CLEYRE (Voltairine de) - �Le mariage est une mauvaise action�

Date : dimanche 15 avril 2007 @ 23:33:33 :: Sujet : F�minisme

Source : Traduit (et annot�) par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni fronti�res", N�2 -
Tous les intertitres ont �t� ajout�s par le traducteur



(Cette conf�rence pr�sente un point de vue n�gatif sur le mariage et constitue une r�ponse au plaidoyer de la Dr Henrietta P. Westbrook en faveur de cette institution � plaidoyer intitul� �Le mariage est une bonne action�. Les deux conf�rences ont �t� prononc�es dans les locaux de la Radical Liberal League, � Philadelphie le 28 avril 1907.)

Laissez-moi tout d�abord �claircir deux points, d�s le d�part. Ainsi, lorsque la discussion d�butera, nous pourrons nous concentrer sur l�essentiel.
1) Comment peut-on distinguer entre une bonne et une mauvaise action?
2) Quelle est ma d�finition du mariage?

Relativit� des actes et des besoins

D�apr�s ma compr�hension du puzzle de l�univers, aucun acte n�est, � mon avis, totalement juste ou mauvais. Tout jugement que l�on porte sur un acte est relatif: il d�pend de l��volution sociale des �tres humains qui progressent consciemment, mais tr�s lentement, par rapport au reste de l�univers. Le bien et le mal sont des conceptions sociales � et non humaines. Les mots de bien et de mal ont certes �t� invent�s par des hommes; mais les conceptions du bien et du mal, obscur�ment ou clairement, ont �t� con�ues avec plus ou moins d�efficacit� par tous les �tres sociaux intelligents. La d�finition du Bien, ent�rin�e et approuv�e par la conduite admise des �tres sociaux, est la suivante: est consid�r� comme juste le comportement qui sert le mieux les besoins en d�veloppement d�une soci�t� donn�e.

Mais qu�est-ce qu�un besoin? Dans le pass�, les besoins �taient surtout d�termin�s par la r�action inconsciente de la structure (sociale ou individuelle) � la pression du milieu. Jusqu�� r�cemment, je pensais encore comme Huxley (1), Von Hartman (2) et mon professeur Lum (3), que le besoin �tait d�termin� par la pression du milieu ; que la conscience pouvait percevoir, ob�ir ou s�opposer, mais qu�elle ne pouvait influencer le cours du d�veloppement social ; et que, si elle d�cidait de s�y opposer, elle ne faisait que provoquer sa propre ruine, mais ne modifiait pas l�id�al inconsciemment d�termin�.

Conscience et �volution

Ces derni�res ann�es, j�en suis arriv�e � la conclusion que la conscience prend une part de plus en plus importante dans l�orientation des probl�mes sociaux; si elle est, pour le moment, une voix mineure (et le restera encore longtemps), elle repr�sente cependant un pouvoir croissant qui menace de renverser les vieux processus et les vieilles lois, de les remplacer par d�autres pouvoirs et d�autres id�aux. Je ne connais pas de perspective plus fascinante que celle du r�le de la conscience dans l��volution pr�sente et � venir. Ce n�est pas l�objet de notre r�flexion aujourd�hui. Je n��voque la conscience que parce que, en d�crivant notre conception actuelle du bien-�tre, j�avancerai de nouveau l�hypoth�se que le vieil id�al a �t� consid�rablement modifi� par des r�actions inconscientes.

La question devient alors: quel est l�id�al en germe dans notre soci�t�, id�al qui n�est pas encore consciemment formul� mais dont on per�oit des signaux et que l�on commence � discerner?

D�apr�s tous les indicateurs du progr�s, cet id�al me semble �tre la libert� de l�individu; une soci�t� dont l�organisation �conomique, politique, sociale et sexuelle assurera et augmentera constamment les possibilit�s de ses diff�rents �l�ments; dont la solidarit� et la continuit� d�pendront de l�attraction libre de ses composantes, et en aucun cas ne reposera sur l�obligation, quelles qu�en soient les formes. Si vous ne d�celez pas, comme moi, que telle est la tendance sociale actuelle, vous ne serez sans doute pas d�accord avec le reste de ma d�monstration. Car il serait trop facile de prouver que le maintien des vieilles divisions de la soci�t� en classes, chacune d�elles accomplissant des fonctions sp�cialis�s � pr�tres, militaires, ouvriers, capitalistes, domestiques, �leveurs, etc. � que ce maintien, donc, est en accord avec la force croissante de la soci�t�, et donc que le mariage est une bonne action.

