
BEKAERT (Xavier) - Anarchisme et Non-Violence
Date : vendredi 25 novembre 2005 @ 21:43:52 :: Sujet : Non-violence
L'utilisation de la violence est-elle
bien n�cessaire pour faire aboutir la r�volution libertaire
?
La violence ne serait-elle pas plut�t contraire
� l'id�e m�me de r�volution ? Est-ce que la
non-violence n'apporterait pas justement une solution au probl�me
de la fin et des moyens ?
Pour moi, une r�volution r�ellement
libertaire ne peut aboutir par la violence et ceci pour les m�mes
raisons que celles invoqu�es par les anarchistes lorsqu'ils critiquent
l'utilisation de structures autoritaires pour faire aboutir la r�volution.
C'est le point de vue que j'expose dans la premi�re partie o�
je tente de r�futer les diff�rentes justifications de la
violence par les r�volutionnaires. Dans la deuxi�me partie,
j'essaie de r�pondre � deux des objections couramment faites
� l'�gard de la non-violence, que ce soit comme moyen de
r�sistance � l'oppression ou comme tactique r�volutionnaire.
Dans la troisi�me partie, je fais remarquer que le choix de la non-violence
ne se base pas uniquement sur des principes �thiques mais �galement
sur des consid�rations d'ordre tr�s pratique, telles que
les rapports de force en pr�sence et l'efficacit� de la non-violence
sur un plan purement pragmatique. Je termine cette partie en montrant que
la strat�gie non-violente se base aussi sur une analyse de la nature
r�elle du pouvoir, et donc des moyens n�cessaires pour, non
seulement le renverser, mais aussi l'abolir.
La fin et les moyens
Les diff�rentes l�gitimations
de la violence r�volutionnaire
Parmi les r�volutionnaires les
deux justifications les plus largement r�pandues de l'usage de la
violence comme moyen d'action sont les suivantes :
* La premi�re pourrait se r�sumer
en la fin justifie les moyens. Puisque la fin est juste, tous les moyens
sont bons pour la faire aboutir, m�me si ceux-ci paraissent en contradiction
avec le but poursuivi. Une guerre civile entre oppresseurs et opprim�s
est in�vitable car les oppresseurs ne cesseront jamais leur domination
s'il n'y sont pas contraints par la force. Pour faire triompher la r�volution,
il s'agit donc d'�craser les oppresseurs et de remplacer l'ancien
syst�me politique par celui d�cid� par les r�volutionnaires,
quitte au d�but � l'imposer par la force.
* La deuxi�me forme de l�gitimation
de l'usage de la violence est la l�gitime d�fense
envers la r�pression. Comme la r�pression contre-r�volutionnaire
ne manquera h�las jamais de se faire sentir, la violence para�t
in�vitable. Elle ne serait donc plus un choix d�lib�r�
de la part de ceux qui m�nent les luttes mais un simple moyen de
d�fense contre la r�action, qui porterait alors la responsabilit�
morale de cette violence puisque c'est elle qui en est l'origine.
Avec l'�chec et l'effondrement du communisme,
la premi�re justification de la violence r�volutionnaire
est presque totalement tomb�e en d�su�tude, heureusement.
Tant de massacre ont �t� commis au cours de ce si�cle
au nom d'un monde meilleur sans que ce dernier n'arrive, qu'il ne reste
plus grand monde pour soutenir qu'il suffira d'une bonne h�catombe
de m�chants oppresseurs que pour que l'�ge d'or descende sur
terre. Il est tout de m�me int�ressant de la r�futer
car cette id�e subsiste encore chez certains, et de plus ce n'est
pas inutile car cela am�ne � aborder le probl�me de
la fin et des moyens, base m�me de l'inad�quation de toute
l�gitimation de la violence r�volutionnaire.
