DEVALD�S (Manuel) - R�flexions sur l�Individualisme (Savoir - Vouloir - Pouvoir)

Date : jeudi 26 mai 2005 @ 20:37:04 :: Sujet : Individualisme

La Brochure Mensuelle -n� 157 - Janvier 1936

I
Individualisme libertaire et individualisme autoritaire.



Il est peu de mots qui soient plus diversement interpr�t�s que celui d�� individualisme �. Il est, par suite, peu d�id�es plus mal d�finies que celles repr�sent�es par ce vocable. L�opinion la plus r�pandue et que les ouvrages d�enseignement populaire se chargent de confirmer, c�est que l�individualisme est un � syst�me d�isolement dans les travaux et les efforts de l�homme, syst�me dont l�oppos� est l�association. �

Il faut reconna�tre en cela la conception vulgaire de l�individualisme. Elle est fausse et, en outre, absurde. Certes, l�individualiste est l�homme � seul �, et on ne peut le concevoir autre. � L�homme le plus fort est l�homme le plus seul �, a dit Ibsen. En d�autres termes, l�individualiste, l�individu le plus conscient de son unicit�, qui a su r�aliser le mieux son autonomie, est l�homme le plus fort. Mais il peut �tre � seul � au milieu de la foule, au sein de la soci�t�, du groupe, de l�association, etc., parce qu�il est � seul � au point de vue moral, et ici ce mot est bien synonyme d�unique et d�autonome. L�individualiste est ainsi une unit�, au lieu d��tre comme le non-individualiste une parcelle d�unit�.

Mais la grossi�ret� des incompr�hensifs n�a pu voir la signification particuli�re de cette solitude, ce qu�elle a d�exclusivement relatif � la conscience de l�individu, � la pens�e de l�homme ; elle en a transpos� le sens et, dans son habitude du dogmatique et de l�absolu, l�a attribu� aux actions �conomiques de l�individu dans le milieu social, faisant de lui un insociable, un ermite, - d�o� le mensonge et l�absurdit� de la d�finition pr�cit�e. Que l�on dise � seul � avec Ibsen, ou � unique � avec Stirner, pour caract�riser l�individualiste, les b�otiens adopteront la lettre et non l�esprit de ces vocables. Leur incapacit� d�interpr�ter justement le mot a engendr� l�erreur, qu�il importe de faire surgir, avec � c�t� d�elle la v�rit�.

Si cette conception de l�individualisme est fausse, ce n�est pas du fait que les hommes qui se disent, dans le pr�sent, individualistes vivent comme les autres en soci�t�, car les soci�t�s actuelles imposent � l�individu une association d�termin�e : l�individu subit cette association, mais l� s�arr�te sa participation, qui n�est nullement b�n�vole. De quoi on peut inf�rer que l�individualisme n�est pas, par cons�quent, l�oppos� de l�association, c�est de ce que bon nombre d�anarchistes communistes, donnant � l�expression de � communisme � un sens moins religieux, moins chr�tien, s�affirment �galement individualistes. Max Stirner lui-m�me, une des lumi�res de la philosophie individualiste, pr�conise dans son immortel livre : L�unique et sa propri�t�, l�� association des �go�stes �. Enfin, ce qui est surtout convaincant, c�est d�approfondir la question, apr�s quoi on voit qu��tant donn� le caract�re de l�individualisme, cette conception de la vie n�exige point dans sa pratique l�isolement physique ou �conomique des individus et, par suite, ne s�oppose pas � leur association.

La plupart des opinions et des convictions de la � majorit� compacte � sont bas�es sur des d�finitions de cette sorte, qui, passant � la dignit� de clich�s, formulent des pr�jug�s difficilement d�racinables, que l�ignorance pr�tentieuse de certains � intellectuels � et aussi l�int�r�t de certains autres plus �clair�s transmettent � l�ignorance humble des gens du troupeau. Pour �tre intellectuel, on n�en demeure pas moins homme, c�est-�-dire soumis aux lois naturelles. Or, il est d�ordre naturel que le fort absorbe le faible. C�est ainsi que certains intellectuels peuvent appara�tre comme des demi-savants aux hommes du peuple �mancip�s par eux-m�mes et passionn�s de v�rit�. Mais ce que ceux-ci sont parvenus � apprendre et � surprendre, les savants en question ne l�ignorent pas ; seulement, ils ne le diront point, parce qu�ils ont, chacun pour son propre compte, int�r�t � ce que l��tat de choses actuel, d�o� naissent leurs privil�ges bourgeois, se perp�tue ; et comme il ne dure que gr�ce � la demi-science servie � la masse, que, pour mieux dire, gr�ce au mensonge, ils se taisent ou ne livrent que des v�rit�s incompl�tes.

Observez dans les soci�t�s actuelles la diff�rence d��ducation des prol�taires et des privil�gi�s. Vous avez l� tout le secret de la m�thode. Un homme du peuple, issu de l�enseignement primaire, ignore, comme il le faut, ce qu�est r�ellement l�individualisme et surtout sur quoi il se fonde, il ne s�en inspirera donc jamais pour se conduire dans l�existence ; il est vou� � l�absorption par les forts ; c�est parfait, - au point de vue de l��tat, ou plut�t de ceux qui pourraient dire avec quelque raison : � L��tat, c�est nous �. Par contre, un homme de l�� �lite �, form� par l�enseignement secondaire ou sup�rieur, poss�de l�id�e exacte de l�individualisme et de ses bases scientifiques. C�est pour lui la v�rit� m�me, mais la v�rit� qu�on garde pour soi. L�excellent struggler que voil� ! Il peut triompher : il a des armes et les autres sont d�sarm�s. Car il s�en souviendra � toute occasion pour le mieux de ses int�r�ts et il continuera � l��gard du troupeau les errements de ses devanciers. Toutes les v�rit�s ne sont pas bonnes � dire.

De l�individualisme qui, par essence, est libertaire, il fera une philosophie b�tarde et � double face (activit� en haut, fatalisme en bas de la soci�t�), justifiant tous les m�faits de la classe r�gnante. De l� la distinction relativement juste que l�on a �t� contraint de faire, pour �tre compris d�un public mal inform�, entre l�individualisme libertaire et l�individualisme bourgeois ou autoritaire. Mais, en d�finitive, il n�est qu�un individualisme, qui est essentiellement libertaire, fonci�rement anarchique.

Alors que l�individualisme libertaire, l�individualisme r�el, donne des armes aux faibles, non de mani�re � ce que devenus forts ils oppriment � leur tour les individus demeur�s plus faibles qu�eux, mais de telle fa�on qu�ils ne se laissent plus absorber par les plus forts, - le pr�tendu individualisme bourgeois ou autoritaire s�efforce uniquement de l�gitimer par d�ing�nieux sophismes et une fausse interpr�tation des lois naturelles les actions de la violence et de la ruse triomphantes.

Lamarck, Malthus, Darwin et leurs successeurs ne supposaient certainement pas qu�on p�t un jour faire servir leurs d�couvertes, dont la philosophie individualiste d�coule directement, � une aussi j�suitique besogne ; cependant il �tait in�luctable que la force les accapar�t d�s l�abord et en fit son profit comme de toutes choses. Mais chaque v�rit� porte en soi le germe d�une bont� future. La bont� de leur �uvre et de ses cons�quences tend � devenir effective. Actuellement, l�homme du peuple s�instruit, seul ou en coop�ration ; il se familiarise avec l�analyse, le raisonnement et la critique ; il t�che � conna�tre sa propre nature, les mobiles des actions humaines, le m�canisme et les forces de la machine � opprimer les faibles, les lois naturelles et les r�alit�s sociales. Le troupeau va s�individualisant. L�individu �uvre � se r�aliser selon sa d�finition : unique et autonome.

C�est qu�il se convainc progressivement de ces v�rit�s primordiales :

La force, c�est savoir.

La faiblesse, c�est de croire.



II
L�individu.