Ma position, le point de d�part � partir duquel je mesurerai une bonne ou une mauvaise action, est la suivante: la tendance sociale actuelle s�oriente vers la libert� de l�individu, ce qui implique la r�alisation de toutes les conditions n�cessaires � l�av�nement de cette libert�.

Second point:

Ma position sur le mariage

Il y a quinze ou dix-huit ans, je n��tais pas encore sortie du couvent depuis assez longtemps pour avoir oubli� ses enseignements. Je n�avais pas encore assez v�cu ni accumul� assez d�exp�riences pour fabriquer mes propres d�finitions. Pour moi, le mariage �tait �un sacrement de l�Eglise� ou bien �une c�r�monie civile patronn�e par l�Etat�, permettant � un homme et une femme de s�unir pour la vie, � moins qu�ils demandent � un tribunal de prononcer leur s�paration. Avec toute l��nergie d�une libre-penseuse n�ophyte, je critiquais le mariage religieux parce qu�un pr�tre n�a absolument aucun droit d�intervenir dans la vie priv�e des individus ; je condamnais l�expression �jusqu�� ce que la mort nous s�pare�, car cette promesse immorale rend une personne esclave de ses sentiments actuels et d�termine tout son avenir; je d�non�ais la mis�rable vulgarit� des c�r�monies religieuse et civile, qui mettent les relations intimes entre deux individus au centre de l�attention publique, des commentaires et des plaisanteries.

Je d�fends toujours ces positions. Rien ne me r�vulse plus que le pr�tendu sacrement du mariage; il est une insulte � la d�licatesse parce qu�il proclame aux oreilles du monde entier une affaire strictement priv�e. Ai-je besoin de rappeler, par exemple, la litt�rature indigne qui circula sur le mariage d�Alice Roosevelt (4), lorsque la pr�tendue �princesse am�ricaine� fut l�objet de plaisanteries obsc�nes incessantes, parce que le monde entier devait �tre inform� de son futur mariage avec Mr. Longworth !

D�pendance et �panouissement personnel

Mais aujourd�hui ce n�est ni au mariage civil ni au mariage religieux que je me r�f�re, lorsque j�affirme: �Le mariage est une mauvaise action.� La c�r�monie elle-m�me n�est qu�une forme, un fant�me, une coquille vide. Par mariage, j�entends son contenu r�el, la relation permanente entre un homme et une femme, relation sexuelle et �conomique qui permet de maintenir la vie de couple et la vie familiale actuelle. Je me moque de savoir s�il s�agit d�un mariage polygame, polyandre or monogame. Peu m�importe qu�il soit c�l�br� par un pr�tre, un magistrat, en public ou en priv�, ou qu�il n�y ait pas le moindre contrat entre les �poux. Non, ce que j�affirme c�est qu�une relation de d�pendance permanente nuit au d�veloppement de la personnalit�, et c�est cela que je combats. Maintenant, mes opposants savent sur quel terrain je me situe.

Dans le pass�, il m�est arriv� de plaider de fa�on effusive et sinc�re pour l�union exclusive entre un homme et une femme, tant qu�ils sont amoureux. Et je pensais que cette union devrait �tre dissoute lorsque l�un ou l�autre le d�sirerait. A cette �poque j�exaltais les liens de l�amour � et seulement ceux-l�.
Aujourd�hui, je pr�f�re un mariage fond� uniquement sur des consid�rations strictement financi�res � un mariage fond� sur l�amour. Non pas parce que je m�int�resse le moins du monde � la p�rennit� du mariage, mais parce que je me soucie de la p�rennit� de l�amour. Le moyen le plus facile, le plus s�r et le plus r�pandu de tuer l�amour est le mariage � le mariage tel que je l�ai d�fini. La seule fa�on de pr�server l�amour dans la condition extatique qui lui vaut de b�n�ficier d�une appellation sp�cifique � sinon ce sentiment rel�ve du d�sir ou de l�amiti� �, la seule fa�on, disais-je, de pr�server l�amour est de maintenir la distance. Ne jamais permettre que l�amour soit souill� par les mesquineries ind�centes d�une intimit� permanente. Mieux vaut m�priser tous les jours votre ennemi que m�priser la personne que vous aimez.

