IV
LE SOCIALISME D��TAT DES SOCIAL-D�MOCRATES ET LA LIBERT� DU SOCIALISME ANTI-AUTORITAIRE
Un mouvement n�est jamais plus pur, plus id�ologique qu�� ses d�buts. Il est inspir� par des hommes de d�vouement et de sacrifice, et nul ambitieux ne le g�te, car � y participer on a tout � perdre et rien � gagner. On ne conna�t alors ni les compromis ni les intrigues, ni l�esprit d�opportunisme, pr�t � accommoder les principes selon les int�r�ts. Un souffle bienfaisant de solidarit�, de libert� et de fraternit� anime tous les partisans de la m�me cause, et ils sont encore un de c�ur, de pens�e et d��me.
Que l�on prenne n�importe quel mouvement, on y trouve toujours cette p�riode id�aliste pendant laquelle les individus sont susceptibles de s��lever � un tel degr� de hauteur qu�ils peuvent sacrifier tous leurs biens, leur repos, m�me leur vie. Ils sont des ap�tres pr�ts, si les circonstances l�exigent, � devenir des martyrs.
Tous les grands courants d�id�es offrent d�ailleurs si on les prend � leur naissance, des analogies singuli�res. Les points de ressemblance entre le christianisme au commencement de notre �re et le socialisme de notre temps � son �closion, sont si remarquables que l�observateur historien doit en �tre frapp�. Dans leur origine comme dans leur d�veloppement, les m�mes caract�res se constatent et, toutes choses chang�es, on peut dire en �tudiant les �tapes du premier : il en est maintenant comme alors. On peut m�me dans leur commune d�g�n�rescence observer les ph�nom�nes identiques.
Le christianisme apporta un �vangile pour les pauvres, les opprim�s et les d�sh�rit�s. Parmi les premiers chr�tiens on ne trouve ni savants, ni puissants, ni riches, mais seulement des ouvriers, des p�cheurs et des gueux. Ils peinaient pour subvenir � leurs besoins et c��tait aux heures du repos, la journ�e finie, qu�ils allaient pr�cher leur doctrine sans ambition d�en tirer profit. Aussi, quand, en traversant J�rusalem, on demandait, dans les maisons des gens ais�s et responsables, ce que voulaient et ce qu��taient ces chr�tiens - dont le nom seul �tait � ce moment une injure, - ceux qui �taient interrog�s r�pondaient que les chr�tiens �taient de pauvres h�res au milieu desquels on ne trouvait aucun personnage de rang ou de bonne famille.
N�en est-il pas ainsi dans le socialisme d�aujourd�hui ?
Les socialistes, de nos jours, sont des prol�taires, des pauvres, m�pris�s par les savants et par les puissants, ha�s et pers�cut�s par les gouvernants et le monde officiel. Leurs orateurs sont pour la plupart des hommes qui ont beaucoup souffert, qu�on a chass�s de l�usine, de l�atelier, dont on a bris� la carri�re parce qu�ils avaient des principes que les chefs et les patrons ne tol�rent pas. Mais, malgr� les pers�cutions, ils continuent leur route et ils pr�chent leur �vangile avec la m�me ardeur et la m�me conviction que les anciens chr�tiens. Les pers�cutions m�me ont �t� pour eux un moyen de triompher, car, en les voyant souffrir et supporter leurs souffrances avec r�signation et avec courage, beaucoup ont commenc� � penser et � �tudier. Une conviction susceptible de donner tant de force � braver la mort m�me, devait �tre quelque chose de bon et de beau. Ainsi souvent, un Saul fanatique devient un Paul convaincu.
Lentement le christianisme triompha, ce ne fut qu�au commencement du quatri�me si�cle qu�il fut si fort qu�un empereur habile, Constantin le Grand - ainsi le nomme l�histoire, car l�histoire a �t� �crite par des chr�tiens, sinon on le signalerait comme il le m�rite, c�est-�-dire comme un monstre cruel et l�che - se convertit. Ce ne fut pas l� un acte de foi, mais un acte de politique.
Le christianisme �tait pour lui le chemin qui menait au tr�ne. Le monde officiel suivit Constantin et la religion chr�tienne devint religion d��tat. Mais d�s cette �poque, les pieux, les vrais chr�tiens voyaient tout cela avec inqui�tude, ils comprenaient que lorsqu�un mouvement est d�tourn� au profit d�un politique, ce mouvement est perdu. Un d�entre ces hommes nous a l�gu� ces belles paroles : � Quand les �glises furent de bois, le christianisme fut d�or, mais quand les �glises furent d�or le christianisme fut de bois �. Nous pouvons dire que Constantin, en faisant triompher l��glise chr�tienne, a tu� le christianisme et l�esprit de J�sus-Christ. Naturellement les petites sectes, les vrais chr�tiens furent chass�s comme h�r�tiques, il n�y avait plus de place dans l��glise pour l�esprit de J�sus.
L�histoire ne se r�p�te-t-elle pas ? pouvons-nous nous demander en observant le d�veloppement du socialisme. N�avons-nous pas vu que les puissants de la terre se sont empar�s du socialisme ou bien qu�ils veulent s�en emparer. Un politicien anglais ne disait-il pas, il y a peu de temps : � nous sommes tous des socialistes � ? M. de Bismarck s�est d�clar� socialiste, tout comme le pr�dicateur de la cour de Berlin, M. St�cker. L�empereur Guillaume II a commenc� sa carri�re en se donnant des airs de socialiste, il a m�me sembl� un moment, que ce prince voul�t jouer le r�le d�un nouveau Constantin. Le pape aussi, le chef du corps le plus r�actionnaire du monde, de l��glise catholique, a donn� une encyclique dans laquelle il se rapprochait du socialisme. Chaque jour enfin on entend dire de M. X ou de M. Y qu�il s�est d�clar� socialiste. Kropotkine
a tr�s bien caract�ris� ces gens-l�, quand il a �crit : � Il se constituait au sein de la bourgeoisie, un noyau d�aventuriers qui comprenaient que, sans endosser l��tiquette socialiste, ils ne parviendraient jamais � escalader les marches du pouvoir. Il leur fallait donc un moyen de se faire accepter par le parti sans en adopter les principes. D�autre part, ceux qui ont compris que le moyen le plus facile de ma�triser le socialisme c�est d�entrer dans ses rangs, de corrompre ses principes, de faire d�vier son action, faisaient une pouss�e dans le m�me sens �.
Cependant il y a peut-�tre plus de danger pour nous dans la politique de ces hommes qui se disent tous des socialistes, peut-�tre m�me les vrais socialistes, et en acceptent l��tiquette que dans une politique qui consisterait � se montrer tels qu�ils sont, c�est-�-dire, des ennemis du socialisme, car de la premi�re mani�re, ils trompent des gens simples qui pensent que le nom et le principe sont toujours chose conforme.
Et que voulait-on ainsi ? Le socialisme d��tat, ainsi que Constantin et les siens voulaient le christianisme religion d��tat. Les deux tendances sont �tatistes, c�est-�-dire pr�tendent faire de l��tat une providence terrestre omnipotente, r�glant tout : les affaires mat�rielles aussi bien que les affaires spirituelles.
Le d�veloppement de ces deux mouvements fut aussi le m�me. Les chr�tiens eurent leurs conciles ou les �v�ques venaient de partout d�lib�rer ensemble pour �tablir les dogmes n�cessaires au salut des croyants. Les socialistes ont leurs congr�s o� leurs chefs viennent de partout, pour d�lib�rer ensemble, r�gler leur tactique et suivre le m�me chemin qui doit conduire le prol�tariat au salut. Ils sont exclusivistes et intol�rants, comme le furent les chr�tiens, et on se tue � cause d�une seule lettre. Un exemple remarquable en va donner la preuve.
Au concile de Nic�e on discutait pour savoir si le fils est semblable au p�re (homoousios) ou bien si le fils est identique au p�re (homoiousios). On avait deux sectes, les homoousioi et les homoiousioi, se d�vorant entre elles pour une lettre, pour un i.