Tel que le comprend la philosophie individualiste, l�individu, capacit� potentielle d�unicit� et d�autonomie, n�est pas une entit�, une formule m�taphysique : c�est une r�alit� vivante. Ce n�est point comme l�avait cru Fichte critiquant l�� unique � de Stirner, un Moi mystique, abstrait, dont le culte ridicule et n�faste aboutirait � la n�gation de la sociabilit� qui est cependant une qualit� inn�e de l�homme et engendre des besoins moraux qu�il faut satisfaire sous peine de souffrance.

Avec ce caract�re religieux bien particulier, l�individualisme �quivaudrait � un stupide isolement syst�matique, ainsi qu�� une lutte barbare et incessante o� l�homme perdrait tout acquis ancestral et toute possibilit� de progresser. Le culte de ce Moi abstrait engendrerait l�esclavage, de m�me que le culte du Citoyen, - L�Homme [1] du positivisme - est n� de la servitude moderne, caract�ris�e par la contrainte associationniste et solidariste de la soci�t� actuelle qu�impose l��tat aux individus.

Certes non, le moi individualiste n�est pas une abstraction, un principe spirituel, une id�e : c�est le moi corporel avec tous ses attributs : app�tits, besoins, passions, int�r�ts, forces, pens�es, etc. Ce n�est pas le Moi, - id�al ; c�est moi, toi, lui,- r�alit�s pr�cises. Ainsi la philosophie individualiste se plie � toutes les variations individuelles, celles-ci ayant pour mobile l�int�r�t que l�individu attache aux faits et aux choses et pour r�gulateur la puissance dont il dispose. Elle instaure par cela m�me une harmonie naturelle, plus vraie et plus durable que m�me une harmonie factice et toute superficielle due aux religions, aux morales dogmatiques et aux lois, forces de ruse, aux arm�es, aux polices, aux bagnes et aux �chafauds, forces de violence, dont disposent les autoritaires.

L�individualisme ne se meut que dans le domaine du r�el. Il rejette toute m�taphysique, tout dogme, toute religion, toute foi. Ses moyens sont l�observation, l�analyse, le raisonnement, la critique, mais c�est en se r�f�rant � un crit�rium issu de soi-m�me, et non � celui qu�il puiserait dans la raison collective en honneur dans le milieu, que l�individualiste �tablit son jugement. L�individualisme r�pudie l�absolu, il ne se soucie que du relatif. Enfin, il place l�individu, seule r�alit� vivante et unique, capable d�autonomie, comme centre dans tout syst�me moral, social ou naturel.

- Certainement, monsieur le professeur de morale, notre nombril est le centre du monde, comme vous dites quand, par m�garde, vous poussez une pointe en terre d�Ironie. Il est le centre du monde pour chacun de nous, individualistes, autant que pour vous, monsieur l�esclave, ou plut�t l�esclavagiste ; seulement, nous le disons haut, alors que vous le cachez soigneusement en enseignant gravement le contraire.

Je suis pour moi, tu es pour toi, il est pour lui le centre du monde !

Ne riez pas. A mesure que Dieu perd en chacun de nous cette pr�rogative longtemps conserv�e d��tre le centre du monde, le but de nos actes, le mobile usurpateur de notre activit�, - � mesure chacun s�empare de cette pr�rogative pour son propre compte. Mais, pour cela, il faut qu�auparavant tous les absolus m�taphysiques, qui ne sont que des avatars divins, aient rejoint Dieu dans sa fuite n�buleuse de fant�me un peu grotesque. Notre raison clame alors la permanence du relatif, - du relatif � notre moi, naturellement.

- O� places-tu, toi, mon contradicteur chr�tien, le centre du monde ?

- En Dieu.

- Et toi, monsieur le positiviste, monsieur l�� ath�e �, qui ne crois pas croire en Dieu, parce que tu ingurgites l�anticl�rical saucisson du saint vendredi ?

- ...

- Tu ne sais d�j� plus lequel choisir des divers ostensoirs qui s�offrent � tes yeux d�vots. Des centres du monde, tu en as � revendre. Dans le domaine du sacr�, tu n�as que l�embarras du choix ; tu peux � ton aise graviter autour de tel ou tel centre, selon l�occasion. C�est pourquoi tu es le m�me pauvre �tre, sinon pire, que ton voisin le th�iste, qui au moins ne conna�t que son seul Dieu. Du monde o� tu t�agites, tu mets le centre partout, sauf o� il est et o� tu devrais le voir, en toi. Tu n�es, de ta propre volont�, - as-tu seulement une volont� ? - tu n�es de ta volont� d�inconscient, qu�un pauvre satellite qui tourne continuellement autour de centres illusoires, d�apparence � tes yeux plus ou moins divine. Pendant ce temps, les pr�tres cl�ricaux et la�ques de tous les cultes font leur besogne de coupe-jarrets et de vide-goussets.

Moi, l�individualiste, je suis le centre de tout ce qui m�entoure. Ainsi, ma d�pense d�activit�, toutes mes actions, raisonn�es comme passionn�es, m�dit�es comme spontan�es, ont-elles un but qui est toujours ma satisfaction personnelle. Quand mon activit� se dirige vers autrui, je suis certain qu�en d�finitive son produit mat�riel ou moral me reviendra. Il ne tient qu�� l�autre qu�il en soit de m�me pour lui.

J�ai une morale personnelle, et je m�insurge contre la Morale ; je pratique une justice personnelle et je refuse le culte � la Justice, etc.

Je suis le sage et tu es le fou, je suis l�homme libre et tu es l�esclave, je suis l�homme de joie et tu es l�homme de peine...

La signification premi�re de l�individualisme se r�sume donc en ceci, qu�il oppose aux entit�s, aux abstractions pr�tendument sup�rieures � l�homme et au nom desquelles on le gouverne, la seule r�alit� qui soit pour lui : l�individu, l�homme, - pas L�Homme des positivistes, � essence de l�homme �, l�individu citoyennis�, �lecteuris�, m�canis�, annihil� - l�homme que je suis, que tu es, qu�il est : -- soi.

A l�int�r�t des divinit�s imaginaires, j�oppose mon int�r�t. A toute pr�tendue Cause Sup�rieure, j�oppose ma cause.

De cette mani�re, tout ce qui, dans toute philosophie religieuse et cons�quemment dans tout syst�me social religieux, �manait de l�individu, inf�rieur, vile mati�re, m�prisable atome, simple unit�, pour aboutir � ces entit�s, � ces abstractions divinis�es et demeurer leur propri�t�, l�individu �tant ainsi d�poss�d�, - tout cela reste la propri�t� de l�individu ; les abstractions qui ont lieu d��tre admises dans la mentalit� humaine pour exprimer les rapports interindividuels sont d�sormais d�pourvues de leur fausse sup�riorit�, de leur saintet�, r�duites � leur r�le simplement utilitaire ; elles sont d�s lors, d�pourvues de la nocuit� dont on les avait dot�es.

Ainsi, plus de sacrifice de l�individu � La Soci�t� et � ses pr�tres, � La Patrie et � ses pr�tres, au Droit et � ses pr�tres, � Dieu ou aux Dieux � leurs pr�tres. L�homme devient enfin le seul b�n�ficiaire de son travail, le propri�taire de toute chose dont la conqu�te motiva ses efforts et ses travaux.

Qu�est-ce que la soci�t�, sinon la r�sultante d�une collection d�individus ? Comment la soci�t� peut-elle avoir un int�r�t (pourquoi pas aussi des app�tits, des sentiments, etc.) ? Et p�t-elle avoir un int�r�t, comment celui-ci pourrait-il �tre sup�rieur et antagonique � l�int�r�t des individus qui la composent, si ceux-ci sont libres ? Quel non-sens ou quel hypocrite m�fait n�est-ce pas, par suite, de fa�onner les individus pour la soci�t� au lieu de faire la soci�t� pour les individus ?

Ne pouvons-nous, individus, remplacer l��tat par nos libres associations ?

A la loi g�n�rale, collective, ne pouvons-nous substituer nos conventions mutuelles, r�vocables d�s qu�elles sont une entrave � notre bien-�tre ?

Avons-nous besoin des patries parcellaires qu�ont faites nos ma�tres, alors que nous en avons une plus vaste : la Terre ?

