POUGET (�mile) - Le Muselage Universel

Date : jeudi 13 mars 2008 @ 22:29:05 :: Sujet : D�mocratie(s)

Almanach du P�re Peinard, 1896.



Il para�t que nous sommes souverains.

Autrefois, c'�taient les rois qui avaient cette veine, aujourd'hui c'est le peuple.

Seulement, il y a un distingo, qui n'est pas n�gligeable : les rois vivaient grassement de leur souverainet�, � tandis que nous crevons de la n�tre.

Cette seule diff�rence devrait nous suffire � nous fiche la puce � l'oreille et nous faire comprendre qu'on se fout de notre fiole.

Comment, c'est nous qui rempla�ons les rois et s'il pla�t � un sergot de nous passer � tabac, au garde-champ�tre de nous coller un proc�s-verbal, � un patron de nous botter le cul, tout souverains que nous soyons, nous n'avons que le droit d'encaisser... et de dire merci !

Par exemple, si cette garce de souverainet� nous rapporte peau de balle et balai de crin, y en a d'autres � qui elle profite bougrement.

Au lieu de garder ce tr�sor sous globe, � kif-kif une relique cr�tine, avec autant d'amour que si c'�tait trois poils de la Vierge, ou une des chaussettes de J�sus-Christ, on use de sa souverainet�... Mais on en use de la plus sale fa�on : on la d�l�gue !

Et, voyez le truc miraculeux : cette souverainet� qui ne valait pas un pet de lapin quand elle �tait dans nos pattes, devient une source de gros b�nefs pour ceux � qui nous la d�l�guons.

A vue de nez, il semble que ces oiseaux-l�, � nos repr�sentants, � devraient �tre nos larbins, nous ob�ir au doigt et � l'�il, n'en faire jamais qu'� notre guise, � va te faire lanlaire !

Ces bons d�l�gu�s nous font la nique et, bien loin d'accepter d'�tre nos larbins (ce en quoi ils n'ont pas tort, car il est toujours malpropre d'ob�ir), ils se posent en ma�tres et nous donnent des ordres, � ce qui est crapuleux !

Eux que nous avons tir�s du milieu de nous ou d'� c�t�, sont d�sormais les vrais souverains ; tout doit plier sous leurs volont�s : le populo n'est plus qu'un ramassis d'esclaves !

D'o� vient ce changement � vue ? De ce que notre souverainet� n'est qu'une infecte roupie, une invention des jean-foutre de la haute pour continuer � nous tenir sous leur coupe.

Voici le truc : � force d'�tre plum� vif par les gouvernants de l'ancienne mode, rois et empereurs, le populo a fini par y trouver un cheveu et a commenc� � ruer dans le brancard.

Quand les grosses l�gumes ont vu que �a prenait une vilaine tournure, ils ont biais� et on dit aux rousp�teurs : �Vous avez raison de ne plus vouloir endurer des gouvernants de droit divin ; rois et empereurs sont des tigres alt�r�s de sang, nous allons les foutre en l'air et le peuple prendra leur place : c'est lui qui gouvernera.�

Cette couillonnade avait des petits airs honn�tes qui empaum�rent le populo :

C'est lui qui allait �tre tout ! Quelle veine, bon sang ! C'est pour lors que �a ronflerait chouettement. Toutes les pourritures de l'ancien r�gime seraient foutues au rencard...

Tarata ! Quand on en vint � la pratique, ce fut le m�me tabac que l'ancien r�gime : les m�mes jean-foutre qui tenaient la queue de la po�le ont continu� � gouverner sous le nom de r�publique � l'�tiquette seule a chang�.

Bien mieux, autrefois le peuple avait le droit de groumer, � puisqu'il ne faisait qu'ob�ir. Tandis que, maintenant, il n'a m�me plus cette consolation : quand il veut protester, ses ma�tres lui ferment le bec en lui disant : �Tais ta gueule, esp�ce de ronchonneur ! De quoi te plais-tu ? C'est toi qui as cr�� ce qui est. C'est dans ta puissante souveranet� que tu as voulu �tre esclave. Subis ton sort en patience : pose ta chique et fais le mort, � sinon on te fusille !�

�O�

Y a pas � tortiller : cette vaste blague de la souverainet� populaire est tomb�e rudement � pic pour nous faire perdre le nord. Sans elle on serait arriv� � comprendre que le gouvernement est une m�canique dont tous les rouages fonctionnent dans le but de serrer la vis au populo ; puis, avec deux liards de r�flexion, on aurait conclu que le meilleur usage qu'on puisse faire de cette affreuse machine, c'est de la foutre au rencard.

