ETIEVIANT (Georges) - D�clarations devant la Cour d'assises

Date : dimanche 08 janvier 2006 @ 16:38:02 :: Sujet : Manifestes

�ditions de L�ID�E LIBRE - n�29 - 1920



Ce n�est pas dans un but apolog�tique que nous publions cette � d�claration �, faite par l�anarchiste �ti�vant devant la Cour de Paris, en 1897. A c�t� de v�rit�s �videntes, elle contient des erreurs certaines et des conceptions fort belles, mais entach�es d�utopie. Elle garde pourtant toute sa valeur documentaire aux yeux des chercheurs impartiaux et de toutes les personnes qui d�sirent se faire une opinion personnelle, par l��tude objective de toutes les doctrines et de tous les syst�mes sociaux.

L��DITEUR


Bien que je sois un grand criminel, il n�en est pas moins vrai que je n�ai fait de mal � personne, tant qu�on m�a laiss� tranquille, j�ai travaill� pendant tout le temps possible sans molester personne et j�ai respect� en tout les droits et la libert� de chacun.

Volney avait dit dans LA LOI NATURELLE : � Conserve-toi, instruis-toi, instruis les autres �. Et. bien que VoIney ne f�t pas anarchiste, comme je n�avais rien vu dans cet aphorisme qui f�t mauvais ou pr�judiciable � personne, je le mettais de mon mieux en pratique. Je travaillais non seulement pour moi, non seulement pour me conserver et m�instruire, mais encore pour instruire les autres. Aussi, en consid�ration de ce que tous les ph�nom�nes naturels sont li�s par des rapports num�riques, le soir venu, j��tudiais les math�matiques pour me mettre plus � m�me d�approfondir les grands probl�mes que la nature pose sans cesse � l�homme et � me rendre ainsi plus apte � r�pandre la v�rit� autour de moi. C�est vous dire que je consid�rais comme un devoir d�exprimer ma fa�on de penser sur tout : faits et th�ories. Mais comme, malheureusement, malgr� mes efforts constants, mes capacit�s sont faibles, je passais plus de temps � les accro�tre qu�� m�en servir, et, en g�n�ral, je m�abstenais. Effectivement, pendant les trois mois durant lesquels j�ai joui d�une libert� relative, je n�ai pas pris une seule fois la parole en public et je n�ai �crit que deux articles.

Mais bien que je connusse l�existence des lois qualifi�es de sc�l�rates, - je ne sais trop pourquoi, car � mon avis, elles le sont essentiellement toutes - j��tais tellement persuad� que chacun a le droit d�exprimer librement sa pens�e, quelle qu�elle soit, surtout en respectant ce droit chez les autres, que je signais toujours mes articles, sans jamais user de pseudonymes.

Telle fut ma vie pendant ces trois mois.

Maintenant, supposez qu�il n�y ait eu que des coquins comme moi au monde, travaillant, �tudiant, exprimant franchement leurs id�es, sans que leurs convictions aient besoin pour se manifester de l�app�t d�un gain quelconque comme cela a lieu g�n�ralement dans la presse honn�te, enfin, respectant les droits et la libert� de chacun comme je le faisais ; supposez, dis-je, qu�il n�y ait plus eu un seul honn�te homme, ni int�gre magistrat, ni brave g�n�ral, ni honorable d�put�, enfin, plus un seul honn�te homme ; et dites-moi un peu quel mal il en serait r�sult� pour l�humanit� ? Bien que je n�aie alors port� pr�judice � personne, il n�en est pas moins �vident que cela ne pouvait pas durer ainsi. O� irions-nous s�il �tait permis de ne pas �tre du m�me avis que les dirigeants ; s�il �tait loisible d��lever la voix autrement que pour la m�ler au choeur des thurif�raires de l�ordre social dans lequel nous avons le bonheur de vivre ; si l�on pouvait impun�ment prendre la d�fense des vaincus, des faibles, de ceux qui tombent sous le coup des lois, et cela avec cette circonstance aggravante qu�on le fait pour rien, par pure conviction, sans que ces malheureux aient seulement une famille millionnaire pour vous subventionner ? C��tait scandaleux ! Non seulement ne pas crier haro sur le baudet, mais aller jusqu�� pr�tendre que, si le malheureux Aliboron donnait quelques bons coups de pied � ceux qui veulent sa mort, cet acte de r�volte serait un acte de l�gitime d�fense. Oui, j��tais all� jusqu�� dire dans un article que tout acte de r�volte est un acte de l�gitime d�fense !

C��tait intol�rable, d�autant plus intol�rable qu�il n�y avait pas moyen de d�montrer le contraire. Passe encore si j�avais �mis une id�e absurde que l�on aurait pu r�futer, mais je me permettais d�avoir raison. Une telle audace ne pouvait pas rester impunie, car j�avais �videmment tort d�avoir raison et on me le fit bien voir en me condamnant � finir mes jours dans les marais de la Guyane. Mais, par malencontre, il s�est trouv� que cela ne m�a pas plu et que la d�monstration de mes torts ne m�ayant pas paru bien nette et p�remptoire, je n�ai pas voulu me laisser tuer sans me d�fendre. C�est certainement l� une m�chancet� insigne dont tous les amants de la forme doivent �tre scandalis�s. Ah ! si ceux qui ont d�cr�t� que tous les individus qui ne pensent pas comme eux sur certains faits doivent �tre mis en prison ou envoy�s au bagne au nom de la libert�, de l��galit� et de la fraternit�, avaient seulement exprim� leurs pens�es de vive voix, j�aurais �t� tr�s pardonnable de me r�volter : cela eut �t� arbitraire ; mais ils avaient eu soin de l��crire sous la rubrique � loi �, je devais me laisser faire.

