
Le bal des tartuffes
Date : jeudi 23 f�vrier 2006 @ 11:24:46 :: Sujet : Esclavage
La
guerre des mémoires serait déclarée. Tout le monde le dit et l’écrit,
que ce soit dans les grands hebdomadaires comme dans les quotidiens
français. La preuve ? L’historien Marc Ferro se lance, dans le Nouvel
Observateur du 8 décembre 2005, dans la démonstration de la factualité
de cette guerre. Pour ce faire, il cite le cas de l’affaire Olivier
Pétré-Grenouilleau :
« Signe de temps troublés, une
association communautaire antillaise poursuit devant les tribunaux un
historien - Olivier Pétré-Grenouilleau - qui aurait, lui, le grand tort
de ne pas voir le mal où il faut. Son crime ? Avoir établi dans un
récent ouvrage l'intrication de la traite atlantique (pratiquée par les
esclavagistes occidentaux) avec les traites arabe et africaine. Au nom
de ce genre d'oukase victimaire, nous faudra-t-il bientôt oublier que
ce sont les nations européennes qui, après l'avoir pratiqué à grande
échelle, ont aboli l'esclavage »
On l’aura compris :
Olivier Pétré-Grenouilleau subirait la dictature intellectuelle
d’associations communautaires pleines d’aigreur lui reprochant d’avoir
exposé une histoire de l’esclavage n’ayant pas l’heur de leur plaire.
Le philosophe Alain Finkielkraut le répète depuis des mois déjà et
défendait cette thèse dans son émission « Qui vive » du 11/12/2005. Et
cette information circule ainsi comme si de rien n’était.
Seulement
voilà : nous sommes là devant un flagrant délit de mensonge relevant
purement et simplement de la manipulation. Et il est assez surprenant
que le Nouvel Observateur ait laissé passer cette désinformation qui a convaincu l’opinion sans faire de bruit.
Car si une plainte a été effectivement déposée contre l’historien
Olivier Pétré-Grenouilleau, ce n’est guère aux termes des thèses
défendues dans son livre, mais bien pour les propos tenus dans l’
interview donnée dans le Journal du Dimanche du 12 juin 2005. Les membres du Collectif Dom
se tuent à expliquer que le livre ne peut, de toutes façons, faire
l'objet d'aucune poursuite au-delà du délai effectif de 3 mois après
publication, pour bien démontrer que ce sont les propos de l'interview
qui sont ici en cause. Et que s'ils avaient voulu attaquer le livre,
ils s'y seraient pris dans les temps. Rien n'y fait !
Dans le Journal du Dimanche,
Olivier Pétré-Grenouilleau affirmait que la loi Taubira favorisait
l’antisémitisme dans le cadre d’une lutte des souffrances. Il niait par
la même occasion le caractère criminel de l’esclavage et de la traite
des Nègres en tentant de tout relativiser. Poursuivant sa logique, il
amalgame antisémitisme, Dieudonné et Loi Taubira dans une tambouille
qui fleure bon l'idéologie :
« Cette
accusation contre les juifs est née dans la communauté noire américaine
des années 1970. Elle rebondit aujourd’hui en France. Cela dépasse le
cas Dieudonné, affirme Olivier Pétré-Grenouilleau. C’est aussi le
problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les
Européens comme un crime contre l’humanité, incluant de ce fait une
comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont pas des
génocides... Le génocide juif et la traite négrière sont des processus
différents. Il n’y a pas d’échelle de Richter des souffrances ». (sic)
Visiblement notre historien semble avoir l’esprit bien étroit. En
revanche, son cynisme académique, lui, est parfaitement aiguisé.
Spécialiste de l’histoire de la traite, il en oublie presque
l’esclavage racial dans les colonies américaines. Là où les pires
crimes se sont déroulés sur plusieurs siècles d’affilée. Ainsi, réduire
un homme à l’état d’animal sur la seule base de sa race, pratiquer des
tortures sur lui, l’amputer, violer sa femme, ses filles ou ses fils,
faire des « élevages de négrillons et de négrilles » (sic) pour pallier
au fort taux de mortalité, découper le dos de ses enfants de 7 ans au
fouet, ne relèveraient pas du crime contre l’humanité ?
