Texte paru en 1998 dans la revue Et ta sœur
Je tends à quitter toutes relations fusionnelles ; me sentir «
célibataire », tout en étant capable de tendresse, de sincérité, de
douceur, de sexualités. Je tends à être plus sujette dans mes amitiés
et amitiés sexuelles.
Je me rends compte que mes idées, mes constructions affectives sont
en décalage avec les représentations courantes de l’Amour et de
l’amitié. En particulier, cette séparation-opposition entre l’Amour et
l’amitié, qui contribue à préserver le modèle dominant du couple
marié-fermé.
Je constate souvent qu’il suffit d’embrasser quelqu’un-e avec la
langue, ou que deux personnes aient une/des relations sexuelles
ensemble pour qu’elles « sortent ensemble », créent une sorte de
dépendance mutuelle, un regard plus ou moins permanent et oppresseur
sur l’autre (une surveillance) et cela est valorisé socialement. Dire
(ou signifier de quelconque manière) « je suis amoureuse », « je t’aime
», « j’ai un copain » est assez gratifiant. La possession, la jalousie
sont encouragées, l’indépendance, l’autonomie ne le sont pas.
Je me sens décalée ; je ne sors avec personne, j’ai des ami-e-s,
plus ou moins estimé-e-s, qui m’apportent plus ou moins, à qui j’ai
envie d’apporter plus ou moins. Parce que je les estime, et quand je
suis heureuse de la relation amicale que je développe avec elles/eux,
j’ai envie de leur signifier avec mes signes d’affection et de
satisfactions : un massage, un bisou, un baiser, une longue embrassade,
un câlin, des caresses, un sourire, dormir dans leur chaleur, ou encore
avoir des relations sensuelles ou sexuelles avec elles/eux.
Il s’agit d’échanges tendres et multiples pour dire que je les
apprécie, et non mettre en place une relation de couple ou des
relations de couples plus ou moins ambiguës.
J’essaye d’être relativement autonome, tout en échangeant le
plaisir des corps, sans possessivité, sans une mainmise oppressante sur
l’autre.
Etre célibataire ne signifie pas ne toucher personne ; avoir des
relations sexuelles avec quelqu’un-e ne signifie pas dépendance et
amour fusionnel.
Au jour d’aujourd’hui, j’embrasse parfois certain-e-s de mes
ami-e-s et ma maman sur la bouche, un tel, une telle ont parfois des
relations sensuelles et sexuelles avec moi, je dors parfois dans la
chaleur de certain-e-s autres, je serre très fort et sensuellement dans
mes bras d’autres encore, il m’est arrivé de faire l’amour avec une
amie et d’embrasser son ami dans le même temps, et demain je ne sais,
peut-être seule...
Je désire beaucoup de mes ami-e-s, avec ceux et celles qui
partagent ces idées nous nous laissons beaucoup de liberté - de
possibilités - et nous savons qu’il y a cette tendresse.
En dissociant sexualités et propriété exclusive, je veux rompre
avec les relations de mépris, de violences physiques, d’autorité, et
aussi avec l’habitude de raisonner en fonction de l’autre.
L’Amour dans le patriarcat profite à l’oppression des femmes (cf.
le résumé de l’idée moderne d’amour). L’amitié me semble un peu plus
rationnelle et objective que les relations dites « amoureuses ». C’est
pour cela que je pense que ces réflexions s’inscrivent dans une
démarche politique, féministe de ma part. Et même si on peut me
reprocher ce choix, même s’il est difficile de construire des relations
positives hors des normes aliénantes de l’Amour, même si
l’incompréhension de quelques proches me fait douleur, je bâtis ma
force et ma joie, libérée de l’attente folle et bourelle de le/la
prince-sse charmant-e.
La culture de l’Amour
L’Amour et ses représentations ne sont pas des banalités niaises à
mépriser en passant, mais des vecteurs de souffrances et d’exclusions à
combattre...
« - Vous êtes dans une relation Amoureuse ?
- Non, je ne
dirais pas que c’est de l’Amour. C’est plus une amitié tendre, une
amitié sexuelle, une chouette affinité, je ne sais pas. Mais de là à
parler d’Amour... Le terme est un peu fort. »
« Amour », un terme un peu fort, un peu vague, plutôt
indiscernable, relativement dévastateur. On ne sait pas trop quand
l’employer. Certainement pas n’importe quand. On ne sait pas toujours
vraiment tout ce qu’il recouvre, on se trouve souvent un peu perdu face
à lui, la seule chose qu’on sait, c’est qu’il a du poids. On ne joue
pas avec ce mot-là.
Bon. Peut-être faudrait-il donc commencer par des questions de
vocabulaire. Alors. Quand des êtres éprouvent de l’affection, ils
peuvent se transmettre différentes choses ; ils peuvent avoir divers
échanges affectifs :
- Des baisers sur la joue. Des baisers sur les lèvres. Des baisers
sur le coude. Des baisers ailleurs. Des frotti-frotta sur le nez. Des
caresses. Des étreintes, comme quand on se prend dans les bras. Des
saisissures par la main. Des bras-dessus-bras-dessous. Des touchers de
cheveux. Des sommeils côte à côte, ou collé-e-s. Des léchouilles. Des
cuni, des fellations. Des chatouilles. Des attouchements génitaux. Des
pénétrations anales. J’en passe et des meilleures. On appellera tout ça
des échanges physiques. Il semble habituel de les diviser en deux
groupes : ceux qui procurent un plaisir sexuel, qu’on appellera donc
échanges sexuels, et ceux qui procurent d’autres plaisirs, qu’on
appellera gestes de tendresse.
- Des regards. Des discussions interminables. Des louanges. Des
marques d’attention, d’écoute, d’intérêt. Des moments passés ensemble.
Des mots doux. Des tranches de rigolade. Des sourires complices. J’en
passe et des meilleures encore. Il s’agit là aussi d’échanges
affectifs, mais sans contact physique : attitudes, comportements,
dialogues...
Quand on participe à des échanges affectifs, et que l’échange se
passe bien, on en retire des choses, qu’on appellera des biens
affectifs. Sensations agréables, de douceur, de plaisir, de tendresse,
sentiments de valorisation, sentiments de complicité, impressions
d’exister, de compter,... Comme quand on échange des choses palpables
et entreposables, comme quand j’échange deux pièces de monnaie contre
une tondeuse à gazon, j’effectue un échange matériel et j’en retire un
bien matériel : une rutilante tondeuse à gazon. Je pourrai dire à mes
ami-e-s qui viendront admirer ma liste de biens matériels : « oui, j’ai
ceci, j’ai cela, j’ai une pompe à vélo et une tondeuse à gazon ». Si je
le voulais, après une heure passée avec Philippe, je pourrais faire
intérieurement le compte de mes biens affectifs, et je verrais que
notre heure d’échange m’a procuré 25 grammes de plaisir sensuel à
l’orteil gauche et 89 onces de sentiment de complicité. Je ne dis pas
qu’il faut tout compter, n’est-ce pas, j’essaye juste d’illustrer le
vocabulaire que je propose.