Toutefois, comme si ma condamnation pr�c�dente, ni tout ce qui vient d��tre dit ne me para�t pas fort concluant, et que je doute encore que ce soit mon malheureux lapin qui ait commenc�, je crois qu�il serait bon de d�limiter un peu nos positions respectives pour voir dans tout cela de quel c�t� est la logique, la raison, le droit et la justice. Que voulez-vous ? � nous autres anarchistes, semblables en cela � Rousseau, il nous faut des raisons pour soumettre notre raison. Nous n�avons pas de ces mentalit�s qui se contentent du demi faux jour et des compromis entre les principes contraires. Nous aimons la clart� et la franchise. Il faut que l�on nous dise enfin, sur quel fait pr�cis, d�termin�, scientifiquement connu, on s�appuie, pour pr�tendre que les uns ont le droit de commander, de faire la loi aux autres ? Car enfin, ce droit, d�o� leur vient-il ? Qui leur a donn� ? Il faut n�cessairement que ce soit un �tre qui le poss�dait lui-m�me. Mais cet �tre, quel est-il ? Sur quel fait certain peut-on se baser pour affirmer qu�il n�existe rien de semblable ? Est-ce que la science moderne n�a pas rejet� dans le domaine des fictions les concepts m�taphysiques des causes ? Est-ce que Dieu n�est pas devenu pour elle, suivant l�expression du c�l�bre g�om�tre Laplace, une hypoth�se inutile ? Et quand bien m�me vous nous feriez voir d�une fa�on certaine qu�il y a un �tre d�une nature sup�rieure � la n�tre, ayant des droits sup�rieurs aux n�tres, vous n�en seriez gu�re plus avanc�s, car il faudrait que vous nous fissiez voir que ce droit de commander, il vous l�a bien r�ellement conf�r�.

Car, ce droit de faire la loi, l�a-t-il donn� � un ou plusieurs ? A quels signes certains reconna�trons-nous ceux � qui nous devons ob�ir ? S�il y en a qui aient des titres positifs et ind�niables, qu�ils paraissent et les montrent ? O� est le pouvoir l�gitime parmi tous ceux qui se sont succ�d� ? Tous ont pr�tendu avoir le droit de faire des lois : l�avaient-ils r�ellement ! Le droit passerait-il des uns aux autres au hasard des r�volutions et des coups d�Etat ? Serait-ce la victoire qui d�ciderait toujours du droit ? Le jugement de Dieu que l�on a trouv� absurde entre deux individus, le proclamerez-vous raisonnable entre deux collectivit�s ? Et ces collectivit�s ayant le droit de s�asservir suivant les hasards des combats, seront-elles de deux individus ou de plus ? Car enfin, il faudra bien fixer une limite � laquelle l�oppression sera r�put�e l�gitime. Mais sur quoi se fondera-t-on pour dire, par exemple, que vingt hommes n�ont pas autant le droit de faire la loi � quinze, que vingt millions � quinze millions.

Ne voyez-vous pas qu�au lieu de s�embarrasser dans ces difficult�s interminables, il serait plus simple, plus conforme � la nature de l�homme, qui, au point de vue de la science positive, n�est qu�un agr�gat temporaire d�atomes de plusieurs corps simples, qu�il serait, dis-je, plus logique et plus juste de proclamer comme nous, que personne n�a le droit de commander � personne ; que l� oppression aie saurait �tre l�gitime, que l�asservissement d�un seul par vingt millions est aussi inique que l�asservissement de cent millions par un seul ? Qui oserait donc dire que les vaincus, que les faibles ont toujours tort, que le droit est toujours du c�t� de la force et se confond avec elle ?

Ah ! je sais bien que si les dirigeants ne le disent pas c�est parce qu�ils ont peur d�une explosion d�indignation chez leurs esclaves, c�est parce qu�ils savent que leur empire est b�ti sur le mensonge et qu�ils ne sont forts que de la b�tise des peuples bern�s par de grandes phrases, tromp�s par de vaines promesses, jou�s par d�odieuses com�dies, abrutis par une inepte morale.

Quand on veut aller au fond des choses, quand on veut examiner les titres des dirigeants, quand on demande sur quoi se basent leurs droits sup�rieurs, ils montrent leurs gendarmes comme Xim�n�s montrait ses canons.

Il me sera donc permis de penser et de dire que, si les ma�tres de l�humanit� n�ont jamais, dans aucun temps et chez aucun peuple, oppos� aucune bonne raison � ceux qui s�insurgeaient contre leurs volont�s ; si leur � ultima ratio � a toujours �t� leurs machines de guerre, leurs prisons, leurs b�chers, leurs guillotines, ce n�est pas que la bonne volont� ou le talent leur aient manqu� pour en trouver d�autres, mais bien parce qu�il n�y en a pas.

Vous n�avez et vous n�aurez donc jamais de titres positifs vous conf�rant des droits sup�rieurs aux n�tres. Nous avons donc et nous aurons toujours le droit de nous r�volter contre tous les pouvoirs qui voudraient s�imposer � nous, contre l�arbitraire des volont�s l�gales de qui que ce soit. Nous avons toujours le droit de repousser la force par la force ; car nous qui respectons les droits et la libert� de chacun, nous pouvons l�gitimement faire respecter les n�tres par tous les moyens.