Au Congr�s socialiste de Londres, on discutait la question de l�action politique. Les uns disaient : l�action politique est le salut pour les ouvriers, c�est la seule m�thode pour conqu�rir les pouvoirs publics.
Les autres disaient : l�action politique n�est autre que l�auction politique, la corruption, l�intrigue, le moyen pour les ambitieux de monter sur le dos des ouvriers. Pensez � Tolain, � d�autres encore. Ainsi, on avait deux sectes combattant entre elles pour une seule lettre pour un u. Cette ressemblance n�est-elle pas curieuse ?
Donc le m�me esprit d�intol�rance et de sectarisme domine les deux mouvements, et c�est pour cela que tous les si�cles pendant lesquels ils se sont tous d�velopp�s ont pass� sans exercer une favorable influence sur la marche de l�humanit�, dont on pourrait presque d�sesp�rer qu�elle se puisse �manciper des pr�jug�s.
Mais heureusement, maintenant comme auparavant, l�h�r�sie est le sel du monde, propre � le sauver des id�es �troites et born�es, et les h�r�tiques sont encore les promoteurs du progr�s.
� ses d�buts, le christianisme fut r�volutionnaire, et qui le fut plus que J�sus lui-m�me qui chassait les marchands et les banquiers de la synagogue et disait ne pas �tre venu apporter la paix, mais le glaive ? Toutefois, quand le christianisme devint la religion officielle, l�esprit r�volutionnaire l�abandonna.
Jadis aussi, les anciens socialistes et ceux qui sont rest�s tels disaient : � La prochaine r�volution ne doit plus �tre un simple changement de gouvernement suivi de quelques am�liorations de la machine gouvernementale, elle doit �tre la R�volution Sociale. Mais maintenant, l�esprit r�volutionnaire va diminuant. Les chefs du socialisme esp�rent arriver au pouvoir ; d�s lors ils tendent � devenir conservateurs, �tant eux-m�mes l�autorit� future, ils deviennent tout naturellement autoritaires.
Ainsi, christianisme et socialisme ont sacrifi� les principes � la tactique, l�un et l�autre sont devenus �tatistes, � la religion d��tat r�pond le socialisme d��tat. Et la tristesse est grande � voir ceux qui combattaient autrefois avec ardeur, renier leur pass� et devenir des radicaux et des r�formateurs.
Mais avant d�aller plus loin, avant de dire : ceux-ci ou ceux-l� sont ou ne sont pas des socialistes, comme on le fait en niant le socialisme des anarchistes, il est n�cessaire de savoir ce que c�est que le socialisme. N�est-il pas essentiel, si on veut discuter avec profit, de d�finir la chose m�me qu�on discute ?
Le principe fondamental du socialisme fut d�s l�origine celui qui posait la n�cessit� d�abolir le salariat, et la propri�t� individuelle, propri�t� du sol, des habitations, des usines, des instruments de travail, le principe de la socialisation des moyens de production. Ce qui caract�risait le socialiste, �tait d�admettre la n�cessit� de supprimer la propri�t� individuelle, source de l�esclavage �conomique et moral, et cela non dans deux cents, cinq cents ou mille ann�es, mais d�s aujourd�hui. La propagande socialiste se faisait en vue de pr�parer l�expropriation lors de la r�volution prochaine.
Il semble d�sormais que plusieurs socialistes veuillent renvoyer cette suppression de la propri�t� individuelle ainsi que l�expropriation aux calendes grecques. Ils s�occupent de r�formes r�alisables dans l��tat de la soci�t� actuelle et dans son cadre m�me et ils consid�rent ceux qui restent fid�les � cette id�e de l�expropriation comme des r�veurs et des utopistes. Qu�entend-on dire, en effet ? Quand nous serons les ma�tres de la machine gouvernementale et l�gislative, nous am�liorerons peu � peu le sort des ouvriers. Tout ne se fait pas en une seule fois. Et Bebel promettait : � Quand nous aurons en main le pouvoir l�gislatif, tout s�arrangera bien. � Ils oublient les paroles de Clara Zetkin au Congr�s de Breslau : � Quand on veut d�mocratiser et socialiser en gardant les cadres actuels de l��tat et de la soci�t�, on demande � la social-d�mocratie une t�che qu�elle ne peut remplir. Qui veut d�mocratiser en conservant l�ordre existant, fait penser � celui qui voudrait une r�publique avec un grand duc � la t�te. Cependant cet esprit d�autrefois, cet effort de trouver la quadrature du cercle domine souvent [1]. � Toutefois, Clara Zetkin n�a os� tirer les cons�quences de ses paroles et tout en estimant certains r�volutionnaires, elle trouve leurs opinions abominables.
Quelles que soient ces opinions, il est �vident que le principe de l�abolition de la propri�t� individuelle fut celui qui permettait de distinguer les socialistes des d�fenseurs de l�ordre.
Consultons maintenant les dictionnaires des savants et voyons la d�finition qu�ils donnent du socialisme :
Webster :
Une th�orie, ou un syst�me de r�formes sociales par lequel on aspire � une reconstruction compl�te de la soci�t� et � une distribution plus juste du travail.
Encyclop�die Am�ricaine :
Le socialisme en g�n�ral peut �tre d�fini comme un mouvement ayant pour but de d�truire les in�galit�s des conditions sociales dans le monde, par une transformation �conomique. Dans tous les expos�s socialistes on trouve l�id�e du changement de gouvernement, avec cependant cette diff�rence radicale que quelques socialistes d�sirent l�abolition finale des formes existantes de gouvernement et veulent l��tablissement de la d�mocratie pure, tandis que quelques autres pr�tendent donner � l��tat une forme patriarcale en augmentant ses fonctions au lieu de les diminuer.
Encyclop�die de Meyer :
Litt�ralement, un syst�me d�organisation sociale ; g�n�ralement une d�finition de toutes les doctrines et aspirations qui ont pour but un changement radical de l�ordre social et �conomique existant maintenant et son remplacement par un ordre nouveau, plus en harmonie avec les d�sirs de bien-�tre g�n�ral et le sentiment de justice que ne l�est l�ordre actuel.
Encyclop�die de Brockhaus :
Le socialisme est un syst�me de coop�ration ou bien l�ensemble des plans et doctrines ayant pour but la transformation enti�re de la soci�t� bourgeoise et la mise en pratique du principe du travail commun et de l��quitable r�partition des biens.
Chamber�s Encyclop�die :
Le nom donn� � une classe d�opinions qui s�opposent � l�organisation pr�sente de la soci�t� et veulent introduire une nouvelle distribution de la propri�t� et du travail dans laquelle le principe de coop�ration organis�e remplacerait celui de la libre concurrence.
Dictionnaire de la langue fran�aise par Littr� :
Un syst�me qui offre un plan de r�forme sociale, subordonn�e aux r�formes politiques. Le communisme, le mutualisme, le Saint-Simonisme, le Fouri�risme sont des socialismes.
Dictionnaire de l�Acad�mie Fran�aise :
La doctrine de ceux qui d�sirent un changement des conditions de la soci�t� et qui la veulent reconstruire sur des bases tout � fait nouvelles.
Dictionnaire encyclop�dique de Cassel et C � :
Le socialisme scientifique embrasse.
1�. Le collectivisme : un �tat id�aliste socialiste de la soci�t�, dans lequel les fonctions du gouvernement embrasseraient l�organisation de toutes les industries du pays. Dans un �tat collectiviste chacun serait un fonctionnaire de l��tat et l��tat un avec le peuple entier.
2�. L�anarchisme : (une n�gation du gouvernement et non pas une suppression de l�ordre social) veut garantir la libert� individuelle contre sa violation par l��tat dans la communaut� socialiste. Les anarchistes sont divis�s en Mutualistes, qui cherchent � atteindre leur but par des banques d��change et par la libre concurrence, et en Communistes, qui ont pour devise : chacun selon sa capacit�, chacun selon ses besoins.
