
EBERT (Theodor) - R�sistance non violente sous des r�gimes communistes ?
Date : mardi 10 juillet 2007 @ 11:08:50 :: Sujet : Non-violence
Allemagne de l’Est 1953
Theodor Ebert a fait des études de science politique, d’histoire et de littérature allemande aux universités de Tübingen, Munich, Erlangen, Londres et Paris. Docteur en philosophie depuis 1965, pour « Théorie et pratique de la résistance non violente : un modèle de campagne », cette thèse a été publiée en 1968 par Rombach Verlag à Freiberg sous le titre « Gewaltfreier Aufstand : Alternative zum Bürgerkrieg ». Theodor Ebert est assistant de recherche à l’Otto Suhr Institut de l’Université Libre de Berlin
Tirage spécial des Cahiers de la Réconciliation, Juillet-aout 1975, dans la série « Les monographies de la Défense civile ».
Ce texte est la traduction intégrale par Jean Jacqmain du chapitre 8 du livre "The strategy of civilian defence" édité par Adam Roberts 1967 - Londres, Faber and Faber.
Introduction - Allemagne de l’Est 1953
II est trompeur, a affirmé le théologien luthérien
Helmut Thielicke, de supposer que parce que la technique d’action non
violente de Gandhi s’est montrée efficace en Inde, elle peut
s’appliquer au conflit Est-Ouest. Toute décision de principe, dit
Thielicke, doit dépendre de la situation dans laquelle elle est prise.
« La situation de Gandhi était essentiellement celle d’un homme
confronté à un gouvernement démocratique, respectueux des prescriptions
de la loi ». La résistance non violente ne pourrait réussir que contre
un adversaire « qui éprouve au moins un certain respect pour le sens
chevaleresque et qui permet à sa conscience d’exercer une certaine
influence sur ses actions ») [1]
« Ravager comme une bête de proie un troupeau de vaches
sacrées est intolérable à toute conscience humaine ; et la capitulation
plutôt que de commettre un acte intolérable était le but vers lequel la
stratégie psychologique de Gandhi poussait ses adversaires. II les
rendait impuissants grâce à leurs propres vertus.
« C’est là ce qui fait paraître plus que douteux que
les principes de Gandhi puissent être appliqués au conflit Est- Ouest,
car la question se pose de savoir si un adversaire combattant au nom du
marxisme-léninisme réagirait de même façon, et si ce type de
spéculation psychologique ne serait pas complètement déplacé. En dehors
même du mépris général de la vie humaine dont cette famille idéologique
est coutumière, l’éthique bolchévique réussirait toujours à justifier
les actes de violence même extrêmes et unilatéraux en faisant référence
au but ultime : la révolution mondiale et un ordre social idéal...
« Essayer d’utiliser l’inspiration gandhienne pour
apporter une solution chrétienne au problème nucléaire... est une
tentative vaine employant des moyens futiles. » [2]
Ce jugement se base, au moins en partie, sur une
interprétation trop limitée des « principes gandhiens » et des ressorts
de l’action non violente. Thielicke voit la technique de résistance de
Gandhi comme une « stratégie psychologique », un appel moral lancé à
l’adversaire, comme le montre sa comparaison de la bête de proie
attaquant un troupeau de vaches sacrées. Cette analogie est-elle apte à
décrire l’effet produit sur un gouvernement par des formes de
non-coopération telles que les boycotts ou les grèves générales ? Thoreau , le premier théoricien de la désobéissance civile, a usé d’un
terme de physique pour décrire cet effet ; pour lui, la désobéissance
civile agit comme une « contre-friction tendant à arrêter la machine. »
[3]
Gene Sharp a creusé cette approche. S’appuyant sur l’expérience
historique et l’opinion d’éminents spécialistes des sciences
politiques, il affirme que la puissance d’un dirigeant dépend de la
collaboration et de l’obéissance de ses sujets. Le dirigeant ne tire
pas son pouvoir de lui même, mais bien de facteurs qui lui sont
extérieurs. Sa position sera menacée si la non-collaboration le prive
de son autorité sur l’économie, les forces armées et l’administration.
« Si le refus (de collaboration) peut se maintenir malgré des sanctions variées, alors la fin du régime est en vue. » [4]
Lorsqu’on examine les possibilités d’une résistance non
violente contre des régimes communistes, il faut tenir compte de cette
théorie de la paralysie du gouvernement par la non-collaboration aussi
bien que de facteurs psychologiques.
Les exemples historiques de résistance non violente
organisée à des régimes communistes sont peu nombreux et très espacés
dans le temps ; on manque de documentation à leur sujet et ils sont
difficiles à interpréter. Le soulèvement est-allemand de 1953, les
grèves au camp de concentration de Vorkuta la même année, et
l’utilisation plus limitée de techniques non violentes durant la
révolution hongroise de 1956 en sont les meilleurs exemples. [5]
[6]
Ces luttes de résistance ne purent atteindre leurs objectifs
principaux. Les dirigeants communistes parvinrent à tenir leurs
positions, et les opprimés ne s’aventurèrent pas une seconde fois à se
soulever ouvertement contre le régime.
Cependant, il serait sommaire de conclure que la
résistance non violente contre les régimes communistes ne peut
qu’échouer. II est déjà significatif qu’une action de masse totalement
ou partiellement non violente se soit produite dans des Etats
communistes. Les experts spécialisés dans l’étude de la résistance
antinazie déniaient avec emphase la simple possibilité d’une telle
résistance, juste avant le soulèvement de 1953 en Allemagne de l’Est.
[7]
L’analyse de ces luttes qui, même si elles ont fini par échouer, ont
fait entrevoir la victoire à l’un ou l’autre moment, nous aiderait à
montrer comment des campagnes non violentes contre une régime
communiste pourraient être organisées avec succès. Comme il existe peu
de rapports sur les grèves de Vorkuta, [8]
et que des méthodes aussi bien violentes que non violentes furent
abondamment mises en œuvre au cours de la révolution hongroise [9]d
des 16 et 17 juin 1953 qui mérite le plus examen. On trouve de
nombreuses relations de ce soulèvement, au cours duquel la violence ne
fut utilisée que sporadiquement.
