
BONTEMPS (Charles-Auguste) - L'Homme et la Propri�t�
Date : samedi 31 mars 2007 @ 01:48:00 :: Sujet : Propri�t�
Le texte que nous proposons ci-dessous au lecteur est la reproduction int�grale de celui qui fut publi� dans la revue D�fense de l�Homme sous la forme de six articles (num�ro 41 � 46) au cours de l�ann�e 1952.
Groupe Maurice-Joyeux.
Des id�es re�ues
En derni�re, les r�volutions totalitaires, de droite et de gauche, au XXe si�cle, nous placent devant le probl�me de la libert� de penser, par quoi l�homme �chappe � un sort de robot, et devant le probl�me des conditions sociales de cette libert�.
Si est vraie l�opinion de Bonald que ce sont les livres qui font les r�volutions, il sera �galement vrai que la censure et l�orientation autoritaire des manifestations de l�esprit ruinent les acquisitions valables d�une r�volution. On est ainsi conduit � envisager la libert� comme une construction de la pens�e philosophique impliquant une �conomie idoine � distribuer la mati�re � penser.
Il semblerait donc normal de d�finir la libert� de l�homme � actuel � par rapport � la philosophie moderne. Mais s�il est assur� que les connaissances influent sur le milieu social, que les grands courants d�id�es entra�nent les activit�s et que la science, traduite en concepts, p�n�tre par une sorte d�osmose jusqu�aux plus humbles des hommes civilis�s qui en per�oivent au moins quelque indice confus, il est moins �vident que ces connaissances et ces courants d�id�es affectent l�individu en son d�terminisme inn�.
Bien s�r, je ne pr�te pas au d�terminisme personnel un absolu de fatalit� qui serait la n�gation de tout effort et que d�mentent heureusement les acquis de l��volution, pour modestes qu�ils soient. Je veux seulement dire que la banale philosophie de la vie prend en chacun l�aspect particulier que n�cessite son temp�rament, exactement son idiosyncrasie. Sur celle-ci, les apports du savoir mis en �uvre par quelques-uns n�ont gu�re d�effet que par les r�actions collectives, les prescriptions en vogue de l�hygi�ne physique et mentale, c�est-�-dire par une conformit� aux r�gles des usages. D�o� l�importance des pr�ceptes g�n�ralement accept�s. Ils commandent toute la structure sociale.
Ces r�gles moyennes sont, comme la soci�t� elle-m�me, soumises � des influences id�ologiques qui les perturbent au temps des crises, tant�t r�volutionnaires, tant�t inhibitrices. Les conditions ext�rieures de la vie individuelle et de la vie des groupes en sont modifi�es mais la vie int�rieure en est fort peu affect�e. Ce n�est qu�� des si�cles d�intervalle que sont touch�es quelques id�es fondamentales dont les hommes s�accommodent et qui, en d�pit de leurs r�volutions, les maintiennent assujettis � des pouvoirs dont les noms changent sans que soit modifi�e leur essence.
En v�rit�, rien n�est profond�ment transform� qu�autant que sont rejet�es les id�es re�ues et reconstruites les �thiques. En ce sens, le christianisme primitif �tait une r�volution, l��uvre des encyclop�distes �galement. Elles ont �t� d�grad�es l�une et l�autre par les reviviscences d�errements ant�c�dents.
Un mot sur l�id�e de Dieu
La dominante des id�es-cl�s, depuis l�apparition des th�ogonies anthropomorphiques, est celle de quelque ma�tre souverain des causes et des fins, flanqu�, selon les temps et les lieux, d�un certain nombre de divinit�s auxiliaires et de malins esprits acharn�s � nous perdre. Toutefois, il est remarquable combien la vie sociale des hommes religieux � et en grande partie leur vie individuelle � est soumise � des comportements d�une m�diocrit� que rel�ve rarement la conception qu�ils ont du dieu ou des dieux qu�ils servent avec davantage de superstition que de foi. Tout se passe comme si la notion de divin �tait un simple rapport d�eschatologie �tabli une fois pour toutes, auquel on n�a besoin de se r�f�rer que pour satisfaire � un certain nombre d�obligations rituelles qu�il comporte. Au fond, l� r�side l�essentiel du probl�me de la libert� personnelle et, de ses donn�es, c�est la moins n�cessairement sociale puisque c�est la solution que chacun lui donne ou re�oit d�autrui qui d�termine la personnalit� morale. Propre � l�individu, elle ne devrait toucher que lui s�il ne fallait compter avec les empi�tements sociaux des croyances organis�es en sectes agissantes, lesquelles dominent, par l�opinion qu�elles r�gentent, les conditions morales et souvent les conditions �conomiques de la vie de chacun.
La religion s�inscrit abusivement dans un chapitre de l��conomie sociale. Envisag�e sous cet angle, elle n�est qu�une sorte d�agent spirituel du conservatisme. Il suffit qu�on le sache pour �tre fond� � ne juger que sur ce plan son action temporelle o� Dieu, dont on nous dit qu�il est P�re et qu�il est Amour, n�appara�t que comme le Seigneur, parangon justificateur des hi�rarchies oppressives.
Quant aux concepts religieux, ils rel�vent de la critique philosophique et n�ont place que pour m�moire en cette �tude circonscrite � la situation de l�homme dans l��conomie sociale. Notons donc seulement que, si l�id�e d�un Dieu cr�ateur abstrait est pratiquement sans cons�quence en ce qu�elle se limite � substituer un nom propre � l�X m�taphysique correspondant � l��tat actuel de nos connaissances r�elles, en revanche, les dieux divers auxquels l�anthropomorphisme conf�re un caract�re concret r�duit � l��chelle humaine, sont par excellence les gendarmes de la pens�e.
Allez donc vous opposer aux volont�s d�finies et proclam�es du ma�tre suppos� de toutes choses ! Sans doute suffirait-il pour s�en d�fendre et s�en d�tourner, de consid�rer que les dieux s�expriment trop constamment et trop exactement dans le langage des hommes qui se disent leurs interpr�tes, qu�ils ont des volont�s trop conformes aux int�r�ts des pouvoirs pour qu�ils puissent �tre � la fois Cr�ateurs souverains � d�ailleurs concurrents � et banalement affect�s de toutes les respectabilit� jalouses, de toutes les mesquineries vindicatives propres � l�homme. Et n�est-elle pas curieuse cette pr�occupation exclusive des divines instances � l��gard de notre infime et quelconque plan�te, �gar�e parmi les milliards d��toiles de l�espace infini ?
