
CLEYRE (Voltairine de) - �Le mariage est une mauvaise action�
Date : dimanche 15 avril 2007 @ 23:33:33 :: Sujet : F�minisme
Source : Traduit (et annot�) par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni fronti�res", N�2 -
Tous les intertitres ont �t� ajout�s par le traducteur
(Cette conf�rence pr�sente un point de vue n�gatif
sur le mariage et constitue une r�ponse au plaidoyer de la Dr Henrietta
P. Westbrook en faveur de cette institution � plaidoyer intitul�
�Le mariage est une bonne action�. Les deux conf�rences
ont �t� prononc�es dans les locaux de la Radical Liberal
League, � Philadelphie le 28 avril 1907.)
Laissez-moi tout d�abord �claircir deux points, d�s le
d�part. Ainsi, lorsque la discussion d�butera, nous pourrons
nous concentrer sur l�essentiel.
1) Comment peut-on distinguer entre une bonne et une mauvaise action?
2) Quelle est ma d�finition du mariage?
Relativit� des actes et
des besoins
D�apr�s ma compr�hension du puzzle de l�univers, aucun
acte n�est, � mon avis, totalement juste ou mauvais. Tout jugement
que l�on porte sur un acte est relatif: il d�pend de l��volution
sociale des �tres humains qui progressent consciemment, mais tr�s
lentement, par rapport au reste de l�univers. Le bien et le mal sont des
conceptions sociales � et non humaines. Les mots de bien et de mal ont
certes �t� invent�s par des hommes; mais les conceptions
du bien et du mal, obscur�ment ou clairement, ont �t�
con�ues avec plus ou moins d�efficacit� par tous les �tres
sociaux intelligents. La d�finition du Bien, ent�rin�e
et approuv�e par la conduite admise des �tres sociaux, est
la suivante: est consid�r� comme juste le comportement qui
sert le mieux les besoins en d�veloppement d�une soci�t�
donn�e.
Mais qu�est-ce qu�un besoin? Dans le pass�,
les besoins �taient surtout d�termin�s par la r�action
inconsciente de la structure (sociale ou individuelle) � la pression
du milieu. Jusqu�� r�cemment, je pensais encore comme Huxley
(1),
Von Hartman (2) et mon professeur Lum (3),
que le besoin �tait d�termin� par la pression du milieu
; que la conscience pouvait percevoir, ob�ir ou s�opposer, mais
qu�elle ne pouvait influencer le cours du d�veloppement social ;
et que, si elle d�cidait de s�y opposer, elle ne faisait que provoquer
sa propre ruine, mais ne modifiait pas l�id�al inconsciemment d�termin�.
Conscience et �volution
Ces derni�res ann�es, j�en suis arriv�e �
la conclusion que la conscience prend une part de plus en plus importante
dans l�orientation des probl�mes sociaux; si elle est, pour le moment,
une voix mineure (et le restera encore longtemps), elle repr�sente
cependant un pouvoir croissant qui menace de renverser les vieux processus
et les vieilles lois, de les remplacer par d�autres pouvoirs et d�autres
id�aux. Je ne connais pas de perspective plus fascinante que celle
du r�le de la conscience dans l��volution pr�sente
et � venir. Ce n�est pas l�objet de notre r�flexion aujourd�hui.
Je n��voque la conscience que parce que, en d�crivant notre
conception actuelle du bien-�tre, j�avancerai de nouveau l�hypoth�se
que le vieil id�al a �t� consid�rablement modifi�
par des r�actions inconscientes.
La question devient alors: quel est l�id�al en germe dans notre
soci�t�, id�al qui n�est pas encore consciemment formul�
mais dont on per�oit des signaux et que l�on commence � discerner?
D�apr�s tous les indicateurs du progr�s, cet id�al
me semble �tre la libert� de l�individu; une soci�t�
dont l�organisation �conomique, politique, sociale et sexuelle assurera
et augmentera constamment les possibilit�s de ses diff�rents
�l�ments; dont la solidarit� et la continuit�
d�pendront de l�attraction libre de ses composantes, et en aucun
cas ne reposera sur l�obligation, quelles qu�en soient les formes. Si vous
ne d�celez pas, comme moi, que telle est la tendance sociale actuelle,
vous ne serez sans doute pas d�accord avec le reste de ma d�monstration.
Car il serait trop facile de prouver que le maintien des vieilles divisions
de la soci�t� en classes, chacune d�elles accomplissant des
fonctions sp�cialis�s � pr�tres, militaires, ouvriers,
capitalistes, domestiques, �leveurs, etc. � que ce maintien, donc,
est en accord avec la force croissante de la soci�t�, et
donc que le mariage est une bonne action.
