Avant tout, je ne veux pas
passer pour un garçon comme il faut dans ce lieu où j’ai été contraint
de venir. Je ne vais pas me disculper car je ne me considère pas comme
un criminel. Je suis un révolutionnaire. Je n’ai rien à me reprocher.
Je suis fier de ce que j’ai fait. Les seules choses que je regrette, ce
sont : l’erreur technique qui n’a pas fait exploser la bombe sur
laquelle on a trouvé mon empreinte digitale (cause de mon
inculpation) ; et le fait que les armes et la dynamite trouvées ne
devaient pas être chez moi, mais ailleurs.
Vous devez prendre en compte le fait que, bien que vous soyez des
juges qui siégez plus haut que moi, nous, les révolutionnaires, nous
vous avons jugés avant que vous nous jugiez. Nous nous trouvons dans
des camps opposés. Donc ennemis.
Les révolutionnaires, la justice révolutionnaire
- parce que je crois que ce tribunal ne représente pas la justice :
c’est la justice entre guillemets -, les révolutionnaires, disais-je,
souvent jugent beaucoup plus impitoyablement leurs ennemis quand ils
ont l’occasion de le faire.
Dans mes propos, je remonterai quelques années
en arrière. Ici vous ne devez juger aucun de mes crimes. Nous
parlerons, au contraire, de crimes commis par d’autres que moi. Nous
parlerons des crimes de l’Etat, des magouilles, de la justice, de la
police...
On peut dire que ma politisation commence par ma
participation à une manifestation, en 1985. C’était le 17 novembre.
J’avais à l’époque quatorze ou quinze ans, et un flic, un certain
monsieur Melistas, tua un garçon de quinze ans, Michalis Kaltezas.
Assassinat ! Je ne pris pas part aux événements de cette nuit-là, quand
la faculté de chimie fut occupée et les forces spéciales de la police
expulsèrent les anarchistes et les jeunes présents. Le lendemain, si je
me souviens bien, vu qu’à l’époque j’étais petit et je n’avais pas
d’informations précises, cinq mille personnes occupèrent l’Ecole
Polytechnique. Les occupations furent organisées justement comme
réaction à l’assassinat de Kaltezas par la main du policier Melistas.
Cinq ans plus tard, au mois de janvier 1990, la
justice acquitta Melistas. Par cela je veux signifier que vous, de
fait, vous êtes, du moins pour moi, les responsables moraux du crime.
C’est pourquoi j’ai mis mille guillemets au mot justice.
En janvier/février de la même année, je
participai personnellement à l’occupation de l’Ecole Polytechnique en
riposte à l’acquittement de Melistas. Il y eut des accidents, des
magasins furent détruits, des pierres et des cocktails Molotov furent
lancés... moi aussi j’étais de la partie. Depuis lors je peux dire en
toute conscience être anarchiste.
Et quand je dis anarchiste, je veux dire que je
suis contre l’Etat et le capital. Que notre but, c’est la suppression
de l’Etat et du régime capitaliste. Que nous voulons une société sans
classes, sans hiérarchie et sans domination. Que l’Etat soit la
société, voilà le plus gros mensonge de tous les temps. D’après ce dont
je me rappelle, Nietzsche aussi disait que l’Etat raconte des
mensonges, qu’il ment. Nous sommes ceux qui s’opposent à la division de
la société en classes, la division entre ceux qui commandent et ceux
qui exécutent les ordres. Cette structure de pouvoir qui façonne la
société nous voulons la détruire, soit avec des moyens pacifiques, soit
avec des moyens violents, même avec les armes, cela ne me pose aucun
problème de l’admettre.
Je démens les propos de mon frère qui disait
tout à l’heure que je n’avais aucune intention d’utiliser pour la
guerre sociale les armes trouvées chez moi. Au contraire, elles étaient
bien pour la guerre. Elles auraient pu, peut-être, ne pas être
employées. Mais ce n’est pas le type d’armes que l’on garde chez soi
exprès pour ne pas les utiliser, même si cette dernière éventualité
peut se présenter. C’étaient donc des armes de guerre et pour la guerre
je les emploie... la bombe au ministère fut un acte de guerre.
Depuis 1990 jusqu’à aujourd’hui, j’ai été condamné plusieurs fois pour mes activités, mes multiples formes d’actions.
J’ai été condamné pour insoumission. Non pas
parce que j’avais des problèmes à utiliser les armes ou la violence,
comme je l’ai souligné aussi devant le tribunal militaire. Le fait même
que l’on ait retrouvé des armes chez moi démontre qu’avoir recours à la
violence ne me pose aucun problème ; je ne suis pas du tout pacifiste.
Puisque ni la société ni l’Etat ne sont pacifiques. Je subis de la
violence, je riposte par la violence.
J’ai fait sept mois de prison militaire. J’ai
été condamné pour désobéissance et désertion. La deuxième fois que j’ai
été arrêté, je suis sorti au bout de cinquante et un jours de grève de
la faim. Je fus arrêté à nouveau en 94 pour l’occupation de la faculté
d’économie et commerce (ASOEE) avec cinquante et un autres compagnons,
tandis que Georges Balafas et Odysseas Kabouris menaient une grève de
la faim. Cette occupation-là fut aussi un acte de solidarité. Dans une
situation où nous ne pouvions nous rassembler nulle part, ni
manifester, nous décidâmes d’occuper une faculté universitaire et de
l’utiliser comme centre de contre-information sur la question des
prisonniers Balafas et Kambouris.
Au mois de novembre 95, ils m’arrêtèrent avec
cinq cent personnes lors de la révolte dans l’Ecole Polytechnique.