Mais un Cr�ateur incompr�hensible et muet d�routerait le commun des hommes autant qu�un pur ath�isme. C�est par l� que se constitue et se soutient la puissance temporelle des religions. C�est en cette mati�re que les livres seuls sont r�volutionnaires. Encore faut-il que ne leur soit pas interdite toute audience par la constante ing�rence et la volont� de supr�matie des �glises dans tous les domaines de l��ducation, de l�enseignement, de l�art et de l�information.
Sous les masques du lib�ralisme, du modernisme, d�une apparente soumission aux lois qui la contrarie, toute �glise demeure par nature l�ennemie des libert�s. L��glise catholique, en particulier, en apporte la preuve quand, li�e � ses dogmes, elle est contrainte d�affirmer que la religion � n�est pas une affaire priv�e �. Si, de la sorte, est contest�e la libert� de croyance des personnes et la neutralit� des pouvoirs � l��gard des cultes et de leurs prescriptions, o� donc commencera la libert� ?
Quelques mots sur la famille
L�id�e seconde et qui, toujours, fut associ�e au culte des dieux sauf, peut-�tre, durant les flottements r�volutionnaires de l��glise chr�tienne primitive, l�id�e seconde est celle de la famille avec ce qu�elle comporte de lieus affectifs, de droits et d�obligations internes, de droits et d�obligations aussi dans l�ordre collectif.
La famille, cellule sociale, donc d�j� une soci�t�, a jou� d�s les origines et joue encore un r�le pr�pond�rant dans l��volution lib�ratrice des individus. Un r�le pr�pond�rant et non d�terminant, bien au contraire. La famille est, par essence conservatrice. On peut dire que tout principe �nonc� en faveur d�un quelconque affranchissement individuel se heurte, chez elle, � une objection dirimante. Ce n�est pas un dualisme, c�est une contradiction. L�individu est contradictoire � la famille dont il ne peut se passer comme il l�est � la soci�t� qui lui est indispensable.
Dans l�ordre pratique, le probl�me de la libert� consid�r� relativement au milieu familial consiste � r�duire ou � concilier cette contradiction. C�est dans la mesure o� la conciliation est faite ou bien rejet�e que sont ou non obtenues les solutions � maintes questions qui assaillent la conscience en proie aux vicissitudes des contingences.
Or des accommodements de cette sorte sont �galement n�cessaires � l��gard du social. Ils se r�v�lent d�autant plus malais�s qu�ils ne sont pas d�abord intervenus au sein du milieu familial. Plus la famille est resserr�e et plus ses membres sont hostiles au social, de rapports difficiles, de solidarit� fuyante. Plus elle a de ses int�r�ts un sens �troit et plus y sont cultiv�s, concentr�s les �go�smes, explosives les haines que l�envie, les incompr�hensions et les inimiti�s naturelles y fomentent. Par corollaire, moins cette cellule sociale s�harmonise au tout collectif et plus tendent � foisonner les cellules parasites, ces cancers sociaux que sont les grandes familles � comportements f�odaux.
L�usage, dans le cercle de famille, d�une ind�pendance sans rupture avec quelques parent� fut toujours et demeure encore difficile. C�est que la contradiction qui oppose l�individu au groupe n�a pas de solution normale parce qu�elle rompt avec l�ordre naturel. Mais la nature e�t finalement d�truit l�homme si elle ne lui conc�dait un privil�ge en ce que l�ordre humain se construit dans l�exception.
C�est la sottise de toute doctrine conservatrice que de se r�f�rer � la fois � l�ordre naturel et � l�ordre �tabli. Un ordre �tabli n�est naturel qu�autant qu�il est soumis aux lois �volutives propres � chaque esp�ce et il est de fait que l�esp�ce humaine ob�it � des lois singuli�res. Elle est la seule � se poser les pourquoi, la seule par cons�quent � ne plus vivre selon l�instinct. Comment, �tant ainsi faite, pourrait-elle se conformer aux impulsions des forces instinctives ? Elle les subit dans ses lois fondamentales in�luctables ; elle les transgresse dans les modalit�s autant qu�il lui est possible. C�est en cela, uniquement en cela, qu�elle se manifeste comme une esp�ce tout � fait particuli�re et peut se concevoir comme telle.
Cette nature exceptionnelle de l�homme n�est peut-�tre due, au reste, qu�� un accident t�ratologique. L�homme n�en est pas moins assez fier de soi et c�est l�, sans doute, la seule opinion qui soit commune � tous les temps et � tous les milieux. Cela �tant, il est �vident qu�il ne peut sans se nier refuser de nouvelles exp�riences ni renoncer � r�duire les difficult�s qui l�opposent � la nature normalement � naturante �.
La famille, � l�inverse de l�individu, a toutes sortes de raisons de se manifester sous les auspices d�un conservatisme qu�elle pr�tend originel, constant et irr�fragable. La premi�re de ces raisons, c�est que toute r�volution sociale et toute �volution individuelle se font � ses d�pens. Elle s�attache � le nier pr�cis�ment parce qu�elle le sait. Il n�est pas d�exemple d�un grand changement social o� la famille se soit par la suite retrouv�e tout � fait ce qu�elle �tait auparavant. Il est vrai qu�il n�est pas non plus d�exemple o� la famille ainsi boulevers�e n�ait continu� imperturbablement de s�affirmer comme semblable � elle-m�me.
C�est l� un aspect significatif de l�importance sociale d�un climat d�inertie intellectuelle entretenu par les institutions spirituelles temporalis�es, dogmatiques et conservatrices par d�finition. Car, enfin, il faut bien constater que pour la plupart des individus de tous les milieux, m�me cultiv�s, la famille chr�tienne est une famille conforme � des traditions imm�morables. Peu de personnes se font la r�flexion qu�on ne la trouve nulle part dans la nature, nulle part chez les primitifs et les semi-primitifs, pas m�me dans les �critures o� s��talent � plaisir la polygamie, le concubinage, le l�virat et jusqu�� l�inceste.