Ma position, le point de d�part � partir duquel je mesurerai
une bonne ou une mauvaise action, est la suivante: la tendance sociale
actuelle s�oriente vers la libert� de l�individu, ce qui implique
la r�alisation de toutes les conditions n�cessaires �
l�av�nement de cette libert�.
Second point:
Ma position sur le mariage
Il y a quinze ou dix-huit ans, je n��tais pas encore sortie du
couvent depuis assez longtemps pour avoir oubli� ses enseignements.
Je n�avais pas encore assez v�cu ni accumul� assez d�exp�riences
pour fabriquer mes propres d�finitions. Pour moi, le mariage �tait
�un sacrement de l�Eglise� ou bien �une c�r�monie
civile patronn�e par l�Etat�, permettant � un homme
et une femme de s�unir pour la vie, � moins qu�ils demandent �
un tribunal de prononcer leur s�paration. Avec toute l��nergie
d�une libre-penseuse n�ophyte, je critiquais le mariage religieux
parce qu�un pr�tre n�a absolument aucun droit d�intervenir dans la
vie priv�e des individus ; je condamnais l�expression �jusqu��
ce que la mort nous s�pare�, car cette promesse immorale rend
une personne esclave de ses sentiments actuels et d�termine tout
son avenir; je d�non�ais la mis�rable vulgarit�
des c�r�monies religieuse et civile, qui mettent les relations
intimes entre deux individus au centre de l�attention publique, des commentaires
et des plaisanteries.
Je d�fends toujours ces positions. Rien ne
me r�vulse plus que le pr�tendu sacrement du mariage; il
est une insulte � la d�licatesse parce qu�il proclame aux
oreilles du monde entier une affaire strictement priv�e. Ai-je besoin
de rappeler, par exemple, la litt�rature indigne qui circula sur
le mariage d�Alice Roosevelt (4), lorsque la pr�tendue
�princesse am�ricaine� fut l�objet de plaisanteries
obsc�nes incessantes, parce que le monde entier devait �tre
inform� de son futur mariage avec Mr. Longworth !
D�pendance et �panouissement
personnel
Mais aujourd�hui ce n�est ni au mariage civil ni au mariage religieux
que je me r�f�re, lorsque j�affirme: �Le mariage est
une mauvaise action.� La c�r�monie elle-m�me
n�est qu�une forme, un fant�me, une coquille vide. Par mariage, j�entends
son contenu r�el, la relation permanente entre un homme et une femme,
relation sexuelle et �conomique qui permet de maintenir la vie de
couple et la vie familiale actuelle. Je me moque de savoir s�il s�agit
d�un mariage polygame, polyandre or monogame. Peu m�importe qu�il soit
c�l�br� par un pr�tre, un magistrat, en public
ou en priv�, ou qu�il n�y ait pas le moindre contrat entre les �poux.
Non, ce que j�affirme c�est qu�une relation de d�pendance permanente
nuit au d�veloppement de la personnalit�, et c�est cela que
je combats. Maintenant, mes opposants savent sur quel terrain je me situe.
Dans le pass�, il m�est arriv� de plaider de fa�on
effusive et sinc�re pour l�union exclusive entre un homme et une
femme, tant qu�ils sont amoureux. Et je pensais que cette union devrait
�tre dissoute lorsque l�un ou l�autre le d�sirerait. A cette
�poque j�exaltais les liens de l�amour � et seulement ceux-l�.
Aujourd�hui, je pr�f�re un mariage fond� uniquement
sur des consid�rations strictement financi�res � un
mariage fond� sur l�amour. Non pas parce que je m�int�resse
le moins du monde � la p�rennit� du mariage, mais
parce que je me soucie de la p�rennit� de l�amour. Le moyen
le plus facile, le plus s�r et le plus r�pandu de tuer l�amour
est le mariage � le mariage tel que je l�ai d�fini. La seule fa�on
de pr�server l�amour dans la condition extatique qui lui vaut de
b�n�ficier d�une appellation sp�cifique � sinon ce
sentiment rel�ve du d�sir ou de l�amiti� �, la seule
fa�on, disais-je, de pr�server l�amour est de maintenir la
distance. Ne jamais permettre que l�amour soit souill� par les mesquineries
ind�centes d�une intimit� permanente. Mieux vaut m�priser
tous les jours votre ennemi que m�priser la personne que vous aimez.
