
SPENCER (Herbert) - Le Droit d'ignorer l'�tat
Date : mercredi 21 d�cembre 2005 @ 18:47:28 :: Sujet : �tat
Traduit de l'Anglais par Manuel Devald�s
La Brochure Mensuelle N�10 - Oct 1923
Les pages ci-apr�s d'Herbert Spencer ont fait l'objet d'une brochure publi�e parFreedom en 1913. Elles �taient pr�c�d�es de cette d�claration du journal anarchiste anglais :
�Pour rendre justice � la m�moire d'Herbert Spencer, nous devons pr�venir le lecteur du chapitre suivant de l'�dition originale deSocial Statics de Spencer, �crit en 1850, qu'il fut omis par l'auteur dans l'�dition r�vis�e publi�e en 1892. Nous pouvons l�gitimement inf�rer de cette omission un changement de vues. Mais r�pudier n'est pas r�futer et Spencer n'a jamais r�fut� ses arguments en faveur du droit d'ignorer l'�tat. C'est l'opinion des anarchistes qu'ils sont sans r�plique.�
En donnant la premi�re traduction fran�aise de ce chapitre oubli� d'Herbert Spencer, qu'anime le plus pur souffle individualiste, nous nous associons compl�tement � la d�claration de nos camarades anglais.
M.D.
I
Comme corollaire � la proposition que toutes les institutions doivent �tre subordonn�es � la loi d'�gale libert�, nous devons n�cessairement admettre le droit du citoyen d'adopter volontairement la condition de hors-la-loi. Si tout homme a la libert� de faire tout ce qu'il veut, pourvu qu'il n'enfreigne pas la libert� �gale de quelque autre homme, alors il est libre de rompre tout rapport avec l'�tat, � de renoncer � sa protection et de refuser de payer pour son soutien. Il est �vident qu'en agissant ainsi il n'empi�te en aucune mani�re sur la libert� des autres, car son attitude est passive, et tant qu'elle reste telle il ne peut devenir un agresseur. Il est �galement �vident qu'il ne peut �tre contraint de continuer � faire partie d'une communaut� politique sans une violation de la loi morale, puisque la qualit� de citoyen entra�ne le paiement de taxes et que la saisie des biens d'un homme contre sa volont� est une infraction � ses droits. Le gouvernement �tant simplement un agent employ� en commun par un certain nombre d'individus pour leur assurer des avantages d�termin�s, la nature m�me du rapport implique qu'il appartient � chacun de dire s'il veut ou non employer un tel agent. Si l'un d'entre eux d�cide d'ignorer cette conf�d�ration de s�ret� mutuelle, il n'y a rien � dire, except� qu'il perd tout droit � ses bons offices et s'expose au danger de mauvais traitements, � une chose qui lui est tout � fait loisible de faire s'il s'en accommode. Il ne peut �tre maintenu de force dans une combinaison politique sans une violation de la loi d'�gale libert� ; il peut s'en retirer sans commettre aucune violation de ce genre ; et il a, par cons�quent, de droit de se retirer ainsi.
II
�Nulle loi humaine n'est d'aucune validit� si elle est contraire � la loi de la nature, et telles d'entre les lois humaines qui sont valides tirent toute leur force et toute leur autorit�, m�diatement et imm�diatement, de cet original.� Ainsi �crit Blackstone (1), dont c'est l'honneur d'avoir � ce point d�pass� les id�es de son temps, � et, vraiment, nous pouvons dire de notre temps. Un bon antidote, cela, contre ces superstitions politiques qui pr�valent si largement. Un bon frein au sentiment d'adoration du pouvoir qui nous �gare encore en nous conduisant � exag�rer les pr�rogatives des gouvernements constitutionnels, comme jadis celles des monarques. Que les hommes sachent qu'une puissance l�gislative n'est pas�notre Dieu sur la terre�, quoique, par l'autorit� qu'ils lui attribuent et par les choses qu'ils attendent d'elle, il semblerait qu'il l'imaginassent ainsi. Mieux, qu'ils sachent que c'est une institution servant � des fins purement temporaires, et dont le pouvoir, quand il n'est pas vol�, est, tout au moins, emprunt�.
