cette tendance persiste parce qu�elle recoupe de puissants int�r�ts.(3)

L�abolition de l�argent

Une soci�t� lib�r�e doit abolir toute l��conomie mon�taire-marchande. Continuer � reconna�tre la valeur de l�argent reviendrait � accepter la domination de ceux qui l�avaient accumul� ou qui poss�dent le savoir-faire pour l�accumuler de nouveau apr�s une r�partition radicale. � certaines fins, et pour un certain temps, on aura encore besoin de formes alternatives de �comptes �conomiques�. Mais leur domaine de validit� sera soigneusement limit� et diminuera progressivement au fur et � mesure que l�abondance mat�rielle et le d�veloppement de la coop�ration sociale les rendront superflus.

Une soci�t� post-r�volutionnaire pourrait avoir une organisation �conomique � trois niveaux, quelque chose dans ce genre:

1) Certains biens et services de base seront librement disponibles pour tout le monde sans aucune comptabilit�.

2) D�autres seront gratuits, mais rationn�s.

3) D�autres encore, class�s �de luxe�, seront disponibles contre des �cr�dits�.

� la diff�rence de l�argent, les cr�dits ne serviront qu�� se procurer certains biens sp�cifi�s, et ne s�appliqueront pas � la propri�t� communautaire de base telle que la terre, les services publics ou les moyens de production. En plus, ils auront probablement une date de p�remption pour en limiter l�accumulation.

Une telle organisation sera assez flexible. Pendant la p�riode de transition la quantit� de choses qu�on pourra se procurer gratuitement sera probablement minime, juste ce qu�il faudra pour que chacun puisse se d�brouiller. L�acquisition de la plupart des biens exigera des cr�dits que l�on peut gagner par son travail. Mais avec le temps, le travail n�cessaire ira en s�amenuisant, de plus en plus de biens seront disponibles gratuitement � la proportion �tant toujours d�termin�e par les conseils � et tout le monde recevra p�riodiquement des cr�dits en �gale quantit�. D�autres cr�dits pourront r�mun�rer des travaux dangereux ou d�sagr�ables pour lesquels il n�y a pas assez de volontaires. Les conseils pourront �tablir des prix fixes pour certains produits de luxe, tout en laissant d�autres produits suivre l�offre et la demande. � mesure qu�un produit de luxe sera plus r�pandu, son prix baissera, jusqu�� ce qu�il devienne �ventuellement gratuit. Les biens pourront passer d�un �tat � un autre selon les conditions mat�rielles et les pr�f�rences des communaut�s.

Ce sont seulement quelques-unes des possibilit�s.(4) En exp�rimentant par eux-m�mes, les gens d�couvriront les formes ad�quates de propri�t�, d��change et de comptabilit�.

De toute fa�on, les probl�mes ��conomiques� qui subsisteront, s�il en subsiste, ne seront pas bien graves, parce que les restrictions impos�es par la raret� ne s�appliqueront qu�au secteur des produits �de luxe� non essentiels. Le libre acc�s universel � la nourriture, � l�habillement, au logement, � l��ducation, aux services publics, aux services m�dicaux, � la culture et aux moyens de transport et de communication, tout cela peut �tre r�alis� presque imm�diatement dans les r�gions industrialis�es et assez rapidement dans les r�gions moins d�velopp�es. Beaucoup de ces choses existent d�j�, et il ne s�agit que de les rendre disponibles plus largement et plus �quitablement. Ce qui manque encore pourra �tre produit facilement d�s que sera lib�r�e l��nergie sociale qui est monopolis�e aujourd�hui dans des entreprises irrationnelles.

