DESSERTINE (Pierre-Jean) - L'imagination, outil de lib�ration ?

Date : mercredi 30 novembre 2005 @ 22:25:17 :: Sujet : Imaginaire

Source : ?



La r�f�rence � l'imagination, ou � l'imaginaire, est omnipr�sente dans le discours anarchiste actuel. C'est nouveau !

Toute l'�laboration doctrinale de l'anarchisme s'est faite sur fond de rationalisme (tr�s explicite chez Godwin et Bakounine) et contre l'ali�nation de l'individu par l'imaginaire, en particulier religieux. Cela para�t tout � fait l�gitime si l'on prend en compte l'�volution de la pens�e contemporaine.

Au niveaux anthropologique et philosophique, d'importantes avanc�es th�oriques ont mis en �vidence le caract�re fondamental de cette modalit� de fonctionnement de la pens�e qu'est la capacit� de se donner des images. Pensons � la psychanalyse et � sa th�orie du fantasme d�s le d�but du si�cle, � la richesse des productions sur l'histoire des mentalit�s (qui est en fait celle des imaginaires sociaux) ces trente derni�res ann�es, et, tout pr�s de nous, pensons � la th�orie de l'imagination radicale de Castoriadis. Les cat�gories d'imagination et d'imaginaire ont d�sormais leur pertinence pour une analyse approfondie des r�alit�s sociales comme des pens�es et des comportements des individus, c'est-�-dire qu'il est normal qu'elles aient une place de premier plan dans la r�flexion anarchiste.

Notre constat de d�part : dans l'emploi prolif�rant du mot imagination et de ses d�riv�s dans le discours anarchiste actuel, il n'y a plus seulement recours � un outil th�orique, il y a aussi position d'une valeur pratique. Ces mots ne sont plus seulement consacr�s � d�crire la r�alit�, ils indiquent aussi ce qu'elle doit devenir. Tout se passe comme si une nouvelle �toile �tait apparue dans le ciel anar � fort brillante � qui devait indiquer la marche � suivre. Bref, l'imagination est pr�sent�e aussi comme valeur � poursuivre, c'est-�-dire, dans le contexte d'un id�al libertaire, comme moyen de lib�ration (1). Des signes de ce glissement ? On trouve dans la litt�rature anar des appels r�it�r�s � imaginer (il s'agit en g�n�ral de l'avenir qu'on demande d'imaginer sous des formes nouvelles) ; surtout � ce qui est symptomatique de la position d'une valeur � on voit tr�s r�guli�rement, depuis quelque temps, l'imagination (ou ses d�riv�s) faire titre.

Cette nouvelle tonalit� donn�e � la doctrine anarchiste pourrait avoir des cons�quences d'autant moins ma�tris�es qu'elle n'est pas r�fl�chie. C'est pourquoi nous nous proposons d'attirer l'attention sur les enjeux de cette valorisation de l'imagination.



L'image tyrannique
Il est possible que l'imagination puisse constituer un moyen de lib�ration, mais cela ne doit pas �tre admis sans r�flexion, car il y a une objection majeure. Cette valorisation de l'imagination appara�t parfaitement conforme � l'id�ologie dominante.

Il y a un imp�rialisme, historiquement tout � fait in�dit, de l'image dans le monde contemporain. Toute la vie des soci�t�s dans lesquelles r�gnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles (2) �crivait Debord, dans les ann�es soixante... Et maintenant l'image, omnipr�sente, appara�t comme le langage m�me d'un Big Brother qui aurait trouv� beaucoup mieux que de l�gif�rer sur la langue. C'est d'abord par le moyen de l'image que sont induits les comportements dont le pouvoir se nourrit et prosp�re. La vraie catastrophe, du point de vue des groupes dominants, ce n'est pas les contaminations radioactives sauvages, les virus nouveaux qui apparaissent et ne se laissent pas contr�ler, la diss�mination des armes nucl�aires, le carnage de Tch�tch�nie ou d'ailleurs � non � le cauchemar, c'est que les �crans s'�teignent !

C'est par l'image que se r�alise aujourd'hui cette tyrannie douce que Tocqueville avait pressenti comme avenir possible de la d�mocratie : Apr�s avoir pris ainsi tour � tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir p�tri � sa guise, le souverain �tend ses bras sur la soci�t� tout enti�re ; il en couvre la surface d'un r�seau de petites r�gles compliqu�es, minutieuses et uniformes, � travers lesquelles les esprits les plus originaux et les �mes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour d�passer la foule ; il ne brise pas les volont�s, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse � ce qu'on agisse (3).