Notes :
[1]
Helmut Thielicke, 2 Theologische Ethik », vol. II, 2e partie,
Ethik des Politischen », Tübingen, Mohr, 1958, pp. 638 640. Bien
qu’essentiellement Thielicke ait raison à propos de la situation de
Gandhi, la sévérité de la colonisation britannique en Inde tend à être
sous estimée
[2] ibidem, p.640
[3]
Henry David Thoreau , • La désobéissance civile » ( On the Duty of Civil
Disobedience », 1849), Paris, Pauvert, 1967, p. 74. Comme Gene Sharp
l’a fait remarquer dans son introduction à une édition de cet essai
publiée par « Peace News y en 1963, il était à l’origine intitulé
« Résistance au gouvernement civil » et le terme « désobéissance
civile » n’apparaît pas dans le texte. Une nouvelle traduction a paru
dans « Combat non violent » n52, 53 et 54, 1974 (voir p. 17
[4]
Gene Sharp, « Facing Totalitarianism without War » (« Affronter le
totalitarisme sans recourir à la guerre n), in Ted Dunn e.a.,
« Alternatives to War and Violence : A Search », Londres, lames Clarke,
1963, p. 139
[5]
Ces cas ont été étudiés par des partisans de la résistance nonviolente.
Voir Mulford Q. Sibley e.a., « The Quiet Battle : Writings on the
Theory and Practice of Non Violent Resistance », New York, Doubleday,
1963, pp. 117, 132 134 et 187 204 ; Gene Sharp, « Creative Conflict in
Politics », Housmans, 1962, pp. 4 5 ; et William Robert Miller,
« Nonviolence : A Christian Interpretation N, New York, Association
Press, 1964, et Londres, Allen and Unwin, 1965, pp. 349 366.
[6] Cette étude date de 1967, soit avant l’invasion de la Tchécoslovaquie d’août 1968 (NDT).
[7]
Des historiens comme Gerhard Ritter, auteur d’une b ographie de
Goerdeler, et Walter Gôrlitz, auteur d’une biographie d Hitler,
affirmèrent lors d’une conférence de l’Académie Evangélique. la semaine
précédant le soulèvement, qu’il ne pouvait y avoir de mouvement
populaire contre une tyrannie moderne. Joachim G. Leithéuser. • Der
Aufstand im Juni : Ein dokumentarischer Bericht n, Berlin, Grunewald
Verlag, 1954, p. 21.
[8]
Voir Joseph Scholmer, « Volkuta », trad. Robert Kee, Weidenfeld and
Nicolson, 1954. (Publié également par Holt, New York, 1955). Les
chapitres qui concernent la grève sont repris dans Sibley e.a., The
Quiet Battle Y, pp. 188 204.
[9]
Au point de vue du rôle de la résistance non violente dans la
révolution hongroise, la fraternisation des rebelles avec les troupes
russes et la grève générale qui suivit la défaite du soulèvement armé,
méritent une attention particulière. Pour une bibliographie détaillée,
vor Paul E. Zinner, « Revolution in Hungary », New York, Columbia
University Press, 1962, pp. 365 370. Voir aussi William Griffith, = The
Revolt Reconsidered u, « East Europe u, vol. 9, n° 7, New York, juin
1960.
, c’est probablement le soulèvement est-alleman
1- Explosion spontanée le 16 juin 1953
Le
soulèvement est-allemand explosa spontanément et surprit les autorités
qui n’étaient pas préparées à un tel événement. II se produisit après
que les dirigeants du SED (Parti d’unité socialiste)
[10]
eurent tenté de persuader les ouvriers du bâtiment qui travaillaient
dans l’artère édifiée à la gloire du socialisme, la Stalinallee à
Berlin, qu’il serait dans leur intérêt d’accepter volontairement un
renforcement de la norme de travail, autrement dit d’acceper une
diminution de leurs salaires en échange de la même quantité de travail.
La campagne pour le renforcement des normes était en train en Allemagne
de l’Est depuis le début de l’année. Mais la mort de Staline, le 6 mars
1953, avait été suivie dans ce pays de la proclamation soudaine, le 11
juin, d’un « cours nouveau » plus libéral ; la ligne du parti était
assez fluide, et les dirigeants du SED et des syndicats, quoique
arrogants, ne se sentaient pas très sûrs d’eux-mêmes. Les travailleurs
se rendaient compte du changement d’atmosphère et, pour une fois,
renâclaient à accepter les nouvelles normes
[11].
. Le mécontentement se répandait, et quelque soixante grèves locales
avaient éclaté en Allemagne de l’Est durant la première moitié de juin.
Le samedi 13 juin, des travailleurs de la VEB
(Volkseigener Betrieb Industriebau) (société publique de construction
industrielle) partirent excursionner en bateau ; des membres d’autres
syndicats de la construction les accompagnaient, et parmi eux quelques
travailleurs du Bloc 40 de la Stalinallee. Leur principal sujet de
discussion fut le renforcement des normes, qui devait entrer en vigueur
rétroactivement à dater du 1er, juin, et avait été accepté à la suite
de pressions. Chacun s’accorda à affirmer que le renforcement
« volontaire » ne devait pas être toléré.
Le lundi 15 juin, l’agitation se développa parmi les
ouvriers du bâtiment de la Stalinallee. Au Bloc 40, ils élurent deux
délégués qui devraient établir une résolution demandant le retour aux
normes précédentes à Grotewohl, le Premier ministre, et Ulbricht, le
secrétaire général du SED. La direction syndicale invita les
travailleurs à attendre l’arrivée des porte-parole du syndicat, mais à
14h30, les travailleurs se mirent en grève et annoncèrent qu’ils ne
reprendraient le travail que lorsque la question aurait été réglée de
façon satisfaisante. L’annonce de la grève se propagea comme un feu de
broussailles sur les autres chantiers de la Stalinallee, mais il était
trop tard ce jour-là pour entreprendre une action de soutien.
II est peu vraisemblable que la grève ait été
effectivement décidée. au cours de l’excursion, mais les travailleurs y
découvrirent qu’ils n’étaient pas seuls à éprouver du mécontentement,
et qu’ils ne seraient pas seuls s’ils choisissaient d’entreprendre
quelque action de protestation. II existait donc un sentiment de
solidarité première condition d’une résistance de masse.
Le mardi 16 juin, un article publié dans le journal
syndical Tribüne souffla sur le feu. II annonçait la décision du
Conseil des ministres de renforcer les normes de travail de 10 % en
moyenne, et de veiller à ce qu’elles soient strictement appliquées pour
le 30 juin 1953. Le représentant du syndicat de la construction et du
bois pénétra dans le Bloc 40 à 8h30. II ne trouva parmi les
travailleurs indignés aucune adhésion au slogan du SED.