Qui �tudie sans parti pris les m�urs sexuelles de la b�te � l�homme, du primitif au chr�tien, ne rencontre la virginit� des filles pub�res, la fid�lit� des femmes mari�es, la monogamie effective qu�exceptionnellement. Au sein de toutes les soci�t�s �l�mentaires, la famille est une communaut� dont le couple n�est qu�un des �l�ments, quand couple il y a et non polygamie. Aussi bien, jusqu�apr�s plusieurs si�cles de l��re chr�tienne, la gens du patricien romain englobait, avec sa prog�niture m�le et ses brus, ses petite enfants, ses clients et ses affranchis, tous soumis � l�autorit� du seul pater familias. Le christianisme ne d�truisit-il pas cette derni�re forme de la famille communautaire comme il d�truisit les communaut�s germaniques parce que son action se fondait sur le principe de la personne ?
Quoi de plus individualiste que l�invite � quitter les siens pour suivre J�sus sur la voie du salut ? Quoi de plus � anarchique �, de plus antisocial que le conseil de Paul de ne rien conc�der au mariage si ce n�est pour �chapper sans p�cher � une trop difficile continence ? Finalement, Paul comme J�sus n�ont entra�n� dans les voies de la st�rilit� que des adeptes vou�s � sortir du monde. Mais le christianisme a singuli�rement vivifi� le concept philosophique de la personnalit� : il l�a r�chauff� de sentiment et aussi de sentimentalit�. C�est par ce truchement que l�amour s�est introduit dans le couple, en parasite de l�esprit de famille.
L�amour contre la famille
L�amour sous ses formes diverses, trouve sa fin en soi. Ce n�est que subsidiairement que cette fin comporte la constitution d�une famille. M�me quand deux amoureux se proposent d��lever ensemble dans une commune tendresse les fruits de leur union, la naissance de l�enfant n�est ni la condition premi�re ni la fin oblig� du mariage d�amour. La preuve en est amplement apport�e non seulement par les unions d�lib�r�ment st�riles, mais aussi par le suicide ou le c�libat volontaire cons�cutif � un amour d�truit ou contrari�.
On souligne cette intrusion moderne de l�amour dans le mariage parce qu�elle en a modifi� le caract�re, parce que la famille de jadis et de nagu�re �tait bien autre chose qu�un couple avec ses enfants. Jadis, elle se composait de tout un clan, autant dire de la soci�t� m�me. Aux temps antiques, et encore aux temps f�odaux, c��tait une cellule complexe constitu�e --------------------------------------------------- des esclaves au ma�tre --------------------------------------------------- par des couples li�s avec leurs enfants � un domaine et qui, par la vari�t� des emplois et des t�ches plus que par les rapports affectifs, formaient l�unit� sociale repr�sent�e par le chef du patrimoine. Aujourd�hui encore, elle n�est pas seulement, elle n�est pas d�abord (sauf chez les gens sans aucun avoir) l�union sentimentale ou passionnelle de deux �tres ; elle est souvent encore une association d�int�r�ts compl�mentaires dont l�ensemble charpente l��difice social et o� l�amour, quand il intervient, est de banale affection, sinon il trouble l��conomie du syst�me. Toute la doctrine r�pudiant les m�salliances tient � cela. La m�salliance apporte un d�s�quilibre moral ou mat�riel, les deux g�n�ralement, dans l��conomie de la famille de caste. Elle menace celle-ci et parfois la ruine. Elle d�truit donc une cellule de la soci�t� telle que la soci�t� est �tablie.
En amour, il y a des couples bien ou mal assortis, soit donc des couples durables ou �ph�m�res ; il n�y a pas de m�salliance. C�est pourquoi l�amour b�n�ficie dans l�abstrait des indulgences que couvent en eux les c�urs insatisfaits. Ces m�mes c�urs lui sont impitoyables dans le concret. Une chose est d�aimer, autre chose d��tablir une famille et de tenir une place dans la soci�t�. Au Moyen Age d�j�, une cour d�amour de la comtesse de Champaigne formulait les attendus de ce distinguo.
Somme toute, au sein d�une masse de temp�raments moyens que les disciplines coutumi�res brisent vite, dont l�hypocrisie des conventions abrite assez bien les �carts drastiques, l��quilibre serait gard� si l�anarchie de l�amour ne trouvait ailleurs un champ libre, l� o� justement l�absence d�int�r�t mat�riels � g�rer, d�fendre, augmenter et transmettre fait que la famille n�est, au sens propre, que prol�tarienne. Salari�s, appoint�s, fonctionnaires modestes, intellectuels aux situations incertaines, se d�robent aux obligations de la coutume � mesure que l�exp�rience leur enseigne la vanit� des espoirs d�enrichissement. Ici appara�t une grave contradiction sociale, propre � l�organisation capitaliste du monde moderne, � savoir que, sans une classe de prol�taires f�conde, la collectivit� se vide de sa substance alors que cette classe, vou�e � la prolif�ration, n�a aucun int�r�t � remplir sa fonction.
La le�on du rel�chement familial
D�s que les pauvres prennent conscience que la libert� � laquelle ils aspirent est fond�e sur la propri�t� et que le plus grand nombre ne saurait atteindre � la possession de biens suffisants � leur affranchissement, il leur faut chercher les moyens de leur ind�pendance dans la restriction des besoins.
Il va de soi que le prol�taire avis�, avant de se restreindre personnellement, s�attache d�abord � r�duire ses charges en se gardant de trop prolif�rer. Il ne fait en cela que suivre l�exemple de maint poss�dant qui se garde de la m�me mani�re, tant pour �viter la dissociation de son patrimoine que pour �tre mieux arm� dans la lutte des concurrences.
Au vingti�me si�cle, l�initiative et l�entregent des hommes d�affaires audacieux, sans scrupules, libres de traditions, soucieux de ceinture dor�e plus que de bonne renomm�e, font �chec � la force solidaire des f�odalit�s familiales. Les obligations de famille sont une entrave que resserrent les agents divers de la fiscalit�, singuli�rement les officiers minist�riels pr�pos�s aux formalit�s on�reuses des partages successoraux et aux ventes forc�es que provoque la dissension des h�ritiers. On desserre les entraves et on limite le nombre des partageants.