On oubliera volontairement le Code Noir ou la série de décrets
négrophobes précédant celui de 1777. Bien avant Bonaparte, ce décrèt
interdit déjà l’entrée du territoire aux Nègres. Ils sont mis en
quarantaine, dans un bâtiment spécial, tels des lépreux, avant d'être
renvoyés hors de France. La peur de voir la belle « race blanche »
dégénérée face au mélange avec le sang africain symbolise parfaitement
cette haine particulière contre les Noirs. Ce décret est sans équivoque
quant à sa négrophobie :
«
Les nègres se multiplient chaque jour en France. On y favorise leurs
mariages avec les Européens, les maisons publiques en sont infectées ;
les couleurs se mêlent ; le sang s’altère (…) »…
À
partir du moment où des ordonnances royales sont édictées pour exclure
un groupe racial du statut d’homme sur la seule base de sa couleur de
peau et que l’on prend des mesures d’exception à son encontre, nous
sommes dans l’esprit du crime contre l'humanité. Cela ne souffre
d'aucune contestation possible. Et il n'y a absolument aucun sophisme
qui ne tienne la route devant cette banale évidence. Tout �tat qui
donne un cadre légal au racisme, à l'instar de l ’apartheid, est dans
l'esprit du crime contre l’humanité.
Pinailler sur le sens
des mots pour ne pas admettre la particularité de l’esclavage
racialo-utilitariste européen nous donne un réel aperçu du mépris dans
lequel tous ces donneurs de leçons tiennent les Noirs. Derrière les
belles paroles et la vertu républicaine, la morgue. Rien de plus.
Les appuis d'Olivier Pétré-Grenouilleau s'expriment un peu partout, avec la même volonté d'induire en erreur l'opinion :
�lisabeth Lévy soutiendra dans une rubrique du Point - du 01/12/05
- qu’ « alors
que le thème de l'expiation coloniale va occuper durablement la scène
publique, certaines affaires récentes - comme le procès intenté à
Olivier Pétré-Grenouilleau, historien reconnu et spécialiste des
traites négrières, dont le crime est d'avoir affirmé que l'esclavage,
aussi condamnable soit-il, n'était pas un génocide - laissent craindre
que le débat ne se déplace devant des tribunaux curieusement appelés à
se prononcer sur la validité scientifique de telle ou telle position.
Ce qui constituerait une véritable défaite de la pensée »
Pierre-André Taguieff affirmera lui sur le site communautarisme.net : « Qu'un
chercheur du niveau d'Olivier Pétré-Grenouilleau puisse être poursuivi
devant les tribunaux pour ses travaux d'historien sur les formes
d'esclavage autres que la traite atlantique (seule prise en compte par
la loi Taubira de 2001), voilà qui suffit à montrer les inquiétants
progrès de la soviétisation des esprits en France »
Pascal Bruckner dans le Nouvel Observateur du 1er décembre 2005 : «
Apprendre qu'un historien reconnu, Olivier Pétré-Grenouilleau,
spécialiste de l'esclavage, est aujourd'hui avec son éditeur, Pierre
Nora, de Gallimard, menacé, diffamé, poursuivi en justice pour avoir
étudié dans un livre récent les trois traites négrières, africaine,
arabe et occidentale, relève de mœurs néostaliniennes qu'on croyait
révolues »
Claude Askolovitch dans le Nouvel Observateur du 1er décembre 2005 :
« Mais au lieu de pétitionner contre un texte qui ne sera jamais
appliqué, les enseignants feraient mieux de défendre l'historien
Pétré-Grenouilleau, traîné en justice pour négationnisme parce qu'il
ose affirmer que l'Occident n'a pas eu le monopole de la traite
négrière! »...
