De la nature humaine. Arguments racistes et Q.I.

Date : vendredi 12 octobre 2007 @ 21:30:51 :: Sujet : Racisme

D'apr�s Louis Agassiz, le plus grand biologiste am�ricain du milieu du XIX� si�cle, les blancs et les noirs appartenaient � deux esp�ces diff�rentes. Cette affirmation renfor�a la position des partisans de l'esclavage, car l'�galit� et la charit� telles qu'elles sont pr�sent�es dans la Bible, n'ont pas � s'exercer au-del� des fronti�res entre esp�ces. Que pouvaient r�pondre les abolitionnistes ? La science avait �clair� ce sujet de sa lumi�re froide et sans passion, on ne pouvait r�futer cette position par la simple charit� chr�tienne.

De telles id�es, en apparence cautionn�es par la science, ont �t� constamment invoqu�es dans l'intention d'assimiler l'�galitarisme � la sentimentalit� et � l'aveuglement �motionnel. Les gens qui ignorent ces exemples historiques ont tendance � accepter toute r�surgence de ces id�es � leur valeur d�clar�e : c'est-�-dire qu'ils supposent que toutes les affirmations reposent sur des "donn�es" pr�sent�es, et non sur les id�es sociales qui, en r�alit�, les inspirent.

Les id�es racistes du XIX� si�cle se fondaient en premier lieur sur la craniom�trie, les dimensions du cr�ne humain. Aujourd'hui ces conceptions sont compl�tement discr�dit�es. Mais les tests d'intelligence sont, au XX� si�cle, ce qu'�tait la craniom�trie au XIX� si�cle. La victoire du mouvement eug�nique en 1924, au moment de l'adoption de la loi sur la limitation de l'immigration, fut leur premi�re cons�quence n�faste, car les restrictions concernant les non europ�ens et les ressortissants d'Europe de l'Est et du Sud se trouv�rent justifi�es par les premi�res applications g�n�ralis�es et uniformes des tests d'intelligence en Am�rique : les tests psychologiques de l'arm�e pendant la Premi�re Guerre Mondiale. Ces tests ont �t� mis au point et pratiqu�s par le psychologue Robert M. Yerkes, qui conclut : " L'�ducation ne peut pas � elle seule amener la race noire (sic) au niveau de ses concurrents caucasiens." il est maintenant clair que Yerkes et ses coll�gues ne connaissaient aucun moyen de s�parer les �l�ments g�n�tiques de ceux qui rel�vent de l'environnement, dans la recherche des causes de r�ussite ou d'�chec aux tests.

Le plus r�cent �pisode de ce drame sans fin a d�but� en 1969, lors de la publication d'un article d'Arthur Jensen intitul� " Le QI et la r�ussite scolaire ", dans la Harvard Educational Review. On y pr�tend de nouveau que de nouvelles informations d�sagr�ables sont apparues et que la science doit exposer la "v�rit�", m�me si elle va � l'encontre des id�es les plus ch�res � la philosophie lib�rale. En r�alit� Jensen ne poss�de absolument aucune information nouvelle et ce qu'il propose ne r�siste pas � l'analyse.

Jensen suppose que le quotient intellectuel mesure correctement quelque chose que l'on peut appeler l'"intelligence". Il essaye ensuite de distinguer les facteurs g�n�tiques et environnementaux susceptibles de provoquer des diff�rences dans les r�sultats. Pour y parvenir, il se fonde sur la seule exp�rience naturelle que nous poss�dions : les jumeaux �lev�s s�par�ment, puisque les diff�rences de QI entre des individus g�n�tiquement identiques ne peuvent provenir que de l'environnement. Se fondant sur les recherches effectu�s sur les jumeaux identiques, Jensen fait une estimation de l'influence de l'environnement. Il conclut que le caract�re h�r�ditaire du QI est d'environ 0,8 (80%) chez les blancs d'Am�rique et d'Europe. La diff�rence de QI moyenne entre les Blancs et les Noirs d'Am�rique est d'environ 15 points (�cart g�n�ralement admis). Il affirme que cette diff�rence est trop importante pour provenir de l'environnement, �tant donn� le taux de transmission du QI. De peur que l'on ne croie que Jensen �crit dans la tradition de la scolastique abstraite, je citerai la premi�re ligne de son livre : " On a essay� par une p�dagogie adapt�e de compenser l'inf�riorit� scolaire, mais cela a manifestement �chou�."

