BAKOUNINE (Michel) - Le principe de l'�tat

Date : jeudi 01 mars 2007 @ 20:40:27 :: Sujet : �tat

Ce texte (�crit en 1871) est extrait du volume 7 des �uvres compl�tes de Bakounine (La guerre franco-allemande et la r�volution sociale en France, 1870-1871), �dit�es en 1979 chez Champ Libre (textes annot�s par Arthur Lehning).

Max Nettlau a publi� ce manuscrit, avec beaucoup d�erreurs, dans La Soci�t� nouvelle, novembre 1896 (Ann�e 12, n� 143), pp. 577-595.



Au fond, la conqu�te n�est pas seulement l�origine, elle est aussi le but supr�me de tous les Etats, grands ou petits, puissants ou faibles, despotiques ou lib�raux, monarchiques, aristocratiques, d�mocratiques, et voire m�me socialistes, en supposant que l�id�al des socialistes allemands, celui d�un grand Etat communiste, se r�alise jamais.

Qu�elle ait �t� le point de d�part de tous les Etats, anciens et modernes, cela ne pourra �tre mis en doute par personne, puisque chaque page de l�histoire universelle le prouve suffisamment. Nul ne contestera non plus que les grands Etats actuels n�aient pour objet, plus ou moins avou�, la conqu�te. Mais les Etats moyens et surtout les petits Etats, dira-t-on, ne pensent qu�� se d�fendre et il serait ridicule de leur part de r�ver la conqu�te.

Ridicule tant qu�on voudra, mais n�anmoins c�est leur r�ve, comme c�est le r�ve du plus petit paysan propri�taire de s�arrondir au d�triment de son voisin ; s�arrondir, s�agrandir, conqu�rir � tout prix et toujours, c�est une tendance fatalement inh�rente � tout Etat, quelle que soit son extension, sa faiblesse ou sa force, parce que c�est une n�cessit� de sa nature. Qu�est-ce que l�Etat si ce n�est l�organisation de la puissance ; mais il est dans la nature de toute puissance de ne point pouvoir souffrir ni de sup�rieure ni d��gale, - la puissance ne pouvant avoir d�autre objet que la domination, et la domination n��tant r�elle que lorsque tout ce qui l�entrave lui est assujetti. Aucune puissance n�en souffre une autre que lorsqu�elle y est forc�e, c�est-�-dire que lorsqu�elle se sent impuissante � la d�truire ou � la renverser. Le seul fait d�une puissance �gale est une n�gation de son principe et une menace perp�tuelle contre son existence ; car c�est une manifestation et une preuve de son impuissance. Par cons�quent, entre tous les Etats qui existent l�un � c�t� de l�autre, la guerre est permanente et leur paix n�est qu�une tr�ve.

Il est dans la nature de l�Etat de se poser aussi bien pour lui-m�me que pour tous ses sujets comme l�objet absolu. Servir sa prosp�rit�, sa grandeur, sa puissance, c�est la vertu supr�me du patriotisme. L�Etat n�en reconna�t point d�autre : tout ce qui lui sert est bon, tout ce qui est contraire � ses int�r�ts est d�clar� criminel, telle est la morale de l�Etat.

C�est pourquoi la morale politique a �t� de tout temps non seulement �trang�re, mais absolument contraire � la morale humaine. Cette contradiction est une cons�quence forc�e de son principe : l�Etat n��tant qu�une partie, se pose et s�impose comme le tout ; il ignore le droit de tout ce qui n��tant pas lui-m�me, se trouve en dehors de lui, et quand il le peut sans danger pour lui-m�me, il le viole. L�Etat est la n�gation de l�humanit�.

Y a-t-il un droit humain et une morale humaine absolus ? Par le temps qui court et en voyant tout ce qui se passe et se fait aujourd�hui en Europe, on est bien forc� de se poser cette question.

D�abord, l�absolu existe-t-il et tout n�est-il pas relatif dans le monde ? Ainsi pour la morale et le droit : ce qui s�appelait droit, hier, ne l�est plus aujourd�hui, et ce qui parait moral en Chine peut ne pas �tre consid�r� comme tel en Europe. A ce point de vue chaque pays, chaque �poque ne devraient �tre jug�s qu�au point de vue des opinions contemporaines ou locales, et il n�y aurait ni droit humain universel, ni morale humaine absolue.

De cette mani�re, apr�s avoir r�v� l�un et l�autre, quand nous avons �t� m�taphysiciens ou chr�tiens, devenus positivistes aujourd�hui, nous devrions renoncer � ce r�ve magnifique pour retomber dans l��troitesse morale de l�antiquit�, qui ignore jusqu�au nom m�me de l�humanit�, au point que tous les dieux ne furent que des dieux exclusivement nationaux et accessibles seulement aux cuites privil�gi�s.

Mais aujourd�hui que le ciel est devenu d�sert et que tous les dieux, y compris naturellement le J�hovah des juifs, l�Allah des mahom�tans et le bon Dieu des chr�tiens, se trouvent d�tr�n�s, aujourd�hui ce serait peu encore : nous retomberions dans le mat�rialisme crasse et brutal des Bismarck, des Thiers et des Fr�d�ric II, selon lesquels Dieu �tait toujours du c�t� des gros bataillons, comme l�a excellemment dit ce dernier ; l�unique objet digne de culte, le principe de toute morale, de tout droit serait la force ; c�est la vraie religion de l�Etat.

Eh bien, non ! Quelque ath�es que nous soyons, et pr�cis�ment parce que nous sommes des ath�es, nous reconnaissons une morale humaine et un droit humain absolus. Seulement, il s�agit de s�entendre sur la signification de ce mot absolu. L�absolu universel, embrassant la totalit� infinie des mondes et des �tres, nous ne le concevons pas, parce que non seulement nous sommes incapables de le percevoir par nos sens, mais nous ne pouvons pas m�me l�imaginer. Toute tentative de ce genre nous ram�nerait dans le vide, tant aim� des m�taphysiciens, de l�abstraction absolue.

L�absolu que nous entendons est un absolu tr�s relatif et notamment relatif exclusivement � l�esp�ce humaine. Cette derni�re est loin d��tre �ternelle : n�e sur la terre, elle mourra avec elle, peut-�tre m�me avant elle, faisant place, selon le syst�me de Darwin, � une esp�ce plus puissante, plus compl�te, plus parfaite. Mais tant qu�elle existe, elle a un principe qui lui est inh�rent et qui la fait pr�cis�ment ce qu�elle est : c�est ce principe qui constitue, par rapport � elle, l�absolu. Voyons quel est ce principe.

De tous les �tres vivant sur cette terre, l�homme est � la fois le plus social et le plus individualiste. Il est sans contredit aussi le plus intelligent. Il existe peut-�tre des animaux qui sont m�me plus sociaux que lui, par exemple les abeilles, les fourmis ; mais par contre, ils sont si peu individualistes, que les individus appartenant � ces esp�ces sont absolument absorb�s par ces derni�res et comme an�antis dans leur soci�t� : ils sont tout pour la collectivit�, rien ou presque rien pour eux-m�mes. Il para�t qu�il existe une loi naturelle, conform�ment � laquelle plus une esp�ce d�animaux est �lev�e dans l��chelle des �tres, par son organisation plus compl�te, plus elle laisse de latitude, de libert� et d�individualit� � chacun. Les animaux f�roces, qui occupent incontestablement le rang le plus �lev�, sont individualistes au supr�me degr�.