Reprenons, reprenons, soyons sûr-e-s de ne pas nous embrouiller les
pinceaux avec tout ça. Les échanges affectifs entre des personnes, ça
peut prendre toute une série de formes, toute une série très longue et
très diverse de formes, pleine de subtilités, d’originalités, de
créativités et de tabous. Ca peut prendre la forme d’échanges physiques
ou non, d’échanges sexuels, de gestes de tendresse. Et quand ces
échanges affectifs nous font du bien, nous en retirons des biens
affectifs. On y est ? Bon.
Les différentes cultures qui émaillent l’humanité ont chacune leur
manière de gérer tous ces échanges affectifs. Certains sont interdits,
d’autres sont tolérés, ou catégorisés, regroupés, codés, succédés,
nommés, normés. Par exemple, notre culture a principalement deux mots
pour les échanges affectifs : « amitié » et « Amour ». Surprenant, non
? Deux seuls mots, deux seules étiquettes, pour tant d’échanges
affectifs différents.
« - Toi, tu crois qu’il peut y avoir de l’amitié entre un garçon et
une fille ? Quelle est la différence entre l’amitié et l’Amour ? »
La question est absurde, déjà parce qu’elle sous-entend que l’Amour
ne peut pas exister entre garçons ou entre filles. Mais en même temps
elle est révélatrice : notre pauvre vocabulaire ne met que deux termes
à notre disposition pour parler de relations affectives. On ne dit pas
« avec untel il y a des bisous, de l’écoute et de la complicité » ou «
avec unetelle il y a un peu de sexualité et beaucoup de rires », on dit
« avec untel il y a de l’Amour » ou « avec toi c’est juste de l’amitié
» . On classe nos relations dans deux cases très réductrices. Et ces
deux cases ne sont pas équilibrées, loin de là. « L’amitié » recouvre
une énorme variété d’échanges affectifs. « L’Amour » , lui, n’est rien
d’autre qu’un point culminant, une totalité, l’amitié au centuple,
l’amitié à l’extrême. Il est à la fois énorme et rarissime.
« L’Amour, l’Amour... C’est quoi au juste ? »
L’étiquette « Amour » a été inventée par notre riche et maudite
culture dans les tréfonds du Moyen-Age. Une dose de christianisme et
une dose d’amour courtois, et hop ! voilà façonné le mythe de l’Amour
avec un grand A, l’idole Amour, qui traverse les âges sur son jeune et
beau cheval blanc, de poèmes romantiques en drames contemporains. Bon
moi je ne suis pas historien, mais il doit y en avoir qui ont étudié la
naissance et la croissance de cette idole, un jour j’irai faire des
recherches.
« Mais donc, c’est quoi l’Amour ? »
L’Amour est un Dieu. On communie avec lui dans l’extase la plus
complète. On l’attend au tournant, on l’appelle au secours, on rêve
d’être touché-e par sa grâce, on craint ses courroux plus que tout. On
l’adore. On le prie, le soir dans son lit, de se manifester. Il nous
sauvera. Il est la seule chose qui fera de notre chemin sur terre un
paradis. En même temps il nous promet les douleurs les plus atroces et
les plus saintes.
L’Amour, c’est une forme d’échange affectif totale. Totalisante.
Totalitaire. L’Amour, c’est toutes les formes d’échanges affectifs
réunies. Un monstre, un léviathan, une hydre à moultes têtes. Il n’y a
pas d’affection partielle ou nuancée, sinon ça ne reste « que » de
l’amitié, ou du partenariat sexuel, ou de l’affection fraternelle... En
plus d’être absolu, absolument énorme et absolument exhaustif,
l’échange affectif de type « Amour » doit correspondre à des critères
précis. Il n’a lieu qu’entre deux personnes hétérosexuelles. Il doit
être immortel, en tout cas il doit durer des années et des années. Il
doit se vivre en couple exclusif, puis marié, avec des enfants, le
chien c’est une option mais ça aide à se persuader qu’on y est bien,
dans ce véritable Amour, avec sa véritable famille et ses véritables
images d’Epinal. Il est d’ailleurs très important de se demander
régulièrement si notre Amour est « véritable », « authentique ». Car on
ne blasphème pas avec l’Amour, on ne prononce pas son nom en vain,
sinon sacrilège, sacrilège !
« Un jour mon Prince viendra... »
Le Dieu Amour a ses Christs, ses rejetons incarnés : c’est le
Prince charmant et la Princesse charmante. Les voici qui s’avancent,
regardez leur prestance, leur allure, leur charme, leur beauté ! Ce ne
sont pas des êtres humains, ce sont des anges. Illes sont parfait-e-s,
archi-désirables, légendaires. Daigneront-illes nous adresser un clin
d’œil ? Arriverons-nous à les attraper, à les posséder, à s’unir avec
elleux et l’Amour dans une sainte trinité ? Arriverons-nous à leur
ressembler assez pour faire autant d’effet autour de nous ? Pour que
partout, sans cesse, les gens se prosternent et nous déclarent leur
flamme ?
Nous adorons le Prince ou la Princesse charmant-e-s, et à travers
elle ou lui, nous adorons toutes les normes sociales dont notre culture
l’habille. Notre culture dessine un Prince charmant grand et fort,
rassurant et protecteur : femme, c’est celui que tu désireras ! Homme,
c’est le modèle que tu suivras pour séduire ! Notre culture présente
une Princesse charmante sensible et douce, mince et lisse : homme, ne
rêve plus que de cet ersatz, femme, conformes-y toi dans la souffrance
et le dévouement ! Les marchand-e-s de vêtements, les publicitaires,
les usines de produits de beauté, et surtout le patriarcat, trouvent
dans le Prince et la Princesse charmant-e leurs meilleur-e-s allié-e-s.
Quelle autre norme sociale peut se vanter d’être ardemment désirée à ce
point ?
« I’m feelin’ blue... »
Que de mélancolie dépensée pour des mythes. Que de rêves, que de
fantasmes, que d’espoirs, que d’énergie, que de stratégies, que de
temps, que de tremblements, que de peurs, que de nœuds dans l’estomac,
que de hontes, que de larmes, que de larmes, que de larmes ! Pour des
légendes ! L’Amour, le Prince et la Princesse charmant-e-s devraient
rester de simples histoires à faire peur, des mythes identifiés et
conscientisés comme tels... Mais non, nous voulons y croire, nous
ramenons ces mythes dans notre réalité, nous les cherchons sans
relâche, nous pensons « bien finir par les trouver un jour ». Dieu
n’existe pas, le trésor du Roi Midas non plus, lae Prince-sse
charmant-e encore moins, ce sont des légendes. Pourquoi ruiner notre
vie, attendre, décevoir, pleurer, pour des légendes ?
