
Os Cangaceiros
Date : lundi 01 juin 2009 @ 00:47:32 :: Sujet : R�volution(-naires)
Nous
avons déjà cité à plusieurs reprises le groupe Os Cangaceiros. Ce
groupe clandestin, actif en France dans les années 80, tire son nom des
bandits sociaux brésiliens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.
Les nouveaux Cangaceiros, ceux des années 80 sont, eux, issus entre
autres des Fossoyeurs du Vieux Monde. Basés à l’origine à Nice, les
Fossoyeurs publient entre 1977 et 1983 quatre numéros de leur revue
dans laquelle ils explicitent leurs visions politiques et critiques du
mouvement révolutionnaire. Les Fossoyeurs comme plus tard les
Cangaceiros menèrent leur offensive par tous les moyens qu’ils étaient
capables d’imaginer, dont l’édition de textes. Leur textes sont
d’ailleurs signés mais par des pseudos, clandestinité oblige. On peut y
voir une tentative d’articulation entre la dimension collective forte
du groupe et les individus qui le composent.
Les
Fossoyeurs se définissent eux-mêmes comme des délinquants et non comme
militants ou gauchistes. Empruntant le discours et la critique de la
quotidienneté des situationnistes, ils se pensent en tant que groupe de
marginaux par leur rejet du monde dans lequel ils vivent et leurs choix
de vie et de survie. Dans leurs textes, ils se reconnaissent dans les
formes de délinquance, de révoltes et de conflits sociaux indépendants
des organisations, partis, syndicats ou avant-gardes. Les Fossoyeurs
refusent le travail salarié, avec pour leitmotiv : Ne jamais
travailler. Ils sont souvent étiquetés «pro-situs» pour les
différencier des autres formes d’antagonismes politiques. Quelques
textes des Fossoyeurs et plus tard de Os Cangaceiros seront d’ailleurs
signés : des situationnistes. Ils ont été ignorés par les officiels du
mouvement situ.
Dans leurs textes et pratiques, ils mettent l’accent sur le rôle des
syndicats et des partis politiques dans les trahisons successives des
mouvements sociaux, passés et actuels, ainsi que sur celui des
avant-gardes révolutionnaires de l’époque, marxiste-léninistes,
autonomes, anarchistes et autres, armées ou pas. Ils leur reprochent
principalement de vouloir détourner et orienter à leurs propres fins
les révoltes sociales qui parcourent en permanence la société. Os
Cangaceiros dira d’ailleurs plus tard «Nous n’avons qu’une seule forme
de relation avec les groupes et organisations politiques : la guerre.
Ils sont tous nos ennemis, il n’y a pas d’exception.» Dans leur revue
on trouve aussi des compte-rendus de leurs activités, du moins ce
qu’ils peuvent dire. Même si ces actions laissent parfois une
impression d’échec, plutôt que de les décourager, ils tentent et
réfléchissent à d’autres moyens. On sent nettement qu’ils se cherchent
aussi bien du point de vue théorique que pratique. Ils sont à la
recherche de complices comme l’indique explicitement les titres de
certains textes comme : «Choisir ses fréquentations», ou «Sur la
rencontre» dont voici quelques phrases : «Rarement autant ont éprouvé
le besoin impérieux de sortir de leur isolement pratique, et rarement,
paradoxe désolant, les rencontres n’ont véhiculé autant d’illusions et
de prétentions disproportionnées… La stratégie des rencontres est
fondée sur ce seul projet ; la découverte des armes nécessaires à la
pratique du bavardage, au bavardage pratique.» Cela prend du temps, et
les premiers contacts ne sont pas toujours fructueux, comme en
témoignent les correspondances publiées.
Fin
mars 1982, un squat s’ouvre rue de l’Est dans le 20e arrondissement de
Paris. Par cette action, les nouveaux squatteurs proches des Fossoyeurs
entendent rompre et critiquer le discours politique autour des
occupations de locaux vides. En effet, ils décident d’ouvrir un
bâtiment neuf, encore partiellement habité. Pour eux, le squat doit
être une expropriation. Ils se barricadent et décrètent la rue
interdite aux flics. Les accès à la rue sont bloqués et les flics
chassés. Ils seront expulsés en octobre de la même année après une
forte résistance. Extrait de la revue Les Fossoyeurs
datant de mai 83 : «Du moment que nous ouvrons un territoire ne
serait-ce que quelques portions d’immeubles et sur l’espace de quelques
squats localisés au nord du 20e — à la rencontre, à la dépense, à la
liesse publique, nous sommes ammenés à déborder et vient alors, tôt ou
tard, l’instant où on ne peut plus y durer. À l’est, nous n’avons pas
été expulsés au terme d’une procédure juridique, mais sur décision
politique du parquet pour “trouble à l’ordre public” — environ
cinquante plaintes avaient été centralisées, au point que le ministre
de l’Intérieur avait été personnellement saisi de cette “affaire” et
cet instant concentre toute la question sociale du territoire. Certes,
territorialement les prolétaires finissent inévitablement par perdre,
face au potentiel militaire et judiciaire de l’ennemi. Jamais ils ne
possèdent le terrain durablement. S’ils pouvaient occuper une place et
y durer, c’est qu’ils n’y feraient aucun bruit, aucun scandale. Mais
ceux qui platement nous donnent perdus d’avance dans l’affrontement
avec les forces de l’ordre sont des têtes de mort. L’affrontement
lui-même fait partie de la fête !»