Cette occupation-là fut réalisée parce qu’il y avait beaucoup de
prisonniers politiques (Kostas Kalaremas, Odysseas Kambouris, Georges
Balafas - arrêté de nouveau a cette époque-là -, Spiros Dapergolas,
Christoforos Marinos, plusieurs manifestants de Théssalonique
interpellés lors d’un cortège chargé par les flics, le 14 novembre). Un
autre but de l’occupation était celui d’exprimer de la solidarité avec
les détenus émeutiers de la prison de Koridallos. Pour cela je fus
condamné à un an de prison avec plusieurs compagnons. Pour toutes ces
actions, mes camarades et moi avons assumé nos responsabilités.
Donc, pendant cette décennie, à partir du moment
où je me suis défini comme anarchiste, j’ai utilisé différentes
méthodes d’action. J’ai écrit et diffusé des tracts, j’ai collé des
affiches, j’ai participé à des occupations violentes ou pacifiques. Par
exemple, l’occupation de l’ASOEE n’avait aucun caractère violent ;
malgré tout les forces spéciales de la police (EKAM) et les CRS (MAT)
nous expulsèrent violemment. Il y avaient même des agents de l’EKAM
cagoulés, avec des pince-monseigneur pour briser les chaînes.
Par rapport à l’Ecole Polytechnique, même si
nous n’avons pas joué les bons citoyens, nous refusâmes les accusations
portées contre nous. Nous expliquâmes les raisons pour lesquelles nous
étions entrés.
Devant le tribunal militaire, en 98, j’ai assumé
la responsabilité d’avoir brûlé le drapeau grec. Je considère celui-ci
comme le symbole d’un pouvoir qui est mon ennemi. Chaque fois que je
vois un drapeau grec, je vois mon ennemi, car le drapeau ce sont les
policiers, les militaires qui le portent... C’est le symbole de
l’ennemi.
Notre but, dans le cadre de ce combat
anti-capitaliste et anti-étatique, c’est de nous lier à différentes
luttes sociales. Un autre objectif est celui de pousser, en participant
à ces mêmes luttes, les choses à l’extrême, c’est-à-dire d’exacerber
les affrontements entre ces parties de la société et l’Etat avec sa
police. De pousser ceux qui luttent à dépasser les cadres
institutionnels, les syndicats, les autorités municipales, bref, tous
ces dirigeants qui ne sont pour nous que des ennemis de la liberté
humaine. Plusieurs compagnons à moi, avec leurs modestes moyens, se
sont engagés dans beaucoup de luttes ; je vais en parler de manière
plus détaillée.
En 1989, il y eut une lutte de type écologiste à
Aravissos, en Grèce du Nord, parce que les habitants ne voulaient point
que l’Entreprise Publique des Eaux EPE) exploite leurs sources pour
approvisionner Thessalonique. Il y eut des affrontements avec la police
et les CRS, des pompes à eau furent incendiées, le feu fut mis partout,
des barricades furent dressées... Certains de mes compagnons de
Thessalonique participèrent à cette lutte, et ils y furent même arrêtés.
En 1990, en Grèce, commence à s’imposer le
néolibéralisme (qui s’était développé dans d’autres pays dès les années
80, avec les gouvernements de Reagan et de Thatcher), lequel consiste
en la dé-industrialisation, le licenciement massif des travailleurs, la
privatisation, la limitation de l’Etat social, c’est-à-dire coupures
des salaires, des fonds de retraite et de l’assistance médicale...
Le premier plan de restructuration concernait
les entreprises " à risque ". En effet, entre 1990 et 1991, de
nombreuses usines du pays furent occupées, à Mantoudi, à Lavrio et à
Patras. Encore une fois, dans ces luttes-là, des compagnons à nous
étaient présents avec leurs modestes moyens. Notamment dans les mines
de Mantoudi et dans l’usine de textile de Paraikï-Paraikï de Patras.
Par la suite il y eut le mouvement étudiant de
90-91, qui fut, à mon avis, un mouvement grandiose. Nous réussîmes à
faire abolir la loi du ministre de l’instruction de l’époque,
Kontogiannopoulos, qui fut même contraint de démissionner. Le
gouvernement de droite de l’époque, dans sa tentative de réprimer le
mouvement, employa des infiltrés pour briser les occupations, et le
résultat fut l’assassinat du professeur Temponeras à Patras. Un autre
homicide d’Etat.
Nous sommes en train d’énumérer des crimes
d’Etat, aucun de mes crimes. Comme riposte à l’assassinat de
Temponeras, il y eut une manifestation avec des milliers de personnes.
Nous aussi y prîmes partie afin d’exacerber le conflit. Il y eut des
affrontements avec la police et l’Ecole Polytechnique fut occupée à
nouveau pendant deux jours. Incendies, barricades, destructions...
Pendant cette période-là, le 10 janvier 91, un autre crime fut commis.
Lors des affrontements, les CRS provoquèrent un incendie avec des
lacrymogènes dans un grand magasin. Quatre personnes périrent
carbonisées. Une fois de plus ce crime resta impuni. Pas d’instruction.
L’affaire fut étouffée.
Un an plus tard, mes compagnons - moi,
personnellement, je n’y étais pas, mais cela n’a aucune importance -
participèrent aux affrontements dans le dépôt des bus de Votanikos,
pendant l’été 92, quand l’Etat voulut privatiser l’EAS (l’agence des
transports publiques d’Athènes). Lors des affrontements, mes camarades
étaient côte à côte avec les employés de l’EAS. Par la suite des
travailleurs furent incarcérés sous l’inculpation de sabotage... Ils
avaient détruit les bus de la SEP (une compagnie de salopards qui
avaient racheté les bus). Là aussi les anarchistes étaient présents
avec leurs modestes moyens.