On dira que j’exagère, que les gens comprennent vite que tous ces
mythes sont des mythes. Moi je dis que ces mythes sont dangereux. Ils
trifouillent allègrement des émotions très profondes, ils remuent ce
qu’il y a de plus douloureux, de plus intime, de plus sensible en nous
: l’ego, les affects, les besoins de reconnaissance, les peurs de
l’abandon... Ils suscitent des dépendances, des haines, des crampes,
des dépressions. Ils inspirent des harcèlements, des suicides, des
crimes passionnels. Et même sans aller jusque là, énormément de gens
passent toute leur adolescence, par exemple, à croire dur comme fer à
l’Amour, et à en souffrir ; ils peuvent en sortir, mais garder
d’inévitables séquelles pour des lustres. Une adolescence de souffrance
c’est déjà trop, rien qu’une année c’est déjà trop, cessons d’inspirer
la foi en un-e Prince-sse charmant-e, ce n’est pas « quand on sera
grand-e » qu’on « comprendra », entraidons-nous dès maintenant à être
autonomes et serein-e-s sur le plan affectif.
L’art mièvre
Deux questions turlupinent la petite Elisabeth. « Dis Maman,
pourquoi dans les histoires à la télé c’est toujours les gentils qui
gagnent ? » Cette question est très juste et elle mériterait des
schémas tortueux et des conciliabules approfondis. Mais ici elle nous
importe moins que la seconde : « Dis Pépé, pourquoi toutes les chansons
à la radio elles parlent toujours d’Amour ? » C’est vrai ça, l’Amour on
le chante dans un micro, on le fredonne dans la rue, on en fait des
disques d’or, Love par-ci, Love par-là. « Mais pourquoi, Pépé, les
chanteurs ils parlent pas de la mort ou de la mer ou du pouvoir ou de
la géologie ? Y’a tellement de choses à dire ! » Pépé répondra que de
toutes ces choses, l’Amour est la plus belle, la plus intense, celle
qui nous ébranle dans nos entrailles et qui nous fait écrire des
chansons. Certes, notre culture ne nous apprend pas la sensibilité aux
brises, aux odeurs, aux injustices, elle ne nous offre qu’un grand
frisson, un seul, qui terrasse tous les autres : l’Amour. Tu trouves ça
juste, Elisabeth ? L’envie ne te prend-t-elle pas d’appeler Jeannine,
Béatrice et Maurice à la rescousse, et d’aller bâillonner tou-te-s ces
romantic love songers, ces pépés normés, ces Barbie et ces Ken que l’on
colle à tes doigts ?
Bah, nous ne sommes pas tou-te-s aussi fort-e-s qu’Elisabeth, et
nous nous laissons entraîner par ces douces sarabandes, ces contes
mielleux et amers. Difficile d’y échapper : les dessins animés, les
fables, les films, les pubs, les magazines, les romans, les nouvelles,
nos potes-sses même... l’Amour nous est raconté à tire-larigot. Ces
récits d’Amour nous construisent, nous flanquent leur culture dans
l’esprit, nous acculturent, ils nous apprennent à désirer tous ces
mythes. Notre sensibilité est construite par eux, en même temps qu’elle
les réclame. Quand nous allons au cinéma voir une « belle » histoire
d’Amour, et que nous en sortons troublé-e, rêveur/euse, nous venons de
vivre un peu de cet Amour raconté, et à la fois nous venons d’intégrer
un peu plus qu’il est beau, qu’il est grand et que nous avons intérêt à
y aspirer. Ces films compensent notre misère affective, nous offrant un
moment d’identification et de catharsis, nous permettant de vivre par
procuration ce que nous ne trouverons jamais dans notre existence. A la
fois consolateurs et véhicules de la culture de l’Amour, ils apaisent
nos souffrances, nos frustrations, en même temps qu’ils préparent le
terrain pour qu’elles se renforcent.
Avez-vous remarqué comment fonctionnent les récits d’Amour ? Ce
sont toujours les mêmes rengaines. Un Prince charmant et une Princesse
charmante se rencontrent, l’Amour naît, malicieux, au coin des regards
dérobés et des situations inattendues. Puis l’Amour se joue, c’est la
phase de séduction, l’héroïne et le héros s’approchent, se guettent, se
sous-entendent, se mésentendent... Suspense... Mais l’histoire d’Amour
finit bien, le Prince et la Princesse se tombent dans les bras, c’est
l’apothéose du Baiser, puis le générique. Et après ? Qu’en est-il de la
vie post-Baiser ? On suppose l’Eden amoureux, une image figée, nacrée,
rêvée, « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». C’est
précisément là, dans cette cessation du récit, dans ce silence, que
s’exprime le mythe de l’Amour : le bonheur dans l’Amour est tellement
total qu’il ne reste plus rien à raconter. Les épreuves dignes d’effroi
et d’attention résident dans la séduction ; la vie entre Amoureux et
Amoureuse, elle, est lisse comme du beurre, exempte d’épreuves, de
sursauts, de surprises. A la limite, si elle apparaît dans ses
difficultés, elle ne sert que de décor pour que l’un-e des conjoint-e
se lasse et démarre une phase de séduction avec quelqu’un-e d’autre.
Seuls les récits plus « intellectuels », plus difficiles d’accès,
racontent les obstacles et difficultés une fois l’Amour déclaré, scellé
: l’emprisonnement amoureux, la lassitude et la fin du sentiment
Amoureux, la glauquitude de la vie de famille... Dans les magazines
mièvres, les problèmes de la vie post-Baiser sont traités
scientifiquement, à grands renforts de psychologues, comme des
anormalités presque médicalisables, des maladies de l’âge. Mais le
registre du récit, celui qui nous fait frissonner, celui qui marque nos
émotions et nos désirs, reste réservé, lui, à la vie pré-Baiser :
l’Amour dans le récit « populaire » n’est rien d’autre qu’un
soulagement final, un happy end. Ce schéma se répercute dans notre
caboche, et nourrit le mythe de l’Amour, plaqué ensuite sur notre
réalité, nos projets et aspirations.
L’économie de l’Amour
La culture de l’Amour fait naître toute une économie de
l’affection. Car, idéalisant et raréfiant à la fois les échanges
affectifs, elle crée une misère et donc une demande.
Notre culture idéalise l’Amour. L’Amour c’est tout, tous les
échanges affectifs réunis, tous les biens affectifs d’un seul coup.
C’est une mine, un trésor affectif. L’Amour devient donc une forme de
relation extrême, rêvée, désirée à outrance. Quand on ne l’a pas, on
veut absolument l’avoir. Quand on l’a, on a une peur absolue de la
perdre. Et quand on ne l’a plus, on meurt, ou presque.
Mais en même temps, la définition de l’Amour est si pointue, si
exigeante... qu’on peine à le rencontrer. Il faut avoir tous les biens
affectifs de l’Amour à la fois, ou n’en avoir aucun : pas d’entre-deux.