Nouveau dictionnaire de Paul Larousse :
Syst�me de ceux qui veulent transformer la propri�t� au moyen d�une association universelle.
Dans le livre de Hamon, paru apr�s que j�avais �crit ce chapitre, sur le socialisme et le Congr�s de Londres, on lit : socialisme - syst�me social ou ensemble de syst�mes sociaux dans lesquels les moyens de production sont socialis�s ; donc le caract�re du socialisme est la socialisation des moyens de production.
Quand on lit ces diverses d�finitions, on ne comprend pas du tout pourquoi les anarchistes ne seraient pas des socialistes. La plupart des d�finitions leur sont applicables aussi. Peu de temps avant le congr�s de Londres, le Labour Leader publia un article de Malatesta
dans lequel celui-ci disait :
� Nous, les communistes ou les collectivistes anarchistes, nous voulons l�abolition de tous les monopoles ; nous d�sirons l�abolition des classes, la fin de toute domination et exploitation de l�homme par l�homme ; nous voulons que le sol et tous les moyens de production, comme aussi les richesses accumul�es par le travail des g�n�rations du pass�, deviennent la propri�t� commune de l�humanit� par l�expropriation des possesseurs actuels, de mani�re que les ouvriers puissent obtenir le produit int�gral de leur travail, soit par le communisme absolu, soit en recevant chacun selon ses forces. Nous voulons la fraternit�, la solidarit� et le travail en faveur de tous au lieu de la concurrence. Nous avons pr�ch� cet id�al, nous avons combattu et souffert pour sa r�alisation, il y a longtemps, et dans certains pays, par exemple l�Italie et l�Espagne, bien avant la naissance du socialisme parlementaire. Quel homme honn�te dira que nous ne sommes pas des socialistes ? �
Et continuant il dit : � On peut d�montrer facilement que nous sommes sinon les seuls socialistes, en tous cas les plus logiques et les plus cons�quents, parce que nous d�sirons que chacun ait non seulement part enti�re de la richesse sociale mais aussi sa part du pouvoir social, c�est-�-dire la facult� de faire aussi bien que les autres sentir son influence dans l�administration des affaires publiques. � Il est absurde de pr�tendre que les anarchistes qui veulent abolir la propri�t� individuelle ne sont pas des socialistes. Au contraire, ils ont plus de droit � se nommer ainsi que Liebknecht par exemple qui, dans un article du Forum [2], s�est montr� simple radical. Un journal anglais n�a-t-il pas dit une fois aussi de M. Liebknecht et de son socialisme, que s�il vivait en Angleterre, on l�appellerait simplement un radical et non pas un socialiste ? C�est vrai en effet, et chacun nous approuve apr�s avoir lu ce que Liebknecht a dit dans l�article que nous signalons.
� Qu�est-ce que nous demandons ? - �crit-il.
� La libert� absolue de la presse ; la libert� absolue de r�union ; la libert� absolue de religion ; le suffrage universel pour tous les corps repr�sentatifs et pour tous les pouvoirs publics, soit dans l��tat, soit dans la commune ; une �ducation nationale, toutes les �coles ouvertes � tous ; les m�mes facilit�s � tous pour s�instruire, l�abolition des arm�es permanentes et la cr�ation d�une milice nationale, de sorte que chaque citoyen soit soldat et chaque soldat citoyen ; une cour internationale d�arbitrage entre les nations diff�rentes ; des droits �gaux pour les hommes et les femmes, - une l�gislation protectrice de la classe ouvri�re (limitation des heures de travail, r�glementation sanitaire, etc.) Est-ce que la libert� personnelle, le droit de l�individu peut �tre garanti d�une mani�re plus compl�te que par ce programme ? Est-ce que chaque d�mocrate honn�te trouve quelque chose de mauvais dans ce programme ? Loin de supprimer la libert� personnelle, nous avons le droit de dire que nous sommes le seul parti en Allemagne qui lutte pour les principes de la d�mocratie. �
Certainement, mais alors on est un parti d�mocrate, et non un parti d�mocrate-socialiste. Quand les d�mocrates peuvent accepter le programme des socialistes, nous disons que les principes socialistes sont escamot�s et que ceux qui acceptent ce programme cessent d��tre des socialistes pour �tre des radicaux. Liebknecht n�a-t-il pas dit lui-m�me qu�il veut la voie l�gale ? Il continue ainsi : � par notre programme nous avons prouv� que nous aspirons � la transformation l�gale et constitutionnelle de la soci�t�. Nous sommes des r�volutionnaires - sans aucun doute - parce que notre programme veut un changement total et fondamental de notre syst�me social et �conomique, mais nous sommes aussi des �volutionnistes et des r�formateurs, ce qui n�est pas une contradiction. Les mesures et les institutions que nous r�clamons sont d�j� r�alis�es pour la plupart dans les pays avanc�s, ou bien leur r�alisation est sur le point d�aboutir ; elles sont toutes en harmonie avec les principes de la d�mocratie et en �tant pratiques, elles constituent la meilleure preuve que nous ne sommes pas - comme on nous a d�peints - des hommes sans cerveaux, m�connaissant les faits de la r�alit� et allant casser leur t�te contre les bastions de granit de l��tat et de la soci�t�. �
Et ailleurs, dans une conf�rence donn�e � Berlin, en 1890 il disait : � Quand les d�l�gu�s des ouvriers au parlement auront la majorit� � - quelle na�vet� de croire � cette possibilit� ! - � le gouvernement sera oblig� de consentir � leurs desiderata, et je constate qu�il devra bien leur ob�ir. �
Il y a vingt ans, on niait qu�il y eut une question sociale et on consid�rait chaque social-d�mocrate comme un l�preux ; maintenant le gouvernement se nomme socialiste et tous les partis ouvrent un concours pour la solution de la question sociale. On dit que les conditions d�sir�es par nous peuvent �tre r�alis�es seulement par les moyens r�volutionnaires et sanglants, car les riches ne c�deront jamais volontairement les moyens de production qu�ils ont en leur pouvoir. C�est une grande erreur. Nos desiderata peuvent �tre r�alis�s de la mani�re la plus pacifique. Nous voulons transformer les conditions sociales actuelles qui sont mauvaises, � l�aide de r�formes sages et c�est pourquoi nous sommes le seul parti social r�formateur. Nous voulons �viter la r�volution violente. �
On voit que ces messieurs ont perdu le caract�re r�volutionnaire que les socialistes de toutes les �coles ont eu toujours et partout, ils sont devenus seulement des r�formateurs persuad�s que le temps approche ou ils auront le pouvoir et dans leur imagination ils se croient d�j� ministres, ambassadeurs, fonctionnaires grassement pay�s. Leur tactique peut se r�sumer dans cette formule : �te-toi de l�, que je m�y mette.
On fera bien de comparer ce langage avec celui d�autrefois, on saisira ainsi la diff�rence entre les socialistes r�volutionnaires et les mod�r�s d�aujourd�hui qui sont devenus des politiciens aspirant au pouvoir et acceptant la soci�t� actuelle. Ecoutons Gabriel Deville, un des th�oriciens du parti social-d�mocrate en France, dans son Aper�u sur le socialisme, introduction � son r�sum� du capital Karl Marx : � Le suffrage universel voile, au b�n�fice de la bourgeoisie, la v�ritable lutte � entreprendre. On amuse le peuple avec les fadaises politiciennes, on s�efforce de l�int�resser � la modification de tel ou tel rouage de la machine gouvernementale ; qu�importe en r�alit� une modification si le but de la machine est toujours le m�me, et il sera le m�me tant qu�il y aura des privil�ges �conomiques � prot�ger ; qu�importe � ceux qu�elle doit toujours broyer un changement de forme dans le mode d��crasement ? Pr�tendre obtenir par le suffrage universel une r�forme sociale, arriver par cet exp�dient � la destruction de la tyrannie de l�atelier, de la pire des monarchies, de la monarchie patronale ; c�est singuli�rement s�abuser sur le pouvoir de ce suffrage.