« D’abord travailler plus, ensuite vivre mieux. »
Après une discussion qui traîna en longueur, les
ouvriers décidèrent de ne plus attendre, et d’envoyer à Ulbricht et
Grotewolhl les délégués qu’ils avaient élus le jour d’avant. Au cours
d’un meeting improvisé, un contremaître déclara qu’il était temps
d’agir, et que tous les ouvriers devraient y aller, et non seulement
les délégués. L’un des travailleurs a décrit ce moment historique dans
l’histoire du soulèvement : « Un camarade s’avança : Faites votre
choix. Si vous êtes avec nous, mettez vous à droite [12]
; sinon mettez vous à gauche. Toute la bande se mit à droite. » Le
soulèvement commença à cet instant. Les travailleurs résolurent de
protester ouvertement. Après cela, ils ne pouvaient plus faire
demi-tour. Le fait qu’ils avaient tous choisi la même attitude leur
donnait force et confiance.
Ils prirent une vieille affiche et y tracèrent
hâtivement les mots : « Nous réclamons une réduction des normes ». Sur
l’autre face, on voyait encore l’ancien texte, à présent maculé de
peinture blanche qui avait traversé le papier « Le 1er mai, le Bloc 40
a volontairement renforcé sa norme de travail de 10 %. » Les
travailleurs allèrent ensuite d’un chantier à l’autre, invitant leurs
collègues à les accompagner. Bientôt, les chantiers de la Stalinallee
se trouvèrent désertés. Partis à 300, les membres du cortège furent 800
puis, après qu’ils eurent fait le tour du quartier, 2000. Cependant, il
n’y avait personne pour mener la marche, et pas de comité de grève.
Lorsque après avoir traversé la Strausbergerplatz et l’Alexanderplatz,
la foule arriva à la « Cité des Ministères » dans la Leipzigerstrasse,
les manifestants savaient seulement qu’ils n’étaient pas prêts à se
laisser démobiliser à coups de slogans du parti. Ils voulaient
interroger Grotewohl et Ulbricht. Selbmann, le ministre de l’Industrie,
de la Construction et des Mines, et un certain professeur Havemann
[13]
haranguèrent les manifestants, essayant de les
convaincre de se disperser. Ceux ci n’avaient toujours pas de
porte-parole. Un travailleur raconta par la suite : « A ce stade de la
manifestation, il était évident que la foule ne se sentait pas sûre
d’elle-même. Personne ne savait quelle serait la démarche suivante, et
personne n’était prêt à prendre la tête ou à se faire le porte-parole. »
Dix minutes environ s’écoulèrent, puis un ouvrier du
bâtiment s’écria : « Camarades, j’ai passé cinq ans dans un camp de
concentration nazi. Pour l’amour de la liberté, je suis prêt à risquer
dix autres années sous ce régime-ci. » II fut applaudi et acclamé.
Chaque mot des brefs discours qui suivirent parla de courage et de
volonté de faire des sacrifices. Chaque discours était un acte
d’autolibération qui, livré au public, le libérait de la peur et de
l’envoûtement du régime totalitaire. L’un des orateurs réclama des
élections libres et à vote secret. Un machiniste de 25 ans monta sur
une table et dit : « Camarades, attendons encore une demi-heure. Si à
ce moment Grotewohl et Ulbricht ne se sont pas montrés pour satisfaire
nos réclamations, nous défilerons à travers les quartiers ouvriers de
Berlin et inviterons nos camarades à entamer demain une grève
générale. »
L’appel à la grève générale contre un gouvernement qui
s’affirmait ouvrier équivalait à un appel à la révolution. Comment la
foule réagit elle ? Un témoin raconte : « Tout d’abord, nous fûmes tous
stupéfaits, peut être parce que nous ne nous étions pas rendu compte de
la vitesse à laquelle la situation évoluait. L’instant d’après, il y
eut une tempête d’applaudissements et les gens se mirent à discuter de
la grève générale. Les plus jeunes ne savaient même pas de quoi il
s’agissait. »
Que le mouvement de protestation contre le renforcement
des normes s’était transformé en soulèvement populaire, cela
apparaissait à l’évidence dans les cris qui s’élevaient : « A bas le
gouvernement ! » « Liberté ! », et un chant qui visait Pieck (le
président de la République), Grotewohl et Ulbricht : « Un bouc, une
panse et des lunettes, ce n’est pas ce que veut le peuple »
(« Spitzbart, Bauch und Brille sind nicht des Volkes Wille »). Chantant
en chœur, le cortège d’ouvriers appelait à la grève générale. Les
camions à haut-parleurs envoyés par le gouvernement pour annoncer que
le Politbüro allait « reconsidérer » les normes, arrivèrent trop tard.
Les manifestants saisirent l’un de ces camions dont ils expulsèrent
quelques représentants du gouvernement, et transmirent leur invitation
à la grève à des milliers d’ouvriers, qu’ils appelèrent à se rassembler
sur la Strausbergerplatz de Berlin le matin du 17 juin. Le cortège
revint à la Stalinallee où il se dispersa vers 17 heures. Le camion à
haut parleur fut rendu et les ouvriers rentrèrent chez eux.
Notes :
[10]
Le S.E.D., parti au pouvoir en Allemagne de l’Est, naquit en 1946 d’une
coalition entre le Parti Communiste Allemand (K.P.D.) et le Parti
Social Démocrate (S.P.D.). Les membres du S.P.D. qui se trouvaient dans
la zone d’occupation soviétique ne votèrent jamais sur cette fusion. Ce
ne fut qu’à l’ouest qu’un référendum fut organisé parmi les membres du
S.P.D. ; il aboutit à la victoire des opposants à la fusion.
[11]
Sur l’histoire des événements qui menèrent au soulèvement, voir Stefan
Brant, n Der Aufstand : Vorgeschichte, Geschichte und Deutung des 17.
