
KNABB (Ken) - La joie de la r�volution - Chapitre 3
Date : lundi 17 avril 2006 @ 18:15:21 :: Sujet : Situationisme
LA JOIE DE LA R�VOLUTION
Chapitre 3: Moments de v�rit�
Les causes des br�ches sociales
Les bouleversements de l�apr�s-guerre
L�effervescence des situations radicales
L�auto-organisation populaire
Les situationnistes en Mai 1968
L�ouvri�risme est d�pass�, mais la position des ouvriers est toujours centrale
Gr�ves sauvages et sur le tas
Gr�ves de consommateurs
Ce qui aurait pu arriver en Mai 1968
Les m�thodes de la confusion et de la r�cup�ration
Le terrorisme renforce l��tat
La lutte finale
L�internationalisme
3. Moments de v�rit�
�D�s que, r�v�lant sa trame, la couverture mystique cesse d�envelopper les rapports d�exploitation et la violence qui est l�expression de leur mouvement, la lutte contre l�ali�nation se d�voile et se d�finit l�espace d�un �clair, l�espace d�une rupture, comme un corps � corps impitoyable avec le pouvoir mis � nu, d�couvert dans sa force brutale et sa faiblesse (...) moment sublime o� la complexit� du monde devient tangible, cristalline, � port�e de tous.�
�Raoul Vaneigem, �Banalit�s de base� (I.S. n� 7)
Il est difficile d��noncer des g�n�ralit�s concernant les causes imm�diates des br�ches radicales. Il y a toujours eu assez de bonnes raisons pour se r�volter. T�t ou tard des failles apparaissent et quelque chose doit l�cher. Mais pourquoi � tel moment plut�t qu�� tel autre? Les r�voltes se sont souvent produites lors de p�riodes de progr�s social, alors que des conditions bien plus mauvaises avaient �t� endur�es avec r�signation. Si certaines r�voltes ont �t� provoqu�es par le d�sespoir, d�autres ont �t� d�clench�es par des incidents relativement insignifiants. Le mal endur� patiemment parce qu�on le consid�rait comme in�vitable, peut se r�v�ler insupportable d�s qu�on con�oit l�id�e de s�y soustraire. La mesquinerie d�une mesure r�pressive ou la sottise d�une b�vue bureaucratique d�voile l�absurdit� du syst�me beaucoup mieux qu�une accumulation incessante de contraintes oppressives.
Le pouvoir du syst�me est bas� sur le fait que les gens croient impossible de s�y opposer. En temps normal cette croyance est bien fond�e (celui qui transgresse les r�gles est vite puni). Mais l�illusion s��croule d�s que, pour une raison ou une autre, un assez grand nombre de gens commencent � ne plus respecter les r�gles, et qu�ils sont assez nombreux pour pouvoir le faire en toute impunit�. Ce que l�on a cru naturel et in�vitable se r�v�le arbitraire et absurde. �Quand personne n�ob�it, personne ne commande.�
La difficult�, c�est de parvenir � ce stade. Si les gens sont peu nombreux � d�sob�ir, il est facile de les isoler et de les r�primer. On fantasme souvent sur les choses merveilleuses qui seraient possibles �si seulement tout le monde se mettait d�accord pour faire telle ou telle chose au m�me moment�. Malheureusement, dans la plupart des cas, les mouvements sociaux ne se produisent pas ainsi. Un homme arm� d�un pistolet � six coups peut tenir � distance cent personnes d�sarm�es parce que chacun sait que les six premiers assaillants seront tu�s.
Bien s�r, il arrive que la fureur des gens soit telle qu�ils passent quand m�me � l�attaque en d�pit du danger. Et il se peut que cette r�solution les sauve, en convaincant ceux qui sont au pouvoir qu�il est plus sage de se rendre sans combattre que de p�rir �cras�s par la haine que la r�pression aura engendr�e. Mais plut�t que de se livrer � des actes d�sesp�r�s, il est �videmment pr�f�rable de chercher des formes de lutte qui r�duisent le risque au minimum, au moins jusqu�� ce que le mouvement ait pris suffisamment d�ampleur pour que la r�pression ne soit plus possible.
Les gens qui vivent sous des r�gimes particuli�rement r�pressifs commencent naturellement par tirer profit de n�importe quel point de ralliement existant. En 1978 en Iran, les mosqu�es �taient le seul lieu o� les gens pouvaient critiquer le r�gime du chah avec une certaine impunit�. Par la suite, les manifestations �normes convoqu�es tous les 40 jours par Khomeiny ont apport� la s�curit� du nombre. Khomeiny est devenu ainsi une figure de proue de l�opposition, reconnue par tout le monde, m�me par ceux qui n��taient pas ses partisans. Mais tol�rer un chef, quel qu�il soit, m�me en tant que symbole, ne peut �tre qu�une mesure temporaire qui doit �tre abandonn�e aussit�t que des actions plus autonomes deviennent possibles, comme l�ont fait d�s l�automne 1978 les ouvriers du p�trole qui se sont estim�s assez forts pour se mettre en gr�ve � des dates diff�rentes de celles d�cid�es par Khomeiny.
L��glise catholique a jou� un r�le tout aussi ambigu dans la Pologne stalinienne: l��tat s�est servi de l��glise pour contr�ler le peuple, mais le peuple s�en est servi pour d�jouer les manoeuvres de l��tat.
Une orthodoxie fanatique est parfois le premier pas vers une affirmation plus radicale. Les int�gristes islamiques ont beau �tre tr�s r�actionnaires, en prenant l�habitude de prendre en main les �v�nements, ils compliquent tout retour � �l�ordre�. Ils pourraient m�me devenir v�ritablement radicaux s�ils perdaient leurs illusions, comme c�est arriv� pour quelques gardes rouges pendant la �r�volution culturelle� chinoise. Alors que celle-ci n��tait � l�origine qu�un stratag�me de Mao pour d�loger du pouvoir certains de ses rivaux bureaucrates, elle a conduit finalement � la r�bellion incontr�l�e de millions de jeunes qui prirent au s�rieux sa rh�torique antibureaucratique.(1)
Si quelqu�un proclamait: �Je suis la personne la plus grande, la plus forte, la plus noble, la plus intelligente et la plus pacifique du monde�, il serait consid�r� comme odieux, � moins qu�il ne soit pris pour un d�ment. Mais s�il dit pr�cis�ment les m�mes choses sur son pays, on le tient pour un patriote admirable. Le patriotisme est extr�mement s�ducteur parce qu�il offre une sorte de narcissisme par procuration, m�me aux plus d�munis. L�affection teint�e de nostalgie que les gens ressentent naturellement pour leur foyer et pour leur pays se transforme en culte aveugle de l��tat. Leurs peurs et leurs ressentiments sont projet�s sur les �trangers, et leurs aspirations � une communaut� authentique sur la nation, qu�ils en arrivent � percevoir de mani�re mystique comme merveilleuse par essence, malgr� tous ses d�fauts. (�Oui, il y a des probl�mes en Am�rique; mais nous nous battons pour la v�ritable Am�rique, pour tout ce qu�elle repr�sente r�ellement.�) Il est presque impossible de r�sister � cette mentalit� de troupeau mystique en cas de guerre, et elle �touffe alors pratiquement toute tendance radicale.