Les faits sont l� : qu�on examine les deux pays ou le suffrage universel fonctionne depuis longtemps, favoris� dans son exercice par une pl�nitude de libert� dont nous ne jouissons pas en France. Lorsque la Suisse a voulu �chapper � l�invasion cl�ricale, lorsque les �tats-Unis ont voulu supprimer l�esclavage, ces deux r�formes dans ces pays de droit �lectoral n�ont pu sortir que de l�emploi de la force ; la guerre du Sonderbund et la guerre de s�cession sont l� pour le prouver. �
Mais quand on est candidat au si�ge de d�put�, de telles d�clarations sont nuisibles au succ�s, et nous ne sommes pas surpris de voir le candidat Deville abjurer solennellement les erreurs ( ?) de sa jeunesse. Quant � la petite bourgeoisie, elle lui a pardonn� ses violences d�antan, car elle estime qu�un converti vaut mieux que cent autres qui ont besoin de conversion.
� Imaginez un candidat, qui aspire � la Chambre, et dise franchement aux �lecteurs : qu�on le d�plore ou non, la force est le seul moyen de proc�der � la r�novation �conomique de la soci�t� ... Les r�volutionnaires n�ont pas plus � choisir les armes qu�� d�cider du jour de la r�volution. Ils n�auront � cet �gard qu�� se pr�occuper d�une chose, de l�efficacit� de leurs armes, sans s�inqui�ter de leur nature. Il leur faudra �videmment, afin de s�assurer les chances de victoire, n��tre pas inf�rieurs � leurs adversaires et, par cons�quent, utiliser toutes les ressources que la science met � la port�e de ceux qui ont quelque chose � d�truire. Sont mal venus � les bl�mer ceux qui les forcent � atteindre leur niveau, qui, dans notre si�cle dit civilis�, pr�sident aux boucheries humaines, r�pandent le sang p�riodiquement, et s�attachent � perfectionner les engins de destruction. �
Est-ce assez clair ?
Les r�volutionnaires doivent utiliser toutes les ressources que la science met � la port�e de ceux qui ont quelque chose � d�truire, cela veut dire que la chimie et en g�n�ral la science donne aux ouvriers tout ce dont ils ont besoin pour la destruction de la soci�t�. C�est un appel formel � la force, � la destruction et, si on voulait juger suivant la loi criminelle, c�est � M. Deville qu�on donnerait une place sur le banc des accus�s.
Au temps dont nous parlons, le m�me Deville ne voulait pas perfectionner, mais supprimer l��tat � qui n�est que l�organisation de la classe exploitante pour garantir son exploitation et maintenir dans la soumission ses exploit�s. � Il voyait clairement que � c�est un mauvais syst�me pour d�truire quelque chose que de commencer par le fortifier. Et ce serait augmenter la force de r�sistance de l��tat que de favoriser l�accaparement par lui des moyens de production, c�est-�-dire de domination. �
Et que font ces messieurs maintenant, sinon fortifier l��tat et favoriser l�accaparement des moyens de production ?
De m�me M. Jules Guesde voulait d�truire l��tat. Dans son Cat�chisme socialiste qu�il abjure solennellement d�sormais, il demandait d�une fa�on formelle aux socialistes r�formateurs de l��tat, � s�il est, je ne dis pas n�cessaire, mais prudent de confondre sous une m�me d�nomination des buts aussi diff�rents que la libert�, le bien-�tre de tous et l�exploitation du plus grand nombre par quelques-uns, poursuivis par des moyens aussi diff�rents que le libre concours des volont�s et des bras et la c�rcition en tout et pour tout ? N�est-ce pas pr�ter inutilement le flanc � nos adversaires, pour qui le socialisme ne poursuit pas l��mancipation de l��tre humain dans la personne de chacun des membres de la collectivit�, mais la conqu�te du pouvoir au profit d�une minorit� ou d�une majorit� d�ambitieux, jaloux de dominer, de r�gner, d�exploiter � leur tour � ?
Consentira-t-il, maintenant qu�il a pris place dans les rangs de ces ambitieux, � �crire la m�me chose ? Nous lui disons : voyez votre image dans le miroir du Cat�chisme socialiste et dites-nous si vous n��tes pas frapp� de la ressemblance entre les ambitieux d�antan et le Guesde d�aujourd�hui ! Dites-nous si vous n�auriez pas de raison pour rougir de vous-m�me ?
Mais combien le Parti Ouvrier a-t-il d�g�n�r� ! ne lisons-nous pas encore dans le programme du Parti Ouvrier, publi� par Guesde et Lafargue : � Le Parti Ouvrier n�esp�re pas arriver � la solution du probl�me social par la conqu�te du pouvoir administratif dans la commune. Il ne croit pas, il n�a jamais cru que, m�me d�barrass�e de l�obstacle du pouvoir central, la voie communale puisse conduire � l��mancipation ouvri�re et que, � l�aide des majorit�s municipales socialistes, des r�formes sociales soient possibles et des r�alisations imm�diates �.
Le point de vue a chang� et ils le voient bien maintenant. L�influence des chefs du parti social-d�mocrate allemand a �t� grande, car c�est en se modelant sur lui que le parti ouvrier fran�ais a d�vi� et il est all� plus loin encore, car la copie d�passe presque toujours l�original.
Est-ce que M. Jaur�s n�a pas dit que l�essence du socialisme est d��tre politique ? Est-ce que M. Rouanet n�a pas d�clar�, dans la Petite R�publique, que la conqu�te du pouvoir public est le socialisme ? Est-ce qu�on n�a pas adopt� au Congr�s International Socialiste des travailleurs et des Chambres syndicales ouvri�res de Londres (1896) que � la conqu�te du pouvoir politique est LE MOYEN PAR EXCELLENCE par lequel les travailleurs peuvent arriver � leur �mancipation, � l�affranchissement de l�homme et du citoyen, par lequel ils peuvent �tablir la R�publique socialiste internationale ? �
La conqu�te du pouvoir et encore cette conqu�te, et toujours cette conqu�te.
N�est-ce pas tout � fait la m�me lutte qu�on a vue dans l�ancienne Internationale ? Gr�ce au concours d�un d�l�gu� australien, - on voit que la d�l�gation d�Australie joue toujours un grand r�le dans le mouvement socialiste, puisque c��tait aussi le d�l�gu� d�Australie, le docteur Aveling, qui, au congr�s de 1896, neutralisait par son vote toute la d�l�gation britannique, compos�e de plus de 400 personnes ! - Marx l�emportait au congr�s de la Haye en 1872, mais sa majorit� fut si minime qu�il voulut dominer l�Internationale en renvoyant le conseil g�n�ral � New-York. Naturellement ce remplacement fut la mort de l�Internationale. L�histoire se r�p�te, a dit le m�me Marx, une fois comme trag�die, une seconde fois comme farce [3]. Nous voyons maintenant la v�rit� de cette observation, car en d�cidant que le prochain congr�s se tiendra en Allemagne, on a tu� la nouvelle Internationale ; en effet, quel r�volutionnaire, quel libertaire pourra assister � un congr�s en Allemagne ? Peut-�tre verra-t-on l� se r�p�ter en grand la sc�ne dont nous avons �t� t�moin � Londres. Il y avait quatre d�l�gu�s fran�ais, les sieurs Jaur�s, Millerand, Viviani et G�rault-Richard, qui d�claraient n�avoir pas de mandat, et venaient au congr�s en leur qualit� de d�put�s socialistes, � ce qui est, disaient-ils, un mandat sup�rieur � tout autre. � Leur programme �lectoral leur tenait lieu de mandat. Et parce qu�ils �taient les amis des social-d�mocrates allemands, leur pr�tention exorbitante fut approuv�e par le congr�s avec l�aide de l�Australie, des nations ( ?) tch�que, hongroise, boh�mienne et aussi de la Roumanie, de la Serbie, etc.
