
C. (Alain) - John Zerzan et la confusion primitive
Date : jeudi 01 mars 2007 @ 21:18:37 :: Sujet : Id�ologie
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Les �ditions l�Insomniaque ont fait para�tre r�cemment deux recueils des articles de J. Zerzan : Futur Primitif, en d�cembre 1998 (d�abord publi� par Autonom�dia, New York, 1994) et Aux sources de l�ali�nation, en octobre 1999 (Elements of refusal, Left Bank Books, Seattle, 1988).
Nous disons que ces textes sont une
r��criture id�ologique de l�histoire de l�humanit�, que J. Zerzan se
sert de diff�rents travaux de pr�historiens, d�anthropologues et de
philosophes � seule fin d��tablir une id�e pr�con�ue de ce qu�est
l�humanit�, de ce qu�elle a �t� et de ce qu�elle doit devenir.
L�id�ologie de J. Zerzan est sans doute g�n�reuse, et soul�ve par
ailleurs des probl�mes int�ressants, mais elle n�est qu�une id�ologie.
Les th�ses de Zerzan ne semblent en
outre, dans le petit milieu o� elles ont �t� diffus�es, n�avoir soulev�
aucun d�bat, et n�avoir rencontr� qu�une approbation ou une r�probation
vague, du moins � notre connaissance. Le but de cette brochure est
�galement de lancer ce d�bat, sur des bases plus concr�tes.
I. La pr�histoire manipul�e
Tout
ce que nous savons de l�aube de l�humanit�, nous le savons par l��tude
des traces mat�rielles que les premiers hommes ont laiss�es, et qui
sont parvenues jusqu�� nous. Ces traces sont essentiellement, pour les
premiers temps, des ossements animaux et humains, et des pierres
taill�es. Leur disposition dans des sites particuliers apporte
�galement de pr�cieuses informations. Le fait essentiel est que ces
traces sont extr�mement fragmentaires, impossibles � dater avec une
grande pr�cision. A partir de ces traces, les pr�historiens �tablissent
des hypoth�ses, puis b�tissent des th�ories, souvent bouscul�es par des
d�couvertes ult�rieures. La pr�histoire est un domaine de la
connaissance tr�s mouvant, toujours soumis � des changements : l�id�e
que nous nous faisons de cette p�riode, ou plut�t de ces p�riodes, ne
peut �tre aussi pr�cise que celle que nous nous faisons de p�riodes
plus r�centes. Les certitudes sont rares, et plut�t g�n�rales que
pr�cises. Les trente derni�res ann�es, avec de nombreuses d�couvertes
et l��volution des m�thodes, ont consid�rablement affin� l�image
caricaturale de la pr�histoire qui a pr�valu jusqu�au milieu du XX�me
si�cle. En m�me temps, d�autres probl�mes sont apparus, tendant �
rendre les questions toujours plus compliqu�es.
La
d�finition m�me de l�homme pose probl�me. On compte g�n�ralement pour
toute la p�riode pal�olithique, qui s��tend sur environ 2,5 ou 3
millions d�ann�es, quatre repr�sentants du genre Homo : d�abord le plus
ancien, Homo habilis, d�o� descendent les trois esp�ces plus r�centes,
chronologiquement : Homo erectus (Pith�canthropiens), Homo sapiens
archa�que (N�andertaliens), et enfin l�homme " moderne ", le seul qui
reste aujourd�hui pr�sent sur la plan�te, Homo sapiens sapiens. Avant
le plus ancien repr�sentant du genre Homo, on a diff�rentes esp�ces
d�Australopith�ques, qu�Homo habilis c�toya longtemps, lui-m�me
descendant d�un type d�Australopith�que dit gracile. Ces primates
anthropo�des se servaient d�outils de pierre et d�os et pratiquaient
sans doute la chasse organis�e, mais ne font pas partie (pour l�instant
du moins) du club Homo. Il est �galement � noter que bien
qu�appartenant au genre Homo, l�Homo habilis n�est g�n�ralement pas
consid�r� comme faisant partie de la m�me esp�ce qu�Homo sapiens
sapiens.
A
partir de ces quelques donn�es de base, on peut d�j� apercevoir les
manipulations op�r�es par Zerzan. Au vu des nombreuses citations
auxquelles il a recours dans ses articles, on ne peut le soup�onner
d��tre ignorant du sujet dont il parle. Les omissions, ou plut�t le
choix qu�il fait de certaines th�ories au d�triment d�autres marquent
donc une volont� d�lib�r�e de sa part. Zerzan veut dresser un tableau
idyllique des d�buts de l�humanit� : il va donc rechercher les �l�ments
qui vont lui permettre de dresser ce tableau.
Il
importe d�abord � notre id�ologue de faire remonter l�humanit� le plus
loin possible, et ce pour une raison pr�cise : plus l�homme �volue vers
sa forme " moderne ", plus les �l�ments montrant l�existence de ce que
Zerzan nomme " ali�nation " (pratiques artistiques et religieuses,
langage articul�, sens du temps et du projet, etc.) deviennent
incontestables. Il lui faut donc se tourner vers les moments les plus
archa�ques de l��volution humaine. Les N�andertaliens m�me (300 � 400
000 ans) lui paraissent un peu trop " cultiv�s ". Il ira donc chercher
ses exemples de pr�f�rence chez les tous premiers humains, les fameux
Homo habilis. Mais m�me cette solution pose pas mal de probl�mes.
Zerzan s�en sortira au prix de contorsions intellectuelles � la limite
de l�honn�tet�.
Il annonce d�ailleurs lui-m�me ce que sera sa m�thode au d�but de Futur Primitif :
apr�s avoir �mis des r�serves de bon aloi sur la science s�par�e, il
consent � reconna�tre que ce qu�il appelle avec m�pris la " litt�rature
sp�cialis�e ", c�est � dire scientifique, " peut n�anmoins fournir une
aide hautement appr�ciable ". Et qu�est ce qui d�autre " pourrait "
nous la fournir, cette " aide", � moins de devenir nous-m�mes
arch�ologues, c�est � dire tenants de l�affreux savoir s�par� ?
S�imagine-t-il que les premiers hommes vont ressusciter pour venir nous
raconter comment ils vivaient ? L�arch�ologie est la seule source
disponible pour qui veut savoir ce que fut l�humanit� des premiers
temps. Et donc, quoiqu�on puisse en dire par ailleurs, nous sommes
oblig�s de raisonner � partir de ses d�couvertes. Elle n�est pas une "
aide ", elle est tout ce que nous avons.