Une soci�t� engag�e sur cette voie s�en va vers l�ab�me. Les sociologues s�en inqui�tent et en prennent texte pour porter condamnation de l�individualisme, c�est-�-dire de la libert� individuelle.
En quoi l�individualisme philosophique qui est un �gotisme et dont on fait malignement un �go�sme, en quoi l�individualisme est-il coupable ? Distinguons-le de l�individualisme manchest�rien et propri�taire qui, lui, est un �go�sme, de surcro�t incoh�rent. Les mobiles des resserrements antisociaux, s�ils sont en haut command�s par un calcul d�lib�r� et incons�quent, ob�issent chez les mal pourvus � un instinct d�autod�fense. Comment obtenir des membres d�une collectivit� un comportement solidaire quand les g�rants privil�gi�s organisent la disparit� des int�r�ts ? On en convient, l�individualisme manifest� sous ces aspects sordides n�est plus qu�une impulsion de libert� aberrante. � la limite, il fait place aux entreprises dictatoriales, aux asservissements qui sont la cons�quence finale des d�sagr�gations sociales. Mais, � moins que de nier le droit aux libert�s individuelles, le rem�de est-il dans une condamnation de l�individualisme ou dans une r�adaptation de la soci�t� ? Que serait une libert� qui, pour �tre sociale, exclurait le particulier ?
Il n��chappe � aucune intelligence non pr�venue qu�une soci�t� malade doit �tre soign�e � partir de ses cellules. La cellule famille souffre d�un vieillissement de son contenu propri�t�-h�ritage qui affecte ses composants primaires : les individus. C�est donc sur le rapport famille-propri�t�-h�ritage que doit porter le rem�de. Quelle que soit la th�rapeutique, chirurgie ou m�dication, ces trois �l�ments sont en cause.
Les �conomistes classiques n�ignorent pas ce diagnostic, non plus que les �conomistes socialistes. Les premiers l�abordent dans un esprit de conservatisme aggrav� par l�id�e fausse qu�ils se font ou qu�ils affectent de se faire de la constitution naturelle de la famille. Les seconds l�envisagent �troitement, sur le plan de l��conomie, sans tenir un compte suffisant de ce qu�il y a de valable et de constant dans les liens affectifs qui attachent les personnes et les familles � certains aspects de l�id�e de propri�t�. Ils ne prennent pas assez garde � ce que cette id�e comporte une certaine garantie des libert�s que le collectivisme rejette � bon droit pour lui en substituer une autre. Mais celle-ci n�est-elle pas illusoire quand la propri�t� devient une chose de l��tat et sa gestion une fonction administrative ?
Il importe donc d�analyser le contenu r�el de cette troisi�me id�e re�ue : le droit de propri�t� con�u comme un droit naturel, fondant et justifiant l�exorbitant privil�ge du propri�taire.
De la nature de la propri�t�
Le droit � l�enrichissement proclam� par le lib�ralisme tient � la chair m�me des moins pourvus. Malheureusement, le fait ne s�accordant pas trop bien avec le droit, la cons�quence de ce principe est un sophisme et l�on peut affirmer, avant toute d�monstration, qu�il a fauss� l��volution spirituelle des Temps modernes en pervertissant la notion de libert�. Il n�y a pas possibilit� de libert� en soi, de libert� propre � tous les hommes, l� o� la propri�t� n�est pas �troitement personnelle et peut s�accro�tre par l�h�ritage et la sp�culation.
En en proclamant l�intangibilit� et l�inviolabilit�, presque sans restriction, la D�claration des droits de l�homme a laiss� ouverte la porte des abus. Le capitalisme a pass� par cette porte. Il y a ensuite plac� des sentinelles. Il a enfin, par son pouvoir de corruption et de coercition, ruin� toute libert� saine et vraie en transgressant impun�ment les quelques d�fenses qu�avait �dict�es la D�claration.
De la propri�t� l�gitime
Remontons aux sources. Nous y apprenons que les premiers hommes n�ont jamais, en aucun lieu, poss�d� individuellement le sol. Le territoire de chasse appartenait collectivement � la tribu ; le territoire cultiv� par un village �tait indivis. � ce stade de l�agriculture o� d�j� une �volution importante s��tait accomplie, seul appartenait en propre � une famille le terrain d�frich� par elle ; exactement lui appartenaient les seuls produits de ce terrain puisque, aussi bien, on abandonnait ce dernier par p�riodes pour en d�fricher un autre. Certaines peuplades, en for�t amazonienne, par exemple, reconnaissent que les fruits du jardin appartiennent aux femmes qui le cultivent.
C�est dans un m�me esprit que, l� o� ont disparu les longues maisons habit�es en commun, chaque chef de famille est possesseur de la hutte qu�il a construite avec l�aide b�n�vole de ses amis, des armes et des outils qu�il a fabriqu�s ou acquis par �change et qu�il emporte dans sa tombe, laquelle est parfois sa hutte m�me.
Plus pr�s de notre �volution, au sein des communaut�s de l�ancienne Germanie o� l��galit� sociale s�est longuement maintenue, le sol �tait sans cesse redistribu� afin d�emp�cher tout accaparement et tout enrichissement excessif.
On dira donc que la propri�t� naturelle � et par cons�quent l�gitime � est celle qui r�sulte du travail personnel. � Le droit de propri�t�, si respectable dans sa cause quand cette cause n�est autre que le travail...� �crivait Proudhon pour qui la propri�t� n��tait le vol que lorsqu�elle provenait des formes diverses de l�agio et de la sp�culation. C�est pourquoi son plan de redistribution du sol (Id�e g�n�rale de la R�volution), par le moyen de l�organisation du cr�dit � faible int�r�t et l�affectation d�une partie du loyer au rachat � terme de l�exploitation par l�exploitant, maintenait la propri�t� et l�h�ritage, conform�ment aux tendances naturelles du c�ur humain. Or pr�cis�ment parce que la tendance � poss�der est instinctive et que ne l�est pas moins la tendance � poss�der davantage, qu�on la d�c�le chez l�enfant comme chez les mammif�res nidificateurs, la redistribution des biens ainsi con�ue ne peut �tre qu�un acte de justice relatif et provisoire, point de d�part d�un processus conduisant � de nouveaux accaparements. Toute transformation sociale qui redistribue la terre � qui la travaille sans en interdire le partage, la d�volution libre ou h�r�ditaire est sans port�e r�volutionnaire durable.