Figurez-vous que l�empereur d�Allemagne, Guillaume II, l�homme des surprises, paraisse au congr�s prochain, a Berlin, ou ailleurs en Allemagne, et qu�il dise dans la s�ance de v�rification des pouvoirs : je n�ai pas besoin d�un mandat sp�cial, je suis l�empereur des Allemands et par cela m�me, je suis le repr�sentant du peuple par excellence, j�ai un mandat sup�rieur � tout autre, qu�est-ce que les d�l�gu�s allemands diraient alors ? Ils ont cr�� un ant�c�dent tr�s dangereux, car la logique serait du c�t� de l�empereur, s�ils combattaient son admission.
A la derni�re s�ance du congr�s de la Haye, les quatorze d�l�gu�s de la minorit� d�pos�rent une d�claration protestant contre les r�solutions prises. Cette minorit� �tait form�e des d�l�gu�s suivants : 4 Espagnols, 5 Belges, 2 Jurassiens, 2 Hollandais [4], un Am�ricain. Ils partirent pour Saint-Imier en Suisse et y tinrent un congr�s anti-autoritaire, dans lequel ils d�clar�rent :
1� Que la destruction de tout pouvoir politique �tait le premier devoir du prol�tariat ;
2� Que toute organisation d�un pouvoir politique soi-disant provisoire et r�volutionnaire pour amener cette destruction ne pouvait �tre qu�une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prol�tariat que tous les gouvernements existant aujourd�hui. �
Avons-nous donn� assez d�arguments pour prouver que la lutte entre les autoritaires (�cole de Marx) et les libertaires (�cole de Bakounine
) d�aujourd�hui est, au point de vue des principes en jeu, exactement la m�me que celle qui �clata dans l�ancienne Internationale entre Marx et Bakounine
eux-m�mes ?
Chose curieuse, Jules Guesde, le chef des Marxistes et Paul Brousse, le chef des Possibilistes �taient jadis membres de l�Alliance de la d�mocratie-socialiste, ils �taient des anarchistes. Guesde fut m�me suspect aux yeux du Conseil g�n�ral, c�est-�-dire de Marx et d�Engels. Comme ceux-ci voyaient toujours en leurs adversaires des policiers, Guesde fut trait� de policier. Cette m�me tactique, impos�e par Marx et Engels au parti social-d�mocrate allemand, est suivie maintenant par Guesde vis-�-vis de ses antagonistes qu�il signale d�abord comme anarchistes, ensuite comme policiers [5]. Dans une lettre de Guesde, dat�e du 22 septembre 1872, celui-ci fulminait contre le Conseil g�n�ral qui emp�chait les ouvriers de s�organiser dans chaque pays, librement, spontan�ment, d�apr�s leur esprit propre, leurs habitudes particuli�res, et il disait que les Allemands du conseil les opprimaient et que, hors de l��glise orthodoxe anti-autoritaire, il n�y avait point de salut.
Toutefois, le socialisme qui a triomph� au dernier congr�s est celui des petits bourgeois, des �piciers, celui qui est signal� d�j� par Marx en ces termes dans son XVIII Brumaire : � On a �mouss� la pointe r�volutionnaire des revendications sociales du prol�tariat pour leur donner une tournure d�mocratique. � Les social-d�mocrates du type allemand ont abandonn� avec une rapidit� curieuse ce qui �tait la raison m�me de leur existence comme socialistes et ils ont adopt� le point de vue de la petite bourgeoisie commer�ante et paysanne, � qui croit que les conditions particuli�res de son �mancipation sont les conditions g�n�rales sous lesquelles seulement la soci�t� moderne peut obtenir sa lib�ration et �viter la lutte de classe. �
Ils font de la politique et voil� tout.
L�ancienne Internationale �tait une association �conomique et, dans les statuts de 1886, on lisait que l��mancipation �conomique �tait le but principal auquel tout mouvement politique �tait subordonn�. Dans la traduction anglaise de 1867 on a intercal� les mots, � comme moyen � (as a means) apr�s � mouvement politique � sans que cela ait �t� approuv� par le congr�s. Pour d�fendre l�action politique on en appelait � ces mots, mais on oubliait de dire qu�ils ne se trouvaient pas dans le texte original. Que l�action politique fut le moyen pratique c��tait l� l�opinion personnelle de Marx, mais non pas celle de l�Internationale.
Le congr�s de Londres a vot� une r�solution dans laquelle on dit que le but du socialisme est la conqu�te des pouvoirs publics.
Bebel n�a-t-il pas affirm� que quand on aurait conquis les pouvoirs publics, le reste viendrait de soi-m�me ?
La cons�quence logique de cette th�se est qu�on d�place l��mancipation publique comme le but principal, auquel chaque mouvement �conomique doit �tre subordonn�.
C�est exactement le contraire de la v�rit�.
Les social-d�mocrates ont expos� devant le monde entier leur opinion que les conditions �conomiques peuvent �tre r�gl�es par les conditions politiques et non que les conditions politiques sont le reflet des conditions �conomiques.
La voie scientifique est abandonn�e par eux, uniquement pour permettre aux politiciens de jouer leur r�le dans les parlements, et si les ouvriers ne sont pas assez intelligents pour pr�venir leurs intrigues ils en seront de nouveau les dupes, comme ils l�ont toujours �t�.
Le congr�s de Londres n�a d�ailleurs �t� ni ouvrier ni socialiste ; les soi-disant socialistes qui veulent r�former la soci�t� tout en conservant les cadres existants, ou pour mieux dire les radicaux, sont en train de devenir un parti gouvernemental, tel le Parti Ouvrier en France qui a soutenu le minist�re Bourgeois, m�me quand ce dernier refusait d�abolir les lois criminelles contre les anarchistes, et qui n�a pas protest� quand ce m�me gouvernement expulsait Kropotkine
[6]. Les membres de ce parti ont flagorn� les Russes, ainsi le maire de Marseille et d�autres encore.
Sur le terrain �conomique les ouvriers peuvent marcher tous ensemble malgr� les diff�rences d��cole.
Sur le terrain politique il y a de grandes divergences d�opinions et naturellement on se s�pare.
Il nous semble que quiconque veut l�union des prol�taires doit rester fid�le � l�action �conomique et que quiconque veut la scission, la division, doit adopter l�action politique ou plut�t parlementaire.
On parle toujours de l�action politique, et cela uniquement parce qu�on n�ose pas dire nettement l�action parlementaire, que visent, en r�alit�, les social-d�mocrates. Car nous non plus, anti-parlementaires ni anarchistes, ne rejetons l�action politique. Par exemple l�assassinat de l�empereur Alexandre II de Russie fut une action politique, et nous l�avons approuv� en souhaitant qu�une telle action politique se produise partout. Travailler � abolir l��tat, voil� l�action politique par excellence. C�est pourquoi il est inexact de dire que nous repoussons l�action politique. L�action parlementaire et l�action politique sont deux choses tr�s diff�rentes et, laissant la premi�re aux ambitieux, aux politiciens, nous voulons appliquer la seconde. Chaque effort tent� en vue d��tablir une opinion purement politique, a pour r�sultat de diviser les ouvriers et arr�te le progr�s de l�organisation �conomique.
On r�ve toujours d�un gouvernement socialiste qu�on imposera au mouvement socialiste international, d�une dictature social-d�mocrate qui arr�tera tous les mouvements ne rentrant pas dans le cadre du programme �troit de la social-d�mocratie.
Les hommes ont toujours besoin d�un cauchemar. Pour la classe capitaliste le cauchemar est le socialisme et pour les social-d�mocrates c�est l�anarchie. Des gens intelligents perdent la t�te quand ils entendent prononcer ce mot affreux. Le Conseil g�n�ral du Parti ouvrier fran�ais n�a-t-il pas eu la brutalit� de dire que le chauvinisme et l�anarchie �taient les deux moyens des capitalistes pour entraver le mouvement socialiste ? Nous n�avons pas le texte exact, mais l�id�e est telle. On va jusqu�� dire, avec Liebknecht et Rouanet, que socialisme et anarchie impliquent "deux id�es, dont l�une exclut l�autre.