Il faut entrer dans toutes les catégories sociales prévues pour
l’Amour. Pas de tendresse sans couple exclusif, pas de couple sans
Prince-sse charmant-e, pas d’intimité sans pacte éternel... Or, toutes
ces conditions sont tellement restrictives, elles font de nous des
êtres tellement exigeants, que les possibilités de vivre des échanges
affectifs deviennent rares. Là commence la misère affective.
C’est ainsi que les biens affectifs deviennent des biens de luxe.
On leur donne une aura, un éclat, une valeur complètement exagérée, en
les cuisinant avec des mythes. En même temps, on les réserve à des
situations tellement précises et totalitaires, qu’ils viennent à
manquer. La culture de l’Amour encourage leur demande en même temps
qu’elle réduit leur quantité disponible. Elle crée des individus
schizophrènes, qui se construisent un désir ardent d’Amour en même
temps qu’il s’en construisent une définition trop exigeante. Des êtres
qui se rendent dépendants d’un idéal en même temps qu’ils se le rendent
inaccessible. « Si je n’ai pas tout cela à la fois, je n’ai rien, je ne
suis rien ».
Là où il y a une économie, une rareté, une misère, le capitalisme
se précipite. Il débarque d’abord avec tous ses principes,
représentations, comportements. La rareté d’un bien inspire à tou-te-s
la peur d’en manquer, la compétition pour l’acquérir, la propriété pour
ne pas le laisser filer.
La compétition affective concerne par exemple la capture du Prince
ou de la Princesse charmant-e. Forcément. Ca ne court pas les rues, des
gens si parfaits. On pense avoir identifié le sien ou la sienne, mais
souvent on regarde autour et on surprend nombre d’autres visages tendus
vers elle ou lui. Parce que nos critères amoureux, qui nous semblent si
intimes et si personnels, ont des racines très culturelles, et sont
partagés par plus de monde qu’on ne le croit... La/le Prince-sse
charmant-e, c’est le beau ou la belle de la classe, la star du
village... Ou, à l’extrême, le ou la sex-symbol, psalmodié-e à longueur
de magazines et d’émissions TV... Il nous arrive même d’envier le/la
conjoint-e du/de la sex-symbol, une star à son tour, mais plus proche
de nous autres pauvres aspirant-e-s, star pour avoir gagné le
sex-symbol, pour avoir grillé tou-te-s les autres prétendant-e-s, «
quelle chance ille a ».
La peur de la misère affective, elle, mène à toutes les
déclinaisons possibles de la propriété affective... Possessivité,
jalousie, dépendance... « Elle est à moi, tu ne l’auras pas... Si tu la
gagnes je me retrouve seul... A moins que j’aie un plan de
remplacement, telle autre par exemple, je sais que je lui plais bien,
heureusement parce qu’alors la solitude affective c’est la mort ». Le
Prince ou la Princesse charmant-e-s sont des oiseaux rares qu’on met en
cage. Des fois on se possède mutuellement et on reste ainsi, des années
en couple, rivées l’un-e sur l’autre, parce qu’on a tou-te-s les deux
peur de ce qui se passerait en dehors de cette relation, peur du chemin
à accomplir de zéro pour retrouver et séduire un nouveau Prince ou une
nouvelle Princesse.
Enfin, la rareté des biens affectifs creuse des fossés entre «
possédant-e-s » et « non-possédant-e-s ». Les exclu-e-s de l’affection
sont légion, exclu-e-s par leur physique, par leur manque d’expérience,
leur manque d’aisance, leur manque de confiance en soi, face à cet
enjeu énorme et complexe qu’est l’accès à l’Amour... On peut dire
qu’illes manquent de capital affectif. Et comme dans tout système de
domination, moins on a de capital, moins on a de chances d’en gagner :
c’est un cercle vicieux. Les exclu-e-s de l’affection manquent
d’assurance au départ, donc vivent peu d’expériences affectives, donc
n’ont jamais l’occasion de gagner de l’assurance, donc restent
handicapé-e-s, à moins d’une rencontre de type miraculeux.
Paradoxalement, et injustement, ce sont souvent les exclu-e-s de
l’affection qui intègrent plus que tou-te-s les autres les mythes
dominants et les comportements du capitalisme affectif. Leur manque de
vécu ne leur permet pas de détruire les mythes de l’Amour, de
comprendre leur absurdité. Trop habitué-e-s au manque, illes ont la
terreur de perdre la moindre once d’affection acquise. On les oublie
vite et les retrouve parfois dans les faits divers, dépressions, viols,
internements, pétages de plombs divers et variés... La misère affective
assèche le moral et affame les nerfs.
N’oublions pas que la misère affective n’est qu’une construction sociale, née de la culture de l’Amour.
Là où il y a une rareté, il y a une demande, et donc un nouveau
marché. Là le capitalisme débarque, cette fois, assoiffé de profits,
tirant avantage de la morale Amoureuse, comme d’autres morales. Vous
désirez du produit affectif ? En voici des succédanés, moyennant
finances : pornographie, prostitution, psychothérapies, poupées
gonflables... L’argent est un bon raccourci. On ne peut acheter
l’Amour, bien sûr, parce qu’alors on tuerait l’idéal de l’Amour et ses
produits dérivés, mais on peut acheter tous ces biens affectifs
partiels, isolés, spécifiques, que la culture de l’Amour rassemble et
enferme dans ses mythes. De l’attention, de l’écoute, de la tendresse,
du sexe, en voici des succédanés.
Comment accéder aux biens affectifs ? C’est la question que tout le
monde se pose. Nous avons 4 réponses possibles face à nous.
1) Souscrire aux critères de l’Amour. Devenir un-e Prince-sse
charmant-e et trouver son/sa Prince-sse charmant-e. Séduire. Mais cette
voie est réservée aux puissant-e-s, aux jeunes, aux belles et beaux,
aux confiant-e-s, aux expérimenté-e-s. Elle est complexe et sélective.
2) Acheter les succédanés de biens affectifs. L’argent est quand
même un outil plus facile que toutes ces entreprises de séduction, si
compliquées et si hasardeuses. Le problème, c’est que l’argent il faut
le trouver... Faire partie des classes économiquement dominantes, et/ou
être prêt-e à se vendre sur le marché de l’exploitation salariale...
Mais après tout, l’argent est la solution de rechange la plus facile,
dans une société qui nous pousse de toutes ses forces dans le travail
rémunéré, et qui nous encourage à résoudre nos problèmes de manière
individuelle.
3) S’adonner à la violence, le chantage, la menace, le viol. Un
autre raccourci qui demande d’autres habiletés, que beaucoup
choisissent, et qui fait des ravages.
4) Soigner le problème à sa racine : détruire la culture de l’Amour
et répandre l’abondance affective qu’elle garde captive. Se lancer
individuellement, collectivement, socialement, dans une déconstruction
des normes relationnelles. C’est la solution en laquelle je crois.