Juni 1953 v, Stuttgart, Steingrüben, 1954, pp. 11 102. (Ce livre a été
publié en anglais sous le titre n The East German Uprising »,
traduction et adaptation de Charles Wheeler, Londres, Thames and
Hudson, 1955, et New York, Praeger, 1957). Voir aussi Arnulf Baring,
« Der 17. Juni 1953 , Cologne, Kiepenheuer & Witsch, 1965, pp. 19
55e
Mon récit du soulèvement ne prétend aucunement à l’originalité et pour
l’essentiel suit Der Aufstand im Juni p de Leithàuser, qui résulte de
la compilation de témoignages oculaires
[12] Témoignage oculaire cité dans Leithâuser, « Der Aufstand im Juni », p. 14
[13]
Heinz Brandt, qui lui aussi parla à cette foule (voir plus loin), m’a
dit que c’est ce même professeur qui, durant l’hiver 1963 1964,
critiqua dans ses cours les dogmes communistes, suscitant ainsi le
mécontentement du S.E.D. et l’attention de l’Ouest. Voir Robert
Havemann, « Dialektik ohne Dogma ? Naturwissenschaft und
Weltanschauung » Reinbeck, Rowohlt, 1964 ; également « S.E.D. und
Freiheit : der Fall Havemann », « Der Spiegel », Hambourg, 25 mars
1964. Brandt affirme que Havemann, debout sur le vélo du haut duquel
lui même s’adressa à la foule, exprima des critiques quant à la
politique menée jusque là, mais que son but était de faire se terminer
la manifestation. Selon lui, malgré des interruptions, Havemann put
achever son discours. Dans Leithäuser, op. cit., p. 17, on laisse
entendre que Havemann fut forcé de se taire au bout de trente secondes.
2- Le soulèvement se propage
Le
soulèvement se propagea avec une rapidité sans précédent dans les
campagnes de résistance. Le 16 juin au matin, 300 travailleurs avaient
formé le cortège sur la Stalinallee ; le lendemain, ils étaient au
moins 300 000 en grève dans 272 localités de toute l’Allemagne de
l’Est, soit 5,5 % des 5 500 000 salariés du pays. II ne faut pas
chercher explication de ce phénomène, ainsi que le fit plus tard le
SED, dans le fait que le soulèvement aurait été préparé en République
fédérale pour éclater un certain Jour J, et aurait été dirigé par des
provocateurs venus de Berlin Ouest et des agents fascistes. Au
contraire, le récit des premières heures du soulèvement montre
clairement qu’il manquait totalement de chefs et que chaque démarche
fut improvisée.On ne peut dire que l’Occident se précipita pour
soutenir le mouvement révolutionnaire. Les Alliés et le gouvernement
fédéral furent pris complètement par surprise. Le maire de
Berlin-Ouest, Ernst Reuter, se trouvait à une conférence à Vienne et
les autorités militaires américaines refusèrent de le faire rentrer à
Berlin par avion spécial . A 16 h 30, le 16 juin, la RIAS, station de
radio berlinoise de langue allemande contrôlée par les Américains,
diffusa les premières nouvelles de la manifestation à Berlin-Est, mais
refusa de transmettre l’appel à la grève générale ou de laisser un
ouvrier est-berlinois prendre la parole. Le 17 juin, à 1h24, et de
nouveau à 2h24, la RIAS diffusa un témoignage oculaire qui faisait
mention de la grève générale, Du côté occidental, le seul appel
explicite à la résistance fut celui que lança le président de la
confédération syndicale de Berlin, Ernst Scharnowski, lorsqu’au micro
de la RIAS, le 17 juin à 5h32, il pressa les Allemands de l’Est de se
rendre sur la place principale de leur localité.
II se peut que ces messages, qui furent écoutés partout
en Allemagne orientale, aient contribué au déclenchement de la grève du
17 juin. Mais en Allemagne de l’Est même, les moyens de communication
étaient utilisés pour propager les nouvelles. Selon de multiples
témoignages, dans l’après-midi du 16 juin, des fonctionnaires des
chemins de fer et du Département du Commerce intérieur et extérieur se
servirent des réseaux de téléphone et de télex pour informer leurs
collègues des événements de Berlin.
Le fait que les nouvelles des manifestations à Berlin
parvinrent à la plupart sinon à la totalité des localités du pays
n’explique pas à lui seul pourquoi un peu partout les travailleurs se
déclarèrent immédiatement solidaires de leurs camarades berlinois et se
joignirent à la grève. II ne peut y avoir qu’une seule explication,
celle que donna un membre de la Police populaire (« Vopo ») de
Berlin-Est lorsque des ouvriers du bâtiment le pressèrent de participer
au cortège. Tout d’abord, lui et ses deux compagnons restèrent
silencieux et immobiles, puis tout à coup il arracha sa vareuse, la
jeta par terre et s’écria : « Voici le jour que j’attendais ! »
Le récit d’un ouvrier de Brandenburg donne une
impression colorée de la manière dont fut reçue la nouvelle des
événements de Berlin, et des difficultés que rencontre une grève qui se
heurte aux intentions des syndicats :
« Le soir du 16 juin, nous avons entendu la RIAS parler
des manifestations à Berlin. Les camarades pouvaient à peine en croire
leurs oreilles, et nous étions pleins d’espoir. Au travail, nous
discutions de ce que nous avions entendu. De petits groupes se
formaient partout. Quelques ouvriers soulevèrent la question : devions
nous participer à la grève ? Tout d’abord, personne n’osa dire : « Nous
voulons la grève ».
Au bout d’environ une demi-heure de travail, un
camarade que nous ne connaissions pas répandit la nouvelle que les
ouvriers du bâtiment employés à l’aciérie étaient en grève et déjà en
route vers le centre de la ville. D’un côté, nous étions terriblement
ennuyés à l’idée de rater quelque chose ou d’arriver trop tard pour y
participer. De l’autre, nous avions quelques doutes parce que l’homme
qui nous avait parlé n’était pas dans l’usine depuis longtemps et que
nous avions connu souvent des expériences désagréables avec des gens
qui allaient d’un groupe à l’autre en chuchotant et en bavardant.
Certains étaient des espions. « Nous avons discuté de ce qu’il fallait
faire et décidé que l’un de nous irait à l’aciérie voir ce qui se
passait. Quand il est revenu, il a confirmé tout ce qu’on nous avait
dit. Les rues s’étaient remplies de travailleurs, tout le monde était
en route. Avec quelques camarades en qui j’avais confiance, nous avons
décidé de « préparer »les autres. Nous nous sommes dispersés dans
l’atelier et nous avons parlé aux ouvriers que nous croyions assez
braves pour faire passer le mot d’ordre de grève. Nous comptions qu’en
une demi-heure le mot d’ordre aurait fait le tour.
« Ensuite, avec deux camarades, nous avons simplement
abandonné nos machines. Cela devait se remarquer immédiatement parce
que c’étaient les grosses machines dont dépend presque tout le travail.