Prenons par exemple la question du logement. Les activistes anti-guerre ont souvent relev� que l�on pourrait loger convenablement toute la population mondiale pour un co�t inf�rieur � celui des d�penses militaires mondiales de quelques semaines. Ils envisagent sans doute des habitations assez sommaires. Mais si la quantit� d��nergie gaspill�e actuellement par les gens pour gagner l�argent qui sert � enrichir les propri�taires et les sp�culateurs immobiliers �tait investie dans la construction d�habitations nouvelles, tout le monde pourrait se loger d�une fa�on vraiment tr�s convenable.

Pour commencer, la plupart des gens pourront continuer � vivre dans leurs r�sidences actuelles et se consacrer � trouver des logements pour les sans-abri. Des h�tels et des immeubles de bureaux seront occup�s. Certaines propri�t�s vraiment extravagantes seront r�quisitionn�es et transform�es en logements, parcs, jardins potagers communaux, etc. Ceux qui poss�dent des propri�t�s relativement spacieuses pourraient proposer de loger temporairement les sans-abri tout en les aidant � construire leurs propres habitations, ne serait-ce que pour d�tourner le ressentiment qui pourrait les atteindre.

L��tape suivante serait d�am�liorer et d��galiser la qualit� des logements. En cette mati�re, comme en d�autres, il ne s�agira pas de viser l�uniformit� (�tout le monde doit avoir un logement avec telles sp�cifications�), mais de miser sur l�esprit g�n�ral d��quit� qui se d�veloppera chez les gens, sachant que les probl�mes peuvent se r�gler chacun � leur tour, de mani�re flexible. Si quelqu�un pense qu�il n�a pas re�u sa juste part, il pourra faire appel � la communaut�, laquelle se mettra probablement en quatre pour le satisfaire si son grief n�est pas compl�tement extravagant. Il faudra trouver des compromis quant aux questions concernant le droit de vivre, et pour combien de temps, dans les r�gions les plus attrayantes, qui pourraient se r�partir par tirage au sort ou �tre lou�es aux plus offrants par des ench�res de cr�dits. Ces probl�mes ne seront peut-�tre pas r�solus � la satisfaction compl�te de tous, mais ils seront certainement r�gl�s bien plus �quitablement que dans un syst�me o� l�accumulation de morceaux de papier magiques permet � une personne de r�clamer le �droit de propri�t� d�une centaine de b�timents pendant que d�autres doivent vivre dans la rue.

Une fois satisfaits les besoins fondamentaux, la perspective quantitative du temps de travail fera place � une perspective qualitativement nouvelle de cr�ativit� libre. Quelques amis pourront travailler avec bonheur � la construction de leur propre maison, m�me s�il leur faut une ann�e pour accomplir ce qu�une �quipe professionnelle aurait pu faire plus efficacement en un mois. Bien plus de jeu, d�imagination et d�amour entreront dans tels projets, et les logements qui en r�sulteront seront bien plus charmants, plus bigarr�s et plus personnels que ce qui passe aujourd�hui pour �convenable�. Ferdinand Cheval, facteur rural fran�ais du XIXe si�cle, a consacr� tout son temps libre pendant plusieurs d�cennies � la construction de son �palais id�al�. Les gens comme Cheval sont habituellement qualifi�s d�excentriques, mais ils ne sont exceptionnels que par le fait qu�ils continuent � exercer la cr�ativit� inn�e que nous avons tous, mais que nous sommes g�n�ralement persuad�s de refouler � l�issue de la premi�re enfance. Une soci�t� lib�r�e verrait se multiplier les travaux de ce genre, les projets d�cid�s librement, qui seront si attrayants que les gens ne penseront pas plus � compter leur �temps de travail� qu�ils ne pensent aujourd�hui � compter les caresses amoureuses ou � essayer d��conomiser sur la dur�e d�une danse.

