
CHUECA (Miguel) - Anarchisme et marxisme
Date : mardi 17 avril 2007 @ 23:51:25 :: Sujet : Marxisme
Sources :
http://refractions.plusloin.org/refractions7/chueca1.htm
http://refractions.plusloin.org/refractions7/chueca2.htm
in R�fractions, n�7
Un marxisme libertaire ?
Parler de marxisme libertaire, c�est pour l�essentiel
rappeler l�effort men� par Daniel Gu�rin pour tenter une
synth�se entre les deux courants qui s�affront�rent au sein
de la Ire Internationale, o� il ne voulait voir que des �fr�res
jumeaux�, s�par�s par de simples �querelles de
famille�. La formule a pu �tre utilis�e ici ou l�,
elle l�est encore � l�occasion, mais personne n�a fait plus que
l�auteur de Fascisme et grand capital et la Lutte des classes
sous la Premi�re R�publique pour la populariser et tenter
d�en faire le point de d�part d�un renouveau du socialisme. C�est
dans un recueil de textes paru peu apr�s 68, sous le titre Pour
un marxisme libertaire,*
que D. Gu�rin s�essaya � une tentative qui paraissait s�accorder
assez bien � l�air d�un temps qui avait vu les drapeaux rouges et
les drapeaux noirs fraterniser sur les barricades du mois de mai.
Dans son introduction, D. Gu�rin mettait l�invention et l�usage
de cette formule au compte de certains �tudiants italiens, qui lui
auraient permis d�attacher enfin une ��tiquette� satisfaisante
sur le projet auquel il s�identifiait depuis de nombreuses ann�es,
sans qu�il ait trouv� encore le nom le plus apte � le caract�riser,
le terme de �socialisme libertaire� auquel il s��tait
attach� jusque-l� ne pouvant plus le satisfaire, �
cause d�un substantif qui appartenait, �crit-il, ��
la cat�gorie des mots galvaud�s�.
Que recouvrait ladite ��tiquette� ? Dans un texte
de 1966, il pr�cise qu�il s�agit pour lui de r�tablir les
ponts entre ces �deux variantes d�un m�me socialisme�,
en r�duisant � voire en supprimant � le foss� qui les s�pare
depuis des lustres, et que l�instauration du �formidable appareil
�tatique, dictatorial et policier� issu de la r�volution
d�Octobre n�a fait que creuser un peu plus. � le lire de pr�s,
on voit cependant qu�il s�est beaucoup moins assign� pour t�che
d�enrichir l�anarchisme par l�apport du mat�rialisme marxiste que
de r�g�n�rer le socialisme et les marxismes d�alors
par �l�injection d�une bonne dose de s�rum anarchiste�,
qui leur permettrait de renouer avec l�esprit r�volutionnaire des
origines. Le sens de cette d�marche n�a d�ailleurs rien d��tonnant
puisque, comme D. Gu�rin le rappelle lui-m�me, sa formation
est marxiste et qu�il a fait ses premiers pas en politique au sein de la
�famille� socialiste, concr�tement du courant de la
SFIO dirig� par Marceau Pivert.
Parmi les �l�ments qui, dans l�anarchisme, lui paraissent
les plus �utilisables� pour une renaissance r�volutionnaire
du socialisme, il retient l�id�e d�association ouvri�re,
le f�d�ralisme et les pratiques du syndicalisme r�volutionnaire.
Comme, en revanche, il n�insiste gu�re sur ce que le marxisme, de
son c�t�, pourrait apporter � son �fr�re
jumeau�, on comprend que beaucoup aient vu dans sa d�marche
un alignement sur les positions classiques de l�anarchisme et/ou de l�anarchosyndicalisme
plut�t qu�une v�ritable �synth�se� entre
l�un et l�autre. Qu�on lise les remarques consacr�es � l�organisation
de la soci�t� post-r�volutionnaire : on y verra combien
la vision d�une substitution imm�diate des rouages de l��tat
par une �conf�d�ration de conf�d�rations�
qui regrouperait � la fois la �conf�d�ration
des communes� et celle des �syndicats ouvriers r�volutionnaires�
est redevable aux sch�mas classiques de l�anarchosyndicalisme. Si
on ne s�int�resse qu�aux sujets r�els de discorde entre les
deux traditions rivales, c�est-�-dire selon D. Gu�rin lui-m�me,
�le rythme de d�p�rissement de l��tat au lendemain
d�une r�volution, [...] le r�le des minorit�s (conscientes
ou dirigeantes ?) et [...] l�utilisation des moyens de la d�mocratie
bourgeoise� (pp. 12-13), il appara�t assez clairement que la
�synth�se� se r�sout, dans tous les cas, par
un choix sans �quivoque en faveur de la position anarchiste.