Nous avons ramassé nos outils à grand bruit et nous les avons jetés sur
la table au dépôt. Les autres ont compris et les uns après les autres
ils ont laissé tomber les leurs. Nous avons dit aux quelques-uns qui
travaillaient encore de s’arrêter, et nous nous sommes rassemblés dans
la cour pour discuter de la situation. Certains ne pouvaient pas croire
les nouvelles c’était trop beau pour être vrai. Certains voulaient
courir dehors pour ne rien manquer. Mais nous voulions attendre jusqu’à
ce que toute l’usine soit avec nous.
« Entre temps, quelques hommes du parti, des gens de la
direction et le contremaître se sont montrés. Ils nous ont demandé ce
qui se passait. “Vous le savez mieux que nous”, avons-nous répondu.
“Pouvez vous nous dire ce qui arrive à l’aciérie ?” a demandé
quelqu’un ; un autre a crié : “L’aciérie est en grève !” Alors tout à
coup les gens du parti ont compris ce qui se passait. L’un d’eux a
dit : “Les ouvriers de l’aciérie ne sont pas en grève, ils manifestent.
Et encore, pas tous, seulement les ouvriers de la construction ; ils
veulent une augmentation de salaire”. “D’accord, avons-nous dit ; nous
aussi nous manifestons pour une augmentation de salaire”. La discussion
a traîné en longueur, les officiels essayaient de nous persuader de
mettre nos revendications par écrit, pour qu’elles puissent être
présentées au directeur. Les représentants du syndicat de l’entreprise,
qui avaient toujours suivi la ligne officielle, nous ont dit que nos
revendications étaient justifiées et devaient être prises en
considération. Nous avons discuté environ une demi-heure. A la fin, un
camarade a proposé qu’on vote si on manifestait ou si on retournait au
travail. Le porte-parole du syndicat de l’entreprise, qui avait encore
l’air de dominer la réunion, a demandé : “Qui vote pour mettre tout par
écrit et retourner au travail ?”. Pas un seul, même parmi les gens du
parti, n’a levé la main. Eclats de rire. Le syndicaliste ne savait que
dire. Quelqu’un a crié : “L’autre proposition !” Alors il a fallu faire
voter sur celle-là aussi. Environ 90 % ont levé la main. « Quelqu’un
vote contre ?”. Personne n’a bougé. Un gars qui était debout près de
moi a dit : « Ce sera le plus beau jour de ma vie.” »
Dans la région industrielle de Halle où les grévistes
surent retrouver une longue tradition syndicaliste, le soulèvement se
développa très rapidement. Dans cette ville, des représentants des
comités de grève de presque toutes les entreprises industrielles se
réunirent à 13h30 le 17 juin, à la station transformatrice, sur la
place du Marché, et formèrent un comité inoffensivement appelé
« d’initiative » qui annonça qu’un meeting de masse se tiendrait sur la
même place à 18 heures ; la station de radio et le bureau du journal
Neuer Weg furent occupés sans violence ouverte, grâce à des
négociations que menèrent des représentants du Comité d’initiative.
Le meeting de la place du Marché commença
ponctuellement à 18 heures. Selon les estimations, de 60 000 à 80 000
personnes y assistèrent, en dépit des chars soviétiques qui
patrouillaient dans les rues depuis des heures et des coups de semonce
que la Police populaire avait tirés en l’air. Le président du Comité
d’initiative invita la foule à ne pas se laisser aller à des achats dus
à la panique, à maintenir sa discipline et à obéir aux ordres des
autorités soviétiques. Ensuite, il annonça la grève générale. Selon
lui, les troupes d’occupation n’interviendraient pas si l’action de
grève se faisait en bon ordre. Entre temps cependant, l’état d’urgence
avait été proclamé à Halle et, comme le Comité d’initiative se
prononçait fermement contre toute résistance, les chars soviétiques et
la Police populaire n’eurent pas de difficultés à rétablir l’ordre.
Non loin de là, dans les entreprises électro-chimiques
de Bitterfeld, le soulèvement connut un déroulement semblable.
S’adressant à 10 000 manifestants depuis un camion muni de
haut-parleurs, le président du comité de grève les exhorta à éviter
tout acte de violence et à obéir aux ordres des Soviétiques.
Caractéristique importante de la grève à Bitterfeld, le comité de
l’endroit faisait des préparatifs en vue d’une grève générale
atteignant toute l’Allemagne de l’Est qui devait commencer le 22 juin ;
ce qui suggère qu’à ce stade, les gens ne pensaient pas en termes de
révolution violente. Apparemment, le but était de forcer le
gouvernement à démissionner après avoir accordé des élections libres,
au moyen d’une grève générale éventuellemet prolongée.
3- Réaction des autorités du parti
Beaucoup
d’anti-communistes occidentaux ont fait leur, sans guère la discuter,
l’idée que l’Etat communiste possède une machine parfaite de domination
et d’oppression. Ils n’y distinguent que deux catégories de citoyens :
les fonctionnaires du parti endoctrinés idéologiquement, et la masse
des sujets impuissants. Ils considèrent généralement toute résistance
comme sans espoir. Carl J. Friedrich et Zbigniew K. Brzezinski ont
écrit que « les chances de parvenir à renverser un régime totalitaire
sont vraiment minces... aucun effort de résistance ne paraît pouvoir
aboutir... »La réaction des dirigeants au soulèvement des 16-17
juin montre que cette conception doit être modifiée. Une résolution de
la 15e session du Comité central du SED fit les aveux suivants :
« Les événements du 16 au 19 juin ont révélé que durant
cette période de provocation fasciste, certaines organisations du
parti, des organes dirigeants du parti, des agents responsables du
parti et des membres du parti ont cédé à la panique et à la confusion.
Dans beaucoup de cas, des membres du parti se sont joints aux
provocateurs et ont pris part à des meetings et des manifestations.
D’autres membres, perdant leur sang froid, ont capitulé devant des
ennemis du parti et des provocateurs fascistes, ou sont montés dans
leur charrette. »
Le soulèvement ne se heurta pas à une direction du
parti monolithique. Wilhelm Zaisser, ministre de la Sûreté publique, et
Rudolf Herrnstadt, rédacteur en chef du journal du SED, Neues
Deutschland, formèrent à l’intérieur du Politbüro et du Comité central
une faction visant à renverser Ulbricht. Leur groupe put compter sur
l’appui du clan Béria-Malenkov à Moscou et de l’appareil du SED dans le
district de Berlin.
