
BEKAERT (Xavier) - De la nature humaine chez les anarchistes
Date : mardi 28 ao�t 2007 @ 17:22:02 :: Sujet : �thique anarchiste
Source : http://perso.wanadoo.fr/libertaire/
C'est en cherchant l'impossible
que l'homme a toujours réalisé et reconnu le possible, et ceux qui se sont
sagement limités à ce qui leur paraissait le possible n'ont jamais avancé d'un
seul pas. Bakounine , L'empire knouto-germanique.
Enquête sur les conceptions de la nature humaine chez les anarchistes
Combien de fois n'avons-nous pas
entendu ce discours ? Les anarchistes, ont une vision beaucoup trop optimiste
de la nature humaine. Croire qu'il est possible de créer une société où la
violence et l'autorité auraient complètement disparus est une douce utopie
complètement absurde. La nature humaine est telle que seule l'existence d'une
autorité jouant le rôle d'arbitre peut permettre de gérer les conflits, qui ne
manqueront jamais d'apparaître dans quelque société que ce soit, et donc elle
seule peut limiter l'apparition illégitime de la domination et de la violence.
Que ce type de discours sorte de
la bouche de politiciens bien-pensants, rien de plus normal, il faut bien
qu'ils justifient la domination qu'ils exercent sur le reste de la société.
Hélas, ce discours est tout aussi bien tenu par ceux qui ont de l'anarchiste
une vision un tout petit peu plus élaborée que la caricature classique de l'enragé,
casseur de vitrines, lanceur de bombes, intégriste d'un chaos social appelé
anarchie. Seulement trop souvent cette vision est remplacée chez bon nombre de
sympathisants par une autre caricature de l'anarchiste, celle d'un éternel
rêveur incapables d'affronter les dures réalités de la nature humaine. Il est
donc toujours intéressant de rechercher et de clarifier quelles pourraient être
réellement les opinions des anarchistes sur la nature humaine. C'est une telle
tentative de clarification qui est proposée ici.
La nature humaine, contextuelle ou universelle ?
Avant de commencer à regarder ce
que les anarchistes ont à nous dire sur la nature humaine, il est bon de
réfléchir brièvement sur ce concept. On pourrait être tenté de rejeter ce
concept en affirmant qu'il n'y a pas de nature humaine, mais seulement une
condition humaine, c'est-à-dire que c'est le milieu dans lequel il est placé
qui forme l'être humain. Seulement, ceci n'est rien d'autre qu'une vision
contextuelle de la nature humaine car nier l'existence d'une nature humaine
revient à en adopter une (de la même manière, celui qui, confronté à un
dilemme, décide de ne pas choisir entre les deux alternatives auxquelles il est
confronté, fait malgré tout un choix). Une autre vision possible de la nature
humaine est universelle et considère que certaines caractéristiques sont
propres à tous les êtres humains (le rationalisme par exemple considère que
tous les hommes sont doués de raison, et que c'est là ce qui nous distingue des
autres êtres vivants).
Qu'on le veuille ou non, le
concept de nature humaine occupe une place fondamentale dans toute discussion
sur les sociétés humaines, que ce soit sur leur histoire passée, sur la valeur
actuelle de leur organisation, ou encore sur leurs développements futurs,
possibles et/ou souhaitables. Particulièrement pour les idéologies, leur
conception de la nature humaine joue un rôle déterminant lorsqu'on examine
leurs valeurs respectives. La pertinence respective de leur modèle explicatif
de l'histoire, de leur projet social futur, ainsi que des moyens proposés pour
le réaliser, est directement jugée à partir de leur vision de la nature
humaine. Ce jugement se base d'une part sur leur "réalisme", et
d'autre part sur la cohérence de cette conception avec son propre projet social
; le concept de nature humaine prédéfini effectivement ce qu'il est possible
d'atteindre par l'action sociale. Il est évident que quelle que soit sa
conception de la nature humaine et son degré de pertinence, tout discours sur
la société (et, en particulier, toute idéologie) se doit de posséder au moins
une cohérence interne avec sa propre vision de la nature humaine, ce qui sera
discuté plus précisément dans la suite.
Machiavel et le pouvoir d'État
Par exemple, un des
"mérites" de l'idéologie Machiavélienne[2] à la
base du pouvoir d'État, serait, selon certains, sa cohérence et son réalisme
concernant la nature humaine. Elle offre en effet une vision assez pessimiste
de cette dernière. On peut l'énoncer comme suit : L'instinct mauvais chez l'homme
est plus puissant que le bon. L'homme a plus d'entraînement vers le mal que
vers le bien ; la crainte et la force ont sur lui plus d'empire que la raison
[...] Les hommes aspirent tous à la domination, et il n'en est point qui ne fût
oppresseur, s'il le pouvait ; tous ou presque tous sont prêts à sacrifier les
droits d'autrui à leurs intérêts[3]. Les
Machiavéliens adoptent donc une conception universelle pessimiste de la nature
humaine, sur laquelle ils bâtissent la légitimité du pouvoir d'État. Ce dernier
accapare le monopole de la violence physique afin de maintenir l'ordre social
qui est l'intérêt commun. Dans les Discours sur la première décade du
Tite-Live, Machiavel tente de démontrer comment l'État n'a d'autre fonction que
de retourner la méchanceté des hommes contre elle-même pour engendrer l'ordre
politique et les valeurs de la vie en commun, il fonde donc le pouvoir
politique sur la violence. Ce pessimisme à l'égard d'une nature humaine
considérée comme permanente[4] et
universelle est essentiel à tous ceux qui veulent justifier le pouvoir d'État,
Machiavel lui-même le reconnaît : Tous les écrivains qui se sont occupés de
politique [...] s'accordent à dire que quiconque veut fonder un État et lui
donner des lois, doit supposer d'avance les hommes méchants, et toujours prêts
à montrer leur méchanceté toutes les fois qu'ils en trouveront l'occasion[5].