Avant de parler de la lutte des habitants de
Strymonikos, je veux parler des derniers événements concernant la
mobilisation, l’été 98, des professeurs non-embauchés, et de la
mobilisation étudiante pendant l’hivers 98-99. Une fois de plus nous
étions de la partie. Un compagnon - Vassilis Evangelidis - qui a
témoigné hier a essayé de parler de ça. Il fut arrêté lors des
affrontements qui eurent lieu en janvier 99 au cours d’une
manifestation étudiante.
En général, partout où il y a des désordres, des
affrontements, nous voulons être présents pour attiser les conflits.
Pour nous il ne s’agit pas d’un crime. En vérité, c’est dans les
émeutes que s’expriment le "peuple souverain " dont parlent les
politiciens professionnels, car c’est là que s’exprime la liberté.
Passons maintenant à la lutte des habitants de
Strymonikos. Longtemps avant d’avoir posé ma bombe, d’autres compagnons
allèrent dans ces villages, parlèrent avec les habitants, publièrent
une brochure concernant leur lutte. Je parlerai tout de suite après, et
dans le détail, de la lutte de Strymonikos. Avant je veux parler de mon
acte même.
A dire vrai, ce qui m’a inspiré, pour poser
cette bombe, c’était la considération suivante : les habitants
eux-mêmes avaient déjà dépassé les limites. Si c’était une lutte dans
le cadre institutionnel, semblable à celles que les syndicats ou les
autorités locales essayent de garder confinées ; c’est-à-dire si elle
se bornait à une protestation tiède, je n’aurais peut-être rien fait.
Mais les camarades là-haut - qui ne sont certainement pas des
anarchistes, mais cela ne m’intéresse pas, ce sont des individus qui
veulent eux aussi leur liberté - ont dépassé les limites établies. Ils
se sont affrontés trois fois avec la police - le 17 octobre 96, le 25
juillet 97 et le 9 novembre 97 -, Ils ont brûlé des voitures de flics
et des blindés de CRS, incendié des vrilles de TVX Gold, ils entrèrent
dans les mines d’Olympiade et ils détruisirent en partie des
installations. Certains ont même mené une sorte de guérilla. Souvent
ils sortaient la nuit avec leurs carabines de chasse et ils tiraient
des coups en l’air pour effrayer les policiers. Moi, je dis qu’il
s’agit de véritables canailles ; c’est eux qui nous ont dépassé. La
répression s’en suivit, notamment en 97, quand la loi martiale fut
promulguée dans la région. Le chef de la police de Chalcidique émit un
décret qui interdisait les manifestations et les rassemblements. Dans
les villages montèrent les EKAM et, pour la première fois depuis 1980,
même les AURE, les fourgons blindés de la police. Maintenant ils
avaient envoyé les AURE là-haut, près de la Chalcidique ! Je pensais
qu’il fallait faire quelque chose, ici à Athènes. Ce n’était pas
possible que les autres là-haut subissent la répression tandis que nous
restions les mains dans les poches...
Le Ministère de l’Industrie et du Développement
était l’une des clés de cette histoire. La lutte de Strymonikos est une
lutte contre le " développement ", la " modernisation " et toutes ces
conneries-là. Derrière de telles expressions, il se cache les profits
des multinationales, les profits de " nos " capitalistes grecs, les
profits des grands chefs de l’Etat et des bureaucrates, de ceux qui
touchent des pots de vin, des entreprises techniques... et de tous
ceux-là. Le " développement " et la " modernisation " dont ils parlent
n’ont rien à voir avec la satisfaction des besoins populaires. Rien à
voir. Alors j’ai posé une bombe. La justification de cet acte se trouve
dans le texte par lequel la première fois j’avais assumé toutes mes
responsabilités. Dans ma déclaration de janvier 98, je dis : placer
l’engin signifiait lancer un double message politique. Tout est
politique. Même si tu utilises ces moyens, de tels messages sont
politiques. La guerre elle-même est un moyen de pression politique.
Dans ce cas mon acte était un moyen politique, une pratique politique.
Avant tout un message aux habitants des Strymonikos, disant : "
Canailles, vous n’êtes pas seuls, il existe d’autres individus, fût-ce
à six cent kilomètres, qui s’intéressent à votre situation ". Non pour
des raisons personnelles... Dans ces villages, moi, contrairement à
d’autres compagnons, je ne connais personne. Finalement cette lutte ne
se déroulait pas au coin de ma rue, mais la question n’est pas là.
Simplement mon principe, et en général le principe des anarchistes et
d’autres révolutionnaires, c’est le suivant : la liberté sociale est
une et indivisible. Dès lors, au moment où la liberté est attaquée dans
sa partie la plus infime, c’est comme si elle l’était dans sa totalité.
Quand leurs libertés sont bafouées, c’est donc mes propres libertés qui
sont bafouées. Leur guerre sera aussi la mienne, dans une région où le
" peuple souverain " - c’est encore une expression employée par les
politiciens de profession - ne veut pas ce que veulent L’Etat et le
capital, c’est-à-dire les mines d’or de TVX Gold.