Ceux qui ne connaissent pas les raisons de mon opposition aux formes l�gales et sociales vont sans doute s�exclamer: �Alors, vous voulez donc en finir avec toute relation entre les sexes? Vous souhaitez que la terre ne soit plus peupl�e que de nonnes et de moines?� Absolument pas. Je ne m�inqui�te pas de la repopulation de la Terre, et je ne verserais aucune larme si l�on m�apprenait que le dernier �tre humain venait de na�tre. Mais je ne pr�che pas pour autant l�abstinence sexuelle totale. Si les avocats du mariage devaient simplement plaider contre l�abstinence totale, leur t�che serait ais�e. Les statistiques de la folie, et de toutes sortes d�aberrations, constitueraient � elles seules un solide �l�ment � charge. Non, je ne crois pas que l��tre humain moralement le plus �lev� soit un individu asexu�, ni d�ailleurs une personne qui, au nom de la religion ou de la science, extirpe violemment ses passions.

Je souhaiterais que les gens consid�rent leurs instincts normaux, d�une fa�on normale, qu�ils ne les gavent pas mais ne les rationnent pas non plus, qu�ils n�exaltent pas leurs vertus au-del� de leur utilit� v�ritable et ne les d�noncent pas non plus comme les servantes du Mal, deux attitudes tr�s r�pandues en ce qui concerne la passion sexuelle. En bref, je souhaiterais que les hommes et les femmes organisent leurs vies de telle fa�on qu�ils puissent �tre toujours, � toute �poque, des �tres libres, sur ce plan-l� comme sur d�autres. Chaque individu doit fixer des limites � ses instincts, ce qui est normal pour l�un �tant excessif pour l�autre, et ce qui est excessif � une p�riode de l�existence �tant normal � une autre. En ce qui concerne les effets de la satisfaction normale d�un app�tit normal sur la population, je pense qu�il faut contr�ler consciemment ces effets, comme ils le sont d�j�, dans une certaine mesure, aujourd�hui, et le seront de plus en plus, au fur et � mesure que progresseront nos connaissances. Le taux de natalit� en France et aux Etats-Unis (chez les Am�ricains n�s en Am�rique) montre le d�veloppement d�un tel contr�le conscient des naissances.

Le mariage est contraire � l��panouissement de l�individu

�Mais, diront les partisans du mariage, qu�est-ce qui, dans le mariage, entrave le libre d�veloppement de l�individu? Que signifie le libre d�veloppement de l�individu, s�il n�est pas l�expression de la masculinit� et de la f�minit�? Qu�y a-t-il de plus essentiel pour ces deux �l�ments que d��tre parent et d��duquer des enfants? Le fait que l��ducation d�un enfant dure de 15 � 20 ans n�est-il pas le facteur essentiel qui d�termine l�existence d�un foyer permanent?�

Ce type d�argumentation est avanc� par les partisans du mariage ayant l�esprit scientifique. Ceux qui ont l�esprit religieux invoquent la volont� de Dieu, ou d�autres raisons m�taphysiques. Je ne r�pondrai pas � ces derniers. Je m�int�resserai aujourd�hui seulement � ceux qui pr�tendent que, l�Homme �tant le dernier maillon de l��volution, les n�cessit�s de chaque esp�ce qui d�terminent des relations sociales et sexuelles entre esp�ces alli�es fa�onnent et d�terminent ces relations chez l�Homme; selon eux, si, chez les animaux sup�rieurs, la dur�e de l�apprentissage d�termine la dur�e de la conjugalit�, alors l�une des plus grandes r�ussites de l�Homme est d�avoir consid�rablement �tendu la dur�e de l�apprentissage, et donc de s��tre fix� pour id�al une relation familiale permanente.

Ce n�est que l�extension consciente de ce que l�adaptation inconsciente, ou peut-�tre semi-consciente, a d�j� d�termin� pour les animaux sup�rieurs, et en partie chez les esp�ces sauvages. Si les habitants d�un pays sont raisonnables, sensibles et contr�lent leurs instincts (avec les autres peuples, ils maintiendront de toute fa�on leurs distances, quelles que soient les circonstances), le mariage ne permet-il pas d�atteindre ce grand objectif de la fonction sociale �l�mentaire, qui est en m�me temps une exigence essentielle pour le d�veloppement individuel, mieux qu�aucun autre mode de vie? Malgr� toutes ses imperfections, n�est-ce pas le meilleur mode de vie que l�on ait trouv� jusqu�� pr�sent?