Et ainsi de suite. Autant de questions que le libre examen de l�individualiste r�sout justement � l�avantage de l�individu.

Sans doute, ceux qui vivent du mensonge, qui r�gnent par l�hypocrisie, les ma�tres et leur domesticit� de pr�tres et de politiciens, peuvent �tre d�un avis diff�rent parce que leur petit, tr�s petit int�r�t les y invite. Mais moi, individualiste et homme de labeur, dont ce n�est l�int�r�t ni le vouloir de voler autrui, non plus que d��tre vol� par autrui, je ne puis penser comme eux et je m�insurge.

Ils se vengeront de cette insurrection en me discr�ditant. Soit. L�individualiste est aborrh� des ma�tres, des valets et de la masse moutonni�re. C�est fort compr�hensible. Et ce sera la norme tant que l�ignorance sera la reine du monde. Le penseur individualiste, s�il veut que justice soit rendue � son verbe et � ses actes, doit attendre un lointain �ge de raison - sous l�orme �volutionniste... Mais il n�a que faire de la justice des autres. La sienne lui suffit pour se satisfaire imm�diatement.

L�individualisme �tant g�n�ralis�, l�individu n�est nullement d�poss�d� et encha�n� : il est le propri�taire du produit de son travail et il est ind�pendant. Quant aux parasites qui ne vivaient que gr�ce � cette croyance en d�Illusoires Causes Sup�rieures, exigeant l�holocauste d�un �tre inf�rieur, ils sont oblig�s de devenir des producteurs comme les autres - ou de dispara�tre. C�est apr�s ce que nous venons d�exposer que la pens�e de l�aristocrate M. de Voltaire, qui tenait le peuple - la canaille, pour employer son langage - pour troupeau � tondre, s�explique fort bien : � Si Dieu n�existait pas, il faudrait l�inventer �. Il faut un Dieu pour que le pr�texte de es volont�s myst�rieuses, de sa religion, de son culte, serve � maintenir la masse des individus dans une servitude propice aux profits et privil�ges des pr�tres de toutes sortes et surtout des ma�tres.

Mais aussi de quelle lumi�re s�entoure ensuite la fi�re boutade de Bakounine : � Si Dieu existait, il faudrait l�abolir � ! Si Dieu existait, il comporterait la servitude d�une vraie Cause Sup�rieure, il d�poss�derait l�homme de son avoir ; il faudrait qu�il n�exist�t point pour la libert� et le bonheur de l�homme.

Laplace disait : � L�hypoth�se Dieu est inutile �. Depuis son temps, les sciences ont progress� ; le r�sultat de leurs investigations dans le domaine de l�homme et des soci�t�s humaines nous porte � dire : le mensonge Dieu est nuisible, ce qu�en d�autres termes avait affirm� Proudhon par son c�l�bre aphorisme : � Dieu, c�est le mal �. Car la cause de Dieu est la Cause Sup�rieure par excellence, d�o� d�coulent toutes les autres causes des abstractions sup�rioris�es, divinis�es, avec leur attirail de droits et de devoirs, de r�compenses et de punitions, bas�s sur la stupidit� du libre arbitre.

A quoi sert de tuer Dieu si nous enfantons le divin. Tant que l�homme sera persuad� de l�existence de causes sup�rieures � la sienne propre, il sera fatalement, et pour ainsi dire l�gitimement, priv� d�autonomie r�elle ; son unicit� ne sera qu�un mot : le fant�me Dieu, dans ses divers et coexistants avatars, lui ravira la joie.



III
�go�sme et altruisme.



Comme nous l�avons dit et ainsi qu�on le verra par la suite, l�individualisme ne conduit ni � l�isolement aprioriste, ni � l�association obligatoire : il adopte le r�gime de la libert�. L�individualiste n�est ni un ermite, ni une b�te de troupeau ; c�est un homme sociable, comme tous les autres hommes, d�ailleurs ; en quoi il se diff�rencie d�eux sur ce point, c�est en jugeant que son instinct de sociabilit� ne doit pas �tre pour lui une cause de malheur et d�esclavage, mais au contraire une source de joie ayant cours en libert�.

Le � ma�tre � nietzsch�en, maniaque de la � duret� �, le � surhomme �, que l�on prend trop volontiers pour un simple individualiste, est peut-�tre cela, mais est certainement aussi une b�te f�roce contre laquelle les hommes qui s�en tiennent au caract�re humain auraient � se mettre en garde, si toutefois ce pr�tendu surhomme pouvait exister dans un monde libertaire.

Notre individualiste, lui, est un �tre de raison, et si un instinct le pousse � la f�rocit�, ce qui est invraisemblable, ou au moins serait exceptionnel, sa raison lui ferait vite saisir qu�il est de son int�r�t de n��tre pas la b�te exalt�e par le chantre � la fois g�nial et fou de Zarathustra. La situation de b�te de proie n�est pas �loign�e de celle de proie...

Qu�on distingue la nuance : ce n�est pas parce que les actes naissant du d�cha�nement de cet instinct sont qualifi�s � mal � par une morale dogmatique quelconque qu�il ne les perp�trera point, non plus qu�il n�en accomplira d�autres d�ordre contraire parce qu�ils sont �tiquet�s � bien �, mais parce qu�il sera de son int�r�t de ne point perp�trer les uns et d�accomplir les autres, parce qu�ainsi il satisfera dans la mesure de la libert� qui lui est d�volue naturellement - c�est-�-dire de sa capacit�, de sa puissance - son �go�sme, dont l�int�r�t primordial r�clame la vie.

Vivre est en effet le seul but de la vie. Mais vivre, c�est �tre heureux. Or le bonheur ne se trouve pas dans une lutte meurtri�re, dans la sauvagerie primitive. Les individus ont donc int�r�t � s�entendre, � la concorde, � la paix, mais ils ne seront aptes � conqu�rir ces biens que lorsqu�ils sauront.

Savoir, - savoir pourquoi et comment ils agissent, conna�tre le mobile v�ritable et le but naturellement l�gitime de leurs actions, voil� qui aidera les hommes � se d�livrer des causes de discorde et donnera � l�in�vitable lutte pour la vie un caract�re pacifique. Ainsi la vie acquerrait une sinc�rit� et une facilit� que la pratique des morales dogmatiques ne peut donner.

Dans l�individualit� r�side la conception r�aliste de l�existence, puisque cette conception prend ses racines philosophiques dans l�observation de la nature, dans la science exp�rimentale, dans les v�rit�s acquises, d�montr�es, v�rit�s dont elle pousse les cons�quences vitales jusqu�� l�extr�me limite compatible avec la raison humaine, �tant entendu que cette raison - qui est celle de chacun et non La Raison, la d�esse Raison - n�exclut pas la passion, dont elle est au contraire l�auxiliaire. A cette limite se trouve le bien-�tre relatif de l�homme �voluant dans une libert� qui a pour r�gulateur le propre int�r�t de l�individu.

C�est dire que l�individualisme est aussi une conception rationnelle - non pas rationnelle � la fa�on des lib�raux, beaucoup trop � raisonnable �, mais � la mani�re des libertaires, infiniment moins � raisonnable �...
Une de ces v�rit�s d�finitivement acquises est � la base de la philosophie individualiste, c�est celle de l��go�sme seul moteur des actes humains.

L��go�sme ! quel mot m�pris�, hypocritement m�pris� ! Quel sentiment honni, vilipend� par nos professeurs de morale et de la masse suiveuse ! Tartufe veille... Cependant, l��go�sme commande toutes nos actions dans nos rapports avec autrui et il n�est pas un de ceux qui t�moignent � son sujet cette sainte horreur, qui ne l�ait en lui-m�me et ne le ressente � un degr� quelconque, sans jamais cesser de lui ob�ir... Lors m�me qu�il semble que l�homme ne se livre pas � son �go�sme, il s�y livre absolument.