On peut noter que, concernant le
droit, Machiavel lui-même a une position distincte de ses successeurs plus
"libéraux" qui voudront fonder l'État sur le principe du droit
uniquement. Néanmoins, chacun sait que tous les pouvoirs souverains ont eu la
force pour origine, ou, ce qui est la même chose, la négation du droit[6]. Et
pour leur quotidien, il est semblable à leur origine : à chaque fois que le
besoin s'en fait sentir pour les dominants, la raison d'État vient à la
rescousse et légitime tous les abus. Machiavel a eu au moins le mérite de
revendiquer bien haut la légitimité de ces incartades aux principes du droit,
alors que nombre de ses successeurs se sont réfugiés dans l'hypocrisie la plus
totale en condamnant les principes de ce qu'ils ont appelé le Machiavélisme, et
ce pendant qu'ils appliquent ces mêmes principes en sachant très bien qu'il
sont indispensables à l'exercice du pouvoir[7].
Pour les anarchistes, la nature humaine est...
Examinons maintenant ce que les
anarchistes ont pu adopter comme conception de la nature humaine, cela nous
mènera par la même occasion aux objections que les anarchistes opposent
généralement à l'analyse Machiavélienne.
... optimiste ?
Malgré la grande variété de
courants de pensée anarchistes, il semble possible de dégager quelques
caractéristiques communes à l'ensemble des penseurs anarchistes quant à leur
conception de la nature humaine (c'est du moins possible pour les représentants
de l'anarchisme social, dont il sera uniquement question ici).
Tout d'abord, pour revenir à
l'introduction, les anarchistes sont souvent traités d'optimistes
irréductibles. On les accuse de prétendre, comme Rousseau, que l'humanité est essentiellement
bonne et que c'est la société ou le pouvoir qui la corrompt. Il n'y aurait qu'à
éliminer le pouvoir pour que tout rentre dans l'ordre. L'anarchie ne serait
donc rien d'autre que l'état de nature, et l'anarchisme serait "primitif",
"utopique" et "incompatible avec la complexité des réalités
sociales". Cette accusation d'optimisme immodéré n'est pas sans fondement
mais est grossièrement exagérée.
Kropotkine
(1842-1921) est
souvent considéré comme le plus optimiste des fondateurs de l'anarchisme. C'est
de sa conviction en la nature sociable de l'homme qu'il tirait la possibilité
et la nécessité d'une société libertaire : Eh bien, nous ne craignons pas de
renoncer au juge et à la condamnation. Nous renonçons même [...] à toute espèce
de sanction, à toute espèce d'obligation de la morale. Nous ne craignons pas de
dire "Fais ce que tu veux, fais comme tu veux" - parce que nous
sommes persuadés que l'immense masse des hommes, à mesure qu'ils seront de plus
en plus éclairés et se débarrasseront des entraves actuelles, fera et agira
toujours dans une direction utile à la société, tout comme nous sommes
persuadés d'avance que l'enfant marchera un jour sur deux pieds et non sur
quatre pattes, simplement parce qu'il est né de parents appartenant à l'espèce
Homme[8].
Sa vision de la nature humaine
semble donc à la fois contextuelle (ce sont les contraintes matérielles,
socio-culturelles, et idéologiques, auxquelles l'homme est soumis dans la
société actuelle qui l'amènent à développer les aspects les plus sombres de sa
personnalité) et universelle (si l'homme est libéré des entraves dans
lesquelles il est placé sa nature fondamentalement sociable se révélera
inévitablement). Il est bien évident que cet optimisme inébranlable doit être
remis dans le contexte qui est le sien : la fin du dix-neuvième siècle avec
l'essor du socialisme sur lesquels se fondaient les espoirs révolutionnaires
les plus absolus.
Kropotkine
n'est pas le seul
anarchiste a avoir exprimé son optimisme concernant une nature humaine qui serait
à la fois contextuelle et universelle. Par exemple, l'anarchiste italien Errico Malatesta (1853-1932) était aussi convaincu qu'il y a heureusement, chez les
hommes, un [...] sentiment qui les rapproche de leur prochain : le sentiment de
sympathie, de tolérance, d'amour ; et c'est grâce à ce sentiment qui existe à
des degrés divers chez tous les êtres humains [...] qu'est née notre idée :
faire que la société soit véritablement un ensemble de frères et d'amis qui,
tous, travaillent pour le bien de tous[9].
Mais ces convictions optimistes
n'étaient pas une simple espoir idéaliste "métaphysique". Pour
l'affirmer, Malatesta se basait sur la constatation concrète que s'il n'y avait
eu en l'homme que [...] la volonté de dominer les autres et de profiter des
autres, l'humanité en serait restée au stade de l'animalité et n'aurait pas pu
connaître le développement des différents systèmes historiques et contemporains
qui, même dans les pires cas, représentent toujours un compromis entre l'esprit
de tyrannie et ce minimum de solidarité sociale sans lequel il n'y aurait pas
de vie quelque peu civilisée et évolutive[10]. Le
scientifique Kropotkine
remarquait également le fait établi que même sous le
pire despotisme, la plupart des rapports personnels de l'homme avec ses semblables
sont réglés par des habitudes sociales, de libres accords et une coopération
mutuelle sans lesquels il n'y aurait pas de vie sociale du tout. Si ce n'était
pas le cas, même le mécanisme d'État le plus violemment coercitif ne serait pas
capable de maintenir l'ordre social un seul instant[11].
... ou pessimiste ?
Néanmoins, il est extrêmement
facile de trouver des contre-exemples à la thèse selon laquelle les anarchistes
ont une confiance absolue en la "bonté" de la nature humaine.
Commençons avec Malatesta lui-même, qui écrivait : Nous ne croyons pas à
l'infaillibilité des masses, et encore moins à leur bonté constante : bien au
contraire. Mais nous croyons encore moins à l'infaillibilité et à la bonté de
ceux qui s'emparent du pouvoir, légifèrent, consolident et perpétuent les idées
et les intérêts qui prévalent à un moment donné[12]).