Qui plus est, en v�rit�, n'avons-nous pas vu que le gouvernement est essentiellement immoral ? N'est-il pas la post�rit� du mal, portant autour d'elle toutes les marques de son origine ? N'existe-t-il pas parce que le crime existe ? N'est-il pas fort, ou, comme nous disons, despotique, quand le crime est grand ? N'y a-t-il pas plus de libert� � c'est-�-dire moins de gouvernement � � mesure que le crime diminue ? Et le gouvernement ne doit-il pas cesser quand le crime cesse, par le manque m�me d'objets sur lesquels accomplir sa fonction ? Non seulement le pouvoir des ma�tres existe � cause du mal, mais il existe parle mal. La violence est employ�e pour le maintenir et toute violence entra�ne criminalit�. Soldats, policiers et ge�liers, �p�e, b�tons et cha�nes sont des instruments pour infliger de la peine, et toute infliction de peine est, par essence, injuste. L'�tat emploie les armes du mal pour subjuguer le mal et est contamin� �galement par les objets sur lesquels il agit et par les moyens � l'aide desquels il op�re. La moralit� ne peut le reconna�tre, car la moralit�, �tant simplement une expression de la loi parfaite, ne peut donner nul appui � aucune chose croissant hors de cette loi et ne subsistant que par les violations qu'elle en fait. C'est pourquoi l'autorit� l�gislative ne peut jamais �tre morale, � doit toujours �tre seulement conventionnelle.
Il y a, pour cette raison, une certaine incons�quence dans l'essai de d�terminer la position, la structure et la conduite justes d'un gouvernement par appel aux premiers principes de l'�quit�. Car, comme il vient d'�tre d�montr�, les actes d'une institution qui est imparfaite, � la fois par nature et par origine, ne peuvent �tre faits pour s'accorder avec la loi parfaite. Tout ce que nous pouvons faire est d'�tablir : premi�rement, dans quelle attitude une puissance l�gislative doit demeurer � l'�gard de la communaut� pour �viter d'�tre, par sa seule existence, l'injustice personnifi�e ; deuxi�mement, de quelle mani�re elle doit �tre constitu�e afin de se montrer le moins possible en opposition avec la loi morale ; et, troisi�mement, � quelle sph�re ses actions doivent �tre limit�es pour l'emp�cher de multiplier ces violations de l'�quit� pour la pr�vention desquelles elle est institu�e.
La premi�re condition � laquelle on doit se conformer avant qu'une puissance l�gislative puisse �tre �tablie sans violer la loi d'�gale libert� est la reconnaissance du droit maintenant en discussion, � le droit d'ignorer l'�tat.
III
Les partisans du pur despotisme peuvent parfaitement s'imaginer que le contr�le de l'�tat doit �tre illimit� et inconditionnel. Ceux qui affirment que les hommes sont faits pour les gouvernements sont qualifi�s pour soutenir logiquement que nul ne peut se placer au del� des bornes de l'organisation politique. Mais ceux qui soutiennent que le peuple est la seule source l�gitime de pouvoir, � que l'autorit� l�gislative n'est pas originale, mais d�l�gu�e, � ceux-l� ne sauraient nier le droit d'ignorer l'�tat sans s'enfermer dans une absurdit�.
Car, si l'autorit� l�gislative est d�l�gu�e, il s'ensuit que ceux de qui elle proc�de sont les ma�tres de ceux � qui elle est conf�r�e ; il s'ensuit, en outre, que comme ma�tres ils conf�rent ladite autorit� volontairement ; et cela implique qu'ils peuvent la donner ou la retenir comme il leur pla�t. Qualifier de d�l�gu� ce qui est arrach� aux hommes, qu'ils le veuillent ou non, est une absurdit�. Mais ce qui est vrai ici de tous collectivement est �galement vrai de chacun en particulier. De m�me qu'un gouvernement ne peut justement agir pour le peuple que lorsqu'il y est autoris� par lui, de m�me il ne peut justement agir pour l'individu que lorsqu'il y est autoris� par lui. Si A, B et C d�lib�rent, s'ils doivent employer un agent � l'effet d'accomplir pour eux un certain service, et si, tandis que A et B conviennent de la faire, C est d'un avis contraire, C ne peut �tre �quitablement consid�r� comme partie � la convention en d�pit de lui-m�me. Et cela doit �tre �galement vrai de trente comme de trois ; et si de trente, pourquoi pas de trois cents, ou trois mille, ou trois millions ?