Les moralistes, naturellement, nous assurent que l��go�sme est un � vice �, le � vice de l�homme qui rapporte tout � soi �. Quel mis�rable, quel �tre ignoble est celui qui pousse � la bassesse jusqu�� rapporter tout � soi ! Il est �videmment plus agr�able aux ma�tres, celui qui rapporte tout, sinon ouvertement � autrui, au moins � L�Id�e. L�Id�e sacr�e. Derri�re L�Id�e, l�� autrui � est sous-entendu. Il n�y a de cette mani�re rien de perdu... pour le gouvernant, le poss�dant, le pr�tre, le domestique, toute la chefferie et sa chiennerie.

Nous disons que l��go�sme est une vertu, non au sens religieux que la morale dogmatique attribue au mot � vertu �, mais dans celui que lui donne le scientiste : c�est une force, une vertu vitale qui s�affirme en l�homme d�s sa naissance, et se pr�cise et se fortifie � mesure que sa conscience de soi grandit chez lui. Plus il est att�nu�, moins l�homme a de force combative, de volont� de vivre, plus il est apte au sacrifice de soi aux forts qui tenteront de le subjuguer. Plus il est accentu�, plus l�homme poss�de virtuellement de vie en lui, plus il a de volont� de vivre.

C�est de l��go�sme que veut parler Nietzsche lorsque, fort justement, en refaisant la table des valeurs morales, il place au premier plan la � volont� de puissance �, et c�est pour conserver � l�homme cette force vitale qu�il condamne la � morale d�esclaves � issue du christianisme. O� est l�erreur, c�est lorsqu�il assimile puissance � domination et oppose � la morale d�esclaves la � morale de ma�tres �. Que ne lui a-t-il oppos� simplement une morale d�hommes libres ? Sa conception de l�existence n�e�t pas abouti � la sauvagerie, � la tyrannie, � l�esclavage, � un id�al social qui, r�alis�, vaudrait peut-�tre moins que l��tat actuel.

La r�compense dans l�au-del�, imagin�e par les th�istes et les spiritualistes et promise aux fid�les de chacune de leurs religions par leurs pr�tres, est la preuve que les initiateurs de cultes et leurs continuateurs connaissaient bien la nature humaine et savaient que l�homme agit toujours suivant des mobiles int�ress�s.

Tout en faisant pratiquer par l�homme l�artificiel altruisme, c�est-�-dire le sacrifice de soi, durant sa vie, pour leur profit, � eux, pr�tres, ils le font en m�me temps travailler pour la satisfaction illusoire d�un �go�sme dont l�int�r�t s�attache � la r�compense ultra-terrestre. C�est, on en conviendra, un �go�sme supr�mement pr�voyant : on peut bien sacrifier le temps � l��ternit�.

Quelle bouffonnerie ! Mais aussi quel march� de dupe admirablement combin� et comme cela explique joliment l�horreur des th�istes et des spiritualistes pour le mat�rialisme qui va bouleverser cela. C�est toute une industrie menac�e de ruine, les �glises expropri�es - sans indemnit�, la banqueroute divine. Il est vrai que les pr�tres n�ont qu�� changer de culte. Du c�leste ils peuvent sauter dans le terrestre. Le divin passe la main au civique. Les �glises des religions sociales ouvrent les battants de leurs tambours aux transfuges des �glises th�istes. C�est bien ce que font les plus avis�s, mais la carri�re est d�j� si encombr�e ! Il faudrait faire en sorte que Dieu change�t une fois encore de peau. C�est facile � dire, mais ce n�est pas dans les moyens de tout le monde...

D�s que l�on s�est rendu compte de cette identit� de l��go�sme et de l��nergie vitale, de cette parent� �troite entre l��go�sme et la vie, on con�oit que tous ceux qui vivent en parasites, gr�ce � l�existence d�un prol�tariat forc�ment ignorant, ont int�r�t � persuader leurs esclaves de l�existence en eux, parasites, de l�esprit de sacrifice, d�abn�gation, de d�vouement, de l�altruisme enfin, - ensuite � s�efforcer de faire na�tre artificiellement cet altruisme chez lesdits esclaves. C�est � cet effet qu�ils pr�sentent l��go�sme � l�homme d�s l�enfance comme un sentiment ignoble, dont chacun doit se d�barrasser pour parvenir � un pr�tendu �tat de dignit� morale, de puret� de sentiments, de grandeur d��me, qui n�est qu�un �tat de faiblesse imb�cile. Avec le pr�tre th�iste, il faut �tre L�Homme, Le Citoyen. Cela revient au m�me : en aucun cas il ne faut �tre soi.

Mais heureusement, bien que par cette �uvre d�asservissement, vieille comme la civilisation, ils soient parvenus � un r�sultat qui n�est que trop appr�ciable, nos moralistes n�ont pu vaincre absolument la nature en l�homme. Nous avons dit que nul �tre vivant n��chappe � ses lois. � Chassez le naturel, il revient au galop. � A chaque n�cessit� pressante, l��go�sme exige la priorit� sur tout autre sentiment artificiel, cr�ant ainsi ces conflits int�rieurs qui mettent � mal l�homme moderne, satur� de pr�jug�s et de respects, empreint de religiosit�, d�shabitu� de toute volont� naturelle, libre, passionn�e et chez qui la nature lutte en permanence avec la morale dogmatique et antinaturelle.

Veut-on un exemple typique de cette reconqu�te de l��go�sme sur l�esprit de sacrifice ?

Le culte de La Patrie exige une natalit� intense, afin que le territoire plac� sous l�invocation de cette divinit� soit d�fendu contre l�invasion des fid�les d�une autre �glise patriotique. Or, en France, par exemple, si l�on examine le fait actuel de la d�population en dehors de son d�terminisme quasi-m�canique, c�est-�-dire si on le consid�re sous l�angle individuel, en tant que ph�nom�ne consciemment voulu par les individus pour leur part respective, on remarque que les pr�tres de La Patrie ont beau adjurer les patriotes m�les et femelles dont ils ont l�oreille, de fabriquer la chair � canon n�cessaire au culte de leur idole, les patriotes, qui ont un plus puissant int�r�t physique et �conomique � ne pas se reproduire, s�abstiennent volontairement de faire leur � devoir �, lequel serait d�immoler cet int�r�t sur l�autel de La Patrie en se donnant une famille nombreuse. A leur devoir, � leur int�r�t fictif de religieux, ils pr�f�rent avec raison leur int�r�t r�el, leur int�r�t personnel, - ce qui ne les dispensera pas, � leur propre jugement, - ces fantoches, - des tirades patriotardes.

Est-il n�cessaire d�ajouter que les pr�tres de La Patrie eux-m�mes sont les premiers � se garder de toute prolificit� ? Cela va sans dire... L��go�sme affirm�, c�est l�altruisme ni�.

L�altruisme est, au sens g�n�ral, - puisqu�il peut prendre des formes diverses comme aussi des appellations diff�rentes dans l�esprit des moralistes -, la � vertu � qu�on lui oppose.

Or l�altruisme est un mythe. Sa plus grande valeur � nos yeux est sa non-existence. Il n�existe pas dans l�homme � l��tat naturel, ce qui est, au contraire, le fait de l��go�sme.

J�ai beau retourner, analyser les actes humains, je ne puis en trouver un seul qui ne soit inspir� par l��go�sme, autrement dit qui n�ait pour objet le contentement de celui qui agit, et je ne puis imaginer un individu qui, � moins d��tre malade ou d�ment, donne de soi � autrui, sans avoir, au pr�alable, assur� la satisfaction de son moi, au moins dans les limites o� s�impose le besoin plus imp�rieux de sa propre conservation.

Que, �tant donn� les circonstances, l�acte d�un individu, tout en le satisfaisant personnellement, contente �galement l��go�sme de l�autre � qui il s�adresse, cela est non seulement possible, mais arrive fr�quemment et il est n�cessaire qu�il en soit ainsi pour que puisse vivre la libre association des �go�stes que nous pr�voyons. Mais il n�y a l� rien de ce qu�on pourrait appeler altruisme, ou encore d�sint�ressement, puisque l�individu a pour seul motif d�action la volont� de satisfaire sa passion.

Directement et naturellement, nous le r�p�tons, l�altruisme n�existe pas. Cela ne se peut qu�indirectement et artificiellement, par le truchement religieux du sacrifice. Ce n�est donc plus le pr�tendu altruisme pratiqu� spontan�ment : c�est le devoir.