Le patriotisme a cependant parfois �t� un facteur d�clencheur de luttes radicales. En 1956 en Hongrie, par exemple. Et m�me les guerres ont parfois abouti, par contrecoup, � des r�voltes. Il arrive que ceux qui ont support� la plus grande partie du fardeau militaire, au nom de la soi-disant libert� et de la soi-disant d�mocratie, r�clament leur d� une fois qu�ils sont revenus chez eux. Ayant particip� � une lutte historique et ayant pris l�habitude d�affronter les obstacles en les d�truisant, ils inclinent sans doute dans une moindre mesure � consid�rer le statu quo comme �ternel.
Les dislocations et les d�sillusions occasionn�es par la Premi�re Guerre mondiale ont abouti � des soul�vements partout en Europe. Si la deuxi�me guerre n�a pas produit les m�mes r�sultats, c�est parce que la radicalit� authentique a �t� d�truite dans l�intervalle par le stalinisme, le fascisme et le r�formisme, parce que les justifications de la guerre donn�es par les vainqueurs, quoique mensong�res, �taient plus plausibles que d�habitude, les ennemis vaincus �tant plus faciles � diaboliser que les fois pr�c�dentes, et parce que les vainqueurs ont pris soin de r�gler par avance le r�tablissement de l�ordre pour l�apr�s-guerre, l�Europe orientale �tant livr�e � Staline en �change de la docilit� des Partis �communistes� fran�ais et italien et de l�abandon du Parti grec insurg�. La commotion mondiale provoqu�e par la guerre suffit quand m�me � ouvrir la voie � une r�volution stalinienne autonome en Chine, que Staline ne voulait pas, parce qu�elle mena�ait sa domination exclusive sur le �camp socialiste�, et � donner le branle aux mouvements anticolonialistes. Ce que ne souhaitaient �videmment pas les pouvoirs colonialistes europ�ens, m�me si ceux-ci allaient finalement r�ussir � conserver les aspects les plus profitables de leur domination en optant pour le n�o-colonialisme �conomique d�j� adopt� par les �tats-Unis.
Pour �viter une vacance de pouvoir � l�issue de la guerre, et pour mieux r�primer leur propre peuple, les dirigeants finissent souvent par collaborer avec leurs soi-disant ennemis. � la fin de la guerre franco-allemande de 1870, l�arm�e prussienne victorieuse contribua � l�encerclement de la Commune de Paris, facilitant ainsi son �crasement par les Versaillais. L�arm�e de Staline, avan�ant sur Varsovie en 1944, appela les habitants � se soulever, mais resta pendant plusieurs jours aux portes de la ville pendant que les Nazis an�antissaient les �l�ments ind�pendants qui auraient pu r�sister plus tard au stalinisme, et qui s��taient ainsi d�couverts. On a vu r�cemment un sc�nario semblable � l�issue de la guerre du Golfe, quand apr�s avoir appel� le peuple irakien � se soulever contre Saddam, l�arm�e am�ricaine a massacr� syst�matiquement les conscrits irakiens qui battaient en retraite et qui auraient �t� pr�ts � se r�volter s�ils avaient pu regagner leur pays, alors qu�elle laissait toute latitude � la Garde r�publicaine, force d��lite de Saddam, pour �craser les soul�vements radicaux dans le nord et le sud de l�Irak.(2)
Dans les soci�t�s totalitaires, les griefs sont �vidents mais la r�volte est difficile. Dans les soci�t�s �d�mocratiques� les luttes sont plus faciles, mais les objectifs sont moins clairs. Contr�l�s principalement par le biais d�un conditionnement subconscient ou par des forces immenses et apparemment incompr�hensibles (�l��tat de l��conomie�), il nous est difficile d�appr�hender notre situation. On nous conduit comme un troupeau de moutons dans la direction voulue, mais en nous laissant juste assez d�espace pour quelques divagations, afin que nous gardions une illusion d�ind�pendance.
Les tendances au vandalisme ou aux affrontements violents peuvent �tre comprises comme des tentatives de rompre cette abstraction d�sesp�rante, pour se colleter avec quelque chose de concret.
De m�me que la premi�re organisation du prol�tariat classique a �t� pr�c�d�e, � la fin du XVIIIe et au d�but du XIXe si�cle, d�une �poque de gestes isol�s, �criminels�, visant � la destruction des machines de la production, qui �liminaient les gens de leur travail, on assiste en ce moment � la premi�re apparition d�une vague de vandalisme contre les machines de la consommation, qui nous �liminent tout aussi s�rement de la vie. Il est bien entendu qu�en ce moment comme alors la valeur n�est pas dans la destruction elle-m�me, mais dans l�insoumission qui sera ult�rieurement capable de se transformer en projet positif jusqu�� reconvertir les machines dans le sens d�un accroissement du pouvoir r�el des hommes. [Internationale Situationniste n� 7]
(Notez bien cette derni�re phrase. Le fait de signaler un sympt�me de crise sociale, ou m�me de le justifier en tant que r�action compr�hensible � l�oppression, n�implique pas forc�ment qu�on le recommande comme tactique.)
On pourrait �num�rer bien d�autres conditions qui peuvent d�clencher une situation radicale. Une gr�ve peut s��tendre (Russie 1905); la r�sistance populaire � une menace r�actionnaire peut d�border les cadres l�gaux (Espagne 1936); les gens peuvent profiter d�une lib�ralisation symbolique pour aller plus loin (Hongrie 1956, Tch�coslovaquie 1968); les actions exemplaires de petits groupes peuvent catalyser un mouvement de masse (les premiers sit-in pour les droits civiques aux �tats-Unis, Mai 1968); une atrocit� particuli�re peut �tre la goutte d�eau qui fait d�border le vase (Watts 1965, Los Angeles 1992); l�effondrement subit d�un r�gime peut laisser une vacance de pouvoir (Portugal 1974); une circonstance particuli�re peut rassembler un si grand nombre de gens dans un m�me endroit qu�il devient impossible de les emp�cher d�exprimer leurs griefs et leurs aspirations (Tiananmen 1976 et 1989); etc.
Mais les crises sociales comportent tant d�impond�rables qu�il est rarement possible de les pr�voir, encore moins de les provoquer. En r�gle g�n�rale, il vaut mieux poursuivre la r�alisation des projets qui nous paraissent les plus attirants, tout en restant vigilant de fa�on � reconna�tre rapidement les d�veloppements nouveaux (dangers, t�ches urgentes, occasions favorables) qui exigent la mise en oeuvre de tactiques nouvelles.
En attendant, nous pouvons passer � l�examen de quelques-unes des �tapes d�cisives qu�on rencontre g�n�ralement dans des situations radicales.