On en serait venu � conclure que pour avoir ses coud�es franches, pour vivre sans emmerdements, faut se passer de gouvernement.

Tandis que, gr�ce � l'embistrouillage de la souverainet� populaire, on a eu un dada tout oppos� : on a cherch�, � et des niguedouilles cherchent encore, � � modifier la m�canique gouvernementale de fa�on � la rendre profitable au populo.

Comme d'autres se sont attel�s � la d�couverte du mouvement perp�tuel ou de la quadrature du cercle, certains se sont mis � la recherche d'un bon gouvernement. Les malheureux ont du temps � perdre ! Il serait en effet plus facile de d�gotter la boule carr�e ou de faire sortir des crocodiles d'un �uf de canard que de mettre la main sur un gouvernement qui ne fasse pas de mistoufles au pauvre monde.

�O�

Ah, les jean-foutre de la haute ont �t� rudement marioles, en nous sacrant souverains !

On est fiers de la chose. � y a pourtant pas de quoi faire les farauds !

Quand on rumine un tantinet, ce que ce fourbi � la manque est rigouillard : y a pas pire trouducuterie.

Pour s'en convaincre, il s'agit de regarder de pr�s le fonctionnement de cette sacr�e mystification.

Et d'abord nous n'exer�ons pas notre souverainet� � propos de bottes, quand l'envie nous vient. Ah, mais non ! Les dirigeants ont r�gl� ta chose, � tellement que nous n'usons du fourbi qu'une fois tous les quatre ans.

Cette pr�caution est indispensable, para�t-il, pour nous emp�cher de d�t�riorer notre tr�sor : la souverainet� est un bibelot fragile, et comme le populo a les pattes gourdes, s'il la manipulait trop souvent, il la foutrait en miettes.

En ne le laissant s'en servir qu'une fois tous les quatre ans, pour renouveler la d�l�gation aux d�put�s, les grosses l�gumes n'ont pas le moindre avaro � craindre : une fois la com�die �lectorale jou�e, ils ont de la brioche sur la planche pendant quatre ans et ils peuvent s'enfiler des pots de vin et toucher des ch�ques � gogo.

Voici comment s'op�re l'exercice de la souverainet�.

Supposez que je sois votard :

Le dimanche que la gouvernance a choisi, � l'heure qu'elle a fix�e (sans, naturellement me demander mon avis) je m'am�ne au bureau de vote.

Je d�file entre une rang�e de purotins qui s'emmerdent � vingt francs l'heure � et malgr� �a palpent juste trois francs pour leur journ�e. Ils ont du papier plein les pattes et m'en fourrent jusque dans mes chaussettes... qui sont russes, foutre ! car en ma qualit� de votard, l'alliance russe, y a que �a de vrai !

Jusqu'ici tout votard que je sois, je ne suis pas plus souverain qu'un mouton qu'on �corche.

Attendez, �a va venir...

Dans la tripot�e de bulletins dont les distributeurs m'ont farci, j'en pige un, que je roule en papillotte.

Pourquoi celui-l� plut�t qu'un autre ?

Je n'en sais foutre rien ! Le coco dont le nom est dessus m'est inconnu ; je n'ai pas �t� aux r�unions, �a me d�go�te ; je n'ai pas lu les affiches, elles sont trop cannulantes... qu�que �a fait, j'ai confiance !

Mais, nom d'un foutre, ma souverainet� est toujours pucelle : j'en ai pas encore joui.

Quoique j'aie mon bulletin dans les pattes, tout pr�t � �tre enfourn� dans l'urne, je ne suis pas encore souverain ! Je ne suis qu'une belle pochet�e que la gouvernance tient sous sa coupe, que les patrons exploitent ferme et que les sergots font circuler � coups de renfoncements quand il m'arrive d'�tre attroup�.

Ne d�sesp�rons pas ! je serai souverain.

J'avance... Enfin, mon tour arrive ! Je montre ma carte, � car je suis en carte ; on ne peut pas �tre souverain sans �tre en carte.

Maintenant, j'ai des fourmis dans les doigts de pied : c'est s�rieux, � �videmment le moment psychologique approche, � j'allonge la patte ; je tiens ma papillotte entre les deux doigts, le pouce et le chahuteur.

Eh l�, reluquez ma tronche !

Quelle scie qu'il n'y ait pas un photographe...

Une... deusse... Je vais �tre souverain !

Juste � la seconde pr�cise o� j'ouvrirai mon pouce et mon chahuteur... juste au moment o� la papillotte sera l�ch�e, j'userai de mes facult�s de souverain.

Mais, � peine aurai-je l�ch� mon chiffon de papier que, bernique, y aura plus rien ! Ma souverainet� se sera �vanouie.