Jusqu’en 1985, date de la parution du premier numéro de Os Cangaceiros,
les pro-situs croiseront et rencontreront des complices dans les
différents conflits sociaux dans lesquels ils se retrouvent ou
participent : grèves ouvrières en Pologne, dans les Asturies en Espagne
et aussi les émeutes dans des quartiers populaires en France, en Grande
Bretagne et en Afrique du sud. Une grande part de leur temps est
consacrée à se rendre dans les situations de conflit en rupture avec
les organisations syndicales et politiques. Que ce soit dans les
quartiers ou dans le monde du travail. Ces expériences de lutte
communes seront décrites dans les 3 numéros d’Os Cangaceiros. En 1985, des émeutes et des révoltes
éclatent dans les prisons françaises. Afin de briser le silence autour
de la lutte des prisonniers, de multiples actions seront réalisées :
blocage de voies ferrées, sabotages d’installations ferroviaires,
saccage d’imprimerie, blocage de deux lignes du métro parisien,
incendies de voitures et dégradations de véhicules du Tour de France. Dans le numéro 2 de Os Cangaceiros
paru en novembre 85, un long article retrace la lutte des prisonniers
et la liste des actions de solidarité menées par Os Cangaceiros. «Nos
moyens d’action sont ceux qu’utilise n’importe quel prolétaire :
sabotage et vandalisme. Nous ne faisons pas d’actions symboliques ;
mais nous créons le désordre, comme savent le faire couramment des
ouvriers en lutte qui barrent des routes ou des chemins de fer,
sabotent du matériel, des relais télé, etc.» Toujours dans le numéro 2
de la revue, un chapitre des notes éditoriales intitulé «Nous, Os
Cangaceiros» apporte des précisions. La manière dont a été rédigé cet
édito est révélatrice d’un certain esprit des Cangaceiros. Ces notes
ont été prises suite à une discussion collective après laquelle les
réponses spontanées aux questions posées sont retranscrites telles
quelles. Extraits : «Nous parlons beaucoup de la violence dans les
banlieues. Toutefois nous ne pensons pas qu’il n’y ait que là qu’il se
passe quelque chose. Seulement, beaucoup de nos semblables y vivent, et
souvent nous-mêmes. Nous ne faisons pas que parler de la violence :
c’est notre élément et même peut-on dire, notre lot quotidien. La
violence est d’abord celle des conditions qui nous sont faites, celle
des gens qui les défendent et plus rarement, hélas, celle que nous leur
renvoyons à la gueule. Nous ne connaissons pas tous nos ennemis, mais
on connaît ce qu’ils défendent. Tous nos alliés ne sont pas forcément
nos complices. Il arrive qu’ils le soient. Nous ne sommes pas en
rapport avec tous nos alliés. Les chômeurs qui combattent l’indigence
sont autant nos alliés que les travailleurs qui se révoltent contre le
travail et échappent au contrôle des syndicats. […] À ceux qui se
demandent si nous sommes assembléistes, conseillistes, nous répondons
que ce qui nous importe c’est de savoir comment les gens établissent et
organisent le dialogue. Nous ne sommes pas des terroristes parce que
nous tenons à la clandestinité : Creuse vieille taupe,
disait-on jadis. À notre époque, les gens qui affirment des exigences
révolutionnaires passent pour des rêveurs. Mais l’homme est fait de la
même matière dont sont faits ses rêves. Nous sommes révolutionnaires. Os Cangaceiros
veut dire : “Tout est possible”, “Nous sommes en guerre”, “Rien n’est
vrai tout est permis”. Nous sommes nombreux, par rapport à
l’atomisation régnante. On a beaucoup d’alliés de par le monde. Notre
programme est très ancien : Vivre sans temps morts. Nous comptons bien