En essayant de prouver la th�se inverse, je ne m�int�resserai pas aux �checs patents du mariage. Cela ne m�int�resse pas de d�montrer que de nombreux mariages �chouent; les archives des tribunaux le prouvent abondamment. Mais de m�me qu�une hirondelle (ni un vol d�hirondelles) ne fait pas le printemps, le nombre de divorces, en lui-m�me, ne prouve pas que le mariage est une mauvaise chose, il d�montre seulement qu�un nombre important d�individus commettent des erreurs. Cet argument est un argument inattaquable contre l�indissolubilit� du mariage mais pas contre le mariage lui-m�me.

Aujourd�hui, je m�int�resserai aux mariages heureux � les mariages au sein desquels, quelles que soient les frictions, l�homme et la femme ont pass� beaucoup de moments agr�ables ensemble; des mariages o� la famille a v�cu gr�ce au travail honn�te, d�cemment pay� (dans les limites du salariat) du p�re, et pr�serv�e par le souci d��conomie et les soins de la m�re; o� les enfants ont re�u une bonne �ducation et ont d�marr� dans la vie sans probl�me, et o� leurs parents ont continu� � vivre sous le m�me toit pour finir leur vie ensemble, chacun �tant assur� que l�autre repr�sente un(e) ami(e) qui lui sera fid�le jusqu�� la mort. Telle est, d�apr�s moi, le meilleur type de mariage possible, et il s�agit plus souvent d�un doux r�ve que d�une r�alit�. Mais parfois il r�ussit � se r�aliser. Je maintiens n�anmoins que, du point de vue de l�objectif de la vie, c�est-�-dire du libre d�veloppement de l�individu, ceux qui ont r�ussi leur mariage ont men� une vie moins r�ussie que ceux qui ont eu une vie moins heureuse.

L�instinct de reproduction

En ce qui concerne le premier point (le fait que l��ducation des parents serait l�une des n�cessit�s fondamentales de l�expression de la personnalit�), je pense que la conscience va bouleverser les m�thodes de la vie. La vie, qui op�re inconsciemment, cherchait aveugl�ment � se pr�server par la reproduction, par la reproduction multiple.

Notre esprit est chaque fois boulevers� par la productivit� d�un seul grain de bl�, d�un poisson, d�une reine des abeilles ou d�un homme. Nous sommes frapp�s par le g�chis �pouvantable de l�effort reproductif; paralys�s par une piti� impuissante pour les petites choses, le nombre infini de ces petites vies qui doivent na�tre, souffrir et mourir de faim, de froid, ou parce qu�elles servent de proies pour d�autres cr�atures, et tout cela dans un seul but: afin que, au sein d�une multitude, seule une petite minorit� survive et perp�tue l�esp�ce ! En guerre contre la nature, l�homme, qui n�en est pas encore ma�tre, a ob�i au m�me instinct et, en procr�ant de fa�on prolifique, il a poursuivi sa guerre.

Pour le patriarche h�breu de l�Antiquit� comme pour le pionnier am�ricain, une grande famille �tait synonyme de force, de richesse en bras et en muscles et repr�sentait un moyen de poursuivre sa conqu�te des for�ts et des terres vierges. C��tait sa seule ressource contre l�an�antissement. C�est pourquoi l�instinct de reproduction a �t� l�un des moteurs d�terminants de l�action humaine.

Tout instinct ob�it � une loi: il survit longtemps apr�s la disparition du besoin qui l�a cr��, et cette loi agit de fa�on perverse. Cet instinct qui survit fait partie de la structure de l��tre humain, il n�est pas oblig� de se justifier ni forc� d��tre satisfait. Je suis persuad�e, n�anmoins, que plus la conscience des hommes se d�veloppe, ou, en d�autres termes, plus nous devenons conscients des conditions de la vie et de nos relations dans ce cadre, de leurs nouvelles exigences et de la meilleure fa�on de les satisfaire, plus les instincts inutiles se dissocieront rapidement de la structure de l��tre humain.

Comment se pr�sente la guerre contre la nature aujourd�hui? Pourquoi, alors que nous sommes presque au bord d�une catastrophe plan�taire, sommes-nous certains de la conqu�rir? La conscience! La puissance du cerveau! La force de la volont�! L�invention, la d�couverte, la ma�trise des forces cach�es. Nous ne sommes plus oblig�s d�agir aveugl�ment, de chercher sans cesse � propager l�esp�ce pour fournir � l�humanit� des chasseurs, des p�cheurs, des bergers, des agriculteurs et des �leveurs. Par cons�quent, le besoin initial, qui a cr�� l�instinct de reproduction prolifique, a disparu; il est vou� � dispara�tre, il est en train de mourir, mais il dispara�tra plus rapidement si les hommes comprennent de mieux en mieux la situation globale.

