CHARDON (Pierre) - Individualit� et sociabilit�

Date : samedi 31 mars 2007 @ 22:04:59 :: Sujet : �thique anarchiste

�D�FENSE DE L�HOMME� - n� 299 - novembre 1974

Groupe Maurice Joyeux


Le principe d�individualisation sur lequel repose l�anarchisme, ce souci constant de l�individu, cellule initiale � de son autonomie, ce d�sir ardent de le voir s�affranchir peu � peu des servitudes qui p�sent sur la chair, des mensonges et des mirages asservissant l�esprit, ne nous conduisent point � r�pudier les tendances naturelles qui poussent l�individu � sympathiser avec ses semblables.

Nous ne pouvons nier les n�cessit�s mat�rielles l�obligeant � rechercher des coassoci�s pour l�ex�cution des t�ches d�passant ses seules forces. De m�me que notre subjectivisme ne nous am�ne pas � nier le r�le et l�importance du monde ext�rieur, notre individualisme ne nous conduit pas � r�pudier la sociabilit�.

Nous recherchons en effet au c�ur de la vie elle-m�me, les �l�ments d�une philosophie saine, et nous nous d�fions des pures abstractions.

La loi d�attraction et de r�pulsion r�git les �tres et les choses. Toutes les manifestations de l��nergie, tous les aspects de la substance se pr�sentent multiples, divers, chaotiques, en apparence seulement : contradictoires. Un rythme puissant comme celui d�une mar�e au flux et reflux incessant, emporte tous les organismes vivants. L�homme � ce microcosme � porte en lui les m�mes forces, les attractions et les r�pulsions dirigeant la vie organique ; il les sent s�exercer en son �tre. Tour � tour il a soif d�isolement et de concentration, et il est avide d�expansion et de mouvement ; il ram�ne � lui les liens psychiques qui le relient � l�ext�rieur, puis cherche � �tendre toujours plus loin ce faisceau myst�rieux des pens�es. Il fuit le contact de ses semblables, puis le recherche, �vite l�appui qu�il sollicite ensuite ! Toutes ses aspirations, toutes ses tendances, toutes les manifestations de sa vie affective, toutes ses acquisitions intellectuelles, toutes ses r�alisations �conomiques se ressentent de cette dualit� essentielle.

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La vie se r�v�le ainsi un perp�tuel �change. Les sentiments les plus puissants, les plus riches, les plus nuanc�s ; sympathie, amiti�, amour, nous attachent � autrui. Priv� de toutes ces joies, comme nous appara�trions pauvres et mutil�s ! Comment r�pudier ces affections par lesquelles l�homme vit deux fois : en lui et en autrui ?

Pour utiliser nos facult�s, acqu�rir ce minimum physique sans lequel il n�est point de bonheur possible, nous devons �changer des services, des produits, comme nous �changeons des id�es et des sentiments. Nul ne peut vivre seul ni se suffire par son seul effort.

Il n�est point inutile de rappeler ces v�rit�s primordiales, puisque certains les att�nuent. L�homme se r�v�le sympathisant. Il a trop de sentiments et trop de pens�es pour sa propre vie, il en a trop peu pour satisfaire � toute son activit� psychique. Bien outill�, il produit trop pour ses seuls besoins, mais il ne peut produire seul tout ce dont il a besoin. Nulle th�orie ne supprimera jamais ces vivantes r�alit�s. Mieux vaut utiliser la nature qu�entrer en lutte avec elle. On peu canaliser ses tendances et s�en servir, mais non les supprimer.

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Si je ne sais quel cataclysme balayant les vieilles valeurs sociales, remettait en question le probl�me des rapports de l�homme avec son semblable, celui-ci pourrait esp�rer enfin pouvoir satisfaire int�gralement ses deux tendances fondamentales : tendance � l�ind�pendance individuelle, tendance � la sociabilit�, en admettant que son �volution l�e�t rendu capable d��prouver ce d�sir.

Mais le probl�me ne se pose pas ainsi. Nous sommes incorpor�s par le hasard de la naissance dans certaines organisations ethniques et politiques. Or, les institutions qui r�gissent ces groupements heurtent � la fois toutes nos tendances naturelles.

Nous ne poss�dons pas l�autonomie individuelle, nos personnes ne nous appartiennent pas ; nous ne pouvons manifester librement nos opinions, lorsqu�elles heurtent � contradictoires � celles de l�ensemble. Impossible d��tablir des liens de sociabilit� avec nos sympathisants s�ils r�sident au-del� d�une ligne arbitraire, d�un certain fleuve ou d�une certaine montagne. Nous n��uvrons point � �conomiquement parlant � avec des sympathisants unis par la cha�ne l�g�re et joyeuse des affinit�s, mais avec des indiff�rents dont le voisinage nous est parfois p�nible, et pour le compte des monopoliseurs du sol, du sous-sol et des outils, pr�levant la part du lion sur le fruit de nos efforts.

Or, ceux qui r�gentent nos destin�es veulent s�appuyer sur nos tendances primordiales pour justifier leur tyrannie et notre esclavage. Ils parlent de �n�cessit� sociale, d�int�r�t g�n�ral, de conciliations n�cessaires entre la libert� et le concours�, etc., afin de nous amener � consid�rer comme naturel et �quitable un �tat de choses s�opposant � toute �quit� et � toute aspiration naturelle.

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Mais ce n�est pas ainsi que nous comprenons les conciliations n�cessaires entre les tendances diverses de notre nature. Etre sociable cela n�implique pas �tre social, car la soci�t� dans laquelle nous vivons ne ressemble pas � l�association contractuelle, seule capable de garantir l�individu contre la tyrannie de quelques-uns ou de tous, v�ritable mise en application de la sociabilit� sans duperie ni mensonge.

La substitution des associations volontaires aux associations �tatistes, le f�d�ralisme rempla�ant la centralisation, pourraient, seuls, r�aliser notre id�al d�autonomie individuelle.

Mais la r�alit� nous entoure et nous n�avons pas la possibilit� du choix. Pour ne pas tout subir, il faut lutter. Cette lutte entre le Moi avide d�ind�pendance et les principes �sociaux� au nom desquels on exige ob�issance et suj�tion, ne nous conduit pas malgr� cela � comprimer notre sociabilit�. L�association peut nous fournir des armes pr�cieuses dans cette lutte. Le concours en vue d�une fin utile est souvent le meilleur chemin de l�ind�pendance individuelle.

Individualit� et sociabilit�, tendances diverses mais �galement f�condes, unies � jamais par les liens de la chair et la force des n�cessit�s, inspirez tour � tour nos efforts pour lutter contre les caricatures de vous-m�mes offertes � nos na�vet�s par les supp�ts de �l�ordre�.

(Par del� la m�l�e, N� 36)








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