Proudhon, qui ne laisse pas de se contredire au gr� des circonstances de son temps et de sa propre �volution, �crivait dans Qu�est-ce que la propri�t� ? que � ce qui appartient � chacun n�est pas ce que chacun peut poss�der, mais ce que chacun a droit de poss�der �, c�est-�-dire ce dont il a besoin pour vivre et les instruments de son travail. Il distingue justement ici la � possession � des choses, qui est transitoire, et la � propri�t� � qui est permanente et transmissible en hoirie, contrairement au droit naturel.
�tant admis que la propri�t� l�gitime provient du produit du travail, cette vue exclut l�appropriation du sol et du sous-sol car, si le travail les rend productifs, il ne les cr�e pas. Il donne droit aux seuls fruits de l�exploitation, lequel doit �tre r�parti � proportion de la part de labeur, d�initiative, d�invention et de responsabilit� de chacun des participants � l�entreprise.
Bakounine allait plus loin quand il d�niait tout droit � une hi�rarchie des profits. Il s�en expliquait fort bien : � L�esprit du plus grand g�nie de la terre, �crivait-il dans un article, n�est-il point toujours rien que le produit du travail collectif intellectuel aussi bien qu�industriel de toutes les g�n�rations pass�es et pr�sentes ?... Plus l�homme est avantag� par la nature et plus il prend � la collectivit�, d�o� il r�sulte que plus il doit lui rendre en toute justice �. Cependant, pour pertinent qu�il soit, ce raisonnement est incomplet. Les r�alit�s de la vie en soci�t� ob�issent � une logique plus complexe.
Il est vrai, comme le dit Bakounine, que le travail intellectuel cr�ateur � porte sa r�compense en soi et n�a pas besoin d�autre r�tribution �, du moins pour les �lites morales authentiques ; il est moins s�r qu�il trouve une r�compense compl�mentaire � dans l�estime et la reconnaissance des contemporains �. La jalousie active des comp�titeurs, les points de vue divergents qui suscitent les contestations, entra�nent plus de r�serves que les acquiescements ne causent d�admiration. L�opinion publique, qui pourrait �tre impartiale si elle n��tait conditionn�e par une information rarement objective, ne laisse pas d��tre d�cevante quant � ses facult�s de compr�hension et � la qualit� de ses choix.
N�anmoins, une t�che transcendante se passe d�approbations nombreuses encore qu�on s�en puisse d�courager. Il n�en va pas de m�me de mille travaux de la science et de l�art, �minemment utiles, qui comportent des astreintes difficilement consenties sans profit personnel. Si tout chercheur �tait un amateur, son activit� ne serait guid�e que par son go�t, son caprice et pour sa seule satisfaction. Les initiatives, les recherches concert�es et orient�es, f�condes par leur audition et leurs interf�rences, ne laissent esp�rer � leurs auteurs anonymes aucune r�compense que leur salaire et quelque contentement d�accomplir un travail intelligent. Le besoin qu�en a la soci�t� imposera toujours de les encourager par quelque � prime � morale ou mat�rielle.
Que la facult� d�invention soit une source de privil�ges justifiables, Bakounine avait raison de le contester. Mais que l�effort personnel qu�elle implique, incontr�lable et par cons�quent facultatif, ne procure aucun avantage particulier, c�est m�conna�tre en le pr�tendant la nature humaine et peut-�tre aussi la justice. Je pense qu�on en peut dire tout autant des fonctions de responsabilit�. Leurs cons�quences dommageables ayant un caract�re personnel, il est �quitable qu�elles comportent des compensations �galement personnelles, sinon se justifierait la fuite devant les responsabilit�s.
Au reste, j�ai toujours vu que les doctrinaires d�un �galitarisme sans nuances, s�ils ne manquaient pas d�intransigeance th�orique, �taient beaucoup moins intransigeants quant � leurs propres comportements. C�est l� de quoi je prends le�on plut�t que de logique abstraite, le milieu ne suffisant pas � rendre compte, chez des militants, d�attitudes de vie incons�quentes. On ne gagne rien que troubles et d�ceptions � vouloir construire en opposition � la nature des choses et � la nature des hommes.
Psychologie de l�appartenance
Sur un autre plan, en quelque mani�re spirituel, il est un aspect de la propri�t� personnelle fort significatif, que l�ethnologie d�signe sous le vocable d�appartenance. C�est la propri�t� des objets intimes dont le possesseur, au sein des soci�t�s �l�mentaires, est seul � les utiliser ; tels sont les objets usuels, les armes et, � fortiori, les objets de culte et de magie. Ces objets sont con�us comme appartenant absolument � l�individu, lequel leur communique quelque chose de sa personnalit�. Ils sont si intimement unis � lui qu�en les lui d�robant on s�empare, en quelque sorte, de lui-m�me. On admet, en magie primitive, qu�on le voue � la mort en les d�truisant.
Si nous transposons ces vues primitives dans notre temps, nous dirons que sont propri�t� personnelle absolument � et que devraient �tre inviolables � les objets qui sont de l�intimit� de l�individu, c�est-�-dire ses meubles familiers (peut-�tre sa maison et son jardin jusqu�� une certaine valeur), ses instruments de travail, les papiers, les portraits, les bibelots auxquels s�attache quelque souvenir, les livres de son choix et, naturellement, les ouvrages de l�art ou de l�esprit dont il est l�auteur. Les l�gislations modernes tiennent compte, quoique de mani�re bien insuffisante et fort pr�caire, du caract�re particulier des � appartenances �. Ce caract�re est sacr� chez les peuples o� les interventions colonisatrices n�ont pas tout � fait d�truit les anciens rites. On peut, par exemple, y faire l��change des produits de la chasse et du sol, abandonner une hutte pour en construire une autre (parfois sous la r�serve d�un tabou qui prot�ge la premi�re o� reposent souvent les ossements des anc�tres). Au contraire, on ne s�y s�pare pas, sinon sous le couvert des rites de conjuration, des objets intimes, lesquels seront incin�r�s ou ensevelis � la mort de leur possesseur.