IV
Des superstitions politiques auxquelles il a �t� fait allusion pr�c�demment, aucune n'est aussi universellement r�pandue que l'id�e selon laquelle les majorit�s seraient toutes-puissantes. Sous l'impression que le maintien de l'ordre exigera toujours que le pouvoir soit dans la main de quelque parti, le sens moral de notre temps juge qu'un tel pouvoir ne peut �tre convenablement conf�r� � personne sinon � la plus grande moiti� de la soci�t�. Il interpr�te litt�ralement le diction : �La voix du peuple est la voix de Dieu�, et transf�rant � l'un la saintet� attach�e � l'autre, il conclut que la volont� du peuple � c'est-�-dire de la majorit� � est sans appel. Cependant, cette croyance est enti�rement fausse.
Supposez un instant que, frapp�e de quelque panique malthusienne, une puissance l�gislative repr�sentant d�ment l'opinion publique projet�t d'ordonner que tous le enfants � na�tre durant les dix ann�es futures soient noy�s. Personne pense-t-il qu'un tel acte l�gislatif serait d�fendable ? Sinon, il y a �videmment une limite au pouvoir d'une majorit�. supposez encore que deux races vivant ensemble � Celtes et Saxons, par exemple, � le plus nombreuse d�cid�t de faire des individus de l'autre race ses esclaves. L'autorit� du plus grand nombre, en un tel cas, serait-elle valide ? sinon, il y a quelque chose � quoi son autorit� doit �tre subordonn�e. supposez, une fois encore, que tous les hommes ayant un revenu annuel de mois de 50 livres sterling r�solussent de r�duire � de chiffre tous les revenus que le d�passent et d'affecter l'exc�dent � des usages publics. Leur r�solution pourrait-elle �tre justifi�e ? Sinon, il doit �tre une troisi�me fois reconnu qu'il est une loi � laquelle la voix populaire doit d�f�rer. Qu'est-ce donc que cette loi, sinon la loi de la pure �quit�, � la loi d'�gale libert� ? Ces limitations, que tous voudraient mettre � la volont� de la majorit�, sont exactement le droit d'une majorit� d'assassiner, d'asservir et de voler, simplement parce que l'assassinat, l'asservissement et le vol sont des violations de cette loi, � violations trop flagrantes pour �tre n�glig�es. Mais si de grandes violations de cette loi sont iniques, de plus petites le sont aussi. Si la volont� du grand nombre ne peut annuler le premier principe de moralit� en ces cas-l�, non plus elle ne le peut en aucun autre. De sorte que, quelque insignifiante que soit la minorit� et minime la transgression de ses droits qu'on se propose d'accomplir, aucune transgression de ce genre ne peut �tre permise.
Quand nous aurons rendu notre constitution purement d�mocratique, pense en lui-m�me l'ardent r�formateur, nous aurons mis le gouvernement en harmonie avec la justice absolue. Une telle foi, quoique peut-�tre n�cessaire pour l'�poque, est tr�s erron�e. En aucune mani�re, la coercition ne peut �tre rendue �quitable. La forme de gouvernement la plus libre n'est que celle qui soul�ve le moins d'objections. La domination du grand nombre par le petit nombre, nous l'appelons tyrannie : la domination du petit nombre par le grand nombre est tyrannie aussi, mais d'une nature moins intense. �Vous ferez comme nous voulons, et non comme vous voulez� est la d�claration faite dans l'un et l'autre cas ; et si cent individus la font � quatre-vingt-dix-neuf, au lieu de quatre-vingt-dix-neuf aux cent, c'est seulement d'une fraction moins immoral. De deux semblables partis, celui, quel qu'il soit, qui fait cette d�claration et en impose l'accomplissement, viole n�cessairement la loi d'�gale libert�, la seule diff�rence �tant que par l'un elle est viol�e dans la personne que quatre-vint-dix-neuf individus, tandis que par l'autre elle est viol�e dans la personne de cent. Et le m�rite de la forme d�mocratique du gouvernement consiste uniquement en ceci, � qu'elle offense le plus petit nombre.
L'existence m�me de majorit�s et de minorit�s est l'indice d'un �tat immoral. Nous avons vu que l'homme dont le caract�re s'harmonise avec la loi morale peut obtenir le bonheur complet sans amoindrir le bonheur de ses semblables. Mais l'�tablissement d'arrangements publics par le vote implique une soci�t� compos�e d'hommes autrement constitu�s, � implique que les d�sirs de certains ne peuvent �tre satisfaits sans sacrifier les d�sirs des autres, � implique que dans la poursuite de son bonheur la majorit� inflige une certaine somme de malheur� la minorit�, � implique, par cons�quent, l'immoralit� organique. ainsi, � un autre point de vue, nous d�couvrons que nouveau que m�me dans sa formez la plus �quitable il est impossible au gouvernement de se dissocier du mal ; et, en outre, que, � moins que le droit d'ignorer l'�tat ne soit reconnu, ses actes doivent �tre essentiellement criminels.
