Le travail - L'essentiel � abattre

Date : vendredi 14 mars 2008 @ 16:24:51 :: Sujet : Travail

� Arbeit macht frei �, (le travail rend libre),
portail du camp de d�portation d�Auschwitz.

Naissance du � travail �

Notre monde moderne a plac� le travail au centre de son fonctionnement en en faisant une cat�gorie anthropologique, c�est � dire une dimension n�cessaire de l�humanit� de l�Homme. Le retournement copernicien a �t� d�cisif pour nous sortir d�une �conomie de r�tention pour une soci�t� mis�reuse et suicidaire o� l�activit� est exalt�e. Le travail met l�existence au service de l�essence. Certes, le � mal � avait commenc� avec le R�volution n�olithique et son passage � la s�dentarit� : il y a moins d�espace pour plus de monde, il faut des surplus pour g�rer ces frictions, que l�on r�alisera par l�agriculture et l��levage. Rapidement les fronti�res, la hi�rarchie, la patriarcat et la sp�cialisation (notamment religieuse et guerri�re), se mettent en place. Finie la vie libre, voil� le labeur. Reste que le travail est d�valoris�, laiss� aux esclaves ou aux basses castes ; pr�sent� comme n�cessaire, mais d�gradant. La � modernit� � va tout changer.



Le travail (moderne) est le fils des sciences �conomiques, cette invention moderne qui repose sur la finitude de l��tre humain. Tout �conomie ne peut en effet que reposer sur la finitude, puisque le monde est objectivement limit� �et m�me pas sur la raret� qui n�est que relative. Pourtant, la science �conomique mystifi�e et mystificatrice va se construire autour de la croyance euphorique en l�abondance. Gr�ce �ou � cause- du retournement copernicien. Mais pour que l�humanit� devienne � comme ma�tre et possesseur de la nature �, selon la c�l�bre phrase de Descartes, une seule contrainte : le travail et l��conomie du temps. Car � qu'est-ce que l'�conomie? Un �change anonyme et indirect de diff�rentes quantit�s de temps de vie � . La prison ultime : la colonisation du temps par le syst�me, la perte de sa vie, la privation de l�Etre, simple carcasse du temps. Cependant, le paradoxe est in�vitable : si les biens sont (sur)abondants, ils n�en sont pas moins limit�s. Sinon, pourquoi un co�t ? Aveu � demi-mot de l�inconscience et du d�raisonnable de l��conomie�

Etymologiquement, le terme travail signifie fatigue, effort, et il est d�ailleurs employ� pour d�signer les douleurs de l�enfantement. Il renvoie au latin tripalium, � torturer avec le tripalium � (instrument de torture) . Il n�a rien d�attirant. Il est pourtant ce que les hommes contemporains poursuivent fr�n�tiquement, il est au centre de nos soci�t�s, au centre de nos vies. Le travail structure notre rapport au monde et nos rapports sociaux : il est au coeur des soci�t�s capitalistes modernes. Comme le dit D.M�da , � le travail est notre fait social total �. Il est per�u comme une cat�gorie anthropologique (qui d�finit l�homme en tant que tel), et il est au centre de notre vision du monde depuis le 16�me si�cle. On peut le d�finir comme puissance humaine et technique qui permet de cr�er de la valeur, comme production d�un bien ou d�un service en vue d�une r�tribution. [Si l�on accepte l�id�e de de Radkowski que � la technique est m�re de la richesse, l��conomie est fille de la pauvret� � , mais que la premi�re est soumise, en partie du moins, � la seconde, et plus loin � l�institutionnel, alors le travail est bien en premier lieu une technique.] Une chose est s�re, c�est qu�il poursuit l�accumulation. Mais si le travail est n� comme moyen d�accumuler la richesse, instrument de l��conomie capitaliste, il est devenu lui-m�me la fin : il faut le sacraliser, le glorifier pour que les gens acceptent de perdre leur vie � la gagner. Ou alors les enfermer dans des camps ou des prisons o� le travail est obligatoire.

C�est pourquoi on ne peut pas dire que le travail soit une cat�gorie anthropologique : les soci�t�s d�autosuffisance ne connaissent pas le travail. Elles pr�l�vent uniquement ce dont elles ont besoin, ce qui en font des soci�t�s volontairement � sous-productives �, mais non de � subsistance �. Comme l�a montr� M.Salhins , ces soci�t�s ne passent pas plus de trois heures par jour aux activit�s � n�cessaires �, le reste du temps �tant consacr� aux jeux, relations, activit�s artistiques et � l��ducation des enfants. Ce sont des soci�t�s du � loisir � et de la contemplation, des soci�t�s d�abondance. Et � la pauvret� mat�rielle correspond une richesse symbolique et relationnelle. En d�sagr�geant ou massacrant ces modes de vie inacceptables par l�exemple qu�ils donnent � voir, la joyeuse pauvret� laisse place � la mis�re.


[La cr�ation de l�humain

Le mythe d�Altrahasis des Akkadiens
Traduction de R.Labat (Ouest-France, 1-2 mars 200).