sûr lui assurer sa publicité par le scandale. Il n’y a pas d’autres
moyens dignes d’un tel programme. Notre existence en elle-même est déjà
un scandale. Nous ne sommes évidemment pas indispensables : toutefois
il se trouve qu’en plusieurs occasions nous avons dû l’être. Dans la
guerre sociale, nul ne peut être dispensé. Nous sommes aussi très
méfiants — l’expérience prouve qu’on ne l’est jamais assez. La méfiance
juge de la confiance qu’on accorde aux autres. Nous ne faisons pas
vraiment partie de ce qu’on appelle couramment “le monde du travail”,
encore que nous en sommes issus. Mais lorsque des luttes dignes de ce
nom s’y déroulent, elles combattent elles aussi le monde du travail et
s’en prennent à ce qui contraint les pauvres au travail, la nécessité
de l’argent. […] Nous sommes contre toute hiérarchie, et notre
association se veut égalitaire dans la mesure où chacun doit être en
mesure d’y décider. […] Nous considérons comme possible des contacts
suivis avec d’autres groupes sur cette condition élémentaire : le
dépassement de toute forme d’agitation/propagande dans son activité. Ce
que nous critiquons dans la politique, c’est l’État. La question est
d’apporter du sang neuf dans cette époque, et d’en avoir les moyens. À
plusieurs reprises, lorsque nous sommes allés rencontrer des grévistes
mineurs en Grande-Bretagne, on nous a posé cette question élémentaire :
“Quelle force constituez-vous réellement ? Qu’allez-vous pouvoir faire
des informations que nous vous donnons ?” À ces questions il faut être
en mesure de répondre clairement, d’autant qu’un regroupement comme le
nôtre n’est pas évident pour tous. On nous a aussi demandé, en Pologne
: “Mais qui donc êtes-vous ? Quel est votre mouvement ?” Il faut savoir
manifester le caractère universel de notre existence. L’intérêt que
nous portons aux révoltes de nos semblables dépasse l’intérêt qu’a le
pauvre isolé pour le monde, qui est souvent sans moyens. Cependant, il
doit être bien clair que nous ne parlons que de ce qui nous concerne.
En aucun cas, nous n’entendons faire de l’assistance aux luttes
d’autrui. Nous entendons simplement les rencontrer, et prendre part aux
réjouissances. La plupart des travailleurs révoltés que l’on est amené
à rencontrer sont encore influencés par l’état d’esprit militant issu
de l’ex-mouvement ouvrier. En l’état actuel, on ne peut miser que sur
des rencontres avec des individus pris isolément, encore qu’il nous
arrive de passer par le biais de groupes organisés qui conservent
encore quelques illusions sur le syndicalisme et où se trouvent des
travailleurs révoltés. Si l’activisme de ces groupes nous laisse
froids, on y connaît des gens qui sont très proches de nous par le
refus du travail. Les jeunes kids de banlieues, ayant plutôt l’habitude
de rencontrer des gens isolés ou en bandes locales, sont toujours un
peu étonnés de voir, quand ils nous rencontrent, un groupe constitué et
organisé. À l’opposé, les travailleurs en lutte, ayant plutôt
l’habitude de voir des gens qui agissent en tant que membres d’une
organisation officielle, sont étonnés, quand ils nous rencontrent, de
voir des individus qui semblent agir en leur seul nom. En
Grande-Bretagne ou en Espagne, nombre de travailleurs révoltés ont été
ainsi surpris de voir un groupe de chômeurs-à-vie, organisés, ayant des
contacts et des informations internationales, et disposant de certains
moyens, alors qu’il existe indépendamment de tout appareil politique et
syndical. Finalement, nous intriguons par notre simple existence. Mais
de toute façon, le seul risque sérieux que nous courons, c’est celui de
mourir pauvres.»