V
Qu'un homme est libre de renoncer aux b�n�fices de la qualit� de citoyen et d'en rejeter les charges peut, en v�rit�, �tre inf�r� des admissions d'autorit�s existantes et de l'opinion actuelle. Quoique probablement non pr�par�s � une doctrine aussi avanc�e que celle ici soutenue, les radicaux d'aujourd'hui, encore qu'� leur insu, professent leur foi en une maxime qui donne manifestement un corps � cette doctrine. Ne les entendons-nous pas continuellement citer l'assertion de Blackstone selon laquelle �Nul sujet anglais ne peut �tre contraint � payer des aides et des taxes, m�me pour la d�fense du royaume ou le soutien du gouvernement, sauf celles qui lui sont impos�es par son propre consentement ou par celui de son repr�sentant au Parlement� ? Et qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie, disent-ils, que tout homme devrait poss�der le doit de vote. Sans aucun doute ; mais cela signifie bien davantage. S'il y a quelque sens dans les mots, c'est une �nonciation pr�cise du droit m�me pour lequel nous combattons � pr�sent. En affirmant qu'un homme ne peut �tre tax� � moins qu'il n'ait, directement ou indirectement, donn� son consentement, on affirme aussi qu'il peut refuser d'�tre ainsi tax� ; et refuser d'�tre tax�, c'est rompre toute connexion avec l'�tat. On dira peut-�tre que ce consentement n'est pas sp�cifique, mais g�n�ral, et que le citoyen est sous-entendu avoir acquiesc� � toute chose que son repr�sentant puisse faire, quand il vota pour lui. Mais supposez qu'il n'ait pas vot� pour lui et qu'au contraire il ait fait tout en son pouvoir pour �lire quelqu'un soutenant des id�es oppos�es � quoi alors ? La r�plique sera probablement qu'en prenant part � une semblable �lection, il convenait tacitement de s'en tenir � la d�cision de la majorit�. Et comment s'il n'a pas vot� du tout ? Mais alors il ne peut � bon droit se plaindre d'aucune taxe, puisqu'il n'�leva aucune protestation contre son imposition ! Ainsi, assez curieusement, il para�t qu'il donnait son consentement de quelque mani�re qu'il ag�t, � soit qu'il d�t : �Oui�, qu'il d�t : �Non� ou qu'il rest�t neutre ! Une doctrine plut�t embarrassante, celle-l� ! Voil� un infortun� citoyen � qui il est demand� s'il veut payer pour un certain avantage propos� ; et, qu'il emploie le seul moyen d'exprimer son refus ou qu'il ne l'emploie pas, il nous est fait savoir que pratiquement il y consent, si seulement le nombre des autres qui y consentent est plus grand que le nombre de ceux qui s'y refusent. Et ainsi nous sommes amen�s � l'�trange principe que le consentement de A � une chose n'est pas d�termin� par ce que A dit, mais par ce que B peut arriver � dire !
C'est � ceux qui citent Blackstone de choisir entre cette absurdit� et la doctrine expos�e plus haut. Ou sa maxime implique de droit d'ignorer l'�tat ou elle est pure sottise.
VI
Il y a une singuli�re h�t�rog�n�it� dans nos fois politiques. Des syst�mes qui furent � la mode et �� et l� commenc�rent � laisser passer le jour sont rapi�c�s de fond en comble avec des id�es modernes dissemblables en qualit� et en couleur ; et les hommes, gravement, d�ploient ces syst�mes, s'en rev�tent et se prom�nent en paradant � la ronde, tout � fait inconscients de leur grotesque. Notre pr�sent �tat de transition, participant comme il le fait, �galement du pass� et du futur, donne naissance � des th�ories hybrides o� se manifeste l'assemblage le plus disparate du despotisme pass� et de la libert� future. Voici des types de l'ancienne organisation curieusement d�guis�s sous les germes de la nouvelle � des particularit�s montrant l'adaptation � un �tat ant�c�dent modifi� par des rudiments qui proph�tisent quelque chose � venir - faisant tous ensemble un m�lange si chaotique de parent�s que rien n'indique � quelle classe ces enfants du si�cle devraient �tre rattach�s.