D’ailleurs je savais, comme je l’ai déjà dit,
que j’allais causer des dégâts. Oui, j’avais l’intention de faire des
dégâts matériels. Mais quels dégâts ? À la vitrine du dépôt où j’ai
placé mon engin ? J’étais conscient du peu de dommages que j’allais
provoquer. Mais même s’ils avaient été plus graves, cela n’aurait pas
changé grand chose pour moi. Parce que la liberté ne se mesure pas avec
les dégâts matériels d’une vitre, d’une voiture de l’Etat, ou d’une
propriété de l’Etat. Pour moi le Ministère n’est pas une structure qui
représente un bien commun, comme disent les accusations. Un bien
étatique, oui, un bien social, non.
Au fond, même si mon engin n’a pas explosé, moi,
mon message je l’ai envoyé quand même. Naturellement j’ai été arrêté
parce que j’ai commis l’erreur de laisser mes empreintes sur la bombe.
Je réaffirme que, même si la bombe n’a pas explosé, mon message a été
néanmoins entendu. Vous l’avez reçu, mais l’ont reçu également les
habitants de Strymonikos. Ils disent que je suis l’un des leurs, même
s’ils ne m’ont jamais rencontré. Il ne peut pas exister une chose plus
belle. Naturellement, je le répète, je n’ai point à m’en repentir.
Maintenant je ferai référence aux aspects
techniques. Je suis un révolutionnaire social, et, à partir du moment
où tu te définis ainsi, cela veut dire que tu agis pour le bien de la
société. Sur la base de ce principe, donc, je n’aurais jamais fait du
mal à des citoyens. J’aurais pu faire du mal à un policier. Ce sont eux
que je considère comme mes ennemis. Vous aussi, vous êtes mes ennemis.
C’est-à-dire que je fais ces différences. Je suis en train de faire une
évidente différence de classe. D’un côté il y a les ennemis de classe,
de l’autre côté il y a tous les autres. Cependant, dans ce cas
spécifique, je n’avais aucune intention de faire du mal ni à monsieur
le policier gardien du Ministère, ni à quiconque d’autre ; surtout pas
à un civil.
La méthode employée en général par les
organisations ou les individus, lors d’actions de ce genre, c’est la
suivante : on place la bombe devant la cible choisie et on téléphone à
un journal. Moi, j’appelai le journal Eleutherotipia et je dis : "
D’ici une demi-heure une bombe va exploser au Ministère ", ainsi que
l’indique le dossier ; " Une bombe explosera au Ministère du
Développement pour la question de TVX et de Strymonikos ". Ainsi, comme
il fut démontré pratiquement, la police arriva sur place ; elle bloqua
une zone de deux mille mètres carrés - comme l’affirme l’artificier -
interdisant l’accès aux piétons comme aux voitures ; elle attendit
l’explosion de la bombe. Comme ces mêmes messieurs l’ont déclaré, ils
attendaient que le délai de sécurité expire, c’est-à-dire la demi heure
que j’avais moi-même établie ! Soit qu’elle eusse explosé, soit qu’elle
n’eusse pas explosé, il n’y aurait eu aucun danger pour la vie humaine.
Si elle avait explosé, il n’y aurait eu que des dégâts matériels. Telle
était mon intention. Il n’y avait aucune possibilité d’erreur, même si
elle avait explosé avant.
Comme le message était politique et symbolique,
je n’avais aucune intention de provoquer beaucoup de dégâts matériels ;
c’est pourquoi j’ai employé une petite quantité d’explosif. Même si
j’avais eu la possibilité d’employer cinq, sept ou dix kilos
d’explosif, je ne l’aurai pas fait. Tout cela est démontré par le fait
que l’on a trouvé pas mal de choses chez moi, et que j’avais donc la
possibilité de causer beaucoup de dégâts, toujours matériels. Je ne
l’ai pas fait. Si j’avais pu détruire entièrement le Ministère sans
faire de victimes, je n’aurais pas eu la moindre hésitation. La seule
chose que je regrette, je le répète, c’est d’avoir commis une erreur
technique. Maintenant je veux dire autre chose. Cette action je l’ai
accomplie seul, personne d’autre n’était avec moi. Certes, le message
revendicatif était signé " Guérilleros urbains anarchistes ", mais cela
ne signifie pas qu’il y eût d’autres personnes à part moi. C’était une
phrase qui indiquait seulement le milieu d’où je venais. Naturellement,
je n’aurais pas signé "Nikos Maziotis ", tout comme je n’aurais pas dit
au journal que c’était moi qui avais mis la bombe là-bas. J’aurais pu
dire "Anarchistes ", par exemple. Que cela soit clair, j’ai pris tout
seul l’initiative de l’action. Il n’y avait ni groupe, ni organisation,
ni rien de rien. Rien ne démontre l’existence d’une organisation, ou le
fait que j’aurais fourni tel groupe ou telle organisation. J’étais tout
seul et le matériel était uniquement le mien.
Maintenant je veux parler d’une façon plus large
du concept de solidarité, des mes motivations, du sens de cette
solidarité. Je crois que les hommes se sont associés, que la société a
été créée sur trois bases : la solidarité, la réciprocité, le
mutualisme. C’est donc sur ces trois bases que se fonde la liberté
humaine. Quand tu touches à une partie de la liberté humaine, c’est
comme si tu touchais à sa totalité.
Le fait qu’un groupe social, dans un temps et
dans un endroit différents, entreprenne une lutte - que ce soit des
étudiants, des agriculteurs, des communautés locales ou des
travailleurs - relève d’une importance énorme pour moi et pour les
anarchistes en général. Et cela n’a rien à voir avec le fait que mes
intérêts coïncident ou pas avec ceux du groupe en question. Si
quelqu’un réclame une augmentation de salaire, s’il a des
revendications corporatives, peu m’importe. Pour moi, solidarité
signifie pleine acceptation et soutien, par tous les moyens, du droit
que les hommes doivent avoir de pouvoir déterminer leur vie comme ils
veulent, sans que d’autres, tels l’Etat et le capital, décident à leur
place.