Les biens affectifs sont disponibles en quantité, ils sont là, ils
existent ! Nous regorgeons de ressources affectives, nous rêvons
tou-te-s d’en donner et d’en goûter, il ne tient qu’à nous de le faire
! La rareté des biens affectifs est une illusion, un décret qu’il
suffit de déchirer, elle est aussi fausse que la rareté des biens
matériels, montée de toutes pièces par le système capitaliste pour
sanctionner ceux et celles qui refusent de travailler pour les
possédant-e-s.
Gratuité des biens affectifs ! Pour une affection abondante,
égalitaire, sans dominations. Pour une pornographie live, pour des
psychothérapies gratuites, pour la fin des spécialisations, des
professionalisations de l’écoute et de la sexualité. Pour bannir un
jour les rapports spectaculaires-marchands de nos vies affectives comme
du reste de notre existence. Le plus tôt sera le mieux !
Quelques propositions pour une abondance affective :
-
Construire des relations affectives uniques, conscientes et
particulières, au-delà de toute norme relationnelle, aussi diverses que
les individus qu’elles impliquent et leurs envies.
- Répandre et banaliser les relations affectives, plutôt que de les sacraliser.
- Envisager la non-exclusivité, ce qui ne veut pas dire consommer
nonchalamment les partenaires les un-e-s après les autres, mais se
laisser la possibilité de découvrir petit à petit une diversité de
relations affectives égalitaires, pourquoi pas simultanées, en étant
très très conscient-e qu’en l’état actuel des choses ça veut dire se
lancer dans une expérimentation, et que ça implique d’autant plus
d’attention et de qualité de communication entre les
expérimentateurices.
- Cesser de dire « je suis amoureux-se de toi », dire plutôt « je suis dépendant-e de toi ».
- Arrêter de parler d’Amour et d’amitié, choisir des termes plus précis.
- Rajouter de l’acné et du bide aux icônes des Prince-sse-s charmant-e-s.
- Parler aux enfants d’autres formes affectives que l’Amour.
- Se déconstruire tout doucement tout progressivement.
- Développer l’autonomie affective, ce qui ne veut pas dire se
renfermer sur soi-même, mais varier et multiplier les sources
d’affection (moments privilégiés avec des ami-e-s ou avec soi-même,
câlins, massages, auto-sexualité,...), pour se relationner aux autres
sans peurs et dépendances, sur des bases plus assurées et ouvertes.
De la dépendance à l’autonomie affective...
La dépendance
Ma pensée est centrée sur la personne aimée (appelons-la l’Autre).
Quand l’Autre n’est pas là, je pense à ellui, à des moments vécus
ensemble, ou à des moments futurs que nous vivrons ensemble. Quand
l’Autre est avec quelqu’un-e d’autre, j’imagine par bribes ce qu’illes
vivent.
Ma douleur par rapport à l’autre me fait peur. Je la sens
potentiellement forte et engloutissante. Je la fuis. J’essaye de me
persuader que je ne la sens pas tant que ça. J’essaye de sentir autre
chose. Mais ma douleur est le signe de ma dépendance. Elle est
constante. Plus besoin de raisons, d’événements, d’images pour
l’alimenter : elle se déracine, elle s’auto-alimente, continuellement.
Je ne suis plus ému-e, dans ma vie, par autre chose que l’Autre, en positif ou en négatif.
Mes choix sont réactifs. Je m’occupe en fonction de ce qu’ille fait.
Les bons moments, je les envisage avec ellui. Les mauvais moments,
c’est quand ille me blesse : je cherche autre chose à faire pour
oublier ou pour compenser.
Mon autonomie est surtout une posture que je veux lui montrer. Au
fond elle lui est dédiée. « Tu vois, je n’ai pas besoin de toi ». Elle
est destinée à lui faire peur, à l’attirer.
Une plus grande autonomie affective
Ma pensée et mes émotions sont indépendantes. Elles peuvent
s’arrêter sur l’Autre puis la laisser, passer à d’autres choses. Elles
peuvent se concentrer sur le présent, que l’Autre soit là ou pas.
L’Autre ne les accapare pas. Elles sont libres, changeantes, ouvertes.
Je suis curieux-se de ma douleur par rapport à l’Autre. Je
l’observe et tente de la comprendre. Mais je peux aussi en sortir, je
reste maître, ou plutôt elle ne me maîtrise pas.
Je peux être ému-e par d’autres choses, et même juste touché-e, à
une intensité moindre. Je ressens d’autres choses sans avoir à m’en
persuader.
Mes choix sont positifs, actifs, constructifs. Je choisis des
activités pour elles-mêmes, parce qu’elles me font envie, ici et
maintenant, et pas pour me changer les idées.
Je suis capable d’avoir d’autres envies que d’être avec l’Autre.
Je peux passer des mauvais moments avec l’Autre, je peux désirer ne plus la/le voir momentanément.
Mon autonomie est sincère, elle me suffit à m’apporter du bien-être, je n’ai pas besoin de la montrer à l’Autre.
Comment désamorcer la douleur maîtresse, la dépendance, comment
basculer dans l’autonomie ? Je ne dois pas chercher une compensation,
une fuite, mais un recul, un retour sur moi-même, mes goûts et mes
envies propres.
Un recul
Démystifier l’Autre, démystifier la sexualité...
Voir que l’Autre n’est pas parfait-e, qu’elle ou il a aussi des côtés qui ne me plaisent pas, comme tout le monde.
Voir combien ille est différent-e, lointain-e, penser qu’ille a d’autres attirances. (La fusion est une chimère !)
Penser que c’est important pour ellui d’avoir cette liberté-là,
qu’ille ne m’appartient pas, me rappeler - ressentir - que j’aurais
horreur de l’emprisonner.
Penser à d’autres gens que j’aime.
Penser aux moments où j’ai ressenti que la sexualité était un
plaisir comme un autre, et rien de plus... Penser aux autres plaisirs
intenses que je connais et que je ressens par d’autres moyens.
Un retour sur moi-même
Observer ma douleur, l’analyser, la comprendre... Mais ne pas y
rester. Au besoin, quitter les lieux, changer de cadre, changer d’air.
Voir d’autres ami-e-s, explorer d’autres réseaux de connaissances,
rencontrer des gens.
Ne faire d’activités solitaires ou ennuyeuses que si je me sens en forme, sinon ma pensée errante reviendra sur l’Autre.
Trouver le plaisir de me retrouver, de me bichonner moi-même :
c’est l’occasion de penser un peu à moi, de redécouvrir mes passions,
mes autres plaisirs, marcher en montagne, me faire un bon repas,
chanter...
Ne pas oublier que le but de cette démarche n’est pas de fuir
quelque chose, mais de me retrouver. Non pas lutter CONTRE le démon
amoureux, mais aller VERS quelque chose de chouette, de léger.
