
Climat de peur: Objectif atteint? Lettre ouverte aux r�sidentes et r�sidents de Montebello
Date : samedi 25 ao�t 2007 @ 01:49:48 :: Sujet : SPP
Nous nous sommes rencontré-es dimanche dernier [19 août]. Je suis une
des militant-es des brigades d’éducation populaire avec qui vous avez
discuté des actions prévues à Montebello. Les brigades, organisées par
l’Action mondiale des peuples de Montréal, se sont promenées, de
Grenville à Fassett et jusqu’à Montebello, pour expliquer aux gens de
la place les raisons qui motivent notre refus du Partenariat pour la
sécurité et la prospérité (PSP), un « dialogue » entamé depuis 2005
entre les dirigeants du Canada, du Mexique et des �tats-unis.
Lorsque je vous ai abordé, vous m’avez exprimé votre peur que votre
village soit saccagé dans la foulée des manifestations. Vous m’avez
parlé des assemblées « d’information » organisées dans les semaines
précédentes par les forces policières, un peu partout dans la région.
Vous m’avez expliqué qu’on vous a alors présenté des films d’émeutes
urbaines, qu’on vous a justifié le dispositif sécuritaire mis en place,
qu’on a dit aux commerçants de se prémunir en placardant leur
établissement et en refusant l’accès aux manifestantes et manifestants.
Vous m’avez dit avoir été incommodé-es par la coupure des lignes
téléphoniques, plusieurs fois par jour dans les dernières semaines. «
Non », avez-vous répondu quand je vous ai demandé si on avait présenté
les enjeux associés à ce « dialogue » qui vise la consolidation du
néolibéralisme.
Nous avons pu discuter de ces enjeux une fois la glace brisée. Nous
avons ensemble mis le PSP en contexte et l’avons situé dans la
mondialisation néo-libérale, projet porté par les dirigeants de ce
monde depuis plus de 30 ans… Dans son ensemble, il s’agit d’un
processus qui vise la (re)colonisation capitaliste du bien commun et
des peuples.
Nous avons parlé d’agriculture locale, de biodiversité et de
souveraineté alimentaire – toutes menacées par les compagnies
transnationales qui bénéficient de la libéralisation des marchés. Nous
avons fait les liens avec le pillage des forêts et des terres agricoles
pour fins d’extraction minière et pétrolière et ce, plus souvent
qu’autrement sur des territoires autochtones.
Nous avons évoqué les entreprises locales forcées de fermer leurs
portes face aux grandes chaînes comme Wal-Mart. Nous avons parlé de la
précarisation des emplois; des paysans et autochtones au Sud, forcés de
transformer leurs fermes de subsistance en fermes d’exportation pour
survivre; des femmes de ces pays qui, cherchant à faire vivre leurs
familles, doivent les quitter pour les usines de misère des zones
franches sur la frontière des �tats-Unis ; de celles qui tentent leur
chance ici au Québec comme aide domestique, forcées d’habiter chez
l’employeur, souvent dans des conditions proches de l’esclavage.
Nous avons aussi échangé sur l’intrusion sournoise du privé dans les
services publics, grandement facilitée par ces traités internationaux.
Vous avez été étonné-es d’apprendre qu’une fois la santé, l’éducation,
l’eau, l’électricité privatisées entièrement ou en partie, le choix de
retourner en arrière nous coûtera très cher étant donné les ententes
qui donnent aux entreprises le droit de poursuivre les gouvernements
pour profits perdus.
Nous avons convenu que ce programme néolibéral ne pouvait pas se
réaliser sans contrôle : contrôle du déplacement des personnes,
contrôle de la dissidence, contrôle de l’information. Si tout le monde
était au courant des impacts désastreux de ces « dialogues », les
dirigeants seraient confrontés à une révolte populaire. Nous nous
sommes quitté-es d’accord pour dire que les « assemblées d’information
» dans vos villages font partie de l’installation du climat de peur
dont ils ont besoin pour réaliser leurs objectifs cachés.
Plusieurs d’entre vous m’avez alors dit de prendre soin de moi et m’avez souhaité bonne chance.