La conscience imageante est l'interface par laquelle ces conditionnements peuvent s'op�rer en douceur, sans douleur, sans sentiments de contrainte.

Pour cela il faut deux conditions essentielles ! que les images que l'on propose soient telles qu'elles puissent r�sonner dans l'imaginaire de l'individu, et par l� s'y agr�ger devenant partie prenante � l'expression de son d�sir ! que l'esprit critique par rapport � ces images soit a priori d�courag�, disqualifi�.

C'est pourquoi l'id�ologie contemporaine cible massivement l'enfance : il s'agit de contribuer � la construction d'un imaginaire r�ceptif, dans un esprit non critique (b�n�fice secondaire : les enfants, capt�s par un espace virtuel, ne viennent plus perturber un am�nagement de l'espace r�el selon l'ordre du pouvoir technocratique).

C'est pourquoi aussi l'une des op�rations id�ologiques essentielles � quoique tr�s peu aper�ue (mais en mati�re de politique id�ologique, le moins dit est le plus d�cisif) � est la valorisation de la conscience imageante, et avec elle du visuel, de l'image, de l'imagination, du spectaculaire, etc., et corollairement la d�valorisation de la conscience discursive, c'est-�-dire la parole qui examine, argumente, raisonne, se soucie de la v�rit�, celle que les Grecs, eux, valorisaient sous le nom de logos.

Jacques Ellul, nagu�re, dans un ouvrage trop oubli�, avait tr�s bien analys� le ph�nom�ne : Telle est donc aujourd'hui notre situation. Au travers de l'efflorescence des images artificielles sans limites, nous avons ramen� la v�rit� � la r�alit�, nous avons banni l'expression timide et mouvante de la v�rit� (4).

Le probl�me se pose donc ainsi : est-il possible de valoriser l'imagination dans une perspective de lib�ration, alors m�me que la valorisation de l'imagination est une arme essentielle de la domination ?



Imaginaire ouvert, imaginaire ferm�
La seule issue logique serait d'opposer une bonne imagination, lib�ratrice, � une mauvaise imagination, ali�nante. Mais selon quel principe r�aliser cette dichotomie ?

Serait-ce en faisant une distinction de contenu ? Quelles seraient alors les bonnes images ? Celles du peuple sain et lib�r� brandissant la faucille au
soleil levant face � des champs de bl�s dor�s en chantant des refrains cadenc�s? Merci. L'histoire a d�j� donn�. Manifestement la distinction entre bonnes et mauvaises images n'est pas la bonne voie.

Faut-il alors opposer les images selon leur origine ? D'un c�t� celles provenant du peuple, et de l'autre celles des supp�ts de la mondialisation ? Ce serait pr�supposer le probl�me r�solu, puisque la servitude du peuple est justement fond�e sur le fait qu'il ne poss�de pas son imaginaire propre, ou plut�t que son imaginaire est intoxiqu� par les images �manant des pouvoirs sociaux.

On peut alors penser qu'au-del� des imaginaires sociaux ali�nants pourrait �tre mis � jour un imaginaire propre aux individus dont il faudrait essayer de restituer la puret�, la spontan�it�, et sur lequel on pourrait s'appuyer pour poser une direction de lib�ration. Mais peut-on concevoir un individu �gag� de tout imaginaire social ? Castoriadis a �tabli (voir en particulier L'institution imaginaire de la soci�t�) qu'un imaginaire radical est � l'�uvre dans toute vie en soci�t�. Cet imaginaire est vecteur de pouvoir car il fonde les r�gles, forc�ment contraignantes, qui structurent la vie sociale. Et ce pouvoir, en son principe, est l�gitime parce que, sans insertion dans des rapports sociaux, il n'y a pas 'individu qui vaille (5). L'imaginaire d'un individu n'est donc jamais pur de toute dimension sociale. Il est impossible d'opposer de mani�re tranch�e l'imaginaire propre � un individu aux imaginaires sociaux.