Ce qu’en dit Gilles Deleuze (dans Dialogues) :
« A mon envie abjecte d’être aimé, je substituerai une puissance
d’aimer, non pas une volonté absurde d’aimer n’importe qui, n’importe
quoi, non pas s’identifier avec l’univers, mais dégager le pur
événement qui m’unit à ceux que j’aime, et qui ne m’attendent pas plus
que je ne les attends, puisque seul l’événement nous attend, eventum
tantum. Faire un événement si petit soit-il, la chose la plus délicate
du monde, le contraire de faire une histoire. Aimer ceux qui sont ainsi
: quand ils entrent dans une pièce, ce ne sont pas des personnes, des
caractères ou des sujets, c’est une variation atmosphérique, un
changement de teinte, une molécule imperceptible, une population
discrète, un brouillard ou une nuée de gouttes. »
La tête contre le ventre
Texte également paru dans la brochure Voyage au pays des normes
relationnelles, disponible auprès de [email protected]
Préambule.
Le rideau se lève : un ventre et un cerveau sont sur scène.
Ils sont enchaînés l’un à l’autre par un cordon ombilical qui traîne sans grâce sur le sol, entre les deux.
Au mur, le portrait d’une jeune fille : L.
LE CERVEAU. - Je découvre de grandes choses en ce moment. Des
lectures et des discussions, des conférences et des réunions.
J’apprends l’anarchisme, le féminisme... J’apprends à comprendre ce qui
se passe derrière chaque seconde de notre quotidien, tous nos
conditionnements, toutes nos participations au système.
LE VENTRE. - Moi aussi j’en découvre des choses. Cette fille, là,
L. Je l’aime. Et elle nous aime. C’est génial, c’est nouveau, c’est
trop le pied.
LE CERVEAU. - Deux attirances réciproques simultanées.
LE VENTRE. - Ouais. L’amooouuuuuur.
LE CERVEAU. - Comme c’est intéressant. Assieds-toi là et raconte-moi tout ça. (il sort un carnet et se met à noter)
LE VENTRE. - Alors je me sens tout drôle, un peu tout bleu et un
peu tout rouge, un peu tendu et un peu comblé, fragilissime et
surpuissant.
LE CERVEAU. - Mais plutôt bleu ou plutôt rouge ? Plutôt serein ou plutôt angoissé ?
LE VENTRE. - Parfois l’un, parfois l’autre, l’un puis l’autre, l’un sans l’autre, et les deux à la fois.
LE CERVEAU. - Quand, où, comment ?
LE VENTRE. - Euh... Attends. Bon l’autre jour par exemple, quand on
a passé trois minutes avec elle, à papoter, ça serrait par là, dans
l’estomac.
LE CERVEAU. - Là ?
LE VENTRE. - Ouais. Enfin, non... Plus haut. Là.
LE CERVEAU. - Ca serrait ou ça tordait ? Ca fronçait ou ça riait ?
LE VENTRE. - C’était orange et ça tournait, après ça montait dans
les poumons, c’était bon. Elle était belle. Elle est belle, L., non ?
LE CERVEAU. - Belle, belle... La beauté est un concept socialement
construit, et très relatif. Moi, je trouve L. avant tout très
intéressante : nous avons eu des discussions de grande qualité, elle a
des idées brillantes.
LE VENTRE. - Je la trouve super jolie. Et sympa et tout. Je l’aime
trop, et elle m’a fait comprendre qu’elle aussi elle m’aime, tu sais,
je suis sûr qu’elle nous aime. Il ne reste plus qu’à se mettre en
couple !
LE CERVEAU. - En couple ? Mais pourquoi faire ? Il n’y a pas besoin
de former un couple pour passer des bons moments ensemble !
LE VENTRE. - Tous nos potes quand ils aiment des filles ils forment des couples.
LE CERVEAU. - Oui mais il y a une chose que nos amis et nos amies
n’ont pas réfléchi sur le couple et qui sans doute leur cause une belle
flopée de problèmes sans qu’ils n’arrivent à les formuler clairement.
C’est ce qu’on appelle la propriété affective. Quand tu formes un
couple tu décrètes une sorte de propriété. Je t’appartiens, tu
m’appartiens ; tu n’as pas le droit d’être amoureux ou amoureuse de
quelqu’un ou de quelqu’une d’autre, tu n’as pas le droit de me «
tromper ».
LE VENTRE. - C’est juste. On est ensemble, quoi.
LE CERVEAU. - Non, ce n’est pas juste ! La propriété c’est mal. La
propriété affective est une forme hautement puante d’oppression. Tout
le monde devrait être libre de tomber amoureux de plusieurs personnes à
la fois. Tout le monde devrait être libre de vivre des histoires avec
des gens, à tout moment. Aucun couple, aucune forme sociale, ne devrait
l’empêcher. Tu comprends ?
LE VENTRE. - Non.
LE CERVEAU. - Et si nous voulons changer les choses il faut changer
notre manière de nous comporter au quotidien. Si nous trouvons injuste
la propriété affective, nous devons cesser de l’appliquer. Nous devons
inventer et essayer d’autres formes de relations affectives, plus
libres. Nous devons essayer la non-exclusivité. D’ailleurs nous avons
là, justement, l’occasion de tenter une relation non-exclusive : L. est
du genre à s’intéresser elle aussi à ce genre de principes. Saisissons
l’occasion, essayons. Voyons ce que ça donne, où ça nous mène. Voyons
si « nous », le jeune homme dont toi et moi faisons partie, y arrivons
; voyons comment toi tu le vivras, ce que tu ressentiras. Ce sera une
aventure passionnante, une véritable exploration intérieure. Nous
allons découvrir des tas de choses, j’en suis certain. « L’amour »,
comme tu dis, c’est du plaisir, mais ça peut aussi être une
expérimentation psychologique et politique. Tu comprends ?
LE VENTRE. - Non.
LE CERVEAU. - Proposons à L. une relation amoureuse non-exclusive.
LE VENTRE. - Non ! Je suis pas d’accord.
LE CERVEAU. - On s’en fout. N’oublie pas que je suis le cerveau et que tu n’es qu’un ventre. C’est moi qui décide.
LE VENTRE. - Facho ! Despote ! Dictateur à langue fourchue ! Hémisphère visqueux et lunettique ! Verrue réfléchissante !
LE CERVEAU. - Allons, allons. Cela ne sert à rien de s’emporter. Et
rappelle-toi que je suis à même de savoir ce qui est bon pour nous au
bout du compte. Toi tu ne vois qu’à court-terme. Toi tu es incapable.
C’est comme ça. Moi je calcule, je soupèse, j’approfondis, j’affine.
Donc il t’est avantageux de me faire confiance.
Acte I
Plusieurs semaines plus tard.
LE CERVEAU. - Ventre, il y a quelque chose qui ne va pas. Tu es amoureux.
LE VENTRE. - Oui.
LE CERVEAU. - Tu es trop amoureux. Tu es dépendant de L.