Si nous regardons bien, nous d�couvrirons que, de nos jours, c�est encore � cette conception psychologique de la propri�t� que les hommes sont attach�s pour la plupart. C�est pourquoi l�appropriation sp�culative et accapareuse trouve des d�fenseurs chez de pauvres gens qui ne poss�dent rien de plus qu�un modeste mobilier. C�est pourquoi aussi, chez d�autres milieux pourvus, l��pret� � d�fendre leur bien ne provient pas toujours et seulement d�un sordide int�r�t. Elle tient � des raisons d�attachement sentimental au patrimoine, � tel point que l�on voit sacrifier � sa conservation des int�r�ts positifs. Ce sentiment est en soi respectable. Il ne s�ensuit pas que le patrimoine le soit �galement. Un patrimoine atteignant en valeur v�nale un certain chiffre peut bien attacher par de profonds sentiments de famille o� se rencontre de l�orgueil sinon de la fiert�, il n�emp�che qu�un acquis de cet ordre soit �tranger � tout travail personnel et exorbitant de toute justice. Les lois qui d�terminent les r�gles des h�ritages en imposent parfois la mise en vente. Elles l�imposeraient tout aussi bien pour satisfaire � un ordre social �quitable.
En vain objecterait-on que le patrimoine a �t� le fondement des cit�s antiques, de l�organisation f�odale et est rest� celui des Temps modernes. Son institution, en v�rit�, ne saurait remonter au-del� de l�apparition du droit paternel qui entra�na, avec la disparition des clans matriarcaux, la dissociation des communaut�s de droit naturel. Il a vari�, du reste, et est condamn� � dispara�tre en sa forme actuelle comme ont disparu ses formes anciennes. Il ne se soutiendra plus quand les hommes auront r�alis� que le truisme : la propri�t� est la condition de la libert�, n�est relativement vrai que pour quelques privil�gi�s d�une soci�t� v�nale, et seulement quand les temps sont paisibles.
Sauf l�exception de ce que j�ai d�fini comme �tant l�gitime (l�acquis du travail, l�invention, la cr�ation) ou sacr� (les objets d�intimit�), la propri�t� accumul�e et transmissible n�a jamais �t� que la condition d�une libert� discriminatoire et arbitraire, rigoureusement subordonn�e � l�exploitation coercitive de l�esclavage, du servage ou du salariat.
Parce qu�elle n�est que la condition d�une libert� arbitraire, il est de sa nature de conduire, de cette libert� par elle-m�me, abusive, � de plus grands abus, � susciter chez ses d�tenteurs l�orgueil du pouvoir et une volont� de puissance sans cesse accrue par une production et une accumulation de richesses mal acquises. Elle fausse ainsi les lois de l��conomie, rompt l��quilibre social, rend in�vitables, et finalement imp�ratives, les revendications des masses spoli�es.
Les masses spoli�es, apr�s leur r�volte, demeurent souvent plus ou moins en l��tat. Toutefois, dans le temps, leur condition appara�t am�lior�e. Sortis d�elles, les plus aptes ou les plus habiles instaurent quelque ordre nouveau et leur conc�dent les grades d�une promotion civique avec les miettes du festin.
Le nouvel ordre est long � trouver sa formule. Si ses promoteurs n�en sont pas tous les b�n�ficiaires, la classe anciennement poss�dante en est, elle, invariablement la victime. La lutte � Rome des patriciens et des pl�b�iens a donn� des droits � la pl�be sans lib�rer les esclaves. Mais elle a min� les assises d�une soci�t� fond�e sur l�esclavage et la pl�be enrichie s�est effondr�e avec le patriciat. La longue lutte des rois contre les f�odaux a aid� l��volution de la bourgeoisie, elle a permis son accession aux affaires. F�odaux eux-m�mes, les rois ont an�anti leur pouvoir en ruinant la f�odalit�. Il �tait normal que les successeurs de l�ancien r�gime lui empruntassent ses errements, les mauvais comme les bons, puisqu�ils �taient tout d�abord anim�s du d�sir de se substituer � lui. Il est non moins normal que des abus semblables les conduisent � de semblables chutes.
La bourgeoisie propri�taire s�en tenait � son r�le historique. C�est par son enrichissement autant que par son savoir et sa capacit� qu�elle avait pris pied dans l��tat. Ni les humanistes libres penseurs, ni les humanistes r�formateurs --------------------------------------------------- bourgeois eux-m�mes et, au reste, sollicit�s par des t�ches transcendantes � ne pouvaient faire mieux que de censurer les exc�s, ceux surtout de l��glise, tracassi�re et oppressive, et que la richesse d�tournait de sa mission. Aussi bien, qui avait pens�, en ce monde chr�tien, � revenir � l��galit� communautaire de l��glise primitive ? De petites sectes dont certaines s��taient perdues en extravagances et qui, toutes, avaient fort mal termin� une carri�re d�sordonn�e. C��taient exemples propres � renforcer l�amour de l�ordre bien assis sur de respectables fortunes.
La propri�t� et la civilisation
Dans une pens�e bourgeoise, la validit� de l�id�e de propri�t� ne fait pas question. C�est un axiome. Du mouvement corporatif m�di�val aux physiocrates dont la R�volution fran�aise consacra les vues, tout ce qu�il y eut de libert� fut effectivement acquis et maintenu par l�accession au droit de possession des biens et par les pr�rogatives qui y sont attach�es. Il �tait impossible que la philosophie sociale, du XVIe au XIXe si�cle, ne fut pas sous la dominance de cette vue. Tr�s haut dans le temps, les exemples abondent qui paraissent la justifier sans conteste.
C�est par l�instauration de la propri�t� individuelle, suivie de l�instauration de l�h�ritage en ligne paternelle, que l�homme primitif s�est affranchi de l��troitesse des r�gles claniques et que le libre exercice des initiatives en d�coulant a promu les progr�s qu�a, depuis, accomplis l�humanit�.