Le quartier général du SED de ce district reçut les
premières informations sur les grèves de la bouche des membres du parti
qui avaient tenté de convaincre les ouvriers de la Stalinallee que la
ligne du parti était correcte. Heinz Brandt, secrétaire à l’agitation
et à la propagande de cette organisation, a décrit les réactions de ces
propagandistes du SED qui, tôt le matin du 16 juin, avaient supplié les
ouvriers de renoncer à leur marche de protestation :
« Ils étaient complètement égarés. Pour la première
fois de leur vie, ces jeunes hommes, qui pour la plupart avaient suivi
des cours dans l’une des écoles du parti, faisaient l’expérience d’un
véritable mouvement de la classe ouvrière. Ils ne pouvaient comprendre
que ce mouvement soit dirigé contre le « parti ouvrier ».
« A 8h30 (du matin, le 16 juin), Bruno Baum (secrétaire
économique de l’organisation du district de Berlin) me convoqua dans
son bureau. II était blanc comme un linge. Jusque-là, je ne l’avais
jamais vu incertain ou hésitant. Les événements qui venaient d’éclater
frappaient ce genre d’hommes comme une incompréhensible catastrophe
naturelle. La formule salvatrice du Jour J préparé à l’extérieur ne
leur vint pas à l’esprit tant que les chars russes ne les eurent pas
délivrés de leur position désespérée. »
Le Politbüro du SED se réunit le 16 juin ; comme chaque
mardi, à la Maison de l’Unité, siège du Comité central. II discuta des
changements de politique et de personnel qu’exigerait le « cours
nouveau ». Au moment même où les ouvriers du bâtiment défilaient à
travers Berlin, les principaux dirigeants y étaient engagés dans un
conflit de pouvoir intérieur.
Après son entrevue avec Baum, Brandt se rendit en
voiture à la Maison de l’Unité pour recommander que le renforcement des
normes de travail soit immédiatement reporté ; il s’était assuré que
Baum se ralliait à contrecœur à cette proposition. Hans Jendretzki,
secrétaire du SED de Berlin, et Rudolf Herrnstadt quittèrent la séance
du Politbüro et, depuis un corridor, écoutèrent le récit que fit Brandt
des événements et sa proposition quant aux normes. Brandt devait
ensuite passer plusieurs heures dans ce corridor dans l’attente d’une
décision. Finalement, Ulbricht sortit et lui dit que le Politbüro avait
accepté sa suggestion. II ordonna à Bruno Baum d’aller à la rencontre
des manifestants et de les disperser en leur annonçant que le
renforcement des normes était remis à plus tard. Brandt raconte :
« Lorsque nous rencontrâmes le cortège sur
l’Alexanderplatz, Bruno Baum renonça à la tâche que Walter Ulbricht lui
avait confié. II en avait vu assez pour se rendre compte qu’il
s’agissait d’un véritable soulèvement populaire et qu’on ne pouvait le
détourner avec un discours improvisé... “II n’y a rien que nous
puissions faire ici, dit Bruno Baum. Je vais rentrer au QG du district.
Quelqu’un devrait rester ici pour contrôler”. Mais il ne dit pas
quelles étaient ses intentions et comment il imaginait un “contrôle”
dans de telles circonstances. »
« Entre temps, j’avais parlé à quelques personnes en
tête de la manifestation et je leur avais parlé de la remise à plus
tard des normes... Bientôt la nouvelle se répandit parmi les
manifestants, leur confiance en eux-mêmes se renforça d’autant ;
l’action avait obtenu son premier grand succès. »
Lorsque le cortège atteignit la Cité des Ministères,
Brandt consentit à lui parler. Debout sur un vélo, il dit que
maintenant que le renforcement des normes avait été reporté, les
travailleurs devaient « élire démocratiquement des comités d’entreprise
représentatifs. Le « cours nouveau » doit mener à la réunification et à
des élections libres ». Mais peu de responsables du parti allèrent
jusque-là. Brandt décrit la réaction du fonctionnaire loyal moyen
devant la décision du Politbüro :
« Les membres du personnel du SED qui travaillaient
dans les environs sortaient et se mêlaient aux travailleurs, mais ils
parlaient peu. Ils se sentaient déroutés en apprenant que les nouvelles
normes, que jusqu’à ce moment ils avaient défendues, étaient abolies.
Lorsque la radio de Berlin-Est diffusa la nouvelle, ces fonctionnaires
se sentirent abandonnés par la direction du parti en “retraite” et
rejetés par les travailleurs contre lesquels ils avaient défendu
âprement le renforcement des normes... »
Le Politbüro et la direction du parti de Berlin avaient
calculé que le report des normes suffirait à rétablir l’ordre et que,
de toute façon, les manifestations resteraient limitées à Berlin.
Lorsque le 17 juin, il y eut de nouvelles manifestations de masse, non
seulement à Berlin mais dans tous les centres industriels d’Allemagne
de l’Est, les chefs du SED et les responsables locaux du parti durent
s’interroger sur ce qu’il y avait lieu de faire.
Depuis le début, certains responsables s’étaient
prononcés en faveur de contre-mesures violentes, se conformant ainsi au
stéréotype du fanatique aveuglé par son idéologie. Au début de la
matinée du 16 juin, au moment où la manifestation commençait à se
former sur la Stalinallee et était encore peu nombreuse, Waldemar
Schmidt, chef de la police de Berlin-Est, avait sollicité des autorités
d’occupation la permission de disperser le cortège et d’arrêter les
meneurs. Mais les Russes estimèrent que de telles mesures prises contre
des ouvriers auraient un caractère « provocateur » et interdirent
strictement toute action policière. Dans la journée du 16, Schmidt se
plaignit auprès de Hans Jendretzki, secrétaire du SED de Berlin, de la
« mollesse » des Russes. Mais Jendretzki se refusa à exercer des
pressions sur les Russes. II ne désirait pas être considéré comme un
« massacreur d’ouvriers ».
Fritz Schenk, membre de la Commission de planification
d’Etat, observa la manifestation du 17 juin depuis la Cité des
Ministères. II décrit les réactions de certains spectateurs :
« La plupart de ceux qui se trouvaient là se sentaient
tout à fait en sûreté et même forts en dépit de cette foule qui
assiégeait notre porte. De vieux communistes critiquaient la latitude
d’action qu’on laissait aux grévistes et affirmaient sans cesse que ces
“bandits” devaient être traités par la force. “Ces vagabonds là ne se
laisseront pas convaincre par des paroles, seulement par la matraque,
et si ça ne suffit pas, peut-être que la poudre et les balles y
parviendront”, tonna un vieux membre du SED. »
II est difficile d’analyser ce qui retenait les
responsables de recourir à la répression violente. Un élément
indiscutablement important est qu’on savait à la Cité des Ministères
que les autorités soviétiques installées à Karishorst désiraient éviter
l’effusion de sang, et que le ministre de la Sûreté publique avait
interdit l’usage des armes à feu. L’affirmation de Jendretzki qu’il ne
voulait pas passer pour un « massacreur d’ouvriers » semble inspirée
par deux motifs : une hésitation humanitaire à tirer sur des gens
désarmés, et une hésitation idéologique à faire feu sur une
manifestation ouvrière. Le ministre de la Justice, Max Fechner, exprima
même l’opinion que, le droit de grève étant garanti par la
Constitution, les meneurs de cette grève ne pouvaient donc être
poursuivis.