Comme les id�es doivent n�cessairement porter l'empreinte du temps, il est inutile de d�plorer le consentement avec lequel ces absurdes croyances sont soutenues. D'ailleurs, il semblerait regrettable que les hommes ne continuassent pas jusqu'� la fin les encha�nements de raisonnements qui ont men� � ces modifications partielles. Dans le cas pr�sent, par exemple, la logique les forcerait � admettre que, sur d'autres points � c�t� de celui qui vient d'�tre examin�, ils soutiennent des opinions et emploient des arguments dans lesquels le droit d'ignorer l'�tat est contenu.
Car, quelle est la signification du non-conformisme ? Il fut un temps o� la foi religieuse d'un homme et son mode de culte �taient d�terminables par la loi � l'�gal de ses actes s�culiers ; et, conform�ment � certaines dispositions existant dans nos lois, il en est encore ainsi. Cependant, gr�ce � la croissance d'un esprit protestant, nous sommes parvenus � ignorer l'�tat en cette mati�re, � enti�rement en th�orie et partiellement en pratique. Mais de quelle mani�re ? En adoptant une attitude qui, pourvu qu'elle soit maintenue en conformit� avec son principe, implique un droit d'ignorer l'�tat enti�rement. Observez l'attitude des deux partis. �Ceci est votre credo�, dit le l�gislateur, �vous devez croire et professer ouvertement ce qui est fix� ici pour vous.� � �Je ne ferai rien de la sorte�, r�pond le non-conformiste, �j'irai plut�t en prison�.
� �Vos actes religieux�, poursuit le l�gislateur, �seront tels que nous les avons prescrits. Vous irez aux �glises que nous avons fond�es et vous adopterez les c�r�monies qui y seront c�l�br�es�. � �Rien ne m'induira � faire ainsi�, est la r�plique ; �je nie absolument votre pouvoir de me dicter quoi que ce soit en pareille mati�re et me propose de r�sister jusqu'� la derni�re extr�mit�. � �Enfin�, ajoute le l�gislateur, �nous vous requerrons de payer telles sommes d'argent que nous pourrons juger � propos de demander pour le soutien de ces institutions religieuses�. � �Vous ne tirerez pas un liard de moi�, se r�crie notre obstin� ind�pendant ; �m�me si je croyais dans les dogmes de votre �glise (ce que je ne fais pas), je me rebellerais encore contre votre intervention, et si vous prenez ce que je poss�de, ce sera par la force et malgr� ma protestation�.
Or, � quoi se r�duit cette mani�re d'agir quand elle est consid�r�e dans l'abstrait ? Elle se r�duit � une affirmation par l'individu du droit d'exercer une de ses facult�s � le sentiment religieux � en toute libert� et sans aucune limite autre que celle assign�e par le droit �gal d'autrui. Et que signifie l'expression : �Ignorer l'�tat� ? Simplement une affirmation du droit d'exercer de la m�me mani�re toutesles facult�s. L'un est exactement une continuation de l'autre, � repose sur le m�me fondement que l'autre, � doit tenir ou tomber avec l'autre. De bonne foi, les hommes parlent de la libert� civile et de la libert� religieuse comme de choses diff�rentes ; mais la distinction est tout � fait arbitraire. Elles sont parties d'un m�me tout et philosophiquement ne peuvent �tre s�par�es.
�Si, elles le peuvent�, interpose un objecteur, � l'affirmation de l'une est imp�rative comme �tant un devoir religieux. La libert� d'honorer Dieu de la mani�re qui lui semble convenable est une libert� sans laquelle un homme ne peut accomplir ce qu'il croit �tre des commandements divins, et, en cons�quence sa conscience exige de lui qu'il la d�fende.� Fort bien ; mais comment si la m�me chose peut �tre affirm�e de toute autre libert� ? Comment si la d�fense de celle-ci se transforme aussi en une mati�re de conscience ? N'avons-nous pas vu que le bonheur humain est la volont� divine, � que ce bonheur ne peut �tre obtenu que par l'exercice de nos facult�s � et qu'il est impossible de les exercer sans la libert� ? Et si cette libert� pour l'exercice des facult�s est une condition sans laquelle la volont� divine ne peut �tre accomplie, sa d�fense est, suivant la propre d�monstration de notre objecteur, un devoir. En d'autres termes, il est manifeste, non seulement que la d�fense de la libert� d'action peut�tre un point de conscience, mais encore qu'elle doiten �tre un. Et ainsi nous voyons clairement que le droit d'ignorer l'�tat en mati�re religieuse et le droit d'ignorer l'�tat en mati�re s�culi�re sont par essence identiques.