Mais
pour Zerzan, les d�couvertes scientifiques ne sont qu�un moyen de
d�velopper son id�ologie. C�est pourquoi il entend aborder la science "
avec la m�thode et la vigilance appropri�es ", et qu�il se d�clare "
d�cid� � en franchir les limites ". En clair, il ne tiendra aucun
compte de ce qui le g�ne, se r�servera le droit d�utiliser l�argument
de l�autorit� scientifique (avec, il faut le noter, plus de certitude
que les scientifiques eux-m�mes) lorsque cela lui conviendra, et de le
rejeter lorsqu�il aura cess� de lui convenir. C�est l� l�essentiel de
la " m�thode " de Zerzan, qui se retrouve dans tous ses textes. Il
s�agit d�instrumentaliser la science, qui, parce qu�elle n�est qu�une
institution culturelle, ne peut jamais �tre objective, et doit donc
�tre prise comme telle. C�est l� une vieille conception de l�activit�
scientifique mise au service d�une id�ologie, que les braves docteurs
Lyssenko et Mengele illustr�rent brillamment au cours du si�cle pass�.
Cette " m�thode " pos�e, observons-en les d�veloppements.
On
peut commencer par le probl�me de la chasse : Zerzan est non-violent,
s�rement v�g�tarien, et donc il consid�re que manger de la viande est
immoral, puisque cela implique de tuer des animaux, et mauvais pour la
sant�. En outre, c�est fatigant et oblige � s�organiser. La cueillette
doit donc avoir �t� l��tat naturel de la " bonne " humanit�, c�est �
dire de celle qui ressemble le plus � Zerzan lui-m�me. Reste � le
d�montrer. Il ne le d�montre pas, il l�affirme.
Selon
lui, " on admet d�sormais couramment " que la cueillette constituait "
la principale ressource alimentaire ". Qui admet ceci, et � partir de
quoi, il ne le dit pas. Et la " principale " ressource ne signifie pas
la " seule " ressource. Mais �a n�est pas grave : cette affirmation,
noy�e dans des consid�rations sur la non-division sexuelle du travail
(Zerzan est aussi f�ministe, bien s�r), permet, par un simple effet de
langage, de donner l�impression que les premiers humains �taient
v�g�tariens.
Mais
il va plus loin : il affirme, avec un certain Binford, " qu�aucune
trace tangible de pratiques bouch�res n�indique une consommation de
produits animaux jusqu�� l�apparition, relativement r�cente, d�humains
anatomiquement modernes. " Revoil� donc ces foutus N�andertaliens,
porteurs de tous les maux.
Il
y a tout de m�me un probl�me. Comme nous l�avons indiqu� au d�but, la
connaissance de la pr�histoire repose sur les d�couvertes de sites
arch�ologiques. Je ne sais sur quoi s�appuie Binford pour affirmer
l�absence de consommation de viande, ou plus exactement de " pratiques
bouch�res " avant une date si " r�cente ", mais il y a au moins un
site, parmi les plus connus et les plus anciens ( 1,8 millions
d�ann�es) qui d�montrerait le contraire : le site d�Olduva�, au Nord de
la Tanzanie, o� l�on a d�couvert entre 1953 et 1975 les restes de
premiers Homo habilis, nos plus lointains anc�tres, donc. On y a
�galement trouv� les restes d�un �l�phant, m�l� � plus de 200 outils,
ayant servi au d�pe�age. On pourrait dire que cela n�indique pas la
chasse, mais peut-�tre une pratique charognarde, il n�en reste pas
moins que le d�pe�age est bien une " pratique bouch�re ". Sur le m�me
site, on a �galement d�couvert trois cr�nes de la m�me esp�ce
d�antilope portant la m�me fracture, r�sultant d�un coup port� � l�aide
d�un galet ou d�une massue. Cela indique sans doute une pratique
d�abattage d�j� codifi�e, suivant des r�gles pr�cises, et d�ment en
tout cas la th�se d�une consommation de viande seulement occasionnelle,
et encore plus celle d�un v�g�tarisme g�n�ralis� jusqu�� l�apparition
de l�homme " moderne ".
De
m�me, sur le site du Vallonnet, d�couvert en 1962 et remontant � 950
000 ans, on a retrouv� les restes d�une baleine certainement �chou�e
sur une plage voisine, qui fut tra�n�e jusqu�� cette grotte pour y �tre
d�pec�e. Les premiers outils de pierre n�ont donc pas uniquement et
tous servi, comme il est assez �vident, au " travail des mati�res
v�g�tales ". La citation que fait l�auteur en p.38 de Futur Primitif
d�outils r�serv�s � cet usage, n�est donc valable, si elle est exacte,
que dans le cas particulier qu�il cite, cas particulier qu�il tente,
par une m�thode oratoire classique, de faire passer pour une
g�n�ralit�.
Notre objectif dans cette brochure n�est pas de trancher des d�bats sur
la pr�histoire : nous n�en avons ni les moyens ni le d�sir. Nous
observons simplement que Zerzan, qui n�ignore rien du site d�Olduva�,
puisqu�il en fait mention p.44 de Futur Primitif,
pour vanter la beaut� de la hache acheul�enne, et conna�t tr�s
certainement celui du Vallonet, les oublie purement et simplement
lorsqu�il s�agit d��voquer des th�ses qui ne le satisfont pas.
Lorsqu�on avance une th�se, en arch�ologie comme ailleurs, il semble
�vident que l�on doit au moins citer, et au mieux d�monter, les th�ses
qui pourraient contredire celle qu�on avance. Zerzan ignore la
contradiction, ou plus exactement, il la tait. Ne pas soulever la
contradiction est une pratique courante du mensonge social organis� que
Zerzan voudrait d�noncer. Employant ses m�thodes, m�me dans un autre
but, Zerzan fait partie de ce mensonge.
On
peut �voquer �galement la question du f�minisme de Zerzan, et de sa
projection dans l��tude de la pr�histoire. Pour �tayer la th�se de la
non-division sexuelle du travail, Zerzan avance d�abord la pr�dominance
de la cueillette, comme �tant " naturellement " une activit� non
divis�e sexuellement. Malgr� ce que nous avons dit plus haut, la
pr�dominance de la cueillette est � peu pr�s certaine. Nous avons
seulement pr�cis� qu�elle n��tait certainement pas la seule activit�
nourrici�re des premiers hommes. Pour autant, que pouvons nous savoir
de la division sexuelle ou pas de cette t�che � cette �poque ? Nous
pouvons extrapoler � partir des chasseurs-cueilleurs existant
aujourd�hui. Mais les chasseurs-cueilleurs d�aujourd�hui ne sont pas
plus " primitifs " que nous ne le sommes nous-m�mes. En clair, il sont
aussi sapiens sapiens que nous. Tout ce qu�on peut dire de la culture
des premiers hommes d�il y a deux millions d�ann�es ne sera jamais
qu�extrapolations et suppositions. Il est aussi absurde de supposer que
les conditions sociales des ces groupes premiers n�ont pas �volu� en
deux millions d�ann�es que de parler de " l�homme pr�historique ",
comme d�une seule et m�me esp�ce, une entit� unique. Ne parlons m�me
pas dans ce cadre d��voquer la " condition de la femme " pr�historique.