L�homme, animal f�roce par excellence, est le plus individualiste de tous. Mais en m�me temps, et c�est un de ses traits distinctifs, il est �minemment, instinctivement et fatalement socialiste. C�est tellement vrai, que son intelligence m�me qui le rend si sup�rieur � tous les �tres vivants et qui le constitue en quelque sorte le ma�tre de tous, ne peut se d�velopper et arriver � la conscience d�elle-m�me qu�en soci�t� et par le concours de la collectivit� tout enti�re.

Et en effet, nous savons bien qu�il est impossible de penser sans paroles ; en dehors ou avant la parole, il peut y avoir sans doute des repr�sentations ou des images des choses, mais il n�y a point de pens�es. La pens�e na�t et ne se d�veloppe qu�avec la parole. Penser c�est donc parler mentalement en soi-m�me. Mais toute conversation suppose au moins deux personnes, l�une c�est vous ; qui est l�autre ? C�est tout le monde humain que vous connaissez.

L�homme, en tant qu�individu animal, comme les animaux de toutes les autres esp�ces, a de prime abord et d�s qu�il commence � respirer, le sentiment imm�diat de son existence individuelle ; mais il n�acquiert la conscience r�fl�chie de lui-m�me, conscience qui constitue proprement sa personnalit�, qu�au moyen de l�intelligence, et par cons�quent seulement dans la soci�t�. Votre personnalit� la plus intime, la conscience que vous avez de vous-m�me dans votre for int�rieur, n�est en quelque sorte que le reflet de votre propre image, r�percut� et � vous renvoy� comme par autant de miroirs, par la conscience tant collective qu�individuelle de tous les �tres humains qui composent votre monde social. Chaque homme que vous connaissez et avec lequel vous vous trouvez en rapports, soit directs soit indirects, d�termine, plus ou moins, votre �tre le plus intime, contribue � vous faire ce que vous �tes, � constituer votre personnalit�. Par cons�quent, si vous �tes entour� d�esclaves, fussiez-vous leur ma�tre, vous n�en �tes pas moins un esclave, la conscience des esclaves ne pouvant vous renvoyer que votre image avilie. La b�tise de tout le monde vous ab�tit, tandis que l�intelligence de tous vous illumine, vous �l�ve ; les vices de votre milieu social sont vos vices, et vous ne sauriez �tre un homme r�ellement libre, si vous n��tes entour� d�hommes �galement libres, l�existence d�un seul esclave suffisant pour amoindrir votre libert�. Dans l�immortelle d�claration des droits de l�homme, faite par la Convention nationale, nous trouvons clairement exprim�e cette v�rit� sublime que l�esclavage d�un seul �tre humain est l�esclavage de tous.

Elle contient toute la morale humaine, pr�cis�ment ce que nous avons appel� la morale absolue, absolue sans doute par rapport � l�humanit� seulement, non par rapport au reste des �tres, ni encore moins par rapport � la totalit� infinie des mondes, � nous �ternellement inconnue. Nous la retrouvons en germe, plus ou moins, dans tous les syst�mes de morale qui se sont produits dans l�histoire et dont elle fut en quelque sorte comme la lumi�re latente, lumi�re qui ne s�y est manifest�e d�ailleurs, le plus souvent, que par des reflets aussi incertains qu�imparfaits. Tout ce que nous voyons d�absolument vrai, c�est-�-dire d�humain, n�est d� qu�� elle seule. Et comment en serait-il autrement, puisque tous les syst�mes de morale qui se sont successivement d�velopp�s, dans le pass�, aussi bien que tous les autres d�veloppements de l�homme dans l�histoire, y compris les d�veloppements th�ologiques et m�taphysiques, n�ont jamais eu d�autre source que la nature humaine, n�en ont �t� que les manifestations plus ou moins imparfaites. Mais cette loi morale que nous appelons absolue, qu�est-elle, sinon l�expression la plus pure, la plus compl�te, la plus ad�quate, comme diraient les m�taphysiciens, de cette m�me nature humaine, essentiellement socialiste et individualiste � la fois.

Le d�faut principal des syst�mes de morale enseign�s dans le pass�, c�est d�avoir �t� ou exclusivement socialiste ou exclusivement individualiste. Ainsi la morale civique, telle qu�elle nous a �t� transmise par les Grecs et les Romains, fut une morale exclusivement socialiste, dans ce sens qu�elle sacrifia toujours l�individualit� � la collectivit�. Sans parler des myriades des esclaves qui constitu�rent toute la base de la civilisation antique, ne comptant eux-m�mes que comme des choses, l�individualit� [du] citoyen grec ou romain lui-m�me fut toujours patriotiquement immol�e au profit de la collectivit� constitu�e en Etat. Ainsi lorsque les citoyens, fatigu�s de cette immolation permanente, se refus�rent au sacrifice, les r�publiques grecques d�abord, puis romaines, s��croul�rent. Le r�veil de l�individualisme causa la mort de l�antiquit�.

Il trouva sa plus pure et sa compl�te expression dans les religions monoth�istes, dans le juda�sme, dans le mahom�tisme et dans le christianisme surtout. Le J�hovah des juifs s�adresse encore � la collectivit�, au moins sous certains rapports, puisqu�il a un peuple �lu, quoiqu�il contienne d�j� tous les germes de la morale exclusivement individualiste.

Il devait en �tre ainsi : les dieux de l�antiquit� grecque et romaine ne furent, en derni�re analyse, que les symboles, les repr�sentants supr�mes de la collectivit� divis�e, de l�Etat. En les adorant, on adorait l�Etat, et toute la morale qui fut enseign�e en leur nom ne put par cons�quent avoir d�autre objet que le salut, la grandeur et la gloire de l�Etat.

Le dieu des juifs, despote jaloux, �go�ste et vaniteux s�il en fut, se garda bien non d�identifier, mais seulement de m�ler sa terrible personne avec la collectivit� de son peuple �lu, �lu pour lui servir de marche-pied de pr�dilection tout au plus, mais non pour oser s��lever jusqu�� lui. Entre lui et son peuple, il y eut toujours un ab�me. D�ailleurs, n�admettant d�autre objet d�adoration que lui-m�me, il ne pouvait souffrir le culte de l�Etat. Ador�, n�a-t-il jamais exig� des juifs, tant collectivement qu�individuellement, que des sacrifices pour lui-m�me, jamais pour leur collectivit� ou pour la grandeur et la gloire de l�Etat ?