L'américain Paul Goodman
(1911-1972), ce poète homosexuel contestataire qui fut l'un des penseurs
anarchistes les plus originaux de sa génération, a fort bien résumé la conception
pessimiste de la nature humaine des anarchistes : À en croire une idée fausse
mais répandue, les anarchistes estiment que "la nature humaine est
bonne", et qu'en conséquence on peut faire confiance aux hommes pour se
gouverner eux-mêmes. En réalité, nous inclinons à une vision pessimiste, en
vertu de laquelle on ne peut faire confiance aux hommes ; et c'est bien pour
cela qu'il faut éviter toute concentration de pouvoir[13]. Le
socialiste libertaire belge Ernestan (1898-1954) confirme, à sa manière, ce
point de vue : C'est parce que l'homme est si dangereux pour l'homme que le
socialisme libertaire ne base pas les rapports humains sur l'autorité des uns
et l'obéissance des autres, mais sur l'association d'individus égaux en dignité
et en droits[14].
On peut donc exposer maintenant
l'objection majeure que les anarchistes ont de tous temps adressée à tous ceux
qui ont suivi Machiavel pour justifier la domination des sociétés humaines par
l'État et le principe d'autorité. Elle est expliquée avec clarté par Malatesta
: L'homme n'est pas parfait. Mais alors où trouver des hommes non seulement
assez bons pour vivre en paix avec les autres, mais encore capables de régenter
autoritairement la vie des autres ?[15].
L'anarchiste pacifiste Léon Tolstoï (1828-1910) lorsqu'il critique
l'appropriation par l'État du monopole de la violence physique légitime est
aussi très clair : De deux choses l'une, ou bien les hommes sont des êtres
raisonnables ou ils ne le sont pas. S'ils sont des êtres non raisonnables,
alors ils sont tous tels, et tout parmi eux doit se résoudre par la violence,
et il n'y a pas de motif que les uns aient le droit de violence et que les
autres en soient privés, et ainsi la violence du gouvernement est injuste. Si
les hommes sont des êtres raisonnables, alors leurs relations doivent être
basées sur la raison, sur l'esprit, et non sur la violence des hommes qui par
hasard ont accaparé le pouvoir. Et c'est pourquoi la violence du gouvernement
ne peut se justifier en aucun cas[16].
Pour justifier la domination exercée par l'État et ses représentants sur le
restant de la société, tous les successeurs de Machiavel sont en effet obligés
de postuler qu'une certaine classe de personnes aurait une nature différente
des autres, capable de dominer et de diriger avec sagesse la société humaine
pour son propre bien. Seulement, ceci est en contradiction flagrante avec le
caractère universel de leur conception pessimiste de la nature humaine.
Autrement dit, le mythe du dictateur éclairé était explicite chez Machiavel
mais on peut constater aisément aujourd'hui sa présence (cachée cette fois)
dans le discours de ses successeurs, les idéologues autoritaires.
Quoiqu'il en soit, on peut
conclure en disant que l'idéologie Machiavélienne, du moins sous sa forme
classique, peut être qualifiée d'incohérente, ce qui nous permet de revenir à
l'anarchisme.
... sociable et égoïste ?
On doit à l'américain Dave
Morland d'avoir étudié et précisé quelle pouvait être réellement la vision anarchiste
de la nature humaine[17], qui
se révèle être une vision assez réaliste et nuancée, contrairement à tout ce
qui a pu être affirmé. Comme il l'explique, cette conception est redevable à
une lecture contextualiste et universaliste. De façon plus importante, elle
comprend à la fois l'égoïsme et la sociabilité. Une thèse suffisamment simple
pour être admise, mais elle a été largement ignorée [...] Le caractère double
de la conception anarchiste de la nature humaine peut sembler confus et d'une
certaine manière paradoxal. Le paradoxe est surmonté en acceptant simplement
que l'anarchisme est ambivalent ou en fait inconsistant concernant la question
de la nature humaine. Les anarchistes concèdent que la nature humaine a des
propriétés intrinsèques, elles incluent à la fois la sociabilité et l'égoïsme
[...] La première lecture (contextualiste et sociable) reflète leur héritage
partagé avec le socialisme et explique leur croyance en l'accessibilité ultime
d'une société pacifique, harmonieuse qui est débarrassée des structures
oppressives qui démarquent la société capitaliste. La deuxième lecture
(universaliste et égoïste) est révélatrice de ce qu'ils ont en commun avec le
libéralisme. Elle explique pourquoi les anarchistes observent avec précision
les effets corrupteurs du pouvoir et pourquoi ils déconseillent le concept
marxiste de dictature du prolétariat ou un État des travailleurs. C'est cette
compréhension plus large de la nature humaine qui révèle une des plus grandes
forces de l'anarchisme[18].
Comme on a pu le constater,
lorsqu'ils s'agit de décrire les aspects les plus sombres de la nature humaine,
les anarchistes n'ont rien à envier aux Machiavéliens eux-mêmes, et c'est
précisément sur cette vision universellement pessimiste qu'il se basent pour
préférer un système où il n'y a pas de gouvernement centralisé et autoritaire,
où il n'y a pas de monopole de la force, où aucun groupe n'exerce de pouvoir
sur un autre, et où les processus de décision sont aussi dispersés que
possibles. Néanmoins, apparaît chez eux la nécessité d'évoquer également les
aspects foncièrement sociables et positifs de la nature humaine, afin de
justifier leurs espoirs sur la possibilité d'un autre futur. Il doit exister un
besoin de fraternité et d'amour qui fleurit toujours chez les hommes dès qu'ils
sont libérés de la peur d'être écrasés et de manquer du nécessaire, pour eux et
leur famille[19]. Peu importe d'où
provient ce sentiment de fraternité pour Malatesta , il existe, et c'est sur son
développement et sa généralisation que nous fondons tous nos espoirs pour
l'avenir de l'humanité[20].