Zerzan
donne �galement pour argument, faisant cette fois appel � Joan Gero,
que " les outils de pierre pouvaient avoir �t� aussi bien ceux d�hommes
que de femmes ". Certes. Mais cela ne signifie absolument pas qu�ils
l�aient �t�. Dans ce cas, le plus honn�te est de dire qu�on n�en sait
rien. Mais l�honn�tet�, comme on l�a vu, n�est pas le souci principal
de Zerzan. De m�me, nous dit cette fois Poirier, il n�existe " aucune
preuve arch�ologique � l�appui de la th�orie selon laquelle les
premiers humains aient pratiqu� une division sexuelle du travail ". Ce
qui, pour Poirier, n�est qu�une absence de preuve, en constitue
visiblement une pour Zerzan. Ce qui ressort simplement de ces
citations, c�est seulement que nous ne pouvons pas dire qu�une telle
division ait exist�. Il est �galement possible que les femmes aient
particip� aux chasses primitives, voire m�me les enfants. Le probl�me
est qu�en l�absence de preuves arch�ologiques, nous ne pouvons rien
dire.
Dans
le cadre de son f�minisme, Zerzan produit aussi une th�orie de la
r�duction du dimorphisme sexuel, et en particulier de la diminution de
la taille des canines chez les m�les. Il dit que " la disparition des
grandes canines chez le m�le �taye fortement la th�se selon laquelle la
femelle de l�esp�ce aurait op�r� une s�lection en faveur des m�les
sociables et partageurs ". Mais la disparition des grandes canines ne
vient rien " �tayer " de semblable, et encore moins " fortement ". La
disparition des grandes canines est le r�sultat d�un processus, elle
n�est pas l� pour " �tayer " quoi que ce soit. On voit mal pourquoi les
jeunes qui auraient les " dents longues " seraient moins " sociables et
partageurs " que les autres, ni surtout en quoi �tre " sociable et
partageur " ferait en soi raccourcir les dents. Des tas de primates "
sociables et partageurs " ont encore aujourd�hui les " dents longues ".
Mais c�est parce que, nous dit Zerzan, chez les primates, la femelle "
n�a pas ce choix ". Un des r�sultats de la lib�ration de la femme au
pal�olithique aurait �t� de faire raccourcir les dents des jeunes
m�les. C�est assez confondant, mais cela r�v�le surtout la
repr�sentation que se fait Zerzan, f�ministe am�ricain, de la " lutte
des sexes ", et sa projection de cette repr�sentation dans l��tude de
la pr�histoire.
Au
passage, et bien qu�encore une fois notre objectif ne soit pas de
discuter des th�ses arch�ologiques, nous indiquerons simplement qu�une
autre th�se couramment admise consid�re que la diminution de la taille
de la dentition soit due � cette �poque � l�allongement de la dur�e de
l�enfance et de l�adolescence. L�enfant �tant ainsi plac� plus
longtemps sous la protection des adultes, ce qui lui permet d�acqu�rir
les comp�tences techniques complexes que n�cessite l�industrie
lithique, subvient plus tard � ses besoins alimentaires, ce qui fait
que sa dentition cro�t, au fil des g�n�rations, avec plus de lenteur.
Cette th�orie vaut bien celle de la s�lection directe par les femelles.
Mais elle est moins spectaculaire, moins f�ministe, et surtout tend �
montrer que l�organisation sociale en ces temps recul�s avait d�j�
atteint un degr� de complexit� tel que quelque chose comme un
apprentissage sp�cialis� soit d�j� devenu n�cessaire. La th�se
folklorique de la s�lection par les femelles est donc l� pour masquer
le " probl�me " d�une socialisation complexe d�s les d�buts de
l�humanit�.
A
ce stade de notre analyse du texte de Zerzan, on voit clairement que
m�me en faisant remonter l�humanit� � ses plus anciens repr�sentants,
il ne parvient pas, et pour cause, � d�montrer l�existence de la "
bonne " humanit� qu�il recherche. Ne la trouvant pas, il la sugg�re par
diff�rents moyens, d�ordre essentiellement rh�torique, et par la
dissimulation d�informations qu�il d�tient incontestablement.
Nous ne disons pas que tout ce qu�il a avanc� est faux. Nous disons
qu�il cherche � dresser un tableau uniforme de la vie des hommes
pr�historiques, � partir d�a priori et de projections de sa propre
id�ologie. Ce qui est un danger essentiel lorsqu�on �tudie d�autres
cultures, et d�autant plus dans le cas de cultures si �loign�es dans le
temps et sur lesquelles nous avons si peu d�informations que les
cultures pal�olithiques, � savoir le danger de projeter sa propre
culture sur celle des autres, Zerzan l��rige en m�thode. Cette tendance
inh�rente � toutes les sciences humaines, dont aucune science humaine
ne pourra jamais se d�faire (l�homme se prenant lui-m�me pour objet
d��tude �tant �galement un sujet, faisant partie d�une culture, et
raisonnant � partir d�elle), oblige � la plus grande prudence. Le plus
s�r moyen de se tromper face � quelque r�alit� que ce soit est de
vouloir � tout prix lui faire dire quelque chose. Nous ne disons pas
non plus qu�il soit interdit de prendre des risques, ni qu�il faille
bannir toute intuition. Nombre de grandes d�couvertes sont le fruit
d�une intuition premi�re. On peut tout au moins, � partir de faits
concrets, poser des hypoth�ses, et, si ces hypoth�ses se v�rifient,
aller jusqu�� la th�orie. Mais Zerzan ne va pas jusqu�� la th�orie,
puisque les " hypoth�ses " sont pour lui d�j� la r�ponse. Et, faisant
ceci, il ne se " trompe " m�me pas. C�est pire que �a. Il manipule
d�lib�r�ment des informations. En un mot, il ment, c�est � dire qu�il
veut tromper les autres.