Au reste, les commandements de J�hovah, tels qu�ils nous sont transmis par le D�calogue, ne s�adressent presque exclusivement qu�� l�individu : ne font exception que ceux d�entre eux dont l�ex�cution d�passant les forces d�un individu, exigerait le concours de tous : par exemple, l�ordre si singuli�rement humain qui enjoignit aux juifs d�extirper jusqu�au dernier, les femmes et les enfants y compris, tous les pa�ens qu�ils trouveraient sur la terre promise, ordre vraiment digne du P�re de notre sainte Trinit� chr�tienne qui se distingue, comme on sait, par son amour exub�rant pour cette pauvre esp�ce humaine.

Tous les autres commandements ne s�adressent qu�� l�individu : tu ne tueras pas (except� les cas tr�s fr�quents o� je l�ordonnerai moi-m�me, aurait-il d� ajouter) ; tu ne voleras ni la propri�t� ni la femme d�autrui (consid�r�e en quelque sorte aussi comme une propri�t�) ; tu respecteras tes parents. Mais surtout tu m�adoreras, moi, le dieu jaloux, �go�ste, vaniteux et terrible, et si tu ne veux encourir ma col�re, tu chanteras mes louanges et t�aplatiras �ternellement devant moi.

Dans le mahom�tisme il n�y a pas m�me l�ombre du collectivisme national et restreint qui domine dans les religions antiques et dont on retrouve encore quelques faibles restes jusque dans le culte juda�que. Le Coran ne conna�t point de peuple �lu ; tous les croyants, � quelque nation ou quelque communaut� qu�ils appartiennent, sont individuellement, non collectivement, les �lus de Dieu. Aussi les califes, successeurs de Mahomet, ne s�appel�rent-ils jamais autrement que les chefs des croyants.

Mais nulle religion ne poussa aussi loin le culte de l�individualisme que la religion chr�tienne. Devant les menaces de l�enfer et les promesses absolument individuelles du paradis, accompagn�es de cette terrible d�claration que sur beaucoup d�appel�s il n�y aura que tr�s peu d��lus, ce fut un d�sarroi, un sauve-qui-peut g�n�ral ; une sorte de course au clocher o� chacun n��tait stimul� que par une pr�occupation unique, celle de sauver sa pauvre petite �me. On con�oit qu�une telle religion ait pu et d� donner le coup de gr�ce � la civilisation antique, fond�e exclusivement sur le culte de la collectivit�, de la patrie, de l�Etat et en dissoudre toutes les organisations � une �poque surtout o� elle se mourait d�j� de vieillesse. L�individualisme est un si puissant dissolvant ! Nous en voyons la preuve dans le monde bourgeois actuel.

A notre sens, c�est-�-dire au point de vue de la morale humaine, toutes les religions monoth�istes, mais surtout la religion chr�tienne, comme la plus compl�te et la plus cons�quente de toutes, sont fonci�rement, essentiellement, principalement immorales : en cr�ant leur Dieu, elles ont proclam� la d�ch�ance de tous les hommes, dont elles n�admirent la solidarit� que dans le p�ch� ; et en posant le principe du salut exclusivement individuel, elles ont reni� et d�truit, autant qu�il �tait en leur puissance de le faire, la collectivit� humaine, c�est-�-dire le principe m�me de l�humanit�.

N�est-il pas �trange qu�on ait attribu� au christianisme l�honneur d�avoir cr�� l�id�e de l�humanit�, dont il fut au contraire la n�gation la plus compl�te et la plus absolue. Toutefois, sous un rapport il put revendiquer cet honneur, mais seulement sous un seul : il y a contribu� d�une mani�re n�gative, en coop�rant puissamment � la destruction des collectivit�s restreintes et partielles de l�antiquit�, en h�tant la d�cadence naturelle des patries et des cit�s qui, s��tant divinis�es dans leurs dieux, formaient un obstacle � la constitution de l�humanit� ; mais il est absolument faux de dire que le christianisme ait en jamais la pens�e de constituer cette derni�re, ou qu�il ait seulement compris, ni m�me pressenti, ce que nous appelons aujourd�hui la solidarit� des hommes, l�humanit� c�est une id�e toute moderne, entrevue par la renaissance, mais con�ue et �nonc�e d�une mani�re claire et pr�cise seulement au XVIIIe si�cle.

Le christianisme n�a absolument rien � faire avec l�humanit�, par cette simple raison qu�il a pour objet unique la divinit�, mais l�une exclut l�autre. L�id�e de l�humanit� repose sur la solidarit� fatale, naturelle de tous les hommes entre eux. Mais le christianisme, avons-nous dit, ne reconna�t cette solidarit� que dans le p�ch�, et la repousse absolument dans le salut, dans le r�gne de ce Dieu qui sur beaucoup d�appel�s ne fait gr�ce qu�� tr�s peu d��lus, et qui dans sa justice adorable, pouss� sans doute par cet amour infini qui le distingue, avant m�me que les hommes fussent n�s sur cette terre, en avait condamn� l�immense majorit� aux souffrances �ternelles de l�enfer, et cela pour les punir d�un p�ch� commis non par eux-m�mes mais par leurs premiers anc�tres, qui d�ailleurs furent bien forc�s de le commettre pour en �viter un plus terrible encore, celui d�infliger un d�menti � la prescience divine.

Telle est la logique divine et la base de toute la morale chr�tienne. Qu�ont-elles � faire avec la logique et la morale humaines ?

C�est en vain qu�on s�efforcerait de nous prouver que le christianisme reconna�t bien la solidarit� des hommes, en nous citant des paroles de l�Evangile qui semblent pr�dire l�av�nement d�un jour o� il n�y aura plus qu�un seul berger et un seul troupeau ; ou en nous montrant l�Eglise catholique romaine, tendant incessamment � la r�alisation de ce but par la soumission du monde entier au gouvernement du pape. La transformation de l�humanit� tout enti�re en troupeau, ainsi que la r�alisation, heureusement impossible, de cette monarchie universelle et divine n�ont absolument rien � faire avec le principe de la solidarit� humaine, qui seul constitue ce que nous appelons l�humanit�, Il n�y a pas m�me l�ombre de cette solidarit� dans la soci�t� telle que les chr�tiens la r�vent et dans laquelle on n�est [rien] par la gr�ce des hommes, tout par la gr�ce de Dieu, v�ritable troupeau de moutons d�sagr�g�s, et qui n�ont et ne doivent avoir aucuns rapports imm�diats et naturels entre eux, au point qu�il leur est m�me interdit de s�unir pour la reproduction de l�esp�ce, sans la permission ou la b�n�diction de leur berger, le pr�tre seul ayant le droit de les marier au nom de ce dieu qui est l�unique trait d�union l�gitime entre eux : s�par�s en dehors de lui, les chr�tiens ne s�unissent et ne peuvent s�unir qu�en lui. En dehors de cette sanction divine, tous les rapports humains, m�me les liens de famille, participent � la mal�diction g�n�rale qui frappe la cr�ation, sont r�prouv�s : la tendresse des parents, des �poux, des enfants, l�amiti� fond�e sur la sympathie et sur l�estime r�ciproques, l�amour et le respect des hommes, la passion du vrai, du juste et du bien, celle de la libert�, et la plus grande de toutes, celle qui implique toutes les autres, la passion de l�humanit�, - tout cela est maudit et ne saurait �tre r�habilit� que par la gr�ce de Dieu. Tous les rapports d�hommes � hommes doivent �tre sanctifi�s par l�intervention divine ; mais cette intervention les d�nature, les d�moralise, les d�truit. Le divin tue l�humain et tout le culte chr�tien ne consiste proprement que dans cette immolation perp�tuelle de l�humanit� en honneur de la divinit�.