Ceux qui ne connaissent pas les raisons de mon opposition aux formes
l�gales et sociales vont sans doute s�exclamer: �Alors, vous
voulez donc en finir avec toute relation entre les sexes? Vous souhaitez
que la terre ne soit plus peupl�e que de nonnes et de moines?�
Absolument pas. Je ne m�inqui�te pas de la repopulation de la Terre,
et je ne verserais aucune larme si l�on m�apprenait que le dernier �tre
humain venait de na�tre. Mais je ne pr�che pas pour autant
l�abstinence sexuelle totale. Si les avocats du mariage devaient simplement
plaider contre l�abstinence totale, leur t�che serait ais�e.
Les statistiques de la folie, et de toutes sortes d�aberrations, constitueraient
� elles seules un solide �l�ment � charge.
Non, je ne crois pas que l��tre humain moralement le plus �lev�
soit un individu asexu�, ni d�ailleurs une personne qui, au nom
de la religion ou de la science, extirpe violemment ses passions.
Je souhaiterais que les gens consid�rent leurs instincts normaux,
d�une fa�on normale, qu�ils ne les gavent pas mais ne les rationnent
pas non plus, qu�ils n�exaltent pas leurs vertus au-del� de leur
utilit� v�ritable et ne les d�noncent pas non plus
comme les servantes du Mal, deux attitudes tr�s r�pandues
en ce qui concerne la passion sexuelle. En bref, je souhaiterais que les
hommes et les femmes organisent leurs vies de telle fa�on qu�ils
puissent �tre toujours, � toute �poque, des �tres
libres, sur ce plan-l� comme sur d�autres. Chaque individu doit
fixer des limites � ses instincts, ce qui est normal pour l�un �tant
excessif pour l�autre, et ce qui est excessif � une p�riode
de l�existence �tant normal � une autre. En ce qui concerne
les effets de la satisfaction normale d�un app�tit normal sur la
population, je pense qu�il faut contr�ler consciemment ces effets,
comme ils le sont d�j�, dans une certaine mesure, aujourd�hui,
et le seront de plus en plus, au fur et � mesure que progresseront
nos connaissances. Le taux de natalit� en France et aux Etats-Unis
(chez les Am�ricains n�s en Am�rique) montre le d�veloppement
d�un tel contr�le conscient des naissances.
Le mariage est contraire �
l��panouissement de l�individu
�Mais, diront les partisans du mariage, qu�est-ce qui, dans le
mariage, entrave le libre d�veloppement de l�individu? Que signifie
le libre d�veloppement de l�individu, s�il n�est pas l�expression
de la masculinit� et de la f�minit�? Qu�y a-t-il de
plus essentiel pour ces deux �l�ments que d��tre parent
et d��duquer des enfants? Le fait que l��ducation d�un enfant
dure de 15 � 20 ans n�est-il pas le facteur essentiel qui d�termine
l�existence d�un foyer permanent?�
Ce type d�argumentation est avanc� par les partisans du mariage
ayant l�esprit scientifique. Ceux qui ont l�esprit religieux invoquent
la volont� de Dieu, ou d�autres raisons m�taphysiques. Je
ne r�pondrai pas � ces derniers. Je m�int�resserai
aujourd�hui seulement � ceux qui pr�tendent que, l�Homme
�tant le dernier maillon de l��volution, les n�cessit�s
de chaque esp�ce qui d�terminent des relations sociales et
sexuelles entre esp�ces alli�es fa�onnent et d�terminent
ces relations chez l�Homme; selon eux, si, chez les animaux sup�rieurs,
la dur�e de l�apprentissage d�termine la dur�e de
la conjugalit�, alors l�une des plus grandes r�ussites de
l�Homme est d�avoir consid�rablement �tendu la dur�e
de l�apprentissage, et donc de s��tre fix� pour id�al
une relation familiale permanente.
Ce n�est que l�extension consciente de ce que l�adaptation inconsciente,
ou peut-�tre semi-consciente, a d�j� d�termin�
pour les animaux sup�rieurs, et en partie chez les esp�ces
sauvages. Si les habitants d�un pays sont raisonnables, sensibles et contr�lent
leurs instincts (avec les autres peuples, ils maintiendront de toute
fa�on leurs distances, quelles que soient les circonstances), le
mariage ne permet-il pas d�atteindre ce grand objectif de la fonction sociale
�l�mentaire, qui est en m�me temps une exigence essentielle
pour le d�veloppement individuel, mieux qu�aucun autre mode de vie?
Malgr� toutes ses imperfections, n�est-ce pas le meilleur mode de
vie que l�on ait trouv� jusqu�� pr�sent?