� Lorsque les dieux �taient encore des hommes
Ils assumaient la travail et supportaient le labeur
Grand �tait le labeur des dieux,
Lourd leur travail, et longue leur d�tresse.
Aussi se r�volt�rent-ils,
Les ayant r�unis, le sage
Ea ouvrit la bouche
Et dit aux dieux, ses fr�res :
� De quoi pouvons-nous les accuser :
Leur travail est lourd, et longue, leur d�tresse ;
Chaque jour, ils creusent la terre,
Lourde est leur lamentation�
Mais il y a peut-�tre un rem�de � leurs maux ;
La G�nitrice est l� : qu�elle cr�e un �tre humain,
L�Homme,
Afin qu�il porte le joug et en lib�re les dieux� �
[�] ainsi f�t fait�
Alors Nintou ouvrit la bouche
Et dit aux grands dieux :
� Vous m�avez ordonn� une t�che :
Je l�ai achev�e.
Vous avez �gorg� un dieu, avec son intelligence
J�ai supprim� votre travail si p�nible,
Et votre dur labeur, c�est � l�homme que je l�ai impos�.
Vous avez transf�r� la plainte � l�humanit� :
Pour vous, j�ai d�li� le joug, j�ai �tabli la libert�. �

Ainsi, le travail est labeur, d�tresse et lamentation. Ce mythe akkadien l�gitime le labeur des humains, d�l�gu� � ceux-ci pour en lib�rer les dieux. L�humain est condamn� � travailler, ayant �t� cr�� uniquement pour cette fonction, �tant asservi aux dieux (c�est-�-dire au pouvoir dominant). L�humain ne travaille pas parce qu�il y trouve son �panouissement et son bonheur, mais parce qu�il y est contraint : le travail est mal�diction, et a toujours �t� consid�r� ainsi par tous les peuples depuis le n�olithique jusqu�� l��re � moderne � (avant, le � travail � n�existait pas).

Reste que les dieux se sont r�volt�s, et � de quoi pouvons-nous les accuser : leur travail est lourd, et longue, leur d�tresse �. La r�volte contre le labeur est l�gitime. Les humains ont quelque peu r�ussi � s��manciper des dieux, d�s lors, pourquoi ne pas s��manciper du travail ? Suite logique�

Cependant, notre avenir n�est pas de devenir des dieux, ce qui ne serait que d�l�guer le travail � des domin�s (des esclaves), ou bien � tout autre chose qui asservit ou qui sera asservie (des machines). Ni dieux, ni labeur. Ni pouvoir, ni exploitation. Qu�une vie libre et joyeusement pauvre. Car le travail n�est pas compatible avec la libert�, la plus haute condition de l�humain, que les chefs et les pr�tres se sont empress�s de le d�poss�der d�s lors que le pouvoir coercitif est apparu : le pouvoir ne se partage pas.

Alors, r�voltons-nous, arr�tons de bosser, sans transf�rer notre plainte � quiconque qui ne tarderait pas � se r�volter � son tour. Supprimons le malheur, faisons-nous sorciers pour nous d�senvo�ter. Faisons-nous libres. De quoi pourrons-nous nous accuser ?]


Le travailleur comme machine, le travail comme obligation

Si le travail est au centre du syst�me capitaliste, il n�en est pas moins subordonn� � l��conomie invent�e, c�est-�-dire � la � rationalit� � instrumentale trop souvent d�raisonnable. Mais comme le dit H.Bartolli , � toute �conomie qui emploie le travail comme un pur outil et le d�tourne de ses fins pour le mettre au service d�un f�tiche, l�argent ou le capital, toute �conomie � avare � est une �conomie esclavagiste �. Originellement, le travail (au sens d�ouvrage ou d�activit�s quotidiennes) est l�instrument de l�am�nagement du monde et de la survie, fondamentalement limit� et cadr� culturellement. Puis il va devenir � la fois la condition de l��conomie invent�e plac�e comme finalit� absolue pour la soci�t�, et le but de l�individu gr�ce auquel il peut survivre, ou mieux, consommer.

D�s lors, le travailleur se trouve s�par� de ce qu�il produit, obsessionnellement contr�l�, interchangeable � souhait : il n�est plus qu�une force de travail. Une machine, un travailleur inexorablement rattach� au travail, c�est � dire � la n�cessit�. L�ouvrier est � calcul� � en terme d�utilit� et de performance ou rentabilit�, telle une machine. Bient�t, avec l�industrialisme et le progr�s technique, il devient un outil vivant au service d�autres outils inertes. L�ouvrier devient la machine, les t�ches sont absurdes, �tourdissant l�individu, comme l�a tr�s bien mis en sc�ne C.Chaplin dans Les temps modernes . Cela fait de lui le symbole de la r�ification.

Mais tous les salari�s et tous les prisonniers du syst�me diabolique du travail sont concern�s, et ne peuvent �tre des personnes. Voil� l�individu r�duit � sa fonction sociale. L�homme contemporain est encha�n� au travail. Mais la technique (machine, proc�dures ou innovations) apporte sa contribution, tant pour am�liorer (pas toujours) la productivit� que pour satisfaire la d�voration du capitalisme n�cessitant toujours de cr�er de nouveaux march�s. A ceci pr�s que � la technique propose, l��conomie dispose � : la technique est appr�hend�e seulement selon son efficacit� et son utilit� face aux buts que l��conomie d�finit. Elle n�est donc pas ind�pendante de l�institutionnel. Avec la technicisation, la machine suppl�e l'individu �ou s�immisce dans la totalit� de sa vie : si le travail moderne est une affaire publique (contrairement aux activit�s d�autrefois), la technologie a fait entrer celui-ci dans la vie priv�e, gr�ce aux bippers, portables, Internet� autant d�outils qui cr�ent un lien incassable entre l�individu et son travail. Et c�est ainsi que l�espace priv� dispara�t : la famille, ou le groupe domestique et privil�gi�, perd le lien de solidarit� qui le caract�risait pour une solidarit� impersonnelle, sociale : la sph�re priv�e est colonis�e par la rationalit� �conomique.

Ce sont m�me les travailleurs qui s�adaptent aux machines, ces derni�res ayant plus d�importance que les � hommes-objets �. Et dans cette activit�, � entre l�homme et ses instruments, comme entre l�homme et ses fins, la distinction se brouille � . Le travail se fait r�p�titif, et m�me rythm�, et � ce sont les mouvements de la machine qui r�glent ceux du corps � . Au rythme organique du corps est substitu� le rythme m�canique de la machine, m�me dans les m�tiers de service o� la disparition de la machine fait place � une multitude de technologies et � des relations conform�es et technicis�es : la relation c�de � des techniques commerciales, administratives, etc� Et la cadence du temps de travail s�immisce dans toute la vie quotidienne disloquant les rythmes et provoquant une tension de la vie, jusqu�au bord de la rupture, et cassant parfois (d�fonce, suicide, folie�).