On ne fera pas injure � D. Gu�rin en disant que sa tentative
de �d�passer� les deux courants au sein d�un �marxisme
libertaire� s�est sold�e par un �chec. Les anarchistes,
dans leur majorit�, y virent quelque chose comme le mariage de la
carpe et du lapin. Quant aux �marxistes�, ils ne se souci�rent
gu�re de ce �s�rum anarchiste� qu�on leur proposait
puisque la plus grande partie d�entre eux �taient, de toute �vidence,
r�fractaires � des rem�des de ce genre. Il ne pouvait
gu�re en aller autrement : r�concilier l�anarchisme avec
le Marx �anarchiste� de la Guerre civile en France � ou celui
qui, en 1844, �crivait que �l�existence de l��tat et
l�existence de la servitude sont ins�parables� � est une p�tition
de principe, et s�il s�agit de le faire avec le Marx �jacobin�
qui souhaite centraliser tous les moyens de production entre les mains
de l��tat, c�est une absurdit�. Daniel Gu�rin, le
premier, allait reconna�tre cet �chec d�assez bonne gr�ce
quand, � une question qu�on lui posa plusieurs ann�es plus
tard sur le sens qu�il donnait � la formule, il admit qu�il lui
pr�f�rait dor�navant celle de �communisme libertaire�,
sans qu�il ait renonc� pour autant � la r�conciliation
posthume de Marx et Bakounine .html">Bakounine. Il est cependant impossible qu�il n�ait
pas vu � quel point ce choix ne pouvait qu��loigner de la
�synth�se�, puisque la formule charg�e de remplacer
ce �marxisme libertaire� o� il avait cru apercevoir
tant de promesses vingt ans avant appartient sans conteste au seul tr�sor
de la tradition anarchiste.
Marx, anarchiste ?
Si parler de marxisme libertaire am�ne aussit�t
� l�esprit le nom de Daniel Gu�rin, se demander si Marx peut
�tre tenu pour �anarchiste�, c�est �voquer celui
de Maximilien Rubel, responsable de l��dition des �uvres de Marx
dans la prestigieuse �Biblioth�que de la Pl�iade�,
et auteur du recueil Marx critique du marxisme,**
o� il s�effor�a de faire de Marx, selon ses propres mots,
un �th�oricien de l�anarchisme�.
Il y a, � l��vidence, une inspiration commune chez D. Gu�rin
et M. Rubel, mais, contrairement au premier � qui unissait � sa
bonne connaissance de l��uvre de Marx un �gal attachement aux penseurs
anarchistes �, la d�fense de �l�anarchisme� de Marx
n�alla pas, chez Rubel, sans de fortes pr�ventions � l��gard
des th�oriciens reconnus de l�anarchisme, moins grandes toutefois
que celles qu�il entretint � l�endroit des porte-parole des marxismes
institutionnels.
C�est, du reste, dans la stricte ligne de partage qu�il �tablissait
entre Marx et les �marxismes� que r�side le point de
d�part de la r�flexion � laquelle Rubel a consacr�
la plus grande part de son activit� intellectuelle. Il convient,
� ce propos, de ne pas oublier que les essais rassembl�s
dans le recueil susmentionn� ont tous �t� �crits
bien avant l�effondrement des r�gimes du �socialisme r�el�
qui, avec les partis qui les soutenaient, se d�claraient alors les
seuls h�ritiers l�gitimes de l��uvre de Marx. Un des principaux
objectifs que s�assigna Rubel fut de montrer qu�une telle pr�tention
reposait sur une pure et simple mystification et d�exon�rer Marx,
du coup, de toute responsabilit� dans l�av�nement de ces
r�gimes. En ce sens, sa r�flexion tourne r�solument
le dos � la tradition anarchiste, qui a vu dans l�instauration de
r�gimes domin�s par cette �bureaucratie rouge�
d�nonc�e � l�avance par Bakounine .html">Bakounine une cons�quence
logique des choix op�r�s par Marx d�s la fondation
de la Premi�re Internationale.
Or, aux yeux de Rubel, le r�gime issu de la r�volution
d�Octobre pouvait d�autant moins se r�clamer de Marx qu�aucune des
conditions que ce dernier jugeait indispensables � l�av�nement
d�une v�ritable r�volution prol�tarienne n��tait
pr�sente dans la Russie tsariste, et que, par cons�quent,
la seule t�che � laquelle pouvaient s�atteler les ma�tres
de l��tat issu du coup de force bolchevik �tait de mettre
sur pied une sorte de capitalisme d��tat, o� une nouvelle
classe dirigeante essaierait de �mener � bien le processus
d�industrialisation et de prol�tarisation�. La principale
�r�ussite� des bolcheviks fut donc, selon Rubel, de
faire passer ce nouveau r�gime d�exploitation pour un mod�le
r�alis� du socialisme et d�en convaincre une bonne partie
du mouvement ouvrier international.