L'autre raison commun�ment assign�e � la non-conformit� admet un traitement similaire. Outre qu'il r�siste � la prescription de l'�tat par principe, le dissident y r�siste par d�sapprobation de la doctrine enseign�e. aucune injonction l�gislative ne lui fera adopter ce qu'il consid�re comme une croyance fausse ; et, se souvenant de son devoir envers ses semblables, il refuse d'aider, au moyen de sa bourse, � diss�miner cette croyance fausse. L'attitude est parfaitement compr�hensible. Mais c'est une attitude qui, ou conduit aussi ses adh�rents � la non-conformit� civile, ou les laisse dans un dilemme. Car pourquoi refusent-ils de contribuer � propager l'erreur ? Parce que l'erreur est contraire au bonheur humain. Et pour quel motif d�sapprouve-t-on une partie quelconque de la l�gislation civile ? Pour la m�me raison, � parce qu'on la juge contraire au bonheur humain. Comment alors pourrait-il �tre d�montr� qu'on doit r�sister � l'�tat dans un cas et non dans l'autre ? Personne affirmera-t-il d�lib�r�ment que, si un gouvernement nous demande de l'argent pour aider � enseignerce que nous pensons devoir produire le mal, nous devons le lui refuser, mais que, si l'argent est destin� � fairece que nous pensons devoir produire le mal, nous ne devons pas le lui refuser ? Telle est, cependant, l'encourageante proposition qu'ont � soutenir ceux qui reconnaissent le droit d'ignorer l'�tat en mati�re religieuse, mais le nient en mati�re civile.
VII
La substance de ce chapitre nous rappelle une fois de plus l'incompatibilit� existant entre une loi parfaite et un �tat imparfait. La praticabilit� du principe ici pos� varie en raison directe avec la moralit� sociale. Dans une communaut� enti�rement vicieuse, son admission engendrerait le d�sordre. Dans une communaut� compl�tement vertueuse, son admission sera � la fois inoffensive et in�vitable. Le progr�s vers une condition de sant� sociale � c'est-�-dire une condition o� il n'y aura plus besoin des mesures curatives de la l�gislation - est le progr�s vers une condition � ces mesures curatives seront rejet�es et o� l'autorit� qui les prescrit sera m�pris�e. Les deux changements seront n�cessairement coordonn�s. Ce sens moral sont la supr�matie rendra la soci�t� harmonieuse et le gouvernement inutile est le m�me sens moral qui alors portera chaque homme � affirmer sa libert�, m�me au point d'ignorer l'�tat, � est le m�me sens moral qui, en d�tournant la majorit� de contraire la minorit�, rendra finalement le gouvernement impossible. Et comme les manifestations simplement diff�rentes d'un m�me sentiment doivent montrer un rapport constant de l'une � l'autre, la tendance � r�pudier les gouvernements augmentera seulement dans la m�me mesure o� les gouvernements deviendront inutiles.
Que personne ne soit donc alarm� � la divulgation de la doctrine qui pr�c�de. De nombreux changements se succ�deront encore avant qu'elle puisse commencer � exercer beaucoup d'influence. Un grand laps de temps s'�coulera probablement avant que le droit d'ignorer l'�tat soit g�n�ralement admis, m�me en th�orie. Plus de temps encore se passera avant qu'il re�oive la reconnaissance l�gislative. Et m�me alors, il y aura abondance de freins � son exercice pr�matur�. Une �pre �preuve instruira suffisamment ceux qui seraient susceptibles d'abandonner trop t�t la protection l�gale. Cependant, il y a dans la majorit� des hommes un tel amour des arrangements �tablis et une si grande terreur des exp�riences que, vraisemblablement, ils s'abstiendront d'user de ce droit jusqu'� longtemps apr�s qu'il sera sans danger de le faire.
(1) Sir William Blackstone (1723-1789), l�giste, auteur de Commentaries on the Laws of England(Commentaires sur les Lois de l'Angleterre). (N. d. t.)
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