Pourtant, l�individu doit travailler. L�homme contemporain est un travailleur, et c�est � cette condition qu�il peut �tre consid�r� comme pleinement humain par ses semblables. La modernit� a cr�� l�illusion bienvenue que le travail est condition de l�humanit� et m�me accomplissement de son humanit�. Et c�est seulement possible par la privation de la destin�e de la personne humaine. Le travail est d�possession de l�humain au profit du seul processus productif. L�existence humaine c�de � l�esp�ce, l�individu ne devenant que membre de celle-ci et alors instrument organique d�un plus grand � organisme social � qu�est alors la soci�t�. Tout un chacun doit participer � la grandeur de l�esp�ce. L�inactif ou le ch�meur deviennent des sous-hommes, qui ont � peine le droit � un regard quand la mis�re la plus totale les conduit � mendier : ce ne sont m�me pas des animaux, mais des rebus, des objets quotidiens qui ont �t� consomm�s puis jet�s. L�humain entre dans le processus de consommation, mais n��tant lui-m�me qu�un objet, donc consommable, il devient un appareil jetable (un rebus). Et alors qu�on me consomme moi-m�me, je ne cherche qu�� consommer apr�s avoir � gagn� � ma vie par le travail.


[Metropolis, Fritz LANG

Le th�me de la r�ification se donne tout particuli�rement � voir dans le film Metropolis, de Fritz Lang. Nous allons maintenant nous atteler � une courte analyse de ce document particuli�rement pertinent autant pour ses nombreuses pistes de r�flexion sur des th�mes vari�s que pour sa qualit� artistique qui permet � bien des �gards de d�passer le th�orique. Ce film muet est sorti en 1927. Nous l�avons visionn� dans sa version anglaise (2H17). Une m�galopole moderne est scind�e en deux : � la surface, les privil�gi�s ; en profondeur, la masse des ouvriers surexploit�s qui permet � la ville (Metropolis) de fonctionner. Ce film du cin�ma expressionniste allemand est devenu un classique. C�est une fiction visionnaire. Certains y voient une critique de la mont�e du nazisme dans l�Allemagne de la fin des ann�es 1920, mais il semble que la port�e de ce document soit bien plus grande, ce qui fait qu�il reste pertinent aujourd�hui. F.Lang interroge � travers son �uvre la lutte des classes et la division du travail, le syst�me technicien, l�urbanisme, le pouvoir. C�est notamment sa critique de l�esclavagisme de l�homme par la machine, et sa mise en garde face au retournement de la machine contre l�homme, qui vont inspirer par la suite de nombreux auteurs, tant en litt�rature qu�au cin�ma.

Voici un bref r�sum� du film : Metropolis, cit� immense, est gouvern�e d'une main de fer par John Fredersen. La ville est divis�e en deux secteurs : la partie haute, la ville des ma�tres entour�e de magnifiques jardins verdoyants, lieu de r�sidence d'une minorit� de privil�gi�s, et la partie basse, la ville des travailleurs, o� survivent des ouvriers qui assurent le fonctionnement de la cit� riv�s � des machines avilissantes. Un jour, Freder, le fils de Fredersen, va rencontrer Maria, de la ville du dessous, qui pr�che la bonne parole aux travailleurs. Avec elle, il va d�couvrir les bas-quartiers et la mis�re. Boulevers�, il va essayer de d�fendre la cause des travailleurs aupr�s de son p�re sans grand succ�s. Afin de reprendre le dessus sur les ouvriers, Fredersen d�cide de cr�er, avec l'aide de Rotwang l�inventeur, un robot � l'image de la jeune fille qu'il pourra contr�ler et envoyer semer la terreur dans la ville. Mais le robot se retourne contre son ma�tre et pousse les ouvriers � la r�volte. Finalement, gr�ce � Maria et � Freder, la ville enti�re sera r�concili�e aux pieds de la cath�drale. C'est alors que Freder va devenir l'interm�diaire dont parlait tant Maria, il sera celui qui s'interposera entre le labeur des ouvriers et le pouvoir de d�cision de son p�re (� les bras � et � les cerveaux �) : � le m�diateur �.

D�s les premi�res images, les machines sont associ�es aux horloges. De la m�me mani�re, la machine sur laquelle Freder travaille pour remplacer l�ouvrier qu�il a sauv� ressemble � une horloge. F.Lang nous rappelle que le temps est fondamental. Plus l�espace-temps de la consommation s��paissit, plus celui de l�interaction baisse, nous l�avons vu, mais le temps pass� � la production est aussi un temps non-v�cu, ali�n�, qui nous rattache � notre condition animale, dirait H.Arendt. Le rapport au temps qu�est exprim� par F.Lang ne se fait pas par la sensibilit�, mais c�est bien le temps physique, � objectif �, qui s�impose. Le film va m�me plus loin, puisqu�� Metropolis, les ouvriers travaillent 10 heures par jour, et le tour du cadran des horloges se fait en 10 heures : le temps est devenu celui du travail. La journ�e est r�gl�e, la vie soumise � la machine, c�est-�-dire au syst�me. Mais il n�est pas n�cessaire de travailler autant pour que l�activit� professionnelle soit le centre de gravit� de notre existence, le point d�appui de notre exp�rience. L�existence se retrouve organis�e autour du temps du travail. La marche cadenc�e des ouvriers exprime une vie plac�e sous le signe du temps machinique, mais aussi l�ali�nation. D�ailleurs, les personnes �mancip�es, ou cherchant � l��tre, comme Maria, ont une expression corporelle l�g�re, � normale �.