Plus les cerveaux ont une production prolifique, plus les id�es s��tendent, se multiplient et conqui�rent de pouvoir, plus la n�cessit� d�une reproduction physique abondante d�cline. Tel est mon premier point. Donc l��panouissement de l�individu n�implique plus n�cessairementd�avoir de nombreux enfants, ni m�me d�en avoir un seul. Je ne veux pas dire que, bient�t, plus personne ne voudra avoir d�enfants, et je ne proph�tise pas le suicide de l�esp�ce humaine. Simplement, je pense que moins d�hommes et de femmes na�tront, plus il y aura de chances que ceux-ci survivent, se d�veloppent et r�alisent de projets. En fait, la confrontation entre ces diff�rentes tendances a d�j� amen� la conscience sociale actuelle � prendre cette direction.

La reproduction et les autres besoins humains

Supposons que la majorit� des hommes et des femmes d�sirent encore, ou m�me, allons plus loin, admettons que la majorit� d�sirent encore se reproduire de fa�on limit�e,la question est maintenant la suivante: ce besoin est-il essentiel au d�veloppement de l�individu ou y a-t-il d�autres besoins tout aussi imp�rieux? S�il en existe d�autres, aussi essentiels, ne doit-on pas les prendre �galement en compte lorsque l�on veut d�cider de la meilleure mani�re de conduire sa vie? S�il n�existe pas d�autres besoins aussi vitaux, ne doit-on pas quand m�me se demander si le mariage est le meilleur moyen d�assurer l��panouissement de l�individu? En r�pondant � ces questions, je pense qu�il sera utile de distinguer entre la majorit� et la minorit�.

Pour une minorit�, l��ducation des enfants repr�sentera le besoin dominant de leur vie tandis que, pour une majorit�, cela constituera seulement un besoin parmi d�autres. Et quels sont ces autres besoins? Les autres besoins physiques et spirituels! Le d�sir de manger, de s�habiller et de se loger en fonction du go�t de chaque individu; le d�sir d�avoir des relations sexuelles et pas en vue de la reproduction; les d�sirs artistiques; le besoin de connaissances, avec ses milliers de ramifications, qui emportera peut-�tre l��me des profondeurs du concret jusqu�aux hauteurs de l�abstraction; le d�sir de faire, c�est-�-dire d�imprimer sa volont� sur la structure sociale, qu�il s�agisse d�un ing�nieur m�canicien, d�un conducteur de moissonneuse-batteuse ou d�un interpr�teur de r�ves � quelle que soit l�activit� personnelle.

Le d�sir de se nourrir, se loger et se v�tir devrait toujours reposer sur le pouvoir de chaque individu de satisfaire soi-m�me ses besoins. Mais la vie domestique est telle que, au bout de quelques ann�es d�existence commune, l�interd�pendance cro�t au point de paralyser chaque partenaire lorsque les circonstances d�truisent leur bel arrangement, la femme en �tant g�n�ralement tr�s affect�e, l�homme beaucoup moins, en principe. L��pouse n�a fait qu�une seule chose dans une sph�re isol�e, et m�me si elle a peut-�tre appris � bien la faire (ce qui n�est pas s�r, parce que la m�thode de formation n�est absolument pas satisfaisante), de toute fa�on cela ne lui a pas donn� la confiance n�cessaire pour gagner sa vie de fa�on ind�pendante. Timor�e, elle s�av�re le plus souvent incapable de s�engager dans la lutte. Elle est pass�e � c�t� du monde de la production, elle ne le conna�t absolument pas. D�un autre c�t�, quelle sorte de m�tier peut-elle exercer? Devenir l�employ�e de maison d�une autre femme qui la dominera? Les conditions de travail et la r�mun�ration des services domestiques sont telles que n�importe quel esprit ind�pendant pr�f�rerait �tre esclave dans une usine: au moins l�esclavage est limit� � une quantit� fixe d�heures.