Liebknecht a dit des anarchistes : � Je les connais dans l�ancien continent comme dans le nouveau [7] et, � l�exception des r�veurs et des enthousiastes, je n�ai jamais connu un seul anarchiste, qui ne cherch�t � troubler nos affaires, � nous calomnier et � placer des obstacles sur notre route. M. Andrieux, le pr�fet de police fran�ais, n�a-t-il pas �crit cyniquement dans ses M�moires, qu�il subventionnait les anarchistes parce qu�il pensait que le seul moyen de d�truire l�influence du socialisme �tait de se m�ler aux anarchistes afin de d�sorganiser les ouvriers et de discr�diter le mouvement socialiste en le rendant responsable des sottises, des crimes et des folies des soi-disant anarchistes. �
Mais les bourgeois disent-ils autre chose des socialistes ? C�est toujours la m�me chose, les mots seuls sont chang�s. Si l�on exclut du socialisme les Kropotkine
, les Reclus
, les Cipriani, les Louise Michel, les Malatesta
, on tombe dans le ridicule. Qui donc a le droit de monopoliser le socialisme ? n�est-ce pas toujours la folie �tatiste qui les saisit ?
Les Fabians anglais sont plus sinc�res. Ils disent nettement que leur socialisme est exclusivement le socialisme d��tat. Ils d�sirent que la nationalisation de l�industrie soit remise aux mains de l��tat, de m�me celle du sol et du capital pour laquelle l��tat offre les institutions les plus capables de l�accomplir dans la commune, la province ou le gouvernement du pays.
Pourquoi les autres ne le disent-ils pas d�une mani�re aussi claire ? Nous saurions alors qu�une scission s�est op�r�e, �lucidant la situation, pla�ant d�un c�t� les �tatistes qui veulent la tutelle providentielle de l��tat, et de l�autre ceux qui d�sirent le libre groupement en dehors de l�intervention de l��tat.
C�est M. George Renard, directeur de la Revue socialiste, qui va maintenant nous dire pourquoi le socialisme est s�par� de l�anarchisme [8].
1�. � Les anarchistes sont des chercheurs d�absolu, ils r�vent la suppression compl�te de toute autorit�.
Les socialistes croient que toute organisation sociale comporte un minimum d�autorit� et, tout en d�sirant une extension ind�finie de la libert�, ils n�esp�rent point qu�on arrive jamais � cette libert� illimit�e qui ne leur semble possible que pour l�individu isol�. �
Chercheurs d�absolu - o� en est la preuve ? Il n�existe pas d�absolu et qui l�accepte, est en principe un supranaturaliste. Toujours et partout la m�me objection, la m�me accusation : ce que les social-d�mocrates disent des anarchistes, les lib�raux le disent des socialistes et les conservateurs des lib�raux. Mais c�est l� une phrase tout juste et [illisible]. Quand on d�clare � l�anarchiste : � L�id�al est beau mais irr�alisable, � l�anarchiste peut r�pondre : � Il faut alors t�cher d�en approcher. � C�est un �loge que de dire � ces hommes : Votre id�al est beau...
Et d�ailleurs, entre la suppression compl�te de toute autorit� et ce minimum d�autorit�, dont parle M. Renard, il y a une diff�rence de degr� et non de principe.
Quand on d�sire un minimum d�autorit�, on doit vouloir a fortiori la suppression de toute autorit�. Est-ce possible ? C�est l� une autre question. En tout cas, il n�y a pas entre les deux desiderata opposition de principe. Lorsque les socialistes d�sirent une � extension ind�finie de la libert�, � la fin de cette extension est la libert� arriv�e � sa limite extr�me.
Quelle est maintenant cette limite ? Nous savons tous que la libert� absolue est une impossibilit�, parce que l�absolu lui-m�me n�existe pas, mais chacun veut la plus grande libert� pour soi-m�me et, s�il la comprend bien, il la veut aussi pour chaque individu, car il ne peut exister de bonheur parmi les hommes qui ne sont pas libres. Toutefois ce mot cr�e beaucoup de malentendus. La d�finition de Spinoza [9], au XVIIe si�cle, est celle-ci : � une chose qui existe seulement par sa propre nature et est oblig�e d�agir uniquement par elle-m�me, sera appel�e libre. Elle sera appel�e n�cessaire ou plut�t d�pendante, quand une autre chose l�obligera � exister et � agir d�une fa�on d�finie et marqu�e. �
Qu�est-ce donc qui constitue l�essence de la libert� ?
C�est le fait d�agir par soi-m�me sans obstacles ext�rieurs. La libert�, c�est l�absence de contrainte et par cela m�me quelque chose de n�gatif.
Qui ne veut pas la contrainte d�sire la libert�, et cette libert� ne conna�t nulles fronti�res artificielles, mais seulement les fronti�res que la nature �tablit.
Ecoutez ce qu�Albert Parsons, un des martyrs de Chicago, a �crit : � La philosophie de l�anarchie est contenue dans le seul mot libert� ; et cependant ce mot comprend assez pour enfermer tout. Nulle limite pour le progr�s humain, pour la pens�e, pour le libre examen, n�est fix�e par l�anarchie ; rien n�est consid�r� si vrai ou si certain que les d�couvertes futures ne le puissent d�montrer faux ; il n�y a qu�une chose infaillible : � la libert�. � La libert� pour arriver � la v�rit�, la libert� pour que l�individu se d�veloppe, pour vivre naturellement et compl�tement. Toutes les autres �coles tablent sur des id�es cristallis�es ; elles conservent enclos dans leurs programmes des principes qu�elles consid�rent comme trop sacr�s pour �tre modifi�s par des investigations nouvelles. Il y a chez elles toujours une limite, une ligne imaginaire au del� de laquelle l�esprit de recherche n�ose pas p�n�trer. La science, elle, est sans piti� et sans respect, parce qu�elle est oblig�e d��tre ainsi ; les d�couvertes et conclusions d�un jour sont an�anties par les d�couvertes et conclusions du jour suivant. Mais l�anarchie est pour toutes les formes de la v�rit� le ma�tre de c�r�monies. Elle veut abolir toutes les entraves qui s�opposent au d�veloppement naturel de l��tre humain ; elle veut �carter toutes les restrictions artificielles qui ne permettent pas de jouir du produit de la terre, de telle fa�on que le corps puisse �tre �duqu�, et elle veut �carter toutes les bassesses de la superstition qui emp�chent l��panouissement de la v�rit�, de sorte que l�esprit puisse pleinement et harmonieusement s��largir. �
Voil� une confiance et une croyance dans la libert� qui �l�vent, et il est meilleur d�avoir un tel id�al, m�me s�il ne se r�alise jamais, que de vivre sans id�al, d��tre pratique et opportuniste, d�accepter tous les compromis afin de conqu�rir dans l��tat un pouvoir, gr�ce auquel on peut accomplir les actes m�mes qu�on a toujours d�sapprouv�s lorsqu�ils ont �t� faits par les autres ; en un mot afin de dominer. Toute autorit� corrompt l�homme et c�est pour cela que nous devons lutter contre toute autorit�.
Quand Renard dit que les socialistes n�esp�rent point qu�on arrive jamais � cette libert� illimit�e qui ne leur semble atteignable que par l�individu isol�, je pense qu�il a tort, car il me para�t impossible de ne pas esp�rer conqu�rir le plus haut degr� de libert�, de ne pas croire � son extension ind�finie. Stuart Mill se montre moins sectaire, quand il dit : � Nous savons trop peu ce que l�activit� individuelle d�un c�t� et le socialisme de l�autre, pris tous les deux sous leur aspect le plus parfait, peuvent effectuer pour dire avec quelque certitude lequel de ces syst�mes triomphera et donnera � la soci�t� humaine sa derni�re forme.