Cette �uvre est une critique de l�esclavagisme de l�homme par la machine, de cette nouvelle forme d�ali�nation. La machine d�grade l�humanit� de l�homme, et montrer le robot se retourner contre J.Federsen est une m�taphore de ce retournement. Nous sommes bien dans une r�actualisation de la mise en garde face au mythe prom�th�en. C�est aussi le sens de la r�f�rence � la Tour de Babel, r�cit que Maria conte aux ouvriers lors d�un pr�che. Alors que les machines sont cens�es �tre au service des individus, de leur apporter un bienfait, elles les encha�nent � une condition ouvri�re mis�reuse. F.Lang montre que l�id�e que la technique va lib�rer les individus des cha�nes du travail est fausse. Elle l�encha�ne m�me davantage, l�ouvrier ne devant plus seulement offrir son corps � l�outil particulier, mais se donner enti�rement � la m�ga-machine. Le syst�me technicien a quelque chose de diabolique. La premi�re fois que Freder descend dans la ville basse, la machine appara�t d�ailleurs � ses yeux comme un monstre. La machine est associ�e au Mal absolu, au d�mon. Le robot qui prend l�apparence de Maria va d�ailleurs �tre br�l� sur un b�cher.

Metropolis ne s�en prend pas seulement au syst�me technicien, mais interroge aussi l�urbanisme, la division du travail, et � travers ces th�mes le fonctionnalisme et le rationalisme. Il s�agit aussi d�une chronique d�une r�volte sociale, voire m�me d�un certain messianisme. Mais nous n�en discuterons pas ici.

L��uvre de F.Lang nous permet d�explorer de multiples aspects des soci�t�s contemporaines. Mais ce qui nous int�resse particuli�rement est sa critique du syst�me technicien, et notamment du machinisme : le travailleur se retrouve encha�n� � son outil de travail, et � travers cela et au-del� de cela, � la m�ga-machine. F.Lang nous donne � voir de mani�re radicale la r�ification. Et celle-ci ne se r�sume pas au moment de l�activit�, mais s�inscrit dans l�existence, dans la vie quotidienne.]


Et c�est ainsi qu�il ne s�agit plus seulement d�exploitation, mais bien d�auto-ali�nation. Les individus sont bien s�r contraints de se vendre pour � gagner � leur vie, pour avoir droit de vivre, mais ils ont fait leur cette existence asservissante. D�ailleurs, les syndicats sont les premiers � d�fendre l�emploi � n�importe quel prix : c�est ainsi que la Conf�d�ration G�n�rale du Travail a particip� au maintien de l�utilisation de l�amiante malgr� qu�on connaisse sa morbidit� depuis 1906, mais aussi qui continue de d�fendre corps et �mes le nucl�aire ou l�industrie automobile. Et ce ne sont que quelques exemples� Nous voil� maintenant avec une � f�te du travail �, une f�te de la servitude ! Le mouvement ouvrier classique dev�nt de plus en plus une arme de l��lite pour mettre tout le monde au travail : en se transformant en mouvement r�formiste demandant de meilleures conditions de travail, il a oubli� son fondement r�volutionnaire qui �tait pourtant l�abolition du salariat. Le mouvement f�ministe tomba d�ailleurs dans les m�mes travers : si les femmes ont gagn� leur ind�pendance par rapport � la gente masculine, les voil� ali�n�es par le travail. Il existe bien s�r des bienfaits objectifs gagn�s par ces luttes, l� n�est pas la question, mais ces � victoires � ont un �pre go�t de d�faite vue la situation actuelle. Am�liorer les cons�quences ne devrait jamais nous emp�cher de d�truire les causes.

L�espoir a souvent r�sid�, et r�side encore, dans l�appropriation collective des moyens de production : une lib�ration dans le travail est-elle possible ? Ou ne faut-il pas mieux envisager une lib�ration du travail ? L� � autogestion �, lorsqu�elle reste participative d�une soci�t� productiviste, est vou�e � l��chec dans le but affich� de lib�ration de l�humain. Certes, le travail est largement plus � humain �, plus agr�able. Mais les individus restent d�pendants du travail, mais une d�pendance volontaire et sublim�e, � la fois pour son accomplissement personnel et le devenir de la communaut�. Jusqu�� faire de l�individu l�instrument actif de la volont� transcendante du Parti des r�gimes sovi�tiques. Ce qui fait du sovi�tisme une soci�t� r�solument productiviste, un capitalisme d�Etat. Quand il y a division du travail et rationalisation �conomique, il y a � soumission du vivant � l�inerte, du travail vivant au travail mort � que sont le capital ou les machines . L�int�gration sociale c�de � l�int�gration fonctionnelle, la solidarit� m�canique � la solidarit� organique.

Mais pour que le travailleur accepte de jouer son r�le dans la m�ga-machine, soit il est contraint (travaux forc�s), soit il trouve des compensations hors travail (richesse), souvent un peu des deux. Cela demande une �ducation pr�alable pour accepter d��changer du temps libre contre des compensations mat�rielles ou ostentatoires, l�histoire le montre. Il a fallu discipliner, puis conditionner pour que les individus acceptent de perdre leur vie � la gagner.