D�s lors, me voil� redevenu ce que j'�tais il y a deux secondes : une simple niguedouille, une grande pochet�e, un votard cul-cul, un cracheur d'imp�ts.

Sur ce, la farce est jou�e ! Tirons le rideau...

J'ai �t� r�ellement souverain une seconde ; je le serai le m�me laps de temps dans quatre ans d'ici.

Or, je ne commence � user de cette roupie souveraine qu'� l'�ge raisonnable de 21 ans, � c'est un acte si s�rieux qu'il y aurait bougrement de danger � me le laisser accomplir plut�t, � c'est les dirigeants qui le disent, et ils s'y connaissent !

Une supposition que je moisisse sur terre jusqu'� la centaine : le jour o� j'avalerai mon tire-pied j'aurais donc quatre-vingt ans de souverainet� dans la peau, � � raison d'une seconde tous les quatre ans, �a nous fait le total faramineux de vingt secondes...

Pour �tre large, - en tenant compte des ballotages, des �lections municipales, des trouducuteries �lectorales qui pourraient se produire, � mettons cinq minutes !

Ainsi, en cent ans d'�ge, au grand maximum, en ne laissant passer aucune occase d'user de mes droits, sur mes quatre-vingts ans de souverainet� pr�tendue, j'aurai juste eu cinq minutes de souverainet� effective !

Hein, les bons bougres, voulez-vous m'indiquer une bourde plus gigantesque, une fumisterie plus carabin�e, une couleuvre � avaler, plus grosse que le serpent boa de la souverainet� populaire ?

�O�

Mais foutre, c'est pas tout ! Y a pas que cette unique gnolerie dans le mic-mac �lectoral.

J'ai dit que, tout en me laissant bonne mesure ce sera rudement chique, si en cent ans d'existence, j'arrive � jouir de cinq minutes de souverainet� effective.

Ecore faut-il pour que je ne sois pas trop vol�, que ma souverainet� vienne � terme et ne soit pas une fausse couche.

Or, �a me pend au nez !

Me voici, sortant de poser mon papier torcheculatif dans la tinette �lectorale. J'ai fait �acte de citoyen� ! Mais cet �acte� ne va-t-il pas tourner en eau de boudin ?

Mon papier va-t-il servir � quelque chose ?

J'attends l'�pluchage des torche-culs...

J'apprends le r�sultat...

Zut, pas de veine, je suis dans le dos ! L'apprenti bouffe-galette pour qui j'ai vot� remporte une veste. Je suis donc blous�, dans les grands prix !

Ma souverainet� a foir�. J'aurais aussi bien fait d'aller soiffer un demi-stroc chez le bistrot. �a m'e�t fait d'avantage de profit.

Ce qui peut me consoler un brin, c'est que l'�picemar du coin, qui a eu le nez plus creux que bibi et qui a vot� pour le bon candidat � c'est-�-dire pour celui qui a d�croch� la timballe, � est log� � si pi�tre enseigne que moi.

En effet, � l'Aquarium, son bouffe-galette s'aligne de telle sorte que, chaque fois qu'il vote, il est toujours dans la minorit�.

Donc, mon �picemar est vol� lui aussi ; sa souverainet� est comme la mienne, � elle ne vaut pas tripette !

Ainsi, c'est net : je vote pour un candidat blackboul�.

C'est comme si je n'avais pas vot�.

Mon voisin vote pour un candidat qui se range dans la minorit�.

C'est encore comme s'il n'avait pas vot� !...

Et si, au lieu d'�tre un votard grincheux, j'avais suivi le troupeau des moutons b�lants qui ont vot� pour le bidard de la majorit� ?

Eh bien, je n'en aurais pas eu un radis de plus en poche ! J'aurais tout simplement la triste satisfaction de me dire que j'ai donn� un coup d'�paule � un ch�quard.

Dans tous ces arias, que devient ma souverainet� ?

Elle ne devient rien, mille tonnerres ! Elle reste ce qu'elle a toujours �t�, de la roustamponne : un attrape-nigaud, un pi�ge � prolos, � et rien de plus, nom d'une pipe !

�O�

Comme fiche de consolation, les grosses l�gumes veulent nous faire gober qu'un tel fourbi a pour r�sultat de mettre le gouvernement dans les pattes de la majorit�.

�a, c'est encore une menterie faramineuse !

Ce n'est jamais la majorit� qui gouverne. Ce serait elle que nous n'en serions pas plus heureux pour �a, attendu que tous les mic-macs gouvernementaux ne sont que des fumisteries d'escamotage : quoiqu'il en soit, je le r�p�te : ce n'est jamais la majorit� qui tient la queue de la po�le.