Remarquons que lorsqu'il s'agit
de choisir les moyens adéquats pour parfaire cette société, l'anarchisme se
base au contraire sur le côté pessimiste de sa conception universaliste de la
nature humaine pour rejeter tout moyen qui ne serait pas en adéquation avec les
principes décentralistes et antiautoritaires. C'est là que trouve son origine
l'antagonisme irréductible existant entre socialisme autoritaire et socialisme
libertaire, avec la célèbre querelle entre Marx et Bakounine au sein de la Ière Internationale.Selon ce dernier, toute autorité politique doit être rejetée, l'action directe
populaire organisée sans hiérarchie étant le moyen de réaliser le socialisme
ici et maintenant. Car toute avant-garde éclairée centralisatrice, même bien
intentionnée, sera fatalement victime des effets corrupteurs du pouvoir et ne
serait jamais prête à lâcher ses privilèges. C'est pourquoi pour les
anarchistes toute dictature du Prolétariat est irrémédiablement destiné à se
transformer en simple changement de maîtres alors qu'il s'agissait de créer une
société socialiste sans classes.
L'incompréhension de Marx de la
nature humaine apparaît de manière flagrante dans des annotations qu'il fit
d'un ouvrage de Bakounine [21]. Ce
dernier critiquait le suffrage universel comme étant un mensonge au service
d'une minorité de privilégié gouvernant réellement la grande majorité du peuple
en se proclamant simples représentants de la volonté populaire. Marxistes
réformistes ou révolutionnaires se revendiquent tous deux de ce système, ne
serait-ce que pour la période de transition vers le socialisme. Les marxistes
répondent aux objections de Bakounine que la minorité dirigeante sera
constituée de prolétaires, et non plus de capitalistes. Bakounine fait alors
remarquer qu'un prolétaire devenant un dirigeant cesse par là même d'être un
prolétaire, et que celui qui doute de cela ne comprendra jamais rien à la
nature humaine. À quoi Marx rétorque dans ses notes, que l'ouvrier devenu
dirigeant ne cessera pas d'être prolétaire, pas plus qu'un industriel ne cesse
d'être capitaliste quand il devient un membre du conseil municipal. Seulement,
ce que Marx ne voit pas c'est qu'il y a une assymétrie : le capitaliste reste
dans une position de pouvoir, tandis que l'ouvrier en acquiert une. Savoir dans
quelle mesure cette différence est un facteur pertinent pour expliquer le
comportement revient exactement à se demander comment fonctionne la nature
humaine. Le problème est que le marxisme tend à empêcher de penser en ces
termes[22].
L'analyse marxiste classique méconnaît
foncièrement la nature humaine en se concentrant uniquement sur les facteurs
socio-économiques et en adoptant une vision déterminisme de l'Histoire. Les
comportements ne sont pas uniquement déterminés par l'appartenance de classe ou
le mode de gestion économique de la société. Alors que les anarchistes n'ont
jamais nié l'importance des facteurs socio-économiques (le socialisme
libertaire partage une grande partie de l'analyse socio-économique du
capitalisme de Marx), ils ont cependant toujours insisté sur l'importance des
facteurs psychologiques, ce qui fut souvent raillé et présenté comme la preuve
de l'idéalisme utopique de l'anarchisme, dont la pensée serait métaphysique.
Après cette digression sur le
marxisme, venons au bilan que l'on peut dresser sur les conceptions anarchistes
de la nature humaine que l'on a rencontré.
... incohérente ?
Malgré ses remarques positives
sur l'anarchisme, la conclusion finale de Dave Morland est que l'anarchisme
doit être considéré comme utopique et incohérent car sa vision de la société
future excéderait les capacités de sa propre conception de la nature humaine.
En d'autres termes, à cause de son versant profondément pessimiste
universaliste, la vision de la nature humaine proposée par les théories
sociales anarchistes serait en contradiction avec la société sans État qu'elles
défendent. Selon Morland (c'est important), en conséquence, la demande
anarchiste pour un société sans État excède ce que sa conception de la nature
humaine permettra, mettant par là en péril la validité de [...] son statut
d'idéologie lui-même[23].
Voilà qui est fort bien, car, précisément (ce que Morland semble ne pas voir)
l'anarchisme n'est pas une idéologie[24]. On
peut même dire plus, ses fondements théoriques s'opposent essentiellement à toute
forme d'idéologie. En effet, il n'y a pas de pouvoir sans nécessité de
justification et, donc, [...] d'idéologie, comme le souligne A. G. Calvo pour
qui l'idéologie est la forme froide et détachée de la justification.
L'idéologie semble devoir être un discours au service du pouvoir (du pouvoir en
place ou de ceux qui ambitionnent d'y accéder). On pourrait donc remercier
Morland de fournir un indice supplémentaire de la nature non idéologique de
l'anarchisme.
L'incohérence qu'il désigne est
éliminée une fois que l'on réalise que l'anarchisme n'envisage pas l'anarchie
comme un ordre social parfait indépassable. Cette dernière idée est en fait
directement opposée aux idées fondatrices de l'anarchisme[25].
Pour preuve, ce commentaire de l'anarcho-syndicaliste allemand Rudolf Rocker (1873-1958) : L'anarchisme n'est pas la solution brevetée de tous les problèmes
humains, ce n'est pas le pays d'Utopie d'un ordre social parfait (comme on l'a
si souvent appelé), puisque, par principe, il rejette tout schéma et tout
concept absolus. Il ne croit pas à une vérité absolue ou à des buts finaux
précis du développement humain, mais à une perfectibilité illimitée des formes
sociales et des conditions de vie de l'homme, qui s'efforcent toujours à de
plus hautes formes d'expression. On ne peut pour cette raison leur assigner de
termes précis ni leur fixer de but arrêté. Le plus grand mal de toute forme de
pouvoir est [...] de toujours essayer d'imposer à la riche diversité de la vie
sociale des formes précises et de l'ajuster à des règles particulières[26].
Pour les anarchistes, l'utopie
n'est pas un projet social immuable et indépassable, un contrat déterminé avec
l'avenir, c'est pour eux le rappel constant du caractère inacceptable de toutes
les oppressions présentes alors qu'un autre futur (et donc aussi un autre
présent) est possible. Les utopies habitant leur imaginaire constituent les
repères indispensables à la construction des alternatives qu'ils tentent de
bâtir ici et maintenant.