Une situation radicale est un r�veil collectif. Cela peut aller de la simple r�union de quelques dizaines de personnes dans un quartier ou un atelier � une situation v�ritablement r�volutionnaire qui en entra�ne des millions. L�important n�est pas le nombre, mais le d�bat public et la participation de tous, tendant � d�passer toute limite. L�incident qui se situe � l�origine du Free Speech Movement (FSM, Mouvement pour la libert� de parole) en 1964 en est un exemple classique et particuli�rement admirable. Des policiers �taient sur le point d�emmener un activiste pour les droits civiques qu�ils avaient arr�t� sur le campus de l�Universit� � Berkeley. Quelques �tudiants se sont assis devant la voiture de police. En quelques minutes des centaines d�autres ont suivi leur exemple, de sorte que la voiture f�t encercl�e et immobilis�e. Pendant 32 heures, on a transform� le toit de la voiture en tribune pour un d�bat g�n�ral. L�occupation de la Sorbonne en Mai 1968 a cr�� une situation encore plus radicale en attirant une grande partie de la population parisienne non-�tudiante. Puis l�occupation des usines par les ouvriers dans tout le pays a cr�� une situation r�volutionnaire.
Dans de telles situations, les gens s�ouvrent � de nouvelles perspectives, remettent en question leurs opinions, et commencent � y voir clair dans les escroqueries habituelles. Il arrive tous les jours que quelques personnes vivent des exp�riences qui les am�nent � mettre en question le sens de leur vie. Mais dans une situation radicale, presque tout le monde le fait au m�me moment. Quand la machine s�immobilise, m�mes les rouages commencent � s�interroger sur leur fonction.
Les patrons sont ridiculis�s. Les ordres ne sont pas respect�s. Les s�parations s�effondrent. Des probl�mes individuels se transforment en questions publiques, tandis que des questions publiques qui semblaient lointaines et abstraites deviennent des questions pratiques et imm�diates. L�ordre ancien est analys�, critiqu�, moqu�. Les gens apprennent plus de choses sur la soci�t� en une semaine que pendant des ann�es pass�es � �tudier les �sciences sociales� � l�universit� ou � se faire endoctriner par des campagnes � r�p�tition de �sensibilisation� progressiste. Des exp�riences qui ont �t� longtemps refoul�es refont surface.(3) Tout semble possible, et beaucoup de choses le deviennent effectivement. Les gens n�arrivent pas � croire qu�ils ont tant support� auparavant, �en ce temps-l��. M�me si l�issue finale est incertaine, ils consid�rent souvent que l�exp�rience � elle seule vaut d�j� la peine d��tre v�cue. �Pourvu qu�ils nous laissent le temps...� a dit un des graffitistes de Mai 1968, auquel deux autres ont r�pondu: �En tout cas pas de remords!� et �D�j� 10 jours de bonheur.�
Comme le travail s�arr�te, la navette fr�n�tique est remplac�e par des promenades sans but, et la consommation passive par la communication active. Des �trangers entrent en conversation anim�e dans la rue. Les d�bats ne s�arr�tent jamais, des nouveaux venus rempla�ant continuellement ceux qui partent pour se livrer � d�autres activit�s ou pour essayer de prendre un peu de sommeil, bien qu�ils soient g�n�ralement trop excit�s pour dormir longtemps. Tandis que certains succombent aux d�magogues, d�autres commencent � faire leurs propres propositions ou � prendre leurs propres initiatives. Des spectateurs sont attir�s dans le tourbillon et connaissent des transformations d�une rapidit� �tonnante. Un bel exemple observ� en Mai 1968: lors de l�occupation de l�Od�on par des foules radicales, le directeur administratif, constern�, se retira au fond de la sc�ne. Mais apr�s quelques minutes de r�flexion, il fit quelques pas en avant et s��cria: �Maintenant que vous l�avez pris, gardez-le, ne le rendez jamais, br�lez-le plut�t!�
Certes, tout le monde n�est pas gagn� tout de suite. Certains se cachent dans l�attente du reflux du mouvement, pour reprendre leurs possessions ou leurs positions, et se venger. D�autres h�sitent, tiraill�s entre l�envie et la peur du changement. Une br�che de quelques jours ne suffira peut-�tre pas pour rompre le conditionnement hi�rarchique de toute une vie. L�interruption des habitudes et des routines peut �tre lib�ratrice, mais elle peut aussi d�sorienter. Tout se passe si vite qu�il est facile de paniquer. M�me si vous avez r�ussi � garder votre calme, et m�me si �a peut para�tre �vident apr�s coup, il n�est pas facile sur le moment de saisir tous les facteurs essentiels, et de les saisir assez vite pour prendre les bonnes d�cisions. Une des principales ambitions de ce texte est d�indiquer certains sc�narios courants, pour que les gens soient pr�ts � reconna�tre les occasions qui se pr�sentent et � en profiter quand il en est encore temps.
Les situations radicales sont ces moments rares o� le changement qualitatif devient vraiment possible. Bien loin d��tre anormales, elles laissent voir � quel point nous sommes, la plupart du temps, anormalement refoul�s. � la lumi�re de celles-ci, notre vie �normale� ressemble au somnambulisme. Pourtant, parmi les nombreux livres qui ont �t� �crits sur les r�volutions, il y en a peu qui ont vraiment quelque chose � dire sur de tels moments. Ceux qui traitent des r�voltes modernes les plus radicales se limitent g�n�ralement � la seule description. S�ils �voquent parfois ce qu�on ressent � l�occasion de telles exp�riences, ils n�apportent rien quant aux tactiques � adopter. La plupart des �tudes sur les r�volutions bourgeoises ou bureaucratiques ont encore moins de pertinence. Dans ces r�volutions, o� les �masses� n�ont jou� qu�un r�le secondaire en tant que forces d�appui pour une direction ou pour une autre, on peut, dans une large mesure, analyser leur mouvements comme ceux de masses physiques, en utilisant les m�taphores famili�res du flux et du reflux de la mar�e, de l�oscillation du pendule entre la radicalit� et la r�action, etc. Mais une r�volution antihi�rarchique exige que les gens cessent d��tre des masses homog�nes et manipulables, qu�ils d�passent la servilit� et l�inconscience qui les rendent objets de telles pr�visions m�canistes.
Dans les ann�es 60, on pensait g�n�ralement que la meilleure fa�on de favoriser une telle d�massification �tait de former des �groupes d�affinit�, c�est-�-dire des petites associations d�amis qui partagent des perspectives et un style de vie commun. Certes, de tels groupes pr�sentent beaucoup d�avantages. Ils peuvent former un projet et le r�aliser sans d�lai; il est difficile de les infiltrer; et ils peuvent se mettre en relation avec d�autres groupes du m�me genre quand c�est n�cessaire. Mais m�me en laissant de c�t� les pi�ges divers dans lesquels la plupart des groupes affinitaires des ann�es 60 sont vite tomb�s, il faut reconna�tre qu�il y a des mati�res qui exigent des organisations de grande envergure. Et � moins qu�ils ne r�ussissent � s�organiser d�une mani�re qui rende les chefs superflus, les grands rassemblements vont vite revenir � une forme ou une autre d�acceptation de la hi�rarchie.