Dans ce cas précis, c’est-à-dire dans la lutte
de Strymonikos, mais aussi dans toute autre lutte sociale, ce qui
compte le plus pour moi, c’est que les hommes veulent prendre leur
destin en main et n’acceptent pas qu’un quelconque chef de police,
fonctionnaire ou capitaliste décide de leur vie. Ce qui compte, c’est
qu’ils ne veulent pas l’usine, parce qu’ils n’aiment pas ce qu’on leur
impose par la violence.
En ce qui concerne la question de la violence
politique, dès le début on a essayé de présenter cette histoire comme
une affaire de "criminels répugnants", de " terroristes qui posent des
bombes à l’aveuglette ", alors que ce n’est pas vrai du tout.
Si, au niveau théorique, le terrorisme, c’est la
violence contre des citoyens et contre une population civile, alors
cela vaut exclusivement pour l’Etat. L’Etat seulement attaque les
citoyens, ce qui explique les mécanismes répressifs, les CRS, les EKAM,
l’armée, les forces spéciales ; des mécanisme qui, de plus, volent le
peuple en le taxant pour financer des professionnels armés, des
policiers. Ceux-ci ne s’entraînent-ils pas à tirer sur des cibles ?
Pourquoi ont-ils des armes, sinon pour les utiliser ? Les CRS ne
sont-ils pas équipés de gaz chimiques ? Pour les lancer où ? Contre les
citoyens lors de manifestation ou de rassemblement. De fait, seul
l’Etat use de la violence contre les citoyens. Moi, je n’ai usé
d’aucune violence contre un citoyen.
Je dirai précisément ce que signifie terrorisme.
Le terrorisme, c’est lorsque les manifestations,
les occupations, les grèves sont réprimées. Lorsque les CRS ont
matraqué les retraités, il y a quatre ou cinq ans, devant le palais
présidentiel. Lorsque le policier Melistas a tué Kaltezas. Lorsque
Koumis et Kanelopoulou ont été assassinés par les CRS, le 16 novembre
81, pendant la manifestation à l’Ecole Polytechnique. Si je me souviens
bien, ils n’ont pas été tués par des balles, mais suite à un tabassage.
Le terrorisme, c’est lorsque Christos Kassimis a été tué. Je vais en
parler de manière détaillée. En 1977, un groupe de révolutionnaires
avait essayé de brûler l’usine A.E.G. à Agios Ioannis Rentis. C’était
un acte de solidarité. A cette époque-là, des guérilleros de la R.A.F.
avaient été tués dans les cellules blanches de Stammhein, à Stuttgart,
en Allemagne de l’Ouest. Les cellules blanches à elles seules sont du
terrorisme. Les prisons sont du terrorisme. Voilà les motivations de
l’action solidaire contre A.E.G. Dans cette tentative, qui a échoué,
Christos Kassimis a été tué par deux policiers gardiens de l’usine. De
plus, d’après ce que j’ai pu lire, il a été abattu de sang froid, une
balle dans le dos.
Le terrorisme, c’est lorsque des forces
spéciales de la police envahissent la faculté de chimie, en 95, en
frappant les anarchistes et les jeunes. Le terrorisme, c’est lorsque
Temponeras est assassiné à Patras.
Terrorisme, c’est lorsque Christos Tsoutsouvis
est tué en 85. Mais cette histoire aussi a quelque chose de particulier
que je veux souligner. A Christos Tsoutsouvis nous pouvons appliquer la
phrase de Thucydide (si vous le connaissez, c’est l’historien de
l’Antiquité qui a raconté l’histoire de la guerre du Péloponnèse) : "
La mort dans la bataille est un titre d’honneur accompagnée par
l’acclamation des citoyens ". Tsoutsouvis a été tué par des policiers,
mais non sans qu’il en emporte deux ou trois avec lui. Pour moi, il
était un combattant. Je crois que la société en a besoin d’autres.
Le terrorisme, c’est lorsque les citoyens sont
tués pendant de simples contrôles d’identité. A ce propos aussi je vais
citer quelques exemples. Christos Moratis, un gitan, a été tué dans un
barrage de police de la route, en octobre 96, à Livadia. Un citoyen
sans armes... Cela est un crime. Mais la justice, qu’a-t-elle fait ?
Tout simplement, elle a félicité le policier.
Le terrorisme, c’est lorsqu’ils arrêtent Pomaque
Ali Yioumphrase pour ivresse et qu’il est trouvé mort dans le
commissariat de police. Ils prétendirent qu’il était mort d’un arrêt
cardiaque. Quand, en janvier 91, un réfugié politique turque, Souleiman
Akiare, fut tabassé à mort, le ministre de l’ordre publique de l’époque
invoqua là aussi un problème cardiaque. Selon le rapport du médecin
légiste, pourtant, il était couvert de bleus.
Le terrorisme, c’est aussi ce même tribunal.
Tout procès contre un militant ou un révolutionnaire, c’est du
terrorisme, un message d’intimidation adressé à la société. Je l’ai dit
hier dans ma déclaration, quand vous m’avez demandé si j’acceptais les
accusations. Je le répéterai. Ce procès étant politique, son message
doit être clair : quiconque lutte contre l’Etat et le capital sera
criminalisé, sera baptisé " terroriste ". Pour toute solidarité avec
les luttes sociales, un sort identique : elle sera criminalisée et
écrasée. Voilà le message de ce procès, voilà son terrorisme.