... ou indéterminée ?
Que ce soit encore Paul Goodman
[La nature humaine existe et l'une de ses caractéristiques est de sans cesse se
faire et se refaire différemment[27]] ou
Oscar Wilde (1854-1900) [Il n'existe qu'une certitude définitive sur la nature
humaine, elle est changeante[28]],
pour ne citer qu'eux, on peut affirmer que les penseurs anarchistes s'accordent
unanimement à dire que la nature humaine évolue au cours du temps (du fait de
sa contextualité) et il doit donc en être de même pour les principes qui
organisent la société. La remarque de Morland sur le fait que l'anarchisme
n'apporte pas de réponse définitive sur la nature humaine est justifiée mais
elle manque sa cible car l'anarchisme n'a pas pour but de se baser sur une
telle réponse pour élaborer ce qui serait une ordre social optimal immuable[29]. Au
contraire, pour l'anarchisme, les systèmes qui échouent sont ceux qui misent
sur la permanence de la nature humaine plutôt que sur son évolution et son
développement[30]. Dès lors, il ne peut y
avoir de principe social indépassable pour les anarchistes, la nature humaine
et l'organisation sociale sont indissociablement liées et, toutes deux,
perfectibles. Le plus grand crime de l'État est, précisément, d'instituer
l'autorité et la violence comme fondements de l'organisation sociale, et de
priver, par là même, la société de la possibilité de construire un monde
meilleur. L'État fige l'imperfection sociale en l'élevant au rang de principe
indépassable. La responsabilité dont William Godwin (1756-1836), par exemple,
chargeait les gouvernants n'est pas d'avoir introduit le mal où il n'existait
point, mais de l'entretenir et de le renforcer en lui donnant une substance et
une permanence politique.
Dave Morland a donc bien raison
d'affirmer que la conception pessimiste de la nature humaine des anarchistes
proscrit la possibilité d'une société harmonieuse, parfaite, sans aucun
conflit, seulement là n'est pas le problème. Il ne s'agit pas de prétendre
éliminer toute forme de conflit au sein de la société (utopie totalitaire s'il
en est) mais bien de savoir comment la société compte assumer et gérer les
conflits qui surgiront immanquablement. Répétons encore une fois que
l'anarchisme ne prétend en effet pas qu'une société parfaite soit possible, il considère
plutôt que toute société humaine est perfectible, en se basant sur sa vision
contextualiste de la nature humaine (si on change les structures sociales,
l'homme et la société peuvent aussi changer) ainsi que sur le versant optimiste
et sociable de sa conception universaliste de la nature humaine (comme chez Kropotkine
et Malatesta ).
La conception anarchiste de la
nature humaine est bien duale, multiple, indéterminée (comme le souligne avec
justesse Morland), c'est-à-dire, en quelque sorte, ouverte, libre. Quoi de plus
naturel puisque l'anarchisme n'est pas une idéologie figée à vocation
totalisante. Il est peut-être plus approprié de le voir comme une méthode, une
recherche éthique sur les moyens et la fin, visant à améliorer la société
actuelle, quelle qu'elle soit, pour qu'elle permette un développement toujours
plus libre des individus qui la composent.
Cette indétermination
fondamentale de la conception fondamentale de la nature humaine peut être
interprétée comme une forme de prudence et de scepticisme méthodologique, plus
proches de la démarche scientifique que certaines théories sociales
révolutionnaires concurrentes se proclamant elle-même
"scientifiques". Plus précisément, de nombreux scientifiques
anarchistes, comme le linguiste Noam Chomsky, considèrent que la nature humaine
existe réellement, et qu'il est dès lors possible de l'analyser par
l'expérience et l'usage de la raison, seulement notre connaissance actuelle en
est extrêmement restreinte, ce qui doit justement nous conduire à la plus
extrême prudence vis-à-vis de toute utopie totalisante se basant sur une
prétendue connaissance bien déterminée de celle-ci.
L'Anarchie, une utopie ambiguë ?
L'idée que la conception
anarchiste de la nature humaine est incompatible avec l'idée d'une société
harmonieuse parfaite et ultime est très importante et n'est pas toujours
soulignée avec assez d'insistance, ce qui fut parfois source de confusion dans
le mouvement libertaire lui-même, au point que l'Anarchie court toujours le
risque éventuel de remplacer l'État dans son rôle de principe indépassable. Pour
illustrer cette idée, le roman de science-fiction Les dépossédés de la
féministe américaine Ursula Le Guin est tout à fait admirable.
Ce roman met en scène deux
sociétés vivant sur des planètes séparées, Urras et Anarres, dans un lointain
système solaire. La société sur Urras possède un système capitaliste patriarcal
très prospère économiquement (comparable aux USA actuels, avec le racisme en
moins). Celle résidant sur la lune Anarres c'est une société anarcho-communiste
(grandement inspirée des idées de Kropotkine
et de Goodman) issue de l'exode du
mouvement anarcho-syndicaliste de l'autre planète Urras. Ces deux sociétés ont
rompu tout contact sauf pour un convoi de marchandise de temps en temps.
Le fonctionnement de la société
communiste libertaire est décrit de manière élaborée et crédible car imparfait.
Ce n'est pas le lieu pour en faire une description détaillée, disons seulement
qu'un des points examinés par Ursula Le Guin est que malgré l'absence formelle
de coercition ou d'autorité, des formes de pouvoir et d'autorité sont
réapparues sur Anarres, contre toute volonté délibérée des habitants, sans même
que la majorité d'entre eux ne s'en rendent compte ou ne veuillent l'admettre.
Leur société repose sur le postulat, qu'on trouve dans les utopies anarchistes,
que la contrainte pourra être remplacée par la pression intériorisée de la
conscience sociale. Son inflation, avec les effets de paralysie et de pouvoir
qu'elle entraîne est une des lignes de force du roman[31].
L'obéissance aux lois sous la contrainte d'un système répressif étatique, a été
remplacée sur Anarres par la peur d'être non-conforme, d'égotiser comme disent
les Odoniens[32], les habitants d'Anarres.