Qu�on n�objecte pas que le christianisme ordonne aux enfants d�aimer leurs parents, aux parents d�aimer leurs enfants, aux �poux de s�affectionner mutuellement. Oui, mais il leur commande et ne leur permet de les aimer non imm�diatement, non naturellement et pour eux-m�mes, mais seulement en Dieu et pour l�amour de Dieu ; il n�admet tous ces rapports naturels qu�� condition que Dieu s�y trouve en tiers, et ce terrible tiers tue les conjoints. L�amour divin an�antit l�amour humain. Le christianisme nous ordonne, il est vrai, d�aimer notre prochain autant que nous-m�mes, mais il nous ordonne en m�me temps d�aimer Dieu plus que nous-m�mes et par cons�quent aussi plus que le prochain, c�est-�-dire de lui sacrifier le prochain pour le salut de nous-m�mes, car � la fin des comptes le chr�tien n�adore Dieu que pour le salut de son �me.

Dieu �tant donn�, tout cela est rigoureusement cons�quent : Dieu est l�infini, l�absolu, l��ternel, le tout-puissant ; l�homme est le fini, l�impuissant. En comparaison de Dieu, sous tous les rapports, il n�est rien. Le divin seul est juste, vrai, beau et bon, et tout ce qui est humain dans l�homme doit �tre par l� m�me d�clar� faux, inique, d�testable et mis�rable. Le contact de la divinit� avec cette pauvre humanit� doit donc n�cessairement d�vorer, consommer, an�antir tout ce qui reste d�humain dans les hommes.

Mais aussi l�intervention divine dans les affaires humaines n�a-t-elle jamais manqu� de produire des effets excessivement d�sastreux. Elle a perverti tous les rapports des hommes entre eux et remplac� leur solidarit� naturelle par la pratique hypocrite et malsaine des communaut�s religieuses, o�, sous les dehors de la charit�, chacun ne songe qu�au salut de son �me, faisant ainsi, sous le pr�texte de l�amour divin, de l��go�sme humain excessivement raffin�, plein de tendresse pour lui-m�me et d�indiff�rence, de malveillance, voire m�me de cruaut� pour le prochain. Cela explique l�alliance intime qui a toujours exist� entre le bourreau et le pr�tre, alliance franchement avou�e par le c�l�bre champion de l�ultramontanisme, M. Joseph de Maistre, dont la plume �loquente, apr�s avoir divinis� le pape, n�a pas manqu� de r�habiliter le bourreau ; - l�un �tant, en effet, le compl�ment n�cessaire de l�autre.

Mais ce n�est pas dans la seule Eglise catholique qu�existe et se produit cette tendresse excessive pour le bourreau. Les ministres sinc�rement religieux et croyants des diff�rents cultes protestants, n�ont-ils pas unanimement protest� de nos jours contre l�abolition de la peine de mort, tant il est vrai que l�amour divin tue dans les c�urs qui en sont p�n�tr�s, l�amour des hommes ; tant il est vrai aussi que tous les cultes religieux en g�n�ral, mais parmi eux le christianisme surtout, n�ont jamais eu d�autre objet que de sacrifier des hommes � leurs dieux. Et parmi toutes les divinit�s dont nous parle l�histoire, en est-il une seule qui ait fait verser tant de larmes et de sang que ce bon Dieu des chr�tiens ou qui ait perverti au m�me point les intelligences, les c�urs et tous les rapports des hommes entre eux ?

Sous cette influence malsaine, l�esprit s��clipsait et la recherche ardente de la v�rit� se transformait en un culte complaisant du mensonge ; la dignit� humaine s�avilissait, l�honn�tet� devenait tra�tre, la bont� cruelle, la justice inique et le respect humain se transformait en un m�pris arrogant pour les hommes ; l�instinct de la libert� aboutissait � l��tablissement du servage, et celui de l��galit� � la sanction des privil�ges les plus monstrueux. La charit�, devenant d�latrice et pers�cutrice, ordonnait le massacre des h�r�tiques et les orgies sanglantes de l�Inquisition ; l�homme religieux s�appela j�suite, m�mier ou pi�tiste - renon�ant � l�humanit� il visa � la saintet� - et le saint sous les dehors d�une humilit� plus ou moins hypocrite et de la charit�, cacha l�orgueil et l��go�sme immense d�un Moi humain absolument isol� et qui s�adore lui-m�me dans son Dieu. Car il ne faut pas s�y tromper ; ce que l�homme religieux cherche surtout et ce qu�il croit trouver dans la divinit� qu�il adore, c�est encore lui-m�me, mais glorifi�, investi de la toute-puissance et immortalis�. Aussi y a-t-il puis� trop souvent des pr�textes et des instruments pour asservir et pour exploiter le monde humain.

Voil� donc le dernier mot du culte chr�tien ; c�est l�exaltation de l��go�sme, qui, rompant toute solidarit� sociale, s�adore lui-m�me dans son Dieu et s�impose � la masse ignorante des hommes au nom de ce Dieu, c�est-�-dire au nom de son Moi humain, sciemment ou inconsciemment exalt� et divinis� par lui-m�me. C�est pourquoi aussi les hommes religieux sont ordinairement si f�roces : en d�fendant leur Dieu, ils prennent part pour leur �go�sme, pour leur orgueil et pour leur vanit�.

De tout cela il r�sulte que le christianisme est la n�gation la plus d�cisive et la plus compl�te de toute solidarit� entre les hommes, c�est-�-dire de la soci�t�, et par cons�quent aussi de la morale, puisqu�en dehors de la soci�t�, il ne peut y avoir de morale, il ne reste que les rapports religieux de l�homme isol� avec son Dieu, c�est-�-dire avec lui-m�me.

Les m�taphysiciens modernes, � partir du XVIIe si�cle, ont essay� de r�tablir la morale, en la fondant non sur Dieu, mais sur l�homme. Par malheur, ob�issant aux tendances de leur si�cle, ils avaient pris pour point de d�part non l�homme social, vivant et r�el, qui est le double produit de la nature et de la soci�t�, mais le Moi abstrait de l�individu, en dehors de tous ses liens naturels et sociaux, celui m�me que divinisa l��go�sme chr�tien, et que toutes les Eglises, tant catholique que protestantes, adorent comme leur Dieu.

Comment est n� le Dieu unique des monoth�istes ? Par l��limination n�cessaire de tous les �tres r�els et vivants.