Terrorisme envers moi, terrorisme envers les anarchistes, terrorisme
envers les habitants de Strymonikos (un message identique lie mon
procès à celui qu’ils sont en train de subir suite à leur
mobilisation). C’est ça le terrorisme, certainement pas mon acte de
solidarité qui n’a blessé aucun citoyen.
Bien souvent, lors des actes de ce type, par
exemple lors d’explosions de petites bonbonnes de gaz, les médias
répètent, parfois avec plus de zèle que la police, leur mensonge : "
... peu s’en est fallu que nous ayons des victimes ", et ainsi de
suite. Mais en vérité une telle chose n’est jamais arrivée. Bien sûr,
tout cela vise à donner des fausses impressions, à renforcer le
consensus social autour de la répression ; à me condamner, par exemple,
à une lourde peine. " Nous avons trouvé quelqu’un qui a commis la faute
de laisser son empreinte digitale et nous l’avons arrêté. A-t-il
revendiqué son acte ? Eh bien, on va lui en faire voir maintenant ! ".
Passons maintenant à la lutte de Strymonikos.
Bien que je ne sois jamais allé là-bas, je vous relate quelques faits
historiques. Les mines que la multinationale TVX Gold acheta existent
depuis 1927 ; Bodossakis en était le propriétaire. Dans ces mines, où
d’innombrables accidents de travail eurent lieu, plusieurs mineurs
furent atteints de silicose, une grève sanglante éclata en 77. Les
revendications des mineurs concernaient le salaire, les soins médicaux,
les mesures de sécurité dans les galeries. À cette époque-là, des
blindés de la police furent envoyés dans la région, des nombreuses
arrestations et condamnations s’en suivirent, le terrorisme de la loi
martiale fut imposé dans la région. Tout comme aujourd’hui.
À un certain moment, cette compagnie fut
déclarée " à risque ", comme d’ailleurs tant d’autres. À la fin des
années 80, l’Etat - à travers la Société Minière de Développement
Industriel (METVA) - planifia l’installation d’une usine de traitement
de l’or. En 92, la compagnie passa sous contrôle de l’Etat, et en
décembre 95 ce dernier vendit finalement les mines à TVX Gold. Les
habitants de Strymonikos ne voulaient pas de cette installation.
Soixante dix ans d’activité minière causèrent de graves problèmes
environnementaux. Cette lutte a une importance immense, cela a été
largement prouvé. Les intérêts en jeu sont internationaux.
Les mobilisations commencèrent au début de 96.
Les habitants bloquèrent la route nationale Thessalonique-Kavala, ils
dressèrent des postes de garde d’où ils surveillaient l’entrée des
installations minières afin d’empêcher le passage des véhicules de
l’entreprise et le commencement des travaux de forage. Avec ces
pratiques, les habitants déclarèrent : " Nous sommes ici. Vous ne
passerez pas ! "
De cette façon, ils obligèrent la compagnie à
suspendre provisoirement ses activités. Le 21 octobre 96, TVX Gold
envoya un ultimatum à l’Etat grec et au Ministère du Développement
disant : " Si les travaux ne commencent pas immédiatement, nous partons
". L’un des plus grands investissements du pays (soixante cinq
milliards de drachmes) risquait ainsi de s’enfuir.
Quand les premiers accidents éclatèrent - le 17
octobre - et que les habitants furent parvenus à refouler les policiers
de la région, le président de la Fédération des Industries Grecques
(SEV), Iasson Stratos, déclara : " Ces accidents nuisent au prestige du
pays à l’étranger " . Il avait raison, parce qu’ " il n’est pas
possible que deux milles mufles " - c’est ainsi que les politiciens
parlent du simple peuple -, " il n’est pas possible que deux milles
personnes nous ruinent nos investissements, en empêchant qu’une
compagnie étrangère puisse s’installer chez nous ; il faut mettre fin à
cette réaction ".
Vous comprenez alors, cette lutte n’avait plus
un caractère restreint et local. Elle avait des répercussions
internationales parce qu’elle créait un précédent : " Si nous ne
pouvons pas garantir un investissement étranger en Chalcidique, aucun
autre ne sera possible. Si le peuple se révolte et n’accepte plus la
volonté de l’Etat, l’économie est ruinée ".
Un an plus tard, ils recommencèrent les travaux,
afin de permettre l’extraction de l’or. En juillet 97, les habitants
détruisirent un trépan de l’Institut de Recherches Géologiques et
Minières (IGME) et se heurtèrent à la police. Au mois de novembre, ils
se rassemblèrent et manifestèrent en direction des mines. Mais depuis
le mois de septembre, si mes souvenirs sont exacts, l’Etat avait envoyé
sur place des centaines des policiers de Thessalonique, prévoyant les
vives réactions des gens. Des CRS d’Athènes, des EKAM, des véhicules
blindés furent déployés dans la région (rien de tel ne s’était vu
depuis 80). Toute une armée d’occupation fut installée en permanence.
Malgré cette force répressive, l’Etat n’est pas venu à bout de la
résistance. Le 9 novembre, il y eut des incidents (comme je l’ai dit
tout à l’heure, des voitures de police, des cars des CRS furent
détruits, un trépan de la compagnie brûlé, des coups furent tirés en
l’air pour intimider les policiers).
Je le répète, c’est ce contexte qui a inspiré ma
décision de placer la bombe au Ministère de l’Industrie et du
Développement. La lutte avait déjà dépassé tout caractère local.
Pour nous, les anarchistes, les luttes et la
solidarité ne respectent pas les frontières. Pour mes compagnons et
pour moi, les luttes qui se déroulent à l’étranger ont une importance
immense.
