
BAKOUNINE (Michel) - Le principe de l'�tat
Date : jeudi 01 mars 2007 @ 20:40:27 :: Sujet : �tat
Ce texte (�crit en 1871) est extrait du volume 7 des �uvres compl�tes de Bakounine (La guerre franco-allemande et la r�volution sociale en France, 1870-1871),
�dit�es en 1979 chez Champ Libre
(textes annot�s par Arthur Lehning).
Max Nettlau a publi� ce manuscrit, avec beaucoup d�erreurs, dans La Soci�t� nouvelle, novembre 1896 (Ann�e 12, n� 143), pp. 577-595.
Au
fond, la conqu�te n�est pas seulement l�origine, elle est aussi le but
supr�me de tous les Etats, grands ou petits, puissants ou faibles,
despotiques ou lib�raux, monarchiques, aristocratiques, d�mocratiques,
et voire m�me socialistes, en supposant que l�id�al des socialistes
allemands, celui d�un grand Etat communiste, se r�alise jamais.
Qu�elle
ait �t� le point de d�part de tous les Etats, anciens et modernes, cela
ne pourra �tre mis en doute par personne, puisque chaque page de
l�histoire universelle le prouve suffisamment. Nul ne contestera non
plus que les grands Etats actuels n�aient pour objet, plus ou moins
avou�, la conqu�te. Mais les Etats moyens et surtout les petits Etats,
dira-t-on, ne pensent qu�� se d�fendre et il serait ridicule de leur
part de r�ver la conqu�te.
Ridicule
tant qu�on voudra, mais n�anmoins c�est leur r�ve, comme c�est le r�ve
du plus petit paysan propri�taire de s�arrondir au d�triment de son
voisin ; s�arrondir, s�agrandir, conqu�rir � tout prix et toujours,
c�est une tendance fatalement inh�rente � tout Etat, quelle que soit
son extension, sa faiblesse ou sa force, parce que c�est une n�cessit�
de sa nature. Qu�est-ce que l�Etat si ce n�est l�organisation de la
puissance ; mais il est dans la nature de toute puissance de ne point
pouvoir souffrir ni de sup�rieure ni d��gale, - la puissance ne pouvant
avoir d�autre objet que la domination, et la domination n��tant r�elle
que lorsque tout ce qui l�entrave lui est assujetti. Aucune puissance
n�en souffre une autre que lorsqu�elle y est forc�e, c�est-�-dire que
lorsqu�elle se sent impuissante � la d�truire ou � la renverser. Le
seul fait d�une puissance �gale est une n�gation de son principe et une
menace perp�tuelle contre son existence ; car c�est une manifestation
et une preuve de son impuissance. Par cons�quent, entre tous les Etats
qui existent l�un � c�t� de l�autre, la guerre est permanente et leur
paix n�est qu�une tr�ve.
Il
est dans la nature de l�Etat de se poser aussi bien pour lui-m�me que
pour tous ses sujets comme l�objet absolu. Servir sa prosp�rit�, sa
grandeur, sa puissance, c�est la vertu supr�me du patriotisme. L�Etat
n�en reconna�t point d�autre : tout ce qui lui sert est bon, tout ce
qui est contraire � ses int�r�ts est d�clar� criminel, telle est la
morale de l�Etat.
C�est
pourquoi la morale politique a �t� de tout temps non seulement
�trang�re, mais absolument contraire � la morale humaine. Cette
contradiction est une cons�quence forc�e de son principe : l�Etat
n��tant qu�une partie, se pose et s�impose comme le tout ; il ignore le
droit de tout ce qui n��tant pas lui-m�me, se trouve en dehors de lui,
et quand il le peut sans danger pour lui-m�me, il le viole. L�Etat est
la n�gation de l�humanit�.
Y
a-t-il un droit humain et une morale humaine absolus ? Par le temps qui
court et en voyant tout ce qui se passe et se fait aujourd�hui en
Europe, on est bien forc� de se poser cette question.
D�abord,
l�absolu existe-t-il et tout n�est-il pas relatif dans le monde ? Ainsi
pour la morale et le droit : ce qui s�appelait droit, hier, ne l�est
plus aujourd�hui, et ce qui parait moral en Chine peut ne pas �tre
consid�r� comme tel en Europe. A ce point de vue chaque pays, chaque
�poque ne devraient �tre jug�s qu�au point de vue des opinions
contemporaines ou locales, et il n�y aurait ni droit humain universel,
ni morale humaine absolue.
De
cette mani�re, apr�s avoir r�v� l�un et l�autre, quand nous avons �t�
m�taphysiciens ou chr�tiens, devenus positivistes aujourd�hui, nous
devrions renoncer � ce r�ve magnifique pour retomber dans l��troitesse
morale de l�antiquit�, qui ignore jusqu�au nom m�me de l�humanit�, au
point que tous les dieux ne furent que des dieux exclusivement
nationaux et accessibles seulement aux cuites privil�gi�s.
Mais
aujourd�hui que le ciel est devenu d�sert et que tous les dieux, y
compris naturellement le J�hovah des juifs, l�Allah des mahom�tans et
le bon Dieu des chr�tiens, se trouvent d�tr�n�s, aujourd�hui ce serait
peu encore : nous retomberions dans le mat�rialisme crasse et brutal
des Bismarck, des Thiers et des Fr�d�ric II, selon lesquels Dieu �tait toujours du c�t� des gros bataillons,
comme l�a excellemment dit ce dernier ; l�unique objet digne de culte,
le principe de toute morale, de tout droit serait la force ; c�est la
vraie religion de l�Etat.
Eh
bien, non ! Quelque ath�es que nous soyons, et pr�cis�ment parce que
nous sommes des ath�es, nous reconnaissons une morale humaine et un
droit humain absolus. Seulement, il s�agit de s�entendre sur la
signification de ce mot absolu. L�absolu
universel, embrassant la totalit� infinie des mondes et des �tres, nous
ne le concevons pas, parce que non seulement nous sommes incapables de
le percevoir par nos sens, mais nous ne pouvons pas m�me l�imaginer.
Toute tentative de ce genre nous ram�nerait dans le vide, tant aim� des
m�taphysiciens, de l�abstraction absolue.
L�absolu
que nous entendons est un absolu tr�s relatif et notamment relatif
exclusivement � l�esp�ce humaine. Cette derni�re est loin d��tre
�ternelle : n�e sur la terre, elle mourra avec elle, peut-�tre m�me
avant elle, faisant place, selon le syst�me de Darwin, � une esp�ce
plus puissante, plus compl�te, plus parfaite. Mais tant qu�elle existe,
elle a un principe qui lui est inh�rent et qui la fait pr�cis�ment ce
qu�elle est : c�est ce principe qui constitue, par rapport � elle,
l�absolu. Voyons quel est ce principe.
De tous les �tres vivant sur cette terre, l�homme est � la fois le plus social et le plus individualiste. Il est sans contredit aussi le plus intelligent.