L�absurdit� de la plupart des emplois actuels

Il y a cinquante ans, Paul Goodman a estim� que moins de dix pour cent du travail qu�on effectuait alors suffirait � satisfaire les besoins humains fondamentaux. Quel que soit le chiffre exact (il serait encore plus bas maintenant, bien qu�il d�pende �videmment de ce qui est consid�r� comme besoin fondamental ou raisonnable), il est �vident que la plus grande part du travail actuel est absurde et inutile. Avec l�abolition du syst�me marchand, des centaines de millions de gens qui sont aujourd�hui occup�s � la production de marchandises superflues, ou � leur publicit�, � leur emballage, � leur transport, � leur vente, � leur protection (vendeurs, commis, contrema�tres, administrateurs, banquiers, agents de change, propri�taires, chefs syndicalistes, politiciens, policiers, avocats, juges, ge�liers, gardes, soldats, �conomistes, publicitaires, fabricants d�armes, douaniers, percepteurs, agents d�assurances, conseillers financiers, ainsi que leurs nombreux subordonn�s) seront tous lib�r�s pour partager les quelques t�ches r�ellement n�cessaires.

Ajoutez les ch�meurs qui, selon un rapport r�cent de l�O.N.U., constituent plus que 30 % de la population mondiale. Si ce chiffre semble important, c�est qu�il comprend sans doute les prisonniers, les r�fugi�s et bien d�autres gens qui ne sont pas ordinairement compt�s dans les statistiques officielles du ch�mage parce qu�ils ont renonc� � chercher du travail, comme ceux que l�alcoolisme ou les drogues ont rendus incapables de travailler, ou qui sont tellement �coeur�s par l��ventail des emplois possibles qu�ils consacrent toute leur �nergie � esquiver le travail en recourant au crime ou � des exp�dients.

Ajoutez les millions de gens �g�s qui aimeraient bien s�engager dans des activit�s dignes d�int�r�t, mais qui sont aujourd�hui rel�gu�s dans une retraite passive et ennuyeuse. Et les jeunes, voire m�me les enfants, qui seraient stimul�s par des projets utiles et �ducatifs s�ils n��taient pas enferm�s dans des mauvaises �coles con�ues pour leur inculquer une ob�issance passive.

Enfin, il convient de prendre en compte le grand gaspillage qui se produit en toutes circonstances, y compris � l�occasion de la r�alisation de travaux indiscutablement n�cessaires. Les m�decins et les infirmi�res, par exemple, consacrent une grande partie de leur temps (en plus de celui qui est pass� � remplir les formulaires d�assurances, � envoyer les factures aux clients, etc.) � essayer sans grand succ�s de neutraliser toutes sortes de probl�mes d�origine sociale tels que les accidents du travail ou de la circulation, les indispositions psychologiques, les maladies caus�es par le stress, la pollution, la sous-alimentation ou les conditions insalubres, sans parler des guerres et des �pid�mies qui les suivent souvent � probl�mes qui dispara�tront en grande partie dans une soci�t� lib�r�e, laissant les travailleurs m�dicaux libres de se concentrer sur la m�decine pr�ventive.

Il faut prendre aussi en consid�ration la grande quantit� de travail gaspill� intentionnellement: l�occultation de m�thodes qui pourraient all�ger la t�che parce qu�elles risquent en m�me temps de supprimer des emplois; le coulage des cadences, le sabotage des machines comme moyens de pression sur les patrons, ou simplement comme expression de rage ou frustration. Sans oublier les absurdit�s r�v�l�es par la �loi de Parkinson�, selon laquelle toute t�che finit par occuper tout le temps disponible, et par le �principe de Peter�, selon lequel chaque employ� tend � s��lever jusqu�� son niveau d�incomp�tence, et d�autres tendances semblables, dont C. Northcote Parkinson et Laurence Peter se sont moqu�s avec tant d�esprit.