La r�gulation fordiste du 20�me si�cle a contribu� au passage d�une soci�t� de travail contraint � une soci�t� de production-consommation. On entre alors dans une �poque cynique o� l�int�r�t g�n�ral (croissance de la Nation) se ferait par la recherche vorace des int�r�ts priv�s (consommation) �ou le calquage new look et plus subtil de la th�orie �conomique classique- mais de tous, et non plus de quelques privil�gi�s.
Avec ce qu�on appelle le � n�olib�ralisme �, depuis les ann�es 1970, aussi bien les contraintes que les injonctions � la consommation se radicalisent. C�est ainsi que le non-travail est lourdement sanctionn� (criminalisation des sans-abris par exemple), pendant que des gens s�entassent chez les psys afin de se d�m�ler du syndrome de l�achat compulsif. Ou encore, des discours pr�nant l�autonomie et l�implication active du salari� pour l�entreprise c�toie des mesures extr�mement coercitives contre le ch�meur refusant un emploi qui ne lui convient pas. Parce que cette id�ologie radicale, entre conservatisme moral et lib�ralisme brutal, arrive avec le ch�mage de masse, ce qui nous fait entrer dans � une soci�t� de travailleurs sans travail � . Le ch�mage �tant le plus efficace outil de domination qu�ait invent� le capitalisme . Quant � l�incitation mon�taire, qui tient ce discours magique que ce qui est possible � l�argent est impossible � l�individu, elle atteint son paroxysme : on ne travaille pas contre des compensations, mais pour celles-ci. A ceci pr�s que les compensations en terme de droits � des prestations sociales et des services sociaux tendent � dispara�tre pour une consommation solitaire sur un march� ultra-concurrentiel.


Travailler pour survivre face aux autres

Hannah Arendt annon�ait que � c�est une soci�t� de travailleurs que l�on va d�livrer des cha�nes du travail, et cette soci�t� ne sait plus rien des activit�s plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette libert� � . A ceci pr�s que le travail est revaloris� aujourd�hui, mais dans un contexte de raret�. Les � petits boulots � remplacent les places assur�es � vie. L�assurance de l�emploi devient le privil�ge d�une portion de plus en plus infime de la population. L�extr�me pauvret� joue le r�le de mise en garde. Le ch�mage devient banal, et pourtant traumatisant.

L�individu est d�sempar� lorsqu�il perd son emploi : l�homme contemporain a un rapport quelque peu toxicomaniaque avec le travail ; ceci renforc� par l�instabilit� et les exigences quotidiennes. Ces cadres qui passent soixante heures hebdomadaires � leur activit� professionnelle le font parce qu�ils y sont compl�tement d�pendants, comme l�homme politique se retrouve fondamentalement attach� au pouvoir, le sportif � l�effort, le consommateur � la consommation, le toxicomane � son toxique. Vous ne me ferez pas croire que quelqu�un qui passe dix heures par jour � faire la m�me chose six jours sur sept le fait uniquement parce que cela lui pla�t. Qui a bais� dix heures par jour ?

S�il y a aujourd�hui une acceptation plus forte de cette soci�t� d�exploitation, ce n�est pas seulement par manipulation et par les effets du spectacle, ou encore le fait de la corruption du peuple par une prosp�rit� paradoxale, mais aussi par l�exacerbation de la concurrence et la d�gradation du lien social. La comp�tition et la concurrence font du collectif un lieu de � lutte pour l�existence � -au sens spenc�rien .

La division du travail cr�e du lien, puisqu'il en d�coule de l'�change, de la solidarit�, mais une "solidarit� organique". La division du travail donne une interd�pendance entre tous les membres de la soci�t�, entre tous les participants au jeu global du capitalisme, et "chacun d�pend d'autant plus �troitement de la soci�t� que le travail est plus divis�" . Ce lien d�interd�pendance est � ranger du c�t� de ce qui nous rattache aux conditions mat�rielles d�existence, c�est-�-dire � notre existence physique, voire animal, et non morale.

De plus, le lien dans l��change marchand est un lien minimal, mais n�anmoins n�cessaire, qui se limite � un pacte de non-agression. L��change marchand cr�e une hostilit� entre les parties, d�o� la g�ne d�un rapport marchand entre amis ou parents : les individus se lient par besoin et non par envie. Et ils ne sont pas li�s librement, mais par la contrainte, ce ne sont pas des personnes libres et ind�pendantes, mais des individus d�pendants les uns des autres et pourtant indiff�rents les uns aux autres. L�individu devient un anonyme minuscule face � une puissance qui le d�passe. Il y a une domination totale du social sur lui-m�me, ce qui fait donc de nos soci�t�s des � soci�t�s totales �, voire totalitaires. L'individu n'est pas d�pendant de l'autre, mais d'une force englobante et contraignante o� tous les sujets sont plac�s de telle sorte que leur survie demande tout autant des relations que des syst�mes de d�fense et d'offensive contre les autres. Nous sommes face � une injonction paradoxale, qui ne manque pas de semer le trouble chez l�homme contemporain jusqu�� provoquer des pathologies mentales.

Notre rapport � l�autre en g�n�ral, m�me proche et pas seulement l� � �trange(r) �, celui que nous c�toyons ordinairement, est influenc� par les id�es �volutionnistes. Evolutionnisme et lib�ralisme �conomique n�ont d�ailleurs cess� d��tre li�s et continuent encore aujourd�hui � se renforcer l�un l�autre. Je vous renvoie � H.Spencer, W.G.Sumner, F.Von Hayek (qui a influenc� les politiques M.Thatcher, R.Reagan et A.Pinochet), W.W.Rostow, etc.

N.Sarkozy, qui se fait le porte-parole fran�ais du n�o-lib�ralisme, confirme encore ce lien par ses prises de position d�terministes, par le biologique, au sujet de la p�dophilie et du suicide. � J�inclinerais pour ma part � penser qu�on na�t p�dophile et c�est d�ailleurs un probl�me que nous ne sachions pas soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque ann�e, ce n�est pas parce que leurs parents s�en sont mal occup�s. Mais parce que g�n�tiquement, ils avaient une fragilit�, une douleur pr�alable �, d�clare-t-il lors d�une discussion avec M.Onfray publi�e dans le magazine Philosophie magazine en avril 2007. Il confirme ses positions � biologisantes � qu�il avait d�j� tenu au sujet de la d�linquance : il entendait mettre en place un rep�rage des d�linquants d�s la maternelle. Il s�agit bien de consid�rer l��tre humain comme un simple organisme, et non plus comme acteur, d�termin� en premi�re instance par les g�nes. Le syst�me institutionnel d�coule en partie des id�es du 19�me si�cle. Comme le dit D.Becquemont, � le darwinisme social individualiste de type spenc�rien �tait d�j� fortement critiqu� � partir de 1880 ; certains de ses pr�suppos�s, liant l��conomie lib�rale � des lois de nature, n�en subsistent pas moins � l��tat latent dans nos soci�t�s � .