Aujourd’hui je vous écris pour vous donner de mes nouvelles. Car ce
que vous avez vu à la télé et à la une des journaux n’est pas
représentatif de mon expérience. Après une nuit de camping chez une
sympathisante de la région, j’ai passé une bonne partie de l’après-midi
de lundi face-à-face avec la ligne d’anti-émeutes, à 10 mètres de la
porte du Château Montebello. J’ai vu des milliers de personnes. Des
familles, des enfants, des jeunes, des aîné-es, des punks, des
réfugié-es, des gens venus de l’Ontario, des �tats-unis, du Mexique.
J’ai vu des bannières de toutes les couleurs avec des messages
diversifiés. J’ai entendu des discours et de la musique, j’ai vu du
théâtre.
J’ai participé aux tentatives de repousser la ligne d’anti-émeutes.
J’ai tenté de converser avec l’homme ou la femme derrière le bouclier,
le masque, le casque, le costume de guerre. Je leur faisais remarquer
que nous sommes toutes et tous humain-es et semblables, séparés par nos
dirigeants. Je leur parlais des conséquences du PSP et je leur
expliquais qu’en nous réprimant, ils étaient complices de ce qui ce
passait derrière la clôture. Certain-es se sont montré-es défiant-es,
d’autres avaient les yeux affolés d’angoisse. Un policier de la SQ m’a
admis que, oui, il était « complice des riches et des fascistes »
(slogan scandé à plusieurs reprises), mais que ça valait la peine pour
le 100$ par heure qu’il recevait en échange…
Vers 18h00, on écoutait les derniers discours qui remerciaient les
gens de Montebello pour leur accueil, qui constataient qu’on avait
réussi à manifester notre opposition au PSP et que cette mobilisation
n’était pas terminée. On appelait à la continuation des mobilisations
une fois de retour chez nous, dans nos quartiers, nos milieux de
travail.
C’est à ce moment, alors que la manifestation se terminait et que
plusieurs commençaient à quitter les lieux, qu’un policier devant moi a
subitement tiré un projectile de gaz lacrymogène sur un de mes
camarades qui scandait des slogans. La foule, affolée, a reculé. Moi
les yeux me brûlaient, le nez me coulait, la peau me picotait. La
bataille de rue, « tel que vu à la télé », commençait. La ligne
policière avançait en tirant du gaz lacrymogène (le gaz est projeté
d’un engin qui ressemble à une mitraillette), la foule reculait. Les
quelques cailloux lancés par des manifestant-es rebondissaient sur les
policiers bien protégés; mais nous, la foule, munis pour la plupart de
simples foulards humectés de citron, souffrons encore aujourd’hui des
brutalités commises au nom de la sécurité et de la prospérité.
Pourquoi les forces policières se sont-elles mises à tirer alors que
la manifestation se terminait? Selon moi, c’est qu’il leur fallait
provoquer l’émeute, sachant que ce sont ces images qui seraient
transmises dans les médias au dépend d’explications correctes des
enjeux. Que ces images contribueraient à alimenter le climat de peur,
la création d’un sentiment d’insécurité, à vous retourner contre moi,
qui avait su, la veille, percer la barrière de la méfiance, de semer
une graine de révolte. Mais nous ne sommes pas dupes. Nous savons que
la répression policière et la désinformation sont utilisées
consciemment par ceux qui nous « gouvernent » et nous « informent »
pour nous démobiliser, nous diviser, nous faire peur. C’est comme ça
qu’ils pensent nous faire taire et accepter leurs politiques.
Quant à moi, vous serez soulagé-es d’entendre que je ne suis que
plus motivée à lutter. Mais lors de la prochaine confrontation, j’aurai
un masque à gaz.
En espérant qu’un jour, nous serons ensemble coude à coude,
Anna Kruzynski [email protected]
Professeure en affaires publiques et communautaires, Université Concordia et membre de la Pointe libertaire
Note: Cette lettre a été publiée dans le Devoir du 23 août 2007
(selon la bonne vieille habitude des médias, la féminisation a été
enlevée).
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