C�est ce que plusieurs d�entre nous ont tent� de faire � diverses reprises, avec plus de courage que de bonheur, et c�est ce que d�autres, de plus en plus nombreux � mesure que les lumi�res de la science se r�pandront et que la v�rit� sera mieux connue, tenteront certainement, � l�avenir, car nous ne reconnaissons pas et nous ne reconna�trons jamais votre pr�tendue autorit� tant que vous ne nous aurez pas donn� une d�monstration claire et pr�cise de son existence, tant que vous ne nous aurez pas dit sur quel fait pr�cis, d�termin�, scientifiquement connu, vous vous appuyez pour pr�tendre que vous avez le droit de nous faire la loi ? Ces actes de l�gitime r�volte contre des pr�tentions qui ne reposent sur aucun droit, vous les avez qualifi�s de crimes. Si c��tait votre droit de les qualifier ainsi, n��tait-ce pas le n�tre de faire voir que le crime ne venait pas de nous ? que la premi�re atteinte aux droits imprescriptibles des individus ne venait pas de notre c�t� mais du v�tre ?

Mais quand, partisans de la libre discussion, nous avons voulu nous d�fendre, quand nous avons voulu faire voir � tous que vos accusations �talant mensong�res, vous avez fui le d�bat public, vous nous avez interdit toute d�fense par une loi qui a mis le sceau � l�iniquit� de toutes les autres. Vit-on jamais fouler aux pieds plus cyniquement la justice et l��quit� ?

J�avais cherch� � faire voir, dans l�article qu�on a incrimin�, que l�acte d�oppression �tant n�cessairement ant�rieur � l�acte de r�volte, Celui-ci ne pouvait �tre qu�un acte de l�gitime d�fense et que ce n�est pas nous qui avons commenc� la tragique dispute.

Or, qu�avez-vous oppos� � mes raisons ? Rien ! Une condamnation, croyez-vous que cela soit bien concluant en votre faveur ?

Depuis que l�humanit� existe, il y a eu des gens qui ont pr�tendu avoir le droit de commander aux autres, qui ont profit� de la na�vet� de ces derniers pour vivre � leurs d�pens, qui, tant�t sous le fallacieux pr�texte de faire leur bonheur, tant�t sous celui qu�ils avaient une mission divine, leur ont impos� leurs volont�s. Toujours on les voit, dans le cours de l�histoire, appuyer leur pouvoir et fonder leur autorit� sur les pr�jug�s les plus absurdes, sur les superstitions les plus grossi�res, entretenus savamment par eux chez leurs esclaves.

Mais, gr�ce aux progr�s de la science moderne, qui a arrach� aux idoles m�taphysiques leurs oripeaux, qui, le flambeau de la v�rit� � la main, a mis en fuite tous les fant�mes engendr�s par l�ignorance et par l�erreur, nous nous sommes enfin aper�us que vous n�avez pas, que vous ne pouvez pas avoir le droit de nous commander. Vous ne l�avez pas, c�est incontestable. Et malgr� cela, vous pr�tendez nous contraindre � ob�ir par la force !

Et quand nous repoussons la force par la force, n�est-il pas �vident que ce n�est pas nous qui avons commenc� les violences, n�est-il pas �vident, ainsi que je le disais, que ce n�est pas le lapin anarchiste qui a commenc� ?

Vous voulez �craser impitoyablement les autres, les exploiter, les asservir � vos volont�s, jouir, par le contraste de leur d�tresse, de vos b�atitudes, les souffleter de vos aum�nes, pi�tiner leur dignit� d�homme, et si, par hasard, quelques-uns plus �clair�s sur leurs droits, se r�voltent enfin contre tant de souffrances et d�ignominies, vous les appelez criminels ! Et s�ils veulent protester contre cette accusation mensong�re, vous les supprimez !

De quel c�t� est la justice et l��quit� l�-dedans ?

Vous avez des moyens de publicit� presque illimit�s pour r�pandre vos accusations, mais vous savez si bien qu elles ne sont pas fond�es, vous savez si bien que vos pr�tendus droits sup�rieurs ne souffrent pas l�examen que vous voulez nous interdire toute d�fense.

Car enfin, qu�avais-je fait pour que l�on poursuivit avec tant d�acharnement ma perte ? J�avais tout bonnement cherch� � repousser les accusations que vous portez contre nous !... N��tait-ce pas mon droit ?... Me dire que non, parce que la loi le d�fend, c�est r�soudre la question par la question. Quoi ! des individus auraient le droit souverain d�emp�cher ceux qui ne pensent pas comme eux d�exprimer leurs id�es ? Sur quoi donc, je vous prie, vous basez-vous, pour pr�tendre que des gens puissent avoir un droit aussi exorbitant ? On veut avoir le droit de nous accuser, de nous vilipender, et si nous �levons la voix pour nous d�fendre, on nous crie : � Vous faites l�apologie de faits qualifi�s crimes �. On nous envoie mourir en prison ou dans les bagnes, et l�on appelle cela de la justice.

Et voyez comme dans tout cela il y a un parti pris d��touffer la v�rit�, comme on redoute la lumi�re, comme on craint la discussion des principes au grand jour, en public ; non seulement on ne veut pas nous laisser parler publiquement, non seulement on a d�cid� de nous condamner � huit clos pour que nos protestations n�arrivent pas aux oreilles du public, ce qui suppose implicitement que l�on tient � le tromper ; mais encore on s�est m�fi� du jury lui-m�me ! Bien que sa composition soit exclusivement bourgeoise, bien qu�il soit compos� uniquement de personnes ayant un int�r�t direct au maintien de l�ordre de choses actuel, on a eu peur de son ind�pendance et l�on nous a d�f�r�s aux tribunaux correctionnels parce qu�on sait que l� notre condamnation est certaine d�avance.