Reste la possibilit� d'une distinction selon la forme. Car, ce qui semble bien caract�riser tout imaginaire id�ologique, c'est son caract�re fig�, r�p�titif, convenu. Les images �manant des pouvoirs sociaux n'inventent pas, elles r�p�tent; elles n'�tonnent pas, elles choquent, ou agressent ; elles ne s�duisent pas, elles racolent ; elles n'�merveillent pas, elles sont objets de voyeurisme ; elles n'ouvrent pas notre imaginaire, elles le rabattent sur de vieilles lunes. L'id�ologique, dans un film, c'est sa mani�re d'enfiler les clich�s comme des perles ; l'artistique, dans un film, c'est sa mani�re de proposer des images in�dites qui ouvrent notre vision du monde.

Cette distinction entre une forme ouverte de l'imaginaire et une forme ferm�e, entre un imaginaire prot�iforme, labile, vivant, et un imaginaire fig�, gel�, mort (6) est donc la distinction pertinente que nous cherchions qui justifie que l'on puisse opposer un usage lib�rateur de l'imagination � son usage asservissant.

� quelle forme d'imagination se r�f�re-t-on dans nos discours politiques qui visent la lib�ration des individus ? La r�ponse peut para�tre �vidente : � l'imagination ouverte, bien s�r ! Mais comment en �tre aussi s�r alors que rien ne qualifie explicitement ce dont on parle, et que nous sommes immerg�s, comme tout le monde, dans l'usage asservissant de l'image ? La bonne solution serait de trouver un crit�re objectif qui permette de discriminer d'embl�e les deux types d'images.



Fin et moyen
Alors examinons de plus pr�s la production de cette forme ferm�e de l'imagination. La cl�ture vient du fait que l'imaginaire est utilis� comme moyen pour influencer les comportements de ceux � qui les images sont adress�es. Les images sont prises dans une intention rationnelle, celle qui accorde des moyens � une fin. Le choix, la forme, le contenu, le contexte des images, tout cela est d�termin� par une instance qui est ext�rieure � 'imaginaire et qui est un calcul rationnel. L'imagination est instrumentalis�e par la raison.

Mais si nous consid�rons l'imaginaire tel qu'en lui m�me, nous voyons qu'il est production spontan�e d'images qui sont la position m�me du d�sir de ou des individus. Pas de d�sir exprimable qui ne soit d'abord port� par une ou des images. Pas d'image, spontan�ment form�e, qui n'exprime un d�sir. La vie propre de l'imaginaire est de d�cliner de fa�on toujours renouvel�e les d�sirs humains en fonction de l'incessant flux de stimuli auxquels les hommes sont soumis. C'est donc d'abord en son imaginaire que se donnent les fins d'un individu (ou d'un groupe social), c'est-�-dire ce qui le motive � raisonner et � agir, ce en vue de quoi il s'active dans le monde. C'est donc bien la raison qui est instrumentalis�e par l'imagination.

Nous constatons, dans l'op�ration id�ologique, une inversion du processus naturel: la raison n'est plus subordonn�e � l'imaginaire, c'est l'imaginaire qui est subordonn� � la raison (sans perdre de vue que cette raison est � son tour subordonn�e � l'imaginaire propre du producteur d'images, par exemple une fantasmatique de la domination � mais cet imaginaire-l� est publiquement forclos). Cette inversion est-elle ill�gitime ? A priori non, parce que le propre de l'humain est sa capacit� de d�coller des processus naturels (7). Il convient cependant de le v�rifier pour le cas particulier des productions id�ologiques.

Pour celui qui subit constamment ces images �manant des pouvoirs sociaux, � peu pr�s chaque image vue concerne son d�sir (8) ; elle s'agr�ge alors spontan�ment au noyau imaginaire correspondant � ce d�sir, dont elle se donne comme une variation; elle va donc �tre trait�e, dans la logique de l'imaginaire, comme l'expression possible des fins propres de l'individu.

Ce qui institue donc la relation caract�ristique � l'image id�ologique, c'est la diff�rence de position entre l'�metteur de l'image et le r�cepteur. Pour l'�metteur, l'image est un moyen qu'il contr�le par sa raison ; pour le r�cepteur, l'image est position d'une fin par sa conscience imageante. Il ne peut pas y avoir d'embl�e pour le r�cepteur une r�ponse appropri�e qui soit au niveau de l'intention de l'�metteur : ils ne sont pas sur le m�me plan.