Une des fa�ons les plus simples pour commencer � organiser une grande assembl�e, c�est de faire la liste de tous ceux qui veulent dire quelque chose, chacun �tant libre de parler de ce qu�il veut pendant une dur�e pr�cise (l�assembl�e de la Sorbonne et le rassemblement autour de la voiture de police � Berkeley ont �tabli une limitation de trois minutes, et de temps en temps on accordait une prolongation par acclamation). Certains des orateurs proposeront des projets pr�cis qui m�neront � la constitution de groupes plus petits et plus op�rationnels (�Nous comptons, moi et quelques autres, faire telle chose. Si vous voulez y participer, vous pouvez nous rejoindre � tel endroit � telle heure�). D�autres soul�veront des questions qui se rapportent aux objectifs de l�assembl�e, ou � son fonctionnement (Qui va y participer? Avec quelle fr�quence va-t-elle se r�unir? Comment va-t-on s�y prendre en cas de nouveaux d�veloppements urgents dans l�intervalle? Qui sera charg� des t�ches concr�tes? Avec quel degr� de responsabilit�?). Dans ce processus, les participants reconna�tront vite ce qui marche et ce qui ne marche pas, dans quelle mesure il faut rendre obligatoires et contr�ler les mandats des d�l�gu�s, si on a besoin d�un pr�sident pour faciliter le d�bat et pour que tout le monde ne parle pas en m�me temps, etc. Bien des modes d�organisation sont possibles. L�essentiel, c�est que toutes les questions restent ouvertes et soient trait�es de mani�re d�mocratique et participative, que toute tendance hi�rarchique ou manipulatrice soit imm�diatement mise � jour et rejet�e.
Malgr� sa na�vet�, ses confusions et l�absence de contr�le rigoureux sur ses d�l�gu�s, le FSM est un bon exemple des tendances spontan�es vers l�auto-organisation pratique qui apparaissent dans une situation radicale. Une vingtaine de comit�s se sont form�s pour coordonner l�impression, les communiqu�s de presse, l�assistance judiciaire, pour trouver de la nourriture, des haut-parleurs et d�autres choses utiles, ou pour r�unir les volontaires qui avaient signal� leurs comp�tences et leur disponibilit�. Au moyen de r�seaux t�l�phoniques (chacun appelle dix autres, dont chacun doit appeler � son tour dix autres...), il �tait possible de contacter � bref d�lai plus de vingt mille �tudiants.
Mais au-del� des questions d�efficacit� pratique, les r�volt�s enfon�aient toute la fa�ade spectaculaire et go�taient un peu de la vie r�elle, de la communaut� r�elle. Un des participants a estim� qu�en l�espace de quelques mois il est parvenu � conna�tre, ne f�t-ce que vaguement, deux ou trois mille personnes; et cela dans une universit� qui �tait connue pour avoir �transform� les gens en num�ros�. Un autre participant a �crit d�une mani�re �mouvante: �Affrontant une institution apparemment destin�e � nous frustrer en d�personnalisant et en bloquant la communication, une institution qui manquait d�humanit�, de gr�ce et de sensibilit�, nous avons trouv�, s��panouissant en nous-m�mes, la pr�sence dont nous d�plorions au fond l�absence.�(4)
Une situation radicale doit prendre de l�ampleur, ou s�effondrer. Dans certains cas exceptionnels, un lieu particulier peut servir de base permanente, de foyer pour la coordination, ou de refuge contre la r�pression. Sanrizuka, zone rurale pr�s de Tokyo qui fut occup�e par les agriculteurs dans les ann�es 70 pour bloquer la construction d�un nouvel a�roport, a �t� d�fendue avec tant d�acharnement et tant de succ�s pendant des ann�es qu�elle est devenue le quartier g�n�ral de nombreuses luttes en cours dans tout le pays. Mais un lieu fixe favorise la manipulation, la surveillance et la r�pression, et le fait d�y �tre clou� pour le d�fendre interdit la libert� de mouvement. Les situations radicales se caract�risent toujours par une circulation intense. Alors qu�un certain nombre de gens convergent sur les endroits cl� � l�aff�t des �v�nements, d�autres se d�ploient de l� dans toutes les directions pour �tendre la contestation � d�autres r�gions.
Une mesure simple mais essentielle dans n�importe quelle action radicale, c�est que les participants communiquent ce qu�ils font r�ellement, et disent pourquoi ils le font. M�me s�ils n�ont pas fait grand-chose, une telle communication est exemplaire en elle-m�me: elle relance le jeu sur une plus large �chelle, incite � �largir la participation, et permet en outre de r�duire les m�faits des rumeurs et des informations m�diatiques, ainsi que l�influence des porte-parole autoproclam�s.
Cette communication repr�sente �galement un pas essentiel vers l�auto-clarification. La proposition d�envoyer un communiqu� commun entra�ne des choix concrets: Avec qui voulons-nous communiquer? Dans quel but? Qui s�int�resse � ce projet? Qui est d�accord avec cette d�claration? Qui n�est pas d�accord? Sur quels points? Tout cela peut mener � une polarisation, dans la mesure o� les gens envisagent les d�veloppements possibles de la situation, se mettent au clair, et se regroupent avec ceux qui pensent comme eux pour poursuivre divers projets.
Une telle polarisation clarifie la situation pour tout le monde. Chaque tendance reste libre de s�exprimer et de mettre ses id�es en pratique, et les r�sultats peuvent se distinguer plus clairement que si des strat�gies contradictoires �taient confondues dans des compromis o� tout est r�duit au plus petit d�nominateur commun. Quand les gens prendront conscience de la n�cessit� de se coordonner, ils le feront. En attendant, la prolif�ration d�individus autonomes est bien plus fructueuse que cette �unit� superficielle et ordonn�e d�en haut � laquelle nous appellent sans rel�che les bureaucrates.
Le nombre rend parfois possible des actions qui seraient imprudentes pour des individus isol�s. Et certaines actions collectives (des gr�ves ou des boycotts, par exemple) exigent que les gens agissent � l�unisson, ou au moins qu�ils n�aillent pas � l�encontre d�une d�cision majoritaire. Mais des individus ou des petits groupes peuvent se charger directement de beaucoup de choses. Mieux vaut battre le fer pendant qu�il est chaud que perdre son temps � essayer de r�futer les objections de masses de spectateurs qui restent encore sous l�emprise des manipulateurs.
Les petits groupes sont bien en droit de choisir leurs propres membres. Des projets pr�cis peuvent exiger des capacit�s pr�cises ou un accord �troit entre les participants. Par contre, une situation radicale ouvre des possibilit�s plus grandes � un plus grand nombre. En simplifiant les questions essentielles et en permettant de d�passer les s�parations habituelles, elle rend des masses de gens ordinaires capables de r�aliser des t�ches qu�ils auraient �t� incapables de seulement imaginer la semaine pr�c�dente. De toute fa�on, seules les masses auto-organis�es peuvent r�aliser de telles t�ches, personne ne peut le faire � leur place.
