
Contre le travail et ses ap�tres
Date : mercredi 30 septembre 2009 @ 17:46:07 :: Sujet : Travail
Les bus, les métros, les périphériques, les
trains de banlieue sont pleins à craquer de salariés pris au piège de
la normalité. L’entassement, prix d’un calme fragile, prix de l’ordre.
Le sommeil qui ne vient pas, le sommeil interrompu à l’aube, prix du
calme.
Il ne faut pas chercher bien loin pour constater
les signes d’un consensus apparent ; au cours d’une manifestation, un
gréviste réagit à un slogan « A bas le travail » tagué sur les murs :
« Ce n’est pas bien, il ne faut pas dire ça ! » Pourquoi ce n’est pas
bien ? « Parce que c’est extrémiste ; il en faut du travail, il faut
travailler ! » Et pourquoi faudrait-il travailler ? « Il faut
travailler…mais parce qu’il FAUT TRAVAILLER ! » Brillante démonstration.
Fallait-il
en déduire une déclaration d’amour pour le travail, ou alors
s’agissait-il d’obtenir le précieux salaire mensuel, celui qui vous
donne droit au précieux logement (et encore), à la précieuse bouffe, au
précieux compte en banque, au précieux titre de transport pour aller au
travail, au précieux titre de séjour, aux précieux habits ?
C’est ce foutu cercle sans début ni fin qui
revient le plus souvent. D’où viennent l’argent et la nécessité de s’en
procurer pour survivre, d’où viennent le travail salarié et le rapport
salariat/patronat, d’où vient le rapport marchand ? Mais plus encore,
vous répondra-t-on, qui a encore le temps de se poser ces foutues
questions ?
« Il faut travailler parce qu’il FAUT
TRAVAILLER ». Certes, certes…Le genre de domaine social que le sacré a
imprégné profondément de son odeur fétide de malheur, de mystère, le
préservant de toute remise en cause.
Une évidence si partagée qu’on oublie de s’étonner que des
ouvriers puissent s’engager dans des grèves sauvages et dures,
manifester et bloquer des routes, saccager des préfectures… pour le
droit au travail, pour le maintien de telle ou telle industrie, pour
l’emploi. Nous sommes à l’heure de l’apogée du culte du travail, à
l’heure où les patrons ne sont plus tant haïs pour ce qu’ils sont (ceux
qui nous font trimer comme du bétail) mais parce qu’ils ne nous offrent
plus de travail, parce qu’ils ferment les usines. Bien sûr, il y a
toujours ce sentiment diffus de haine de classe : les patrons sont des
menteurs, des salauds qui nous traitent et nous virent comme de la
merde, qui nous jettent comme des moins-que-rien quand ça leur plait,
nous licencient et partent avec la caisse sous le bras. Mais le
« patron-voyou » disparu, on se presse d’en chercher un autre, plus
honnête, un patron réglo’, un brave homme qui respectera notre
« dignité de salariés ».
Cela fait toujours bizarre d’entendre des
travailleurs dire à un ministre sur un plateau télé, après avoir été
virés : « mais nous on est d’accord avec vous au fond, on veut que ça
marche, on veut travailler. »
D’autant plus lorsqu’en parallèle se lit en majuscule sur la
tronche des gens cette tristesse sans fond quand ils vont bosser, ou
quand ils rentrent du boulot. Là on se dit : « Mais bordel c’est
évident que personne n’aime son taff, que personne n’aime LE taff,
puisque quel que soit le type de travail qui les tient enchaînés, ils
tirent tous les mêmes gueules de macchabées ».
Alors pourquoi le dégoût se lit-il seulement
dans l’intime, dans les regards fuyants ? Pourquoi la question du
travail mène si souvent à une impasse lorsqu’elle est posée
publiquement ?
Malgré toute cette vaste morgue qui tourne en rond, malgré le fait
que la dépression touche une personne sur deux, que les psychotropes
sont avalés à la louche, on retrouve partout cette conne réplique du
manifestant-type : « il faut travailler parce qu’il faut travailler ».
La palme revenant à une auditrice (prise au hasard) réagissant à
l’antenne à un sujet médiatique (l’indemnisation des chômeurs) : « Bien
sûr que je pense qu’il faut sanctionner les chômeurs ; pourquoi
auraient-ils plus de droits que les autres ? Puisque moi je me lève
tous les matins pour aller au travail, pour ne pas me faire renvoyer,
pourquoi est-ce qu’on ne punirait pas les chômeurs qui ne se lèvent pas
le matin pour chercher du travail ? ». Comme le disait Maurice Thorez
aux grévistes d’après-guerre : « Il est temps de se retrousser les
manches, camarades ! »… Ca en dit autant : en dehors du temple du
travail sacré et de ses disciples, il n’y a que des hérétiques à
convertir de force, à sanctionner, ou à rééduquer socialement, à défaut
de les éliminer purement et simplement comme éléments inutiles et
nuisibles.