En essayant de prouver la th�se inverse, je ne m�int�resserai
pas aux �checs patents du mariage. Cela ne m�int�resse pas
de d�montrer que de nombreux mariages �chouent; les archives
des tribunaux le prouvent abondamment. Mais de m�me qu�une hirondelle
(ni un vol d�hirondelles) ne fait pas le printemps, le nombre de divorces,
en lui-m�me, ne prouve pas que le mariage est une mauvaise chose,
il d�montre seulement qu�un nombre important d�individus commettent
des erreurs. Cet argument est un argument inattaquable contre l�indissolubilit�
du mariage mais pas contre le mariage lui-m�me.
Aujourd�hui, je m�int�resserai aux mariages heureux � les mariages
au sein desquels, quelles que soient les frictions, l�homme et la femme
ont pass� beaucoup de moments agr�ables ensemble; des mariages
o� la famille a v�cu gr�ce au travail honn�te,
d�cemment pay� (dans les limites du salariat) du p�re,
et pr�serv�e par le souci d��conomie et les soins
de la m�re; o� les enfants ont re�u une bonne �ducation
et ont d�marr� dans la vie sans probl�me, et o�
leurs parents ont continu� � vivre sous le m�me toit
pour finir leur vie ensemble, chacun �tant assur� que l�autre
repr�sente un(e) ami(e) qui lui sera fid�le jusqu��
la mort. Telle est, d�apr�s moi, le meilleur type de mariage possible,
et il s�agit plus souvent d�un doux r�ve que d�une r�alit�.
Mais parfois il r�ussit � se r�aliser. Je maintiens
n�anmoins que, du point de vue de l�objectif de la vie, c�est-�-dire
du libre d�veloppement de l�individu, ceux qui ont r�ussi
leur mariage ont men� une vie moins r�ussie que ceux qui
ont eu une vie moins heureuse.
L�instinct de reproduction
En ce qui concerne le premier point (le fait que l��ducation
des parents serait l�une des n�cessit�s fondamentales de
l�expression de la personnalit�), je pense que la conscience va
bouleverser les m�thodes de la vie. La vie, qui op�re inconsciemment,
cherchait aveugl�ment � se pr�server par la reproduction,
par la reproduction multiple.
Notre esprit est chaque fois boulevers� par la productivit�
d�un seul grain de bl�, d�un poisson, d�une reine des abeilles ou
d�un homme. Nous sommes frapp�s par le g�chis �pouvantable
de l�effort reproductif; paralys�s par une piti� impuissante
pour les petites choses, le nombre infini de ces petites vies qui doivent
na�tre, souffrir et mourir de faim, de froid, ou parce qu�elles servent
de proies pour d�autres cr�atures, et tout cela dans un seul but:
afin que, au sein d�une multitude, seule une petite minorit� survive
et perp�tue l�esp�ce ! En guerre contre la nature, l�homme,
qui n�en est pas encore ma�tre, a ob�i au m�me instinct
et, en procr�ant de fa�on prolifique, il a poursuivi sa guerre.
Pour le patriarche h�breu de l�Antiquit� comme pour le
pionnier am�ricain, une grande famille �tait synonyme de
force, de richesse en bras et en muscles et repr�sentait un moyen
de poursuivre sa conqu�te des for�ts et des terres vierges.
C��tait sa seule ressource contre l�an�antissement. C�est
pourquoi l�instinct de reproduction a �t� l�un des moteurs
d�terminants de l�action humaine.
Tout instinct ob�it � une loi: il survit longtemps apr�s
la disparition du besoin qui l�a cr��, et cette loi agit
de fa�on perverse. Cet instinct qui survit fait partie de la structure
de l��tre humain, il n�est pas oblig� de se justifier ni forc�
d��tre satisfait. Je suis persuad�e, n�anmoins, que
plus la conscience des hommes se d�veloppe, ou, en d�autres termes,
plus nous devenons conscients des conditions de la vie et de nos relations
dans ce cadre, de leurs nouvelles exigences et de la meilleure fa�on
de les satisfaire, plus les instincts inutiles se dissocieront rapidement
de la structure de l��tre humain.
Comment se pr�sente la guerre contre la nature aujourd�hui? Pourquoi,
alors que nous sommes presque au bord d�une catastrophe plan�taire,
sommes-nous certains de la conqu�rir? La conscience! La puissance
du cerveau! La force de la volont�! L�invention, la d�couverte,
la ma�trise des forces cach�es. Nous ne sommes plus oblig�s
d�agir aveugl�ment, de chercher sans cesse � propager l�esp�ce
pour fournir � l�humanit� des chasseurs, des p�cheurs,
des bergers, des agriculteurs et des �leveurs. Par cons�quent,
le besoin initial, qui a cr�� l�instinct de reproduction
prolifique, a disparu; il est vou� � dispara�tre, il
est en train de mourir, mais il dispara�tra plus rapidement si les
hommes comprennent de mieux en mieux la situation globale.