Quel est le r�le des minorit�s radicales dans une telle situation? Il est clair qu�elles ne doivent pas pr�tendre repr�senter ou conduire le peuple. Mais par contre il est absurde de d�clarer, au motif qu�il faut �viter la hi�rarchie, qu�elles doivent imm�diatement �se dissoudre dans les masses� et cesser d�exprimer leurs propres vues ou de mettre en oeuvre leurs propres projets. Elles ne doivent pas faire moins que les individus ordinaires qui font partie de ces �masses�, qui doivent exprimer leurs vues et mettre en oeuvre leurs projets, faute de quoi rien n�arriverait jamais. En pratique, les radicaux qui pr�tendent craindre de �dire aux gens ce qu�ils doivent faire�, ou �d�agir � la place des travailleurs�, finissent g�n�ralement soit par ne rien faire, soit par d�guiser la r�p�tition interminable de leur id�ologie en �comptes rendus des discussions entre quelques travailleurs�.
La pratique des situationnistes et des Enrag�s en Mai 1968 fut bien plus lucide et bien plus franche. Pendant les premiers jours de l�occupation de la Sorbonne (du 14 au 17 mai) ils ont exprim� clairement leurs vues sur les t�ches de l�assembl�e et du mouvement en g�n�ral. Un des Enrag�s, Ren� Riesel, fut �lu au premier Comit� d�occupation. Comme les autres d�l�gu�s, il fut r��lu le lendemain.
Riesel et un des d�l�gu�s � il semble que tous les autres se soient esquiv�s sans respecter leurs engagements � ont essay� de mettre en pratique les deux mesures qu�ils avaient pr�conis�es, � savoir le maintien de la d�mocratie totale � la Sorbonne et la diffusion la plus large des appels � l�occupation des usines et � la formation de conseils ouvriers. Mais � partir du moment o� l�assembl�e eut tol�r� � de nombreuses reprises que son Comit� d�occupation soit foul� aux pieds par diverses bureaucraties gauchistes non �lues, et puisqu�elle refusait de reprendre � son compte l�appel pour les conseils ouvriers (refusant ainsi d�encourager les ouvriers � faire ce que cette assembl�e faisait d�j� � la Sorbonne), les Enrag�s et les situationnistes l�ont quitt� pour continuer leur agitation de fa�on ind�pendante.
Il n�y avait rien de contraire � la d�mocratie dans ce d�part. L�assembl�e de la Sorbonne restait libre de faire comme bon lui semblait. Mais puisqu�elle ne daignait pas r�pondre aux t�ches urgentes impos�es par la situation et qu�elle contredisait m�me ses propres pr�tentions � la d�mocratie, les situationnistes estim�rent qu�elle ne pouvait plus �tre consid�r�e comme une plaque tournante du mouvement. Leur diagnostic fut confirm� par l��croulement ult�rieur du semblant m�me de d�mocratie participative qui existait � la Sorbonne: apr�s leur d�part, l�assembl�e ne conna�tra plus d��lections et reviendra � la forme gauchiste typique, � savoir la direction par des bureaucrates auto-d�sign�s, suivis par des masses passives.
Alors que ces �v�nements se d�roulaient entre quelques milliers de gens � la Sorbonne, des millions de travailleurs occupaient leurs usines partout dans le pays (d�o� l�absurdit� de qualifier Mai 1968 de �mouvement �tudiant�). Les situationnistes, les Enrag�s et quelques dizaines d�autres r�volutionnaires conseillistes constitu�rent le Conseil pour le Maintien des Occupations (C.M.D.O.), dans le but d�encourager ces travailleurs � se passer des bureaucrates syndicaux et � se mettre directement en relation pour r�aliser les possibilit�s radicales qui �taient en germes dans leur action.(5)
�L�indignation vertueuse est un stimulant puissant, mais un r�gime dangereux. Gardez � l�esprit l�ancien proverbe: �La col�re est mauvaise conseill�re�. (...) Quand votre sympathie est �mue par les souffrances de personnes dont vous ne savez rien sauf qu�elles sont maltrait�es, votre indignation g�n�reuse leur attribue toutes sortes de vertus, et toutes sortes de vices � ceux qui les oppriment. Mais la v�rit� brutale, c�est que les gens maltrait�s sont pires que les gens bien trait�s.�
�George Bernard Shaw, Guide de la Femme intelligente
en pr�sence du socialisme et du capitalisme
�Nous abolirons les esclaves parce que nous ne pouvons en supporter la vue.�
�Nietzsche
Lutter pour la lib�ration n�implique pas qu�on doive porter de l�estime aux opprim�s. L�injustice derni�re de l�oppression sociale, c�est qu�elle a plus des chances d�avilir les victimes que de les ennoblir.
Une bonne part de la rh�torique gauchiste traditionnelle d�coule de notions d�pass�es sur les m�rites du travail: les bourgeois sont mauvais parce qu�ils ne se livrent pas � un travail productif, tandis que les braves prol�taires, eux, m�ritent le fruit de leur travail, etc. Comme le travail est devenu toujours moins n�cessaire et ses finalit�s toujours plus absurdes, cette perspective a perdu tout son sens (en supposant qu�elle en ait jamais eu). Il ne s�agit pas de glorifier le prol�tariat, mais de l�abolir.
Apr�s un si�cle de d�magogie gauchiste, la vieille terminologie radicale peut para�tre p�rim�e, mais cela n�implique pas que la domination de classe ait disparue. Le capitalisme moderne, tout en supprimant progressivement une partie du travail ouvrier et en jetant des secteurs entiers de la population dans le ch�mage end�mique, a prol�taris� pratiquement tous les autres. Les cols blancs, les techniciens et m�me les professionnels lib�raux qui s�enorgueillissaient autrefois de leur ind�pendance (m�decins, scientifiques, savants, hommes de lettres) sont de plus en plus soumis aux imp�ratifs commerciaux les plus triviaux et m�me � une r�glementation qui �voque la cha�ne de montage dans les usines.