S’agit-il vraiment d’amour du travail ? Si on aime vraiment le
travail, on peut tout au plus prendre en pitié ceux et celles qui
chôment, du style : « Ah les pauvres, ils ne savent pas ce qu’est le
plaisir du travail, les joies du salariat, le bonheur du réveil à six
heures, les trains bondés. Ah c’est vraiment triste ! »
Mais les chômeurs empêchent rarement (trop rarement) les travailleurs
de travailler. Alors quoi ? Jalousie peut-être ? Et comme on ne peut
jalouser quelqu’un qui gagne moins d’argent que soi dans ce monde, il
ne reste que la jalousie du « temps libre ».
Et que reste-t-il à répondre à ces personnes ?
« Bah ok alors, vas bosser et bon vent à toi ! ». D’ailleurs, comme
disait l’autre : « Les esclaves antiques, il fallait leur mettre des
chaînes et des boulets en fonte aux pieds pour les empêcher de fuir ;
les esclaves modernes, on leur donne deux semaines de vacances l’été et
ils reviennent tous seuls ».
Et pourtant ils s’en plaignent de leur taff, de leur connard de
petit chef qui leur pèse sur le dos, qui les emmerde à cent sous de
l’heure, et que ça leur ruine le moral et la santé, que ça les stresse,
que vivement la retraite, que j’ai pas envie de me lever putain…
Alors quoi ? Masochisme, schizophrénie de masse ?
De deux choses l’une :
soit les esclaves modernes sont tellement dépendants de leurs maîtres que le choix ne se pose tout simplement pas,
soit ils n’ont rien à désirer dans l’idée d’évasion, et le travail est alors un choix parmi d’autres possibles.
Mais quand on y réfléchit, comment une société
élevée sur la base des diverses déclinaisons du travaillisme (compris
comme religion du travail) pourrait-elle avouer sans honte : « Ah ça le
travail, c’est vraiment de la daube, j’suis bien d’accord ! » ?
Un travaillisme institué depuis des siècles, d’abord comme idéologie du
pouvoir, puis (comme toute idéologie qui fonctionne) relayée par la
base, par « les masses ». Un travaillisme civique qui a apprit par cœur
que l’oisiveté est un des pires vices existant, et qui sait que les
non-travailleurs sont un danger social, un péril pour la sécurité,
cette autre religion moderne.
On en vient à penser qu’avec le temps, ce qui était martelé comme
un devoir à accomplir, surtout péniblement, prend le sens non plus d’un
châtiment, d’une punition ou d’une marque d’abjection, mais au
contraire de mérite, de récompense, de gratitude. Dans un tel monde
renversé, on est fier de travailler, d’avoir sa médaille des « quarante
ans de bons et loyaux services », on s’épanouit et on s’émancipe par le
travail, on verse une larme de joie quand les usines ouvrent leurs
portes à proximité. Et qui sont ceux qui sont taxés d’ "aristocrates" ?
Ceux qui crient ouvertement que le travail est, a toujours été, et sera
toujours une infamie.
Il n’y a pas si longtemps, les jaunes devaient
faire profil bas lors des grèves, quand ils croisaient leurs collègues
qui débrayaient et détruisaient les machines.
Aujourd’hui, les grandes gueules peuvent ouvertement laisser
éclater leur haine du gréviste et trouver de nombreux complices pour
leur dire à l’unisson : « T’as bien raison, je te les enverrais
travailler au Bangladesh pour trois euros de l’heure moi, pour leur
apprendre ce que c’est que l’exploitation ! » Et autant de partisans
d’une loi prévoyant de rayer des listes les chômeurs refusant « deux
offres d’emploi acceptables ».
Autant de produits (à quel point consentants ?) de la frustration
sociale généralisée qui en viennent à haïr violemment, dans la vieille
logique de la guerre civile, qui les plus oppressés par le capital, qui
ceux qui ont la force de lutter et de rendre des coups à la machine à
soumettre. Pensez donc ! Les patrons sont des rois-mages qui nous
offrent du travail comme on offre des chocolats, et on ne leur en veut
que lorsqu’ils ne tiennent pas leurs promesses (un peu comme avec les
politiciens au fond).