Marcel Dorigny, docteur de l’université
Paris I, maître de conférences au département d’histoire de
l’université Paris VIII Saint-Denis, ne sera pas aussi catégorique que
tous les idolâtres d’Olivier Pétré-Grenouilleau. Ses explications quant
aux arrières-pensées idéologiques du livre éclairent parfaitement sur
les raisons d'un tel succès. Il écrit :
«
force est de constater que ce livre, qui se veut œuvre de science
historique, se place dans une logique parfaitement limpide. En mettant
sur le même plan toutes les traites négrières (atlantiques,
trans-sahariennes et orientales, intra africaines), l’auteur laisse
entendre que si crime il y eut, il fut largement partagé et il ne
saurait sérieusement être question d’accuser l’Europe seule de
pratiques universellement admises pendant des siècles. […]
Ainsi,
au-delà de ses qualités d’écriture et de la masse d’informations
fiables mises à la disposition des lecteurs francophones, ce livre
propose un schéma de lecture de l’histoire de la traite occidentale qui
tend à l’insérer dans la beaucoup plus longue histoire des pratiques
esclavagistes reposant sur la déportation des populations africaines
depuis la fin de l’Antiquité, voire l’�gypte pharaonique et le monde
gréco-romain, jusqu’au début du XXe siècle, et au-delà. La traite des
Noirs organisée par les puissances européennes à partir du XVIe siècle
pour peupler et mettre en valeur leurs colonies de plantation du
nouveau monde perd ainsi une grande part de sa spécificité, de son
caractère massif et de sa dimension fondamentalement raciale, au point
qu’au XVIIIe siècle, en français, le mot Nègre était devenu synonyme
d’esclave dans le vocabulaire courant, aussi bien que dans la langue
fiscale, administrative, économique et même dans les dictionnaires !
[…]
Cette volonté implicite, mais constante, de
« dédouaner » l’Europe de l’époque moderne (XVIe-début XIXe siècles) de
son rôle moteur dans le commerce négrier, en tant que maîtresse des
circuits maritimes et surtout des débouchés coloniaux demandeurs de
main-d’œuvre servile, laisse une impression de malaise au moment où
pour la première fois depuis les abolitions du XIXe siècle les
anciennes puissances négrières européennes sont en train de remettre en
cause la « politique d’oubli » qui avait servi de doctrine officieuse
au sujet de la traite pratiquée à grande échelle durant la première
phase de l’expansion coloniale. » (1)
Il finira par «
regretter qu’un ouvrage de cette importance s’attache à développer avec
autant de références savantes une thèse qui, sous prétexte de « détruire les poncifs » et de « dépasser
les rancœurs et les tabous idéologiques accumulés, sans cesse
reproduits par une sous littérature n’ayant d’historique que les
apparences » (p. 10), contribue activement à fonder et à répandre
une autre idéologie, qui veut à toutes fins minimiser la place de la
traite négrière européenne, à la fois face aux autres traites et dans
son rôle actif au sein du vaste complexe colonial dans l’essor de
l’Europe entre le XVIe et le XIXe siècle. » (2)
Que
l'on cesse donc de nous faire croire que l'ouvrage a été reçu sans la
moindre réserve par toute la communauté scientique qui aurait applaudi
son audace.
La loi Taubira reconnaît la traite négrière
comme un crime contre l’humanité, et non pas comme un génocide, comme
l’ affirme l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau. En faisant une
comparaison avec la Shoah - et ici, c’est bien lui qui la fait
contrairement à ce qu’il insinue - il désire bel et bien récuser la
qualification de crime contre l’humanité de la traite négrière et de
l’esclavage. En quel nom ? Au nom d’un exclusivisme malsain. Voici donc
les véritables raisons de la plainte déposée contre Olivier
Pétré-Grenouilleau. C’est pour « contestation de crime contre
l’humanité ».
Le chapitre 1 du Code pénal, Article 211-1, évoque le cadre définitionnel du terme « génocide » :
« Constitue un génocide le fait, en exécution d'un plan concerté
tendant à la destruction totale ou partielle d'un groupe national,
ethnique, racial ou religieux, ou d'un groupe déterminé à partir de
tout autre critère arbitraire, de commettre ou de faire commettre, à
l'encontre de membres de ce groupe, l'un des actes suivants :
- atteinte volontaire à la vie ;
- atteinte grave à l'intégrité physique ou psychique ;
- soumission à des conditions d'existence de nature à entraîner la destruction totale ou partielle du groupe ;
- mesures visant à entraver les naissances ;
- transfert forcé d'enfants.
Le génocide est puni de la réclusion criminelle à perpétuité.