Plus il y a
de violence, moins il y a de r�volution
Cette phrase est de Barth�l�my
de Ligt, un grand pacifiste libertaire hollandais, qui a toujours lutt�
contre toutes les formes de guerres, horizontales (= entre les nations)
ou verticales (= entre les classes). En effet, � pour qu'on puisse
la consid�rer comme ayant r�ussi, il faut qu'une r�volution
soit l'accomplissement de quelque chose de nouveau. Mais la violence et
les effets de la violence,la violence en retour, le soup�on et le
ressentiment de la part des victimes, et la cr�ation chez ceux qui
l'ont perp�tr�, d'une tendance � employer encore plus
de violence, - sont des choses h�las, trop famili�res, trop
d�sesp�r�ment non r�volutionnaires. Une r�volution
violente ne peut rien accomplir, si ce n'est les r�sultats in�vitables
de la violence, lesquels sont vieux comme le monde. � (Aldous
Huxley, La fin et les moyens, p.28).
Toute r�volution n'est que le produit des
moyens employ�s pour la faire aboutir. Les r�volutions recourant
� la violence engendreront donc toujours d'autres violences, de
la m�me mani�re que l'usage de l'�tat autoritaire pour
aboutir � la lib�ration de l'homme n'a jamais abouti qu'�
perp�tuer sa domination (1).
De dire que � l'emploi des moyens de guerre (...) rend injuste
la cause la plus juste, puisque ceux qui s'y laissent entra�ner ne
peuvent faire autrement que de descendre au m�me niveau de violence
brutale que ceux qu'ils combattent (2).
M�me s'ils gagnaient, en fait, ils seraient condamn�s fatalement
� garantir les fruits de leur victoire par un syst�me de
d�fense violente toujours plus perfectionn�, donc plus inhumain,
et de s'embourber au point de n'en pouvoir sortir, dans le chemin de la
destruction � (Barth�l�my
de Ligt, Pour vaincre sans violence, p.76).
Aucune forme de lib�ration ne pourra jamais
provenir de la violence, elle est de par sa nature m�me oppos�e
� la libert�. Elle d�truit ceux qui en sont les victimes
mais elle asservit aussi ceux qui en font usage car celui qui a fait usage
de la violence pour triompher ne pourra jamais s'en d�barrasser,
il devra toujours frapper plus fort ceux qu'il veut dominer.
La fin ne pourra jamais justifier les moyens car,
au contraire, ce sont les moyens qui indiquent et r�v�lent
toujours la fin (3). D�s lors,
comment une r�volution qui se voudrait libertaire pourrait-elle
user d'un moyen tel que la violence, qui est par essence m�me domination
?
La pr�tendue
l�gitime d�fense
On peut tenter d'examiner l'autre argument
utilis� dans la pratique r�volutionnaire pour justifier le
recours � la violence : la l�gitime d�fense. Ce n'est
pas du droit de chacun de se d�fendre lors d'une agression directe
de sa personne dont il est question ici (la quasi totalit� des non-violents
reconnaissent d'ailleurs la l�gitimit� de ce droit en cas
d'extr�me n�cessit�), mais de l'utilisation politique
de ce droit pour l�gitimer l'utilisation de la violence en pr�textant
une simple r�sistance � l'oppression de l'�tat.
La l�gitimation de la violence
par l'appareil d'�tat constitue un des fondements de celui-ci. Le
sociologue Max Weber d�finit m�me l'�tat comme �
une
communaut� humaine qui, dans les limites d'un territoire d�termin�,
(...) revendique avec succ�s pour son propre compte le monopole
de la violence physique l�gitime �. On pourrait d'ailleurs
ajouter que l'�tat revendique la l�gitimit� de toutes
les formes de violence, dont la violence physique, mais y compris les violences
morales telles que la privation de libert� ou les atteintes �
la vie priv�e.