Moins de 1 % de la population mondiale poss�de 80 % de la terre. M�me aux �tats-Unis, pays qui se pr�tend �galitaire, les disparit�s �conomiques sont extr�mes, et le deviennent chaque jour un peu plus. Il y a vingt ans, le salaire moyen d�un PDG �tait 35 fois plus important que celui d�un ouvrier. Il est maintenant 120 fois plus important*. Il y a vingt ans, le 0,5 % de la population am�ricaine le plus riche poss�dait 14 % de la propri�t� priv�e. Il en poss�de maintenant 30 %. Mais de tels chiffres ne suffisent pas � prendre la mesure de l��tendue du pouvoir de cette �lite. Dans les classes moyennes ou inf�rieures, le salaire suffit � peine � couvrir les d�penses quotidiennes, ne laissant rien, ou presque rien, pour des investissements susceptibles de leur donner du pouvoir social. Avec 5 ou 10 pour cent des actions, un magnat peut contr�ler une soci�t� commerciale, � cause de l�apathie de la masse de petits actionnaires non organis�s, et exerce ainsi autant de pouvoir que s�il la poss�dait compl�tement. Et il suffit de quelques grandes soci�t�s commerciales, dont les conseils d�administration s�entendent entre eux et avec les hautes sph�res de l��tat, pour acheter, ruiner ou marginaliser les petits concurrents ind�pendants et dominer effectivement les m�dias et les politiciens qui sont aux postes cl�.
Le spectacle de la prosp�rit� des classes moyennes a dissimul� cette r�alit�, surtout aux �tats-Unis o�, � cause de l�histoire particuli�re de ce pays (et malgr� la violence des combats ouvriers du pass�), les gens sont plus ignorants des divisions de classes que dans n�importe quelle autre r�gion du monde. La grande diversit� des ethnies et la multitude de stratifications interm�diaires ont estomp� la distinction fondamentale entre le sommet et la base. Les Am�ricains poss�dent tant de marchandises qu�ils ne se rendent pas compte que quelques-uns poss�dent la soci�t� enti�re. � part ceux qui sont vraiment au bas de l��chelle, forc�ment plus lucides, ils supposent g�n�ralement que la pauvret� est la faute des pauvres; que toute personne entreprenante trouvera un moyen de r�ussir; et que si l�on ne peut gagner sa vie dans une r�gion, on peut toujours prendre un nouveau d�part ailleurs. Il y a un si�cle, quand il �tait encore facile de partir plus � l�ouest, cette croyance avait un certain fondement. Les spectacles qui entretiennent toujours la nostalgie de la vieille fronti�re emp�chent de se rendre compte que les conditions actuelles sont bien diff�rentes et qu�il n�y a plus de r�gions nouvelles vers lesquelles nous pourrions nous �chapper.
Les situationnistes ont parfois employ� le terme prol�tariat (ou plus pr�cis�ment, le nouveau prol�tariat) dans un sens �largi, pour d�signer toute personne �qui n�a aucun pouvoir sur l�emploi de sa vie et qui le sait�. Cet usage n�est peut-�tre pas tr�s pr�cis, mais il a le m�rite de souligner le fait que la soci�t� est toujours une soci�t� de classe, et que la division fondamentale est toujours celle qui s�pare la petite minorit� qui poss�de et contr�le tout, et la grande majorit� qui n�a rien � �changer que sa force de travail. Dans certains contextes il peut �tre pr�f�rable d�employer d�autres termes, tels que �le peuple�, mais certainement pas si cela aboutit � mettre dans le m�me sac les exploiteurs et les exploit�s.
Il ne s�agit pas de mythifier les salari�s, qui repr�sentent souvent un des secteurs les plus ignorants et les plus r�actionnaires de la soci�t�, comme on pouvait s�y attendre �tant donn� que le spectacle s�emploie en permanence � les maintenir dans un �tat d�illusions. Il ne s�agit pas non plus de compter les points pour savoir qui est le plus opprim�. Il faut contester toutes les formes d�oppression, et tout le monde peut y contribuer � femmes, jeunes, ch�meurs, minorit�s, lumpens, boh�mes, paysans, classes moyennes, voire des ren�gats de l��lite dirigeante. Mais aucune de ces cat�gories ne peut parvenir � se lib�rer d�finitivement sans abolir la production marchande et le salariat, fondements mat�riels de toutes ces oppressions. Et cette abolition ne peut �tre r�alis�e que par l�auto-abolition collective du prol�tariat. Les salari�s sont les seuls en mesure non seulement d�arr�ter le syst�me, mais aussi de tout relancer de mani�re fondamentalement diff�rente.(6)
Il ne s�agit pas non plus d�accorder des privil�ges � qui que ce soit. Si les travailleurs des secteurs vitaux (alimentation, transports, communications, etc.) parviennent � rejeter leurs chefs, qu�ils soient capitalistes ou syndicalistes, et � entamer l�autogestion de leurs propres activit�s, ils n�auront �videmment aucun int�r�t � conserver le �privil�ge� de faire tout le travail. Ils auront tout int�r�t, au contraire, � inviter les travailleurs des secteurs d�pass�s (judiciaires, militaires, marchands, publicitaires, etc.) et les non-travailleurs � les rejoindre, dans le projet de r�duire et de transformer la part du travail n�cessaire. Tous participeront aux d�cisions. Seuls seront exclus ceux qui restent sur la touche en revendiquant des privil�ges.
Le syndicalisme et le conseillisme traditionnels ont eu trop tendance � admettre la division du travail existante, comme si la vie dans une soci�t� post-r�volutionnaire devait continuer � tourner autour de travaux (et de lieux de travail) fixes. Cette division serait vite d�pass�e, et elle se r�duit d�j� de plus en plus dans la soci�t� actuelle. Comme la plupart des gens ont des emplois absurdes et souvent seulement temporaires, avec lesquels ils ne s�identifient aucunement, et que beaucoup d�autres ont des emplois non salari�s, les questions concernant le travail ne sont plus qu�un aspect d�une lutte plus g�n�rale.
Au d�but d�un mouvement, on peut admettre que des travailleurs se pr�sentent comme tels (�Nous, les travailleurs de telle entreprise, avons occup� notre usine dans tel but. Nous exhortons les travailleurs d�autres secteurs � faire de m�me�). Cependant, le but ultime n�est pas l�autogestion des entreprises existantes. La gestion des m�dias par ceux qui par hasard y travaillent, par exemple, serait presque aussi arbitraire que la gestion actuelle par ceux qui les poss�dent. La gestion par les travailleurs de leurs conditions de travail devra se combiner avec la gestion par la communaut� des questions d�une importance g�n�rale. Les m�nag�res et d�autres gens qui travaillent dans des situations relativement isol�es auront besoin de d�velopper leurs propres formes d�organisation pour pouvoir faire valoir leurs int�r�ts particuliers. Mais les �ventuels conflits d�int�r�ts entre �producteurs� et �consommateurs� seront vite d�pass�s quand tout le monde s�engagera directement des deux c�t�s, quand les conseils ouvriers se mettront en relation avec les conseils de quartier et de ville, et quand les postes de travail fixes d�p�riront du fait du d�passement de la plupart des m�tiers, de la r�organisation de ceux qui subsistent, et d�un syst�me de rotation (y compris quant au m�nage et les soins aux enfants).