C�est donc dans ces conditions et en vertu de pareils principes de justice qu�on m�a condamn� � la rel�gation pour avoir voulu repousser les accusations qu�on porte contre nous, sans la moindre apparence de raison.

(Ici, Eti�vant donne lecture de l�article Incrimin� et condamn�, publi� dans LE LIBERTAIRE sous le titre � Le Lapin et le Chasseur �.)

Pour justifier ce que j�avan�ais dans cet article, je m�appuierai uniquement sur des chiffres puis�s dans les oeuvres de partisans, de d�fenseurs de l�ordre social actuel et dans les statistiques officielles ; car si nos adversaires ne peuvent citer aucun fait pr�cis � l�appui de leurs pr�tentions � nous imposer un joug, nous n�en manquons pas pour l�gitimer notre r�volte.

Ne croyez pas que j�aille vous reprocher les sanglantes h�catombes que, de temps � autre, les dirigeants ont faites pour maintenir leur supr�matie. Non ! en sociologie comme en g�ologie, ce sont les causes lentes, ou pour m�exprimer plus exactement, les causes r�guli�res qui produisent les effets les plus consid�rables ; ce sont celles dont l�action constante nous �chappe � premi�re vue ; en g�n�ral nous ne pr�tons d�attention qu�aux accidents qui par leur raret� m�me nous frappent le plus.

Qu�est-ce en effet que les vingt mille morts de juin 48, les quarante mille de mai 71, quand on les compare au nombre des victimes que fait annuellement notre organisation sociale ? Rien ! absolument rien ! Ce n�est m�me presque rien, si on les compare au nombre de victimes faites chaque ann�e, rien qu�en France.

Un �conomiste et statisticien, M. Vaccaro, dans une oeuvre ayant pour titre : � La Lutte pour la vie dans l�humanit� �, nous dit : Entre 1828 et 1846, la mortalit� des enfants dans les familles ouvri�res de Manchester �tait de 97 % ; � Bruxelles, la mortalit� infantile �tait de 54 % chez les pauvres, et de 6 % chez les riches ; � Berlin, les chiffres correspondants �taient de 35 et 5,5 %.

Un autre �conomiste, Cooper, nous apprend que, sur 1.000 naissances, il y a 941 hommes vivants au bout de cinq ans chez les riches et seulement 665 chez les pauvres ; au bout de vingt ans, 855 et 556 ; au bout de cinquante ans, 557 et 283.

Si je cite ces chiffres, c�est parce qu�un partisan de l�ordre de choses actuel, M. Novicov, s�appuie sur eux pour tenter de justifier scientifiquement l�organisation �conomique que nous subissons, et cela en vertu des th�ories de Darwin. L�auteur en question pr�tend en effet d�montrer, dans un passage de son livre intitul� : � L�avenir de la race blanche �, que la s�lection sociale se fait dans le m�me sens que la s�lection naturelle et par des moyens identiques. Malheureusement, la logique l�emporte et les faits sont trop patents pour �tre ni�s ; aussi M. Novicov d�truit-il lui-m�me toute son argumentation par une simple parenth�se, quand Il nous dit. en comparant la s�lection sociale et la s�lection naturelle : � On le voit, l��limination se fait par en bas dans un cas comme dans l�autre. Ceux qui tombent dans les bas fonds de la soci�t� sont ceux qui ont (toutes choses �tant �gales d�ailleurs) le moins de qualit�s psychiques : force de volont�, esprit d�ordre, activit�, etc. � Et il ne voit pas que c�est pr�cis�ment parce que les choses ne sont jamais �gales dans la soci�t� actuelle que la s�lection sociale diff�re essentiellement de la s�lection naturelle. D�ailleurs, s�il nous parle de ceux qui tombent dans les bas fonds de la soci�t�, il ne nous dit rien de ceux qui y naissent, car il serait difficile d�attribuer ce fait � leur manque d�esprit d�ordre. On voit donc que contrairement � ce que pr�tend l�auteur, le processus �conomique n�est pas actuellement identique au processus biologique. Mais quoi qu�il en soit, les chiffres n�en restent pas moins, et comme je les ai puis�s dans les oeuvres de nos adversaires, on ne pourra pas m�accuser de parti pris ou d�exag�ration.

Or, ces chiffres montrent combien est meurtri�re, pour la majeure partie de l�humanit�, l�organisation �conomique actuelle. Vous pr�tendez, je sais bien, que la mis�re ne r�sulte pas de cette organisation, mais des vices et de la paresse des individus qui y sont plong�s.

Pour voir ce qu�il en est, il suffit d�employer le raisonnement usit� en g�om�trie, afin de savoir si une quantit� quelconque est on non ind�pendante d�une autre.

Supposons donc qu�� la place des hommes actuellement existants, soit tomb�e du ciel une race d��tres ayant toutes les vertus possibles et imaginables. Supposons que ces �tres vertueux soient tous �galement forts, �galement intelligents, �galement actifs, et supposons de plus qu�ils se partagent �galement toutes les richesses.