Si nous osions faire une hypoth�se, nous dirions que la solution d�pendra avant tout de la r�ponse qui sera faite � cette question : lequel des deux syst�mes permet le plus grand d�veloppement de la libert� humaine et de la spontan�it� ? Quand les hommes ont pourvu � leur entretien, la libert� est pour eux le besoin le plus fort de tous et, contrairement aux besoins physiques qui deviennent plus mod�r�s et plus faciles � dominer � mesure que la civilisation grandit, ce besoin cro�t et augmente en force au lieu de s�affaiblir � mesure que les qualit�s intellectuelles et morales se d�veloppent d�une fa�on plus harmonique. Les institutions sociales, comme aussi la moralit�, atteindront la perfection, quand l�ind�pendance compl�te et la libert� d�agir seront garanties et quand aucune limite ne leur sera impos�e, sinon le devoir de ne pas faire de mal � autrui. Si l��ducation ou bien les institutions sociales conduisaient � sacrifier la libert� d�agir � un plus complet bien-�tre, ou bien si on renon�ait � la libert� pour l��galit�, une des plus pr�cieuses qualit�s de la nature humaine dispara�trait. �
Nous pr�f�rons la forme prudente du philosophe anglais au jugement trop absolu de Renard.
La diff�rence qu�il fait entre les anarchistes et les socialistes n�est pas fond�e, d�une part parce qu�il m�conna�t ses adversaires en leur attribuant ce qu�ils ne disent pas, et d�autre part parce qu�il n�y a qu�une question de degr� et non une diff�rence de principe dans les doctrines qu�il leur oppose.
N�2 � Les socialistes r�pudient �nergiquement l�attentat individuel, qui leur para�t inefficace pour supprimer un mal collectif et moins justif�e que partout ailleurs dans les pays qui jouissent d�une constitution lib�rale ou r�publicaine ; ils r�pudient par dessus tout la bombe stupide et aveugle dont les �clats vont frapper au hasard amis et ennemis, innocents et coupables. �
Ce n�est pas l� le caract�re essentiel de l�anarchie, mais plut�t une question de temp�rament. Il y a des socialistes, qui sont beaucoup plus violents que les anarchistes. On ne peut pas dire que la propagande par le fait soit une th�orie essentiellement anarchiste [10].
Qui a fait de l�attentat individuel un principe ?
Mais aussi qui ose d�sapprouver les actes violents dans une soci�t� qui est bas�e sur la violence ? La mort d�un tyran n�est-elle pas un bienfait pour l�humanit� ? Qu�est la mort d�un tyran, qu�il soit un roi, un ministre, un g�n�ral, un patron ou un propri�taire et m�me la mort d�une vingtaine de ces hommes, si on la met en parall�le avec les meurtres qui s�accomplissent quotidiennement dans les fabriques, dans les ateliers, partout ? Seulement, on s�accoutume � ces assassinats parce qu�on ne les voit pas, parce que les chiffres des morts d�un champ de bataille sont beaucoup plus �loquents que ceux du champ de l�industrie. En r�alit� le nombre des victimes de l�industrie est beaucoup plus consid�rable que celui des victimes des guerres. Comparez ces chiffres tels qu��lis�e Reclus
les donne. La mortalit� annuelle moyenne parmi les classes ais�es est d�un pour soixante. Or la population de l�Europe est d�environ trois cents millions ; si l�on prenait pour base la moyenne des classes ais�es, la mortalit� devrait �tre de cinq millions. Or, il est en r�alit� de quinze millions ; si nous interpr�tons ces donn�es nous sommes fond�s � conclure que dix millions d��tres humains sont annuellement tu�s avant leur heure. Ne peut-on s��crier : � Race de Ca�n, qu�as-tu fait de tes fr�res ? � Si on a ces faits pr�sents � l�esprit, on comprend l�acte individuel - tout comprendre est tout pardonner - et c�est une l�chet� de notre part, que de le d�sapprouver si nous n�avons pas le courage de le faire nous-m�mes, et c�est par hypocrisie que nous �laborons une doctrine propre � voiler notre l�chet�.
La d�fense d��mile Henry est un chef-d��uvre de logique, qui donne beaucoup � penser.
Voici sa th�orie :
Quand un anarchiste fait un attentat, tous les anarchistes sont pers�cut�s en bloc par la soci�t�, eh bien ! � puisque vous rendez ainsi tout un parti responsable des actes d�un seul homme, et que vous frappez en bloc, nous frappons en bloc. �
Les socialistes n�ont-ils pas dit avec raison, ce n�est pas nous qui fixons les moyens de d�fense, ce sont nos adversaires ?
�mile Henry continue :
� Il faut que la bourgeoisie comprenne bien que ceux qui ont souffert sont enfin las de leurs souffrances ; ils montrent les dents et frappent d�autant plus brutalement qu�on a �t� plus brutal envers eux.
Ils n�ont aucun respect de la vie humaine, parce que les bourgeois eux-m�mes n�en ont aucun souci.
Ce n�est pas aux assassins qui ont fait la semaine sanglante et Fourmies, de traiter les autres d�assassins.
Ils n��pargnent ni femmes ni enfants bourgeois, parce que les femmes et les enfants de ceux qu�ils aiment ne sont pas �pargn�s non plus. Ne sont-ce pas des victimes innocentes, ces enfants qui, dans les faubourgs, se meurent lentement d�an�mie parce que le pain est rare � la maison, ces femmes qui, dans vos ateliers, p�lissent et s��puisent pour gagner quarante sous par jour, heureuses encore quand la mis�re ne les force pas � se prostituer, ces vieillards dont vous avez fait des machines � produire toute leur vie, et que vous jetez � la voirie et � l�h�pital quand leurs forces sont ext�nu�es ?
Ayez au moins le courage de vos crimes, messieurs les bourgeois, et convenez que nos repr�sailles sont grandement l�gitimes. �
Ce qu��mile Henry disait devant le jury, est-il vrai ou non ? Il savait tr�s bien que les foules, les ouvriers pour lesquels il a lutt�, ne comprendraient pas son acte, mais cependant il n�h�sitait pas, car il �tait convaincu qu�il donnait sa vie pour une grande id�e. Tous les attentats jusqu�� lui furent des attentats politiques qu�on peut comprendre facilement, il ouvrait l��re des attentats sociaux, il fut le pr�curseur de cette th�orie, et c�est pour cela que la sympathie pour son acte fut beaucoup moindre.
Il peut s��tre tromp�, mais il �tait un homme de c�ur, qui souffrait en voyant toutes les mis�res, toutes les tueries dont la classe ouvri�re �tait l�objet et quand il disait : � La bombe du caf� Terminus est la r�ponse � toutes vos violations de la libert�, � vos arrestations, � vos perquisitions, � vos lois sur la presse, � vos expulsions en masse d��trangers, � vos guillotinades �, nous le comprenons et, nous aussi, nous avons en nous ce sentiment de haine dont son c�ur fut rempli.
On peut parler de la bombe stupide et aveugle, mais pourquoi pas du fusil et du canon stupide de la classe poss�dante ?
Nous croyons que la lutte serait facilit�e si chaque tyran �tait frapp� directement apr�s son premier acte de tyrannie, si chaque ministre qui trompe le peuple �tait tu�, si chaque juge qui condamne des pauvres, des innocents, �tait assassin�, si chaque patron, chaque capitaliste �tait poignard� apr�s un acte d�intol�rable tyrannie.
Ces actes individuels r�pandraient l�horreur, la crainte et on a vu toujours et partout que seulement ces deux choses armeront nos adversaires : la violence ou bien la crainte de la violence. On ne doit jamais oublier que la classe ouvri�re est en �tat de d�fense. Elle est toujours attaqu�e et quel est, dans la nature, l��tre qui n�essaie pas de se d�fendre par tous les moyens possibles ?
Cette th�orie n�est d�ailleurs pas essentiellement anarchiste ; on l�a profess�e de tous temps, et il y a des anarchistes qui la d�sapprouvent ; ainsi Tolsto� et son �cole qui pr�chent la r�sistance passive.