Les situationnistes avaient certainement raison de lutter pour la formation des conseils ouvriers lors des occupations d�usines en Mai 1968. Mais il faut constater que ces occupations furent d�clench�es par les actions des jeunes dont la plupart n��taient pas des ouvriers. Apr�s 1968 les situationnistes eurent tendance � tomber dans une sorte d�ouvri�risme, voyant la prolif�ration des gr�ves sauvages comme le principal indicateur des possibilit�s r�volutionnaires, et pr�tant moins d�attention aux d�veloppements sur d�autres terrains. En r�alit�, il arrive souvent que des ouvriers qui sont � peine radicaux ne se jettent dans des luttes sauvages que parce qu�ils y sont forc�s par la trahison flagrante de leurs syndicats, tandis que d�autres gens r�sistent au syst�me par d�autres moyens que les gr�ves (y compris, et d�abord en esquivant autant que possible le salariat). Les situationnistes avaient raison de reconna�tre l�autogestion collective et la �subjectivit� radicale� individuelle comme des aspects compl�mentaires et �galement essentiels du projet r�volutionnaire. S�ils n�ont pas r�ussi � r�unir compl�tement ces deux aspects, ils les ont rapproch�s bien mieux que les surr�alistes qui, pour lier la r�volte culturelle et la r�volte politique, n�ont su qu�adh�rer � une version ou � une autre de l�id�ologie bolchevique.(7)
Les gr�ves sauvages offrent certes des possibilit�s int�ressantes, surtout si les gr�vistes occupent leur lieu de travail. L�occupation ne leur apporte pas seulement plus de s�curit� (elle emp�che des lock-outs, les machines et les produits servent d�otages contre la r�pression), elle permet aussi l�union de tous les travailleurs, ce qui facilitent l�autogestion de la lutte et sugg�re la notion de l�autogestion de la soci�t� enti�re.
Une fois que le fonctionnement habituel s�arr�te, l�ambiance change du tout au tout. Un lieu de travail terne peut se transformer en un espace presque sacr� qu�on prot�ge ardemment contre l�intrusion profane des patrons ou de la police. Un t�moin de la gr�ve sur le tas de 1937 � Flint dans le Michigan a d�crit les gr�vistes comme �des enfants jouant un jeu nouveau et fascinant; ils ont fait un palais de ce qui a �t� leur prison� (Sit-Down: The General Motors Strike of 1936-1937 de Sidney Fine). Bien que l�objectif de cette gr�ve f�t simplement de gagner le droit de former leur propre syndicat, son organisation �tait quasiment conseilliste. Pendant les six semaines durant lesquelles ils ont habit� leur usine, en transformant les si�ges de voiture en lits et les voitures en armoires, une assembl�e g�n�rale des 1200 ouvriers s�est r�unie deux fois par jour pour prendre toutes les d�cisions concernant l�alimentation, le nettoyage, les renseignements, l��ducation, les revendications, la communication, la s�curit�, la d�fense, le sport et les divertissements, et �lire des comit�s responsables et fr�quemment r�voqu�s pour faire ex�cuter leurs r�solutions. Il y avait m�me un �comit� des rumeurs� qui se chargeait de neutraliser la d�sinformation en remontant � la source de toute rumeur pour v�rifier sa v�racit�. � l�ext�rieur de l�usine les femmes des gr�vistes s�occupaient de la nourriture et de l�organisation des piquets, de la publicit�, et des liaisons avec les travailleurs des autres villes. Les plus audacieuses avaient constitu� une Brigade f�minine d�urgence qui pr�voyait de s�interposer en cas d�attaque de la police: �Si les gendarmes veulent tirer, ils seront forc�s de tirer d�abord sur nous.�
Malheureusement, bien que les travailleurs occupent toujours des positions cl� dans certains domaines essentiels (services publics, communications, transports), ils ont beaucoup moins de prise qu�autrefois dans de nombreux autres. Les compagnies multinationales ont g�n�ralement des stocks importants et elles peuvent facilement attendre, ou au besoin transf�rer leurs productions dans d�autres pays, alors qu�il est difficile pour les travailleurs de tenir bon sans leurs salaires. Bien des gr�ves aujourd�hui ne menacent rien d�essentiel, elles ne sont que des supplications pour obtenir l�ajournement de la fermeture d�industries obsol�tes qui perdent de l�argent. Donc, bien que la gr�ve reste la principale tactique ouvri�re, les travailleurs doivent aussi inventer d�autres formes de luttes et trouver des moyens de cr�er des liens avec les luttes qui se d�roulent sur d�autres terrains.
Tout comme les gr�ves ouvri�res, l�efficacit� des gr�ves de consommateurs (les boycotts) d�pend � la fois de la pression qu�elles arrivent � imposer et du soutien populaire qu�elles arrivent � s�assurer. Il y a tant de boycotts pour tant de causes diff�rentes qu�� part quelques-uns qui se basent sur un argument moral irr�futable, la plupart �chouent. Comme on le constate g�n�ralement dans les luttes sociales, les boycotts les plus efficaces sont ceux o� les gens luttent directement pour eux-m�mes, tels que les premiers boycotts pour les droits civiques dans le sud des �tats-Unis, ou les mouvements d� �auto-r�duction� en Italie et ailleurs, qui ont vu des communaut�s enti�res d�cid�es � ne payer qu�un pourcentage convenu des tarifs des transports ou des services publics. Une gr�ve de loyer est une action particuli�rement simple et puissante, mais il est difficile de parvenir � l�unit� n�cessaire pour la d�clencher, sauf parmi ceux qui n�ont rien � perdre. Ce qui explique pourquoi les d�fis les plus exemplaires lanc�s au f�tiche de la propri�t� priv�e ont �t� jusqu�� maintenant le fait de squatters sans abri.
Une autre tactique int�ressante, qui peut �tre consid�r�e comme une sorte de �contre-boycottage�, est de soutenir collectivement une institution populaire menac�e. Faire une collecte de fonds pour soutenir une �cole, une biblioth�que ou une institution alternative est assez banal, mais de tels mouvements engendrent parfois un d�bat public salutaire. En 1974 en Cor�e de Sud, des journalistes en gr�ve ont pris possession d�un grand journal et se sont mis � publier des r�v�lations sur les mensonges du gouvernement et sur la r�pression. Pour essayer de ruiner le journal sans �tre oblig� de le supprimer ouvertement, le gouvernement a fait pression sur toutes les grandes entreprises pour qu�elles lui suppriment leurs budgets publicitaires. Le public a r�pondu en achetant des milliers d�annonces individuelles, utilisant cet espace pour des d�clarations personnelles, des po�mes, des citations de Thomas Paine, etc. Bient�t cette �Tribune pour le soutien de la libert� de parole� a rempli plusieurs pages dans chaque num�ro et le tirage a sensiblement augment�, jusqu�� ce que le journal soit finalement supprim�.
Mais les luttes de consommateurs sont limit�es par le fait que ceux-ci se trouvent du c�t� r�cepteur du cycle �conomique: ils peuvent exercer une certaine pression par des protestations, des boycotts ou des �meutes, mais ils ne contr�lent pas les m�canismes de production. Dans les �v�nements de Cor�e pr�cit�s, par exemple, c�est seulement la prise du journal par les travailleurs qui a permis la participation du public.