Les
cas que nous avons �tudi�s, celui de la chasse et celui de la division
sexuelle des t�ches, ne sont finalement que des d�tails de l�id�ologie
de Zerzan. Dans Futur Primitif est exprim�e une
th�se, qui se retrouve dans tous ses articles et semble v�ritablement
en �tre la th�se centrale (cf. le titre original d�Aux sources de l�ali�nations : Elements of Refusal) de cette reconstruction historique boiteuse. Cette th�se, il l�exprime ainsi, � la p.47 de Futur Primitif :
" Il me para�t � l�inverse tr�s plausible que l�intelligence, donc la
conscience des richesses que procure l�existence du cueilleur-chasseur,
soit la raison m�me de cette absence marqu�e de " progr�s ". A
l��vidence, l�esp�ce a d�lib�r�ment refus� la division du travail, la
domestication et la culture symbolique jusqu�� une date relativement
r�cente. "
On peut une nouvelle fois admirer la fa�on dont il se sert du langage,
qu�il d�nonce ailleurs comme instrument de domination. Une nouvelle
fois l�hypoth�se devient imm�diatement conclusion. On passe du " il
para�t plausible " � " l��vidence ". Entre les deux, il n�y a rien.
Juste le point qui s�pare une phrase d�une autre. Juste le vide d�une
pens�e qui se paye de mots.
La
seule ombre d�argument qu�il donne pour �tayer cette th�se centrale, la
th�se du refus conscient du progr�s par l�humanit�, c�est que -1) les
humains pal�olithiques �taient aussi " intelligents " que nous, et que
donc ils avaient les moyens intellectuels de ce progr�s -2) ce progr�s
n�a pas eu lieu, pendant plus de deux millions d�ann�es. C�est donc, "
� l��vidence ", que les humains ont refus� ce progr�s.
Comme
on peut s�en douter, les choses sont un peu plus compliqu�es que �a. Il
n�est d�ailleurs pas n�cessaire d�avoir des connaissances approfondies
dans le domaine de la pr�histoire pour voir ce que ce " raisonnement "
a de vicieux. Ce n�est pas tellement que la th�se de d�part soit si
absurde que �a : apr�s tout, pourquoi pas ? Seulement, il faudrait la
d�montrer. Comment pourrait-on d�montrer cette th�se ? Tout simplement
par des d�couvertes arch�ologiques, et un raisonnement logique � partir
de ces d�couvertes, puisque nous n�avons pas d�autre moyen de d�montrer
quoi que ce soit pour cette p�riode.
Posons
donc un peu le probl�me. Pour pouvoir parler de " refus ", il faut que
la personne ou le groupe concern� ait connaissance de ce qu�il refuse.
On ne refuse que ce qui nous est " propos� ", que ce qui se pr�sente �
nous. On peut, par exemple, parler du " refus " du m�tier � tisser par
les ouvriers du textile anglais de 1830. Il faudrait donc, pour qu�on
puisse parler du refus de l�agriculture et de l��levage par les humains
pal�olithiques, que ces pratiques se soient pr�sent�es � eux, qu�ils
les aient exp�riment�es, puis rejet�es.
Il faudrait donc pour d�montrer cette th�se que soit trouv� un site
d�montrant que des humains aient commenc�, � un moment donn� de la
pr�histoire, � pratiquer l��levage ou l�agriculture, puis les aient
brutalement abandonn�s, pour reprendre leur vie de chasseur-cueilleur.
On pourrait bien dans ce cas parler de " refus ". Mais pour l�instant,
un tel site n�a pas �t� d�couvert. S�il l�avait �t�, Zerzan se serait
empress� de l�indiquer, et il aurait eu raison. Mais �a n�est pas le
cas. En fait, d�s que les humains ont pratiqu� l�agriculture ou
l��levage, ils ne sont plus jamais revenus " en arri�re ". On a des
cas, au tout d�but du n�olithique, d�humains s�dentaires pratiquant
aussi la cueillette et la chasse, mais ces groupes ont ensuite �volu�
vers l�agriculture seule, et n�ont pas, � notre connaissance, d�truit
leurs maisons " en dur ", abandonn� leurs champs et repris leur vie
nomade.
Voil�
ce qu�aurait d� �tre la d�marche de Zerzan : � partir d�une hypoth�se
de d�part, rechercher des �l�ments concrets, articul�s par une d�marche
logique, pouvant la confirmer. Aussi longtemps qu�aucun �l�ment n�est
l� pour la d�montrer, une hypoth�se n�est que ce qu�elle est : une vue
de l�esprit, qui peut �tre f�conde, ou au contraire s�av�rer
inop�rante. Pour l�instant, l�hypoth�se de Zerzan est inop�rante. Nous
ne lui reprochons pas de l�avoir avanc�e, nous ne disons m�me pas
qu�elle ne sera jamais d�montr�e. Nous disons qu�il rel�ve d�une
pratique mensong�re et id�ologique d�avancer une hypoth�se comme "
�vidente " alors qu�il n�y a pas le d�but d�une preuve pour l��tayer.
Zerzan
aurait pu aussi explorer une autre voie pour d�montrer son hypoth�se
(au passage, il est tout de m�me assez scandaleux que nous soyons
contraints de faire ce travail � sa place). Il y a des r�gions,
aujourd�hui encore, o� des chasseurs-cueilleurs c�toient de plus ou
moins loin des agriculteurs s�dentaires. On peut parler par exemple de
certains Bushmen d�Afrique, dont certaines enqu�tes ethnologiques ont
r�v�l� qu�ils trouvaient l�agriculture " inutile ou �puisante ". Il y
aurait bien l� un " refus " en connaissance de cause. Cependant, �
notre connaissance, ces Bushmen ne sont jamais pass�s eux-m�mes par
l�agriculture, qu�ils auraient rejet� " de l�int�rieur ". On peut dire
selon ce point de vue qu�ils rejettent l�, avant tout, un mode de vie
qui est ext�rieur � leur propre culture. Il est d�ailleurs notable � ce
sujet, que si les nomades ne vont pas vers les s�dentaires, les
s�dentaires ne vont pas non plus vers les nomades. Quels arguments
donneraient les agriculteurs pour justifier leur " refus " de l��tat de
chasseur-cueilleur ? Zerzan dirait sans doute qu�ils sont d�j�
irr�m�diablement ab�m�s par la culture ali�n�e, et qu�ils sont donc
incapables de revenir � la " bonne " humanit�. Peut-�tre bien, mais
nous n�avons r�ellement aucun moyen d�estimer le degr� d�ali�nation
d�une culture par rapport � une autre, ni m�me de savoir si le concept
" d�ali�nation " est pertinent dans ce cas l�.
Ce qui est int�ressant dans ce cas de figure, c�est que les groupes
semblent " �tanches " les uns aux autres, et que le " refus " de se
renomadiser des s�dentaires marque le fait qu�ils " pr�f�rent "
conserver leur propre culture plut�t qu�adopter un genre de vie
radicalement diff�rent, quelque satisfaction qu�il puisse,
individuellement, leur donner. La culture s�dentaire, une fois form�e,
n�est plus abandonn�e, quel que soit le pr�judice subi par les
individus composant cette culture.