Il existe peut-�tre des animaux qui sont m�me plus sociaux que lui, par
exemple les abeilles, les fourmis ; mais par contre, ils sont si peu
individualistes, que les individus appartenant � ces esp�ces sont
absolument absorb�s par ces derni�res et comme an�antis dans leur
soci�t� : ils sont tout pour la collectivit�, rien ou presque rien pour
eux-m�mes. Il para�t qu�il existe une loi naturelle, conform�ment �
laquelle plus une esp�ce d�animaux est �lev�e dans l��chelle des �tres,
par son organisation plus compl�te, plus elle laisse de latitude, de
libert� et d�individualit� � chacun. Les animaux f�roces, qui occupent
incontestablement le rang le plus �lev�, sont individualistes au
supr�me degr�.
L�homme,
animal f�roce par excellence, est le plus individualiste de tous. Mais
en m�me temps, et c�est un de ses traits distinctifs, il est
�minemment, instinctivement et fatalement socialiste. C�est tellement
vrai, que son intelligence m�me qui le rend si sup�rieur � tous les
�tres vivants et qui le constitue en quelque sorte le ma�tre de tous,
ne peut se d�velopper et arriver � la conscience d�elle-m�me qu�en
soci�t� et par le concours de la collectivit� tout enti�re.
Et
en effet, nous savons bien qu�il est impossible de penser sans
paroles ; en dehors ou avant la parole, il peut y avoir sans doute des
repr�sentations ou des images des choses, mais il n�y a point de
pens�es. La pens�e na�t et ne se d�veloppe qu�avec la parole. Penser
c�est donc parler mentalement en soi-m�me. Mais toute conversation
suppose au moins deux personnes, l�une c�est vous ; qui est l�autre ?
C�est tout le monde humain que vous connaissez.
L�homme,
en tant qu�individu animal, comme les animaux de toutes les autres
esp�ces, a de prime abord et d�s qu�il commence � respirer, le
sentiment imm�diat de son existence individuelle ; mais il n�acquiert
la conscience r�fl�chie de lui-m�me, conscience qui constitue
proprement sa personnalit�, qu�au moyen de l�intelligence, et par
cons�quent seulement dans la soci�t�. Votre personnalit� la plus
intime, la conscience que vous avez de vous-m�me dans votre for
int�rieur, n�est en quelque sorte que le reflet de votre propre image,
r�percut� et � vous renvoy� comme par autant de miroirs, par la
conscience tant collective qu�individuelle de tous les �tres humains
qui composent votre monde social. Chaque homme que vous connaissez et
avec lequel vous vous trouvez en rapports, soit directs soit indirects,
d�termine, plus ou moins, votre �tre le plus intime, contribue � vous
faire ce que vous �tes, � constituer votre personnalit�. Par
cons�quent, si vous �tes entour� d�esclaves, fussiez-vous leur ma�tre,
vous n�en �tes pas moins un esclave, la conscience des esclaves ne
pouvant vous renvoyer que votre image avilie. La b�tise de tout le
monde vous ab�tit, tandis que l�intelligence de tous vous illumine,
vous �l�ve ; les vices de votre milieu social sont vos vices, et vous
ne sauriez �tre un homme r�ellement libre, si vous n��tes entour�
d�hommes �galement libres, l�existence d�un seul esclave suffisant pour
amoindrir votre libert�. Dans l�immortelle d�claration des droits de
l�homme, faite par la Convention nationale, nous trouvons clairement
exprim�e cette v�rit� sublime que l�esclavage d�un seul �tre humain est l�esclavage de tous.
Elle contient toute la morale humaine, pr�cis�ment ce que nous avons appel� la morale absolue,
absolue sans doute par rapport � l�humanit� seulement, non par rapport
au reste des �tres, ni encore moins par rapport � la totalit� infinie
des mondes, � nous �ternellement inconnue. Nous la retrouvons en germe,
plus ou moins, dans tous les syst�mes de morale qui se sont produits
dans l�histoire et dont elle fut en quelque sorte comme la lumi�re
latente, lumi�re qui ne s�y est manifest�e d�ailleurs, le plus souvent,
que par des reflets aussi incertains qu�imparfaits. Tout ce que nous
voyons d�absolument vrai, c�est-�-dire d�humain, n�est d� qu�� elle
seule. Et comment en serait-il autrement, puisque tous les syst�mes de
morale qui se sont successivement d�velopp�s, dans le pass�, aussi bien
que tous les autres d�veloppements de l�homme dans l�histoire, y
compris les d�veloppements th�ologiques et m�taphysiques, n�ont jamais
eu d�autre source que la nature humaine, n�en ont �t� que les
manifestations plus ou moins imparfaites. Mais cette loi morale que
nous appelons absolue, qu�est-elle, sinon l�expression la plus pure, la
plus compl�te, la plus ad�quate, comme diraient les m�taphysiciens, de
cette m�me nature humaine, essentiellement socialiste et individualiste
� la fois.
Le
d�faut principal des syst�mes de morale enseign�s dans le pass�, c�est
d�avoir �t� ou exclusivement socialiste ou exclusivement
individualiste. Ainsi la morale civique, telle qu�elle nous a �t�
transmise par les Grecs et les Romains, fut une morale exclusivement
socialiste, dans ce sens qu�elle sacrifia toujours l�individualit� � la
collectivit�. Sans parler des myriades des esclaves qui constitu�rent
toute la base de la civilisation antique, ne comptant eux-m�mes que
comme des choses, l�individualit� [du] citoyen grec ou romain lui-m�me
fut toujours patriotiquement immol�e au profit de la collectivit�
constitu�e en Etat. Ainsi lorsque les citoyens, fatigu�s de cette
immolation permanente, se refus�rent au sacrifice, les r�publiques
grecques d�abord, puis romaines, s��croul�rent. Le r�veil de
l�individualisme causa la mort de l�antiquit�.
Il
trouva sa plus pure et sa compl�te expression dans les religions
monoth�istes, dans le juda�sme, dans le mahom�tisme et dans le
christianisme surtout. Le J�hovah des juifs s�adresse encore � la
collectivit�, au moins sous certains rapports, puisqu�il a un peuple
�lu, quoiqu�il contienne d�j� tous les germes de la morale
exclusivement individualiste.
Il
devait en �tre ainsi : les dieux de l�antiquit� grecque et romaine ne
furent, en derni�re analyse, que les symboles, les repr�sentants
supr�mes de la collectivit� divis�e, de l�Etat. En les adorant, on
adorait l�Etat, et toute la morale qui fut enseign�e en leur nom ne put
par cons�quent avoir d�autre objet que le salut, la grandeur et la
gloire de l�Etat.
Le
dieu des juifs, despote jaloux, �go�ste et vaniteux s�il en fut, se
garda bien non d�identifier, mais seulement de m�ler sa terrible
personne avec la collectivit� de son peuple �lu, �lu pour lui servir de
marche-pied de pr�dilection tout au plus, mais non pour oser s��lever
jusqu�� lui. Entre lui et son peuple, il y eut toujours un ab�me.
D�ailleurs, n�admettant d�autre objet d�adoration que lui-m�me, il ne
pouvait souffrir le culte de l�Etat. Ador�, n�a-t-il jamais exig� des
juifs, tant collectivement qu�individuellement, que des sacrifices pour
lui-m�me, jamais pour leur collectivit� ou pour la grandeur et la
gloire de l�Etat ?