Prenons en exemple deux manifestations de l�activit� de l�individu d�o� peut r�sulter la satisfaction de l�autre qu�elles concernent.

Quand un individu donne sous une forme quelconque de soi � autrui, librement, par passion affective, il ne fait que c�der � un besoin naturel, propre � soi : il y a l� un simple mode de manifestation de l��go�sme se satisfaisant.

Mais quand l�individu donne de soi � autrui, sous la contrainte de la morale dogmatique, par devoir en un mot, il y a sacrifice. L�altruisme ne peut exister qu�ainsi, par surprise et contrainte. Cependant, qu�on le remarque, � la base de l�acte se trouve encore l��go�sme, car l�individu croit se satisfaire et agir au mieux de son int�r�t, en accomplissant le devoir.

Cela nous conduit � dire que l�altruisme est artificiel et n�a cours que comme devoir, sous l�influence d�une contrainte morale, - et que tout acte accompli librement est un acte �go�ste.

Etant �tabli que l�altruisme ou sacrifice de soi ne se produit qu�indirectement et artificiellement, sous la contrainte de l�autorit� persuasive, de la force de ruse, par la religion d�une id�e �trang�re � soi, il d�coule que ce qui, au contraire, est fait par passion, librement, sous l�unique impulsion de l�id�e propre au moi, ou de l�id�e assimil�e par le moi sous l�influence �mancipatrice du libre examen, il d�coule que cela est d�ordre �go�ste.

Ceci �tant connu de l�individu, il se met de lui-m�me en garde contre les tentatives de vol et d�assassinat de la bande d�� altruistes �, de � philanthropes � et d�� humanitaires � qui s�int�ressent � son sort... pour assurer le leur.

Il ne lui reste plus, comme de premi�re n�cessit�, pour obtenir la puissance r�elle, qu�� �lucider une question de tactique personnelle et acqu�rir la plus grande somme de science pratique possible.

En r�sum� :

L��go�ste - �tre naturel - se satisfait par passion. C�est l�individualiste, l�irr�ligieux.

L�altruiste - �tre artificiel - se sacrifie par devoir. C�est le sacrifi�, le religieux.
La volont� de se sacrifier n�existant pas chez l�homme � l��tat naturel, le besoin de la cr�er est n� chez les individus qui voulurent vivre en parasites du travail d�autrui. Ce fut l��uvre de tous les pr�tres cl�ricaux et la�ques de tous les cultes, de toutes les religions th�istes ou sociales, depuis la plus mystique jusqu�� la plus positive.

En m�me temps qu�ils annihilaient th�oriquement l�individu, en le consid�rant comme quantit� n�gligeable, dans leurs syst�mes, - pratiquement, par l��ducation, la moralisation, ils r�alisaient cet an�antissement en encha�nant l�individu � toutes sortes d�abstractions et aux institutions autoritaires plac�es sous l��gide de celles-ci.

Ils ont r�alis� ce tour de force d�obscurcir les sentiments �go�stes de l�homme et de faire qu�il se sacrifi�t aux Id�es, - derri�re lesquelles ils s�embusquent, eux, les pr�tres, et leurs ma�tres, profiteurs associ�s. L�homme avait en son cerveau ses armes : les id�es. Les pr�tres sont venus, ont ext�rioris� les id�es ; les ont dress�es comme des �tres v�ritables et sup�rieurs � l�homme et en ont peupl� son � ciel �. D�s lors, l�homme fut une machine travaillant pour Les Id�es, leur subordonnant son int�r�t r�el et ne gardant au creux de ses mains que juste ce qu�il faut pour continuer cette besogne d�esclave.

C�est grotesque, c�est fou, et cependant cela est. Les plus intelligents parmi ces estropi�s du cerveau que sont les religieux ont � tel point perdu la conception naturelle des choses qu�ils croient ainsi travailler r�ellement pour eux-m�mes, pour leur bonheur. Les pr�tres, certes oui ; mais les fid�les, non.
Lacune (1 page)

deux �glises n�en contiennent pas moins �galement des ma�tres et des esclaves, des parasites et des prol�taires.

Le qualificatif change, l�homme demeure.

Tant que chaque individu n�aura pas �t� nourri de la philosophie individualiste et qu�il ne pourra en cons�quence opposer son �go�sme - conscient et scienc� - � l��go�sme envahisseur, il y a aura des ma�tres et des esclaves, infailliblement.

- Si l��go�sme est l�obstacle � la bonne autorit�, ne fait-on pas bien d�essayer de le bannir de la nature humaine ? dira le moraliste, sinc�re parfois.

Le r�formateur de la nature nous amuse toujours... � cause de son impuissance.

- Tu n�es qu�un pauvre ver, tu es ignoble par nature, dit-il � l�homme.

Et voil� pour le moralis� la cause initiale de son malheur. Nous disons initiale, car Dieu lui-m�me est n� de cette croyance primordiale. Il se croit immonde, le malheureux ! On le lui a dit : il le croit. Si, par contre, on ne peut trouver pour tout homme une justification d�un �ventuel orgueil, encore moins en peut-on trouver une pour l�humilit�, le vice religieux par excellence.

En somme, la morale individualiste vise � une adaptation de la soci�t� � la nature pour aboutir au bonheur relatif de l�individu.

Que sera cette morale individualiste ? Oh ! elle sera tr�s immorale... Tout d�abord, elle ne s�enseignera pas - et n�anmoins elle se pratiquera. Elle sera donc le contraire de la morale dogmatique. Elle sera une r�sultante de l�enseignement scientifique et de l�exemple du milieu �ducatif. On �vitera d�enseigner la morale, on se contentera d�en faire na�tre la libre pratique.

Par exemple, on ne dira pas � l�homme : � Sois �go�ste �, mais on lui dira : � Les hommes agissent naturellement par �go�sme �. Il y a un ab�me entre ces deux phrases, entre cet ordre et cette constatation. ainsi, on ne substituera pas un Lacune (1 page)

Quand vous entendez crier : � Guerre � la guerre ! � soyez certain que celui qui prof�re ce cri pense fort peu � autrui et que, du profond de lui-m�me, fermement, il clame : � Vive ma vie ! � Si l�on veut aller au fond de la chose, on constate donc que ce qui pousse l�homme � l�antimilitarisme, au pacifisme et � l�antipatriotisme th�oriques et � conformer parfois ses actes � ses pens�es, c�est l�intelligente et estimable � l�chet� � qui fait que l�homme tient � la vie, � sa vie, parce qu�il n�y a qu�une vie.

- Cet homme est un l�che, dira le moraliste.

Pourquoi ?

Est-ce que le moraliste sait pourquoi ! Il r�p�te des phrases que jadis d�autres �nes r�cit�rent � ses oreilles.

Cependant, nous savons que cet homme est un � l�che � parce qu�il refuse de sacrifier sa vie � la d�fense des int�r�ts des ma�tres, � la sauvegarde de leur propri�t�. Voil� o� l�utilit� de la morale dogmatique se fait sentir... pour les ma�tres.

Eh bien ! j�aime ce � l�che � qui veut son franc-aller et qui tient � ne pas dispara�tre du banquet de la vie, quelque infortun� convive qu�il y figure. C�est un h�ros simple et humain. C�est un homme en qui l��go�sme vit, irr�ductible, et qui l�oppose � l��go�sme perfide et autoritaire des pr�tres de la religion qui lui ordonne de tuer et de se faire tuer.

Voyez ce que sa morale fait de lui : un �tre autonome.

Il est isol�. Sans doute. Mais il ne tiendrait qu�� vous, moralistes, qu�il ne le f�t pas.

Et alors, repr�sentez-vous l�immensit� du r�sultat si cet individu se multipliait en tous pays, devenait le nombre...

La morale dogmatique est n�cessairement une morale issue d�une philosophie religieuse ; c�est la morale religieuse du droit et du devoir.

La morale libertaire de l�individualisme est la vraie morale scientifique ; c�est la morale irr�ligieuse du plaisir, de l�int�r�t et de la puissance.