En outre, Zerzan conna�t ce cas du contact de groupes s�dentaires et de
chasseurs-cueilleurs, puisqu�il cite l�exemple de s�dentaires ayant
recours � des chasseurs-cueilleurs pour leur venir en aide en p�riode
de disette. Il n�en tire cependant aucune conclusion quant � sa th�se
du " refus ", que ce soit pour tenter de l��tayer ou pour la remettre
en cause. En fait, Zerzan ne tire jamais aucune conclusion, puisqu�une
conclusion est le fruit d�un raisonnement et qu�il semble allergique �
tout raisonnement. Il se contente de citer les conclusions des autres,
ou du moins les conclusions qui lui plaisent le plus.
Avec
le passage au n�olithique on constate une v�ritable " r�volution ",
comme il est classique de le dire. On peut �galement parler, de fa�on
moins connot�e, d�une gigantesque rupture. Un mode de vie, rest� plus
ou moins stable, du moins dans ses grandes lignes, durant 2,5 millions
d�ann�es, se transforme brutalement en un autre mode de vie qui, en
poursuivant son �volution, finit par devenir radicalement diff�rent.
Tout ceci ne s�est naturellement pas fait en un jour, mais la rapidit�
de progression de la rupture n�olithique est, face aux " lenteurs " du
pal�olithique, quasiment exponentielle. Trois ou quatre mille ans ont
suffi � la g�n�raliser.
Zerzan indique, en citant Binford que " la question � poser n�est pas
de savoir pourquoi l�agriculture ne s�est pas d�velopp�e partout mais
plut�t pourquoi elle s�est d�velopp�e tout court ". Et c�est en effet
bien la question, � laquelle notre id�ologue se garde bien de tenter de
r�pondre. Il faudrait pour ce faire mettre de c�t� la question purement
n�gative du " refus ", et se mettre � entrer dans les d�tails. Or, on
sait bien que " le diable g�t dans les d�tails ", c�est � dire le doute
et les difficult�s. Il faudrait commencer � parler des facteurs
climatiques, de la d�mographie, de la structure m�me des soci�t�s
pr�-n�olithiques, et d�un tas d�autres choses pas tr�s po�tiques. Il
est a noter tout de m�me que le passage au n�olithique reste assez
myst�rieux, dans l��tat actuel des connaissances. Il n�y a, comme
d�habitude, que des th�ories.
Il
existe la th�orie d�un changement climatique ayant modifi� profond�ment
le milieu humain, qui aurait pouss� les humains � " s�adapter " en
pratiquant l�agriculture. On peut opposer � cette th�orie le fait qu�en
3 millions d�ann�es, il y a eu suffisamment de changements climatiques
de cette sorte pour permettre une quinzaine de r�volutions
n�olithiques, qui n�ont cependant manifestement pas eu lieu.
Sur les rapports de l�homme et de son milieu, nous avons ici des
�l�ments int�ressants. D�s l�Acheul�en moyen (entre 400 000 et 300 000
ans, � la fronti�re entre erectus et sapiens archa�que), pendant la
glaciation Riss, on observe la m�me progression dans la taille des
outils (la fameuse hache acheul�enne vant�e par Zerzan), que ce soit en
Europe, en Afrique, ou dans le Proche-Orient. Cela signifie donc que
nous avons l� une m�me culture, qui �volue, du moins dans son aspect
technique, ind�pendamment des contraintes du milieu naturel. La fameuse
" harmonie avec la nature " est donc s�rieusement remise en cause. Le
milieu naturel semble en effet agir assez peu sur les cultures
pal�olithiques, m�me si ces cultures n�agissent pas encore massivement,
comme au n�olithique, sur le milieu naturel. Mais la " rupture ", du
moins tendanciellement, est d�ores et d�j� consomm�e. C�est � dire que
l��volution humaine est plus conditionn�e, d�s le d�part, par ses
propres structures sociales que par l�influence du milieu naturel.
Il
est �galement int�ressant de noter que dans ce cadre, les id�es de Marx
sur la " ma�trise de la nature ", qui ont contribu� � fonder
l�id�ologie progressiste de l�ancien mouvement ouvrier, sont �galement
� remettre en cause, mais d�une tout autre mani�re que celle de Zerzan.
La domination de la nature n�est pas inscrite dans la destin�e des
soci�t�s humaines. Lorsque les hommes taillent des outils, ils ne
cherchent pas � " ma�triser la mati�re inerte ", mais � produire ce
dont leurs soci�t�s ont besoin. Ils ne cherchent pas d�embl�e �
ma�triser le milieu naturel, qu�ils ont pris tel qu�il �tait durant
tout le pal�olithique, ce qui ne signifiait pas non plus qu�ils �taient
plus en " harmonie " avec lui qu�ult�rieurement avec l��levage et
l�agriculture. On pourrait dire � la limite que le " milieu naturel "
n�existe pas pour les soci�t�s humaines, si on ne craignait pas de
tomber dans une extrapolation � la Zerzan. Les soci�t� humaines
semblent en tout cas viser plus � leur propre conservation, au maintien
de leurs propres structures, qu�� la domination du milieu environnant.
Ce qui s�est pass� au n�olithique, c�est que la conservation des
structures sociales passait par la domination du milieu naturel,
domination qui entra�nait � son tour la cr�ation de nouvelles
structures. Cette domination n��tait donc pas le but de l�humanit� (sa
" t�che historique " comme celle du prol�tariat serait de faire la
r�volution), mais la cons�quence d�une socialisation nouvelle.
Suivant
cette th�orie, le passage au n�olithique ne serait donc ni une
adaptation aux contraintes du milieu, ni comme semble le sugg�rer
Zerzan une sorte de conspiration de l�Esprit de la Domination contre
l�Esprit de la Libert�, mais une mutation li�e � une modification de la
structure sociale elle-m�me. A quoi attribuer cette modification ? Le
facteur le plus probable est un facteur social interne mais aussi "
naturel " (quoiqu�on pourrait s�rieusement discuter de l�aspect "
naturel " de ce facteur pour les soci�t� humaines), � savoir
l�accroissement d�mographique.
On
sait que les soci�t�s de chasseurs-cueilleurs, lorsque les tensions
internes ou la pression sur l�environnement deviennent trop fortes, "
scissionnent " pour former un nouveau groupe. On peut imaginer qu�� un
moment donn� la d�mographie �tant devenue trop importante pour
permettre cette " scission ", la s�dentarisation s�est alors impos�e
comme la meilleure solution possible. On aurait l�, avec la
construction de maisons " en dur " l�apparition premi�re d�espaces "
priv�s ", permettant de limiter les tensions � l�int�rieur du groupe,
sans toutefois avoir recours � la " scission " devenue probl�matique.