Au
reste, les commandements de J�hovah, tels qu�ils nous sont transmis par
le D�calogue, ne s�adressent presque exclusivement qu�� l�individu : ne
font exception que ceux d�entre eux dont l�ex�cution d�passant les
forces d�un individu, exigerait le concours de tous : par exemple,
l�ordre si singuli�rement humain qui enjoignit aux juifs d�extirper
jusqu�au dernier, les femmes et les enfants y compris, tous les pa�ens
qu�ils trouveraient sur la terre promise, ordre vraiment digne du P�re
de notre sainte Trinit� chr�tienne qui se distingue, comme on sait, par
son amour exub�rant pour cette pauvre esp�ce humaine.
Tous
les autres commandements ne s�adressent qu�� l�individu : tu ne tueras
pas (except� les cas tr�s fr�quents o� je l�ordonnerai moi-m�me,
aurait-il d� ajouter) ; tu ne voleras ni la propri�t� ni la femme
d�autrui (consid�r�e en quelque sorte aussi comme une propri�t�) ; tu
respecteras tes parents. Mais surtout tu m�adoreras, moi, le dieu
jaloux, �go�ste, vaniteux et terrible, et si tu ne veux encourir ma
col�re, tu chanteras mes louanges et t�aplatiras �ternellement devant
moi.
Dans
le mahom�tisme il n�y a pas m�me l�ombre du collectivisme national et
restreint qui domine dans les religions antiques et dont on retrouve
encore quelques faibles restes jusque dans le culte juda�que. Le Coran
ne conna�t point de peuple �lu ; tous les croyants, � quelque nation ou
quelque communaut� qu�ils appartiennent, sont individuellement, non
collectivement, les �lus de Dieu. Aussi les califes, successeurs de
Mahomet, ne s�appel�rent-ils jamais autrement que les chefs des
croyants.
Mais
nulle religion ne poussa aussi loin le culte de l�individualisme que la
religion chr�tienne. Devant les menaces de l�enfer et les promesses
absolument individuelles du paradis, accompagn�es de cette terrible
d�claration que sur beaucoup d�appel�s il n�y aura que tr�s peu d��lus,
ce fut un d�sarroi, un sauve-qui-peut g�n�ral ; une sorte de course au
clocher o� chacun n��tait stimul� que par une pr�occupation unique,
celle de sauver sa pauvre petite �me. On con�oit qu�une telle religion
ait pu et d� donner le coup de gr�ce � la civilisation antique, fond�e
exclusivement sur le culte de la collectivit�, de la patrie, de l�Etat
et en dissoudre toutes les organisations � une �poque surtout o� elle
se mourait d�j� de vieillesse. L�individualisme est un si puissant
dissolvant ! Nous en voyons la preuve dans le monde bourgeois actuel.
A
notre sens, c�est-�-dire au point de vue de la morale humaine, toutes
les religions monoth�istes, mais surtout la religion chr�tienne, comme
la plus compl�te et la plus cons�quente de toutes, sont fonci�rement,
essentiellement, principalement immorales : en cr�ant leur Dieu, elles
ont proclam� la d�ch�ance de tous les hommes, dont elles n�admirent la
solidarit� que dans le p�ch� ; et en posant le principe du salut
exclusivement individuel, elles ont reni� et d�truit, autant qu�il
�tait en leur puissance de le faire, la collectivit� humaine,
c�est-�-dire le principe m�me de l�humanit�.
N�est-il
pas �trange qu�on ait attribu� au christianisme l�honneur d�avoir cr��
l�id�e de l�humanit�, dont il fut au contraire la n�gation la plus
compl�te et la plus absolue. Toutefois, sous un rapport il put
revendiquer cet honneur, mais seulement sous un seul : il y a contribu�
d�une mani�re n�gative, en coop�rant puissamment � la destruction des
collectivit�s restreintes et partielles de l�antiquit�, en h�tant la
d�cadence naturelle des patries et des cit�s qui, s��tant divinis�es
dans leurs dieux, formaient un obstacle � la constitution de
l�humanit� ; mais il est absolument faux de dire que le christianisme
ait en jamais la pens�e de constituer cette derni�re, ou qu�il ait
seulement compris, ni m�me pressenti, ce que nous appelons aujourd�hui
la solidarit� des hommes, l�humanit� c�est une id�e toute moderne,
entrevue par la renaissance, mais con�ue et �nonc�e d�une mani�re
claire et pr�cise seulement au XVIIIe si�cle.
Le
christianisme n�a absolument rien � faire avec l�humanit�, par cette
simple raison qu�il a pour objet unique la divinit�, mais l�une exclut
l�autre. L�id�e de l�humanit� repose sur la solidarit� fatale,
naturelle de tous les hommes entre eux. Mais le christianisme,
avons-nous dit, ne reconna�t cette solidarit� que dans le p�ch�, et la
repousse absolument dans le salut, dans le r�gne de ce Dieu qui sur
beaucoup d�appel�s ne fait gr�ce qu�� tr�s peu d��lus, et qui dans sa
justice adorable, pouss� sans doute par cet amour
infini qui le distingue, avant m�me que les hommes fussent n�s sur
cette terre, en avait condamn� l�immense majorit� aux souffrances
�ternelles de l�enfer, et cela pour les punir d�un p�ch� commis non par
eux-m�mes mais par leurs premiers anc�tres, qui d�ailleurs furent bien
forc�s de le commettre pour en �viter un plus terrible encore, celui
d�infliger un d�menti � la prescience divine.
Telle
est la logique divine et la base de toute la morale chr�tienne.
Qu�ont-elles � faire avec la logique et la morale humaines ?
C�est
en vain qu�on s�efforcerait de nous prouver que le christianisme
reconna�t bien la solidarit� des hommes, en nous citant des paroles de
l�Evangile qui semblent pr�dire l�av�nement d�un jour o� il n�y aura
plus qu�un seul berger et un seul troupeau ; ou en nous montrant
l�Eglise catholique romaine, tendant incessamment � la r�alisation de
ce but par la soumission du monde entier au gouvernement du pape. La
transformation de l�humanit� tout enti�re en troupeau, ainsi que la
r�alisation, heureusement impossible, de cette monarchie universelle et
divine n�ont absolument rien � faire avec le principe de la solidarit�
humaine, qui seul constitue ce que nous appelons l�humanit�, Il n�y a
pas m�me l�ombre de cette solidarit� dans la soci�t� telle que les
chr�tiens la r�vent et dans laquelle on n�est [rien] par la gr�ce des
hommes, tout par la gr�ce de Dieu, v�ritable troupeau de moutons
d�sagr�g�s, et qui n�ont et ne doivent avoir aucuns rapports imm�diats
et naturels entre eux, au point qu�il leur est m�me interdit de s�unir
pour la reproduction de l�esp�ce, sans la permission ou la b�n�diction
de leur berger, le pr�tre seul ayant le droit de les marier au nom de
ce dieu qui est l�unique trait d�union l�gitime entre eux : s�par�s en
dehors de lui, les chr�tiens ne s�unissent et ne peuvent s�unir qu�en
lui. En dehors de cette sanction divine, tous les rapports humains,
m�me les liens de famille, participent � la mal�diction g�n�rale qui
frappe la cr�ation, sont r�prouv�s : la tendresse des parents, des
�poux, des enfants, l�amiti� fond�e sur la sympathie et sur l�estime
r�ciproques, l�amour et le respect des hommes, la passion du vrai, du
juste et du bien, celle de la libert�, et la plus grande de toutes,
celle qui implique toutes les autres, la passion de l�humanit�, - tout
cela est maudit et ne saurait �tre r�habilit� que par la gr�ce de Dieu.