Il existe des injonctions � la concurrence, � l��go�sme, alors que la solidarit� et le d�sint�ressement deviendraient immoraux. Le rapport � l�autre ne repose pas seulement sur une indiff�rence r�ciproque, mais plut�t sur une tension, une crainte. Il se met en place un �tat de m�fiance g�n�ralis�. On est donc loin d�une soci�t� conviviale, que I.Illich appelait de ses v�ux, mais plut�t dans une � soci�t� agonistique � o� les relations sont utilitaires et concurrentielles. La solidarit� organique, l�interd�pendance, se dirigerait vers une interchangeabilit� o� les places sont en tr�s forte concurrence : la division du travail social est davantage d�coh�sion sociale contrairement � l�optimisme de maints sociologues et penseurs. Il ne s�agit pas de dire que nous voyons les autres uniquement comme des concurrents, que nous sommes sous le r�gne de la � lutte pour l�existence �. Heureusement, nous continuons � d�velopper des relations amicales, d�sint�ress�es, spontan�es, conviviales. Cependant, il faut bien avouer que le syst�me, reposant sur des discours multiples dont l��volutionnisme n�est pas le moins influent, instrumentalise et d�grade les sociabilit�s. Dans un contexte de globalisation effr�n�e, � il y a belle lurette que salari�-e-s et d�l�gu�-e-s du personnel ne voient plus leur v�ritable adversaire dans le management de leur entreprise, mais dans les salari�-e-s des entreprises et des � sites � concurrents, peu importe que ce soit dans la localit� voisine ou en Extr�me-Orient. Et quand se pose la question de savoir qui sera liquid�-e lors de la prochaine pouss�e de rationalisation d'entreprise, alors m�me le d�partement voisin et le/la coll�gue imm�diat-e deviennent des ennemi-e-s. [�] Le/la retrait�-e devient l'adversaire naturel-le de tou-te-s les cotisant-e-s, le/la malade l'ennemi-e de tou-te-s les assur�-e-s sociaux/ales et l'immigr�-e l'objet de haine de tou-te-s les nationaux/ales pris de panique. �

Par voie de cons�quence, la perte de l�emploi cr�e un manque en plus d�un effroi insoutenable. Mais pas le temps de se morfondre, ni personne sur qui se reposer. Les autres deviennent tous des concurrents potentiels. Le film Le couperet a quelque chose de visionnaire : ce cadre qui assassine tous ses � adversaires � pour �tre s�r de trouver un emploi est l�homme contemporain par excellence. La vie se r�sume au travail, il y a une comp�tition tr�s rude pour avoir un emploi, � la fin justifie les moyens �, et cette comp�tition pousse au meurtre. Sans travail, l�individu est inexistant dans la modernit�. Pourtant, ce serait justement sa chance de retrouver une existence authentiquement humaine . Mais l�humain �tant devenu uniquement un travailleur, un sous-humain encha�n� � la n�cessit�, il se retrouve priv� du sens de l�existence. Il ne peut plus Etre, mais seulement Avoir. Le travail, c�est la � n�cessit� �. La � n�cessit� �, c�est l�Avoir. L�Avoir, c�est la prison. � L�homme ne peut pas �tre libre s�il ne sait pas qu�il est soumis � la n�cessit�, car il gagne toujours sa libert� en essayant sans jamais y r�ussir parfaitement de se d�livrer de la n�cessit� � .


Les nouvelles organisations du travail

La division du travail, qui n'a rien � voir avec la sp�cialisation dans un domaine particulier, n'est qu'une addition de force de travail, les activit�s n'ayant aucune finalit�. L'ouvrier qui visse un boulon sur sa cha�ne de montage ne sait rien du processus de fabrication de l'objet. Le commercial au t�l�phone qui essaie de vendre l'objet ne sait rien de sa fabrication. Ces activit�s n'ont aucune finalit�, si ce n'est visser ou convaincre. D�ailleurs, � aucun consommateur n�a aujourd�hui une connaissance m�me approximative de la technique de production des biens qu�il utilise quotidiennement �, et il en est de m�me du travailleur pour ce qu�il contribue � produire.

On retrouve l� le th�me central de l�ali�nation. Il ne s�agit pas de sp�cialisation, mais de parcellisation. La division du travail indiff�rencie les individus et cr�e une masse uniforme tandis que la sp�cialisation demande une coop�ration entre les personnes. La sp�cialisation ne devient probl�matique que lorsqu�elle devient expertise outranci�re ou monopole. Par l'organisation capitaliste du travail, les individus sont interchangeables, et non rassembl�s. D�ailleurs, la division du travail s�accompagne historiquement d�une diff�renciation fonctionnelle des espaces et d�un zonage urbain, voire d�une s�gr�gation urbaine. Les individus sont s�par� par leurs r�les et par le lieu qu�ils occupent, et peuvent � tout moment �tre remplac�s ou remplacer. Ils sont concurrents, par cons�quent adversaires. Le travail ne lie pas le collectif, mais le d�sunit. Le travail, ou plut�t le capitalisme, ne fait pas d'union mais des similaires trop nombreux pour que chacun trouve sa place.