Les rapports sur les discussions intérieures au SED
montrent le climat de dépression qui régnait parmi les responsables. Le
matin du 17 juin, Bruno Leuschner, président de la Commission de
planification d’Etat, dit à son collègue Schenk, tandis qu’ils
regardaient la manifestation :
« Voilà les gens pour lesquels nous nous battons depuis
des années, et dont nous croyons que nous avons les intérêts à cœur.
Avons-nous fait quelque chose de travers ? »
On dit que même Grotewohl fut personnellement très
affecté par le soulèvement de juin. Heinz Brandt résume l’effet produit
sur le SED par cette mobilisation de travailleurs conscients de leur
classe :
« Les responsables du parti et de l’Etat furent pris de
court et de plus en plus paralysés. Un événement monstrueux se
déroulait sous leurs yeux : des travailleurs se soulevaient contre
“l’Etat ouvrier et paysan”. Le monde s’effondrait autour d’eux.
Eux-mêmes étaient victimes d’une illusion collective, ils avaient pris
la fiction pour la réalité. Ils ne comprenaient pas ce qui se passait
et étaient incapables de réagir. Parmi eux, un groupe numériquement
insignifiant se rangea immédiatement aux côtés des travailleurs. Dans
leur écrasante majorité, ils étaient furieux et stupéfaits de cet
effondrement incompréhensible de tous les principes qu’ils avaient
tenus pour acquis. Effrayés à mourir par la révélation soudaine des
véritables dispositions d’esprit des travailleurs et de leur force
irrésistible, ils restaient passifs et impuissants. Bien entendu, il y
avait aussi la foule des opportunistes qui se préoccupaient peu du
bien-être des travailleurs mais ne désiraient en aucune manière risquer
leur peau pour le SED. Ainsi donc, le 16 juin, le parti se révéla
incapable d’agir. »
Le 17 juin, en province, les responsables du parti se
trouvaient dans le même état de désarroi, et il est significatif
qu’après le soulèvement de juin, les élections syndicales eurent pour
effet un renouvellement de 71,4 % du personnel.
Lorsqu’on interprète l’attitude prise par les
dirigeants du parti à l’aide de la documentation assez maigre dont on
dispose, il est difficile de ne pas aboutir à la conclusion suivante :
bien que l’idéologie communiste puisse, comme l’affirme Thielicke,
fournir des justifications à une extrême violence, elle peut aussi,
dans certaines circonstances, en inhiber l’usage. Les manifestations
d’ouvriers chantant l’Internationale plongèrent dans la confusion et
paralysèrent le parti précisément parce qu’elles touchaient ses fibres
idéologiques
4- Rôle de la police et de l’armée
Les
trois principaux piliers d’un régime totalitaire sont l’appareil du
parti, la police et l’armée. Comme les 16 et 17 juin, la direction et
les cadres du parti se trouvaient dans l’ensemble paralysés, le rôle
des forces armées revêtit une très grande importance. Chacune des deux
formations armées se composait de deux éléments : la police : de la
Police populaire (VP) et de la Police de sûreté (SSD) ; l’armée : de la
Police populaire encasernée (KVP) et des troupes d’occupation russes.Les membres de la Police populaire réagirent
sensiblement de la même manière que les responsables du parti. Ils
restèrent passifs, et certains se joignirent aux rebelles. Ils ne
firent pas usage de leurs armes ; tout au plus essayèrent-ils de former
de solides cordons de sécurité en se tenant les coudes, comme par
exemple devant la Cité des Ministères. A de nombreuses reprises, les
manifestants tentèrent d’attirer les Vopos dans leur camp.
« N’avez-vous pas honte de défendre ces bandits ? cria un ouvrier aux
policiers. Ils se prétendent un gouvernement ouvrier, et ils n’ont même
pas les tripes de nous regarder en face. Jetez ces uniformes russes et
joignez-vous à nous ! »
En beaucoup de cas, des Vopos entamèrent de longues
discussions avec des manifestants et finalement les laissèrent passer.
Lorsqu’ils apercevaient des parents et des amis dans un cortège, il
leur était plus facile de s’y joindre. Lorsque de tels contacts
personnels ne pouvaient s’établir, le simple fait que certaines usines
très connues étaient représentées dans les manifestations amenait
certains policiers à exprimer leur solidarité avec les grévistes.
Par contre, les manifestants connurent les plus grandes
difficultés pour briser la résistance des membres de la Police de
sûreté, corps détesté, ou pour fraterniser avec eux. Lorsque des actes
de violence éclatèrent au cours du soulèvement, ils furent pour la
plupart dirigés contre des gens de la SSD. Dans l’ensemble, toutefois,
les policiers de la SSD se terrèrent dans les permanences du parti ou
les prisons et s’y tinrent cois, à moins d’être attaqués directement.
La dimension des manifestations à elle seule produisit un effet
paralysant et décourageant sur les gens de la SSD, peu nombreux et
armés pour la plupart de simples pistolets. Dès le matin du 17 juin, le
ministère de la Sûreté perdit tout contact avec ses services
extérieurs, et vers midi il était complètement isolé. A l’heure
actuelle, on ne sait pas encore avec certitude si l’appareil de la SSD
tomba en panne ou s’il fut délibérément freiné par le chef de la
Sûreté, Wilhelm Zaisser, qui s’opposait à Ulbricht et sympathisait avec
les rebelles.
L’atitude de la Police populaire encasernée est encore
plus inexplicable. Les nouvelles du soulèvement semèrent la confusion
parmi les officiers supérieurs et les états-majors, et en particulier
chez les officiers de l’administration politique, à la Behrendstrasse à
Berlin. Les hommes de la KVP ne bougèrent pas jusqu’au moment où ils
furent mis à la disposition du commandement suprême soviétique ; après
quoi ils s’avérèrent un instrument de répression efficace.