Il faut enfin prendre en compte le gaspillage de travail, qui dispara�tra quand les produits seront faits pour durer et non comme maintenant pour se d�t�riorer ou se d�moder rapidement afin que les gens soient contraints continuellement d�en acheter de nouveaux. Apr�s une br�ve p�riode de production intensive pour fournir � tout le monde des biens durables de haute qualit�, la plupart des industries pourront �tre ramen�es � des niveaux d�activit� tr�s modestes, juste ce qu�il faut pour pouvoir renouveler ces biens et les am�liorer de temps en temps lorsqu�on aura d�velopp�e une innovation vraiment utile.

Une fois pris en consid�ration tous ces facteurs, il n�est pas difficile de se rendre compte que dans une soci�t� organis�e raisonnablement, la quantit� de travail n�cessaire pourrait se r�duire � un ou deux jours par semaine.

La transformation du travail en jeu

Mais une r�duction quantitative aussi radicale conduira � un changement qualitatif. Comme l�avait d�couvert Tom Sawyer**, quand elle n�est pas impos�e, m�me la t�che la plus banale peut para�tre originale et fascinante: le probl�me n�est plus comment trouver des gens pour la r�aliser, mais comment donner satisfaction � tous les volontaires. Il serait peu r�aliste de s�attendre � ce que les gens travaillent � plein temps pour r�aliser des t�ches d�sagr�ables et d�nu�es de sens sans y �tre contraints par la surveillance ou par des raisons �conomiques. Mais la situation sera bien diff�rente quand il ne s�agira que de consacrer de son propre gr� dix ou quinze heures par semaine � des t�ches utiles, vari�es, auto-organis�es.

De plus, une fois qu�ils se seront engag�s dans des projets qui les passionneront, la plupart des gens ne voudront pas se limiter � ce minimum. Cela r�duira les t�ches n�cessaires � un niveau encore plus bas pour ceux qui pourraient manquer d�un tel enthousiasme.

Pas besoin d�ergoter sur le terme travail. Le travail salari� doit �tre aboli. Le travail librement choisi peut �tre tout aussi amusant que n�importe quelle autre forme de jeu. Le travail actuel produit g�n�ralement des r�sultats pratiques, mais pas ceux que nous aurions choisis, tandis que le temps libre, dans une grande mesure, se borne � des activit�s futiles. Avec l�abolition du salariat, le travail deviendra plus ludique, et le jeu plus actif et plus cr�atif. Quand les gens ne seront plus abrutis par leur travail, ils n�auront plus besoin de distractions passives et idiotes pour s�en remettre.

Je ne veux pas dire que trouver du plaisir � des divertissements insignifiants soit quelque chose de mal. Mais une grande partie de l�attrait de ces divertissements provient du manque d�activit�s plus satisfaisantes. Quelqu�un dont la vie manque de v�ritable aventure peut trouver un peu d�exotisme en collectionnant des objets d�autres �poques et d�autres lieux. Quelqu�un dont le travail est abstrait et fragment� peut se donner beaucoup de peine pour produire effectivement un objet concret et complet, m�me si ce n�est rien d�autre qu�un bateau dans une bouteille. Ces hobbies, parmi d�autres, r�v�lent la persistance des �lans cr�ateurs qui s��panouiront r�ellement quand on leur donnera libre cours sur une plus large �chelle. Imaginez combien les gens qui aiment bricoler ou cultiver leur jardin se passionneront pour la recr�ation de tout leur environnement, et comment les milliers d�amateurs des chemins de fer sauteront sur l�occasion de reconstruire et de faire marcher des mod�les am�lior�s de r�seaux ferr�s, devenus un des principaux moyens de r�duire la circulation routi�re.