Pour expliquer ce que nous entendons par l�, il devient n�cessaire de dire quelques mots sur la religion. Nous voudrions bien ne pas en parler du tout, mais par le temps qui court il devient impossible de traiter les questions politiques et sociales sans toucher � la question religieuse.

C�est bien � tort qu�on a pr�tendu que le sentiment religieux n�est propre qu�aux hommes ; on en retrouve parfaitement tous les �l�ments fondamentaux dans le monde animal, et parmi ces �l�ments le principal, c�est la peur. � La crainte de Dieu �, disent les th�ologiens, � est le commencement de la sagesse. � Eh bien, cette crainte ne se retrouve-t-elle pas, excessivement d�velopp�e, dans les b�tes, et tous les animaux ne sont-ils pas constamment effarouch�s. Tous �prouvent une terreur instinctive vis-�-vis de la toute-puissante nature qui les produit, les �l�ve, les nourrit, il est vrai, mais qui en m�me temps les �crase, les enveloppe de toutes parts, en mena�ant leur existence � chaque heure et qui finit toujours par les tuer.

Comme les animaux de toutes les autres esp�ces n�ont pas cette puissance d�abstraction et de g�n�ralisation dont l�homme seul est dou�, ils ne se repr�sentent pas cette totalit� des �tres que nous appelons la nature, mais ils la sentent et ils en ont peur. C�est l� le vrai commencement du sentiment religieux.

L�adoration m�me ne manque pas. Sans parler du tressaillement d�all�gresse qu��prouvent tous les �tres vivants au lever du soleil, ni de leurs g�missements � l�approche d�une de ces terribles catastrophes naturelles qui les d�truisent par milliers, - on n�a qu�� consid�rer, par exemple, l�attitude du chien en pr�sence de son ma�tre. N�est-ce pas l� tout � fait celle de l�homme vis-�-vis de son Dieu ?

L�homme aussi n�a pas commenc� par la g�n�ralisation des ph�nom�nes naturels, et il n�est arriv� � la conception de la nature comme �tre unique, qu�apr�s bien des si�cles de d�veloppement social. L�homme primitif, le sauvage, peu diff�rent du gorille, partagea sans doute tr�s longtemps toutes les sensations et les repr�sentations instinctives du gorille ; ce ne fut que tr�s � la longue qu�il commen�a � en faire l�objet de ses r�flexions, d�abord n�cessairement enfantines, � leur donner un nom, et par l� m�me � les fixer dans son esprit naissant.

Ce fut ainsi que le sentiment religieux qu�il avait en commun avec les animaux des autres esp�ces prit corps, devint en lui une repr�sentation permanente et comme le commencement d�une id�e, celle de l�existence occulte d�un �tre sup�rieur et beaucoup plus puissant que lui et g�n�ralement tr�s hostile et tr�s malfaisant, de l��tre qui lui fait peur, en un mot, de son Dieu. Tel fut le premier Dieu, tellement rudimentaire, il est vrai, que le sauvage qui le cherche partout pour le conjurer, crut le trouver parfois dans un morceau de bois, dans un torchon, un os ou une pierre : ce fut l��poque du f�tichisme dont nous retrouvons encore aujourd�hui des vestiges dans le catholicisme.

Il fallut, sans doute, des si�cles encore pour que l�homme sauvage pass�t du culte des f�tiches inanim�s � celui des f�tiches vivants, � celui des diff�rents animaux et en dernier lieu � celui des sorciers. Il y arrive par une longue s�rie d�exp�riences et par le proc�d� de l��limination : ne trouvant pas la puissance redoutable qu�il voulait conjurer dans les f�tiches, il la cherche dans l�homme-Dieu, le sorcier.

Plus tard et toujours par ce m�me proc�d� d��limination et en faisant abstraction du sorcier, dont l�exp�rience lui avait enfin d�montr� l�impuissance, l�homme sauvage adora tour � tour les ph�nom�nes les plus grandioses et les plus terribles de la nature : la temp�te, le tonnerre, le vent et continuant ainsi, d��limination en �limination, il monta enfin au culte du soleil et des plan�tes. Il para�t que l�honneur d�avoir cr�� ce culte appartient aux peuples pasteurs.

C��tait d�j� un tr�s grand progr�s. Plus la divinit�, c�est-�-dire la puissance qui fait peur, s��loignait de l�homme et plus elle paraissait respectable et grandiose. Il n�y avait plus qu�un seul grand pas � faire, pour l��tablissement d�finitif du monde religieux, ce fut d�arriver � l�adoration d�une divinit� invisible.

Jusqu�� ce salto mortale de l�adoration du visible � l�adoration de l�invisible, les animaux des autres esp�ces avaient pu, � la rigueur, accompagner leur fr�re cadet, l�homme, dans toutes ses exp�riences th�ologiques. Car eux aussi adorent � leur mani�re tous les ph�nom�nes de la nature. Nous ne savons pas ce qu�ils peuvent �prouver pour les autres plan�tes ; toutefois, nous sommes certains que la lune et surtout le soleil exercent sur eux une influence tr�s sensible. Mais la divinit� invisible n�a pu avoir �t� invent�e que par l�homme.

Mais l�homme lui-m�me, par quel proc�d� a-t-il pu d�couvrir cet �tre invisible, dont aucun de ses sens, pas m�me sa vue n�ont pu l�aider � constater la r�elle existence, et au moyen de quel artifice a-t-il pu en reconna�tre la nature et les qualit�s ? Quel est enfin cet �tre suppos� absolu et que l�homme a cru avoir trouv� au-dessus et en dehors de toutes choses.

Le proc�d� ne fut autre que cette op�ration bien connue de l�esprit que nous appelons abstraction ou �limination, et le r�sultat final de cette op�ration ne peut �tre que l�abstrait absolu, le rien, le n�ant. Et c�est pr�cis�ment ce n�ant que l�homme adore comme son Dieu.

En s��levant par son esprit au-dessus de toutes les choses r�elles et vivantes, y compris son propre corps, en faisant abstraction de tout ce qui est sensible ou m�me seulement visible, y compris le firmament avec toutes les �toiles, l�homme se trouve en face du vide absolu, du n�ant ind�termin�, infini, sans aucun contenu, comme sans aucune limite.

Dans ce vide l�esprit de l�homme qui l�avait produit au moyen de l��limination de toutes choses, ne put rencontrer n�cessairement que lui-m�me � l��tat de puissance abstractive qui ayant tout d�truit et n�ayant plus rien � �liminer, retombe sur elle-m�me dans une inaction absolue, et qui, se consid�rant elle-m�me dans cette compl�te inaction, qui lui para�t sublime, comme un �tre diff�rent d�elle-m�me, se pose comme son propre Dieu et s�adore.

Dieu n�est donc autre chose que le Moi humain devenu absolument vide � force d�abstraction ou d��limination de tout ce qui est r�el et vivant. C�est pr�cis�ment de cette mani�re que l�avait con�u Bouddha, qui de tous les r�v�lateurs religieux, fut certainement le plus profond, le plus sinc�re, le plus vrai.