Or il est de la nature de l�homme de s�inspirer, avant d�agir, de ces trois mobiles, que l�on peut, en derni�re analyse, r�duire � un seul : l�int�r�t. Nous sommes donc bien d�accord avec la nature.

A ces constatations subversives, nos graves lunettes moraleuses crieront au scandale, mais peu importe. Il sied, pour qui ne convoite aucun � fromage � social, de faire �uvre de v�rit� le plus possible, d�affirmer � haute voix ce que les hypocrites pensent secr�tement et d�accomplir au soleil ce qu�ils ne font qu�� huis-clos, dans la honte stupide de ce qui est leur nature, quand toutefois ce n�est pas dans un but int�ress� de mensonge et de tromperie.

Cela, c�est de l��volutionnisme acc�l�r�, au pas de charge m�me. Il est vrai que la t�che du v�riste ne lui rapporte aucune pr�bende et qu�il risque fort de ne pas finir martyr rent�, comme tant de bons ap�tres. Voil� pourquoi si peu d�hommes s�y attellent. Mais chacun con�oit la joie selon son temp�rament. Tant pis pour ceux qui la situent exclusivement dans le ventre - et le bas-ventre ; ils sont incomplets. D�autres la placent en outre dans le cerveau. C�est ainsi que nous faisons encore �uvre �go�ste en renversant les idoles pour montrer aux na�fs - aux � poires � en langage parisien - ce que les idoles ont dans la peau : les m�mes app�tits et les m�mes passions que les idol�tres... Le pr�jug� qui s�attache � l�id�e d��go�sme fait de ce sentiment l�oppos� de la bont�. Nous avons d�j� dit que cette conception est erron�e et expliqu� � quel int�r�t de pr�tre elle doit sa naissance. Il est certain que l�int�r�t r�el de l�homme ne peut �tre dans la douleur d�autrui. Au contraire, l�observation nous montre qu�� mesure qu�il se d�barrasse des cha�nes qui entravent la libre d�pense de son activit�, le libre jeu de son �go�sme, l�homme souhaite plut�t voir la joie chez autrui comme en soi-m�me. Aussi bien n�y a-t-il que des fous, des malades et des d�g�n�r�s qui puissent avoir le d�sir anormal de faire le mal pour le plaisir du mal : M. de Sade n�est g�n�ralement pas consid�r� comme un parangon de sant�...

Mais encore, deux causes peuvent contraindre l�homme, s�il n�a pas une sensibilit� affin�e qui le retienne, � faire le mal � autrui : la n�cessit� �conomique - et le sectarisme religieux ou fanatisme.

Il y a lieu de penser, si l�on n�a pas le cerveau racorni d�un moraliste, que ces contraintes �tant disparues, l�homme ne commettrait plus le mal puisque rien ne l�y obligerait plus. Mais, au cas improbable o�, dans un milieu de libert� o� les forces se trouveraient �quilibr�es, un individu voudrait tenter de faire le mal par plaisir, le souci de son int�r�t l�en emp�cherait, car il n�en pourrait r�sulter pour lui que la r�ciproque, et ce d�autant plus qu�aucune loi n�existerait qui le prot�ge�t et le privil�gi�t comme aujourd�hui. Autant dire qu�avec les lois, les institutions autoritaires et les esclaves, soutiens de l�ordre gouvernemental, - les possibilit�s d�actions mauvaises seraient abolies.

Il n�est donc pas n�cessaire de moraliser dogmatiquement l�homme pour �viter le mal. Nul n�est besoin de le travailler dans le sens d�une bont� dogmatique qui, aussit�t assimil�e par lui, se transforme en haine et en faiblesse. La vie assur�e, le bien-�tre �conomique, c�est-�-dire la libert� physique, d�une part, et la science dans tous les cerveaux, autrement dit la libert� intellectuelle et morale, d�autre part, - au total la force, la puissance universalis�e, voil� le sol f�cond o� s��panouira la bont�.

Qu�aucun homme n�attende d�autrui son bonheur. Qu�il en soit le propre artisan. Mais pour cela il faut que l�homme soit � la fois puissant et libre. La science seule peut lui donner la force et la libert�. Ce qu�il faut greffer sur la nature, en lui, c�est c�est la science et non la morale. Celle-ci vient ensuite d�elle-m�me, telle qu�on la doit normalement concevoir : comme une r�sultante - et personnelle.

Ainsi, nous ne r�pudions pas la bont�. Loin de l�, nous voulons qu�elle devienne une n�cessit� �go�ste, qu�elle soit le los � la vie que clame l��go�sme satisfait et joyeux. Mais nous ne pouvons assimiler la pratique de la bont� libre et naturelle, satisfaction �go�ste, � l�accomplissement du devoir, sacrifice de l�artificiel altruisme.

Tout au plus pourrait-il �tre utile de faire na�tre �ducativement l�amour de la vie dans la conscience de l�individu, afin que la vie (avec la joie, g�n�ratrice d�une existence toujours plus haute et plus longue, comme bien, - et la douleur, abr�geuse et r�tr�cissante, comme mal) soit comme le crit�rium de bont� destin� � guider les intelligences attard�es dans le chaos des actes humains, tous �quivalents en la nature. La valeur morale et sociale d�un acte ne pourrait ainsi se mesurer � la quantit� de vie qu�il fait na�tre et entretient ou qu�il an�antit, c�est-�-dire par la joie ou la douleur qui en d�coule. Et ce serait de cet �talon, interpr�t� en outre selon son sentiment, que l�individu fixerait la nature de ses rapports avec autrui, consid�r� comme associ�, indiff�rent ou adversaire.
Il serait tr�s important de conserver � ce crit�rium son caract�re naturel, purement r�aliste et �go�ste, ainsi que nous l�indiquons ici. Il importerait de ne pas lui imprimer un caract�re d�absolu et de ne pas sacrerson objet, autrement nous arriverions � nous cr�er une nouvelle s�rie de devoirs.

Mais, si la vie n�est pas sacr�e, je puis cependant l�aimer dans un sens tout relatif, en telle personne qui m�est ch�re ou utile. Je puis prot�ger la vie de mon ami si je puise en elle un int�r�t affectif, la vie de mon associ� si je trouve en elle un int�r�t �conomique, etc. Enfin, d�une mani�re plus g�n�rale, je puis d�terminer la valeur subjective de l�acte de tout individu et conformer � mon jugement mon attitude � son �gard, sans toutefois �riger cette attitude en droit ou en devoir. Et ainsi la raison de mon attitude serait encore �go�ste ; je puis, par exemple, juger que les actes de tel massacreur de grande envergure sont une menace continuelle � ma vie et me comporter envers lui en cons�quence, - inversement � l��gard de tel scientiste qui augmente ma vie de tout ce dont je puis profiter en ses d�couvertes.

Exemple typique du danger qu�il y a � consid�rer la vie comme sacr�e, alors qu�elle ne l�est pas dans la nature, qu�elle ne le sera jamais pour les plus forts, - exemple typique et que je ne me lasserai pas de citer, parce qu�il renferme un puissant enseignement : la premi�re attitude des Doukhobors, laquelle les conduisit en grande partie directement � la mort, pour cause de respect de la vie en soi, de La Vie, - simple modalit� de la r�signation chr�tienne.

La vie des Doukhobors �tait-elle sacr�e pour les cosaques que le tsar envoyait contre eux ? Non, �videmment. Mais la vie des cosaques l��tait pour les Doukhobors. Le caract�re n�faste du dogme en question surgit, incontestable, d�s la constatation de son effet.

Sous des aspects diff�rents, le m�me conflit se produit partout, avec la robuste conscience naturelle d�un c�t� et la faiblesse artificielle de l�autre.

Affirmer que la vie est sacr�e suivant le motif qu�on est faible, c�est, tout paradoxal que ce semble, conclure avec le fort un march� de dupe.

La r�ponse des Doukhobors � leurs pr�tres n�e�t-elle pas d� �tre la suivante :

� Tu ne tueras point, a dit, il y a dix-neuf si�cles, le professeur de r�signation. Soit. Mais alors qu�on ne tente pas de nous tuer, ni m�me de diminuer notre vie en nous privant de la libert�. Que messieurs les assassins commencent ! �

Il est vrai qu�ils n�eussent plus �t� les Doukhobors.