Il est normal que des gens qui sont en butte � des soup�ons permanents et � des r�glements coercitifs essayent de travailler le moins possible. Mais une situation de libert� et de confiance mutuelle g�n�re inversement une tendance � mettre sa fiert� dans la meilleure ex�cution possible de son travail. Dans la nouvelle soci�t�, bien que certains travaux seront plus appr�ci�s que d�autres, les rares t�ches vraiment difficiles ou d�sagr�ables attireront probablement des volontaires plus qu�il n�en faut, qu�ils soient motiv�s par le sens des responsabilit�s, par le frisson du d�fi ou le besoin de reconnaissance. M�me � pr�sent, bien des gens sont heureux de contribuer � des projets louables, s�ils en ont le temps. Ils seront bien plus nombreux � le faire quand ils n�auront plus � se soucier de leur survie et de la survie de leur famille. Au pire, les rares t�ches qui resteront compl�tement impopulaires seront ex�cut�es par roulements et tir�es au sort jusqu�au jour o� elles pourront �tre automatis�es. On pourrait aussi imaginer un syst�me d�ench�res qui permettrait de savoir qui serait dispos� � les r�aliser, disons, pendant cinq heures par semaine � la place d�un travail ordinaire de dix ou quinze heures, ou contre quelques cr�dits suppl�mentaires.

Les types qui refusent de coop�rer seront probablement si rares que le reste de la population pourra les laisser tranquilles plut�t que de prendre la peine de les contraindre � fournir leur petite quote-part de travail. � un certain niveau d�abondance, il est plus simple d�ignorer les quelques abus qui pourraient se produire plut�t que d�enr�ler une arm�e de contr�leurs, comptables, inspecteurs, d�lateurs, indicateurs, gardes, gendarmes, etc. pour fourrer leur nez partout, contr�ler tous les d�tails et punir les infractions. Il n�est pas r�aliste d�esp�rer que tout le monde soit g�n�reux et coop�ratif quand il n�y a pas grand-chose � distribuer, mais un surplus mat�riel important cr�era une grande �marge d�abus�, de sorte que cela n�aura pas d�importance si quelques personnes ne fournissent pas leur quote-part, ou si elles prennent un peu plus que ce qui leur revient.

L�abolition de l�argent emp�chera d�en prendre beaucoup plus. La plupart des appr�hensions quant � la faisabilit� d�une soci�t� lib�r�e proviennent de la croyance enracin�e que l�argent, et donc l��tat qui le garantit, existeront toujours. Cette combinaison mon�taire-�tatique cr�e des possibilit�s illimit�es d�abus (par exemple des l�gislateurs stipendi�s introduisant subrepticement des points faibles dans les lois fiscales, etc.). D�s qu�elle sera abolie, les mobiles et les moyens de tels abus dispara�tront. La qualit� abstraite des rapports marchands permet � une personne d�accumuler anonymement beaucoup de richesses en privant indirectement des milliers d�autres des choses essentielles � la vie. Mais avec l�abolition de l�argent, toute tentative d�accaparement des biens sera trop visible pour �tre possible sur une grande �chelle.

Parmi toutes les formes d��change qui pourront exister dans la nouvelle soci�t�, la plus simple et probablement la plus courante sera le don. L�abondance g�n�rale rendra facile d��tre g�n�reux. Le don est r�jouissant, et il �vite l�ennui d�avoir � faire des comptes. Le seul calcul qui subsistera sera celui qui est li� � une saine �mulation mutuelle. �La communaut� voisine a donn� telle chose � une r�gion moins bien dot�e; nous devrions pouvoir en faire autant.� �Ils ont organis� une f�te formidable, essayons de faire encore mieux.� Un peu de rivalit� amicale, pour savoir qui peut inventer la recette la plus d�licieuse, cultiver un l�gume de meilleure qualit�, r�soudre un probl�me social, inventer un nouveau jeu, profitera � tout le monde, m�me aux perdants.