C�est � la possession d�un patrimoine qu��tait li�e, dans la cit� antique, la qualit� d�homme libre et c�est en vivant du revenu de ce patrimoine que, selon Aristote, le citoyen �chappe � l�avilissement des arts m�caniques qui � ne laissent � la pens�e ni libert� ni �l�vation �, Aristote englobant dans le vocable m�canique, � tout art, toute science, qui rend incapable des exercices de la vertu le corps des hommes libres, ou leur �me, ou leur intelligence �. D�j�, X�nophon avait dit des arts manuels, dans son Economique, qu�ils corrompent les corps et ne laissent de temps � ni pour ses amis ni pour la r�publique �. Si nous ne pouvons nous arr�ter � une d�finition � ce point aristocratique de la d�finition de l�homme libre, il demeure �vident, mutadis mutandis, que l�astreinte � des t�ches m�diocres, sans loisirs suffisants qui puissent �tre consacr�s � des travaux choisis, ne laisse � la pens�e, de nos jours encore, ni libert� ni �l�vation.
C�est leur situation de fortune qui, aux heures troubles du haut Moyen Age, a class� les individus. Les fils d�esclaves sont naturellement devenus serfs, mais les hommes libres, les colons appauvris furent rejet�s aux confins de la servitude tandis que les riches possesseurs de domaines, Francs ou Gallo-Romains, bien pourvus en �quipements de guerre, devenaient de puissants barons.
C�est en Angleterre, pays o� �taient nombreux les petits propri�taires et les francs tenanciers, que se sont le plus t�t instaur�es et le mieux d�fendues les libert�s civiques, les garanties personnelles, malgr� les rudes coups que leur port�rent les rois.
On sait enfin que c�est � prix d�argent, souvent, ou par des luttes co�teuses, que les communes bourgeoises ont acquis leurs franchises et que, depuis, organis�e dans ses municipes et ses corporations, cette m�me bourgeoisie a finalement �vinc� la noblesse et conquis l��tat.
Cette conqu�te-ci, triomphante dans l�instauration du capitalisme international au XIXe si�cle, ne s�est pas faite par le seul jeu des forces �conomiques, m�mes servies par le savoir et le progr�s des sciences physiques. Toute une philosophie s�est �labor�e � son usage, toute une culture a concouru, directement ou non, � la r�aliser.
Or c�est encore � la possession des biens que la culture, la libre recherche sont redevables de leur essor. D�s les XVe et XVIe si�cles, les moins nantis d�entre les artistes, les �crivains et les savants renaissants avaient trouv� au sein de leur famille � ou chez quelque riche protecteur � les moyens d�une carri�re li�e � une culture d�acc�s difficile. C�est la fortune qui les utilise � ses fins : grand commis aux affaires des princes, artistes au service de leur munificence.
Du principe censitaire des � �lites �
Comment tant d�exemples concordants, se succ�dant avec une �tonnante constance � travers des mill�naires, sont-ils tout � coup r�voqu�s en doute par le XXe si�cle ? Serait-ce que les faits sociaux les ont finalement infirm�s ? Ils s�y sont mille fois oppos�s au cours des temps, ils ont suscit� mille r�voltes et cent r�volutions qui ont chang� les modes de la propri�t� sans jamais en ruiner le principe ni en d�truire les in�galit�s criantes.
Les libert�s et les licences antiques prosp�raient sur une masse d�esclaves, les libert�s et les licences f�odales sur une masse de serfs, les libert�s et les licences bourgeoises et capitalistes sur une masse de salari�s. Toutes ont � leur origine la pr��minence d�une classe qui �tait effectivement, � des titres divers, l��lite correspondant aux besoins du temps. La d�pravation de ces �lites successives, davantage encore leur inaptitude � comprendre les causes de leur r�gression, � se conformer aux besoins nouveaux issus des �volutions internes et des �v�nements ext�rieurs, ont entra�n� les chutes des syst�mes sociaux qu�elles dominaient. On a pu dire en bref que les r�volutions ont �clat� ou bien ont rong� l�ordre, dissous la force publique, livr� les pays aux invasions, quand les patriciens romains ne surent plus administrer leurs villas et nourrir leurs esclaves, quand la noblesse ne fut plus en Europe �volu�e qu�un corps parasite, de m�me que le capitalisme d�faut au XXe si�cle quand il n�assure plus le travail et le salaire � des millions de ch�meurs.
Toutes ces chutes sont celles de divers modes de la propri�t�. Elles n�ont pas condamn� � l��vidence la propri�t� elle-m�me. Mais le proc�s est ouvert, les peuples en r�volution le plaident � travers le monde.
C�est pour tenter de le renvoyer que les esprits conservateurs se sont efforc�s, sous le couvert des pseudo-r�volutions fascistes, d�asseoir solidement la contre-r�volution et d��veiller les r�actions chauvines dans les mis�res des guerres. Ils ont tir� � leur mani�re les cons�quences de constatations qu�ils ne pouvaient rejeter sans justifier aussit�t l�argumentation des doctrines communistes. Ils se sont retranch�s au sommet des hauteurs morales. Ils ont proclam� la n�cessaire et salvatrice pr�pond�rance des �lites. Bien s�r ; les �lites sont dans la nature des choses encore que les choses n�assurent pas toujours leur mise en �vidence. Mais quelles �lites ? Nos gens ont ensuite affirm� l�utilit� d�une hi�rarchie des cat�gories sociales et professionnelles o� pointe le curieux nez de singuliers prototypes. De fait, ils ont enfin affirm� la normalit� de la direction g�n�rale de l��tat par les �minentes personnalit�s de la cat�gorie sociale �videmment sup�rieure puisque, d�j�, c�est elle qui conduit les affaires priv�es : la cat�gorie des grands patrons o� sont inclus les hauts collaborateurs form�s par les m�mes institutions et les chefs parvenus de la politique, de l�arm�e, unis sous le couvert de cette grande �cole de d�sint�ressement et de progr�s qu�est l��glise.
Deux tests suffiraient � situer les hyperboles de ces monteurs de prestiges et de feux d�artifice si, en ces sortes de comp�titions, le bon-sens avait quelque audience. Ces gens ont-ils jamais pens� que les �lites confirm�es et v�ritables eussent seules qualit� pour acc�der aux grandes affaires ? Ont-ils jamais envisag� que tous les enfants, sans aucune exception, eussent acc�s aux facult�s formatives par voie de capacit� et seulement par cette voie ?