Nous avons choisi un exemple extr�me, mais il est facile d�en ramener la signification aux �v�nements journaliers.

L� se d�finit l�attitude de l�individu envers autrui dans la morale individualiste. D�livr� des tares religieuses et des cha�nes sociales, il sera bon, mais d�une bont� sans faiblesse.

Il n�est pas n�cessaire d��tre chr�tien pour appliquer la maxime : � Ne fais pas � autrui ce que tu ne voudrais pas qu�il te f�t fait. � Il suffit pour cela d��tre un �go�ste sage et pr�voyant. Mais il faut compl�ter cette formule n�gative par celle positive que voici : Agis envers autrui comme l�autre agit envers toi.

Voil� la clef de vo�te de la morale libertaire de l�individualisme, morale de r�ciprocit� et de solidarit� r�aliste, morale de justice �go�ste.



V
La justice �go�ste. - La force de l�individu



Nous pensons avoir d�montr� qu�aucun devoir ne s�impose naturellement � l�homme, que celui-ci n�est en naissant l�objet d�aucune vocation, qu�il n�a aucune mission � remplir et enfin qu�une seule r�alit� naturelle le domine : l�instinct de vivre, qui lui sera d�autant plus favorable qu�il voudra plus passionn�ment �treindre son objet : la vie.

Ces id�es ont d�j� �t� �mises, nous ne sommes pas le premier � les formuler ; cependant les esclaves semblent aujourd�hui, pour la plupart, ch�rir leurs cha�nes comme par le pass�. Ce sont eux qui, en ch�ur avec leurs ma�tres, dont la force les a r�duits � l�esclavage, pr�tendent que l�attitude � laquelle conduirait la mise en action des concepts individualistes - attitude qui, g�n�ralis�e, aboutirait en r�alit� � la souverainet� de l�individu sur soi-m�me - favoriserait le � r�gne ignoble de la force �, au pr�judice de celui, noble sans nul doute, du � droit �.

Le bon billet qu�a D�mos !

Apr�s avoir d�mont� le m�canisme du devoir, montr� dans quel but cette machine est mise en fonction et pour qui elle travaille, il importe de d�molir � son tour la fiction mensong�re du � droit � qui concourt aux m�mes fins.

Le droit ! Laissez-nous rire. Nous avons des facult�s de droit, des professeurs de droit, des docteurs et des �tudiants en droit. C�est amusant !

Mais, distinguo, ces institutions et ces hommes sup�rieurs sont consacr�s au culte du � droit positif �. Car il y a droit et droit !

Le droit positif est imagin� par la force de ruse pour justifier ses attentats sur la faiblesse. D�pouiller le travailleur n�est pas un acte de la force triomphante : c�est un acte du plus pur droit... La science du droit positif enseigne la mani�re d�y proc�der. Et c�est pour la culture de cette pr�cieuse science que sont cr��es les facult�s et entretenus les professeurs, les docteurs et les �tudiants susdits.

Un gros usinier pr�l�ve chaque jour la presque totalit� du b�n�fice issu du labeur de sesouvriers, en jetant � ceux-ci un salaire d�risoire, qui leur permettra de ne mourir que lentement de faim, de fatigue, d�alcoolisme et de tuberculose ; le gros usinier n�est ni un assassin ni un voleur ; c�est un honn�te homme, il est d�accord avec le droit...

Un mis�reux, l�un des ouvriers qu�a us�l�usinier reprend � celui-ci une parcelle de... pr�l�vement l�gal qu�il a op�r� sur le produit de son labeur : c�est un voleur, il est hors le droit...

Le droit positif est exprim� par les lois. Les lois, comme tout le reste du syst�me social, sont �labor�es en vue d�une fin unique : assurer le maintien de la force au pouvoir, c�est-�-dire, actuellement, prot�ger la propri�t�, la richesse priv�e, le vol capitaliste, m�me au d�triment de la vie. Car la propri�t� a trouv� son origine dans la force, c�est par la force qu�elle se conserve et elle reproduit la force au profit du propri�taire.

Ecoutez Proudhon : � La propri�t�, c�est le vol. �

Ecoutez Sismondi : � La plus grande partie des frais de l��tablissement social est destin� � d�fendre le riche contre le pauvre, parce que, si on les laissait � leurs forces respectives, le premier ne tarderait pas � �tre d�pouill�. �

Concluez, en vous rappelant que l��tat a pour mission avou�e de prot�ger la faiblesse contre la force et de dispenser la justice. Concluez, et vous verrez que sa mission r�elle n�est pas avouable.

Qu�on n�oublie pas non plus que le prol�tariat est la majorit� par qui l��tat pourrait ne pas �tre. L��tat ayant pr�tendument pour but l�instauration du droit dans la soci�t�, on voit de suite quelle importance il y a pour nous � faire conna�tre au prol�tariat sur quel mensonge repose la fiction du droit, alors que c�est en r�alit� la force qui pr�side aux actions, tant naturelles que sociales, de l�homme.

Le droit est en ce moment au service de la propri�t�. Mais la propri�t� n�est qu�une des formes actuelles de l�autorit� et peut, comme sous le r�gime collectiviste, faire place � une seule forme d�autorit� : l�autorit� repr�sentative (qui, souvent, n�est pas �loign�e de l�autorit� purement dirigeante), ainsi que, par exemple, l�exercent de nos jours le chef militaire, le juge, etc. Le droit positif sera au service des ma�tres de demain, comme il est au service de ceux d�aujourd�hui, si les esclaves d�aujourd�hui le permettent demain, et cela se perp�tuera tant que les esclaves admettront l�existence du droit et par ce fait consentiront � leur esclavage.
Au droit positif, on oppose volontiers le � droit naturel �.

Qu�est-ce donc que le droit naturel ?

Selon le verbe de ses pr�tres, c�est Le Droit - et c�est une fiction m�taphysique dont les faits, � chaque instant, d�noncent l�irr�alit�.

Le droit est un mot vide de sens, puiqu�il n�est pas d�exemple dans la nature ou dans la soci�t� que le conventionnel droit invoqu� ait jamais �t� respect�, ait jamais triomph�, s�il n��tait adjuv� de la puissance, de la force. Le droit n�a donc que la valeur d�une virtualit� dont la r�alisation active est soumise � des circonstances, � des �ventualit�s ; il n�existe par cons�quent pas � l�absolu, en tant que � Droit �, ainsi que nous avons �t� pr�par�s d�s l�enfance � en comprendre l�id�e - fausse.

Dans la lutte des peuples, que fut le droit du Gaulois devant la force du Romain, le droit de l�Arabe et du Mad�casse devant la force du Fran�ais, le droit du Cafre devant la force du Boer, le droit du Boer devant la force de l�Anglais, le droit du Chinois devant la force des coalis�s europ�ens, am�ricains et japonais ?

Qu�est le droit de la minorit� en pr�sence de la puissance de la majorit�, le droit du soldat devant le pouvoir du chef, le droit du pauvre aupr�s de la force du riche ?

Le droit du pauvre est un mot creux !

Et n�oublions pas que Pottier, l�auteur de L�Internationale, mentalit� v�riste et sinc�re de prol�taire qui eut l�exp�rience de la vie, - de la vie douloureuse, - a fait pr�c�der ce vers de cet autre :

Nul devoir ne s�impose au riche.

Qu�est, en r�sum�, le droit du faible en face de la puissance du fort ?

Rien.

Et remarquez que le fort ne se r�clame jamais de la force, mais, lui aussi, du droit. Les forts, sachant bien que les faibles - faibles d�un jour - n�accepteraient pas b�n�volement les effets de la force, avou�s tels par les forts du jour, ont toujours dor� leur � pilule � avec le droit.

C�est au moyen du droit invoqu� par eux que les tyrans et les foules aveugles qui travaillaient pour leurs ma�tres ont conquis par la force. Les individus pris isol�ment proc�dent de m�me.