Une soci�t� lib�r�e fonctionnera probablement � peu pr�s comme une f�te potluck, o� tout le monde apporte un plat. La plupart des gens aiment pr�parer un plat en sachant qu�il sera appr�ci�. De sorte que m�me si quelques personnes n�apportent rien, il y a quand m�me assez pour tous. Il n�est pas n�cessaire que tout le monde contribue pour une part exactement �gale, parce que les t�ches sont si minimes et partag�es entre un si grand nombre de gens que personne n�est surcharg� de travail. Comme chacun peut juger la participation de tous les autres, il n�y a pas besoin de contr�le ou de p�nalit�s pour sanctionner le refus de coop�ration. Le seul aspect �coercitif�, c�est l�approbation ou la d�sapprobation des autres participants. L�approbation encourage les contributions, et les �go�stes se rendent compte qu�on commence � les regarder d�un sale oeil et qu�on finira peut-�tre par ne plus les inviter s�ils n�gligent constamment de contribuer. L�organisation n�est n�cessaire que quand il y a un probl�me. S�il y a souvent trop de desserts et trop peu d�entr�es, le groupe pourra d�cider qui doit apporter quoi. Si quelques personnes g�n�reuses finissent par prendre une trop grande part au nettoyage, une douce pouss�e suffira pour d�cider les autres � proposer leurs services. Ou bien on met au point un roulement syst�matique.

Aujourd�hui, bien s�r, une telle coop�ration spontan�e est l�exception, et elle ne se rencontre pratiquement que l� o� les liens communautaires traditionnels ont subsist�, ou parmi des petits groupes de pairs dans les r�gions o� les conditions ne sont pas trop dures. Dans le monde o� les loups se mangent entre eux, il est normal que les gens ne se pr�occupent que de leur propre int�r�t et se m�fient d�autrui. � moins que le spectacle ne les sollicite par quelque �histoire � dimension humaine� sentimentale, ils ne s�int�ressent g�n�ralement que tr�s peu � ceux qui sont en dehors de leur cercle imm�diat. Pleins de frustrations et de ressentiments, ils peuvent m�me �prouver un plaisir m�chant � g�ter les plaisirs des autres.

N�anmoins, malgr� tout ce qui d�courage leur humanit�, la plupart des gens aiment sentir qu�il font des choses dignes, si on leur en donne la possibilit�, et �tre reconnus pour les avoir fait. Voyez avec quel empressement ils sautent sur la moindre occasion de vivre un moment de reconnaissance mutuelle, ne serait-ce qu�en ouvrant la porte � quelqu�un ou en �changeant quelques remarques banales. Si une inondation, un tremblement de terre ou une autre catastrophe survient, il arrive que m�me les personnes les plus �go�stes et les plus cyniques se mettent � aider les autres sans compter, travaillant sans rel�che pour sauver les gens, livrer de la nourriture, fournir les premiers secours, sans autre r�mun�ration que la reconnaissance d�autrui. Voil� pourquoi les gens �voquent les guerres et les d�sastres naturels avec une nostalgie qui peut sembler surprenante. Tout comme la r�volution, de tels �v�nements enfoncent les s�parations sociales ordinaires, fournissent � tout le monde des occasions de faire des choses qui importent vraiment, et g�n�rent un vif sentiment de communaut�, ne serait-ce qu�en rassemblant des gens contre un ennemi commun. Dans une soci�t� lib�r�e, ces tendances sociables pourront fleurir sans ces pr�textes extr�mes.

Les objections des technophobes

L�automation aboutit le plus souvent aujourd�hui � jeter une partie des travailleurs au ch�mage, tout en contribuant � aggraver la condition de ceux qui travaillent encore. Si on gagne r�ellement du temps libre gr�ce � des inventions qui �all�gent le travail�, on le consacre g�n�ralement � une consommation passive tout aussi ali�n�e. Mais dans un monde lib�r�, les ordinateurs et les autres technologies modernes pourront �tre utilis�s pour �liminer les t�ches dangereuses et ennuyeuses, permettant � chacun de se consacrer � des activit�s plus int�ressantes.

