ARCHET (Anne) - Le flic est ( aussi ) dans nos t�tes

Date : vendredi 05 octobre 2007 @ 11:55:38 :: Sujet : �thique anarchiste

J�habite en Am�rique du Nord � au Qu�bec, pour �tre plus pr�cise � un endroit de la plan�te o� les anarchistes se font rares. Mais, la chance aidant, il m�arrive d�en rencontrer et je suis chaque fois surprise de constater � quel point les anars con�oivent l�anarchie comme un principe moral. Certains vont jusqu�� consid�rer l�anarchie comme une sorte de d�it� � qui ils ont consacr� leur existence � confirmant de ce fait mon sentiment que ceux qui veulent r�ellement exp�rimenter l�anarchie doivent se dissocier autant qu�ils le peuvent de l�anarchisme.



Par exemple, je connais un gentil anar, tout ce qu�il y a de plus anticonformiste, qui m�a d�j� dit sans m�me tiquer que pour lui, l�anarchie est � le refus par principe d�user de la force pour imposer sa volont� aux autres �. Ceci implique que la domination n�est finalement rien d�autre qu�une question de d�cisions morales individuelles plut�t qu�une question de relations et de r�les sociaux. Ce qui revient � dire que nous sommes tous en position �gale d�exercer notre domination sur les autres et que nous devons tous et chacun nous plier � une stricte autodiscipline pour �viter de le faire. Au contraire, si nous admettons que la domination est une question de relations et de r�les sociaux, ce principe moral devient parfaitement absurde, un moyen de distinguer les �lus des damn�s. Pis encore, cette d�finition morale de l�anarchie place les anars dans une position de faiblesse d�sesp�r�e, les d�sarme litt�ralement dans une lutte d�j� in�gale contre l�autorit�. Toutes les formes de violence contre les individus et la propri�t� � les gr�ves g�n�rales, le vol � l��talage et m�me des activit�s aussi b�nignes que la d�sob�issance civile � constituent des moyens d�user de la force pour imposer sa volont� aux autres. Refuser d�user de la force pour imposer sa volont�, c�est accepter de devenir compl�tement passif ; c�est accepter de devenir un esclave.

Si l�anarchie signifie de s�imposer une r�gle de conduite stricte pour contr�ler sa propre vie, dans ce cas l�anarchie est une antilogie sans int�r�t.

L�anarchie n�est pas un principe moral mais une situation, un �tat d�existence o� l�autorit� n�existe pas et le pouvoir de contr�ler est �limin�. Une telle situation ne garantit rien � m�me pas sa propre p�rennit� � mais offre la possibilit� � chacune d�entre nous de cr�er notre propre vie en accord avec nos propres d�sirs et nos propres passions plut�t que de se conformer aux exigences identitaires et comportementales de l�ordre social. L�anarchie n�est pas le but de la r�volution ; c�est la situation qui rend le seul genre de r�volution qui m�int�resse possible, un soul�vement d�individus voulant cr�er leur vie pour eux-m�mes et d�truisant tout ce qui fait obstacle � ce processus. C�est une situation hors du champ de l��thique, une situation qui nous pr�sente le d�fi amoral de vivre sans contraintes.

Puisque l�anarchie est par d�finition amorale, l�id�e kropotkinienne de morale anarchiste m�est hautement suspecte. La morale est un syst�me de normes et de valeurs qui sert � d�partager le bien du mal. Elle implique l�existence d�un absolu qui doit r�gler leur existence et leurs comportements. Que la morale soit religieuse, kantienne ou utilitariste, qu�elle soit celle de Rawls, de Nozick, de Jonas ou de Taylor, elle se situe toujours � l�ext�rieur et au-dessus des individus. Dieu, la Patrie, l�Humanit�, la Prosp�rit�, le Bien commun, la Justice, l�Environnement, l�Anarchie et m�me l�Individu (comme principe) sont toujours des abstractions � Stirner dirait des fant�mes � des id�es g�n�rales en tant qu�elles se pr�sentent comme des r�alit�s � part enti�re, comme des r�alit�s sup�rieures � l�individu. Or, les id�es ne sont que des produits de la facult� d�abstraction et de g�n�ralisation de l��tre humain. Elles sont donc ses propres cr�atures et, par le fait m�me, inf�rieures � leur cr�ateur. Le drame, c�est qu�une fois que ces id�es sont constitu�es, elles sont d�tach�es artificiellement de leur auteur qui les place au-dessus de lui. C�est la s�paration entre le fant�me et l�individu qui donne son sens � ce que l�on nomme le sacr� (sacer en latin, qui signifier � coup�, s�par� �). Est sacr� tout ce qui est s�par� de l�individu et plac� au-dessus de lui. Si les id�es sont miennes, je peux me battre pour les d�fendre. Mais en me battant pour elles, c�est en r�alit� pour moi-m�me que je me bats, pour ce qui m�appartient et non pas pour une cause ext�rieure � moi, un principe moral auquel je dois me sacrifier.