Le 19-20 décembre 1985 : Georges Courtois et Patrick Thiolet, avec
l’aide d’un pote Karim Kalki, prenent en otage le tribunal de Nantes,
lors de leur procès. Ils exigent la présence de caméra, et les jurés,
les avocats et les magistrats se retrouvent à leur tour accusés et
jugés. Ils ont négocié leur rédition, mais évidemment l’État n’a pas
tenu ses promesses et Kalki fut emprisonné, il sera par la suite
lourdement condamné. Dans la revue numéro 3
datée de juin 87, Os Cangaceiros publie plusieurs textes relatifs à
cette prise d’otage : déclaration de Courtois, tracts et affiches de
solidarité dans lesquels ils revendiquent des actions de sabotage qui
perturbèrent simultanément 11 stations du métro parisien. 35 personnes
seront perquisitionnées et interrogées près d’un an après pour ces
actions, mais les flics n’auront rien. Dans ce numéro, d’autres
situations sont transmises avec des textes sur les émeutes en Afrique
du Sud, les mouvements sociaux qui secouent la France fin 1987 – début
1988, sur l’autonomie des ouvriers dans la lutte en Espagne dans les
années 80 et sur les émeutes en Grande-Bretagne. Dans les notes
éditoriales, comme «les Lascars du LEP électronique», ils critiquent
les étudiants et le mouvement de 86 contre la loi Devaquet. Ils
critiquent SOS Racisme et la gauche au pouvoir qui canalisent toutes
les révoltes. «Le spectacle répugnant — pacifisme, jets de fleurs sur
les CRS, respect ostensible du fonctionnement de l’université, sens du
réalisme et du sérieux, rattrapage des cours, grève à la japonaise,
etc. — que les étudiants ont livré n’a d’égal que les kermesses
démocratiques de SOS Racisme.» Citons un autre extrait des Notes
éditoriales : «La démocratie c’est de la merde. La démocratie n’est
rien d’autre que la prétention de l’État à annexer la communication.
L’État démocratique est à la communication ce que l’argent est à la
richesse, un représentant universel abstrait. Avec la démocratie se
trouve consacrée l’absence de la communication en tant qu’activité
sociale de l’homme : la société est gagnée par l’intérêt privé, sous
l’emprise effective de l’argent et de la marchandise qui deviennent le
but de toute activité. La communication n’existe plus que sous la forme
dégradée, vide de toute humanité, du débat d’intérêt, la politique.
L’essence de l’homme a été confisquée par la marchandise, l’État a
confisqué la conscience de l’homme. […] La politique est alors le lieu
où les aspirations contrariées de l’homme trouvent leur existence
ineffective. La politique achèvera, pendant les deux derniers siècles,
de dépouiller l’homme de son langage. L’État se chargera désormais de
fournir une explication du monde aux individus, qui dès lors ne
pourront plus se parler que par la médiation de son langage, la
politique. C’est bien pourquoi à notre époque la critique de la
politique est la condition première de toute critique. Notons que les
étudiants ont un rapport intellectuel avec l’État, tandis que la
bourgeoisie et les classes moyennes ont un rapport immédiatement
pratique. Les premiers jugent la légitimité de l’État selon son concept
abstrait, les seconds selon son efficacité à faire régner l’ordre. Dans
tous les cas, la démocratie est la caution centrale d’une société sans
esprit, fondée concrètement sur l’exploitation et l’oppression
d’autrui. Le mensonge démocratique est là pour empêcher que la division
existant dans cette société soit prononcée dans la pensée,
publiquement. Il est là pour refouler la guerre sociale.»
En 1989, ils se concentrent sur les actions attaquant le projet de
construction de 13.000 nouvelles places de prison. Les Cangaceiros
volent les plans des futures taules et sabotent de nombreux chantiers.
Notamment en mélangeant du sucre au ciment, ce qui le rend friable. Ils
choperont et tabasseront un architecte pour qu’au lieu de construire
des murs, ils les rasent. L’ensemble des actions et des plans volés
seront rendus publics dans un document : Les 13.000 Belles.
Il sera largement distribué de façon autonome dans les zones des
futures prisons, tentant de provoquer des réactions hostiles contre
l’État. Le groupe sort essoufflé par cette campagne et des conséquences
non voulues. Les conséquences de ce travail pour le groupe sont
critiquées : spécialisation, avant-gardisme et confrontation isolée
avec l’État, médiatisation et répression. En 1987, ils publient un
livre : L’incendie millénariste.
Ce bouquin revient longuement sur de nombreux mouvements millénaristes
à travers l’histoire qui défièrent les autorités par leurs envies de
vivre sans contrainte. Aucun diffuseur n’accepte le bouquin par peur
d’être associé à un groupe dans la ligne de mire des keufs. Face à la
traque policière, les Cangaceiros se font plus discrets, tout en semant
derrière eux des piles de leur livre et revues dans différents endroits
— bouches de métro, places publiques, etc. Certains s’exilent. En 1992,
suite à la mort d’Ndréa,
l’une d’eux, ils publient ces dernières lettres où elle explique son
refus du traitement contre le cancer, et plus généralement de la
médecine. Ce sera la dernière parution et apparition des Cangaceiros.
Basse Intensité no 9, 28 mai 2008
Infokiosque radiophonique en direct des faubourgs de l’antimonde.
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