Leur isolement volontaire est également responsable de sa sclérose ; en se
fermant au Vieux Monde, en se repliant sur ses propres principes sans les
remettre jamais plus en question, elle s'est interdit la possibilité d'évoluer.
Mais plutôt qu'une longue dissertation, voilà deux extraits qui parlent
d'eux-mêmes (c'est un contestataire qui a la parole) : Nous n'avons pas de
gouvernement, pas de lois, d'accord. Mais il me semble que les idées n'ont
jamais été contrôlées par les lois ou les gouvernements, même sur Urras. Si
elles l'avaient été, comment Odo aurait-elle développé les siennes ? Comment l'Odonisme
serait-il devenu un mouvement mondial ? Les hiérarchistes ont essayé de
l'écraser par la force, et ont échoué. On ne peut pas briser les idées en les
réprimant. On ne peut les briser qu'en les ignorant. En refusant de penser,
refusant de changer. Et c'est précisément ce que fait notre société ! [...]
C'est partout sur Anarres [...] partout où une fonction demande des
connaissances techniques et une institution stable. Mais cette stabilité stable
ouvre la porte au désir d'autoritarisme. Durant les premières années du
Peuplement, nous étions conscients de cela, nous y faisions attention. À cette
époque, on faisait une distinction très nette entre administrer les choses et
gouverner les gens. Et ils l'ont si bien faite que nous avons oublié que l'envie
de dominer est aussi centrale dans les êtres humains que le désir de l'aide
mutuelle, qu'il faut l'entretenir dans chaque individu, dans chaque nouvelle
génération[33]
Le roman Les dépossédés dans
lequel certains pourraient voir une critique du communisme libertaire en
particulier ou de l'idéologie anarchiste en général[34],
semble plutôt devoir être interprété comme un plaidoyer pour la révolution
permanente. Même dans une société sans État ni propriété, sans casernes ni
prisons, sans patrons ni salariat, certaines formes d'Autorité risquent
évidemment de (ré)apparaître, de resurgir insidieusement de notre propre nature
humaine. Dès lors, on peut affirmer que même une société libertaire aura
toujours besoin de ses anarchistes pour remettre en cause et secouer l'ordre
établi.
Le principe d'autorité : facteur
interne de la servitude volontaire
Du fait de l'intériorisation
sociale millénaire du principe d'autorité, le danger existe qu'il renaisse de
ses cendres, c'est pourquoi le principe d'autorité s'agitant au sein de notre
propre nature humaine constitue peut-être l'ennemi principal de l'anarchisme.
L'exemple le plus tragique de cette intériorisation est certainement constitué
des dérives totalitaires de type fasciste[35]
qu'ont connu vers la même époque divers pays d'Europe occidentale, ainsi que la Russie. Elles trouvent leur source dans la psychologie des masses humaines subissant depuis
de millénaires l'oppression du système autoritaire patriarcal, qui poussent les
hommes dans certaines périodes de crise à préférer l'oppression et l'esclavage
à un climat (même chimérique) de désordre et d'insécurité. Une pure analyse
socio-économique, telle l'analyse marxiste conventionnelle, ne suffit pas
examiner en profondeur l'horreur fasciste car elle élimine arbitrairement toute
la dimension fondamentalement irrationnelle de la nature humaine. Affirmer cela
ne revient pas à nier que les régimes fascistes d'extrême-droite européens ont
été la réaction préventive extrêmement violente du système capitaliste contre
le danger que constituaient les aspirations sociales du puissant mouvement
ouvrier. L'émergence du fascisme s'explique en effet notamment par divers
facteurs socio-économiques (le spectre de la révolution russe de 1917 dans le
cas de Mussolini, la crise mondiale du capitalisme de 1929 pour Hitler, etc.)
mais tout ceci n'explique pas l'apparition du fascisme[36] et
encore moins sa possibilité même.
Par contre, on peut affirmer que
si le fascisme a pu naître, croître, et vaincre (et simplement exister), c'est
parce qu'il exprime la structure autoritaire irrationnelle de l'homme nivelé
dans la foule. Un fait psychologique remarquable est que le fascisme n'est pas,
comme on a tendance à le croire, un mouvement purement réactionnaire, mais il
se présente comme un amalgame d'émotions révolutionnaires et de concepts
sociaux réactionnaires[37], ce
qui explique son succès au sein des masses, y compris la classe ouvrière.
Définir le fascisme comme
"le bras armé du Grand Capital" ne recouvre que la partie visible du
fascisme, extérieure à la nature humaine, elle n'explique pas le succès de sa
propagande.
L'efficacité de la propagande
politique ne se rattache en effet pas directement à des processus économiques
mais à des structures psychologiques humaines.
Les idéologies socialistes sont
nées et se sont structurée autour d'un espace historique de deux siècles,
correspondant à l'épanouissement du machinisme, de la société industrielle et
du système capitaliste. Le fascisme a trouvé sa force dans la structure
psychologique irrationnelle de l'homme, dans ses pulsions mystiques et sa soif
d'autorité, dans la nature humaine contemporaine, fruit de 4000 à 6000 ans
(selon le psychologue Wilheim Reich) de société patriarcale autoritaire.
N'oublions pas que tout ordre social produit dans la masse de ses membres les
structures dont il a besoin pour parvenir à ses fins[38].
Sans ces structures psychologiques la guerre ou le fascisme seraient
impossibles.
Tout pouvoir, même installé par
la force et maintenu par la contrainte, ne peut dominer une société durablement
sans la collaboration, active ou résignée, d'une partie notable de la
population. C'est dans l'esprit de l'opprimé que tout pouvoir trouve d'abord sa
force, plus que dans celle des armes. Rien ne paraît plus surprenant [...] que
de voir la facilité avec laquelle le grand nombre est gouverné par le petit, et
l'humble soumission avec laquelle les hommes sacrifient leurs sentiments et
leurs penchants à ceux de leurs chefs.