Lisez ce que Grave a �crit dans son livre : La soci�t� mourante et l�anarchie : � Nous ne sommes pas de ceux qui pr�chent les actes de violence, ni de ceux qui mangent du patron et du capitaliste, comme jadis les bourgeois mangeaient du pr�tre, ni de ceux qui excitent les individus � faire telle ou telle chose, � accomplir tel ou tel acte. Nous sommes persuad�s que les individus ne font que ce qu�ils sont bien d�cid�s par eux-m�mes � faire ; nous croyons que les actes se pr�chent par l�exemple et non par l��crit ou les conseils. C�est pourquoi nous nous bornons � tirer les cons�quences de chaque chose, afin que les individus choisissent d�eux-m�mes ce qu�ils veulent faire, car nous n�ignorons pas que les id�es bien comprises doivent multiplier, dans leur marche ascendante, les actes de r�volte.
C�est pourquoi nous disons : l�attentat individuel peut �tre utile en certains cas, en certaines circonstances, personne ne peut le nier, mais comme th�orie ce n�est point un principe n�cessaire de l�anarchie. L�anarchie est une th�orie, un principe, et l�exercice des moyens est une question de tactique. Les socialistes r�volutionnaires d�autrefois qui n��taient pas anarchistes, n�ont jamais eu la l�chet� de d�sapprouver les actes individuels, quoique sachant tr�s bien qu�un attentat de cette sorte ne r�sout pas la question sociale. On l�a compris toujours comme un acte de revanche l�gitime, comme une repr�sailles selon le soi-disant droit de guerre qui dit : � la guerre comme � la guerre ! � Les socialistes n�ont pas la pr�tention de cr�er du jour au lendemain une soci�t� parfaite ; il leur suffit d�aiguiller la soci�t� actuelle sur la voie nouvelle ou les hommes doivent s�engager pour devenir plus solidaires et plus libres ; il leur suffit de l�aider � faire un pas d�cisif sur la route o� elle chemine d�une fa�on p�nible et si lente. �
Qui donc veut cela ? Personne ne soutiendra qu�on peut cr�er du jour au lendemain une soci�t� parfaite. Chacun sait que la soci�t� est le r�sultat d�une �volution accomplie durant des si�cles et qu�on ne peut la refaire d�un coup. Le temps des miracles est mythologique. Les anarchistes ne se sont jamais pr�sent�s comme des prestidigitateurs. L��uvre incompl�te des �ges pass�s ne peut �tre transform�e instantan�ment.
Mais ce reproche est le m�me que les conservateurs font aux socialistes. N�entend-on pas dire : Ah ! l�id�al socialiste est bien beau, il est admirable, mais le peuple n�est pas m�r encore pour vivre dans un tel milieu. Et nous r�pondons alors : est-ce une raison pour ne pas travailler a la r�alisation de cet id�al ? Si on veut attendre le moment o� chacun sera m�r pour en jouir, on peut attendre jusqu�au plus lointain futur.
Jean Grave le sait aussi bien que Renard. Il dit dans son livre : � Il est malheureusement trop vrai que les id�es qui sont le but de nos aspirations ne sont pas imm�diatement r�alisables. Trop infime est la minorit� qui les a comprises pour qu�elles aient une influence imminente sur les �v�nements et la marche de l�organisation sociale. Mais si tout le monde dit : ce n�est pas possible ! et accepte passivement le joug de la soci�t� actuelle, il est �vident que l�ordre bourgeois aura encore de longs si�cles devant lui. Si les premiers penseurs qui ont combattu l��glise et la monarchie pour les id�es naturelles et l�ind�pendance et ont affront� le b�cher et l��chafaud s��taient dit cela, nous en serions encore aujourd�hui aux conceptions mystiques et au droit du seigneur. C�est parce qu�il y a toujours eu des gens qui n��taient pas � pratiques �, mais qui, uniquement convaincus de la v�rit�, ont cherch� de toutes leurs forces, � la faire p�n�trer partout, que l�homme commence � conna�tre son origine et � se d�p�trer des pr�jug�s d�autorit� divine et humaine. �
Le reproche de Renard est donc imm�rit�.
Naturellement quand les circonstances seront plus favorables, les hommes seront meilleurs.
Pourquoi volerait-on si chacun avait assez pour vivre ?
La doctrine, d�apr�s laquelle le milieu dans lequel l�homme vit exerce une influence d�cisive sur sa formation, est adopt�e par la science.
Nous sommes des semeurs d�id�es et nous avons la conviction que la semence doit cro�tre et donner des fruits. Comme la goutte d�eau s�infiltre, dissout les min�raux, creuse et se fait jour, l�id�e p�n�tre le monde intellectuel. Nous ne voyons pas les fruits, mais quand le temps arrive, ils m�rissent.
On fait souvent une diff�rence entre �volution et r�volution, mais scientifiquement cela n�est pas possible. �volution et r�volution ne sont pas des contradictions, ce sont deux anneaux d�une m�me cha�ne. �volution est le commencement et r�volution la fin de la m�me s�rie d�un long d�veloppement.
Quand nous nous appelons des r�volutionnaires, ce n�est pas par plaisir mais seulement par la force des choses. La croyance que la lutte des classes peut �tre supprim�e par un acte du parlement, ou que la propri�t� priv�e peut �tre abolie par une loi, est une na�vet� si grande que nous ne nous imaginons pas qu�un homme sage la puisse concevoir.
M. Renard donne des exemples.
� La patrie se fondra un jour dans la grande unit� humaine, comme les anciennes provinces fran�aises se sont fondues dans ce qu�on nomme aujourd�hui la France. Les anarchistes s��crient en cons�quence : agissons d�s maintenant comme si la patrie n�existait plus. Les socialistes disent au contraire : ne commen�ons point par d�molir la maison modeste et m�diocrement b�tie o� nous habitons, sous pr�texte que nous pourrons avoir plus tard un palais magnifique.
De m�me il viendra peut-�tre une �poque (et nous ne demandons pas mieux que de l�aider � venir) ou la contrainte de la loi sera inutile pour garantir les faibles contre l�oppression des forts et pour faire r�gner la justice sur la terre. Agissons donc, reprennent les anarchistes, comme si la loi n��tait d�ores et d�j� qu�une entrave toujours nuisible ou superflue. Non, r�pliquent les socialistes, �mancipons progressivement l�individu ; mais gardons-nous de pr�ter aux hommes tels qu�ils sont l��quit�, la sagesse, la bont� que pourront avoir les hommes tels qu�ils seront apr�s une longue p�riode �ducative. �
De m�me encore il est permis � la rigueur de concevoir un r�gime o� la production sera devenue assez abondante, ou les hommes et les femmes sauront assez limiter leurs d�sirs pour que chacun puisse � prendre au tas � de quoi satisfaire ses besoins. Et les anarchistes de conclure : � quoi bon d�s lors r�gler la production et la r�partition de la richesse sociale ? Agissons imm�diatement comme si l�on pouvait puiser � pleines mains dans une provision in�puisable. Pardon ! r�pondent les social-d�mocrates. Commen�ons par assurer la vie de la soci�t� en assurant au travailleur une r�mun�ration �quivalente � son travail ! Pour le reste, nous verrons plus tard.
Quelle est la diff�rence entre les anarchistes et les social-d�mocrates ?
Que les social-d�mocrates sont de simples r�formateurs, qui veulent transformer la soci�t� actuelle selon le socialisme d��tat.
Il n�y a pas de diff�rence de principe et personne n�en trouvera dans les d�ductions pr�c�dentes.
Il nous semble que Renard n�en a �tabli aucune. Le socialisme ne peut pas �tre s�par� de l�anarchisme, chaque anarchiste est un socialiste, mais chaque socialiste n�est pas n�cessairement un anarchiste. �conomiquement on peut �tre communiste ou socialiste, politiquement on est anarchiste. En ce qui concerne l�organisation politique, les anarchistes communistes demandent l�abolition de l�autorit� politique, c�est-�-dire de l��tat, car ils nient le droit d�une seule classe ou d�un seul individu � dominer une autre classe ou un autre individu. Tolsto� l�a dit d�une mani�re si parfaite qu�on ne peut rien ajoute