
Misrata. Mes copains, ma maison sous les bombes.
Date : vendredi 06 mai 2011 @ 13:31:45 :: Sujet : Guerre
Les kadafistes sont hors de Misratah et désormais s’abat toutes les
nuits, de dix heures du soir á huit heures du matin, une pluie de
roquettes et d’obus sur les quartiers résidentiels de la ville. Les
combats se déroulent maintenant sur un terrain plus dégagé, à priori
moins favorable aux insurgés, mais ces derniers progressent petit á
petit en bons professionnels.
Témoignage :
« On est jeudi et demain tous les magasins seront fermés. Du coup,
tout est bondé de monde, la troisième couronne de la ville (boulevard
périphérique) est paralysée par les check points qui vérifient toutes
les bagnoles. Il y a plein de magasins ouverts, dans tous les quartiers,
bouffe, vêtements, supermarchés parfois, tout ce que tu veux. Je suis
avec un pote qui a endormi une ambulance genre superclasse á l’hostipal
principal, et même en poussant á fond sur les sirènes, on galère á mort
dans les bouchons.
Après ne t-y trompes pas ; ne crois pas
que les bombardements ont cessé. Ça tombe encore pas mal sur la ville,
même en pleine journée, mais voilà demain c’est vendredi et on restera à
la maison ; alors plutôt que de se faire aplatir demain á la maison,
allons crever en faisant les courses. Bientôt, si Dieu le veut ,nous
ferons taire ces putains de BM14 et plus tard peut -être on s’occupera
aussi des Katiouchas, à moins que l’OTAN ne le fasse á notre place. Si
il ne le fait pas, nous le ferons, c’est facile à faire, nous l’avons
déjà fait.
On était pas loin de les faire taire, ce matin, les BM14 avec les
copains de la Katiba noire -rebâtissée Katiba Albouz depuis la mort il y
a quelques jours de son très charismatique leader Mohamed Albouz. On
entendait le typique “ssssshhhhhhrrrrrrrreeeeeeoua” que font les
roquettes en sortant des tubes. Ça nous fait bien chier cette petite
musique, mais c’est fini les assauts la fleur au fusil, comme des Kékés,
á la “de toute façon Allah est avec nous”. Les gars sont au travail
depuis 7 heures et là y a des types qui rampent dans l’herbe avec des
flingues et des VHF (radio de faible portée) et qui s’approchent tout en
douceur des positions ennemies. Nous, á l’arrière, on joue aux cons, on
prend nos caisses á la Mad Max, blindées avec des canons de 23mm
(antiaérien à balles explosives) et on part toutes les 5 minutes vider
quelques chargeurs.
L’ennemi croit qu’on se contente de cette merdouille, il réplique au
sans recul (petit canon de faible portée) et au mortier, et même sans
observateur, à cette distance, il met immanquablement dans le tas, ou
alors c’est un coup de bol, mais on ne décarrera pas pour autant, ici il
n’ y a que des vrais mecs.
Après y a un vieux paysan, qui ressemble á rien, et qui s’amène des
lignes ennemies avec un pick-up Peugeot plein de fourrage pour ces
moutons. Les potes sont un peu sur le cul, ils font moins les fiers. Le
vieux gars nous dit vite fait où sont ces fils de pute qu’on leur fasse
la peau.
Les gars sont sur place, ils se sont bien approchés ; chez nous,
trois équipes partent reconnaitre les alentours. De retour ça discute
ferme. On va y aller en douceur, et leur envoyer quelques bombes voir ce
qu’ils en disent. Peut-être que cela les fera fuir ?
De l’arrière, une caisse avec deux mortiers de 60 et tout ce qui faut
a vite rappliqué. On les met en place, on règle les charges sur les
bombes avec des tables de tir trouvées sur internet. Aujourd’hui on
commence avec 2 charges par bombe. Un mec qui a un GPS avec compas
oriente les mortiers. On consulte les cartes sur autocad pour
l’inclinaison (dans d’autres groupes on utilise google maps), et on
commence à balancer gentiment au compte goute. A côté dans une caisse
piquée aux kadafistes et dûment repeinte en noir (couleur de la Katiba)
d’autres gars écoutent, sur une cibie, le rapport des observateurs. On
refait les réglages et on remet ça. Quand on sera dessus, on bombardera
pour de vrai et ils vont comprendre leur douleur.