Pour que cela soit possible, il faut que le r�cepteur, faisant un effort de recul par rapport � son d�sir sollicit�, quitte le niveau de l'imaginaire pour acc�der � la conscience discursive, par laquelle il va penser l'intention rationnelle sous-jacente � la pr�sence de cette image. C'est possible ! Mais cette possibilit� est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l'int�r�t de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d'images) ; elle est aussi fonction de la disponibilit� de l'individu (car l'exercice de la raison demande un investissement �nerg�tique sup�rieur) ; lorsque les sollicitations des images sont trop nombreuses, il n'est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive. En ce sens, il y a d�sormais, stricto sensu, un probl�me �cologique de pollution par l'image.

On comprend �galement qu'il peut y avoir un usage non manipulatoire des images comme moyen : il suffit qu'�metteur et r�cepteur se placent d'embl�e au niveau de la conscience discursive. Il faut pour cela que les images soient situ�es dans un contexte discursif explicite qui donne leur raison d'�tre. En un mot, qu'elles soient r�fl�chies. Elles se donnent alors pour ce qu'elles sont : un moyen ad�quat pour un but identifiable. On peut par exemple imaginer certains aspects de la vie sociale en fonction d'un id�al clairement pos� au pr�alable. Depuis la R�publique de Platon jusqu'au municipalisme libertaire de Bookchin, c'est 'ailleurs une constante de la pens�e politique. Mais c'est aussi le mode propre d'utilisation de l'imagination dans les recherches scientifiques et techniques, ce qui est th�matis� par la notion de mod�lisation.

Reprenons notre probl�me initial. Y a-t-il un crit�re pour identifier les images asservissantes ? Ces images sont des moyens, mais ne le font pas savoir. Ce sont des images qui manifestent une intention d�lib�r�e, rationnelle, concernant le r�cepteur, sans la moindre �tacommunication permettant de situer cette intention (m�tacommunication qui ne pourrait consister qu'en signes du langage, dedans ou autour des images, et se r�f�rant � elles). Elles s'opposent aux images qui se donnent explicitement comme moyen d'un but identifi�. Elles s'opposent aussi aux images qui ne manifestent aucune intention rationnelle, parce qu'il n'y en a pas, celles-ci exprimant l'exercice de l'imaginaire propre de leur producteur. Lorsque l'effort imaginatif de celui-ci va vers les images qui peuvent le mieux (9) r�sonner dans l'imaginaire d'autrui, ces productions peuvent �tre consacr�es comme �uvres d'art.



Invocation paradoxale
Mais lorsque l'on parle de l'imagination dans une perspective de lib�ration, � quel type d'usage des images se r�f�re-t-on ? On pourrait penser, dans la mesure o� l'on est dans un contexte de r�flexion rationnelle, que l'imagination ici soit un moyen explicite de penser un id�al de libert�. On ferait de la mod�lisation de l'avenir. Pourtant dans l'usage actuel des mots imagination ou imaginaire, on reste dans l'ind�termin�. Il y a beaucoup d'appels � l'imagination, il y a tr�s peu d'images. La raison en est simple. Dans l'�tat actuel de la pens�e libertaire, cet id�al de libert� est trop peu construit pour permettre de d�terminer des images qui pourraient le pr�ciser (10). Si l'imagination appara�t formellement sollicit�e comme moyen de lib�ration, elle n'est pas utilis�e en tant que telle, elle est plut�t invoqu�e comme valeur. Et cette valeur que l'on appelle de ses v�ux, c'est la capacit� de cr�er des images que chacun, en puissance, poss�de. C'est donc � l'imaginaire ouvert, tel que nous l'avons d�fini plus haut, que l'on se r�f�re. Or appeler � l'exercice de cet imaginaire, c'est vouloir que soient pos�es des fins pour l'action, c'est rechercher des motifs d'agir.

Il nous para�t donc que dans le discours anar actuel le statut de l'imagination est parfaitement paradoxal : formellement, elle se donne comme moyen. Pratiquement, elle est recherche de fins. C'est comme si le moyen pr�c�dait la fin : cela est absurde et ne peut mener � rien. Car on prend ainsi l'imagination en contre-emploi. Ce qui est caract�ristique de l'imaginaire, c'est qu'il ne cr�e des images motivantes que spontan�ment, parce qu'elles sont la position m�me du d�sir, et que le d�sir est toujours premier en l'homme, qu'il ne se recherche pas, qu'il ne s'invoque pas, mais qu'il est ce � partir de quoi on recherche, on invoque.