LE VENTRE. - Et comment. Tout ce que je ressens dépend d’elle. Mon
bonheur, ma tranquillité, mes malaises, tout, tout dépend d’elle. Ca
dépend si elle est là, bientôt là, ou bientôt plus là. Si elle me
regarde, si elle me parle, si elle me touche, si elle me pense. Si elle
est douce ou dure ou indifférente. Si elle dépend de moi ou pas. Tout
mon temps est concentré sur L. Soit je suis avec elle, soit je pense à
elle. Je pense tout le temps à elle, je pense tout le temps à son
visage, à son odeur, au goût de sa langue, je n’attends qu’une chose,
c’est de la voir, c’est de l’avoir. Plus rien d’autre ne compte. C’est
douloureux. Mais c’est beau. C’est ça l’amouuuuuuuur.
LE CERVEAU. - Tu es tellement dépendant de L. que tu veux la posséder.
LE VENTRE. - Je la veux toute pour moi. Je la veux tout le temps,
j’ai besoin d’elle tout le temps, je lui demande d’être là tout le
temps pour moi. J’ai peur, j’ai trop peur de ne plus l’avoir. Je
crèverais. J’ai besoin d’elle pour aller bien. Je la veux.
LE CERVEAU. - Tu veux la posséder. Mais moi je ne veux pas que tu
le veuilles. L. est aussi motivée par une relation non-exclusive, donc
nous avons décidé d’en créer une entre nous. Tu n’as pas le droit de
posséder L.
LE VENTRE. - Mais comment tu veux que je fasse ? Je suis amoureux,
j’y peux rien. Si je veux la posséder, c’est que je l’aime...
LE CERVEAU. - L. est ta drogue, et tu as peur du manque. L. a du
pouvoir sur toi. Donc tu veux avoir du pouvoir sur elle. Tu es
dépendant d’elle, donc tu voudrais l’obliger à être tout le temps avec
nous.
LE VENTRE. - Attends, attends. Je vois pas où est le problème. Elle
aussi nous aime. Elle aussi, au fond, veut nous posséder. Si on la
possède, et elle nous possède, on se possède à égalité. Y’a pas de
hiérarchie.
LE CERVEAU. - Est-ce que tu acceptes qu’elle nous possède ?
LE VENTRE. - Bien sûr, si on la possède. C’est normal. C’est équitable.
LE CERVEAU. - En es-tu certain ? Que diras-tu le jour où tu
tomberas amoureux d’un ou d’une autre ? Tu te sentiras enchaîné. Ou
coupable. Ne serait-il pas beaucoup plus simple d’être indépendant ? Ne
vaudrait-il pas mieux respecter et suivre ses envies, ses désirs,
l’évolution de ses sentiments ? Tranquillement ? Sans peur et sans
reproches.
LE VENTRE. - Mouais.
LE CERVEAU. - Souviens-toi, Ventre. Souviens-toi du dégoût viscéral
qu’a toujours suscité en toi l’idée d’être emprisonné dans une relation
à deux. (Il sort son carnet, cherche la bonne page et la lit.) C’était
gris-vert, lourd dans l’œsophage.
LE VENTRE. - Presque brunâtre.
LE CERVEAU. - Avec une tache sombre un peu à droite.
LE VENTRE. - Je veux être libre.
LE CERVEAU. - Oui, mais ! Si tu veux qu’L. respecte ta liberté, il faut que toi tu respectes la sienne !
LE VENTRE. - Je te comprends pas. Tu parles de choses lointaines.
Moi je te parle de maintenant : maintenant, j’ai besoin de L.. J’ai pas
besoin de me libérer de quoi que ce soit.
LE CERVEAU. - Ecoute-moi bien. On veut pas de hiérarchie entre L.
et nous, t’es d’accord ? On veut ni écraser L. ni qu’L. t’écrase. T’es
d’accord ? Un amour équitable, où chacun-e est respecté-e, où chacun-e
s’y retrouve. T’es d’accord ?
LE VENTRE. - Mwrglgl.
LE CERVEAU. - On est d’accord. Donc, pour être à égalité il
faudrait soit qu’L. nous possède autant que nous la possédons, soit que
personne ne possède l’autre.
LE VENTRE. - Bllrbdh.
LE CERVEAU. - Et entre la possession à égalité et la liberté à
égalité, le deuxième choix est bien plus avantageux. Elémentaire, non ?
Je suis libre, tu es libre, le compte est bon.
LE VENTRE. - Ah, tu m’énerves ! Tu m’ééénerves ! Tu fais du calcul
mental. Ci + ça > ni + na. Je m’en fous de tes équations. Moi
j’aiiiiiiiime.
LE CERVEAU. - C’est trop facile, Ventre. L’amour ne justifie pas
tout. « Il l’a ligotée, il l’a poursuivie. Mais c’est qu’il l’aimait.
Il l’a tuée. Il l’aimait trop. » C’est trop facile de se laisser aller
à ses émotions sous prétexte que ces émotions sont romantiques. L’amour
ne rend pas toutes les oppressions poétiques. Réfléchis, Ventre.
Réfléchis un peu. Et arrête ces grands cris, là. L’amour n’a qu’un u.
Et quand tu aimes, un seul i suffit, et sur lui, un point c’est tout.
LE VENTRE. - Mais laisse-moi tranquille ! Tu m’énerves. Tu me compliques la vie.
LE CERVEAU. - Pas du tout ! Ce que je dis est simple comme bonjour.
La non-exclusivité, c’est un peu comme une relation amicale : on
s’appelle quand on a envie de se voir, on se bisouille quand on en a le
désir, on ne s’embarrasse pas d’obligations, etc. etc.
LE VENTRE. - Mais dans ta non-exclusivité, là, y’ a une sorte de
moins. Je veux dire, dans l’intensité de l’amour. C’est vrai, quoi.
L’autre est pas accroché à moi, il est un peu distant, un peu détaché,
sa tendresse a des limites.
LE CERVEAU. - Oui, dans un sens...
LE VENTRE. - J’en veux pas ! Je veux pas de limites, je peux pas ! Je veux que l’autre soit passionné ! Autant que moi !
LE CERVEAU. - Tu veux l’enfermer dans un couple.
LE VENTRE. - C’est ça, c’est ça. Un couple.
LE CERVEAU. - C’est mal.
LE VENTRE. - Ca veut dire quoi « mal » ? Je comprends pas !
LE CERVEAU. - Bon, attends, on va essayer par un autre chemin.
Vas-y, dis-moi pourquoi tu as tellement envie d’un couple. Pour avoir
toujours L. auprès de nous, auprès de toi ?
LE VENTRE. - Ouais. Mais pas seulement. Le couple ça me permet
d’apaiser mes doutes. Avant j’avais le doute que L. ne m’apprécie pas,
qu’elle en préfère d’autres, maintenant on est ensemble, c’est dit,
c’est officiel, elle est avec nous, donc voilà, c’est moi qu’elle
préfère entre tous.