Plus les cerveaux ont une production prolifique, plus les id�es
s��tendent, se multiplient et conqui�rent de pouvoir, plus
la n�cessit� d�une reproduction physique abondante d�cline.
Tel est mon premier point. Donc l��panouissement de l�individu n�implique
plus n�cessairementd�avoir de nombreux enfants, ni m�me
d�en avoir un seul. Je ne veux pas dire que, bient�t, plus personne
ne voudra avoir d�enfants, et je ne proph�tise pas le suicide de
l�esp�ce humaine. Simplement, je pense que moins d�hommes et de
femmes na�tront, plus il y aura de chances que ceux-ci survivent,
se d�veloppent et r�alisent de projets. En fait, la confrontation
entre ces diff�rentes tendances a d�j� amen�
la conscience sociale actuelle � prendre cette direction.
La reproduction et les autres
besoins humains
Supposons que la majorit� des hommes et des femmes d�sirent
encore, ou m�me, allons plus loin, admettons que la majorit�
d�sirent
encore se reproduire de fa�on limit�e,la question est
maintenant la suivante: ce besoin est-il essentiel au d�veloppement
de l�individu ou y a-t-il d�autres besoins tout aussi imp�rieux?
S�il en existe d�autres, aussi essentiels, ne doit-on pas les prendre �galement
en compte lorsque l�on veut d�cider de la meilleure mani�re
de conduire sa vie? S�il n�existe pas d�autres besoins aussi vitaux, ne
doit-on pas quand m�me se demander si le mariage est le meilleur
moyen d�assurer l��panouissement de l�individu? En r�pondant
� ces questions, je pense qu�il sera utile de distinguer entre la
majorit� et la minorit�.
Pour une minorit�, l��ducation des enfants repr�sentera
le besoin dominant de leur vie tandis que, pour une majorit�, cela
constituera seulement un besoin parmi d�autres. Et quels sont ces autres
besoins? Les autres besoins physiques et spirituels! Le d�sir de
manger, de s�habiller et de se loger en fonction du go�t de chaque
individu; le d�sir d�avoir des relations sexuelles et pas en vue
de la reproduction; les d�sirs artistiques; le besoin de connaissances,
avec ses milliers de ramifications, qui emportera peut-�tre l��me
des profondeurs du concret jusqu�aux hauteurs de l�abstraction; le d�sir
de faire, c�est-�-dire d�imprimer sa volont� sur la structure
sociale, qu�il s�agisse d�un ing�nieur m�canicien, d�un conducteur
de moissonneuse-batteuse ou d�un interpr�teur de r�ves � quelle
que soit l�activit� personnelle.
Le d�sir de se nourrir, se loger et se v�tir devrait toujours
reposer sur le pouvoir de chaque individu de satisfaire soi-m�me
ses besoins. Mais la vie domestique est telle que, au bout de quelques
ann�es d�existence commune, l�interd�pendance cro�t
au point de paralyser chaque partenaire lorsque les circonstances d�truisent
leur bel arrangement, la femme en �tant g�n�ralement
tr�s affect�e, l�homme beaucoup moins, en principe. L��pouse
n�a fait qu�une seule chose dans une sph�re isol�e, et m�me
si elle a peut-�tre appris � bien la faire (ce qui n�est pas
s�r, parce que la m�thode de formation n�est absolument pas
satisfaisante), de toute fa�on cela ne lui a pas donn� la
confiance n�cessaire pour gagner sa vie de fa�on ind�pendante.
Timor�e, elle s�av�re le plus souvent incapable de s�engager
dans la lutte. Elle est pass�e � c�t� du monde
de la production, elle ne le conna�t absolument pas. D�un autre c�t�,
quelle sorte de m�tier peut-elle exercer? Devenir l�employ�e
de maison d�une autre femme qui la dominera? Les conditions de travail
et la r�mun�ration des services domestiques sont telles que
n�importe quel esprit ind�pendant pr�f�rerait �tre
esclave dans une usine: au moins l�esclavage est limit� �
une quantit� fixe d�heures.