En temps de paix, ce sont uniquement les membres
de sa police et de son arm�e qui sont les b�n�ficiaires
et les tenants de cette l�gitimation. En temps de guerre, cette
l�gitimation de la violence physique peut s'�tendre �
l'ensemble des citoyens. L'assassinat devient alors l�gal : il s'agit
de "d�fendre la Patrie". Pour l'�tat, il y a donc deux formes
de violence : une violence ill�gitime et ill�gale, celle
des citoyens (en temps de paix), et une violence l�gitime et l�gale,
la sienne, c'est-�-dire celle de ses repr�sentants. C'est
sur cette contradiction ignoble de l'�tat que se basent la plupart
des r�volutionnaires violents pour se l�gitimer. Leur violence
ne serait qu'une r�action, un moyen de l�gitime d�fense
vis-�-vis de celle de l'�tat. En se fondant sur la violence
l�gale de l'�tat (consid�r�e comme ill�gitime
cette fois), pour justifier leur propre violence (d�s lors devenue
l�gitime � leurs yeux), comment ne se sont-ils pas rendu
compte que par l� ils ne faisaient que fonder leur propre contradiction,
image invers�e de celle de leurs ennemis oppresseurs.
Les r�volutionnaires ne passent-ils pas
un peu vite de la "l�gitime d�fense" � la "l�gitime
violence" ? Toute violence reste toujours une violation de l'individu.
Toute violence est domination, oppression d'un homme par un autre.
Et puis, en supposant que l'on ait recours �
la violence uniquement comme moyen de d�fense � la r�pression,
�tant donn� que cette derni�re se fera immanquablement
sentir t�t ou tard, on est donc amen� � consid�rer
la violence comme in�vitable. Toute r�volution devrait donc
n�cessairement �tre fond�e, m�me partiellement,
sur la violence. La deuxi�me justification r�volutionnaire
de l'usage de la violence comme "moyen de d�fense" revient donc
� soutenir une th�se semblable � la premi�re
mais sous une forme att�nu�e, car le recours � la
violence n'y est plus un choix d�lib�r� mais une simple
riposte � celle de l'oppresseur, qui en porterait donc toute la
responsabilit� morale. C'est � mon avis se d�barrasser
un peu trop facilement de toute forme de responsabilit� et de plus,
cela �limine de fa�on fort exp�ditive la possibilit�
d'une r�volution non-violente (c'est � cette derni�re
que je m'attache dans la troisi�me partie).
R�ponses
� quelques critiques
Je r�ponds ici � deux des
critiques les plus couramment faites � l'�gard de la non-violence,
elles reposent principalement sur des malentendus quant � la signification
r�elle de la non-violence. Les autres critiques rencontr�es
fr�quemment, comme le manque de r�alisme ou l'inefficacit�
de la tactique non-violente, sont trait�es dans la troisi�me
partie.
1. Si l'on accepte ce qui a �t�
dit dans la premi�re partie toute possibilit� de r�volution
serait-elle condamn�e, puisque les r�volt�s seront
in�vitablement amen�s � renier dans la pratique l'id�al
pour lequel ils combattent en recourant � la violence ? Ne reste-t-il
donc qu'� se r�signer, � accepter passivement que
les oppresseurs massacrent les opprim�s apr�s chaque r�volte
? Voil� ce que nous proposent les partisans de la non-violence ?
Certainement pas. Il faut savoir que la non-violence
n'est ni la passivit�, ni la r�signation. La non-violence
est indissociable de la r�sistance. Elle poss�de une double
signification, chacune d'entre elle �tant indissociable de l'autre
: refus de la violence d'une part, m�thode pour agir contre la violence
d'autre part. La non-violence ne se limite pas � ne pas user de
la violence, elle consiste r�ellement � combattre la violence,
mais sans recourir � elle. Ce malentendu sur la signification r�elle
de la non-violence provient probablement du choix d'un terme n�gateur
pour le d�signer qui fait oublier que le concept de non-violence
ne se d�finit pas exclusivement de mani�re n�gative
(sans violence). Cette remarque vaut �galement pour le mot anarchie
(an-arkhia = sans arkh�, sans commandement), d�fini par une
n�gation, qui fait oublier que le projet anarchiste ne se limite
pas � la suppression de l'�tat (et de toute structure autoritaire)
mais s'accompagne de son remplacement par une soci�t� organis�e
sans autorit�, sans domination (4).
Sans cette double signification, l'anarchisme serait st�rile, voire
malsain, car purement nihiliste et destructeur, alors que l'anarchisme
consiste avant tout en la construction d'alternatives (libertaires) �
la soci�t� autoritaire.