N�gligeant de telles possibilit�s, et d�go�t�s du mauvais emploi actuel de beaucoup de technologies, certains en sont venus � croire que c�est �la technologie� en tant que telle qui est le probl�me principal. Ils pr�nent donc un retour � un style de vie plus simple et d�battent sur le degr� de simplicit� qui convient. � mesure qu�on d�couvre des d�fauts dans chaque �poque, la ligne de d�marcation est pouss�e toujours plus loin dans le pass�. Tenant la r�volution industrielle pour l�origine principale du mal, certains se livrent � des pan�gyriques de l�artisanat qui sont publi�s par micro�dition. D�autres, consid�rant l�invention de l�agriculture comme le p�ch� originel, estiment que nous devrions retourner � une soci�t� de cueilleurs-chasseurs; mais ils ne sont pas compl�tement au clair sur le traitement � r�server � la population actuelle, laquelle ne pourrait subsister dans une telle �conomie. D�autres, pour ne pas �tre en reste, avancent des arguments �loquents qui d�montrent que le d�veloppement du langage et de la pens�e rationnelle est la v�ritable source de nos probl�mes. D�autres encore pr�tendent que l�esp�ce humaine est incorrigiblement mauvaise et qu�elle devrait s�an�antir altruistement pour sauver le reste de l��cosyst�me.

Ces fantaisies comportent tant de contradictions grossi�res qu�il n�est pas vraiment n�cessaire de les r�futer dans le d�tail. Leur rapport avec les v�ritables soci�t�s du pass� est douteux, et elles n�ont pratiquement rien � voir avec les possibilit�s d�aujourd�hui. M�me en admettant que la vie ait �t� meilleure � telle ou telle �poque ant�rieure, c�est � partir de notre situation actuelle qu�il faut raisonner. La technologie moderne est tellement m�l�e � tous les aspects de notre vie qu�il n�est pas possible de la supprimer brusquement sans produire un chaos mondial an�antissant des milliards de gens. Les post-r�volutionnaires d�cideront sans doute de r�duire la population humaine et de supprimer certaines industries, mais cela ne pourra se faire du jour au lendemain. Il faut penser s�rieusement � la mani�re dont nous aborderons tous les probl�mes pratiques qui se poseront dans l�intervalle.

Le jour o� nous nous trouverons confront�s pratiquement � de telles questions, je doute que les technophobes voudront r�ellement �liminer les fauteuils roulants motoris�s; ou d�brancher les m�canismes ing�nieux comme celui qui permet au physicien Stephen Hawking de communiquer malgr� sa paralysie totale; ou laisser mourir en couches une femme qui pourrait �tre sauv�e par la technologie m�dicale; ou accepter la r�apparition des maladies qui autrefois tuaient ou estropiaient r�guli�rement un fort pourcentage de la population; ou se r�signer � ne jamais aller rendre visite aux habitants d�autres r�gions du monde � moins qu�on puisse y aller � pied, et � ne jamais communiquer avec ces gens-l�; ou rester l� sans rien faire alors que des hommes meurent de famines qui pourraient �tre jugul�es par le transport de vivres d�un continent � l�autre.

Le probl�me c�est qu�en attendant, cette id�ologie de plus en plus � la mode d�tourne l�attention des probl�mes r�els et des possibilit�s existantes. Un dualisme manich�en (la nature est le Bien, la technologie est le Mal) permet de ne tenir aucun compte des processus historiques et dialectiques compliqu�s. Il est tellement plus facile de rejeter la responsabilit� de tous les maux sur un diable quelconque ou sur l�existence d�un p�ch� originel. Ce qui a commenc� comme une remise en question l�gitime de la confiance excessive dans la science et dans la technologie finit par se transformer en une foi d�sesp�r�e et encore moins justifi�e dans le retour d�un paradis primitif, pour n�aboutir finalement qu�� une condamnation abstraite et apocalyptique du syst�me actuel.(5)

Les technophiles et les technophobes s�accordent pour traiter la technologie isol�ment des autres facteurs sociaux, ne divergeant que dans leurs






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