Moralit� et jugement sont indissociables. La critique � m�me acerbe, m�me virulente � est essentielle � l��laboration et � la rectification de notre analyse et notre pratique rebelle, mais le jugement doit �tre absolument �radiqu�. Le jugement de valeur classe les individus en deux cat�gories : coupable et non coupable. Or, la culpabilit� est une des armes les plus puissantes de la r�pression. Lorsque nous jugeons et nous condamnons les autres et nous-m�mes, nous agissons pour supprimer la r�volte � ce qui est exactement le r�le de la culpabilit�. �videmment, cela ne signifie pas que nous ne devrions pas d�tester ou m�me souhaiter la mort de quiconque. Cela veut plut�t dire que nous devons reconna�tre ces sentiments comme une passion personnelle et non un �lan moral. La critique radicale na�t des exp�riences r�elles, des activit�s, des passions et des d�sirs des individus et a pour objectif de lib�rer l�esprit de r�volte. Le jugement provient quant � lui de principes et d�id�aux situ�s � l�ext�rieur de nous-m�mes ; son objectif est de nous encha�ner � ces id�aux. Chaque fois que des espaces et des moments anarchiques ont pu exister, le jugement a eu tendance � dispara�tre temporairement, lib�rant ainsi les gens de la culpabilit�, comme lors de certaines �meutes o� des gens qui toute leur vie ont appris et int�rioris� le caract�re sacr� de la propri�t� se mettent � piller joyeusement. La morale a besoin de la culpabilit� ; la libert� exige son �limination.

Mais ce n�est pas tout. La morale est aussi une source de passivit�. Au cours de ma trop courte vie, j�ai pu �tudier plusieurs situations anarchiques � grande �chelle et m�me vivre personnellement quelques petites bribes limit�es et fugaces d�anarchie. Chaque fois, l��nergie finit par se dissiper et la plupart des participants retournent � la non-vie qui �tait la leur avec l�insurrection. Ces �v�nements montrent que, malgr� la puissance du contr�le social, il y a toujours possibilit� d�adopter la ligne de fuite. Mais le flic dans notre t�te � la morale, la culpabilit� et la peur � est toujours l�, jour et nuit, � nous surveiller. Chaque syst�me moral, m�me les plus lib�raux, �tablit par nature des limites � nos possibilit�s, des contraintes � nos d�sirs. Ces limites n�ont rien � voir avec nos propres capacit�s ; elles proviennent d�abstractions qui ont pour fonction de nous emp�cher d�explorer notre potentiel. Dans le pass�, lorsque l�anarchie s�est pr�sent�e, le flic dans notre t�te a toujours �pouvant� les rebelles, a toujours pu les dompter, les mater et les obliger � battre en retraite, � retourner bien sagement dans la s�curit� de leur cage. Et l�anarchie a toujours disparu.