Pour en revenir � la non-violence et bien
pr�ciser qu'elle n'est certainement pas passive mais est au contraire
un combat, il est bon de souligner que la d�sob�issance civile,
la non-collaboration, la gr�ve, y sont en fait des agressions. Le
point d'appui de la non-violence est la conscience morale de l'agresseur
ou du moins du public qui l'environne. La non-violence exerce des s�vices
mais ils sont d'ordre moral, la non-violence est une arme, mais la seule
arme humaniste qui soit, parce qu'elle rend plus humains � la fois
ceux qui la manient et ceux qui en subissent le choc.
2. Avec leurs grands principes moraux, les non-violents
osent condamner ceux qui ont pris les armes pour se d�fendre de
l'oppression, ils ignorent compl�tement qu'il n'y a parfois pas
d'autre choix que la violence et ils ne savent pas reconna�tre la
diff�rence de nature qu'il y a entre la violence de celui qui opprime
et celle de celui qui veut se lib�rer de l'oppression.
Pas du tout, �tre partisan de la non-violence
ne revient pas � condamner ceux qui n'ont trouv� que les
armes pour tenter de se lib�rer. Il n'est pas question de mettre
dos � dos oppresseurs et opprim�s, ni d'�riger la
non-violence en absolu. La non-violence n'est pas une forme de puritanisme
moral qui jetterait l'anath�me sur toute personne usant de la violence,
dans quelque circonstance que ce soit. Par exemple, pour Gandhi, alors
que toute violence �tait � mauvaise et devait �tre
condamn�e dans l'abstrait �, il �tait important
de distinguer ses formes vari�es et le contexte de ses apparitions.
La violence d�fensive �tait moralement sup�rieure
� celle offensive, la violence spontan�e �tait sup�rieure
� la violence pr�m�dit�e, la violence de groupes
longtemps ignor�s manquant de la capacit� d'action concert�e
�tait plus "compr�hensible" que celle de ceux disposant de
l'opportunit� de participer � la vie politique et de d�velopper
une force organisationnelle ; la non-violence �tait infiniment sup�rieure
� la violence, mais cette derni�re �tait infiniment
sup�rieure � la l�chet�. Il disait aussi que
la violence avait au moins certains effets dissuasifs et �tait capable
de r�duire la fr�quence de la violence, alors que les l�ches
nourrissaient seulement l'app�tit des brutes.
La non-violence plaide en faveur d'alternatives
au recours � la violence, il existe d'autres moyens de r�sistance
que la violence, et ceux-ci sont m�me souvent tr�s efficaces.
Dans la troisi�me partie, je pr�sente quelques arguments
en faveur de cette efficacit� sur un plan purement pragmatique.
� ce propos, il est bon de remarquer que si la non-violence a prouv�
son efficacit� comme moyen de r�sistance � la r�pression,
m�me sous des r�gimes dictatoriaux, le cas de l'extermination
oblige � une r�flexion sur les limites de l'action non-violente.
En effet, � r�primer une population ce n'est pas vouloir
l'an�antir. La r�pression a g�n�ralement pour
but de rendre plus facile l'exploitation d'un groupe ou d'une soci�t�,
au pire sa mise en esclavage, jamais son extermination. Si l'action non-violente
peut, face � la r�pression, disposer d'une marge de man�uvre,
c'est parce que celui qui r�prime conserve l'intention d'utiliser
celui qui est r�prim�. L'extermination est un processus d'une
toute autre nature, r�pondant � des consid�rations
id�ologiques et non �conomiques : on ne peut exploiter ce
qu'on d�truit � (C. Mellon
et J. Semelin, La non-violence, p.94).
Cette remarque montre bien qu'il ne s'agit pas de consid�rer la
non-violence comme un absolu mais comme une alternative � la violence
et tout ce qui en d�coule.
La r�volution
non-violente.