Quant aux hommes, permettez-moi de vous raconter une anecdote: il y quelques jours de cela, un syndicaliste tr�s combatif m�a d�clar�, apparemment sans la moindre honte, qu�il vivrait comme un vagabond et un ivrogne s�il ne s��tait pas mari�, parce qu�il ne se sent pas capable de tenir une maison. Leur accord mutuel a surtout un m�rite, � ses yeux: son �pouse s�occupe bien de son estomac. Jamais je n�aurais pens� que quelqu�un puisse admettre se trouver dans un tel �tat d�impuissance, mais cet homme m�a sans doute dit la v�rit�.

Ce type d�aveu est certainement une des plus graves objections contre le mariage, comme contre toute autre condition produisant de semblables r�sultats. En choisissant sa position �conomique dans la soci�t�, on devrait toujours veiller � ce qu�elle vous permette de continuer � vivre sans aucun handicap � de fa�on � rester une personne enti�re, ayant toutes ses capacit�s pour produire et se prot�ger elle-m�me, un individu centr� sur lui-m�me.

L�hypocrisie sexuelle des femmes

En ce qui concerne l�app�tit sexuel, en dehors de la reproduction, les avocats du mariage pr�tendent, et avec de bonnes raisons, qu�il procure une satisfaction normale � un app�tit normal. Selon eux, il constitue un garde-fou physique et moral contre les exc�s et leurs cons�quences, les maladies. Nous avons sans cesse la preuve douloureuse que le mariage n�est pas tr�s efficace sur ce plan-l�. Quant � ce qu�il pourrait accomplir, il est presque impossible de le savoir; car l�asc�tisme religieux a tellement implant� le sentiment de la honte dans l�esprit humain, � propos du sexe, que notre premi�re r�action, lorsqu�on en discute, semble de mentir.

C�est particuli�rement le cas avec les femmes. La majorit� d�entre elles souhaitent donner l�impression qu�elles sont d�pourvues de d�sir sexuel et pensent se d�cerner le plus beau compliment lorsqu�elles d�clarent: �Personnellement, je suis tr�s froide; je n�ai jamais �prouv� une telle attraction.� Parfois elles disent la v�rit� mais, le plus souvent, il s�agit d�un mensonge � issu des enseignements pernicieux diffus�s par l��glise pendant des si�cles. Une femme normalement constitu�e comprendra qu�elle ne se rend pas hommage lorsqu�elle se refuse le droit d�exister compl�tement, pour elle-m�me ou par elle-m�me; il est certain que, lorsqu�une telle d�ficience se manifeste vraiment, d�autres qualit�s peuvent se d�velopper, ayant peut-�tre une plus grande valeur. En g�n�ral, cependant, quels que soient les mensonges des femmes, une telle d�ficience n�existe pas. Habituellement, les �tres jeunes et sains des deux sexes d�sirent avoir des relations sexuelles. Le mariage est-il donc la meilleure r�ponse � ce besoin humain?

Les effets catastrophiques de la cohabitation

Supposons qu�ils se marient, disons � vingt ans, ou quelques ann�es plus tard, ce qui est g�n�ralement le cas puisque l�app�tit sexuel est le plus actif � cet �ge; les deux partenaires (et pour le moment je mets de c�t� la question des enfants) se trouveront trop (et trop fr�quemment) en contact. Rapidement ils ne savoureront plus la pr�sence de l�autre. L�irritation commencera. Les petits d�tails mesquins de la vie commune am�neront le m�pris. Ce qui �tait autrefois une joie exceptionnelle deviendra un automatisme, et d�truira toute finesse, toute d�licatesse. Souvent la cohabitation se transformera en une torture physique pour l�un des partenaires (le plus souvent la femme) tandis qu�elle procurera encore un peu de plaisir � l�autre, et ce pour une raison simple: les corps, tout comme les �mes, �voluent rarement, voire, jamais de fa�on parall�le.

Ce manque de parall�lisme est la plus grave objection que l�on puisse opposer au mariage. M�me si deux personnes sont parfaitement et constamment adapt�es l�une � l�autre, rien ne prouve qu�elles continueront � l��tre durant le reste de leur existence. Et aucune p�riode n�est plus trompeuse, en ce qui concerne l��volution future, que l��ge dont je viens de parler. L��ge o� les d�sirs et les attractions physiques sont les plus forts est aussi le moment o� ces m�mes d�sirs obscurcissent ou r�fr�nent d�autres �l�ments de la personnalit�.