LE CERVEAU. - C’est nous qu’elle préfère entre tous.
LE VENTRE. - Oui, toi, moi, nous, noix, mous, tout, c’est nous, c’est fou, c’est moi qu’elle préfère.
LE CERVEAU. - En fait le couple c’est quelque chose qu’on décrète.
Un jour on dit : « ça y est, nous sommes en couple. A partir
d’aujourd’hui tu es mon amoureux ou mon amoureuse ». C’est comme si on
changeait de statut.
LE VENTRE. - Voilà. Le statut d’amoureux me rassure : j’ai plus
rien à craindre : on est ensemble, point, j’ai plus forcément besoin de
convaincre, de séduire... Mon anxiété est toute apaisée. La compétition
est finie, j’ai gagné, j’ai gagné L.
LE CERVEAU. - Tu cherches une certaine sécurité affective.
LE VENTRE. - Et une amoureuse, ça t’en donne plein, de la sécurité,
c’est comme un socle, un énorme soutien. C’est des yeux toujours
tournés vers toi, des oreilles qui boivent tes paroles, des pensées qui
peuvent pas se libérer de toi, même quand t’es pas là. C’est hyper
rassurant, ça rend confiance. T’es bien, t’es méritant, et la preuve
c’est qu’y a quelqu’un qui est entièrement concentré sur toi.
LE CERVEAU. - T’es dépendant de L. pour avoir confiance en toi. Mais L. ne sera pas indéfiniment concentrée sur toi...
LE VENTRE. - Si on est en couple, si, quelque part. Quand t’es en
couple t’as plus de doutes. C’est avec ta non-exclusivité, là, qu’on
n’est jamais sûr, on sait jamais si l’autre nous aime vraiment, on
reste tout le temps dans le doute. C’est hyper fatiguant à la longue.
En couple on est sûr.
LE CERVEAU. - Mais c’est là que tu te trompes, Ventre. Tu es dans
l’illusion. Le couple ne détruira pas tes doutes. Tu sais bien que les
sentiments, ceux de L. comme ceux des autres, c’est fluctuant,
insaisissable, incontrôlable. Ca monte, ça retombe, ça tourne du nez.
La fidélité sentimentale est une illusion, ça n’existe pas. Comment
peut-on être assez prétentieux ou prétentieuse pour imaginer qu’un jour
l’aimé-e ne sentira plus l’envie d’en fréquenter d’autres ? On ne peut
pas, seul-e, combler une personne.
LE VENTRE. - Wgrfmml.
LE CERVEAU. - Rappelle-toi, Ventre, rappelle-toi. Ta mémoire semble
bien courte. Rappelle-toi combien de fois tu as déjà vu tes propres
sentiments évoluer ! C’est pareil pour L. : tu auras beau lui donner
tous les statuts du monde, tu ne réussiras pas à influer sur ce qui se
passe en elle. Tu ne pourras pas figer son amour. Qui sait si X. ne
séduira pas L. demain ? Le couple que tu décrèteras l’empêchera
peut-être de traduire cet amour en actes, mais pas de le ressentir. Les
sentiments, ça ne se décrète pas.
LE VENTRE. - J’aimerais décréter ses sentiments. J’aimerais décréter sa présence.
LE CERVEAU. - Réfléchis bien, Ventre. Ce que tu aimes en L., ce qui
te fait vibrer, quelque part, c’est son côté libre, authentique,
imprévisible. Pas vrai ?
LE VENTRE. - Si. Radieux, frais, pétillant, vrai, beau, sincère, direct, surprenant, craquant, craquant.
LE CERVEAU. - Tu aimes tellement la liberté intérieure de L. que tu
veux l’avoir constamment près de toi. Mais si tu l’enfermes, si tu
l’enchaînes, elle va se transformer. Tu vas la voir censurée,
contrariée, obligée, culpabilisée. Ce sera triste, tu ne l’aimeras
plus. Tu ne peux pas te nourrir de la liberté de quelqu’une ou de
quelqu’un en l’emprisonnant, ça ne marche pas, sa liberté meurt.
LE VENTRE. - Alors comment faire pour garder L. et sa liberté à la fois ?
LE CERVEAU. - Ne pas chercher à garder L.
LE VENTRE. - Attends, attends, faisons le point. Je veux garder à
la fois la présence de L., à la fois son désir, à la fois sa liberté.
Le couple ça marche pas. Faire de la séduction permanente ça me stresse
trop. Il doit bien y avoir une solution. Il faut que j’arrive à faire
en sorte que les sentiments de L. n’évoluent pas. Il faut que j’arrive
à susciter assez d’amour en L. pour qu’elle soit toujours avec moi,
pour qu’elle en ait tout le temps envie, spontanément. Comment faire
?...
LE CERVEAU. - Tu aimerais créer un désir durable pour toi en L.
Mais tu ne peux pas ! Tu-ne-peux-pas ! Et même si tu le pouvais, ce
serait triste, tu l’aurais manipulée. Accepte que les choses ne
t’appartiennent pas, lâche prise là-dessus, tu verras combien ce sera
libérateur.
LE VENTRE. - Comment on fait ? Comment je ferai quand j’apprendrai
que L. est avec un autre en même temps qu’avec nous ? Je vais crever de
douleur !
LE CERVEAU. - Tu l’accepteras. C’est ça qui est intéressant ! C’est
d’apprendre à respecter l’autre, sa liberté, l’évolution de ses
sentiments.
LE VENTRE. - Non ! Je pourrai pas ! Quand j’apprendrai qu’elle nous
trompe, ça voudra dire qu’elle n’est pas complètement tournée vers moi,
ce sera trop dur à accepter !
LE CERVEAU. - Tu apprendras à être plus indépendant. Tu apprendras
à te donner toi-même de la sécurité et de la confiance en toi. Tu
apprendras à régler tes problèmes d’ego, tu apprendras à les régler à
la racine. Cela ne sert à rien d’utiliser une amoureuse ou un amoureux
comme substitut pour soigner des problèmes d’ego. C’est fasciste et
vain. Un ego démesuré, assoiffé, n’est jamais rassasié, pas même dans
un amour parfait : il se pose toujours des doutes. Les problèmes d’ego
relèvent de dispositions internes et pas externes, ils touchent à des
questions d’attitude personnelle, d’appréhension du monde. Ce sont ces
questions internes que tu apprendras à résoudre.
LE VENTRE. - Je l’imaginerai, en train de prendre son pied avec un
autre mec, toute souriante, toute riante, toute légère, alors que moi
je serai en train de souffrir comme un boeuf de son absence... C’est ce
décalage qui sera injuste. Je souffrirai parce que l’autre sera pas là,
et l’autre non seulement s’en tapera, mais se fera bien plaisir. Ce
sera comme souffrir dans le vide.
LE CERVEAU. - Aux moments où L. est loin, ça te rassurerait de
savoir qu’elle souffre autant que toi de notre absence mutuelle.
LE VENTRE. - Aux momen