Seulement Bouddha ne savait pas et ne pouvait pas savoir que c��tait l�esprit humain lui-m�me qui avait cr�� ce dieu-n�ant. C�est � peine vers la fin du si�cle dernier qu�on a commenc� � s�en apercevoir, et ce n�est que dans notre si�cle � nous que gr�ce � des �tudes beaucoup plus approfondies sur la nature et sur les op�rations de l�esprit humain, on est parvenu a s en rendre compte tout � fait.

Alors que l�esprit humain cr�a Dieu, il proc�da avec la plus compl�te na�vet� ; il n�avait encore aucune connaissance de lui-m�me et sans s�en douter le moins du monde, il put s�adorer dans, son dieu-n�ant.

Cependant il ne pouvait s�arr�ter devant ce n�ant qu�il avait fait lui-m�me, il devait � toute force le remplir et le faire redescendre sur la terre, dans la r�alit� vivante. Il arriva � cette fin toujours avec la m�me na�vet� et par le proc�d� le plus naturel, le plus simple. Apr�s avoir divinis� son propre moi arriv� � cet �tat d�abstraction ou de vide absolu, il s�agenouilla devant lui, l�adora et le proclama la cause et l�auteur de toutes choses ; ce fut le commencement de la th�ologie.

Alors il se fit un revirement complet, d�cisif, fatal, historiquement in�vitable sans doute, mais tout de m�me excessivement d�sastreux dans toutes les conceptions humaines.

Dieu, le n�ant absolu, fut proclam� le seul �tre vivant, puissant et r�el, et le monde vivant et, par une cons�quence n�cessaire, la nature, toutes les choses effectivement r�elles et vivantes en tant que compar�es � ce Dieu, furent d�clar�es N�ant. C�est le propre de la th�ologie de faire du n�ant le r�el, et du r�el le n�ant.

Proc�dant toujours avec la m�me na�vet� et sans avoir la moindre conscience de ce qu�il faisait, l�homme usa d�un moyen tr�s ing�nieux et tr�s naturel � la fois pour remplir le vide effrayant de sa divinit� : il lui attribua tout simplement, en les exag�rant toutefois jusqu�� des proportions monstrueuses, toutes les actions, toutes les forces, toutes les qualit�s et propri�t�s, bonnes ou mauvaises, bienfaisantes ou malfaisantes, qu�il trouva tant dans la nature que dans la soci�t�. Ce fut ainsi que la terre, mise au pillage, s�appauvrit au profit du ciel, qui s�enrichit de ses d�pouilles.

Il en r�sulta ceci, que plus le ciel, l�habitation de la divinit�, s�enrichissait, et plus la terre devenait mis�rable, et qu�il suffit qu�une chose f�t ador�e dans le ciel, pour que tout le contraire de cette chose se trouv�t r�alis� dans ce bas monde. C�est ce qu�on appelle les fictions religieuses ; � chacune de ces fictions correspond, on ne le sait que trop bien, quelque r�alit� monstrueuse ; - ainsi l�amour c�leste n�a jamais eu d�autre effet que la haine terrestre, la bont� divine n�a jamais produit que le mal, et la libert� de Dieu signifia l�esclavage ici-bas. Nous verrons bient�t qu�il en est de m�me pour toutes les fictions politiques et juridiques, les unes comme les autres n��tant d�ailleurs que des cons�quences ou des transformations de la fiction religieuse.

Ce n�est pas d�un seul coup que la divinit� assuma ce caract�re absolument malfaisant. Dans les religions panth�istes de l�Orient, dans le culte des brahmanes et dans celui des pr�tres de l�Egypte, aussi bien que dans les croyances ph�niciennes et syriennes, elle se pr�sente d�j� sous un aspect bien terrible. - L�Orient fut de tout temps et reste encore aujourd�hui, dans une certaine mesure au moins, la patrie de la divinit� despotique, �crasante et f�roce, n�gation de l�esprit et de l�humanit�. C�est aussi la patrie des esclaves, des monarques absolus et des castes.

En Gr�ce la divinit� s�humanise, - son unit� myst�rieuse reconnue en Orient seulement par les pr�tres, son caract�re atroce et sombre sont rel�gu�s dans le fond de la mythologie hell�nique, - au panth�isme succ�de le polyth�isme. L�Olympe, image de la f�d�ration des villes grecques, est une sorte de r�publique tr�s faiblement gouvern�e par le p�re des dieux, Jupiter, qui lui-m�me ob�it aux d�crets du destin.

Le destin est impersonnel ; c�est la fatalit� m�me, la force irr�sistible des choses, devant laquelle tout doit plier, hommes et dieux. D�ailleurs, parmi ces dieux, cr��s par les po�tes, aucun n�est absolu ; chacun repr�sente seulement un c�t�, une partie soit de l�homme, soit de la nature en g�n�ral, sans pourtant cesser d��tre pour cela des �tres concrets et vivants. Ils se compl�tent mutuellement et forment un ensemble tr�s vivant, tr�s gracieux et surtout tr�s humain.

Rien de sombre dans cette religion, dont la th�ologie fut invent�e par les po�tes, chacun y ajoutant librement quelque dieu ou quelque dogme nouveau, selon les besoins des cit�s grecques, dont chacune tenait � l�honneur d�avoir sa divinit� tut�laire, repr�sentante de son esprit collectif. Ce fut la religion non des individus, mais de la collectivit� des citoyens d�autant de patries restreintes et partiellement libres, li�es d�ailleurs entre elles plus ou moins par une sorte de f�d�ration tr�s imparfaitement organis�e et tr�s molle.

De tous les cultes religieux que nous montre l�histoire ce fut certainement le moins th�ologique, le moins s�rieux, le moins divin et � cause de cela m�me le moins malfaisant, celui qui entrava le moins le libre d�veloppement de la soci�t� humaine. - La seule pluralit� des dieux � peu pr�s �gaux en puissance �tait une garantie contre l�absolutisme ; pers�cut� par les uns, on pouvait chercher protection chez les autres, et le mal caus� par un dieu trouvait sa compensation dans le bien produit par un autre. Il n�y avait donc pas dans la mythologie grecque cette contradiction logiquement aussi bien que moralement monstrueuse, que le bien et le mal, la beaut� et la laideur, la bont� et la m�chancet�, la haine et l�amour se trouvent concentr�s dans une seule et m�me personne, comme cela se pr�sente fatalement dans le dieu unique du monoth�isme.

Cette monstruosit�, nous la trouvons tout enti�re dans le dieu des juifs et des chr�tiens. Elle �tait une cons�quence n�cessaire de l�unit� divine ; et, en effet, cette unit� une fois admise, comment expliquer la coexistence du bien et du mal ? Les anciens Perses avaient au moins imagin� deux dieux : l�un, celui de la Lumi�re et du Bien, Ormazd ; l�autre, celui du Mal et des T�n�bres, Ahriman ; alors il �tait naturel qu�ils se combattent, comme le mal et le bien se combattent et l�emportent tour � tour dans la nature et dans la soci�t�. Mais comment expliquer qu�un seul et m�me Dieu, tout-puissant, toute v�rit�, tout amour, toute beaut�, ait pu donner naissance au mal, � la haine, � la laideur, au mensonge ?