C'est toujours une majorit� de crapules qui s'est accroch�e � nos flancs � et qui s'y maintient gr�ce � la gnolerie du populo.

D'ailleurs pour bien se rendre compte que cette racaille n'a rien de commun avec la majorit�, y a qu'� �plucher par le menu la distribution des bouffe-galette � l'Aquarium.

�O�

Supposons que la population de la France, qui est, � vue de nez, d'une quarantaine de millions, soit tass�e sur une surface grande comme une page de mon almanach.

Or, il y a juste dix millions d'�lecteurs sur ces quarante millions d'habitants.

Pourquoi 10 millions et non pas 12 ou 18 ? Pourquoi ne commence-t-on � voter qu'� 21 ans ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas �lecteurs ? Pourquoi faut-il que les bons bougres aient des quittances de loyer pour �tre inscrits ? Pourquoi les soldats ne votent-ils pas ?

�a, � ainsi que bien d'autres contradictions, � personne n'a jamais pu les expliquer, c'est la bouteille � l'encre !

Donc, y a dans toute la France que dix millions d'�lecteurs.

Supposons que ces couillons-l� poussent en carr�, kif-kif les asperges, et pour les classer prenons les chiffres de la foire �lectorale de 1893. Ils occuperont juste le quart de la page, soit le carr� ci-dessous :

Cliquez-Ici

Reluquez �a, les camaros, et en un clin d'�il vous aurez constat� que c'est la minorit� qui fait la pluie et le beau temps.

Le carr� des abstentionnistes fait � lui seul le tiers des �lecteurs ; vient � c�t� le carr� des votards dont les candidats n'ont pas d�croch� la timballe, � ils sont 2.458.000. Ces deux carr�s r�unis font plus de la moiti� : ceux-l� se passent de d�put�s.

Viennent ensuite les carr�s des �lus : celui des socialistes est le plus maigre ; celui des r�acs le suit, puis celui des radicaux. Faisant la loi � tous ceux-l� nous tombons ensuite dans le trou � fumier des opportunards et des ralli�s : c'est eux les plus forts, et c'est eux qui gouvernent... et ils ne sont pas le quart des votards.

Et encore, foutre, faut-il pas crier trop haut qu'ils gouvernent ! Les 300 bouffe-galette qui repr�sentent ces 2. 300.000 votards ont en effet � balancer les 270 birbes des diverses oppositions. Seulement, y a de tels mic-macs � l'Aquarium que la plupart du temps, les d�put�s se fichent de l'opinion de leurs �lecteurs autant qu'un poisson d'une pomme.

Ils votent suivant les ordres d'un ministre ou les ordres d'un distributeur de ch�ques. De sorte que ces 2.300.000 andouilles qui ont vot� pour des bouffe-galette de la majorit�, n'ont � m�me pas eux ! � la veine d'�tre repr�sent�s selon leur c�ur.

En dernier ressort, c'est une douzaine de crapules qui gouvernent la France : des ministres comme Rouvier, Bailhaut ou Dupuy, des distributeurs dec ch�ques comme Arton ou des banquiers comme Rothschild.

�O�

Quant � esp�rer s'enquiller dans la m�canique gouvernementale, de mani�re � se rendre utile au populo, c'est un r�ve de maboules et d'ambitieux.

C'est un sale truc que de se foutre tout rond dans un mar�cage pestilentiel pour se gu�rir des fi�vres. C'est comme Gribouille qui se fichait � la Seine pour ne pas se mouiller.

D'ailleurs, on a �t� assez salement �chaud�s par des bouffe-galette qui parlaient au nom du peuple pour �tre gu�ris de la maladie votarde.

De tous les types qui avaient du poil au ventre, alors qu'ils �taient au milieu du populo, combien y en a-t-il qui, une fois �lus d�put�s, sont rest�s propres ?

Tolain, Nadaud, Basly et un tas d'autres ont retourn� leurs vestes.

Quant � ceux qui ne se sont pas pourris compl�tement, ils ont pris du ventre et se sont bougrement ramollis.

Le plus chouette est de se tenir � l'�cart, de faire le vide autour des tinettes �lectorales.

Puisqu'on nous serine que nous sommes souverains, � gardons notre souverainet� dans notre poche, ne soyons plus assez cruches pour la d�l�guer.

C'est pour le coup que les grosses l�gumes feraient une sale bobine !

Ne pouvant plus se r�clamer du populo, tout leur p�terait dans les mains ; les rouages gouvernenemtaux n'�tant plus graiss�s par l'imp�t se rouilleraient, et en peu de temps la m�canique autoritaire se d�clancherait et ne fonctionnerait plus.

Ce serait pour le populo le commencement d'une riche saison de bien-�tre !








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