Je crois qu'il est possible de r�futer cette argumentation d'une mani�re hi�rarchique, c'est-�-dire que l'on peut la discr�diter � chacun de ses niveaux, et montrer qu'elle est aussi inacceptable � un niveau plus global, m�me si l'on admet les arguments de Jensen aux deux premiers niveaux.

Premier niveau : assimilation de l'intelligence au QI. Qui sait vraiment ce que mesure le QI ? Il permet de pr�voir le "succ�s" scolaire, mais ce succ�s r�sulte-t-il de l'intelligence ou de l'aptitude � assimiler des valeurs favorites des classes dominantes ? Certains psychologues �cartent cette difficult� en d�finissant techniquement l'intelligence en fonction des r�sultats obtenus aux tests d'"intelligence". Ce n'est qu'une ruse. Mais cette d�finition s'est tellement �loign�e du sens g�n�ralement donn� � l'intelligence que l'on ne sait plus tr�s bien de quoi il s'agit. Admettons toutefois (bien que ce ne soit pas mon avis), que le QI donne effectivement une appr�ciation significative de l'intelligence, au sens vulgaire du mot.

Deuxi�me niveau : l'h�r�dit� du QI. De nouveau, il y a confusion entre le sens technique et le sens vulgaire du mot. H�r�ditaire, pour le profane, signifie, "fixe", "in�vitable" ou "immuable". Pour le g�n�ticien, "h�r�ditaire" se rapporte � une estimation de la similitude de deux individus, fond�e sur les g�nes communs. Ce concept n'implique pas l'id�e d'in�vitabilit�, ni ne suppose des entit�s immuables �chappant � toute influence de l'environnement. Les lunettes corrigent de nombreux probl�mes de vision h�r�ditaires, l'insuline peut corriger le diab�te.

D'apr�s Jensen, le QI est h�r�ditaire � 80%. L�on Kamin, psychologue � Princeton, a v�rifi� avec le plus grand soin les d�tails des recherches sur les jumeaux qui sont � la base de cette estimation. Il a d�couvert une quantit� extraordinaire de contradictions et d'erreurs. Par exemple, feu Sir Cyril Burt, � qui nous devons la majeure partie des informations concernant les jumeaux �lev�s s�par�ment, a poursuivi ses recherches sur l'intelligence pendant plus de quarante ans. Bien qu'il ait argument� la repr�sentativit� de ses �chantillons dans diverses versions "am�lior�es", certains de ses coefficients ne changent qu'� partir de la quatri�me d�cimale, situation statistiquement impossible. Il a �t� ensuite prouv� que Cyril Burt avait fraud� et que ses �tudes de jumeaux �taient purement imaginaires, tout autant que les collaboratrices qui auraient particip� � ses travaux, et que ses donn�es avaient �t� invent�es de toutes pi�ces (La Recherche n�113, juillet-ao�t 1980).

Le QI d�pend en partie du sexe et de l'�ge, mais il n'a pas �t� possible de quantifier le r�le que jouent ces deux �l�ments. Il est possible qu'une "correction incorrecte" �tablisse des valeurs �lev�es entre les jumeaux, non parce qu'ils poss�dent tous deux les g�nes de l'intelligence, mais plus simplement parce qu'ils sont du m�me �ge et ont le m�me sexe. Les donn�es sont tellement impr�cises qu'il est impossible d'en tirer une estimation valable de l'h�r�dit� du QI. Mais supposons encore (bien que cela ne repose sur rien) que l'h�r�dit� du QI est �gale � 0,8.