Tous les rapports d�hommes � hommes doivent �tre sanctifi�s par
l�intervention divine ; mais cette intervention les d�nature, les
d�moralise, les d�truit. Le divin tue l�humain et tout le culte
chr�tien ne consiste proprement que dans cette immolation perp�tuelle
de l�humanit� en honneur de la divinit�.
Qu�on
n�objecte pas que le christianisme ordonne aux enfants d�aimer leurs
parents, aux parents d�aimer leurs enfants, aux �poux de s�affectionner
mutuellement. Oui, mais il leur commande et ne leur permet de les aimer
non imm�diatement, non naturellement et pour eux-m�mes, mais seulement
en Dieu et pour l�amour de Dieu ; il n�admet tous ces rapports naturels
qu�� condition que Dieu s�y trouve en tiers, et ce terrible tiers tue
les conjoints. L�amour divin an�antit l�amour humain. Le christianisme
nous ordonne, il est vrai, d�aimer notre prochain autant que
nous-m�mes, mais il nous ordonne en m�me temps d�aimer Dieu plus que
nous-m�mes et par cons�quent aussi plus que le prochain, c�est-�-dire
de lui sacrifier le prochain pour le salut de nous-m�mes, car � la fin
des comptes le chr�tien n�adore Dieu que pour le salut de son �me.
Dieu
�tant donn�, tout cela est rigoureusement cons�quent : Dieu est
l�infini, l�absolu, l��ternel, le tout-puissant ; l�homme est le fini,
l�impuissant. En comparaison de Dieu, sous tous les rapports, il n�est
rien. Le divin seul est juste, vrai, beau et bon, et tout ce qui est
humain dans l�homme doit �tre par l� m�me d�clar� faux, inique,
d�testable et mis�rable. Le contact de la divinit� avec cette pauvre
humanit� doit donc n�cessairement d�vorer, consommer, an�antir tout ce
qui reste d�humain dans les hommes.
Mais
aussi l�intervention divine dans les affaires humaines n�a-t-elle
jamais manqu� de produire des effets excessivement d�sastreux. Elle a
perverti tous les rapports des hommes entre eux et remplac� leur
solidarit� naturelle par la pratique hypocrite et malsaine des
communaut�s religieuses, o�, sous les dehors de la charit�, chacun ne
songe qu�au salut de son �me, faisant ainsi, sous le pr�texte de
l�amour divin, de l��go�sme humain excessivement raffin�, plein de
tendresse pour lui-m�me et d�indiff�rence, de malveillance, voire m�me
de cruaut� pour le prochain. Cela explique l�alliance intime qui a
toujours exist� entre le bourreau et le pr�tre, alliance franchement
avou�e par le c�l�bre champion de l�ultramontanisme, M. Joseph de
Maistre, dont la plume �loquente, apr�s avoir divinis� le pape, n�a pas
manqu� de r�habiliter le bourreau ; - l�un �tant, en effet, le
compl�ment n�cessaire de l�autre.
Mais
ce n�est pas dans la seule Eglise catholique qu�existe et se produit
cette tendresse excessive pour le bourreau. Les ministres sinc�rement
religieux et croyants des diff�rents cultes protestants, n�ont-ils pas
unanimement protest� de nos jours contre l�abolition de la peine de
mort, tant il est vrai que l�amour divin tue dans les c�urs qui en sont
p�n�tr�s, l�amour des hommes ; tant il est vrai aussi que tous les
cultes religieux en g�n�ral, mais parmi eux le christianisme surtout,
n�ont jamais eu d�autre objet que de sacrifier des hommes � leurs
dieux. Et parmi toutes les divinit�s dont nous parle l�histoire, en
est-il une seule qui ait fait verser tant de larmes et de sang que ce
bon Dieu des chr�tiens ou qui ait perverti au m�me point les
intelligences, les c�urs et tous les rapports des hommes entre eux ?
Sous
cette influence malsaine, l�esprit s��clipsait et la recherche ardente
de la v�rit� se transformait en un culte complaisant du mensonge ; la
dignit� humaine s�avilissait, l�honn�tet� devenait tra�tre, la bont�
cruelle, la justice inique et le respect humain se transformait en un
m�pris arrogant pour les hommes ; l�instinct de la libert� aboutissait
� l��tablissement du servage, et celui de l��galit� � la sanction des
privil�ges les plus monstrueux. La charit�, devenant d�latrice et
pers�cutrice, ordonnait le massacre des h�r�tiques et les orgies
sanglantes de l�Inquisition ; l�homme religieux s�appela j�suite,
m�mier ou pi�tiste - renon�ant � l�humanit� il visa � la saintet� - et
le saint sous les dehors d�une humilit� plus ou moins hypocrite et de
la charit�, cacha l�orgueil et l��go�sme immense d�un Moi humain
absolument isol� et qui s�adore lui-m�me dans son Dieu. Car il ne faut
pas s�y tromper ; ce que l�homme religieux cherche surtout et ce qu�il
croit trouver dans la divinit� qu�il adore, c�est encore lui-m�me, mais
glorifi�, investi de la toute-puissance et immortalis�. Aussi y a-t-il
puis� trop souvent des pr�textes et des instruments pour asservir et
pour exploiter le monde humain.
Voil�
donc le dernier mot du culte chr�tien ; c�est l�exaltation de
l��go�sme, qui, rompant toute solidarit� sociale, s�adore lui-m�me dans
son Dieu et s�impose � la masse ignorante des hommes au nom de ce Dieu,
c�est-�-dire au nom de son Moi humain, sciemment ou inconsciemment
exalt� et divinis� par lui-m�me. C�est pourquoi aussi les hommes
religieux sont ordinairement si f�roces : en d�fendant leur Dieu, ils
prennent part pour leur �go�sme, pour leur orgueil et pour leur vanit�.
De
tout cela il r�sulte que le christianisme est la n�gation la plus
d�cisive et la plus compl�te de toute solidarit� entre les hommes,
c�est-�-dire de la soci�t�, et par cons�quent aussi de la morale,
puisqu�en dehors de la soci�t�, il ne peut y avoir de morale, il ne
reste que les rapports religieux de l�homme isol� avec son Dieu,
c�est-�-dire avec lui-m�me.
Les
m�taphysiciens modernes, � partir du XVIIe si�cle, ont essay� de
r�tablir la morale, en la fondant non sur Dieu, mais sur l�homme. Par
malheur, ob�issant aux tendances de leur si�cle, ils avaient pris pour
point de d�part non l�homme social, vivant et r�el, qui est le double
produit de la nature et de la soci�t�, mais le Moi abstrait de
l�individu, en dehors de tous ses liens naturels et sociaux, celui m�me
que divinisa l��go�sme chr�tien, et que toutes les Eglises, tant
catholique que protestantes, adorent comme leur Dieu.
Comment est n� le Dieu unique des monoth�istes ? Par l��limination n�cessaire de tous les �tres r�els et vivants.