La guérilla des Zapatistes, qui continue au
Chiapas depuis 94, est pour moi très importante. C’est une lutte de
plus contre le néolibéralisme, une lutte qui se fait avec des armes,
avec des masques... une véritable guerre. Il s’agit d’une violence
politique à laquelle je ne suis certainement pas opposé. Je n’ai jamais
déclaré être contre, n’étant pas ce qu’on appelle un bon citoyen.
Le mouvement des sans terre au Brésil - des
paysans pauvres qui occupent la terre des grands propriétaires pour la
cultiver collectivement - a aussi pour moi une importance immense.
Très important également, le mouvement des
chômeurs en France pendant lequel il y eut de nombreuses occupations et
des heurts avec les forces policières, l’hiver 97-98.
Une lutte tout aussi significative est celle qui
se déroula en Turquie, lutte analogue à celle de Strymonikos. Une autre
multinationale, Eurogold, voulu s’implanter à Pergamos, et plus
précisément au village Ovantchik, si ma mémoire est bonne. Les paysans
turcs, exactement comme les habitants de Strymonikos, ont empêché
jusqu’à présent l’installation de l’usine métallurgique. Ils ont fait
échouer l’investissement d’Eurogold, en bloquant la route
Izmir-Istanbul, en s’affrontant avec la gendarmerie et l’armée.
Remarquable coïncidence, quelqu’un aussi posa une bombe au bureau de la
compagnie à Izmir, exactement comme moi. Alors, comme vous voyez,
toutes ces pratiques sont partie intégrante des luttes sociales,
partout. Nous sommes fiers de ces pratiques.
En ce qui concerne l’usine de Pergamos, les
médias grecs, le Ministère de l’Aménagement du Territoire, des Travaux
Publics et de l’Environnement (YPEHODE) et le Ministère de l’Egée
déclarèrent hypocritement que la construction de l’usine à Pergamos
polluerait la mer Egée. Mais ils ne disaient pas la même chose pour la
baie de Strymonikos. Ce qui vaut pas pour la Turquie, ne vaut pour la
Grèce ! Ici apparaît clairement l’hypocrisie de l’Etat grec, des
médias, des politiciens.
Je ne crois pas qu’en réalité vous me jugiez
pour " terrorisme ", ni pour ma prétendue " intention de nuire à des
vies humaines ". Cela n’est qu’un prétexte. En réalité, vous me jugez
pour tout ce que j’ai dit jusqu’à présent, pour ce que je suis. Parce
que je suis anarchiste, pour mes convictions et mon passé. Parce que
tous ses éléments sont pour vous des circonstances aggravantes : " Eh
bien, puisque tu étais à l’occupation de l’ASOEE, puisque tu étais
insoumis, puisque tu étais ça et là...". Selon vous, bien sûr, je n’ai
pas une vie honnête, mais pour moi je suis un homme honnête.
Naturellement, l’histoire des victimes que prétendument j’aurais pu
faire n’est qu’un vil prétexte. Au fond, l’Etat a prouvé qu’il ne se
soucie pas des citoyens. Au contraire, quand il veut consolider sa
domination, il supprime des vies humaines. Au fond, la seule chose que
l’Etat veut, c’est garder le monopole de la violence (" moi seul,
l’Etat, je peux supprimer des vies humaines "). Seuls es agents de
l’Etat, les policiers, tant en uniforme qu’en civil, les CRS, les EKAM
s’arrogent le droit d’assassiner. Qui que ce soit d’autre, est jugé
comme criminel. L’Etat, lui, est intouchable. Chaque fois que des
citoyens sont tués, la justice accepte les allégations de la police.
Non parce qu’elle les croit, mais pour des raisons d’intérêt. Elle
accepte ceci : " la balle a accidentellement dévié de sa trajectoire ",
" le coup du policier est accidentellement parti ", il était en état de
légitime défense ", accidentellement ceci et cela... tout un tas d’ "
accidentellement " . Mais, en réalité, tous les exemples cités (et
d’autres plus précis j’en ajouterai) sont des assassinats de sang
froid. Très peu de policiers se sont trouvés au banc des accusés. Tous
sont dehors, fiers. Fiers !
Un témoin de la défense a déjà parlé de
l’affaire Panagoulis. C’est tout à fait vrai que l’attentat de
Panagoulis contre le dictateur Papadopoulos, le peuple grec l’avait
approuvé. C’était un attentat. Et alors, qui pouvait-il tuer ? Un
dictateur !
Sur ce point, on pourrait facilement argumenter
qu’à cette époque-là, c’était une dictature militaire, et qu’il était
justifié d’utiliser la violence comme moyen de pression politique,
tandis que maintenant nous avons une " démocratie parlementaire ", nous
avons des " libertés " et des " droits " ! Je ne pense pas que ce soit
comme ça... Après tout ce que j’ai dit, je ne pense pas qu’il y ait de
droits. Sur le papier peut-être, mais en réalité, il n’en est rien. Je
vais citer des exemples se situant après la chute de la dictature, la
période de la prétendue démocratie - démocratie entre mille guillemets,
à mon avis -, période pendant laquelle il y eut des assassinats pour
réprimer les luttes sociales. Cela démontre que pour le peuple rien n’a
changé après la fin du régime des colonels (1974). Les faits parlent
d’eux-mêmes. Les premières émeutes, si je me souviens bien, se
déroulèrent en juillet 75. À Athènes, en mai 76, les véhicules blindés
de la police apparurent une fois de plus dans les rues. Une loi
anti-ouvrière et anti-grève, la loi 330, fut promulguée par Laskaris,
ministre du Travail dans le gouvernement de droite de l’époque. Une
grande manifestation ouvrière s’ensuivit le 25 mai 76. Il y eut des
affrontements, une attaque contre les locaux du journal Vradyni, des
feux, des cocktails Molotov... Un véhicule blindé de la police, en
poursuivant des manifestants, tua une femme de 67 ans, Anastassia
Tsivika. Aucun policier ne s’est trouvé au banc des accusés. Dans
d’autres cas, des projets de loi sont votés sans que personne ne soit
consulté. Par exemple, en 90, l’accord pour les bases militaires
américaines fut renouvelé. Le peuple de Hania, en Crète, ne l’a pas
accepté. En juin 90, il y eut une manifestation ; les manifestants,
frappés par les CRS, réagirent en attaquant la police et en brûlant la
préfecture d’Hania.