Les deux premiers alinéas de l'article 132-23 relatif à la période de
sûreté sont applicables au crime prévu par le présent article. »
Le chapitre II, Article 212-1, définit le crime contre l’humanité :
« La
déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et
systématique d'exécutions sommaires, d'enlèvements de personnes suivis
de leur disparition, de la torture ou d'actes inhumains, inspirées par
des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et
organisées en exécution d'un plan concerté à l'encontre d'un groupe de
population civile sont punies de la réclusion criminelle à perpétuité.
Les deux premiers alinéas de l'article 132-23 relatif à la période de
sûreté sont applicables aux crimes prévus par le présent article. »
Nous
avons donc deux crimes que le législateur reconnaît comme étant
parfaitement distincts l’un de l’autre. Et c’est bien Olivier
Pétré-Grenouilleau qui, de lui-même, s’octroie le droit de saisir la
définition du crime contre l’humanité pour l’ amalgamer volontairement
avec celle de génocide afin d’ en disqualifier la légitimité. La loi
Taubira évoque la reconnaissance de la traite négrière et de
l’esclavage comme « crime contre l’humanité » et non pas comme «
génocide ». Ce terme de génocide n’est d’ailleurs employé dans aucun
des 5 articles de la loi Taubira.
Dans ce cas, comment est-il possible que lorsqu’un amalgame est fait par l’historien lui-même ( cf
: « C’est aussi le problème de la loi Taubira qui considère la traite
des Noirs par les Européens comme un crime contre l’humanité, incluant
de ce fait une comparaison avec la Shoah. Les traites négrières ne sont
pas des génocides... » ), l’on n’entende pas Alain Finkielkraut,
�lisabeth Lévy et Marc Ferro protester contre ce confusionnisme ? Et
comment expliquer, qu’au contraire, ils aillent tous prendre la défense
d'Olivier Pétré-Grenouilleau que l'on ose présenter comme victime de la
bien-pensance face à des hordes de communautaristes aigris cramponnées
à leurs seuls ressentiments ?
Que signifient toutes ces
manipulations ? Tout simplement que certains intellectuels français
tentent d’instiller le venin de la défiance. Venin qui va laisser
croire aux Français de souche que des hordes de « communautaires »
hirsutes, basanés et crépus dans leur grande majorité, suintant de
haine revancharde, cherchent à leur imposer leurs propres vérités par
la terreur qu’ils installent. Ainsi, on se propose comme rempart face à
un « autoritarisme ethno-communautaire », dopé au gène de
l'anti-France. Tout ceci, après avoir préalablement pris soin de
confectionner soi-même cet ennemi idéal. Les apparatchiks permettent
ainsi à tous ceux qui se reconnaissent de la pensée dominante de
pouvoir dire ce qu'ils veulent au nom de la loi ( liberté d'expression
), et ce, même si cette liberté va à l'encontre d'une autre loi (
négation de crime contre l'humanité ).
Reprenons
pour bien nous faire comprendre : La loi Gayssot adoptée le 30 juin
1990 considère la négation de crime contre l'humanité comme un délit.
C'est ainsi, qu'on le veuille ou non. Olivier Pétré-Grenouilleau
s'adonne à cette négation en affirmant que, avec l'esclavage des
nègres, l'on entre là dans le cadre du simple commerce. Et personne ne
trouve rien à y redire, si ce n'est mettre en exergue sa qualité
d'historien sérieux.
Nicolas Sarkozy est
adepte de la même politique. Il invente totalement une crispation
identitaire qui exigerait une repentance imaginaire. Puis il file
s’indigner dans le Soir 3 : « Non mais, je vais vous le dire, je
vais vous le dire. Premièrement, je crois qu’il faut cesser avec la
repentance permanente en France pour revisiter notre histoire. Mais ça
devient ridicule ! (…) ».
Qui a ordonné une
repentance publique de la France ? Personne. Il a seulement été mis en
parallèle l’évidente dissymétrie existant entre les idéaux
républicains, qui font la fierté des Français, et la façon dont ont été
traités les peuples colonisés victimes de l’arbitraire : les actes ont
trahi la théorie, et la moindre des choses serait de l'admettre. Mais
Nicolas Sarkozy, comme d’autres, ne supporte pas ces évocations qui
mettent à mal autant les mythes fondateurs de la Nation que cette
culture bien française de l’auto-enivrement. Alors il s’invente une
noblesse d’âme, un courage face au politiquement correct. Il créé
l’ennemi idéal et va flatter l’ego des nostalgiques du « pays réel ».