L'imaginaire ne peut jamais �tre un moyen de changement, parce qu'il est toujours ce � partir de quoi on d�cide de se donner les moyens de changer les choses.

Cette difficult� est peut-�tre symptomatique d'un malaise li� � la condition militante. On pourrait tenir en effet le raisonnement suivant : Si tu as des d�sirs pour l'avenir de la soci�t�, alors tu as un imaginaire qui les sous-tend, cet imaginaire te permettra de d�finir un id�al, il te motivera pour chercher les moyens de le r�aliser. Si tu ressens un d�ficit de cet imaginaire, alors c'est qu'il y a quelque chose de probl�matique dans ton d�sir de changement.



Libert� et totalitarisme
Si l'on veut approfondir, clarifier son d�sir de changement, ce n'est pas en invoquant l'imagination que l'on avancera. C'est par notre vie elle-m�me, par nos exp�riences v�cues avec autrui (et ce d'autant plus que nous sommes plus actifs), que s'enrichit et se dynamise notre imaginaire. Ce sont dans les exp�riences de vie collective que peut se d�terminer un d�sir collectif de changement qui sera tout autant un imaginaire confus, mais partiellement commun, de nouvelle organisation sociale. �tant reconnu l'existence de ce d�sir collectif, si l'on veut aller plus loin, c'est � la raison qu'il faut avoir recours : c'est par d�lib�ration rationnelle que seront d�finis, � partir de cet imaginaire, un id�al comme but clair et partag� et les moyens pour l'atteindre. L'imagination peut tr�s bien intervenir, par exemple dans la description d'un aspect de l'id�al, ou d'un moyen pour y parvenir ; mais elle n'intervient pas alors en tant que telle, selon sa logique propre, elle est de part en part soumise � la raison.

Car jamais on ne peut agir directement sur l'imaginaire, ni m�me en faire l'objet d'un dessein quelconque. Pas m�me une soci�t� m�diatique qui inonde sans cesse d'un flot d'images la conscience des enfants, ne peut d�terminer ce que sera leur imaginaire. Elle peut tout au plus � c'est d�j� terrible � esp�rer induire un appauvrissement de leur imaginaire en restreignant leurs possibilit�s d'exp�riences vitales (en les maintenant par exemple dans un espace virtuel et en limitant leur espace r�el). Car l'imaginaire est le lieu m�me o� s'enracine la libert� humaine (11).

C'est pour cela que vouloir d�terminer les imaginaires sociaux par une politique de l'imaginaire (12) comme le pr�conise John Clark, serait-ce avec les meilleures intentions du monde, est la formule m�me du totalitarisme accompli. Heureusement, sauf � alt�rer la conscience, cet accomplissement est impossible. Mais l'entreprise pourrait faire des d�g�ts...

Tout ce que l'on peut faire est de proposer des bonnes images, plus g�n�ralement de belles �uvres, qui pourront faire r�sonner d'autres imaginaires, ce que chacun fera selon son timbre propre (les �uvres d'art jouent un r�le important dans l'enrichissement des imaginaires sociaux).

La tendance actuelle � invoquer l'imagination comme recelant des tr�sors cach�s pour d�crire un avenir alternatif nous semble bien dangereuse. Ce n'est pas � un moment o� l'imp�rialisme des images �manant du pouvoir prend une forme chaque jour plus totalitaire qu'il faut oublier que c'est la raison qui a toujours donn� ses meilleures armes aux id�es de l'anarchisme. � nous de ne pas verser dans l'air du temps, en usant inconsid�r�ment des notions d'imagination et 'imaginaire. Il ne s'agit pas pour autant d'opposer la vertueuse raison � la facile imagination. Nous avons essay� d'�clairer la situation anthropologique de l'imagination. Elle est fondamentale. C'est en particulier � partir d'elle que nous pouvons formuler un id�al de changement. Mais elle n'appartient pas alors � la cat�gorie des r�alit�s utilisables.

Il reste que s'est r�v�l� un probl�me : il y aurait comme un d�ficit d'id�es par rapport � un projet de changement.

Mais la vie continue. Chacun se trouve impliqu� dans un milieu social o� des probl�mes se posent, o� il faut trouver des solutions, agir. Alors agissons, le plus collectivement possible. C'est ainsi que les imaginaires bougent, et s'enrichissent. C'est ainsi qu'�closent des images communes propres � fonder et soutenir des projets communs de changement.