Eh bien ! je dis que par le fait seul de ce partage, par le fait seul que l�on n�aura pas laiss� la propri�t� indivise, par le fait seul qu�on aura conserv� la propri�t� individuelle, la mis�re et tout son cort�ge de maux repara�tront dans cette soci�t� d��tres parfaits, bien que toutes les causes que leur assignent les moralistes en aient �t� bannies.

En effet, les lois de la nature continuant � agir, il y aura plus de naissances que de d�c�s. Or, dans l��tat de choses actuel, o� la mis�re tue un grand nombre d�individus. cet exc�dent des naissances sur les d�c�s est annuellement de 14 � 15 millions.

Comme nous avons suppos� le capital �galement partag� entre des individus �galement forts, �galement intelligents, �galement actifs, il est clair que le capital de chacun aura re�u de son travail une �gale plus value. Mais par suite de l�exc�dent des naissances sur les d�c�s, une partie d�entre eux doit pr�lever sur cette plus value la d�pense de plus d��tres humains. Donc, au commencement de la seconde ann�e, les uns auront un capital plus fort que celui des autres.

Or, � �galit� de qualit�s, ce sont ceux qui sont le moins pourvus de capitaux qui succombent dans la lutte pour l�existence et qui, malgr� toutes leurs vertus, tombent dans les bas fonds de la soci�t�, puisque, selon l�aveu de l�auteur pr�c�demment cit�, il faut que toutes choses soient �gales pour qu�il en soit autrement.

L�in�galit� dans la r�partition des richesses, et par cons�quent la mis�re des uns et l�opulence des autres, est donc ind�pendante de la vertu ou des vices des individus et a pour cause premi�re le r�gime de la propri�t�.

Cela �tant, prenons les derniers chiffres, puisque ce sont ceux qui accusent la plus faible diff�rence entre la mortalit� des classes. Il nous font voir qu�il meurt en cinquante ans 274 individus de plus sur mille, chez les pauvres que chez les riches. Or, si l�on con�oit qu�il y a 30 millions de prol�taires en France sur pr�s de 40 millions d�habitants, ce qui fait trois prol�taires pour quatre individus, et certes ce n�est pas exag�r� : et si l�on admet que le rapport de la natalit� au chiffre de la population soit le m�me dans toutes les classes, bien que les statistiques officielles montrent que ce rapport est sensiblement sup�rieur dans la classe pauvre on voit que sur les 850.000 naissances qu�accusent annuellement ces statistiques, 635.500 sont attribuables � la classe ouvri�re, et d�s lors, un calcul fort simple nous montre que 174.575 individus meurent en moyenne chaque ann�e, victimes de l�organisation sociale que vous d�fendez.

Cela fait journellement environ 480 d�c�s attribuables aux conditions �conomiques qui r�sultent du r�gime actuel de la propri�t�, 480 par jour.

Et vous nous dites de patienter, et vous nous parlez de r�formes sages et lentes, surtout lentes ; et vous ne semblez douter que toutes les trois minutes de retard apport�es par votre ent�tement ou voire indiff�rence � la r�novation sociale sur des bases de justice et de solidarit� co�tent la vie � un homme ?

Et si un de ces malheureux se r�volte enfin contre cette organisation qui le broie, vous l�appelez criminel ?

Et vous ne voulez pas que nous protestions, quand nous voyons intervertir si audacieusement les r�les ?

Nous autres prol�taires, vous nous asservissez d�s notre enfance � toutes sortes de volont�s arbitraires, vous nous forcez � de perp�tuelles capitulations de conscience, vous ne nous laissez d�autres droits positifs que celui de mourir de faim, vous nous surchargez de toutes sortes de devoirs plus fantaisistes les uns que les autres ; et si, venant enfin � reconna�tre que vous n�avez, pour nous imposer un pareil joug, aucun droit, nous nous r�voltons contre cette organisation qui nous torture, qui nous avilit, qui tue chaque ann�e des centaines de mille des n�tres, qui met sans cesse en p�ril notre existence, c�est nous les asservis, les exploit�s qui sommes les criminels !

N �est-ce pas, pour avoir pr�tendu qu�il n�en �tait rien que l�on m�a condamn� ?

Pourtant des faits pr�cis, d�termin�s, scientifiquement connus, sont l� pour prouver que j�avais raison. N�est-il pas en effet positivement d�montr� que les �tres vivants se diff�rencient des �tres inanim�s par la facult� qu�ils ont de r�agir contre les influences du milieu ambiant ? N�est-il pas certain que l�usage de cette facult� est la condition � sine qua non � de leur existence ? N�est-il pas �vident que l�organisation sociale qui cause annuellement la mort de tant de malheureux se perp�tue par le concours spontan� ou consenti de tous ! D�s lors, n�est-il pas de toute �vidence que ceux dont votre ordre social met sans cesse l�existence en p�ril ont le droit naturel de r�agir contre tous ceux qui, volontairement ou non, le perp�tuent ? Je n�avais donc rien avanc� que de vrai dansl�article qu�on aincrimin�.

Car enfin il faut bien voir les choses telles qu�elles sont. La mis�re, ce n�est pas seulement la souffrance pour ceux qui y sont plong�s, c�est aussi la mort. Et sur quoi, somme toute, peut-on se baser pour affirmer que ces 480 malheureux que votre �tat social tue journellement n�ont pas autant le droit de vivre que les autres ! Et si, par �go�sme ou indiff�rence, on a le droit de nous tuer plus ou moins vite � l�aide de privations physiques et de douleurs morales, pourquoi n�aurions-nous pas le droit de tuer les tueurs et leurs complices conscients ou non par tout autre moyen ! L��tat social qui engendre de tels maux n�existait-il pas avant nous ? N�est-ce donc pas ceux qui font tous leurs efforts pour le maintenir, qui, les premiers, portent atteinte � la vie de leurs semblables ? Et quand ceux-ci se r�voltent et revendiquent leurs droits � l�existence par un moyen quelconque, quand ils rendent coup pour coup, ne sont-ils pas en droit de l�gitime d�fense ?