Pour
expliquer ce que nous entendons par l�, il devient n�cessaire de dire
quelques mots sur la religion. Nous voudrions bien ne pas en parler du
tout, mais par le temps qui court il devient impossible de traiter les
questions politiques et sociales sans toucher � la question religieuse.
C�est
bien � tort qu�on a pr�tendu que le sentiment religieux n�est propre
qu�aux hommes ; on en retrouve parfaitement tous les �l�ments
fondamentaux dans le monde animal, et parmi ces �l�ments le principal,
c�est la peur. � La crainte de Dieu �, disent les th�ologiens, � est le
commencement de la sagesse. � Eh bien, cette crainte ne se
retrouve-t-elle pas, excessivement d�velopp�e, dans les b�tes, et tous
les animaux ne sont-ils pas constamment effarouch�s. Tous �prouvent une
terreur instinctive vis-�-vis de la toute-puissante nature qui les
produit, les �l�ve, les nourrit, il est vrai, mais qui en m�me temps
les �crase, les enveloppe de toutes parts, en mena�ant leur existence �
chaque heure et qui finit toujours par les tuer.
Comme
les animaux de toutes les autres esp�ces n�ont pas cette puissance
d�abstraction et de g�n�ralisation dont l�homme seul est dou�, ils ne
se repr�sentent pas cette totalit� des �tres que nous appelons la
nature, mais ils la sentent et ils en ont peur. C�est l� le vrai
commencement du sentiment religieux.
L�adoration
m�me ne manque pas. Sans parler du tressaillement d�all�gresse
qu��prouvent tous les �tres vivants au lever du soleil, ni de leurs
g�missements � l�approche d�une de ces terribles catastrophes
naturelles qui les d�truisent par milliers, - on n�a qu�� consid�rer,
par exemple, l�attitude du chien en pr�sence de son ma�tre. N�est-ce
pas l� tout � fait celle de l�homme vis-�-vis de son Dieu ?
L�homme
aussi n�a pas commenc� par la g�n�ralisation des ph�nom�nes naturels,
et il n�est arriv� � la conception de la nature comme �tre unique,
qu�apr�s bien des si�cles de d�veloppement social. L�homme primitif, le
sauvage, peu diff�rent du gorille, partagea sans doute tr�s longtemps
toutes les sensations et les repr�sentations instinctives du gorille ;
ce ne fut que tr�s � la longue qu�il commen�a � en faire l�objet de ses
r�flexions, d�abord n�cessairement enfantines, � leur donner un nom, et
par l� m�me � les fixer dans son esprit naissant.
Ce
fut ainsi que le sentiment religieux qu�il avait en commun avec les
animaux des autres esp�ces prit corps, devint en lui une repr�sentation
permanente et comme le commencement d�une id�e, celle de l�existence
occulte d�un �tre sup�rieur et beaucoup plus puissant que lui et
g�n�ralement tr�s hostile et tr�s malfaisant, de l��tre qui lui fait
peur, en un mot, de son Dieu. Tel fut le premier Dieu, tellement
rudimentaire, il est vrai, que le sauvage qui le cherche partout pour
le conjurer, crut le trouver parfois dans un morceau de bois, dans un
torchon, un os ou une pierre : ce fut l��poque du f�tichisme dont nous retrouvons encore aujourd�hui des vestiges dans le catholicisme.
Il
fallut, sans doute, des si�cles encore pour que l�homme sauvage pass�t
du culte des f�tiches inanim�s � celui des f�tiches vivants, � celui
des diff�rents animaux et en dernier lieu � celui des sorciers.
Il y arrive par une longue s�rie d�exp�riences et par le proc�d� de
l��limination : ne trouvant pas la puissance redoutable qu�il voulait
conjurer dans les f�tiches, il la cherche dans l�homme-Dieu, le sorcier.
Plus
tard et toujours par ce m�me proc�d� d��limination et en faisant
abstraction du sorcier, dont l�exp�rience lui avait enfin d�montr�
l�impuissance, l�homme sauvage adora tour � tour les ph�nom�nes les
plus grandioses et les plus terribles de la nature : la temp�te, le
tonnerre, le vent et continuant ainsi, d��limination en �limination, il
monta enfin au culte du soleil et des plan�tes. Il para�t que l�honneur
d�avoir cr�� ce culte appartient aux peuples pasteurs.
C��tait
d�j� un tr�s grand progr�s. Plus la divinit�, c�est-�-dire la puissance
qui fait peur, s��loignait de l�homme et plus elle paraissait
respectable et grandiose. Il n�y avait plus qu�un seul grand pas �
faire, pour l��tablissement d�finitif du monde religieux, ce fut
d�arriver � l�adoration d�une divinit� invisible.
Jusqu�� ce salto mortale
de l�adoration du visible � l�adoration de l�invisible, les animaux des
autres esp�ces avaient pu, � la rigueur, accompagner leur fr�re cadet,
l�homme, dans toutes ses exp�riences th�ologiques. Car eux aussi
adorent � leur mani�re tous les ph�nom�nes de la nature. Nous ne savons
pas ce qu�ils peuvent �prouver pour les autres plan�tes ; toutefois,
nous sommes certains que la lune et surtout le soleil exercent sur eux
une influence tr�s sensible. Mais la divinit� invisible n�a pu avoir
�t� invent�e que par l�homme.
Mais
l�homme lui-m�me, par quel proc�d� a-t-il pu d�couvrir cet �tre
invisible, dont aucun de ses sens, pas m�me sa vue n�ont pu l�aider �
constater la r�elle existence, et au moyen de quel artifice a-t-il pu
en reconna�tre la nature et les qualit�s ? Quel est enfin cet �tre
suppos� absolu et que l�homme a cru avoir trouv� au-dessus et en dehors
de toutes choses.
Le
proc�d� ne fut autre que cette op�ration bien connue de l�esprit que
nous appelons abstraction ou �limination, et le r�sultat final de cette
op�ration ne peut �tre que l�abstrait absolu, le rien, le n�ant. Et
c�est pr�cis�ment ce n�ant que l�homme adore comme son Dieu.
En
s��levant par son esprit au-dessus de toutes les choses r�elles et
vivantes, y compris son propre corps, en faisant abstraction de tout ce
qui est sensible ou m�me seulement visible, y compris le firmament avec
toutes les �toiles, l�homme se trouve en face du vide absolu, du n�ant
ind�termin�, infini, sans aucun contenu, comme sans aucune limite.
Dans
ce vide l�esprit de l�homme qui l�avait produit au moyen de
l��limination de toutes choses, ne put rencontrer n�cessairement que
lui-m�me � l��tat de puissance abstractive qui ayant tout d�truit et
n�ayant plus rien � �liminer, retombe sur elle-m�me dans une inaction
absolue, et qui, se consid�rant elle-m�me dans cette compl�te inaction,
qui lui para�t sublime, comme un �tre diff�rent d�elle-m�me, se pose
comme son propre Dieu et s�adore.
Dieu
n�est donc autre chose que le Moi humain devenu absolument vide � force
d�abstraction ou d��limination de tout ce qui est r�el et vivant. C�est
pr�cis�ment de cette mani�re que l�avait con�u Bouddha, qui de tous les
r�v�lateurs religieux, fut certainement le plus profond, le plus
sinc�re, le plus vrai.