Les terribles trag�dies de l�antipathie sexuelle, qui produisent le plus souvent de la honte, ne seront jamais d�voil�es. Mais elles ont caus� d�innombrables meurtres sur cette terre. Et m�me dans les foyers o� l�on a maintenu l�harmonie et o�, apparemment, r�gne la paix conjugale, un tel climat familial n�est possible que parce que l�homme ou la femme s�est r�sign�, a ni� sa propre personnalit�. L�un des partenaires accepte de s�effacer presque totalement pour pr�server la famille et le respect de la soci�t�.

Si ces ph�nom�nes, cette d�gradation physique sont horribles, rien n�est plus terrible que la d�vastation des �mes. Lorsque la p�riode de l�attraction physique pr�dominante prend fin et que les tendances de chaque �me commencent � s�affirmer de plus en plus ouvertement, rien n�est plus affreux que de se rendre compte que l�on est li� � quelqu�un, que l�on va vivre jusqu�� sa mort avec une personne dont on sent que l�on s��loigne chaque jour de plus en plus. �Pas un jour de plus ensemble!� affirment les partisans de l�union libre. Je trouve de tels slogans encore plus absurdes que les discours des avocats de la �saintet� du mariage. Les liens existent, les liens de la vie commune, l�amour du foyer que l�on a construit ensemble, les habitudes associ�es � la cohabitation et � la d�pendance; il n�est pas facile de se d�barrasser de ces v�ritables cha�nes, qui tiennent prisonniers les deux partenaires. Ce n�est pas au bout d�un jour ou d�un mois, mais seulement apr�s une longue h�sitation, une longue lutte et des souffrances, des souffrances tr�s �prouvantes, que la s�paration d�chirante se produira. Et souvent elle ne se produit m�me pas.

Deux exemples

Un chapitre de la vie de deux hommes r�cemment d�c�d�s illustrera mon propos. Ernest Crosby a fait un mariage, je suppose heureux, avec une femme � l�esprit et aux sentiments conservateurs. A l��ge de 38 ans, alors qu�il officiait comme juge � la cour internationale du Caire, il est devenu pacifiste (5). Mais sa conception de l�honneur l�a oblig� � continuer � assurer des fonctions sociales qu�il m�prisait! Pour citer l�un de ses amis, Leonard Abbot, �il vivait comme un prisonnier dans son palais, servi par des domestiques et des laquais. Et � la fin il est devenu l�esclave de ses biens�. Si Crosby n�avait pas �t� attach� par les liens du mariage et des relations familiales � quelqu�un ayant des conceptions de la vie et de l�honneur tr�s diff�rentes des siennes, le bilan de sa vie n�aurait-il pas �t� plus positif ? Comme son ma�tre � penser Tolsto�, sa vie contredisait ses oeuvres parce qu�il �tait mari� avec une femme qui ne s��tait pas d�velopp�e parall�lement � lui.

Le second exemple est celui de Hugh O. Pentecost. A partir de 1887, quelles que soient ses tendances sp�ciales, Pentecost sympathisa avec la lutte du mouvement ouvrier, s�opposant � l�oppression et � toutes les formes de pers�cution. Cependant, sous l�influence de ses relations familiales, et parce qu�il sentait qu�il devait atteindre un plus grand confort mat�riel et un meilleur standing social que ce que pouvait lui apporter sa position de conf�rencier radical, il consentit, � partir d�un certain moment, � devenir la marionnette de ceux qu�il avait si s�v�rement condamn�s, en acceptant le poste de procureur. Pire encore: il pr�tendit avoir �t� tromp� comme un enfant lorsqu�il avait commis la plus belle action de sa vie en protestant contre l�ex�cution des anarchistes de Chicago en 1886. Que l�influence familiale ait pes� sur lui, je l�ai appris de sa propre bouche; Pentecost n�a fait que r�p�ter, � une plus petite �chelle, la trahison de Benedict Arnold (6)qui, pour l�amour de sa femme aux id�es conservatrices laissa tout le poids de l�infamie peser sur lui. Je sais qu�il s�est sans doute servi de cette excuse, qu�il s�est r�fugi� derri�re le vieil argument de la tentation d��ve, mais ce facteur a certainement jou� un r�le. J�ai �voqu� ces deux cas parce qu�il s�agit d�hommes publics; mais chacun de nous conna�t de tels exemples chez des personnes beaucoup moins c�l�bres, et c�est fr�quemment la femme dont les aspirations personnelles et intellectuelles sont avilies par les liens du mariage.