Dans ce renforcement somme toute récent du culte
populaire du travail, de nombreuses charognes politiques ont une bonne
part de responsabilité, syndicats, partis et organisations dites
« radicales » en tête.
Car l’ouvriérisme n’est pas pour rien dans la démocratisation de
ce culte : les batailles pour le droit au travail (ça résonne comme un
échos à la vieille rengaine « Mais il y a des gens qui sont morts pour
que tu aies le droit de vote !! ») ont commencé avec la constitution de
ce qui s’appelle encore aujourd’hui le Mouvement Social, lui-même ayant
pris part à l’enterrement des mouvements insurrectionnels caractérisés
par le cassage en règle de machines et d’usines. Aussi, après la "mort"
de l’exploité révolté, surgit une autre « figure », avec la bonne
imagerie du prolo musclé, qui sue courbé sur sa machine, plein de
ténacité face à l’adversité et la douleur, les parades d’ouvriers pour
le premier mai avec force banderoles « sauvez nos emplois et nos
salaires », « sauvez notre profession », « l’industrie automobile doit
survivre », ou encore « pour la défense de la métallurgie en
Lorraine », « 3000 euros par mois dès maintenant c’est possible ! » et
autres hymnes bien puants incitant à être fier de sa condition. Une
imagerie où la faucille ne sert plus à égorger le contre-maître, ni le
marteau à défoncer le métier à tisser, mais à représenter le travail
dans toute sa splendeur.
Un ouvriérisme poussé jusqu’aux slogans « qui ne travaille pas ne mange pas » [1],
« travaillons TOUS, moins et autrement », des slogans qui traduisent
une vision de la « Société Future » pas si éloignée que ça de
l’actuelle, qu’on pourrait résumer par la formule suivante :
« L’anarchie étant l’expression achevée de l’Ordre (sic), et le travail
étant « la meilleure des polices » (sans rire), l’anarchisme est donc
l’idéologie du travail généralisé ». Que reste-t-il de
« révolutionnaire » là-dedans, et quel plus beau cadeau pourrait-on
faire à ce système que cette fausse critique qui s’attaque à la forme
et laisse le fond intact ? Une idéologie qui viserait à récupérer les
termes du « vieux monde » pour les pousser à l’extrême et non plus les
subvertir ? [2]
Ou plus souvent, c’est l’apologie de l’autogestion comme remède
miracle, mythe entouré de « radicalisme » mais complètement vide
(quoi ? les ouvriers vont forcément mieux gérer l’industrie automobile,
les prisons, les usines d’armement, les usines Airbus, les
supermarchés ? Autogérer quoi en fait ?).
Une idéologie dans laquelle les chômeurs ne sont que des
« camarades travailleurs momentanément privés d’emploi », des victimes
que le glorieux socialisme (même dans sa version dite « libertaire »)
s’empressera de rendre « utiles » et de « valoriser » à nouveau. Des
« camarades » qui doivent quand même se sentir coupables de se tenir un
peu à l’écart de LA classe…
L’ouvriérisme procède d’un raisonnement bien
ficelé, bien que recouvert par la poussière du passé : le prolétaire
est la figure même de l’individu (oups pardon, l’individu n’existe pas
c’est vrai…) subissant de plein fouet l’exploitation, le symbole
(personnifié autant que massifié) des méfaits du capitalisme ; ce que
les ouvriéristes utilisent pour dire « le prolétariat comme classe est
au centre de la lutte des classes, donc seul lui pourra faire la
révolution, qui est son dessin historique, sa tâche suprême ». D’où la
construction du sujet révolutionnaire cher non seulement aux marxistes,
mais aussi à de nombreux anarchistes « lutte-de-classistes ».
Pour résumer, une idéologie fonctionnant sur la croyance en
« l’égalitarisme négatif » du système, en l’autodestruction (toujours
proche il paraît) de ce dernier par « exacerbation mécanique de ses
contradictions internes ». Et étant donné que tout le monde -ou
presque- va se retrouver à plus ou moins long terme dans la même merde,
cela suffira à déclencher une prise de conscience « de classe », et la
révolte puis la révolution
arriveront fatalement. Misère sociale engendre automatiquement
révolte…Vraiment ? Un bref coup d’œil sur l’histoire suffit pourtant
pour s’apercevoir que ce mythe, accompagné de la Grève Générale, de la
Révolution Sociale, a été largement infirmé. Parce qu’à peu près tout
peu naître d’une colère répandue, fut-elle « de classe » : fascisme,
soulèvements libertaires, autoritarismes, poussées nationalistes, etc…
Tout ça pour dire que la misère et l’oppression ne déterminent rien en
soi (même pas forcément la colère), si ce n’est justement la misère et
l’oppression.