Pour r�soudre cette contradiction, les th�ologies juive et chr�tienne ont eu recours aux inventions les plus r�voltantes et les plus insens�es. D�abord, elles attribu�rent tout le mal � Satan. Mais Satan d�o� vient-il ? Est-il, comme Ahriman, l��gal de Dieu ? Pas du tout ; comme tout le reste de la cr�ation, il est l��uvre de Dieu. Donc ce fut Dieu qui engendra le mal. Non, r�pondent les th�ologiens, Satan fut d�abord un ange de lumi�re, et ce ne fut qu�apr�s sa r�volte contre Dieu qu�il dev�nt l�ange des t�n�bres. Mais si la r�volte est un mal, - ce qui est tr�s sujet � caution, et nous croyons au contraire qu�elle est un bien, puisque, sans elle, il n�y aurait jamais eu d��mancipation sociale, - si elle constitue un crime, qui a cr�� la possibilit� de ce mal ? Dieu, sans doute, vous r�pondront encore les m�mes th�ologiens, mais il n�a rendu le mal possible que pour laisser aux anges comme aux hommes, le libre arbitre, et qu�est-ce que le libre arbitre ? C�est la facult� de choisir entre le bien et le mal, et de se d�cider spontan�ment soit pour l�un soit pour l�autre. Mais pour que les anges et les hommes aient pu choisir le mal, aient pu se d�cider pour le mal, il faut que le mal ait exist� ind�pendamment d�eux, et qui a pu lui donner cette existence, sinon Dieu ?

Aussi, pr�tendent les th�ologiens, apr�s la chute de Satan qui pr�c�da celle de l�homme, Dieu, sans doute �clair� par cette exp�rience, ne voulant pas que d�autres anges suivent l�exemple fatal de Satan, les priva du libre arbitre, ne leur laissant plus que la facult� du bien, de sorte que d�sormais ils sont forc�ment vertueux et ne s�imaginent plus d�autre f�licit� que de servir �ternellement comme valets ce terrible seigneur.

Toutefois, il parait que Dieu n�a pas �t� suffisamment �clair� par sa premi�re exp�rience, puisque, apr�s la chute de Satan, il cr�a l�homme, et par aveuglement ou m�chancet�, ne manqua pas de lui accorder ce don fatal du libre arbitre qui a perdu Satan et qui devait le perdre aussi.

La chute de l�homme, aussi bien que celle de Satan, �tait fatale, puisqu�elle avait �t� d�termin�e, de toute �ternit�, dans la prescience divine. D�ailleurs, sans remonter si haut, nous nous permettrons d�observer que la simple exp�rience d�un honn�te p�re de famille aurait d� emp�cher le bon Dieu de soumettre ces malheureux premiers hommes � la fameuse tentation. Le plus simple p�re de famille sait fort bien qu�il suffit qu�on interdit aux enfants de toucher � une chose pour qu�un instinct de curiosit� invincible les force � y toucher absolument. Aussi s�il aime ses enfants et s�il est r�ellement juste et bon leur �pargnera-t-il cette �preuve aussi inutile que cruelle.

Dieu n�eut ni cette raison, ni cette bont�, ni cette justice et quoiqu�il sut d�avance qu�Adam et Eve devaient succomber � la tentation, aussit�t cette faute commise, ne voil�-t-il pas qu�il se laisse emporter par une fureur vraiment divine. Il ne se contente pas de maudire les malheureux d�sob�issants, il maudit toute leur descendance jusqu�� la fin des si�cles, vouant [aux] tourments de l�enfer des milliards d�hommes qui �taient �videmment innocents puisqu�ils n��taient pas m�me n�s lorsque la faute fut commise. Il ne se contenta pas m�me de maudire les hommes, il maudit avec eux toute la nature, sa propre cr�ation, qu�il avait trouv� lui-m�me si bien faite.

Si un p�re de famille en avait agi de m�me, ne l�aurait-on pas d�clar� fou � lier ? Comment donc les th�ologiens ont-ils os� attribuer � leur Dieu ce qu�ils auraient trouv� absurde, cruel, d�shonorant, anormal de la part d�un homme. Ah c�est qu�ils ont eu besoin de cette absurdit� ! Comment donc auraient-ils expliqu� l�existence du mal dans ce monde qui devait �tre sorti parfait des mains d�un ouvrier si parfait, de ce monde cr�� par Dieu lui-m�me ?

Mais une fois la chute de l�homme admise, toutes les difficult�s s�aplanissent et toutes les difficult�s s�expliquent. Ils le pr�tendent au moins. La nature, d�abord parfaite, devient tout d�un coup imparfaite, toute la machine se d�traque ; � l�harmonie primitive succ�de le choc d�sordonn� des forces ; la paix qui r�gnait d�abord entre toutes les esp�ces d�animaux, fait place � un carnage effroyable, � l�entre-d�vorement mutuel ; et l�homme, le roi de la nature, la surpasse en f�rocit�. La terre devient la vall�e de sang et de larmes, et la loi de Darwin - la lutte pour l�existence impitoyable, atroce - triomphe dans la nature et dans la soci�t�. Le mal d�borde le bien, Satan �touffe Dieu.

Et tout cela parce que les deux premiers hommes d�sob�issant au Seigneur et se laissant s�duire par le serpent, avaient os� go�ter au fruit d�fendu !

Et une pareille ineptie, une fable aussi ridicule, r�voltante, monstrueuse a pu �tre s�rieusement r�p�t�e par de grands docteurs en th�ologie pendant plus de quinze si�cles, que dis-je, elle l�est encore aujourd�hui ; plus que cela, elle est officiellement, obligatoirement enseign�e dans toutes les �coles de l�Europe. Que faut-il donc penser de l�esp�ce humaine apr�s cela ? Et n�ont-ils pas mille fois raison ceux qui pr�tendent que nous trahissons m�me encore aujourd�hui notre tr�s proche parent� avec le gorille ?

Mais l� ne s�arr�te pas l�esprit [mot illisible] des th�ologiens chr�tiens. Dans la chute de l�homme et dans ses cons�quences d�sastreuses tant pour la nature que pour lui-m�me, ils ont ador� la manifestation de la justice divine. Puis ils se sont rappel�s que Dieu n��tait pas seulement la justice, mais qu�il �tait encore l�amour absolu et, pour concilier l�une avec l�autre, voici ce qu�ils ont invent� :
Apr�s avoir laiss� cette pauvre humanit� pendant quelques milliers d�ann�es sous le coup de sa terrible mal�diction, qui eut pour cons�quence de vouer quelques milliards d��tres humains � la torture �ternelle, il sentit l�amour se r�veiller dans son sein, et alors que fit-il ? Retira-t-il de l�enfer les malheureux tortur�s ? Non, pas du tout ; c�e�t �t� contraire � son �ternelle justice. Mais il avait un fils unique ; comment et pourquoi il l�avait, est un de ces myst�res profonds que les th�ologiens, qui le lui ont donn�, d�clarent imp�n�trable, ce qui est une mani�re naturellement commode de se tirer d�affaire et de r�soudre toutes les difficult�s. Donc, ce p�re plein d�amour, dans sa supr�me sagesse, d�cide d�envoyer ce fils unique sur la terre, afin qu�il s�y fasse tuer pour les hommes, pour sauver non les g�n�rations pass�es, ni m�me les g�n�rations � venir, mais, parmi ces derni�res, comme le d�clare l�Evangile lui-m�me, et comme le r�p�te chaque jour l�Eglise tant catholique que protestante, seulement un fort petit nombre d��lus.