Seulement
Bouddha ne savait pas et ne pouvait pas savoir que c��tait l�esprit
humain lui-m�me qui avait cr�� ce dieu-n�ant. C�est � peine vers la fin
du si�cle dernier qu�on a commenc� � s�en apercevoir, et ce n�est que
dans notre si�cle � nous que gr�ce � des �tudes beaucoup plus
approfondies sur la nature et sur les op�rations de l�esprit humain, on
est parvenu a s en rendre compte tout � fait.
Alors
que l�esprit humain cr�a Dieu, il proc�da avec la plus compl�te
na�vet� ; il n�avait encore aucune connaissance de lui-m�me et sans
s�en douter le moins du monde, il put s�adorer dans, son dieu-n�ant.
Cependant
il ne pouvait s�arr�ter devant ce n�ant qu�il avait fait lui-m�me, il
devait � toute force le remplir et le faire redescendre sur la terre,
dans la r�alit� vivante. Il arriva � cette fin toujours avec la m�me
na�vet� et par le proc�d� le plus naturel, le plus simple. Apr�s avoir
divinis� son propre moi arriv� � cet �tat d�abstraction ou de vide
absolu, il s�agenouilla devant lui, l�adora et le proclama la cause et
l�auteur de toutes choses ; ce fut le commencement de la th�ologie.
Alors
il se fit un revirement complet, d�cisif, fatal, historiquement
in�vitable sans doute, mais tout de m�me excessivement d�sastreux dans
toutes les conceptions humaines.
Dieu,
le n�ant absolu, fut proclam� le seul �tre vivant, puissant et r�el, et
le monde vivant et, par une cons�quence n�cessaire, la nature, toutes
les choses effectivement r�elles et vivantes en tant que compar�es � ce
Dieu, furent d�clar�es N�ant. C�est le propre de la th�ologie de faire
du n�ant le r�el, et du r�el le n�ant.
Proc�dant
toujours avec la m�me na�vet� et sans avoir la moindre conscience de ce
qu�il faisait, l�homme usa d�un moyen tr�s ing�nieux et tr�s naturel �
la fois pour remplir le vide effrayant de sa divinit� : il lui attribua
tout simplement, en les exag�rant toutefois jusqu�� des proportions
monstrueuses, toutes les actions, toutes les forces, toutes les
qualit�s et propri�t�s, bonnes ou mauvaises, bienfaisantes ou
malfaisantes, qu�il trouva tant dans la nature que dans la soci�t�. Ce
fut ainsi que la terre, mise au pillage, s�appauvrit au profit du ciel,
qui s�enrichit de ses d�pouilles.
Il
en r�sulta ceci, que plus le ciel, l�habitation de la divinit�,
s�enrichissait, et plus la terre devenait mis�rable, et qu�il suffit
qu�une chose f�t ador�e dans le ciel, pour que tout le contraire de
cette chose se trouv�t r�alis� dans ce bas monde. C�est ce qu�on
appelle les fictions religieuses ; � chacune de ces fictions
correspond, on ne le sait que trop bien, quelque r�alit� monstrueuse ;
- ainsi l�amour c�leste n�a jamais eu d�autre effet que la haine
terrestre, la bont� divine n�a jamais produit que le mal, et la libert�
de Dieu signifia l�esclavage ici-bas. Nous verrons bient�t qu�il en est
de m�me pour toutes les fictions politiques et juridiques, les unes
comme les autres n��tant d�ailleurs que des cons�quences ou des
transformations de la fiction religieuse.
Ce
n�est pas d�un seul coup que la divinit� assuma ce caract�re absolument
malfaisant. Dans les religions panth�istes de l�Orient, dans le culte
des brahmanes et dans celui des pr�tres de l�Egypte, aussi bien que
dans les croyances ph�niciennes et syriennes, elle se pr�sente d�j�
sous un aspect bien terrible. - L�Orient fut de tout temps et reste
encore aujourd�hui, dans une certaine mesure au moins, la patrie de la
divinit� despotique, �crasante et f�roce, n�gation de l�esprit et de
l�humanit�. C�est aussi la patrie des esclaves, des monarques absolus
et des castes.
En
Gr�ce la divinit� s�humanise, - son unit� myst�rieuse reconnue en
Orient seulement par les pr�tres, son caract�re atroce et sombre sont
rel�gu�s dans le fond de la mythologie hell�nique, - au panth�isme
succ�de le polyth�isme. L�Olympe, image de la f�d�ration des villes
grecques, est une sorte de r�publique tr�s faiblement gouvern�e par le
p�re des dieux, Jupiter, qui lui-m�me ob�it aux d�crets du destin.
Le
destin est impersonnel ; c�est la fatalit� m�me, la force irr�sistible
des choses, devant laquelle tout doit plier, hommes et dieux.
D�ailleurs, parmi ces dieux, cr��s par les po�tes, aucun n�est absolu ;
chacun repr�sente seulement un c�t�, une partie soit de l�homme, soit
de la nature en g�n�ral, sans pourtant cesser d��tre pour cela des
�tres concrets et vivants. Ils se compl�tent mutuellement et forment un
ensemble tr�s vivant, tr�s gracieux et surtout tr�s humain.
Rien
de sombre dans cette religion, dont la th�ologie fut invent�e par les
po�tes, chacun y ajoutant librement quelque dieu ou quelque dogme
nouveau, selon les besoins des cit�s grecques, dont chacune tenait �
l�honneur d�avoir sa divinit� tut�laire, repr�sentante de son esprit
collectif. Ce fut la religion non des individus, mais de la
collectivit� des citoyens d�autant de patries restreintes et
partiellement libres, li�es d�ailleurs entre elles plus ou moins par
une sorte de f�d�ration tr�s imparfaitement organis�e et tr�s molle.
De
tous les cultes religieux que nous montre l�histoire ce fut
certainement le moins th�ologique, le moins s�rieux, le moins divin et
� cause de cela m�me le moins malfaisant, celui qui entrava le moins le
libre d�veloppement de la soci�t� humaine. - La seule pluralit� des
dieux � peu pr�s �gaux en puissance �tait une garantie contre
l�absolutisme ; pers�cut� par les uns, on pouvait chercher protection
chez les autres, et le mal caus� par un dieu trouvait sa compensation
dans le bien produit par un autre. Il n�y avait donc pas dans la
mythologie grecque cette contradiction logiquement aussi bien que
moralement monstrueuse, que le bien et le mal, la beaut� et la laideur,
la bont� et la m�chancet�, la haine et l�amour se trouvent concentr�s
dans une seule et m�me personne, comme cela se pr�sente fatalement dans
le dieu unique du monoth�isme.
Cette
monstruosit�, nous la trouvons tout enti�re dans le dieu des juifs et
des chr�tiens. Elle �tait une cons�quence n�cessaire de l�unit�
divine ; et, en effet, cette unit� une fois admise, comment expliquer
la coexistence du bien et du mal ? Les anciens Perses avaient au moins
imagin� deux dieux : l�un, celui de la Lumi�re et du Bien, Ormazd ;
l�autre, celui du Mal et des T�n�bres, Ahriman ; alors il �tait naturel
qu�ils se combattent, comme le mal et le bien se combattent et
l�emportent tour � tour dans la nature et dans la soci�t�. Mais comment
expliquer qu�un seul et m�me Dieu, tout-puissant, toute v�rit�, tout
amour, toute beaut�, ait pu donner naissance au mal, � la haine, � la
laideur, au mensonge ?