Permettre cette �galit� sportive, accepter ce � fair play �, ce serait ruiner l�id�e du patron-poss�dant puisque l�intelligence et la capacit� ne sont nullement garanties par les lois de l�h�r�dit� aux fils des gens en place. On sauve les pr�rogatives de la fortune en �tablissant un barrage aux portes des lyc�es, l�incapacit� d�un prol�tariat syst�matiquement maintenu en �tat d�ignorance �tant, en notre si�cle, la seule justification d�un pouvoir sans partage des �lites artificielles.
C�est un �clatant hommage que la puissance mat�rielle rend au savoir que d�en �carter autant qu�il se peut les enfants du peuple. Mais en soulignant ainsi la supr�matie du savoir, on condamne le syst�me d�appropriation qui limite arbitrairement la culture.
Une difficult� contrarie cette astuce. C�est qu�il n�est pas de caste dirigeante en situation de se passer, dans le monde moderne, de techniciens instruits d�un minimum de science que comporte leur fonction. Ce minimum est la cl� du savoir dont on ne peut emp�cher que les �lites v�ritables fassent usage � leur corps d�fendant. Qu�ils aient peine � en tirer parti les irrite ; la sottise des arrogants les �c�ure ; l�injustice affich�e les r�volte. Ainsi les luttes sociales se haussent � la conqu�te de l�Universit� devenue le palladium des droits de tout homme �volu�.
La vulgarisation de l�enseignement fut la marque du XIXe si�cle. La bourgeoisie devait trop � la science qui lui avait donn� une doctrine, trop � l�instruction qui lui avait donn� acc�s aux grands postes de l��tat, trop aux philosophes encyclop�distes qui lui avaient donn� sa r�volution. Elle ne pouvait pas se dispenser d�exalter l�instruction ; elle avait du reste besoin de savants et de techniciens de tout ordre pour mouvoir et transformer les rouages de son industrie m�canis�e. Quelque d�sagr�ment que lui ont pu causer les id�es �veill�es chez le peuple, il lui fallait consentir � ce que celui-ci appr�t � lire.
En Occident, le peuple sait � peu pr�s lire. Il n�est pas, pour cela, devenu tout entier plus intelligent, ni tout entier instruit, ni tout entier ambitieux de grandes choses. Mais il sait que les hautes ambitions ne sont pas non plus l�apanage des b�n�ficiaires de la fortune. Il a conscience de la valeur de ses propres �lites sur lesquelles il appuie son droit � un certain respect. Il a conscience que la qualit� d�homme comporte en soi, vis-�-vis de tous les autres hommes, une virtualit� d��galit� morale qui veut que soit consid�r�e en chacun la noblesse de l�esp�ce. Il r�alise enfin, parce que l�histoire le lui a fait d�couvrir, que, parmi les hommes, il s�en trouve au sein du peuple � en nombre n�cessairement plus grand que dans une classe restreinte � qui sont aptes � d�importantes fonctions. Afin de les d�gager des t�ches m�diocres o� les enserre leur originelle pauvret�, l�int�r�t de la soci�t� s�accorde avec une �l�mentaire �quit� pour qu�il soit donn� � tous une chance �gale au d�part.
Personne ne conteste rien de tout cela qui a l��vidence d�un truisme. Seulement, � peu pr�s tout le monde, par int�r�t de poss�dant, par solidarit� de caste, par une fausse notion de ce que sont les biens personnels, � peu pr�s tout le monde se cramponne � la propri�t� v�nale et au sacro-saint h�ritage par quoi toute justice sociale est un leurre.
Les r�formateurs ni les r�volutionnaires ne sauraient n�gliger ce fait psychologique, en ce domaine instable de la sociologie o� les concepts philosophiques sont contraints de conc�der � la nature des choses. Et la justice n�est pas dans la nature des choses. Il suffit qu�elle soit � un rang pr��minent dans les aspirations humaines pour qu�il vaille de rechercher les possibilit�s qui s�offrent de contraindre la brutalit� des faits sous l�ordre de la raison.
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R�flexions sur la fortune et l�h�ritage
J�ai assez d�attachement au peu de chose que je poss�de l�gitimement pour �tre d�fendu, en examinant le probl�me de la propri�t�, des risques d�un raisonnement abstrait qui nous �loignerait de la r�alit� humaine. Je garde ais�ment ici l�objectivit� de quelqu�un qui, n�ayant jamais recherch� ni m�me vraiment d�sir� la fortune, se situe � son �gard sans haine et sans envie.
Ce n�est pas dire que je la d�daigne. S�il m�arrive de m�priser qui la poss�de, c�est pour l�abaissement que lui a co�t� sa possession, ou pour l�esclavage moral o� elle le tient, ou bien encore pour le vil usage qu�il en fait.
Mais on sait trop ce que la pauvret� avorte d��uvres enviables pour ne pas la d�tester en ses extr�mes et, lorsqu�il arrive qu�elle soit en partie volontaire, elle ne m�appara�t estimable qu�autant qu�un caract�re s�y trempe et s�y grandit. Encore n�est-on pas bien s�r que les rares exemples que nous en donnent quelques hommes �minents suffisent � prouver que, moins d�munis, ces hommes n�eussent pu dominer leur fortune et magnifiquement l�asservir � leurs fins.
Et puis, est-il donc si exaltant de vivre une vie de punition ? De s�imposer d��tre un Tantale au milieu des biens dont la nature est g�n�reuse et de consid�rer que c�est �uvre pie que de s�en interdire l�usage ? Oui, peut-�tre, si l�on est anim� d�une foi qui vous fait de l�abstinence la condition d�un �ternel bonheur. Une telle condition n��tant, en derni�re analyse, que celle d�un h�donisme diff�r�, il doit �tre permis, � d�autres que n�emplit point une foi semblable d�aimer la vie en tout ce qu�elle offre de tangible et d�imm�diat. La foi est un �tat o� la volont� n�a point de part. Ses cons�quences sont discutables. La vie, elle, est une r�alit� qui s�impose � tous dans ses heurts et ses peines. Il serait juste qu�en contrepartie les biens qu�elle dispense fussent �galement accessibles � tous.
Que le choix de l�asc�te ne me
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