Quant aux hommes, permettez-moi de vous raconter une anecdote: il y
quelques jours de cela, un syndicaliste tr�s combatif m�a d�clar�,
apparemment sans la moindre honte, qu�il vivrait comme un vagabond et un
ivrogne s�il ne s��tait pas mari�, parce qu�il ne se sent
pas capable de tenir une maison. Leur accord mutuel a surtout un m�rite,
� ses yeux: son �pouse s�occupe bien de son estomac. Jamais
je n�aurais pens� que quelqu�un puisse admettre se trouver dans
un tel �tat d�impuissance, mais cet homme m�a sans doute dit la
v�rit�.
Ce type d�aveu est certainement une des plus graves objections contre
le mariage, comme contre toute autre condition produisant de semblables
r�sultats. En choisissant sa position �conomique dans la
soci�t�, on devrait toujours veiller � ce qu�elle
vous permette de continuer � vivre sans aucun handicap � de fa�on
� rester une personne enti�re, ayant toutes ses capacit�s
pour produire et se prot�ger elle-m�me, un individu centr�
sur lui-m�me.
L�hypocrisie sexuelle des femmes
En ce qui concerne l�app�tit sexuel, en dehors de la reproduction,
les avocats du mariage pr�tendent, et avec de bonnes raisons, qu�il
procure une satisfaction normale � un app�tit normal. Selon
eux, il constitue un garde-fou physique et moral contre les exc�s
et leurs cons�quences, les maladies. Nous avons sans cesse la preuve
douloureuse que le mariage n�est pas tr�s efficace sur ce plan-l�.
Quant � ce qu�il pourrait accomplir, il est presque impossible de
le savoir; car l�asc�tisme religieux a tellement implant�
le sentiment de la honte dans l�esprit humain, � propos du sexe,
que notre premi�re r�action, lorsqu�on en discute, semble
de mentir.
C�est particuli�rement le cas avec les femmes. La majorit�
d�entre elles souhaitent donner l�impression qu�elles sont d�pourvues
de d�sir sexuel et pensent se d�cerner le plus beau compliment
lorsqu�elles d�clarent: �Personnellement, je suis tr�s
froide; je n�ai jamais �prouv� une telle attraction.�
Parfois elles disent la v�rit� mais, le plus souvent, il
s�agit d�un mensonge � issu des enseignements pernicieux diffus�s
par l��glise pendant des si�cles. Une femme normalement constitu�e
comprendra qu�elle ne se rend pas hommage lorsqu�elle se refuse le droit
d�exister compl�tement, pour elle-m�me ou par elle-m�me;
il est certain que, lorsqu�une telle d�ficience se manifeste vraiment,
d�autres qualit�s peuvent se d�velopper, ayant peut-�tre
une plus grande valeur. En g�n�ral, cependant, quels que
soient les mensonges des femmes, une telle d�ficience n�existe pas.
Habituellement, les �tres jeunes et sains des deux sexes d�sirent
avoir des relations sexuelles. Le mariage est-il donc la meilleure r�ponse
� ce besoin humain?
Les effets catastrophiques de
la cohabitation
Supposons qu�ils se marient, disons � vingt ans, ou quelques
ann�es plus tard, ce qui est g�n�ralement le cas puisque
l�app�tit sexuel est le plus actif � cet �ge; les deux
partenaires (et pour le moment je mets de c�t� la question
des enfants) se trouveront trop (et trop fr�quemment) en contact.
Rapidement ils ne savoureront plus la pr�sence de l�autre. L�irritation
commencera. Les petits d�tails mesquins de la vie commune am�neront
le m�pris. Ce qui �tait autrefois une joie exceptionnelle
deviendra un automatisme, et d�truira toute finesse, toute d�licatesse.
Souvent la cohabitation se transformera en une torture physique pour l�un
des partenaires (le plus souvent la femme) tandis qu�elle procurera encore
un peu de plaisir � l�autre, et ce pour une raison simple: les corps,
tout comme les �mes, �voluent rarement, voire, jamais de fa�on
parall�le.
Ce manque de parall�lisme est la plus grave objection que
l�on puisse opposer au mariage. M�me si deux personnes sont parfaitement
et constamment adapt�es l�une � l�autre, rien ne prouve qu�elles
continueront � l��tre durant le reste de leur existence. Et
aucune p�riode n�est plus trompeuse, en ce qui concerne l��volution
future, que l��ge dont je viens de parler. L��ge o�
les d�sirs et les attractions physiques sont les plus forts est
aussi le moment o� ces m�mes d�sirs obscurcissent ou
r�fr�nent d�autres �l�ments de la personnalit�.
Les terribles trag�dies de l�antipathie sexuelle, qui produisent
le plus souvent de la honte, ne seront jamais d�voil�es.