Ainsi la formule bismarckienne : � La force prime le droit � serait vraie et excellente en ses termes, en tant que constatation, si le droit r�sidait ailleurs que dans les r�gions n�buleuses de la m�taphysique. C�est un produit de l�imagination humaine qui ne peut �tre raisonnablement juxtapos� � la r�alit� de la force.

Si l�on veut consid�rer dans le droit la facult� d�agir, le pouvoir de faire, on est bien oblig� de conclure que le droit est uniquement constitu� par la force.

Mais alors... � quoi bon parler du droit ?

Le droit est donc, lui aussi, un fant�me qui s��vanouit � la lumi�re de la raison.

Bannissons � son tour le droit de notre mentalit�, comme nous en avons d�j� chass� le devoir. Et faisons-nous forts en leur substituant ma libert�, ta libert�, sa libert�, - ou, ce qui est plus compr�hensible en l��tat actuel de la mentalit� humaine, ma volont�, ta volont�, sa volont�.

L�individualisme, conception r�aliste, v�riste, ignore le droit comme le devoir et ne con�oit que des int�r�ts et des volont�s [2] servis par des forces. � Faites-vous forts pour �tre libres � dit-il aux hommes.

Ainsi les prol�taires, - les faibles actuels, de par l�ignorance qui les enserre, - en reconnaissant l�existence du droit, donnent dans la m�me duperie qu�en proclamant la vie sacr�e.

Ils n�ont rien � attendre des ma�tres de l�autorit� poss�dante ni de ceux de l�autorit� repr�sentative. Ergoter sur le droit est du temps perdu, c�est-�-dire de la vie perdue. Ils n�auront jamais le droit pour eux tant qu�ils se montreront faibles. S�ils veulent s��manciper et se satisfaire, c�est en se faisant forts et en mettant leur force en action au service de leur int�r�t - de leurs int�r�ts communs - qu�ils y parviendront.

Le droit et le devoir, en r�gime de libert�, d�anarchie, feraient place aux conventions entre individus ou associations. Les individus se reconna�traient peut-�tre, si l�on veut utiliser ces mots, des devoirs et des droits, mais combien, pris dans notre sens strictement utilitaire, relatif et variable, d�obligation volontaire et de r�mun�ration, ces vocables sont �loign�s de la signification qu�ils ont dans la mentalit� des religieux !

Cette libre justice, effectivement contractuelle, variant avec les individus et les groupements, selon les int�r�ts et les affinit�s, a bien un point de d�part dans l�individu, dans chaque moi, et elle lui est soumise. Les individus qui pratiqueraient cette justice relative ne seraient pas des religieux de La Justice, ce serait des hommes libres instaurant la toujours muable justice �go�ste.

C�est d�un premier acte collectif de justice �go�ste que r�sultera le renversement de la soci�t� capitaliste, quand les prol�taires auront enfin compris et appliqu� cette id�e que leur sugg�re Max Stirner dans ce livre immense de v�rit� humaine qu�est L�Unique et sa propri�t� : � Les ouvriers disposent d�une puissance formidable ; qu�ils parviennent � s�en rendre bien compte et se d�cident � en user, rien ne pourra leur r�sister : il suffirait qu�ils cessent tout travail et s�approprient tous les produits, ces produits de leur travail qu�ils s�apercevraient �tre � eux comme ils viennent d�eux. �

Insoumis � la contrainte du devoir et d�barrass� de la trompeuse confiance dans le droit, voil� l�individu capable de libert�, car il a pris conscience de sa force. Il peut �voluer sans crainte au sein des forces associ�es ou adverses. Mais rien ne permet de supposer que dans un milieu o� cette sagesse est con�ue et v�cue il y ait des forces ennemies, puisque l�antagonisme na�t de deux causes qui seraient disparues avec l�autorit� : le fanatisme et le malaise �conomique. L�int�r�t bien compris de chaque �go�sme fait qu�il n�y a plus que des forces associ�es. La concurrence s�harmonise. Les hommes sont devenus aptes � l�association individualiste.




VI
L�association individualiste.



L�objet de la pr�sente �tude est de donner un aper�u de la doctrine encore imparfaitement formul�e de l�individualisme libertaire et surtout de d�montrer que, contrairement au pr�jug� qui repr�sente l�individualiste oppos� � toute entente avec autrui, � toute association, la cons�quence pratique de la philosophie individualiste est l�association, mais une association sans pareille jusqu�� ce jour, o� l�un des associ�s n�aura ni la tentation, ni la possibilit� de � rouler � les autres. On a d�j� pu se rendre compte, par l�analyse que nous avons faite de l�individu et de ses rapports avec autrui, que l�association des hommes lib�r�s de droit et de devoir est concevable, et reconna�tre que ce genre d�association doit �tre logiquement le but des efforts des hommes intelligents. Il nous reste � donner une id�e th�orique aussi pr�cise que possible de ce que serait cette association.
La soci�t� capitaliste que nous subissons actuellement est une forme d�association autoritaire, anti-individualiste, o� la solidarit� est obligatoire (ce qui explique que J.-H. Mackay la qualifie de communiste), comme en t�moignent toutes les institutions sociales : l�gislatives, judiciaires, propri�taires, militaires, patriales, etc. Gr�ce � la logomachie o� se complaisent les partis politiques, les collectivistes la qualifient d�individualiste de par la fausse acception du mot � individualisme � signal�e au d�but de cette �tude et ils �vitent soigneusement d�ajouter la qualification compl�mentaire : � autoritaire � ou � bourgeoise �, parce que cela consacrerait une distinction l� o� ils ont int�r�t � �tablir une confusion.

Dans cette soci�t�, on se paie - ou plut�t on vous paie - surtout de mots : les citoyens y sont libres, �gaux, sacr�s, �lecteurs, �ligibles, fraternels par ordre, que sais-je encore ! Tout cela n�emp�che pas pas que la grande majorit� desdits citoyens v�g�tent dans un esclavage ignoble et qu�un grand nombre d�entre eux y cr�vent de faim pour le plus grand profit d�oisifs privil�gi�s � qui l��tat (r�partiteur de justice !) garantit la propri�t� (la propri�t�, c�est le vol) du capital et de l�int�r�t du capital, lesquels cependant trouvent leur origine dans le travail des salari�s du capitaliste usurpateur.

Une soci�t� semblable est vou�e � la mort que lui donneront ses prol�taires d�s qu�ils en auront la force.

La soci�t� collectiviste est une autre forme d�association autoritaire, �galement anti-individualiste, dont la contrainte solidariste se pr�senterait sous d�autres formes, �videmment, mais n�en existerait pas moins. Son joug se ferait peut-�tre sentir d�une mani�re moins f�roce : on y paierait sans doute moins en mots et plus en subsistances, mais on y supporterait encore, certainement, des parasites.

Pourrons-nous �luder la p�riode collectiviste pour passer directement � l�association individualiste ? Ou bien sommes-nous destin�s par la nature m�me de notre �volution � conna�tre le joug d�cadent du collectivisme ? C�est le secret de demain. Cette derni�re hypoth�se, pourtant, para�t plus probable. En ce cas, notre int�r�t s�exprimerait dans le souhait de sa proche r�alisation, - d�ailleurs pr�par�e, semble-t-il, par le capitalisme lui-m�me en �uvres organiques, - car cette soci�t� aurait ceci d�excellent pour les individus aspirant � l�autonomie, que ses cadres et ses rouages autoritaires seraient relativement faibles et faciles � briser et qu�elle tiendrait pr�tes pour le moment de l�affranchissement v�ritable les organisations de production, d��change et de consommation n�cessaires � l�existence de l�association individualiste.

La victoire du collectivisme sur le capitalisme attesterait simplement le d�sir d��mancipation qui aurait m� imparfaitement le prol�tariat. En ce sens et bien qu�il laiss�t susbsister encore des parasites, le collectivisme r�alis� marquerait une �tape - qu�on br�lerait volontiers - dans la marche vers le seul id�al capable d��tre soumis � l�individu, repr�sentant exactement sa chose sociale et duquel il ne puisse jamais devenir la chose : l�association individualiste, - l�� association des �go�stes �. Nous avons vu que l�individualisme






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