Pour
r�soudre cette contradiction, les th�ologies juive et chr�tienne ont eu
recours aux inventions les plus r�voltantes et les plus insens�es.
D�abord, elles attribu�rent tout le mal � Satan. Mais Satan d�o�
vient-il ? Est-il, comme Ahriman, l��gal de Dieu ? Pas du tout ; comme
tout le reste de la cr�ation, il est l��uvre de Dieu. Donc ce fut Dieu
qui engendra le mal. Non, r�pondent les th�ologiens, Satan fut d�abord
un ange de lumi�re, et ce ne fut qu�apr�s sa r�volte contre Dieu qu�il
dev�nt l�ange des t�n�bres. Mais si la r�volte est un mal, - ce qui est
tr�s sujet � caution, et nous croyons au contraire qu�elle est un bien,
puisque, sans elle, il n�y aurait jamais eu d��mancipation sociale, -
si elle constitue un crime, qui a cr�� la possibilit� de ce mal ? Dieu,
sans doute, vous r�pondront encore les m�mes th�ologiens, mais il n�a
rendu le mal possible que pour laisser aux anges comme aux hommes, le
libre arbitre, et qu�est-ce que le libre arbitre ? C�est la facult� de
choisir entre le bien et le mal, et de se d�cider spontan�ment soit
pour l�un soit pour l�autre. Mais pour que les anges et les hommes
aient pu choisir le mal, aient pu se d�cider pour le mal, il faut que
le mal ait exist� ind�pendamment d�eux, et qui a pu lui donner cette
existence, sinon Dieu ?
Aussi,
pr�tendent les th�ologiens, apr�s la chute de Satan qui pr�c�da celle
de l�homme, Dieu, sans doute �clair� par cette exp�rience, ne voulant
pas que d�autres anges suivent l�exemple fatal de Satan, les priva du
libre arbitre, ne leur laissant plus que la facult� du bien, de sorte
que d�sormais ils sont forc�ment vertueux et ne s�imaginent plus
d�autre f�licit� que de servir �ternellement comme valets ce terrible
seigneur.
Toutefois,
il parait que Dieu n�a pas �t� suffisamment �clair� par sa premi�re
exp�rience, puisque, apr�s la chute de Satan, il cr�a l�homme, et par
aveuglement ou m�chancet�, ne manqua pas de lui accorder ce don fatal
du libre arbitre qui a perdu Satan et qui devait le perdre aussi.
La
chute de l�homme, aussi bien que celle de Satan, �tait fatale,
puisqu�elle avait �t� d�termin�e, de toute �ternit�, dans la prescience
divine. D�ailleurs, sans remonter si haut, nous nous permettrons
d�observer que la simple exp�rience d�un honn�te p�re de famille aurait
d� emp�cher le bon Dieu de soumettre ces malheureux premiers hommes �
la fameuse tentation. Le plus simple p�re de famille sait fort bien
qu�il suffit qu�on interdit aux enfants de toucher � une chose pour
qu�un instinct de curiosit� invincible les force � y toucher
absolument. Aussi s�il aime ses enfants et s�il est r�ellement juste et
bon leur �pargnera-t-il cette �preuve aussi inutile que cruelle.
Dieu
n�eut ni cette raison, ni cette bont�, ni cette justice et quoiqu�il
sut d�avance qu�Adam et Eve devaient succomber � la tentation, aussit�t
cette faute commise, ne voil�-t-il pas qu�il se laisse emporter par une
fureur vraiment divine. Il ne se contente pas de maudire les malheureux
d�sob�issants, il maudit toute leur descendance jusqu�� la fin des
si�cles, vouant [aux] tourments de l�enfer des milliards d�hommes qui
�taient �videmment innocents puisqu�ils n��taient pas m�me n�s lorsque
la faute fut commise. Il ne se contenta pas m�me de maudire les hommes,
il maudit avec eux toute la nature, sa propre cr�ation, qu�il avait
trouv� lui-m�me si bien faite.
Si
un p�re de famille en avait agi de m�me, ne l�aurait-on pas d�clar� fou
� lier ? Comment donc les th�ologiens ont-ils os� attribuer � leur Dieu
ce qu�ils auraient trouv� absurde, cruel, d�shonorant, anormal de la
part d�un homme. Ah c�est qu�ils ont eu besoin de cette absurdit� !
Comment donc auraient-ils expliqu� l�existence du mal dans ce monde qui
devait �tre sorti parfait des mains d�un ouvrier si parfait, de ce
monde cr�� par Dieu lui-m�me ?
Mais
une fois la chute de l�homme admise, toutes les difficult�s
s�aplanissent et toutes les difficult�s s�expliquent. Ils le pr�tendent
au moins. La nature, d�abord parfaite, devient tout d�un coup
imparfaite, toute la machine se d�traque ; � l�harmonie primitive
succ�de le choc d�sordonn� des forces ; la paix qui r�gnait d�abord
entre toutes les esp�ces d�animaux, fait place � un carnage effroyable,
� l�entre-d�vorement mutuel ; et l�homme, le roi de la nature, la
surpasse en f�rocit�. La terre devient la vall�e de sang et de larmes,
et la loi de Darwin - la lutte pour l�existence impitoyable, atroce -
triomphe dans la nature et dans la soci�t�. Le mal d�borde le bien,
Satan �touffe Dieu.
Et
tout cela parce que les deux premiers hommes d�sob�issant au Seigneur
et se laissant s�duire par le serpent, avaient os� go�ter au fruit
d�fendu !
Et
une pareille ineptie, une fable aussi ridicule, r�voltante, monstrueuse
a pu �tre s�rieusement r�p�t�e par de grands docteurs en th�ologie
pendant plus de quinze si�cles, que dis-je, elle l�est encore
aujourd�hui ; plus que cela, elle est officiellement, obligatoirement
enseign�e dans toutes les �coles de l�Europe. Que faut-il donc penser
de l�esp�ce humaine apr�s cela ? Et n�ont-ils pas mille fois raison
ceux qui pr�tendent que nous trahissons m�me encore aujourd�hui notre
tr�s proche parent� avec le gorille ?
Mais l� ne s�arr�te pas l�esprit [mot illisible]
des th�ologiens chr�tiens. Dans la chute de l�homme et dans ses
cons�quences d�sastreuses tant pour la nature que pour lui-m�me, ils
ont ador� la manifestation de la justice divine. Puis ils se sont
rappel�s que Dieu n��tait pas seulement la justice, mais qu�il �tait
encore l�amour absolu et, pour concilier l�une avec l�autre, voici ce
qu�ils ont invent� :
Apr�s avoir laiss� cette pauvre humanit� pendant quelques milliers
d�ann�es sous le coup de sa terrible mal�diction, qui eut pour
cons�quence de vouer quelques milliards d��tres humains � la torture
�ternelle, il sentit l�amour se r�veiller dans son sein, et alors que
fit-il ? Retira-t-il de l�enfer les malheureux tortur�s ? Non, pas du
tout ; c�e�t �t� contraire � son �ternelle justice. Mais il avait un
fils unique ; comment et pourquoi il l�avait, est un de ces myst�res
profonds que les th�ologiens, qui le lui ont donn�, d�clarent
imp�n�trable, ce qui est une mani�re naturellement commode de se tirer
d�affaire et de r�soudre toutes les difficult�s. Donc, ce p�re plein
d�amour, dans sa supr�me sagesse, d�cide d�envoyer ce fils unique sur
la terre, afin qu�il s�y fasse tuer pour les hommes, pour sauver non
les g�n�rations pass�es, ni m�me les g�n�rations � venir, mais, parmi
ces derni�res, comme le d�clare l�Evangile lui-m�me, et comme le r�p�te
chaque jour l�Eglise tant catholique que protestante, seulement un fort
petit nombre d��lus.