Pourquoi voudriez-vous que ces 170.000 individus que vos institutions �conomiques font p�rir chaque ann�e se laissent tuer sans rien dire. Quoi, il serait honn�te de nous tuer par un meurtre anonyme et nous serions criminels en nous r�voltant contre une pareille pr�tention ? Et nous n�aurions m�me pas la droit de r�tablir les faits, de faire voir, qu�en somme, nous ne faisons que nous d�fendre ?

Vous voudriez nous emp�cher de crier � tous : � Mais c�est nous que l�on attaque, mais c�est nous que l�on tue ; les faits sont l� pour l�attester, les statistiques officielles le proclament, nos adversaires eux-m�mes font froidement, dans leurs livres, le compte de nos cadavres ! Ce n�est donc pas nous qui sommes les criminels ! �

La propagande par le fait que vous nous reprochez tant nous ne la pratiquons qu�� votre exemple ! C�est, en effet, en grande partie par des actes, c�est par des supplices, c�est par des r�compenses, c�est par les exemples que les dirigeants du pass� ont inculqu� dans la mentalit� des g�n�rations ant�rieures les id�es morales qu�ils ont jug�es favorables � asseoir leur domination, et c�est par les m�mes proc�d�s que vous cherchez � le perp�tuer dans l�intellect des g�n�rations pr�sentes.

Croyez-vous donc que nous n�y voyons pas clair ? Croyez-vous que nous ne voyons pas que, malgr� tous vos beaux discours sur la sup�riorit� de la nature de l�homme, vous agissez comme si vous �tiez convaincus comme nous cite l�homme n�est qu�un animal, que ses actes, que ses id�es sont fatalement d�termin�s par les influences du milieu ambiant. Vous employez, en effet, pour dresser vos esclaves � vous rapporter vos rentes, les m�mes proc�d�s que vous employez pour dresser vos chiens � vous rapporter le gibier. Vous les fouaillez, vous les caressez, vous leur imposez des di�tes, vous leur abandonnez un os ou les restes de votre table. Vous donnez � vos esclaves m�ritants des m�dailles ou des uniformes brillants, comme vous donnez � vos chiens des colliers avec des rubans et des grelots, parce que vous savez que les uns comme les autres sont assez b�tes pour s�entr��gorger sous les harnais.

Il y a parmi les dirigeants comme une vaste conspiration contre le bon sens et la raison. On ne tient aucun compte des donn�es positives de la science moderne. On subventionne des gens pour apprendre aux enfants du peuple que le monde �t� cr�e en six jours il y il six mille ans, qu�une baleine aval� un homme et autres choses du m�me calibre, et cela en d�pit des d�couvertes de la g�ologie et de l�anatomie. On leur enseigne officiellement le spiritualisme, bien qu�on sache que ce n�est qu�un amas d�hypoth�ses pures, dont la plupart font outrageusement violence aux faits. On sait pourtant bien que ce n�est l� qu�un vaste montage de coup, car, dans l�enseignement sup�rieur des sciences on a depuis longtemps renonc� � parler de Dieu, de l��me et autres billeves�es m�taphysiques. Le physiologiste comme dit Littr�, constate que le cerveau pense, comme le physicien constate que la mati�re p�se et on. n�ose pas parler d��me en premier, pas plus que l�on n�ose montrer au second avec Chateaubriand � Dieu abaissant le globe du soleil � l�Occident et �levant la lune � l�Orient, tout en �tant attentif � la pri�re de sa cr�ature �, de peur de les faire �clater de rire.

Malheureusement, parmi les dirigeants, il s�en trouve qui parfois d�binent le truc. M. E. Lepelletier ne d�plorait-il pas derni�rement, dans l��CHO DE PARIS l�usage de donner des bourses � quelques enfants du peuple pour leur permettre de poursuivre leurs �tudes disant que cela faisait une p�pini�re d�anarchistes. En effet il avait raison : ceux qui savent et qui ne sont pas aveugl�s par l�int�r�t sont forc�ment des r�volt�s. Ce que M E. Lepelletier a dit tous les dirigeants conscients le pensent. Ils voudraient que l�on ne dise le fin mot des choses qu�� ceux qui ont int�r�t � le taire, car ils savent que la science est m�re de la r�volte. Ils voudraient emp�cher les pauvres de savoir, de raisonner, car pour jouir ils n�ont besoin que de chair � travail et ils sentent qu�ils ne conserveront le domaine mat�riel de l�humanit� qu�en se r�servant la possession exclusive du domaine intellectuel.

En vain, la biologie et la physiologie nous montrent-elles que tous les ph�nom�nes qui s�accomplissent dans l�homme sont soumis au grand principe du d�terminisme, qui domine toute la science moderne, on nous parle toujours de libre arbitre et de responsabilit�, comme si nos actes de volition n��taient pas d�termin�s, ainsi que tous les autres ph�nom�nes de la nature, par le concours de leurs conditions d�existence. Sur quoi se base-t-on pour affirmer l�existence de ce libre arbitre ? Sur rien. On l�affirme et cela fait le compte ! Les lois ne sont-elles pas ext�rieures � nous ? Leur existence n�influe-t-elle pas sur les actes des individus ? Cette influence manifeste ne prouve-t-elle pas que nos actes sont d�termin�s par des conditions en partie ext�rieures � nous et par cons�quent ind�pendantes de nous ? Tout cela est �vident, mais on nie audacieusement les faits, parce que les dirigeants rie peuvent maintenir leur supr�matie qu�en trompant.