Une forme de lutte ouvri�re particuli�rement int�ressante et exemplaire est celle qui est parfois appel�e gr�ve sociale ou gr�ve de gratuit�, dans laquelle les gens continuent leur travail mais selon des modalit�s qui pr�figurent un ordre social libre: des ouvriers distribuant gratuitement les biens qu�ils ont produits, des vendeurs faisant payer aux clients moins cher que le prix affich�, des employ�s des transports laissant tout le monde circuler sans payer. En f�vrier 1981, 11 000 t�l�phonistes ont occup� leurs centraux partout dans la province canadienne de la Colombie britannique et se sont acquitt�s gratuitement de tous les services pendant six jours, avant d��tre convaincus de cesser l�occupation par des manoeuvres de leur syndicat. Ils ont obtenu gain de cause concernant plusieurs de leurs revendications, et ils semblent en outre avoir v�cu un moment merveilleux.(8) On peut imaginer des moyens d�aller plus loin et devenir plus s�lectif, en bloquant les appels commerciaux ou ceux du gouvernement, par exemple, tout en laissant passer gratuitement les appels personnels. Les postiers pourraient faire de m�me avec le courrier, les employ�s du transport pourraient continuer � acheminer les biens n�cessaires tout en refusant de transporter les gendarmes et les soldats, etc.
Mais ce genre de gr�ve n�aurait aucun sens pour cette grande majorit� des travailleurs dont le travail ne sert aucun but rationnel. Le mieux pour eux est de d�noncer publiquement l�absurdit� de leur travail, comme l�ont fait joliment quelques publicitaires en Mai 1968. D�ailleurs, m�me le travail utile est souvent si parcellis� que les groupes de travailleurs isol�s ne peuvent pas proc�der par eux-m�mes � beaucoup de changements. Et m�me la petite minorit� qui se trouve par hasard dans la production des produits finis et commercialisables, reste g�n�ralement d�pendante des r�seaux de la finance et de la distribution, comme c��tait le cas pour les ouvriers qui en 1973 ont pris possession de la soci�t� Lip en faillite afin de la faire fonctionner pour leur propre compte. Dans les cas exceptionnels o� ces ouvriers parviennent � r�ussir malgr� tout, ils ne deviennent qu�une entreprise capitaliste de plus, et le plus souvent leurs innovations autogestionnaires n�aboutissent qu�� rationaliser la production au profit des propri�taires. Un �Strasbourg des usines� pourrait se produire si des ouvriers se trouvant dans une situation semblable � celle des Lip utilisaient les �quipements et la publicit� que cet �quipement leur permettrait de faire pour aller plus loin que les ouvriers de Lip (qui ne luttaient que pour sauver leur emploi), en appelant tous les autres � les rejoindre dans le projet du d�passement du syst�me de la production marchande et du salariat. Mais c�est peu probable en l�absence d�un mouvement assez �tendu pour �largir les perspectives et pour contrebalancer les risques � comme en Mai 1968, avec l�occupation de pratiquement toutes les usines du pays:
Si, dans une seule grande usine, entre le 16 et le 30 mai, une assembl�e g�n�rale s��tait constitu�e en Conseil d�tenant tous les pouvoirs de d�cision et d�ex�cution, chassant les bureaucrates, organisant son auto-d�fense et appelant les gr�vistes de toutes les entreprises � se mettre en liaison avec elle, ce dernier pas qualitatif franchi e�t pu porter le mouvement tout de suite � la lutte finale dont il a trac� historiquement toutes les directives. Un tr�s grand nombre d�entreprises aurait suivi la voie ainsi d�couverte. Imm�diatement, cette usine e�t pu se substituer � l�incertaine et, � tous �gards, excentrique Sorbonne des premiers jours, pour devenir le centre r�el du mouvement des occupations: de v�ritables d�l�gu�s des nombreux conseils existant d�j� virtuellement dans certains b�timents occup�s, et de tous ceux qui auraient pu s�imposer dans toutes les branches de l�industrie, se seraient ralli�s autour de cette base. Une telle assembl�e e�t pu alors proclamer l�expropriation de tout le capital, y compris �tatique; annoncer que tous les moyens de production du pays �taient d�sormais la propri�t� collective du prol�tariat organis� en d�mocratie directe; et en appeler directement � par exemple, en saisissant enfin quelques-uns des moyens techniques des t�l�communications � aux travailleurs du monde entier pour soutenir cette r�volution. Certains diront qu�une telle hypoth�se est utopique. Nous r�pondrons: c�est justement parce que le mouvement des occupations a �t� objectivement, � plusieurs instants, � une heure d�un tel r�sultat, qu�il a r�pandu une telle �pouvante, lisible par tous sur le moment dans l�impuissance de l��tat et l�affolement du parti dit communiste, et depuis dans la conspiration du silence qui est faite sur sa gravit�. [Internationale Situationniste n� 12]
Ce qui l�a emp�ch�, ce furent surtout les syndicats, notamment la C.G.T., domin�e par le Parti communiste. Inspir�s par la jeunesse r�volt�e qui a combattu la police dans la rue et occup� la Sorbonne et d�autres b�timents publics, dix millions de travailleurs d�daignent les objections de leurs syndicats et occupent presque toutes les usines du pays, et nombre de bureaux, inaugurant ainsi la premi�re gr�ve g�n�rale sauvage de l�histoire. Mais ces ouvriers, qui pour la plupart n�avaient pas une notion bien claire de ce qu�il fallait faire par la suite, permettent finalement � la bureaucratie syndicale de s�insinuer dans le mouvement qu�elle avait cherch� � emp�cher. Les bureaucrates font tout leur possible pour freiner et fragmenter le mouvement, appelant � des gr�ves courtes et symboliques, constituant des organisations �de base� dont tous les effectifs sont form�s de fid�les militants du Parti, prenant le contr�le des syst�mes de sonorisation, truquant les �lections dans le sens d�un retour au travail, et surtout, sous le pr�texte de �se prot�ger contre des provocateurs ext�rieurs�, fermant les portes des usines pour que les ouvriers restent isol�s les uns des autres ainsi que des autres insurg�s. Les syndicats commencent alors les pourparlers avec les patrons et le gouvernement pour obtenir des augmentations de salaires et de cong�s pay�s. Cette aum�ne est rejet�e �nergiquement par une grande majorit� des ouvriers qui comprennent, ne serait-ce que confus�ment, qu�un changement plus radical est � l�ordre du jour. D�but juin, la pr�sentation par De Gaulle de l�alternative �lections ou guerre civile r�ussit finalement � intimider la plupart d�entre eux et � leur faire reprendre le travail. Ils sont un certain nombre � refuser cette intimidation, mais leur isolement permet aux syndicats de soutenir devant chaque groupe de travailleurs que tous les autres ont repris le travail, de sorte que, se croyant seuls, ils abandonnent la lutte.
Cet article provient de Anarkhia
L'URL pour cet article est :
http://www.anarkhia.org/article.php?sid=678 |