Cette constatation est cruciale puisque l�anarchie n�appara�t pas comme �a, de nulle part. Elle na�t de l�activit� de gens frustr�s par leur non-vie. Il est possible pour chacun d�entre nous � n�importe quel moment de cr�er une telle situation. �videmment, un tel geste serait la plupart du temps tactiquement idiot, mais �a n�enl�ve rien � sa possibilit�. Pourtant, nous semblons tous et toutes attendre patiemment que la libert� nous tombe du ciel � et lorsque la situation se pr�sente, nous n�arrivons jamais � faire durer l�exp�rience bien longtemps. M�me ceux et celles d�entre nous qui ont consciemment rejet� la morale sont h�sitants, s�arr�tent pour examiner chaque geste et chaque action, terroris�s par les flics m�me s�il n�y a pas l�ombre d�un flic dans les parages. La morale, la culpabilit� et la peur agissent comme un flic dans notre cervelle en d�truisant notre spontan�it�, nos passions, notre capacit� m�me � vivre pleinement notre vie.

Ce salaud de flic va continuer de supprimer notre d�sir de vivre et notre r�volte jusqu�� ce que nous apprenions � prendre des risques. Je ne dis pas qu�il faut prendre des risques stupides � aboutir en prison ou � l�asile n�est pas ce que je consid�re comme une exp�rience lib�ratoire � mais sans risque, il ne peut avoir d�aventure ; il ne peut tout simplement pas y avoir de vie. L�activit� qui na�t de nos passions et de nos d�sirs et non de tentatives de se conformer � certains principes et id�aux ou encore � se conformer aux normes d�un groupe particulier (m�me anarchiste!) est la seule fa�on de cr�er une situation anarchique, la seule fa�on de s�ouvrir � une vie limit�e uniquement par nos propres capacit�s. C�est la seule fa�on d�aller au bout de nous-m�mes.

�videmment, ceci exige que nous apprenions � exprimer librement nos passions, un talent qui ne peut �tre d�velopp� que par la pratique. Lorsque nous ressentons du d�go�t, de la col�re, de la joie, du d�sir, de la tristesse, de l�amour ou de la haine, il est imp�ratif de l�exprimer. C�est loin d��tre facile. La plupart du temps, lorsque vient le temps de le faire, j�adopte moi-m�me les comportements dict�s par mon identit� et le contexte social dans lequel je me trouve. Quand j�entre dans un magasin, je suis submerg�e de d�go�t pour tout le processus des relations �conomiques, mais je paie et je remercie poliment le commis avec qui j�entre en transaction. Si au moins je lui offrais mon meilleur sourire pour couvrir un vol � l��talage, ce serait plus rigolo, puisque j�utiliserais mon intelligence et mon charme pour obtenir ce que je d�sire. Mais non, je ne fais que me plier aux ordres du flic dans ma t�te. N�ayez crainte, je me soigne ; mais il me reste tellement de chemin � parcourir ! J�essaie de plus d�agir selon mes pulsions spontan�es sans me soucier de ce que les autres vont penser de moi, de laisser libre cours � mon imagination, � ma cr�ativit�. Je ne suis pas assez sotte pour croire qu�agir ainsi me rendra infaillible ou m�emp�chera de faire des erreurs regrettables. Mais je suis certaine de ne jamais commettre des erreurs aussi funestes que celles que l�on fait lorsqu�on accepte l�existence de mort-vivant que l�ob�issance � l�autorit�, ses r�gles et sa morale engendrent. Je le r�p�te : la vie sans risque, sans la possibilit� de commettre des erreurs, n�est pas la vie. Ce n�est qu�en prenant le risque de d�fier toutes les autorit�s que nous pouvons esp�rer vivre pleinement.

Je refuse toutes les contraintes qui p�sent sur ma vie. Je veux que soient ouvertes toutes les possibilit�s pour que je puisse cr�er ma propre vie, en tout temps. Ce qui signifie saboter tous les r�les sociaux et abandonner la morale. Quand un anarchiste ou un quelconque r�volutionnaire se met � me pr�cher ses principes moraux � que ce soit la non-violence, l��cologie, le communisme, le militantisme ou m�me le plaisir obligatoire � j�entends un flic ou un cur�, et je n�ai rien � faire avec ce genre d�individu, � part bien s�r les d�fier.

J�ai assez de flics dans ma t�te � sans compter ceux qui grouillent dans les rues � pour avoir envie d�en inviter d�autres, m�me s�ils sont anarchistes patent�s et vaccin�s.

Anne Archet

Source : Archet.net





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