Cette
th�se implique que les humains se seraient d�abord s�dentaris�s, et
n�auraient que plus tardivement pratiqu� l�agriculture et l��levage. On
peut l��tayer arch�ologiquement gr�ce aux sites Natoufiens, dans la
r�gion Syrie-Palestine, qui remontent � environ 10 000 ans, donc aux
tout d�buts du n�olithique. Les Natoufiens b�tissaient des maisons " en
dur ", mais ne pratiquaient, au d�but du moins de leur implantation, ni
l�agriculture ni l��levage. En fait ils avaient encore recours
essentiellement � la cueillette et moindrement � la chasse. Mais le
village �tait devenu leur point d�ancrage essentiel. Ils �taient
toujours des chasseurs-cueilleurs, mais s�dentaires. Et comme ils se
nourrissaient essentiellement de c�r�ales sauvages, on peut supposer
que c�est le stockage de ces graines dans un lieu fixe qui rendit
possible l�agriculture. On peut �galement penser qu�un village de cette
sorte a d� attirer les animaux de toutes sortes, dont certains se sont
peut-�tre auto-domestiqu�s progressivement.
Quoiqu�il
en soit, ce type de site semble confirmer la th�se d�une
s�dentarisation initi�e par la modification de certaines structures
sociales, une " r�volution " entra�n�e par le danger encouru par les
soci�t�s humaines de ne plus pouvoir reproduire telle quelle la
socialisation pr�c�dente. Paradoxalement, on pourrait dire que le
n�olithique est apparu par la tentative de la soci�t� pal�olithique de
se pr�server elle-m�me. La r�volution n�olithique fut d�abord
l�instrument de cette nouvelle socialisation, qui allait entra�ner les
cons�quences que l�on sait.
Quoi qu�il en soit, on est, dans ce mod�le qui vaut ce qu�il vaut mais
qui pr�sente tout de m�me l�avantage de pouvoir �tre d�montr�, bien
loin de la th�se du " refus " de Zerzan.
Nous allons quitter l� Futur Primitif pour nous occuper plus rapidement de l�autre recueil d�articles de Zerzan, Aux sources de l�Ali�nation.
L�id�ologie de Zerzan est essentiellement bas�e sur la conception qu�il
se fait des premiers temps de l�humanit�. Nous avons d�montr� assez
clairement que cette conception �tait partiale, partielle, et que la
th�se centrale du " refus " ne reposait sur rien. A ce compte l�, que
reste-t-il de Futur Primitif ? Pas grand- chose. A
peu pr�s tout ce qui s�y trouve d�autre est expos� dans le livre de
M. Sahlins, Age de Pierre, Age d�abondance. On le lira avec plus de
profit.
Pour d�monter Futur Primitif, il n��tait pas
besoin d��tre sp�cialiste de la pr�histoire ou de quoi que ce soit
d�autre. Sans beaucoup de connaissances pr�alables, une semaine de
travail, un peu de logique, et un seul livre de r�f�rence,
l�Introduction � la Pr�histoire de G. Camps, assorti du Dictionnaire de
la Pr�histoire de Leroi-Gourhan, nous ont suffi. N�importe qui d�autre
aurait pu le faire. Zerzan a vraisemblablement mis� sur le fait que
personne ne le ferait. C�est � dire qu�il a mis� sur l�ignorance et le
manque de curiosit� de ses lecteurs. Il a essentiellement mis� sur le
fait qu�on le croirait sur parole. Cette attitude rel�ve selon nous de
la plus basse propagande.
II. Aux Sources de l�Ali�nation :
un mixage id�ologique
Avant
de nous pencher sur le " fond " de l�id�ologie Zerzanienne,
observons-en un peu la forme. Ce qui saute d�abord aux yeux, lorsqu�on
feuillette ses livres, c�est la masse de citations qu�il emploie.
Ainsi, dans Aux Sources de l�Ali�nation (nous
emploierons l�abr�viation S.A.), il y en a pr�s de 300, ce qui nous
donne � peu pr�s trois citations par page. Lorsqu�on emploie une telle
masse de citations, c�est qu�on est soit scrupuleux � l�extr�me, soit
qu�on veut �pater le lecteur par sa culture, lui donner l�impression
qu�on a absorb� une masse de connaissances qui vont nous permettre d�en
savoir plus que lui, d�avoir le dernier mot. Il nous est tous arriv�s
de croiser ce genre d�individu, qui dresse une sorte de mur de culture
entre lui et son interlocuteur, se retranche derri�re ce mur, pour
�viter de se d�voiler, et pour dominer l�autre gr�ce � l�instrument
culturel, employ� comme une massue.
Zerzan
se sert de ces citations pour donner � son discours par ailleurs
d�cousu une apparence de scientificit�. En outre, il se sert des
auteurs qu�il cite comme le ventriloque se sert de ses marionnettes :
ils apparaissent un instant, disent ce qu�on leur fait dire, et
disparaissent. Les auteurs ainsi cit�s pr�sentent �galement l�avantage
de la cr�dibilit� : puisqu�Untel l�a dit, il est inutile de discuter.
Jamais
il ne d�montre ce que ces auteurs avancent, les citations sont toujours
faites hors contexte, et surtout hors de tout raisonnement. Zerzan ne
produit jamais de raisonnement, ne d�montre jamais rien : il exhibe des
mots. Comme dans Futur Primitif, il pratique le
terrorisme de l��vidence.
Au d�but du livre, il veut " d�clarer d�embl�e une intention et une
strat�gie : la soci�t� technologique ne pourra �tre dissoute (et
emp�ch�e de se recycler) qu�en annulant le temps et l�histoire. " Vaste
programme, certes. L�homme ne manque pas d�ambition, ce que personne ne
songerait � lui reprocher. Mais qu�est ce que tout �a signifie au
juste ? Comment compte-t-il s�y prendre pour " d�truire le temps et
l�histoire " ? Compte-t-il le faire tout seul, ou avec d�autres ? Et
quels autres ? On n�en sait rien. Ni cette " intention " ni cette "
strat�gie " ne sont d�velopp�es par la suite. C�est assez d�cevant,
mais bien caract�ristique du fouillis de la pens�e Zerzanienne : il dit
une chose, puis passe � une autre, par association d�id�es, association
qui le chasse vers une autre, ainsi de suite. Cette m�thode
naturellement le fait tourner en rond. Il rebondit de citation en
citation, d�une remarque � l�autre, et � la fin de son texte on n�a pas
avanc� d�un pouce, et pour cause : tout �tait d�j� l�, d�s le d�but. Et
comme il ne remet jamais rien en cause, tout ne peut que rester en
l��tat. A notre connaissance, c�est l� la d�finition m�me de la "
r�ification ", concept marxiste dont il fait une utilisation abondante.