Et les nouvelles organisations du travail (coaching, management), malgr� leurs discours, n�arrangent rien, bien au contraire. Le coaching appara�t comme une psychoth�rapie � la va-vite, qui pourrait m�me se r�v�ler dangereuse de l'avis de vrais professionnels de la psychologie. Dans une �poque de l'imm�diatet�, le coaching est en fait le moyen de pallier les d�g�ts dus � l'exposition de l'humain aux risques du march� et aux tendances hypermodernes d'une mani�re rapide. Seulement, son efficacit� est loin d'�tre �vidente. D'autant que le coaching co�ncide avec un d�veloppement de politique de performance en entreprise. Il appara�t donc plus comme un moyen d'entra�ner l'individu vers un gain de performance, de productivit�, et de rentabilit�, mais aussi � gain � d'ali�nation et de d�shumanisation. A l'arriv�e, le coaching semble �tre plus b�n�fique � l'entreprise qu'aux salari�s. D'ailleurs, cela participe � faire reporter les difficult�s et dysfonctionnements des entreprises sur les seuls individus. Les �checs ne peuvent plus venir de l'organisation m�me de la soci�t�, mais sont l��uvre de quelques salari�s qu'il suffit de reconfigurer gr�ce � un coach, qui ne manque pas de contraindre le salari� aux exigences comportementales modernes. Ce n'est ni plus ni moins qu'une "conception de l'humain sur le mod�le de l'entreprise" .

Le discours du management est celui de l'autonomie et de l'�panouissement, de la co-gestion et de la participation, et il s�duit en partie les travailleurs. On pourrait arriver � une aberration : les salari�s se domineraient eux-m�mes! Pourtant, le management na�t avec cette nouvelle id�ologie de la � ressource humaine �, qui pr�pare insidieusement la colonisation par la rationalit� instrumentale de tout ce qui �tait auparavant hors champ �conomique, les soumettant aux principes de concurrence, de productivit� et de valeur d��change.

Les salari�s sont somm�s de prendre en main leur destin de travailleur, mais aussi celui de l'entreprise. Ils sont acteurs, soit, mais des acteurs domin�s responsables de l'�chec de l'entreprise, alors qu'ils n'ont pas de pouvoir d�cisionnaire et qu'ils ne r�coltent que rarement les fruits du succ�s. De toute fa�on, les grandes d�cisions sont prises par un groupe de plus en plus restreint qui agit pour les actionnaires.

Dans le m�me temps, il existe un processus d'individualisation des salaires qui reposent sur le m�rite ("coefficient personnel"). C'est pour cela que l'�valuation du travail s'est g�n�ralis�e. On attise ainsi la concurrence avec pour int�r�t final des privil�ges en terme de revenu ou de places honorifiques. "Les strat�gies individuelles prennent le pas sur les strat�gies collectives et le stress remplace progressivement la jubilation � d�brayer" . On casse donc les solidarit�s dans le seul but de limiter leur pouvoir contestataire. Pas besoin d'interdire le droit de gr�ve, il suffit de la rendre improbable.

L'autonomie et la r�flexivit� mises en avant dans les discours officiels sur la nouvelle organisation du travail ne sont en r�alit� que flexibilit�, injonction, b�n�fice, resserrement du pouvoir d�cisionnaire et absence de dialogue. Mais surtout, toutes ces nouvelles formes d'organisation du travail reposent sur le d�veloppement personnel de l'individu. In�vitablement on s�attend � ce que les travailleurs soient conformes aux attentes : aucun particularisme, aucune � personnalit� � n'est acceptable. Aux contraintes industrielle (productivit�), temporelle (� en temps et en heure �), technique (machinisation), physique (p�nibilit�) et marchande (� client-roi �), s�ajoute une contrainte mentale. On doit �tre form� pour notre travail et nous d�velopper au travail. Mais l'�panouissement de l'humain est-il condamn� � se faire dans l'activit� professionnelle? L'humain peut-il seulement accepter d'�tre r�duit au rang d'homo oeconomicus ? C'est bien d'une r�gression qu'il s'agit l�. L'humain contemporain ne sera plus qu'un demi-homme, et m�me un anti-homme.

D'ailleurs des formations comportementales sont mises en place pour les managers afin d'apprendre � ma�triser ses �motions, son rapport � soi et � l'Autre. On nous propose de mieux nous conna�tre en identifiant nos forces et nos faiblesses par rapport � notre r�le professionnel. L'identit� se contente alors de la recherche de la performance, c'est � dire qu'elle doit �tre conforme au comportement attendu. Il s�agit d�une mise en conformit� de la personne avec le mod�le technique d�entreprise. La finalit� de l'agir humain c�de le pas � l'efficience, au fonctionnement, � la performance. Le management moderne s�int�resse aux qualit�s comportementales et relationnelles de l�humain pour les retraduire syst�matiquement en terme d�efficacit� et en gains de productivit� quantifiables . Et alors que le travail est au centre de la modernit� capitaliste, et est m�me consid�r� comme condition de l�humanit�, la retraite appara�t d�s lors comme une renaissance, un moment sur-valoris� d�une libert� retrouv�e. Les Grecs antiques avaient compris qu�il n�y a pas de libert� sans le loisir. Rien � voir avec notre absence de travail o� les loisirs sont l� pour permettre au salari� de souffler pour fournir toujours plus de gains de productivit�. La retraite est donc un moment o� l�on peut disposer de son temps, mais aussi le consacrer aux autres et aux affaires publiques. Loin d��tre le moment de l�inactivit�, c�est � dire de l�inutilit�, elle devient l�occasion de retrouver sa pleine humanit�.