La non-violence comme r�sistance
Tout d'abord, pour r�pliquer �
ceux qui accusent les partisans de la non-violence de manquer de r�alisme
et de n'�tre que de tendres id�alistes perdus dans de grands
principes �thiques, il me semble que lorsque l'on consid�re
le gigantisme des forces r�pressives et des divers moyens de contr�le
dont disposent actuellement les �tats ainsi que les autres structures
autoritaires, c'est plut�t le choix de la violence et de la lutte
arm�e qui para�t manquer de r�alisme en ignorant compl�tement
le rapport de force entre oppresseurs et opprim�s.
Quelles sont les limites de l'action non-violente
? Beaucoup ne croient possible une r�sistance sans armes que si
l'adversaire fait preuve d'une certaine retenue, comme dans un r�gime
d�mocratique qui (en principe) r�gule sa propre violence.
Pourtant, divers cas de r�sistance sans armes, tant dans l'Europe
nazie puis communiste que dans plusieurs dictatures militaires du Tiers
Monde, montrent que ce type de lutte peut se d�velopper et remporter
quelques succ�s, m�me contre des r�gimes tr�s
r�pressifs. Examinons la raison principale de ces r�ussites.
La force psychologique
de la non-violence
La non-violence peut �tre un moyen
tr�s efficace de r�sistance � la r�pression,
m�me dans des r�gimes dictatoriaux, car elle arrive, plus
facilement qu'en cas de r�sistance violente, � cr�er
la division chez l'ennemi et � obtenir le soutien de l'opinion publique.
Cette grande force r�side dans le fait que � l'engagement
de ne pas recourir � la violence cr�e un climat psychologique
tr�s particulier, puisque les agents charg�s de mettre en
�uvre la r�pression ne craignent pas pour leur vie, alors que la
lutte arm�e provoque au contraire chez eux, en raison du danger
qu'ils courent, un renforcement de la "solidarit� de corps". Une
lutte sans arme favorise donc dans le camp adverse, des contradictions
internes qui, dans d'autres circonstances, resteraient potentielles. L'action
non-violente utilise � son profit les contradictions qu'elle per�oit
chez l'ennemi, que ce soit au niveau de ses dirigeants ou de ses ex�cutants
� (C. Mellon et J. Semelin, La non-violence,
p.65). La non-violence d�concerte et
discr�dite l'oppresseur aux yeux de tous. Par contre l'utilisation
de la violence se r�v�le souvent contre-productive pour cette
fin, l'�tat poss�dant � la fois l'avantage mat�riel
de pouvoir user de la violence contre une telle tactique et l'avantage
psychologique de pouvoir contester sa l�gitimit�. Comme l'a
dit D.A. Wells, � Le groupe qui poss�de le pouvoir politique
aura toujours le dessus sur les r�volutionnaires lorsque arrive
le moment de la justification de la violence �.
Mais mis � part sa grande force psychologique,
l'argument principal en faveur de l'efficacit� de la non-violence
comme moyen de r�sistance, voire de r�volution, est bas�
sur l'analyse de la servitude volontaire des peuples et de la nature r�elle
du pouvoir.
La servitude volontaire
Vous avez cru jusqu'� ce jour
qu'il y avait des tyrans ? Et bien ! vous vous �tes tromp�s,
il n'y a que des esclaves : l� o� nul n'ob�it, personne
ne commande. Cette phrase d'Anselme Bellegarrique,
un peu dure envers les opprim�s, r�sume assez bien le probl�me
de la servitude volontaire. Tout pouvoir, m�me quand il s'impose
d'abord par la violence des armes, ne peut dominer et exploiter durablement
une soci�t� quelconque sans la collaboration � active ou
r�sign�e � de la majeure partie de ses membres, et donc,
par leur docilit�, les peuples opprim�s contribuent directement
� leur oppression. Vladimir Boukovski, lorsqu'il tira les le�ons
de la r�sistance au totalitarisme sovi�tique, eut des mots
assez semblables � Bellegarrique : � Nous avons compris
une grande v�rit�, � savoir que ce n'est pas le fusil,
ce ne sont pas les chars, ce n'est pas la bombe atomique qui engendrent
le pouvoir et le pouvoir ne repose pas sur eux. Le pouvoir na�t de
la docilit� de l'homme, du fait qu'il accepte d'ob�ir
� (Et le vent reprend ses tours,
p.35). Mais alors, si ce n'est pas r�ellement la violence qui est
� la base du pouvoir, il doit �tre possible de le renverser
sans user de la violence. L'organisation syst�matique, �
l'�chelle d'une soci�t� enti�re, de multiples
pratiques de non-coop�ration, de d�sob�issance civile,
de sabotage, de gr�ve, devrait pouvoir mettre en �chec le
contr�le de toute soci�t�, sous quelque forme de domination
que ce soit (5). Cette hypoth�se
est tellement r�aliste que des strat�ges militaires ont m�me
analys� cette question, afin d'�laborer, pour les nations
qui souhaiteraient r�duire leur armement mais qui r�pugnent
� le faire de peur de se trouver � la merci du premier agresseur
venu (6), un syst�me de d�fense
fond� sur l'organisation planifi�e de la r�sistance
non-violente de toute la population (7).