Troisi�me niveau : confusion des variations entre les groupes et � l'int�rieur d'un groupe. Jensen �tablit un rapport de cause � effet entre ces deux affirmations principales : l'h�r�dit� � l'int�rieur du groupe est de 0,8 pour les Am�ricains blancs, et la diff�rence de QI entre les blancs et les noirs est de 15 points en moyenne. Il en conclut que le "d�ficit" des noirs est en grande partie d'origine g�n�tique, � cause de l'h�r�dit� du QI. C'est un non sens car il n'y a pas de relation n�cessaire entre l'h�r�dit� � l'int�rieur d'un groupe et les valeurs moyennes de deux groupes distincts.
Un simple exemple permettra d'illustrer la faiblesse de l'argumentation de Jensen. L'h�r�dit� de la taille est beaucoup plus importante que celle du QI. Supposons que la taille moyenne soit de 1,56 m�tre et l'h�ritabilit� de 0,9 (valeur r�aliste) dans un groupe d'agriculteurs indiens sous-aliment�s. Une forte valeur de l'h�ritabilit� signifie simplement que les petits fermiers auront des enfants de petite taille et les grands des enfants de grande taille. Elle ne s'oppose pas � ce que la moyenne de cette population indienne s'�l�ve jusqu'� 1,80 m�tre (au-dessus de la taille moyenne de la population am�ricaine blanche), gr�ce � une nourriture adapt�e. Elle pr�dit seulement que les fermiers plus petits que la moyenne (peut-�tre mesureraient-ils alors 1,75 m�tre) continueraient d'avoir des enfants plus petits que la moyenne de leur groupe.

Je ne pr�tends pas que l'intelligence, quelle que soit sa d�finition, n'a aucun fondement g�n�tique. Je consid�re simplement qu'il est � la fois vrai, inint�ressant et sans importance que ce soit le cas. Toute caract�ristique est l'expression de l'interaction complexe de l'h�r�dit� et de l'environnement. Notre devoir est seulement d'apporter aux individus l'environnement le plus propice � l'expression de leurs aptitudes. Il faut se contenter de faire remarquer que la volont� de d�montrer l'existence d'une d�ficience g�n�tique de l'intelligence chez les noirs am�ricains ne repose sur aucun �l�ment nouveau et ne s'appuie sur aucun fait valide. On pourrait tout aussi bien dire que les noirs sont avantag�s g�n�tiquement par rapport aux blancs. Et, de toute mani�re, cela n'a aucune importance. On ne peut pas juger un individu par rapport � la moyenne de son groupe.

Si le d�terminisme biologique actuel dans l'�tude de l'intelligence humaine ne repose sur aucun fait nouveau (et m�me en r�alit� sur aucun fait du tout) pourquoi est-il devenu si populaire ? La r�ponse est sociale et politique. Les ann�es soixante ont �t� propices au lib�ralisme, on a d�pens� beaucoup d'argent pour l'am�lioration du sort des pauvres, mais sans grands r�sultats. Avec l'arriv�e de nouveaux dirigeants, de nouvelles priorit�s ont �t� d�finies. Et pourquoi les programmes n'ont-ils rien donn� ? Il y a deux r�ponses possibles :
1- Nous n'avons pas d�pens� assez d'argent, nous avons manqu� d'imagination, ou encore (et cela fait trembler tous les leaders politiques) il est impossible de r�soudre ces probl�mes sans remettre en cause les fondements sociaux et �conomiques de notre soci�t�,
2- les programmes ont �chou� parce que ceux � qui ils s'adressent sont r�fractaires � toute am�lioration, et dans ce cas rejetons la responsabilit� sur les victimes. Que choisirons ceux qui assument le pouvoir surtout en p�riode d'aust�rit� ?

Le d�terminisme biologique n'est pas seulement un sujet de conversation pour cercles d'intellectuels. Ses implications philosophiques et ses cons�quences politiques sont extr�mement importantes. Comme l'a �crit John Stuart Mill : "de tous les stratag�mes utilis�s pour �viter de prendre en consid�ration l'influence que la soci�t� et la morale exerce sur l'esprit humain, le plus l�che est celui qui attribue la diversit� des comportements et des personnalit�s � des diff�rences naturelles inn�es."


Pour aller plus loin :
- Darwin et les grandes �nigmes de la vie, Stephen J Gould
- La cat�gorisation et les st�r�otypes en psychologie sociale. Edith Sales-Wuillemin
- La Mal-mesure de l'homme. Stephen Jay Gould
- Quand les poules auront des dents, Stephen J Gould
- Des id�es re�ues en psychologie, Jerome Kagan
- Race et histoire, Claude Levy-Straus

A lire aussi :
- Le d�terminisme biologique
- Tests de QI et quotient intellectuel
- Le quotient d'intelligence

Source : Charlatans.info





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