On sait que c�est pr�cis�ment sur ces �bases objectives�
� qui supposaient, entre autres choses, l�existence d�un prol�tariat
num�riquement majoritaire � que tablait Marx pour permettre de r�duire
au maximum une p�riode de transition entre capitalisme et socialisme
dont, pour lui, la soci�t� post-r�volutionnaire ne
pourrait faire l��conomie. C�est pour cela que, aux yeux de Rubel,
il n�y avait pas de contradiction majeure entre le Marx qui pr�nait
la constitution du prol�tariat en parti politique et la concentration
de tous les moyens de production entre les mains de l��tat � c�est-�-dire,
pour citer ses propres mots, du �prol�tariat organis�
en classe dominante� � et le Marx �anarchiste� des �crits
de jeunesse ou celui qui, bien plus tard, louerait la Commune de Paris
pour avoir tent� �une r�volution contre l��tat
comme tel, contre cet avorton monstrueux de la soci�t�.
Du c�t� anarchiste, on a fait le reproche � Rubel
d�avoir surestim� l�anti-�tatisme, ou l�anarchisme, de Marx.
Pour
Ren� Berthier, en particulier, ce th�me n�aurait pas,
dans son �uvre, l�importance que lui accordait Rubel : rapport�es
� l�immensit� des �crits de Marx, les citations
utilis�es par celui-l� en faveur de sa th�se se r�duiraient
� peu de chose ; quant � son jugement sur la Commune de Paris,
il ne s�agirait l� que d�un ralliement purement circonstanciel �
l�anti-�tatisme des partisans de Bakounine .html">Bakounine dans l�Internationale
ouvri�re. Enfin, Berthier fait observer que ce n�est peut-�tre
pas par hasard si Marx n�a jamais �crit ce fameux trait�
sur l��tat, qui, � en croire Rubel, aurait contenu sa th�orie
de l�anarchie comme finalit� du communisme.
Cette pol�mique, dans laquelle nous n�entrerons pas ici, ne
doit pas occulter le fait que personne n�a jamais remis en cause la parent�
des buts vis�s in fine par les anarchistes et les partisans
de Marx. Nul n�ignore que la discorde entre les uns et les autres n�a port�
que sur les moyens d�acc�der au socialisme, et tout particuli�rement
sur le r�le d�volu � l��tat dans la soci�t�
post-r�volutionnaire. Contrairement � ses adversaires anti-autoritaires,
pour lesquels on ne parviendrait pas � une soci�t�
lib�r�e de la domination politique en renfor�ant au
pr�alable le pouvoir de l��tat, Marx ne voyait apparemment
aucune contradiction entre les moyens mis en �uvre � l�intervention politique
du prol�tariat, puis la concentration de tous les moyens de production
entre les mains de ses �repr�sentants� � et la fin recherch�e,
la soci�t� anarcho-communiste, sans classes et sans �tat.
On nous accordera que � mises � part toutes les consid�rations
sur l�inexistence des �conditions objectives� permettant, selon
Marx, le passage au socialisme, consid�rations qui posent, �
notre sens, beaucoup plus de probl�mes que ne le pensait M. Rubel
� l�exp�rience historique des r�gimes se r�clamant,
� tort ou � raison, du marxisme a tranch�, sur le
sujet, en faveur des premiers.
Est-ce � dire qu�il n�y aurait aucun enseignement � tirer
aujourd�hui de la lecture de Marx � laquelle conviait Rubel, �
une �poque � pr�sent d�pass�e ? Nous
ne le croyons pas. Toutefois, si on admet que, � l�inverse de ce
qu�il sugg�rait, la ligne de partage �tablie par lui traverse
au moins autant l��uvre de Marx qu�elle ne la s�pare des �marxismes�
institutionnels, il faut reconna�tre que c�est dans les propres ambigu�t�s
de la pens�e de Marx que ceux-l� ont puis� une bonne
partie de leur inspiration. Cependant, la lecture de Rubel laisse ouverte
pour nous la possibilit� de r�habiliter un autre Marx : l�anarchisme
aurait tout � y gagner, du reste, puisque r�habiliter le
Marx �anarchiste� des �uvres de jeunesse ou de la Guerre
civile en France ne peut aller sans la r�habilitation de l�anarchisme
tout court. Il serait plus juste, sans doute, de ne pas le faire contre
les anarchistes.
* Pour
un marxisme libertaire, de Daniel Gu�rin, Robert Laffont, Paris,
1969.
**Marx,
critique du marxisme, Maximilien Rubel, Payot, 1974 (nouvelle �dition,
Petite Biblioth�que Payot-Critique de la politique, 2000, 546 p.,
avec une pr�face de Louis Janover)
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