Nostalgiques qu'il drague ouvertement.
Le journaliste
Jean-Pierre El Kabbach insistait, quant à lui, le 9 décembre dernier
devant François Hollande, pour que la loi Taubira s’élargisse et
englobe les traites arabe et inter-africaine. Le numéro 1 du PS
acquiesça à la requête du journaliste. Cette thèse de l’égale
criminalité des « traites négrières » émane indirectement du livre
d’Olivier Pétré-Grenouilleau. Ce livre a réellement enchanté
Jean-Pierre El Kabbach qui voyait enfin à travers lui la possibilité de
mettre en accusation la traite pratiquée par les Arabes. On
relativisait ainsi la spécificité de la traite et de l’esclavage
européen.
Dans ce cas, pourquoi ne pas inclure dans la reconnaissance de crime
contre l’humanité, la traite inter-européenne visant les Slaves et les
Caucasiens ? Le terme « esclave » est un héritage du haut Moyen-Âge,
époque où Germains et Byzantins déportaient des Slaves des Balkans pour
en faire leurs esclaves. Du VIII ème au XI éme siècle, le marché de
Verdun était spécialisé dans la vente d'esclaves, tous blancs et
Européens. Sommes-nous dans un crime contre l’humanité ? Au XIII ème
siècle, la Compagnie Catalane razziait des Grecs pour les réduire en
esclavage. Et la traite ottomane qui dépouilla l’Europe de millions (
sic) de Slaves ou d’Albanais ? Et les traites esclavagistes musulmanes
à l’égard des Européens du sud ? Puis chrétiennes à l’égard des
musulmans d’Afrique du nord razziés sur les côtes et à l’intérieur du
pays par les Chevaliers de Malte et d’autres pirates ? Puis encore les
républiques maritimes de Venise et de Gênes ayant, toutes deux, bâti
des fortunes grâce au commerce d’Européens vendus aux Arabes et à
d’autres musulmans. Et pourquoi ne pas faire de toutes ces traites des
crimes contre l’humanité ? On le pourrait après tout.
Mais
le point commun entre toutes ces traites est que les victimes ont été
assimilées par les oppresseurs. Les milliers d’Européens esclaves en
Afrique du Nord au temps des barbaresques sont aujourd’hui algériens ou
tunisiens. Idem pour tous les autres captifs des autres traites : rien
ne les distingue de leurs concitoyens parmi lesquels ils se sont
fondus, contrairement aux Noirs qui croupissent par millions dans les
ghettos des mégapoles américaines, les favelas brésiliennes et qui
traînent encore sur leur faciès la marque de leur extraction africaine.
Ils continuent, encore aujourd’hui, à pâtir des mêmes préjugés, du même
racisme et de toutes les pathologies que ce dernier a généré. Et le
monde se rit d’eux en tournant leur souffrance en dérision.
Il
faut être cohérent : si l’esclavage des nègres n’a aucune spécificité
et entre dans le cadre normatif d’une époque, dans ce cas, il n’est pas
plus un « crime contre l’humanité » que les autres formes d’esclavage.
Soit on admet sa particularité.
On a assisté dernièrement
à un tir groupé de quelques bonapartistes essayant de défendre l’idée
d’un Napoléon rétablissant l’esclavage en 1802 pour des raisons
économiques. Seulement, ce n’est pas que l’esclavage qui est rétabli
par notre dictateur éclairé. Une série de mesures d’exception
racialement orientées sont prises dans le même temps. Lorsque
Napoléon expulse de l’armée tous les officiers noirs et mulâtres le 29
mai 1802, puis en fait de même à l’égard des élèves de Polytechnique,
est-ce que cette épuration raciale est motivée par des raisons
économiques ?
Le 2 juillet 1802, l’entrée du territoire continental est désormais
interdite aux Noirs et mulâtres. Des raisons économiques en sont-elles
à l’origine ? Si oui, lesquelles ?
Le 8 janvier 1803, les mariages inter-raciaux entre Blancs et noirs
sont officiellement interdits en République : raisons économiques
encore ?