La n�cessit� de la constitution
d'un mouvement de masse organis� (ce qui n'est pas contradictoire
avec sa spontan�it�) pour aboutir � une r�volution
violente pourrait sembler �tre un point faible de cette tactique
�tant donn� la difficult� de le r�aliser, seulement
constituer un mouvement de masse est n�cessaire aussi lorsque l'on
fait le choix de la lutte arm�e (� moins de retenir des actes
individuels tels que la propagande par le fait en vue de faire prendre
conscience aux masses de la n�cessit� de la r�volution
sociale, on a pu voir l'efficacit� de cette tactique qui a eu pour
principal r�sultat d'assimiler dans l'esprit populaire anarchisme
et terrorisme. Il reste aussi la tactique du coup de force par un mouvement
minoritaire, qui devrait alors imposer une dictature provisoire, et puis...
mais vous connaissez la suite) ?
La non-violence
pour la r�volution
Il semble donc que choisir la non-violence
pour construire la r�volution n'est pas compl�tement irr�aliste
et ne se base pas uniquement sur des principes �thiques. Ce choix
n'ignore ni les rapports de force en pr�sence, ni la nature du pouvoir,
ni les moyens n�cessaires pour le renverser. La d�mocratisation
d'un grand nombre de pays � travers la r�sistance civile,
comme par exemple en Europe de l'Est, aux Philippines et en Afrique de
Sud, d�montre bien qu'une r�sistance non-violente pouvait
amener des r�volutions politiques nationales. Enfin, pour en revenir
aux consid�rations de la premi�re partie car c'est important,
la strat�gie non-violente n'ignore pas non plus la probl�matique
fondamentale de la fin et des moyens. Il est vain, je le r�p�te,
d'esp�rer le succ�s d'une r�volution libertaire en
usant du moyen autoritaire par excellence qu'est la violence, parce que
(en oubliant m�me les atrocit�s commises pour faire aboutir
la r�volution), pour se maintenir, une r�volution violente
a immanquablement besoin d'encore d'autres violences, et d'une domination
toujours accrue de ceux qui pourraient la mettre en p�ril. Comment
dans un tel contexte mettre en place la lib�ration des esprits n�cessaire
� une r�elle r�volution libertaire, qui serait non
seulement politique et �conomique, mais aussi culturelle et sociale,
dans laquelle toute forme de domination dans les rapports humains serait
abolie?
Pour sortir de ce probl�me apparemment
insoluble, on peut se demander si tant que la violence semble indispensable
� la r�volution sociale, cela n'indique justement pas que
les mentalit�s ne sont pas encore suffisamment pr�par�es
� la r�volution libertaire int�grale. Cette derni�re
remarque ne doit certainement pas inviter � la passivit�
et � postposer sans fin la r�volution car, au contraire,
nous devons la faire d�s maintenant, ici, dans le quotidien, partout,
en la vivant par les id�es et par les actes.
Pour terminer...