Les soupçons que nourrissaient les Russes à l’égard de
la KVP se marquent dans le fait que ce corps ne reçut que trente
cartouches par homme. Apparemment, les Soviétiques n’estimaient pas
impensable que la KVP passe aux rebelles. Toutefois, il serait abusif
de conclure des suspicions russes que la KVP n’aurait pu, si elle
n’avait pas été placée sous commandement soviétique, se montrer loyale
envers le régime. Les hommes de la KVP étaient entourés de plusieurs
couches d’isolants qui les empêchaient d’éprouver, ne parlons pas
d’exprimer, quelque solidarité avec les manifestants.
Leur existence dans les casernes les séparait du monde
extérieur. II en résulta parmi la troupe et, dans une certaine mesure,
même parmi les officiers une mauvaise information quant aux causes et
au déroulement du soulèvement. Les soldats qui se déployèrent dans
Berlin la nuit du 16 juin avaient été informés par leurs officiers
qu’ils allaient ramasser des tracts répandus par l’ennemi. Lorsqu’ils
trouvèrent non des tracts mais des manifestations ouvrières, les
officiers leur expliquèrent, conformément à la position officielle, que
des agents américains avaient pénétré en Allemagne de l’Est et
incitaient à la révolte certains éléments de la population.
II se peut que les soldats aient éprouvé des doutes,
mais il y avait trois autres facteurs isolants pour les empêcher
d’acquérir une information convenable. A la différence de la Police
populaire ordinaire, la KVP se composait d’hommes originaires d’autres
régions du pays que celle où ils étaient stationnés. Peu familiarisés
avec la situtian locale, il leur était presque impossible de se former
un jugement personnel sur la nature des manifestations. Le
développement d’une solidarité de groupe au sein des diverses unités
était rendu pratiquement impossible par la présence d’officiers
« politiques » et d’agents du Service de Sûreté de l’Etat, qui
empêchait toute discussion franche. Enfin, les soldats de la KVP se
trouvaient plus isolés des manifestations que les hommes de la Police
populaire du fait qu’ils étaient disposés en unités plus importantes et
avaient donc moins d’occasions de parler avec les grévistes. Stefan
Brandt observe que lorsqu’ils furent répartis en unités plus petites,
leur isolement diminua. Au cours des opérations à Halle, le commandant
d’une compagnie de la KVP ordonna à ses hommes de mettre bas les armes.
L’officier politique d’une unité stationnée à Oranienburg refusa de
donner l’ordre de mettre baïonnette au canon. Des cas de désobéissance
se produisirent à Erfurt et à Gera. La police maritime de Stralsund
montra des tendances à se mutiner.
II n’est pas impensable que l’action même de grandes
unités de la KVP aurait échoué si les manifestants avaient remarqué
l’absence des troupes soviétiques et refusé de céder devant des soldats
allemands. Les historiens sont d’accord que les troupes russes eurent
une importance décisive dans l’arrêt du soulèvement : l’apparition des
chars russes dans de nombreuses localités à partir du 17 juin à midi et
la proclamation de l’état d’urgence plus tard le même jour, ôtèrent ses
illusions et son courage au peuple est-allemand et permirent aux
responsables égarés de retrouver le chemin de leurs postes habituels
dans l’appareil du parti. Brandt décrit la conduite des soldats
soviétiques :
« Ils obéissaient aux ordres de leurs officiers, sans
émotion apparente, avec une précision mécanique et d’une manière
disciplinée. A quelques exceptions près qui ne modifient pas la vision
d’ensemble, ils respectèrent strictement la consigne d’éviter les
victimes inutiles et les actes de sévérité injustifiée. »
5- Considérations stratégiques et tactiques
Un
petit ouvrage consacré à l’analyse du soulèvement et publié par le
ministère fédéral des Affaires pan-allemandes adresse aux rebelles la
critique de n’avoir pas réussi à occuper les bureaux du télégraphe et
les stations de radio, et d’avoir évité le recours à la force.
Cependant, l’expérience du soulèvement est-allemand suggère qu’il
existe des arguments en faveur de l’utilisation de méthodes non
violentes pour la résistance sous des régimes communistes.Indiscutablement, l’attitude généralement non violente
des manifestants empêcha le SED de prendre contre eux des mesures
immédiates ; en effet, même au ministère de la Justice, personne ne
connaissait la portée exacte du droit constitutionnel de grève. Le 16
juin, les travailleurs de la construction arrivèrent au quartier
général des syndicats à la Wallstrasse et y trouvèrent porte close.
L’un des manifestants expliqua par la suite
« II n’y avait personne aux environs, mais nous n’avons
pas essayé d’entrer de force. Si nous avions enfoncé la porte, le
gouvernement aurait été trop heureux de se servir de ce prétexte pour
prendre des mesures contre nous. »
Le 16 juin fut une journée de manifestations non
violentes à Berlin, mais dans le courant du 17 le soulèvement prit des
formes de plus en plus violentes. Des affiches communistes, des
kiosques à journaux, des portraits de Pieck et d’Ulbricht furent
détruits et brûlés. II y eut quelques heurts entre manifestants et
policiers qui barraient les rues. Dans certaines villes, les prisons
furent envahies et, à la faveur de la confusion, il n’y eut pas que des
prisonniers politiques qui s’échappèrent. Quelques responsables et
informateurs furent battus à mort par la foule. Mais les coups
restèrent l’exception et en général les éléments les plus raisonnables
parmi les ouvriers s’arrangèrent pour empêcher les actes de violence.
Les manifestants mirent sous clé ou détruisirent toutes les armes
qu’ils trouvèrent.
Aux usines Buna de Merseburg, une discussion s’engagea
entre un officier russe et les ouvriers. Les meneurs de la grève
soulignèrent que les travailleurs avaient subi l’oppression. A présent,
pour la première fois ils étaient libres et heureux. « Les gens
sont-ils libres lorsqu’ils détruisent, tuent et assassinent tout et
tout le monde ? », demanda l’officier ; les ouvriers surent lui
répondre : « Nous n’avons tué ni assassiné personne. La Constitution
dit que nous avons le droit de faire la grève. » L’officier en convint
mais exécuta ses ordres d’arrêter les meneurs de la grève et de les
faire conduire à la Police populaire.
Que ce soit précisément le caractère discipliné et non
violent du soulèvement qui ait mis en danger le SED, on peut l’induire
indirectement des rapports rétrospectifs parus dans la presse du parti,
qui justifiaient la répression brutale en calomniant les « chefs de
bandes » et leurs méthodes prétendument violentes. Sous le
Source : AnarchismeNonViolence2.org
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