C�est donc pour avoir us� du droit naturel que tous les �tres humains ont d�exprimer leurs pens�es ? C�est pour avoir r�pondu aux accusations fausses que l�on porte contre nous, c�est pour avoir dit la v�rit� qu�on a voulu m�imposer encore une fois, et pour toujours, le joug honteux des chiourmes. Ainsi attaqu�, au m�pris de toute justice, dans mes droits, dans ma libert�, dans ma vie, traqu� par les agents des pouvoirs publics, mis dans l�impossibilit� de subsister ; plac� dans l�alternative de mourir de faim ici ou de consomption sous le climat meurtrier des tropiques, j�ai rendu coup pour coup dans la mesure de mes forces, en vertu de mon droit de l�gitime d�fense. Ayant respect� les droits de chacun, ayant r�pondu � la parole par la parole, � l��crit par l��crit, j��tais parfaitement dans mon droit en r�pondant au fait par le fait. Car il est juste que, respectant les droits des autres, je veuillle qu�on respecte les miens ; que, laissant chacun libre d�exprimer ses id�es, je pr�tende avoir le droit d�exprimer les miennes ; que, ne portant pr�judice � personne, je pr�tende faire respecter ma libert� et ma vie !

Je n�avais d�ailleurs rien avanc� que de vrai et dire la v�rit�, m�me quand elle est d�sagr�able aux dirigeants, c�est rendre service � tous. L�humanit� ne sera jamais trop riche de v�rit�s, car l�ignorance et les id�es fausses qui en d�coulent sont les sources de tous ses maux.

En effet, si ces maux continuent � affliger l�humanit�, si l�ordre de choses qui les engendre se maintient quoique l�immense majorit� des individus ait int�r�t � sa disparition ; si l�on voit m�me un grand nombre d�individus parmi ceux qui sont le plus int�ress�s � la r�novation sociale, faire tous leurs efforts pour l�entraver, c�est que. se fiant aux apparences, ils ne se rendent pas compte des ravages que cette organisation meurtri�re fait parmi eux ; c�est qu�ils ignorent leurs droits d��tres vivants, pauvres moutons � qui les bergers font croire qu�il est honn�te de se laisser tondre et criminel de regimber.

Eh bien ! cet aveuglement cause de tant de souffrances, de tant de morts, nous voulons le faire cesser. Derri�re la maladie qui fauche 480 prol�taires par jour, nous voulons faire voir la mis�re, les privations, les exc�s de fatigue qui pr�parent le terrain � l�action des microbes pathog�nes, et derri�re la mis�re, nous voulons montrer l�organisation �conomique qui l�engendre et l�action constante des d�tenteurs du pouvoir et de leurs agents qui perp�tuent cette derni�re et dire : � Voil� les causes de nos souffrances, de la mort pr�matur�e des n�tres. Notre droit naturel d��tres vivants est de r�agir contre elles et de les supprimer quelles qu�elles soient. �

Vous pr�tendez bien avoir le droit d�enseigner aux enfants du peuple dans les �coles que vous appelez, par euph�misme, des �coles neutres, que Carnot est mort victime d�une secte de criminels appel�s anarchistes. Et nous, nous pr�tendons avoir le droit de leur dire que plus de 170.000 prol�taires meurent annuellement est France, victimes d�une organisation sociale que vous savez meurtri�re, mais que vous maintenez quand m�me parce qu�elle vous conf�re des privil�ges. Oui, nous pr�tendons avoir le droit de parler comme vous et de dire la v�rit� � tous.

Vous pr�tendez bien avoir le droit de pr�cher la soumission et la r�signation aux victimes de l�organisation sociale, sans leur dire sur quel fait pr�cis vous vous appuyez pou pr�tendre qu�ils doivent se soumettre � vous ; sans leur dire pourquoi ils doivent se r�signer � souffrir et � mourir pr�matur�ment pour vous faire la vie plus douce et plus longue. Et c�est pour cela que nous leur disons : Aucun fait certain ne prouve qu�il soit obligatoire que ce soit vous qui p�rissiez ; il n�est pas plus juste, il n�est pas plus moral que ce soit l�un plut�t que l�autre qui succombe, ne vous laissez donc pas �craser, d�fendez donc votre dignit�, vos droits, votre libert�, votre vie par tous les moyens ; ils sont tous bons, tous honn�tes et plus vous frapperez fort, mieux cela vaudra ! Et nous pr�tendons avoir le droit de dire cela parce que, victimes nous-m�mes de cette organisation, nous ne voulons pas nous rendre complices par notre silence des maux qu�elle engendre, nous pr�tendons avoir le droit de dire cela, parce que cela est vrai, parce que cela est juste, ainsi que l�histoire, c�est-�-dire l�exp�rience des si�cles pass�s, nous l�enseigne. On nous accuse d�exciter au meurtre parce que nous disons aux malheureux de ne pas se laisser opprimer. Mais voyez qui nous accuse ! Ce sont ceux-l� qui, journellement, attisent les haines de peuple � peuple, qui tentent de r�veiller les haines de race et de religion ; ce sont ceux qui r�vent de vastes h�catombes o� des millions d�hommes arm�s de fusils perfectionn�s s�entre-tueraient ; ce sont ceux qui hypnotisent leurs esclaves afin de les emp�cher de penser que nos v�ritables ennemis ce sont nos ma�tres. Oh ! admirable logique de l�esprit de parti ! Quand un de ces malheureux que l�organisation sociale torture et tue, se r�volte, ses victimes sont toujours innocentes. Mais tous ceux que vous faites mourir dans vos exp�ditions coloniales, pour ramasser dans la boue sanglante des champs de bataille, des panaches, des croix et des galons ne le sont-ils pas ?