Et
maintenant la carri�re est ouverte, c�est, comme nous l�avons dit plus
haut, une sorte de course au clocher, un sauve-qui-peut, � qui sauvera
son �me. Ici les catholiques et les protestants se divisent : les
premiers pr�tendent qu�on n�entre au paradis qu�avec la permission
sp�ciale du saint-p�re le pape ; les protestants affirment, de leur
c�t�, que la gr�ce imm�diate et directe du bon Dieu seul en ouvre les
portes. Cette grave dispute continue encore aujourd�hui ; nous ne nous
en m�lerons pas.
R�sumons en peu de mots la doctrine chr�tienne :
Il est un Dieu : Etre absolu, �ternel, infini, tout-puissant, il est
l�omniscience, la v�rit�, la justice, la beaut� et la f�licit�, l�amour
et le bien absolus. En lui tout est infiniment grand, en dehors de lui
le N�ant. Il est, � la fin des comptes, l�Etre lui-m�me, l�Etre unique.
Mais
voici que du N�ant, - qui par l� m�me parait avoir eu une existence �
part, en dehors de lui, ce qui implique une contradiction et une
absurdit�, puisque Dieu existant partout, remplissant de son �tre
l�espace infini, rien, pas m�me le N�ant ne peut exister en dehors de
lui, ce qui fait croire que le N�ant dont nous parle la Bible fut en
Dieu, c�est-�-dire que ce fut l�Etre divin lui-m�me qui fut le N�ant ;
- de ce N�ant, Dieu cr�a le monde.
Ici
se pose d�elle-m�me une question. La cr�ation fut-elle accomplie de
toute �ternit� ou bien dans un moment donn� de l��ternit� ? Dans le
premier cas, elle est �ternelle comme Dieu lui-m�me et ne peut pas
avoir �t� cr��e ni par Dieu ni par personne ; car l�id�e de la cr�ation
implique la pr�c�dence du cr�ateur � la cr�ature. Comme toutes les
autres id�es th�ologiques l�id�e de la cr�ation est une id�e tout
humaine, prise dans la pratique de l�humaine soci�t�. Ainsi l�horloger
cr�e une montre, l�architecte une maison, etc. Dans tous ces cas le
producteur existe avant le produit, en dehors du produit, et c�est l�
ce qui constitue essentiellement l�imperfection, le caract�re relatif
et pour ainsi dire d�pendant tant du producteur que du produit.
Mais la th�ologie, comme elle le fait d�ailleurs toujours, a pris cette
id�e et ce fait tout humains de la production, et l�appliquant � son
Dieu, l��tendant � l�infini et le faisant sortir par l� m�me de ses
proportions naturelles, elle en a fait une imagination aussi
monstrueuse qu�absurde.
Donc,
si la cr�ation est �ternelle, elle n�est point cr�ation. Le monde n�a
pas �t� cr�� par Dieu, par cons�quent il a une existence et un
d�veloppement ind�pendants de lui, - l��ternit� du monde est la
n�gation de Dieu m�me, - Dieu �tant essentiellement le Dieu cr�ateur.
Donc
le monde n�est plus �ternel, - il y eut une �poque dans l��ternit� o�
il n�existait pas. Donc il se passa toute une �ternit� pendant laquelle
Dieu absolu, tout-puissant, infini, ne fut pas un Dieu cr�ateur, ou ne
[le] fut qu�en puissance, non dans le fait.
Pourquoi
ne le fut-il pas ? Etait-ce par caprice de sa part, ou bien avait-il
besoin de se d�velopper pour arriver � la fin � la puissance effective
de cr�er ?
Ce
sont des myst�res insondables, disent les th�ologiens. Ce sont des
absurdit�s imagin�es par vous-m�mes, leur r�pondons-nous. Vous
commencez par inventer l�absurde, puis vous nous l�imposez comme un
myst�re divin, insondable et d�autant plus profond qu�il est plus
absurde.
C�est toujours le m�me proc�d� : Credo quia absurdum est.
Une
autre question : La cr�ation, telle qu�elle sortit des mains de Dieu,
fut-elle parfaite ? Si elle ne le fut pas, elle ne pouvait �tre la
cr�ation de Dieu, car l�ouvrier, c�est l�Evangile lui-m�me qui le dit,
se juge d�apr�s le degr� de perfection de son �uvre. Une cr�ation
imparfaite supposerait n�cessairement un cr�ateur imparfait. Donc, la
cr�ation fut parfaite.
Mais
si elle [le] fut, elle ne put avoir �t� cr��e par personne, car l�id�e
de la perfection absolue exclut toute id�e de d�pendance ou m�me de
relation. En dehors de lui rien ne saurait exister. Si le monde est
parfait, Dieu ne peut exister.
La
cr�ation, r�pondront les th�ologiens, fut assur�ment parfaite, mais
seulement par rapport � tout ce que la nature ou les hommes peuvent
produire, non par rapport � Dieu. Elle fut parfaite, sans doute, mais
non parfaite comme Dieu.
Nous leur r�pondrons de nouveau que l�id�e de la perfection n�admet pas
de degr�s comme ne l�admettent pas l�id�e de l�infini, ni celle de
l�absolu. Il ne peut y avoir l� ni de plus ni de moins. La perfection
est une. Si donc la cr�ation fut moins parfaite que le cr�ateur, elle
fut imparfaite. Et alors nous reviendrons � dire que Dieu cr�ateur d�un
monde imparfait n�est qu�un cr�ateur imparfait, ce serait derechef la
n�gation de Dieu.
On
voit que de toutes les mani�res l�existence de Dieu est incompatible
avec celle du monde. Le monde existant, Dieu ne peut �tre. Passons
outre.
Donc,
ce Dieu parfait cr�e un monde plus ou moins imparfait. Il le cr�e dans
un moment donn� de l��ternit�, par caprice, et sans doute pour
d�sennuyer sa majestueuse solitude. Autrement, pourquoi l�aurait-il
cr�� ? Myst�res insondables, nous crient les th�ologiens. Sottises
insupportables, leur r�pondrons-nous.
Mais
la Bible elle-m�me nous explique les motifs de la cr�ation. Dieu est un
Etre essentiellement vaniteux : il a cr�� le ciel et la terre pour �tre
par eux ador� et lou�. D�autres pr�tendent que la cr�ation fut l�effet
de son amour infini. - Pour qui ? Pour un monde, pour des �tres qui
n�existaient pas, ou qui n�existaient d�abord que dans son id�e,
c�est-�-dire toujours pour lui [*].
[*] Le manuscrit s�interrompt ici.
Source : Infokiosques.net |