Au dix-huitième siècle, David
Hume nous posait déjà la question de savoir quelle était la cause de cette
situation paradoxale, et répondait : Ce n'est pas la force ; les sujets sont
toujours les plus forts. Ce ne peut donc être que l'opinion. C'est sur
l'opinion que tout gouvernement est fondé, le plus despotique et le plus militaire
aussi bien que le plus populaire et le plus libre[39].
L'intériorisation sociale du
principe d'autorité depuis des millénaires est donc peut-être l'ennemi premier
de l'anarchisme, car de cette intériorisation découlent l'inertie sociale et la
servitude volontaire sur lesquels reposent tout pouvoir et toute oppression.
Jusqu'à présent, comme l'a fait remarquer un compagnon surréaliste, les
anarchistes n'ont pas toujours cerné la puissance purement vitale,
fondamentale, à laquelle ils s'attaquaient. Dans leur pureté, ils se sont
voilés la face devant cette réalité et ils se sont rassurés en désignant
l'ennemi sous une forme plus humaine, plus vulnérable et plus facile à montrer
du doigt : la Bourgeoisie,
l'Église, le Capital. Mais en réalité, le bourgeois, le curé, le financier, le
milicien, le chef de cellule, le général, le policier ne possèdent pas la
puissance. Ils en sont les pantins. Et la puissance trouvera toujours ses
pantins. Débusquer cette puissance qui est partout, qui est en nous, est le devoir
fondamental qui nous incombe[40].
La face pessimiste de la vision
universelle et contextuelle de la nature humaine des anarchistes nous rappelle
que le principe d'autorité, avant toute chose, est en chacun de nous (et dans
une certaine mesure, il s'y trouve peut-être à jamais). C'est donc autant
contre la domination du monde extérieur sur nous qu'il nous faut lutter que
contre ces instincts qui sont en nous et qui nous poussent à succomber aux
pulsions de domination ou au confort rassurant de la soumission, à notre désir
de pouvoir ou à notre peur de la liberté.
Ceci n'est néanmoins pas une
exhortation à un repli sur soi, mais une invitation à un retour sur soi.
Pourquoi rendre la quête libertaire individuelle exclusive, alors qu'elle est
complémentaire. Il ne faut surtout pas tomber dans l'opposition combien
regrettable entre anarchisme individualiste et anarchisme social. Le versant
contextuel de l'anarchisme nous rappelle avec force que libération individuelle
et collective sont intrinsèquement liées l'une à l'autre, comme le rappelle
avec bon sens ce cher Malatesta : Entre l'homme et le milieu social, il y a une
action réciproque. Les hommes font la société telle qu'elle est, et la société
fait les hommes tels qu'ils sont, d'où une espèce de cercle vicieux. Pour
transformer la société, il faut transformer les hommes ; et pour transformer
les hommes, il faut transformer la société[41].
Fin de l'Histoire et mot de la fin
En guise de conclusion, on peut
noter que l'Histoire a justifié l'évaluation anarchiste de la nature humaine en
plus d'une occasion. Les anarchistes aiment à penser que l'histoire de l'Union
Soviétique a justifié leurs inquiétudes à propos de l'établissement d'une
dictature du prolétariat. Placer le pouvoir dans une élite révolutionnaire ou
un parti avant-gardiste attesta le principe de commensurabilité entre moyens et
fins (autoritaires contre libertaires), mais confirma aussi leurs suspicions
que le pouvoir est une drogue à accoutumance qui, si elle n'est pas stoppée,
mettra en péril le fonctionnement convenable de n'importe quelle société[42].
Sans diabolisation ni angélisme,
la conception anarchiste de la nature humaine nous offre un futur ouvert à de
nombreux possibles ; sans fatalisme, l'homme et son histoire seront ce que nous
en ferons.
Pour les anarchistes, il n'y a
pas de fin à l'Histoire ou de stade ultime de la société (y compris une
hypothétique Anarchie). Ils savent que ni âge d'or du Socialisme, ni Royaume de
Dieu n'attendent le long du sentier sinueux tracé par l'humanité hésitante.
Néanmoins, l'Utopie, ce flambeau
de l'impossible, est leur guide, indispensable à la réalisation d'un autre
futur. L'Utopie n'est certainement pas pour eux un achèvement ultime, mais au
contraire ce qui leur reste toujours à construire, à vivre et à réinventer...
Le mot de la fin reviendra au
poète Oscar Wilde, exilé de l'île d'Utopie : Une carte du monde qui ne
comprendrait pas l'Utopie ne serait même pas digne d'être regardée car elle
laisserait de côté le seul pays où l'Humanité vient toujours accoster. Et après
y avoir accosté, l'Humanité regarde autour d'elle et, ayant aperçu un pays
meilleur, reprend la mer[43].
[2] Le
diplomate florentin Nicolas Machiavel (1469-1527) est le premier a avoir
élaboré une théorie de l'État moderne, distinct de l'Empire ou de la Cité. Son analyse sert
de base, ne serait-ce que de manière indirecte, à tous ceux qui veulent
légitimer le pouvoir d'État, et la domination qu'il exerce sur la société, que
le régime étatique soit dictatorial ou parlementaire.
[3] Maurice
Jolly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, 1865, Ier Dialogue.
[4] Quiconque
compare le présent et le passé, voit que toutes les cités, tous les peuples,
ont toujours été et sont encore animés des mêmes désirs, des mêmes passions (N.
Machiavel, Discours, I, chap.29).
[5] N. Machiavel, Discours, I, chap.3.
[7] On
peut donc affirmer que la réprobation qui a frappé le Traité du Prince de
Machiavel est d'une hypocrisie coupable. En effet, est-ce que la politique,
c'est-à-dire l'exercice du pouvoir et les luttes pour son accès, a rien à
démêler avec la morale ? A-t-on jamais vu un seul État se conduire d'après les
principes de la morale privée ? Le seul crime de Machiavel est d'avoir dit avec
honnêteté, ce qu'il considérait non pas comme une vérité morale mais comme une
vérité politique. En réalité, le mythe du Machiavélisme porte avec soi une mise
en accusation de la politique (Claude LeFort, Le travail et l'ouvre de
Machiavel, Gallimard, 1986, p.77). C'est ce qui explique son extraordinaire
longévité, car le Machiavélisme a le même âge que la domination d'État.