La non-violence me semble une m�thode
ad�quate pour arriver � la r�volution �galement
car, tout d'abord, de par sa nature m�me, elle est une lib�ration
puisqu'elle permet de se lib�rer du cercle de la violence et de
la violence en retour, et enfin la non-violence est d�j�
une r�volution en soi puisqu'elle tranche de mani�re d�lib�r�e
et radicale avec la soci�t� dans laquelle nous vivons, dont
la violence constitue un des fondements.
Un militant a un jour d�clar� que
si on essaie de faire la r�volution � long terme plut�t
qu'� coup de force, c'est que l'on respecte les hommes. Il se demandait
donc s'il n'y avait pas moyen de faire une r�volution qui respecte
les hommes. Je voulais terminer sur cette interrogation qui m'a d�cid�
� oser pr�senter ces quelques r�flexions. Mon but
principal �tait de d�fendre l'id�e qu'il est impossible
qu'une r�volution libertaire puisse accoucher de la violence. J'ai
�galement essay� de montrer qu'une r�volution non-violente
�tait pleinement concevable, et donc, qu'il devrait �tre possible
de r�concilier la fin avec les moyens.
Cela ne risque pas d'�tre facile, mais qui
peut bien croire que la r�volution anarchiste soit quelque chose
de facile � r�aliser ?
Xavier Bekaert
(1)
Il est clair que ce n'est pas tellement parce que ses buts �taient
compl�tement mauvais que la r�volution russe de 1917 a engendr�
le totalitarisme, mais parce que ses acteurs �taient d�pourvus
d'�thique politique, consid�rant qu'une fin bonne justifiait
les moyens les plus violents et r�pressifs. Ce qui a amen�
le Tch�que Jacques Rupnik a �crire que "la fin du communisme,
c'est aussi la fin du mythe (...) de l'accouchement dans la violence d'une
soci�t� nouvelle, de l'id�e que pour progresser il
faut d�truire son adversaire".
(2)"La guerre r�volutionnaire est le tombeau de la r�volution"
selon Simone Weil. Par le m�canisme fatal de la lutte violente moderne,
elle doit ou succomber sous les coups de la contre-r�volution, ou
se transformer elle-m�me en contre-r�volution car la guerre
moderne exige, vu l'�normit� des moyens destructeurs mis
en �uvre, une telle �tatisation et militarisation de la r�volution
d�fendue qu'elle en serait atteinte elle-m�me dans son c�ur.
Comme exemple, pendant la guerre d'Espagne, si la CNT a effectivement soutenu,
avec le POUM, le choix de continuer la r�volution sociale et �tait
contre la militarisation des milices ; malgr� tout, d�s le
mois de septembre 1936, sous pr�texte "d'unit� antifasciste",
la CNT avait d�cid� de participer au Conseil de la G�n�ralit�
qui n'�tait autre chose que le gouvernement catalan reconstitu�.
Ensuite, la CNT alla plus loin et participa au gouvernement central de
Madrid : quatre anarcho-syndicalistes se retrouv�rent au conseil
des ministres ! Des repr�sentants de la CNT ont alors d� accepter
des postes de chefs de corps d'arm�e, de chefs de la police, de
directeurs de prison...
(3)
Selon Barth�l�my de Ligt, "la maxime que le but sanctifie
les moyens ne peut �tre approuv�e que dans ce seul sens :
un but sacr� exige des moyens sacr�s. Le socialisme co�ncidant
compl�tement avec l'humanit� (le sens de l'humain dans l'homme),
ses moyens ne peuvent jamais entrer en contradiction avec elle, ni blesser
cette humanit�. C'est pourquoi la r�volution doit apporter
au genre humain la morale la plus sup�rieure, celle de la solidarit�.
Un v�ritable r�volutionnaire ne peut jamais �tre ennemi
envers ses ennemis ni criminel envers des criminels, et d'autant moins
parce que les criminels sont en premier lieu des victimes de la soci�t�.
La r�volution exige non seulement le renoncement de toute violence
vis-�-vis des peuples et des classes, mais aussi vis-�-vis
des individus." (Pour vaincre sans violence,
p.127).