Lionnel
Lucca, élu UMP des Alpes Maritimes, en voilà un autre de tartuffe. Il
défraya la chronique dernièrement pour avoir glosé sur le rôle positif
de la colonisation. En quels termes ? Il affirma que sans « la colonisation, ni Léon Bertrand ni Azouz Begag ne seraient ministres de la République française ». Il s’est défendu d’avoir quelque arrière-pensée méprisante dans ce propos qu’il jure être anodin et non-diffamant.
Or il se trouve que presque tout le monde a compris la même chose :
sans notre apport civilisationnel à nous, Blancs d’Europe, Azouz Begag
mangerait des dattes sur son chameau et Léon Bertrand vivrait dans une
hutte au milieu de la jungle congolaise avec, comme voisins, des
bonobos. Grosso modo ça revenait à cela.
Mais que dit tartuffe pour se défendre ? Que son propos aurait pu
s’adresser à lui-même, puisque fils d’immigré il est. Très bien. Nous
voilà bien avancé. Au fait, depuis quand a-t-on besoin de la
colonisation pour être ministrable ? Des membres du gouvernement
français, dont les parents ou grand-parents sont arméniens comme
Patrick Devedjian, turcs comme �douard Balladur, doivent-ils eux aussi
quelque chose à la colonisation quand les pays de leurs aïeux n'ont pas
été colonisés par la France ? Quel est exactement le rapport ? Si un
Turc de naissance peut devenir premier ministre de la France sans être
un descendant d’ex-colonisés, pourquoi cette logique serait-elle
refusée à des originaires de Guyane et d’Algérie ? Pourquoi les
renvoyer à leur couleur et leur origine ?
Bien sûr, le lien causal entre l’origine et les compétences du ministre
est insignifiant. Un Norvégien d'origine peut naître en France, faire
de brillantes études à l’�NA et finir ministre sans que l’histoire
coloniale n’entre en compte dans le débat…
On
a évoqué la « droite décomplexée ». Elle arrive. Elle surfe sur l’écume
dont se nourrit le Front national. Elle fait d’ailleurs du « Front
national light ». Il suffit juste de le savoir.
© Kahm Piankhy - Texte libre d'utilisation, conditionné par la citation de la source - décembre 2005
Source : www.Piankhy.tk
Note :
1. Le cas Petré-Grenouilleau. Traites négrières et esclavage : les enjeux d’un livre récent. Article publié dans la
revue Hommes et Libertés ( septembre 2005 )
2. Ibid. Reproduction totale de la note 1 de l'article de Marcel Dorigny :
Le Nouvel Observateur du 3 mars 2005, n°2104 en a fait la principale référence de son dossier intitulé pompeusement « La vérité sur l’esclavage »,
signé Laurent Lemire, qui foisonne, par ailleurs, d’approximations et
de contre-vérités historiques
(http://www.nouvelobs.com/dossiers/p2104/a263983.html ). L’Express du 14 mars 2005 lui donne largement la parole : « Dans
cette histoire, il n’y a pas de coupable idéal ni de victime éternelle.
Il faut cesser d’envisager la question sous le seul angle de la
morale ». [...] Il n’y eut pas une, mais trois filières de traite. De
1450 à 1867, les grandes nations européennes ont déporté et vendu 11
millions d’Africains aux Amériques. Mais, depuis le VIIe siècle, avec
l’expansion de l’empire musulman, jusqu’aux années 1920, les traites
orientales ont conduit à la déportation d’environ 17 millions de
personnes. Quant à la traite « interne », entre royaumes africains,
elle a réduit en esclavage près de 14 millions de personnes. « Il faut
admettre qu’il s’agit du premier exemple de grand commerce
international entre Blancs, Noirs et Arabo-Turcs, rentable pour toutes
les parties », poursuit Olivier Pétré-Grenouilleau. » Quant à L’Expansion du 29 juin 2005, qui publie un interview de lui, il le présente comme « le meilleur spécialiste français de l’histoire de l’esclavage », qui « n’a pas peur de bousculer la “ bien-pensance” » et « vient
de publier un ouvrage de référence, Les Traites négrières (Gallimard),
qui s’efforce d’établir les faits avant de faire la morale ».
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