Aujourd�hui, la remise en cause du Droit du travail s�acc�l�re, un durcissement des conditions de labeur r�appara�t, et il n�est pourtant pas certain que ce soit plus productif. Une certaine droite se met � r�ver du 19�me si�cle et de l�asservissement des salari�s, tandis que l�on r�p�te � ces autres � gauchistes � que � Marx est mort �. Quant � ceux qui remettent en cause le travail lui-m�me, on ne s�en occupe pas parce qu�on ne les entend pas, comme si ces paroles glissaient sans pouvoir �tre comprises : le travail n�est pas le moindre de nos conditionnements. Alors on voit appara�tre un v�ritable syst�me concentrationnaire, notamment dans la grande distribution, qui a � voir avec une volont� malsaine, voire fascisante, � l��uvre dans nos soci�t�s plus qu�avec la recherche d�un gain de productivit�. L�hypermodernit� fabrique des d�chets, des rebus, dans un �lan barbare assez incompr�hensible. Le travail revaloris� dans un contexte de ch�mage de masse est son arme la plus efficace. Il met pourtant l�existence au service de l�essence. Face � cela, des voix s��l�vent d�non�ant les conditions de travail ou l�absence de travail, souvent appelant � la croissance par l�augmentation du pouvoir d�achat, c�est-�-dire par la consommation qui d�poss�de chacun de sa vie et provoque les graves probl�mes environnementaux que l�on conna�t. Mais nous ne cesserons de crier : � bas le travail ! vive l�oisivet� ! JV. 2007


[Un espace-temps comprim�

Henry Lefebvre, philosophe et sociologue fran�ais, va tout particuli�rement s�int�resser � la vie quotidienne. Il a insist� sur le caract�re ordinaire de la quotidiennet�, ce qui n�en fait pas un objet � mettre � l��cart, mais au contraire un objet sociologique fondamental. La vie quotidienne est � la fois triviale, routini�re, et v�cu profond. Cette vie ordinaire est abord�e aussi bien comme ali�nation, c�est-�-dire comme lieu des logiques du syst�me institutionnel, que comme v�cu, c�est-�-dire attribut des acteurs. Explorer la quotidiennet�, c�est d�couvrir la dislocation des rythmes et les angoisses, la perte du symbolique�

Il articule sa critique de la marchandisation avec une analyse de la vie quotidienne. Ce th�me va le conduire � d�velopper l�id�e que le temps est de plus en plus tendu. La vie quotidienne est structur�e par un ensemble de contraintes. Et plus celles-ci augmentent, plus l�individu a besoin de c�sures telles que les f�tes ou les vacances, d�imaginaire, c�est-�-dire de sortir de la vie routini�re. Lefebvre en tire une critique radicale, et lance aussi une voie possible d��mancipation justement par une r�volution culturelle. C�est pour lui au sein de la vie ordinaire que la r�volution doit se faire.

A travers cette critique de la quotidiennet�, ou plut�t de son envahissement par le syst�me, par la consommation et les marchandises, Lefebvre est pour beaucoup dans la construction de la notion de � colonisation du quotidien �. Cela dit, il peut se partager sa paternit� avec l�ensemble des situationnistes.

La vitesse est ce qui caract�rise la modernit�. Et il faut m�me aller toujours plus vite, � vivre � cent � l�heure �. L�automobile symbolise cette soci�t� puissante tout autant que destructrice. Et c�est dans cet espace-temps motoris� v�cu comme un interm�de que nous pouvons analyser en quoi la vie ordinaire est de plus en plus tendue.

Tout le monde le sait, l�agressivit� en voiture est fr�quente. In�luctable, m�me pour le plus grand ma�tre zen. Certes, le fait qu�on consid�re son auto comme un abri �il suffit pour s�en convaincre d�observer le design de ces voitures � succ�s en forme de bulle (monospaces) et les publicit�s qui accompagnent leur succ�s- n�est pas pour rien dans ce comportement belliqueux. On peut aussi parler de la densit� de la circulation. Mais au final, si on est agressif, c�est parce qu�on va �tre en retard au boulot et se faire engueuler par le patron. Ou bien parce qu�on rentre du boulot, qu�il y a encore les courses ou je ne sais quoi � faire, et qu�on aimerait bien avoir un peu de temps � soi, pour lire un livre, aller voir un ami, ou bien m�me baiser.

La vie urbaine est chronom�tr�e, segment�e en diverses activit�s li�es pour la plupart aux contraintes ; et cette segmentation temporelle est renforc�e par une segmentation spatiale. Tous les jours ordinaires sont v�cus dans l�urgence perp�tuelle, ce qui n�est pas sans provoquer d�sordres psychiques et m�dicaux. Les espaces-temps successifs se compressent les uns les autres, eux-m�mes �tant d�j� comprim�s. Le temps spectaculaire est v�cu illusoirement.

On rejoint alors le th�me cher � Weber de la rationalisation : c�est bien parce que le temps est tendu qu�il faut pr�voir, noter ce que l�on va faire sur des calendriers et des agendas. La vie elle-m�me est administr�e comme les appareils bureaucratiques. Et l�individu y est son propre fonctionnaire, son propre ali�nateur. De plus en plus nos relations d�interaction sont non-spontan�es, pr�vues. On s�invite, on prend rendez-vous, on ne passe plus chez l�un ou chez l�autre. C�est pour dire, certains couples rationalisent m�me leurs �bats amoureux, les inscrivent sur leur agenda. Le travail, intrins�quement d�shumanisant et indirectement destructeur, retire toute po�sie � la vie.

L�absence de travail serait le moment propice pour se r�approprier une existence concr�tement v�cue. Mais les individus sont conditionn�s pour �tre avant-tout des travailleurs et ne savent plus profiter de ce temps lib�r�. On ne sait plus prendre notre temps. Nous sommes dans un temps irr�versible qui ne s�arr�te plus, avec le progr�s (de la production) qui nous emporte. C�est-�-dire un temps o� l�inqui�tude devient condition de l�existence, sans repos. A nous de regagner ce tout qu�est le temps v�cu, sans quoi nous ne sommes que des carcasses vides. Et heureusement, � le monde poss�de d�j� le r�ve d�un temps dont il doit maintenant poss�der la conscience pour le vivre r�ellement � (G.Debord). Cela passe par la suppression du rapport salari�.]


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Source : Subversite, L'En Dehors





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