En 1991, si mes souvenirs sont exacts, les
agriculteurs du département d’Hêraklion, toujours en Crète, ont brûlé
la préfecture. Comme vous pouvez le constater, la violence politique
est exercée par tous. Par toute la société, par toutes ses composantes
et toutes les classes. Par tous ceux à qui l’Etat porte atteinte. Ce
que l’Etat recherche, c’est de réprimer chaque individu de manière
isolée. Vous connaissez bien sûr cette expression que le premier
ministre, Simitis, utilise chaque fois que des luttes sociales
éclatent : " l’automatisme social ". Et cela afin de dénigrer ces
mobilisations - les barrages des routes, les occupations, et tous ces
actes - comme si elles s’opposaient aux intérêts du reste de la
société, qui selon vos dires réagit automatiquement contre elles. Ce
qui n’est pas vrai. Il s’agit simplement de la tactique " diviser pour
régner ", c’est-à-dire semer la discorde pour étouffer la solidarité.
Car la solidarité a une importance immense. Chacun est réprimé plus
aisément quand il est isolé. Quand il y a une grève et qu’il n’y a pas
de solidarité, elle est plus rapidement brisée. Le pouvoir parle
toujours d’une " minorité". L’argument de l’Etat est le suivant : "
c’est une minorité corporatiste avec des intérêts rétrogrades qui sont
axés contre la modernisation, le développement, les réformes " et
toutes ces conneries. Et alors ! Il n’y a pas de groupe qui ne soit
entré en conflit avec l’Etat,surtout pendant les années 90, qui n’ait
pas été réprimé de manière isolée et qui n’ait pas été confronté aux
arguments : " vous êtes une minorité ", " votre lutte s’oppose aux
intérêts du reste de la société ". Dans tous les cas, c’est ce qui se
déroula avec les travailleurs des entreprises " à risque " qui
occupèrent leurs lieux de travail en 1990-91. Avec les élèves qui
firent des occupations en 1990-91 et plus récemment en 1998-99. Avec
les employés de l’EAS en 1992. Avec les barrages sur les routes
nationales des agriculteurs en 1995 et en 1996. Avec les mobilisations
de profs précaires qui luttèrent contre la suppression de la liste
prioritaire dans les embauches et contre les examens du Conseil Suprême
de Choix de Personnel (ASEP). Et naturellement, avec les habitants de
Strymonikos.
Au fond ce qui est visé, c’est la solidarité. Et
c’est ce qui est visé aussi, ouvertement, dans mon procès. Pour l’Etat
la répression est chose plus aisée lorsqu’elle s’abat sur des individus
isolés.
Bien sûr, la violence policière ne peut suffire
pour la répression. Finalement, j’ai abouti à cette conclusion - pour
revenir à mon propos - que la différence entre dictature et démocratie
parlementaire (ou plutôt devrais-je dire oligarchie capitaliste), c’est
que la dictature militaire s’impose par le biais d’une violence non
dissimulée, tandis que la " démocratie " s’impose plutôt à travers le
contrôle mental des citoyens, grâce à l’arme des médias, grâce au
mensonge. Car je ne pense pas que le peuple, en élisant ses maîtres
tous les quatre ans, soit libre. Il les élit, mais quand ils ne
tiennent pas leurs promesses, il ne peut pas se débarrasser d’eux.
Dans l’Athènes de l’Antiquité, ce n’était pas
comme ça. Chacun pouvait parler dans l’agora, chacun exprimait ses
idées, qu’elle que fût sa position sociale. Et à tout moment, quiconque
occupait une fonction publique, pouvait être révoqué.
Mais la démocratie a prouvé également qu’elle
n’a aucun problème, lorsque le mensonge et le contrôle mental ne
suffisent plus, à utiliser aussi la violence policière, à tuer, à
torturer et à terroriser.
Finalement je ne suis jugé ni parce que j’ai
placé une bombe, ni parce que je possédais trois armes et dix kilos de
dynamite. Au fond, l’armée et la police ont beaucoup plus d’armes que
moi et elles les utilisent. Il n’y a pas de comparaison.
Je n’ai rien d’autre à dire, si ce n’est que je
n’ai aucun regret, quelle que soit la peine que vous m’infligerez - et
vous le ferez. Je demeure ce que je suis. Je peux même dire que la
prison est une école pour le révolutionnaire. Son endurance, ses idées
sont mises à rude épreuve. Et s’il résiste à cette épreuve, il devient
plus fort et sûr de la justesse de la cause pour laquelle il a été
emprisonné. Je n’ai rien d’autre à dire.
Tribunal d’Athènes, le 7 juillet 1999
Nikos Maziotis
http://www.non-fides.fr/spip.php?article249