Zerzan tourne en rond dans la nuit, et il ne consume rien d�autre que
son temps, qu�il ferait mieux d�employer � autre chose.
Cette
absence de m�thode est �galement un des fondements de son id�ologie. Il
s�agit d�une id�ologie du refus de la logique, comme " conscience
ali�n�e ", qu�il exprime en citant Horkheimer et Adorno : " M�me la
forme d�ductive de la science exprime la hi�rarchie et la coercition. "
(S.A. p.46). Pourquoi pas, mais alors, pourquoi autant de citations
d�origine scientifique ? Zerzan veut bien utiliser les d�couvertes de
la science, quand elles l�arrangent, mais refuse la m�thode
scientifique, comme trop contraignante, ou comme " antinaturelle ". Il
est en ceci semblable � tous les autres consommateurs, qui veulent les
supermarch�s sans la vache folle, l��lectricit� dans toutes les pi�ces
sans les dangers du nucl�aire, deux bagnoles par foyer sans les mar�es
noires.
La
logique et la d�duction sont peut-�tre des instruments imparfaits, et
certainement impr�gn�s de l�id�ologie de notre culture, mais, pauvres
de nous, c�est tout ce dont nous disposons. Sans ces instruments, ces
m�thodes, on n�aurait jamais rien su des conditions de vie des premiers
humains, et Zerzan aurait �t� condamn� � se taire, ce � quoi
visiblement il aspire. Personne d�ailleurs ne l�en emp�che.
Comme tous les consommateurs, Zerzan veut " vivre au pr�sent ", dans le
" mouvement bariol� de la vie ". (Essayez de r�p�ter sans rire trois
fois de suite ces mots : " le mouvement bariol� de la vie ") Ce "
mouvement bariol� " est bien plut�t celui de la succession des
vid�o-clips sur MTV. Au mieux, il �voque une bande de hippies �
foulards color�s d�valant une pente fleurie sur l�air de la Petite
Maison dans la Prairie, pour aller se casser la gueule dans la d�charge
situ�e en contrebas.
L�affinit� de Zerzan avec le spontan�isme baba-cool, il l�affirme
lui-m�me en p.41 de S.A. : " Par bonheur, �galement dans les ann�es 60,
d�aucuns commen�aient � d�sapprendre comment vivre dans l�histoire,
ainsi que cela se manifesta avec la mise au rancart des
montres-bracelets, l�usage des drogues psych�d�liques et,
paradoxalement peut-�tre, ce slogan � l�emporte-pi�ce lanc� par les
insurg�s fran�ais de mai 1968 : " Vite ! ".
Faut-il
revenir sur l�introduction av�r�e par les services secrets am�ricains
des drogues psych�d�liques dans les campus am�ricains ? Faut-il encore
revenir sur la catastrophe que furent ces fameux " mouvements de la
jeunesse " des ann�es 60, qui n�eurent pour effet que de former une
nouvelle classe sp�cialis�e de consommateurs, et d�ouvrir ainsi de
nouveaux march�s au post-fordisme, tout en maintenant durablement la
soci�t� dans son abrutissement ? Et ce " Vite ! " de 68, qu�est-il
sinon l�annonce de l�impatience d�bile des consommateurs de fast-food,
de vid�o-clips, et de pens�e pr�dig�r�e � la sauce Zerzan ?
Zerzan voudrait faire croire que nous sommes ali�n�s par l�empire de la
raison. Et effectivement, le monde capitaliste est domin� par la
logique de l��conomie, et plus concr�tement par la n�cessit� vitale
pour lui de l�extraction toujours croissante de plus-value. Mais cette
rationalit� dominante se fait sur un monde d�individus de plus en plus
priv�s des outils de la raison, sur l�appauvrissement du langage au
profit de son ersatz m�diatique, et sur l�illettrisme qui se d�veloppe
sous toutes ses formes. La soci�t� capitaliste nous appauvrit non
seulement mat�riellement, par l�abondance falsifi�e comme par le manque
pur et simple, mais aussi intellectuellement. Ce que Debord appelait "
la perte de tout langage ad�quat aux faits " est un des aspects de la
mis�re capitaliste, et un des aspects qui assoit le mieux sa
domination. Nous devons lutter contre cet appauvrissement. Zerzan en
appelle � encore plus de pauvret� mentale. Il en donne lui-m�me
l�exemple par ses textes, mis�rables hachis de textes ant�rieurs,
v�ritables " zappings " de la pens�e. La " pens�e " de Zerzan est un
pur produit de l�ali�nation contemporaine.
III. Le communisme ne peut pas
�tre "primitif"
L�id�ologie
de Zerzan n�est que l��ni�me surgissement d�un vieux romantisme
primitiviste, qui remonte � Rousseau et m�me, avant lui, � Montaigne
(cf. Essais, Des Cannibales).
Il repose sur le postulat que notre culture serait " mauvaise ", parce
qu�elle aurait perdu le " contact avec la nature " qui ferait "
l�authenticit� " (" Les Lotantiques, c�est des fleurs qui poussent dans
les livres ", comme fait dire Pagnol au pauvre Ugolin) des cultures
primitives. Cette attitude est celle d�un colonialisme invers�, qui
ferait de notre culture la seule " vraie " culture, c�est � dire le mal
incarn�.
Nous
avons vu pr�c�demment que, d�s le d�part, l�humanit� s�est non pas "
affranchie des contraintes du milieu naturel ", comme le dirait une
conception marxo-utilitariste des soci�t�s, mais d�velopp�e comme
ind�pendamment de lui. Ce qui ne signifie pas que les hommes vivent
sans lien avec leur environnement, ce qui serait absurde, mais que ce
sont les structures symboliques des soci�t�s humaines qui conditionnent
leur rapport avec le milieu naturel, et non l�inverse. On ne peut donc
d�s lors parler de " proximit� " ou " d��loignement " avec la nature, �
aucun moment de l�histoire humaine, mais seulement de diff�rents types
de rapports avec le milieu, rapports qui sont eux-m�mes une cons�quence
du type de rapports que les hommes entretiennent au sein de leurs
soci�t�s, de leur mode de vie au sens large du terme.