Mais elles ont caus� d�innombrables meurtres sur cette terre. Et
m�me dans les foyers o� l�on a maintenu l�harmonie et o�,
apparemment, r�gne la paix conjugale, un tel climat familial n�est
possible que parce que l�homme ou la femme s�est r�sign�,
a ni� sa propre personnalit�. L�un des partenaires accepte
de s�effacer presque totalement pour pr�server la famille et le
respect de la soci�t�.
Si ces ph�nom�nes, cette d�gradation physique sont
horribles, rien n�est plus terrible que la d�vastation des �mes.
Lorsque la p�riode de l�attraction physique pr�dominante
prend fin et que les tendances de chaque �me commencent �
s�affirmer de plus en plus ouvertement, rien n�est plus affreux que de
se rendre compte que l�on est li� � quelqu�un, que l�on va
vivre jusqu�� sa mort avec une personne dont on sent que l�on s��loigne
chaque jour de plus en plus. �Pas un jour de plus ensemble!�
affirment les partisans de l�union libre. Je trouve de tels slogans encore
plus absurdes que les discours des avocats de la �saintet�
du mariage. Les liens existent, les liens de la vie commune, l�amour du
foyer que l�on a construit ensemble, les habitudes associ�es �
la cohabitation et � la d�pendance; il n�est pas facile de
se d�barrasser de ces v�ritables cha�nes, qui tiennent
prisonniers les deux partenaires. Ce n�est pas au bout d�un jour ou d�un
mois, mais seulement apr�s une longue h�sitation, une longue
lutte et des souffrances, des souffrances tr�s �prouvantes,
que la s�paration d�chirante se produira. Et souvent elle
ne se produit m�me pas.
Deux exemples
Un chapitre de la vie de deux hommes r�cemment
d�c�d�s illustrera mon propos. Ernest Crosby a fait
un mariage, je suppose heureux, avec une femme � l�esprit et aux
sentiments conservateurs. A l��ge de 38 ans, alors qu�il officiait
comme juge � la cour internationale du Caire, il est devenu pacifiste
(5).
Mais sa conception de l�honneur l�a oblig� � continuer �
assurer des fonctions sociales qu�il m�prisait! Pour citer l�un
de ses amis, Leonard Abbot, �il vivait comme un prisonnier dans son
palais, servi par des domestiques et des laquais. Et � la fin il
est devenu l�esclave de ses biens�. Si Crosby n�avait pas �t�
attach� par les liens du mariage et des relations familiales �
quelqu�un ayant des conceptions de la vie et de l�honneur tr�s diff�rentes
des siennes, le bilan de sa vie n�aurait-il pas �t� plus
positif ? Comme son ma�tre � penser Tolsto�, sa vie contredisait
ses oeuvres parce qu�il �tait mari� avec une femme qui ne
s��tait pas d�velopp�e parall�lement �
lui.
Le second exemple est celui de Hugh O. Pentecost.
A partir de 1887, quelles que soient ses tendances sp�ciales, Pentecost
sympathisa avec la lutte du mouvement ouvrier, s�opposant � l�oppression
et � toutes les formes de pers�cution. Cependant, sous l�influence
de ses relations familiales, et parce qu�il sentait qu�il devait atteindre
un plus grand confort mat�riel et un meilleur standing social que
ce que pouvait lui apporter sa position de conf�rencier radical,
il consentit, � partir d�un certain moment, � devenir la
marionnette de ceux qu�il avait si s�v�rement condamn�s,
en acceptant le poste de procureur. Pire encore: il pr�tendit avoir
�t� tromp� comme un enfant lorsqu�il avait commis
la plus belle action de sa vie en protestant contre l�ex�cution
des anarchistes de Chicago en 1886. Que l�influence familiale ait pes�
sur lui, je l�ai appris de sa propre bouche; Pentecost n�a fait que r�p�ter,
� une plus petite �chelle, la trahison de Benedict Arnold
(6)qui, pour l�amour de sa femme aux id�es conservatrices laissa tout
le poids de l�infamie peser sur lui. Je sais qu�il s�est sans doute servi
de cette excuse, qu�il s�est r�fugi� derri�re le vieil
argument de la tentation d��ve, mais ce facteur a certainement jou�
un r�le. J�ai �voqu� ces deux cas parce qu�il s�agit
d�hommes publics; mais chacun de nous conna�t de tels exemples chez
des personnes beaucoup moins c�l�bres, et c�est fr�quemment
la femme dont les aspirations personnelles et intellectuelles sont avilies
par les liens du mariage.