Et ceci n�est qu�une facette du probl�me. En effet, que penser de l�individu conservateur qui se trouve li� � quelqu�un qui offense constamment tous ses principes? Les �tres humains ne peuvent penser de la m�me fa�on et �prouver les m�mes sentiments au m�me moment, sur une longue dur�e; c�est pourquoi les p�riodes durant lesquelles ils nouent des liens ne devraient �tre ni fr�quentes ni contraignantes.

L��ducation des enfants

Mais revenons � la question des enfants. Dans la mesure o� il s�agit d�un d�sir normal, ne peut-il �tre satisfait sans le sacrifice de la libert� individuelle requis par le mariage? Je ne vois aucune raison pour que ce soit impossible. Un enfant peut �tre �lev� aussi bien dans un foyer, dans deux foyers ou dans une communaut�; la d�couverte de la vie sera bien plus agr�able si elle a lieu dans une atmosph�re de libert� et de force ind�pendante que dans un climat de r�pression et de m�contentement cach�s. Je n�ai aucune solution satisfaisante � offrir aux diff�rentes questions que pose l��ducation des enfants; mais les partisans du mariage sont dans le m�me cas que moi.

Par contre, je suis convaincue qu�aucune des exigences de la vie ne devrait emp�cher un d�veloppement personnel et libre dans l�avenir. Les vieilles m�thodes d��ducation des enfants, sous le joug indissoluble des parents, n�ont pas donn� des r�sultats convaincants. (Les parents conservateurs se d�solent sans doute d�avoir des enfants contestataires, mais il ne leur vient probablement pas � l�esprit que leur syst�me est en cause.) L�union libre donne des r�sultats, qui ne sont ni meilleurs ni pires. Quant � l�enfant �lev� par un seul parent, il n�est ni plus malheureux ni plus heureux qu�un autre. Des journaux comme Lucifer (7) regorgent d�hypoth�ses, de th�ories et de propositions d�exp�riences, mais jusqu�ici on n�a jamais trouv� de principes d��ducation infaillibles pour les parents, biologiques ou adoptifs. C�est pourquoi je ne vois pas pourquoi l�individu devrait sacrifier le reste de sa vie en faveur d�un �l�ment aussi incertain.

Si vous voulez que l�amour et le respect puissent durer, ayez des relations peu fr�quentes et peu durables. Pour que la Vie puisse cro�tre, il faut que les hommes et les femmes restent des personnalit�s s�par�es. Ne partagez rien avec votre amant(e) que vous ne partageriez avec un( e ) ami( e ). Je crois que le mariage d�fra�chit l�amour, transforme le respect en m�pris, souille l�intimit� et limite l��volution personnelle des deux partenaires. C�est pourquoi je pense que �le mariage est une mauvaise action�.



NOTES
1. Thomas Henry Huxley (1825-1895). Naturaliste britannique et d�fenseur de la th�orie de l��volution de Darwin.
2. Eduard von Hartman (1842-1906). Philosophe allemand. Selon lui, une force impersonnelle anime le monde et m�nera celui-ci � l�an�antissement total. Pour Voltairine de Cleyre cette force inconsciente peut, au contraire, se transformer gr�ce � l�action consciente des hommes et conduire � la lib�ration de l�individu.
3. D. H. Lum: mentor de Voltairine de Cleyre (cf. l�article de Chris Crass).
4. Alice Roosevelt: durant sa jeunesse, la fille du pr�sident Th�odore Roosevelt aimait scandaliser son entourage. Elle �pousa un congressiste playboy et devint une figure importante des coulisses de Washington.
5. Apr�s avoir donn� sa d�mission de son poste de juge, Ernest Crosby �crivit de nombreux articles et livres contre la guerre et contre l�imp�rialisme am�ricain.
6. Benedict Arnold (1741-1801): g�n�ral qui servit la cause de la R�volution am�ricaine, puis fit all�geance aux Britanniques apr�s s��tre mari� � une fervente loyaliste. Il est consid�r� comme le type m�me du tra�tre, puisqu�il fut non seulement v�nal (il exigea beaucoup d�argent pour ses renseignements) mais l�che (il fit pendre un espion � sa place).
7. Lucifer, the Light Bearer: journal anim� pendant vingt-quatre ans par Moses Harman (1830-1910). F�ministe, partisan du contr�le des naissances et de l�union libre, il fit de son journal une tribune libre de discussion sur la sexualit�. Condamn� � un an de travaux forc�s � l��ge de 75 ans pour ses positions, en vertu des lois Comstock.







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