Pr�senter
la vie des chasseurs-cueilleurs comme plus " naturelle " que celle des
s�dentaires n�a donc pas de sens. Le simple fait que les
chasseurs-cueilleurs aient eu une vie plus facile, avec plus de " temps
de loisir " et plus de socialit� " gratuite " que les s�dentaires n�est
pas en soi un argument. Par ailleurs, il existe des soci�t�s
s�dentaires, pratiquant l�agriculture, qui ont un " temps de loisir "
tr�s comparable � celui des chasseurs-cueilleurs, en pratiquant la
sous-exploitation et en maintenant une basse densit� de population. On
peut citer les Chimbu de Nouvelle-Guin�e, qui exploitent seulement 60%
de la terre cultivable, les Yagaw des Philippines ou les Iban de Born�o
qui maintiennent leur population de 30 � 50% au-dessous de la densit�
que leur permettrait une agriculture plus pouss�e. Dans ces cultures,
on observe des " journ�es de travail " tr�s courtes, 4 ou 5 heures,
suivies en g�n�ral de plusieurs jours de repos. Chez les Papous
Kapauku, les hommes consacraient en moyenne 2h18mn par jour � la
production agricole, et les femmes 1h42mn. Il y a bien d�autres
exemples qu�il serait fastidieux de citer tous.
L�agriculture,
contrairement aux �quations simplistes du genre agriculture/�levage =
ma�trise de la nature = domination sociale, n�est donc pas porteuse du
" mal absolu " que Zerzan voudrait d�tecter.
Il
y aura sans doute aussi des acharn�s de la recherche du Mal qui
voudront aller le chercher dans le stockage (manifestation de la "
conscience du temps et du nombre ", selon Zerzan), suppos� �tre la
pr�figuration de l�accumulation capitaliste, et l�entr�e dans la vie
humaine du p�ch� d�avarice. H�las, il s�av�re �galement que nombre de
chasseurs-cueilleurs pratiquaient le stockage, comme on peut l�imaginer
facilement. A moins de prendre les primitifs pour des imb�ciles, on
aurait du mal � croire qu�ils vont se contenter de ramasser ce qu�ils
trouvent, rassasiant leur faim imm�diate pour ensuite aller se coucher
b�atement � l�ombre du gros Bananier d�Abondance. Glands de ch�nes,
noix et autres chata�gnes sauvages seront au contraire collect�s par
les chasseurs-cueilleurs dans des vanneries (l�apparition tardive de la
poterie ne signifiant pas qu�on ignorait auparavant tout autre
r�cipient, mais seulement que nous n�avons plus trace de ces r�cipients
tress�s, faits de mat�riaux p�rissables) et mis � s�cher, en pr�vision
d�une consommation ult�rieure. La notion Zerzanienne du " pr�sent
perp�tuel " en prend un coup, puisque tout ceci indique une
anticipation sur une longue dur�e des besoins et la mise en place d�une
strat�gie pour y subvenir.
Quoi
qu�il en soit, le Mal absolu ne se trouve ni dans le stockage, ni dans
l�agriculture, ni dans des formes organisationnelles plus ou moins
complexes ou " abstraites " (quoi de plus complexe et " abstrait " que
les syst�mes de lignage transversaux de la parent� dans certaines
cultures " primitives "), et encore moins dans la conscience du temps,
dans les math�matiques ou dans le langage. En fait, il n�y a pas de "
mal absolu ". Arr�tons un peu de faire de la morale.
Zerzan
est un farouche ennemi de toute organisation. Pour lui, toute action
concert�e et orient�e dans un but pr�cis serait forc�ment ali�n�e. Il
voit des sorciers partout. Ce qui le rebute dans les soci�t�s modernes,
c�est principalement cette organisation. Qu�elle soit pr�sentement
ali�n�e ne fait aucun doute. Pour autant, doit-on souscrire � cet
anarchisme b�ta, qui voit dans tout regroupement de plus de trois
personnes un facteur de domination ou d�ali�nation ?
Zerzan
parle d�une " soci�t� du face-�-face ", d�une " soci�t� d�amants ". Il
rejoint l� T. Kaczynski, dit Unabomber, qui dans son Manifeste d�clare
que " l�individu " est frustr� de ce qu�il appelle son "
auto-accomplissement " " lorsque les d�cisions collectives sont prises
par un groupe trop �tendu pour que le r�le de chacun ait une
signification quelconque. " Zerzan r�ve des chasseurs-cueilleurs,
Kaczynski des hommes de la conqu�te de l�Ouest. Dans tous les cas, des
petits groupes isol�s, avec un taux de peuplement tr�s faible.
Cette
id�ologie marque un d�sir tr�s caract�ristique de l�individualisme de
masse : le d�sir d�auto-valorisation, le d�sir de reconnaissance par
autrui. Ce d�sir refl�te un manque tr�s r�el, mais, produit de
l�ali�nation, il parle son langage. C�est l��tre humain s�par� qui
s�exprime l�, car dans sa s�paration, tout ce qui lui reste c�est sa
propre solitude, ce qu�il appelle son individualit�. Priv�s que nous
sommes de toute action collective consciente, nous ne parvenons m�me
plus � imaginer qu�une telle action soit possible.
Il
faut affirmer au contraire qu�une telle action est possible, est
qu�elle est possible parce qu�au point o� nous en sommes aujourd�hui
elle est n�cessaire. La soci�t� du " face-�-face ", la soci�t� des "
petits groupes " sont des produits de l�individualisme bless�, du " sac
� viande " isol� qui veut exister " pour et par lui-m�me ", avec
quelques copains. Les probl�mes que pose aujourd�hui le capitalisme, et
qu�il ne r�soudra pas parce que nous seuls, en tant que communaut�
humaine, sommes capables de les r�soudre, ne se r�soudront pas au
niveau du " petit groupe ". Lorsque par exemple, une fois la r�volution
faite (ce qui ne saurait tarder, bien entendu) nous nous occuperons de
reboiser intelligemment les millions d�hectares saccag�s par
l�agriculture industrielle, ce ne pourra pas �tre par l�action de "
petits groupe isol�s ". Et si, en tant qu�individu, j�ai le bonheur de
participer � cette action collective, je ne me soucierai gu�re
d�inscrire mon nom sur chaque arbre que j�aurai plant�, et que
d�ailleurs je ne verrai sans doute jamais � sa maturit�. Je ne m�en
sentirai pas moins individu pour autant.
En
fait, ce que Zerzan et Kaczynski sugg�rent, c�est l�id�e tr�s
d�mocratique selon laquelle l�organisation des groupes humains par
eux-m�mes serait impossible au degr� de peuplement aujourd�hui atteint.
Comme tous les d�mocrates, ils ne con�oivent pas du tout qu�une soci�t�
compos�e de milliards d�individus puisse �tre " g�r�e " autrement
qu�elle l�est aujourd�hui, � savoir par des Etats, par de la
repr�sentation, par du flicage.
Ils
ne con�oivent pas la communaut� humaine comme d�passement des
conditions actuelles et de toutes les situations du pass�, mais comme
une r�gression vers ce pass�. Et leur pens�e, qui se veut
r�volutionnaire, constitue effectivement une r�gression.
Mais
l�objet de ce texte n�est pas d�avancer une nouvelle th�orie de la
r�volution. Nous n
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