[11] Rudolf Rocker , De la doctrine à l'action. L'anarcho-syndicalisme des origines à nos
jours, Atelier de Création Libertaire, 1995, p.30.
[13] Paul
Goodman, Liberté et autonomie, dans La Critique Sociale,
Atelier de Création Libertaire, 1997, p.48.
[14] Ernestan,
Pages choisies, La
Ruche Ouvrière, 1966, p.79.
[16] Léon
Tolstoï, Les rayons de l'aube, Stock, Paris, 1901, p.387.
[17] Le
titre de ce texte ainsi que la présentation qui est faite ici de la conception
anarchiste de la nature humaine se basent essentiellement sur les idées
exprimées dans sa thèse de doctorat Demanding the impossible ? Human nature and
politics in nineteenth?century social anarchism, Cassell, 1997 et dans son
article Anarchism, Human Nature and History que l'on peut trouver dans
l'ouvrage collectif Twenty?first Century Anarchism, Unorthodox ideas for a new
millenium, J. Perkins & J. Bowen, 1997.
[18] D. Morland, Anarchism, Human Nature
and History, Ibid., p.16.
[21] Cité
dans l'introduction du livre de Peter Swinger, A Darwinian left, Darwinism
today, Weidenfeld and Nicholson, London, 1999.
[22] Jean
Bricmont, Marx ? Plutôt Russel et Bakounine !, cahiers marxistes juin-juillet 1999,
n°212, p.11-38.
[23] D. Morland, Demanding the
impossible ?, p.7.
[24] Ceci
est probablement du au fait que Morland a concentré son étude sur les anarchistes
du dix-neuvième siècle, alors que le rejet explicite des travers
"idéologiques" de l'anarchisme classique semble s'être progressivement
élaboré après mai 68.
[25] Si
ceci est vrai pour l'anarchisme "moderne", il faut reconnaître que,
historiquement "l'Anarchie", "la Révolution", et
"la Sociale"
ont pu posséder une valeur religieuse (de type millénariste, c'est?à?dire une
foi en l'arrivée d'un monde harmonieux qui serait à l'image de l'âge d'or des
origines) incontestable au sein du mouvement ouvrier révolutionnaire,
anarchiste en particulier.
[27] P.
Goodman, Notes d'un conservateur néolithique, Ibid., p.132.
[28] O.
Wilde, Aphorismes, Mille et une nuits, 1995, p.8.
[29] Notons
qu'un certain nombre d'anarchistes contemporains ne croient même pas à la
possibilité d'un ordre social "juste". Par exemple, Paul Goodman
considère que l'usage actuel du mot révolution, avec ses connotations
habituelles, est contre-révolutionnaire. Il est trop politique. Il semble
assurer qu'il pourrait exister une bonne société, une bonne Res Publica, alors
que, selon moi, le mieux que l'on puisse espérer, c'est une société acceptable
qui ne gêne pas les vraies activités de la vie (Anarchisme et révolution,
Ibid., p.65).
[30] O.
Wilde, Ibid., p.42.
[31] René
Furth, La liberté rien dans les poches, dans Réfractions n°5, printemps 2000.
[32] Du
nom de Laia Odo, fondatrice et théoricienne du mouvement, qui est l'héroïne de
La veille de la Révolution (publiée dans Le Livre d'Or d'Ursula Kroeber Le Guin, Presses Pocket, Éd.
Robert Laffont, 1978), superbe nouvelle sur la vieillesse, la mort et l'amour.
[33] Ursula
Le Guin, Les dépossédés, Presses Pocket, Éd. Robert Laffont, 1974, pp.154?156.
[34] Le
Guin s'est elle-même défendue d'une telle interprétation plusieurs fois. On lui
avait par exemple demandé si son roman pouvait être interprété comme
l'affirmation qu'une société anarchiste devient, avec le temps, encore plus
oppressive qu'une société capitaliste. Sa réponse est catégorique : Non ! Si
j'avais voulu dire quelque chose de précis, ce serait que les êtres humains ne
sont que des êtres humains, et qu'avec le temps nous somme en mesure de tout
détruire. Vous ne pouvez pas laisser l'État dépérir ; et puis vous asseoir et
proclamer : "Eh bien, c'est fini" (cf. interview publiée dans Agora n°2,
Toulouse, été 1980 ; compte-rendu du premier symposium international sur
l'anarchisme).
[35] Le
fascisme est compris ici au sens de mouvement de masse d'idéologie totalitaire
reposant sur une forme exacerbée du mysticisme religieux basée sur le principe
d'autorité. Cette définition recouvre les mouvements fascistes d'extrême?droite
Mussolinien et Hitlérien, aussi bien que le fascisme rouge Stalinien. Les
régimes fascistes, par leur totalitarisme idéologique et leur mystique de
l'autorité, sont à distinguer de ce qu'ils convient plutôt d'appeler des
régimes autoritaires tel que le régime des colonels en Grèce, ou de Pinochet au
Chili.
[36] Après
tout, pourquoi y a-t-il eu victoire du fascisme et non révolution sociale ?
alors que, selon l'analyse marxiste, étaient rassemblées toutes les conditions
historiques nécessaires à cela (l'Allemagne des années 30 était un pays
industriellement avancé avec un des mouvements ouvriers organisés le plus
puissant d'Europe).
[37] W.
Reich, La psychologie de masse du fascisme, Petite Bibliothèque Payot, 1998,
p.12.
[39] D.
Hume, Essais moraux et politiques, 1748.
[40] Claude-Lucien
Cauët, L'impensable objet du désir, dans Le pied de grue, Surréalisme et
anarchisme, Atelier de Création Libertaire, coll. Le Miroir noir, 1994, p.27.
[42] D.
Morland, Anarchism, Human Nature and History, Ibid., p.17.
[43] Oscar
Wilde, Ibid., p.19.
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