Pierre-Jean Dessertine

[Note d'A-Infos : Extrait d'Alternative Libertaire, un mensuel �dit� en Belgique par un collectif du m�me nom (ne pas confondre avec l'organisation et le mensuel
fran�ais). http://www.user.skynet.be/AL]


NOTES :

(1) Nous excluons d'embl�e, bien s�r, que la vie imaginante soit la lib�ration elle-m�me, car, en imaginant, le sujet ne sort pas de soi, alors que la libert� que nous appelons de nos v�ux doit avoir un sens social.

(2) Il s'agit de la premi�re proposition de La soci�t� du spectacle ; 1967. Le paragraphe suivant d�finit la notion de spectacle comme les images [qui] d�tach�es de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, o� l'unit� de cette vie ne peut plus �tre r�tablie. La r�alit� consid�r�e partiellement se d�ploie dans sa propre unit� g�n�rale en tant que pseudo-monde � part, objet de la seule contemplation.

(3) C.-A. de Tocqueville, De la d�mocratie en Am�rique (1840) 10/18, 1963, p.362.

(4) Jacques ELLUL, La parole humili�e ; Seuil - 1979 ; p.251.

(5) Sur ce point voir R�fractions n�4, p.98, dans Pour une contribution spinoziste � l'id�al libertaire, o� nous examinons la l�gitimit� du pouvoir social.

(6) Mais un imaginaire mort n'est plus un imaginaire proprement dit, il faudrait trouver un autre mot pour d�signer ce syst�me ferm� d'images redondantes qui caract�risent l'id�ologie. Roland Barthes, nagu�re, avait propos� la notion de mythe ; dans Mythologies ; Points Seuil.

(7) � notre sens, il y a une forme basique, naturelle, de la raison, qui est la capacit� � poser mentalement des buts et des moyens pour les r�aliser. Il est certain qu'une telle forme de rationalit� n'est pas absente du monde animal.

(8) On pourrait �tablir, mais cela demanderait d'autres d�veloppements, que l'image id�ologique va toujours avoir tendance � se rapporter au fond commun des d�sirs les plus primaires de l'humanit�, car c'est l� qu'elle sera la plus efficace. La densification de l'environnement imaginaire id�ologique favorise donc une r�gression des comportements humains, elle g�ne d'autant l'�panouissement de la libert�.

(9) C'est-�-dire de la mani�re la plus universelle, et en mettant en jeu les d�sirs les plus �lev�s n�s du d�veloppement de la culture humaine.

(10) Nous avons analys� les raisons de cette faiblesse de l'id�al libertaire, et propos� une voie possible pour y rem�dier, dans R�fractions n�4, Pour une contribution spinoziste � l'id�al libertaire.

(11) On pourrait montrer que si l'on ne l'admet pas, on est oblig� de renoncer � la libert� humaine. Notons simplement ici que c'est comme imaginaire que s'institue la conscience humaine, de m�me que c'est en son imaginaire que se fonde la singularit� d'un individu.

(12) R�fractions n�1, p.187, dans La civilisation et son autre : � la d�couverte d'une �cologie de l'imaginaire.



****** Agence de Presse A-Infos ******
Information d'int�r�t pour et au sujet des anarchistes

Pour s'abonner -> �crire � [email protected]
avec le message suivant: SUBSCRIBE A-INFOS-FR
Pour plus d'info -> http://www.ainfos.ca

Vous voulez reproduire ce message?
Pas de probl�me, veuillez s'implement inclure cette section.


1

Toute la vie des soci�t�s dans lesquelles r�gnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui �tait directement v�cu s'est �loign� dans une repr�sentation.

2

Les images qui se sont d�tach�es de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, o� l'unit� de cette vie ne peut plus �tre r�tablie. La r�alit� consid�r�e partiellement se d�ploie dans sa propre unit� g�n�rale en tant que pseudo-monde � part, objet de la seule contemplation. La sp�cialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image autonomis�, o� le mensonger s'est menti � lui m�me. Le spectacle en g�n�ral, comme inversion concr�te de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.

Guy DEBORD,
La Soci�t� du spectacle, 1967








Cet article provient de Anarkhia

L'URL pour cet article est : http://www.anarkhia.org/article.php?sid=347