Et maintenant la carri�re est ouverte, c�est, comme nous l�avons dit plus haut, une sorte de course au clocher, un sauve-qui-peut, � qui sauvera son �me. Ici les catholiques et les protestants se divisent : les premiers pr�tendent qu�on n�entre au paradis qu�avec la permission sp�ciale du saint-p�re le pape ; les protestants affirment, de leur c�t�, que la gr�ce imm�diate et directe du bon Dieu seul en ouvre les portes. Cette grave dispute continue encore aujourd�hui ; nous ne nous en m�lerons pas.
R�sumons en peu de mots la doctrine chr�tienne :
Il est un Dieu : Etre absolu, �ternel, infini, tout-puissant, il est l�omniscience, la v�rit�, la justice, la beaut� et la f�licit�, l�amour et le bien absolus. En lui tout est infiniment grand, en dehors de lui le N�ant. Il est, � la fin des comptes, l�Etre lui-m�me, l�Etre unique.

Mais voici que du N�ant, - qui par l� m�me parait avoir eu une existence � part, en dehors de lui, ce qui implique une contradiction et une absurdit�, puisque Dieu existant partout, remplissant de son �tre l�espace infini, rien, pas m�me le N�ant ne peut exister en dehors de lui, ce qui fait croire que le N�ant dont nous parle la Bible fut en Dieu, c�est-�-dire que ce fut l�Etre divin lui-m�me qui fut le N�ant ; - de ce N�ant, Dieu cr�a le monde.

Ici se pose d�elle-m�me une question. La cr�ation fut-elle accomplie de toute �ternit� ou bien dans un moment donn� de l��ternit� ? Dans le premier cas, elle est �ternelle comme Dieu lui-m�me et ne peut pas avoir �t� cr��e ni par Dieu ni par personne ; car l�id�e de la cr�ation implique la pr�c�dence du cr�ateur � la cr�ature. Comme toutes les autres id�es th�ologiques l�id�e de la cr�ation est une id�e tout humaine, prise dans la pratique de l�humaine soci�t�. Ainsi l�horloger cr�e une montre, l�architecte une maison, etc. Dans tous ces cas le producteur existe avant le produit, en dehors du produit, et c�est l� ce qui constitue essentiellement l�imperfection, le caract�re relatif et pour ainsi dire d�pendant tant du producteur que du produit.
Mais la th�ologie, comme elle le fait d�ailleurs toujours, a pris cette id�e et ce fait tout humains de la production, et l�appliquant � son Dieu, l��tendant � l�infini et le faisant sortir par l� m�me de ses proportions naturelles, elle en a fait une imagination aussi monstrueuse qu�absurde.

Donc, si la cr�ation est �ternelle, elle n�est point cr�ation. Le monde n�a pas �t� cr�� par Dieu, par cons�quent il a une existence et un d�veloppement ind�pendants de lui, - l��ternit� du monde est la n�gation de Dieu m�me, - Dieu �tant essentiellement le Dieu cr�ateur.

Donc le monde n�est plus �ternel, - il y eut une �poque dans l��ternit� o� il n�existait pas. Donc il se passa toute une �ternit� pendant laquelle Dieu absolu, tout-puissant, infini, ne fut pas un Dieu cr�ateur, ou ne [le] fut qu�en puissance, non dans le fait.

Pourquoi ne le fut-il pas ? Etait-ce par caprice de sa part, ou bien avait-il besoin de se d�velopper pour arriver � la fin � la puissance effective de cr�er ?

Ce sont des myst�res insondables, disent les th�ologiens. Ce sont des absurdit�s imagin�es par vous-m�mes, leur r�pondons-nous. Vous commencez par inventer l�absurde, puis vous nous l�imposez comme un myst�re divin, insondable et d�autant plus profond qu�il est plus absurde.
C�est toujours le m�me proc�d� : Credo quia absurdum est.

Une autre question : La cr�ation, telle qu�elle sortit des mains de Dieu, fut-elle parfaite ? Si elle ne le fut pas, elle ne pouvait �tre la cr�ation de Dieu, car l�ouvrier, c�est l�Evangile lui-m�me qui le dit, se juge d�apr�s le degr� de perfection de son �uvre. Une cr�ation imparfaite supposerait n�cessairement un cr�ateur imparfait. Donc, la cr�ation fut parfaite.

Mais si elle [le] fut, elle ne put avoir �t� cr��e par personne, car l�id�e de la perfection absolue exclut toute id�e de d�pendance ou m�me de relation. En dehors de lui rien ne saurait exister. Si le monde est parfait, Dieu ne peut exister.

La cr�ation, r�pondront les th�ologiens, fut assur�ment parfaite, mais seulement par rapport � tout ce que la nature ou les hommes peuvent produire, non par rapport � Dieu. Elle fut parfaite, sans doute, mais non parfaite comme Dieu.
Nous leur r�pondrons de nouveau que l�id�e de la perfection n�admet pas de degr�s comme ne l�admettent pas l�id�e de l�infini, ni celle de l�absolu. Il ne peut y avoir l� ni de plus ni de moins. La perfection est une. Si donc la cr�ation fut moins parfaite que le cr�ateur, elle fut imparfaite. Et alors nous reviendrons � dire que Dieu cr�ateur d�un monde imparfait n�est qu�un cr�ateur imparfait, ce serait derechef la n�gation de Dieu.

On voit que de toutes les mani�res l�existence de Dieu est incompatible avec celle du monde. Le monde existant, Dieu ne peut �tre. Passons outre.

Donc, ce Dieu parfait cr�e un monde plus ou moins imparfait. Il le cr�e dans un moment donn� de l��ternit�, par caprice, et sans doute pour d�sennuyer sa majestueuse solitude. Autrement, pourquoi l�aurait-il cr�� ? Myst�res insondables, nous crient les th�ologiens. Sottises insupportables, leur r�pondrons-nous.

Mais la Bible elle-m�me nous explique les motifs de la cr�ation. Dieu est un Etre essentiellement vaniteux : il a cr�� le ciel et la terre pour �tre par eux ador� et lou�. D�autres pr�tendent que la cr�ation fut l�effet de son amour infini. - Pour qui ? Pour un monde, pour des �tres qui n�existaient pas, ou qui n�existaient d�abord que dans son id�e, c�est-�-dire toujours pour lui [*].


[*] Le manuscrit s�interrompt ici.



Source : Infokiosques.net





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