Les chiffres que nous avons vus tout � l�heure nous apprennent que dans les cinq premi�res ann�es de l�existence, il meurt 286 enfants sur mille, dans la classe ouvri�re, par suite des privations que leur impose l�organisation sociale. Or, n�est-il pas singulier que ce soit pr�cis�ment ceux qui font tous leurs efforts pour perp�tuer cet �tat de choses qui, � ironie, nous reprochent de ne pas appr�cier � sa juste valeur la vie humaine et de faire des victimes innocentes !

Et vous voudriez nous interdire tout cri de r�volte devant une pareille monstruosit�, voil�e d�une pareille hypocrisie ! Nous emp�cher de crier aux p�res et aux m�res : � Vous ne voyez donc pas que cet ordre social, nouveau Moloch, d�vore vos enfants ? Mais r�voltez-vous donc ! �

La th�orie des victimes innocentes est, sans doute, fort belle ; son d�veloppement peut donner lieu � de beaux mouvements oratoires, mais il faudrait se la rappeler plus souvent ; Il ne faudrait pas sen souvenir uniquement quand l�un de nous compara�t devant les � Juges � ; il faudrait que vous l�eussiez constamment � la m�moire. Il faudrait que chaque fois qu�au milieu de vos affaires on au sein de vos plaisirs, vous entendez sonner l�heure, vous vous disiez : � Encore vingt de mes semblables sont morts victimes de l�organisation sociale, et non seulement je n�ai rien fait pour les sauver, mais j�ai tout fait pour qu�ils p�rissent, j�ai tout fait pour perp�tuer cette organisation qui tue ; dans une heure, vingt autres seront morts, victimes du m�me meurtre anonyme, perp�tr� par les indiff�rents, par tous ceux qui agissent comme moi. �

Oui, il faudrait que vous vous disiez cela constamment ; et alors, si vous n�avez pas le coeur froid et sec. si vous ne dites pas en votre for int�rieur : � je me moque de qui souffre et de qui meurt �, si vous voulez vous dissocier par un acte d��clatante r�probation d�avec les meurtriers anonymes de tous ces mis�reux, oh ! alors, vous aurez le droit de parler de victimes innocentes ; mais je vous pr�viens que. dans ce cas, vous ne viendrez pas si�ger dans cette salle, � moins que ce ne soit ici, du c�t� des accus�s, et les menottes aux mains.

Le prol�taire voit tous les jours ses enfants p�lir, s��tioler et mourir, et si parfois vous daignez reconna�tre, pour capter son suffrage, que les choses pourraient aller mieux, vous n�en r�prouvez pas moins ce que vous appelez de folles impatiences, car vous n��tes pas press�s, ayant tout ce qu�il vous faut.

Et s�il vous importe peu, en effet, qu�un retard de quelques ann�es dans l��volution sociale co�te la vie � quelques millions de petits pauvres, il n�en est pas de m�me pour nous. Aussi ne cesserons-nous de crier : � Ne vote pas, r�volte-toi, ne te choisis pas de ma�tres, cours sus � ceux que tu as ; si tu veux �tre libre. Si tu veux �tre heureux, si tu veux vivre ta pleine vie, si tu veux que tes petits vivent, r�volte-toi, r�volte-toi, car l�exp�rience des si�cles, consign�e dans les annales de l�humanit�, est l� pour te dire que l�on n�obtient rien sans cela. �

La nuit du 4 ao�t ne vient jamais qu�apr�s le 14 juillet !

Les progr�s sociaux, les r�formes, m�me les plus illusoires, n�ont pu �tre obtenus que par la violence. Jamais Ils n�ont �t� le fait des ob�issants, des r�sign�s, mais toujours des r�volt�s, qui, sous le coup des lois, dans les cachots, au pied de l��chafaud, ont r�pondu fi�rement aux ma�tres de l�humanit� : Non serviam.

L�histoire nous enseigne aussi que les entraves au progr�s sont toujours venues des d�tenteurs des pouvoirs publics, et que, par cons�quent, tant qu�il subsistera un vestige de pouvoir, l�humanit� g�n�e dans son �volution naturelle, entrav�e dans sa marche vers le mieux �tre, sera oblig�e de temps � autre de renverser par des r�volutions violentes les barri�res dress�es par les privil�gi�s du moment, qui voudraient la voir camper ind�finiment dans une institution, s��terniser dans l�adoration d�une id�e. Et c�est pour cela, pour lui �conomiser bien des r�volutions, bien des d�chirements, que nous disons aux hommes : Ne vous arr�tez pas � des quatri�me ou cinqui�me �tats, allez droit au but, � la libert�. � l�anarchie ; car c�est alors seulement que l�humanit� pourra �voluer sans secousses violentes vers les limites sans cesse recul�es de la perfectibilit�.








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