Mais on ne restera pas, parce que le petit frère de Mohamed qui a
repris avec 3 autres gars le commandement du frangin, fait dégager tout
le monde. Il n’y a pas besoin d’être vingt pour servir un mortier et on
fait vraiment une cible trop voyante. On va un peu plus loin préparer du
thé et continuer à blaguer et à raconter des histoires á l’abris des
obus et des bombes de mortiers.
Le soir venu, on va sur le toit avec un autre copain, et on écoute un
énorme canon au loin qui balance la purée. Apparement la batterie tire
quelque part au sud, ça nous passe au-dessus de la tête et ça va
s’écraser plus au Nord en faisant d’énormes éclairs blancs. A chaque
coup les vitres s’ébranlent et font un bruit terrible. A chaque fois
qu’ils utilisent ce canon, c’est le même ménage, les familles déboulent
des quartiers visés et viennent se planquer au sous-sol du media center.
Avec tous les cris des gamins, impossible de dormir. En fait les femmes
vivent ça 24H sur 24, mais nous une nuit, on en a déjà soupé. Alors
avec Ibrahim qui est maintenant au lycée, on reste un peu au frais, et
on en profite pour faire des maths. Tu comptes les écarts entre les sons
et la lumière, t’as la vitesse du son, voilà c’est pas compliqué, un
rapide calcul et le résultat apparait: les obus sont tirés de plus de
5km en face et tombent à plus de 3 km en arrière. Il en tombe un toutes
les minutes et dix secondes approximativement, et ça va continuer comme
ça jusqu’á bien 7 ou 8 heures du matin, pour peut-être reprendre vers
les 10-11 heures.
Là on a du mal à se réveiller , mais c’est pas grave tout le monde
attend le feu vert de l’OTAN pour continuer. On progressait partout,
mais si l’OTAN te dit: « va pas plus loin, je bombarde » ; tu bouges
pas ! Y a un type á l’hosto qui en parlerait mieux que moi. Sur le front
on s’ennuie ferme. Les groupes de combat sont innombrables. Ceux qui
combattent depuis le début lâchent pas l’affaire tandis que des nouveaux
venus entrent dans la danse. Rien qu’á Al Giran , ils combattent de
concert les Katibas : Anhabaka (nom de lieux), Shahid (martyr), Swerli 1
et 2 (en hommage á Ramadan Swerli héros de Misratah), Zamoura (famille
de combattants), Aljourf et Magaspa. La moitié des groupes de combat de
la ville sont présent sur ce théâtre d’opération et ils ont les nerfs,
parce que tout á l’heure, un tank a tiré et a tué trois ados qui
gardaient des moutons. Beaucoup les connaissaient personnellement, tous
se sont passés le mot.
Cette attente sera funeste aux gars parce que l’OTAN n’a pas vraiment
bougé, mais l’ennemi a repris l’offensive. Sauf dans la katiba Albouz
où tout arrêt des hostilités est irrecevable. L’OTAN fera quand même
taire le canon et pas mal de katiouchas sauf ceux qui arrosent le port
et qui tueront encore des réfugiés africains et quelques civils libyens.
Les combats ont repris, et á Buroweia, près de Al Giran un vieux
exhibe fièrement un Dragonov (fusil de tireur d’élite russe) pris á
l’ennemi la nuit précédente dans une opération spéciale. Ils sont partis
en petit groupe vers 3 heures du mat, sans faire de bruit. Ils ont tué
deux ennemis, ont fait un prisonnier, un nigérien surpris dans son
sommeil, et ont mis la main sur pas mal de matos, 2 caisses, 5 FN (fusil
d’assaut de fabrication belge), 2 Dragonov et pleins de munitions pour
les alimenter. Quand je raconte ça à mon pote de la katiba Albouz, il
est jaloux, « moi aussi j’aimerais bien avoir un fusil comme ça. Il faut
que je m’en trouve un. »
Le vieux il n’en a pas l’air mais c’est un vrai dur. Lui n’a pas peur de la vengeance des kadafistes .
« Prends ma photo, montre là á tout le monde. Je m’appelle Omar al Wakchi et personne ne me tuera. »
https://setrouver.wordpress.com/2011/05/05/misrata-mes-copains-ma-maison-sous-les-bombes/
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