Et ceci n�est qu�une facette du probl�me. En effet, que penser
de l�individu conservateur qui se trouve li� � quelqu�un
qui offense constamment tous ses principes? Les �tres humains ne
peuvent penser de la m�me fa�on et �prouver les m�mes
sentiments au m�me moment, sur une longue dur�e; c�est pourquoi
les p�riodes durant lesquelles ils nouent des liens ne devraient
�tre ni fr�quentes ni contraignantes.
L��ducation des enfants
Mais revenons � la question des enfants. Dans la mesure o�
il s�agit d�un d�sir normal, ne peut-il �tre satisfait sans
le sacrifice de la libert� individuelle requis par le mariage? Je
ne vois aucune raison pour que ce soit impossible. Un enfant peut �tre
�lev� aussi bien dans un foyer, dans deux foyers ou dans
une communaut�; la d�couverte de la vie sera bien plus agr�able
si elle a lieu dans une atmosph�re de libert� et de force
ind�pendante que dans un climat de r�pression et de m�contentement
cach�s. Je n�ai aucune solution satisfaisante � offrir aux
diff�rentes questions que pose l��ducation des enfants; mais
les partisans du mariage sont dans le m�me cas que moi.
Par contre, je suis convaincue qu�aucune des exigences
de la vie ne devrait emp�cher un d�veloppement personnel et
libre dans l�avenir. Les vieilles m�thodes d��ducation des
enfants, sous le joug indissoluble des parents, n�ont pas donn�
des r�sultats convaincants. (Les parents conservateurs se d�solent
sans doute d�avoir des enfants contestataires, mais il ne leur vient probablement
pas � l�esprit que leur syst�me est en cause.) L�union libre
donne des r�sultats, qui ne sont ni meilleurs ni pires. Quant �
l�enfant �lev� par un seul parent, il n�est ni plus malheureux
ni plus heureux qu�un autre. Des journaux comme Lucifer (7)
regorgent d�hypoth�ses, de th�ories et de propositions d�exp�riences,
mais jusqu�ici on n�a jamais trouv� de principes d��ducation
infaillibles pour les parents, biologiques ou adoptifs. C�est pourquoi
je ne vois pas pourquoi l�individu devrait sacrifier le reste de sa vie
en faveur d�un �l�ment aussi incertain.
Si vous voulez que l�amour et le respect puissent durer, ayez des relations
peu fr�quentes et peu durables. Pour que la Vie puisse cro�tre,
il faut que les hommes et les femmes restent des personnalit�s s�par�es.
Ne partagez rien avec votre amant(e) que vous ne partageriez avec un( e
) ami( e ). Je crois que le mariage d�fra�chit l�amour,
transforme le respect en m�pris, souille l�intimit� et limite
l��volution personnelle des deux partenaires. C�est pourquoi
je pense que �le mariage est une mauvaise action�.
NOTES
1. Thomas Henry
Huxley (1825-1895). Naturaliste britannique et d�fenseur de la th�orie
de l��volution de Darwin.
2. Eduard
von Hartman (1842-1906). Philosophe allemand. Selon lui, une force impersonnelle
anime le monde et m�nera celui-ci � l�an�antissement
total. Pour Voltairine de Cleyre cette force inconsciente peut, au contraire,
se transformer gr�ce � l�action consciente des hommes et conduire
� la lib�ration de l�individu.
3. D. H. Lum:
mentor de Voltairine de Cleyre (cf. l�article
de Chris Crass).
4. Alice Roosevelt:
durant sa jeunesse, la fille du pr�sident Th�odore Roosevelt
aimait scandaliser son entourage. Elle �pousa un congressiste playboy
et devint une figure importante des coulisses de Washington.
5. Apr�s
avoir donn� sa d�mission de son poste de juge, Ernest Crosby
�crivit de nombreux articles et livres contre la guerre et contre
l�imp�rialisme am�ricain.
6. Benedict
Arnold (1741-1801): g�n�ral qui servit la cause de la R�volution
am�ricaine, puis fit all�geance aux Britanniques apr�s
s��tre mari� � une fervente loyaliste. Il est consid�r�
comme le type m�me du tra�tre, puisqu�il fut non seulement
v�nal (il exigea beaucoup d�argent pour ses renseignements) mais
l�che (il fit pendre un espion � sa place).
7. Lucifer,
the Light Bearer: journal anim� pendant vingt-quatre ans par
Moses Harman (1830-1910). F�ministe, partisan du contr�le
des naissances et de l�union libre, il fit de son journal une tribune libre
de discussion sur la sexualit�. Condamn� � un an de
travaux forc�s � l��ge de 75 ans pour ses positions,
en vertu des lois Comstock.
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