Bien entendu, dans une situation où la paix
sociale est largement brisée, il est largement préférable de voir des
sabotages et autres blocages de voie de circulation de la marchandise,
des séquestrations de patrons, des sous-préfectures saccagées, plutôt
que des pogroms, des chasses à l’étranger et autres actes renvoyant à
la guerre civile, où les exploités se tirent mutuellement dessus.
Mais dans ce contexte, il est clair que
l’ouvriérisme comme partie intégrante du travaillisme n’arrange pas les
choses : fierté pour sa condition, amour du travail bien fait,
renforcement d’une identité ouvrière qu’on se transmet dans la classe
pour la reproduire, avec ses rites, son folklore, en somme l’exact
opposé d’une volonté d’auto-négation du « prolétariat » dans la
destruction du capital et du travail.
Et pas un mot, la plupart du temps, en dehors du sempiternel
« partage des richesses », sur l’origine du travail, sous prétexte que
cela renverrait à une « réflexion étymologique spécieuse » ; pas un mot
de critique sur son sens et sa signification, son rôle social de
domestication et de contrôle, dans les bureaux comme dans les usines,
sur sa capacité nihiliste à tout fondre dans une même catégorie, de
l’agriculture destructrice au nucléaire, de la fabrication des divers
poisons industriels aux métiers d’encadrement et de surveillance
(profs, vigiles, cadres, employés à Pôle Emploi, assistantes
sociales..). Pensez-vous, le Mouvement Social a trop besoin de draguer
sa classe bien-aimée, il ne faudrait vexer personne.
Rien n’est dit sur le fait que le travail n’est
fondamentalement rien d’autre que notre force transformée en énergie
pour le capital, celle dont il ne peut se passer, son essence vitale,
son meilleur allié, et ce quel que soit le degré d’automatisation de la
production. Rien sur le fait que le travail est ce qui nous ennuie,
nous étouffe, nous brûle et nous dévore, la torture normale et morale
qui nous crève. Et qu’au final, comme l’on décrète ainsi que la vie n’a
pas de sens en dehors du travail, celui-ci est érigé en pillier de
bronze d’une société ouvertement totalitaire, si totalitaire qu’elle
est parvenue à intégrer ses faux contestataires et à les recycler en
prestataires de solutions alternatives à une mise au travail forcé.
Au final, rien n’est dit sur tout ce dont nous devrons nous
débarrasser dans une perspective de libération, de l’argent au
salariat, en passant par toutes les nuisances qu’il n’est pas question
de gérer, mais de supprimer.
Et dans l’immédiat, le capital s’en frotte les
mains, ainsi que tous ceux qui trouvent un intérêt dans la perpétuation
de l’existant.
Comment pourrait-il en être autrement ? « Le travail c’est la
santé » déclare le patron, « Il faut travailler parce qu’il faut
travailler » répond le "manifestant responsable". La boucle est bien
bouclée dans la démocratie capitaliste. Et pour qu’elle se brise, il ne
suffira pas que la haine du « patron-voyou-qui-a-fermé-l’usine » se
répande, pas plus que les appels à l’autogestion émanant
d’organisations à bout de souffle et trop occupées à vouloir recruter
des fidèles.
Encore faudra-t-il que tous les Maurice Thorez des temps modernes se fassent dégager à coup de pieds dans le cul.
Pour en finir avec le travail, le capital et leurs souteneurs.
Extrait de Non Fides N°IV.
Notes
[1] Reproduction
fidèle d’un verset de saint Paul énonçant que "Si quelqu’un ne veut pas
travailler, qu’il ne mange pas non plus". Verset auquel on peut ajouter
ces quelques mots tirés d’un Symbole mormon, et rapportés par
M. Weber : "Mais un indolent ou un paresseux ne peut être chrétien, ni
être sauvé. Il est destiné à être piqué à mort et rejeté hors de la ruche". Et l’auteur de commenter : "C’était surtout une extraordinaire discipline, à mi-chemin entre le cloître et la manufacture, qui plaçait l’individu devant le choix entre le travail ou l’élimination
[2] Pour
clarifier les choses, un tract intitulé « Travailler pourquoi faire ? »
était paru dans le premier numéro de ce journal, qui traduisait plus ou
moins cette logique d’une « vision alternative du travail » ; nous
sommes largement revenus sur cette manière de voir.
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