(4)
Certains anarchistes s'y sont d'ailleurs eux-m�mes tromp�s
et en sont arriv�s � nier toute forme d'organisation. Vers
la fin du si�cle dernier, Malatesta d�fendait l'organisation
et la "soci�t�" contre les anti-organisateurs (� ne
pas confondre avec les individualistes). Le ph�nom�ne provenait
du fait que le mouvement anarchiste avait commenc� comme r�action
contre l'esprit d'autorit� dominant ; "il �tait naturel,
par cons�quent, que nombre d'anarchistes soient hypnotis�s
par cette lutte contre l'autorit� et que, croyant, � cause
de l'influence de l'�ducation autoritaire qu'ils avaient re�ue,
que l'autorit� est l'�me m�me de l'organisation sociale,
pour combattre celle-l�, il fallait combattre et nier celle-ci".
Ce qui est absurde puisque "Anarchie signifie soci�t� organis�e
sans autorit�, entendant par autorit� la facult� d'imposer
la volont� propre (...) Selon nous, l'autorit� non seulement
n'est pas n�cessaire � l'organisation sociale, mais, au lieu
de lui en �tre b�n�fique, elle vit d'elle comme un
parasite (...) Nous le croyons ainsi et c'est pour cela que nous sommes
anarchistes, car si nous croyions qu'il ne peut pas y avoir d'organisation
sans autorit�, nous serions autoritaires, car nous pr�f�rerions
l'autorit� qui obstrue et assombrit la vie � la d�sorganisation
qui la rend impossible" (Luigi Fabbri, Malatesta, pp 313-314).
(5)
�tienne de la Bo�tie (1530-1563), qui fut le premier �
d�noncer la servitude volontaire des peuples et � en tirer
l'id�e qu'il �tait possible de r�sister � la
mis�re et � l'oppression autrement que par la violence et
le meurtre, allait m�me plus loin et d�fendait l'id�e
qu'il suffirait de cesser de soutenir le pouvoir pour qu'il s'effondre
: "De tant d'indignit�s, que les b�tes m�mes ne les
souffriraient point, vous pouvez vous en d�livrer si vous essayez,
non pas de vous en d�livrer, mais seulement de le vouloir faire.
Soyez r�solus de ne servir plus et vous voil� libres, je
ne veux pas que vous le poussiez, ou �branliez : mais seulement
ne le soutenez plus , et vous le verrez comme un grand colosse, �
qui on a d�rob� la base, de son poids, de soi-m�me,
fondre en bas et se rompre." (Discours
de la servitude volontaire,
p. 139).
(6)
Et aussi pour des raisons bassement �conomiques puisque, selon le
rapport 1998 du Programme des Nations Unies pour le D�veloppement
(PNUD), les d�penses �conomiques mondiales repr�sentent
780 milliards de dollars par an alors que seulement 13 milliards de dollars
sont d�pens�s par an dans le monde pour satisfaire les besoins
alimentaires et sanitaires de base et 6 milliards pour fournir une �ducation
� tous.
(7)
Sur l'efficacit� de la r�sistance non-violente, Basil Liddell
cite le t�moignage �tonnant de g�n�raux allemands
apr�s la seconde guerre mondiale : "Les formes violentes de r�sistance
n'avaient pas �t� tr�s efficaces ni g�nantes
pour eux, sauf dans des territoires vastes ou des zones montagneuses. (...)
Leur t�moignage montrait aussi l'efficacit� de la r�sistance
non-violente (...) Plus claire encore �tait leur incapacit�
� leur tenir t�te. Ils �taient experts en violence
et avaient �t� form�s � s'occuper d'adversaires
qui employaient cette m�thode. (...) C'�tait un soulagement
pour eux lorsque la r�sistance devenait violente et lorsque les
formes non-violentes �taient m�l�es � l'action
de gu�rilla, rendant ainsi plus facile la combinaison d'actions
draconiennes de r�pression contre les deux en m�me temps"
(Civilian resistance as a national defence
: Non violent resistance against agression,
ouvrage collectif �dit� par A. Adam, p.205).
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