
S�BASTIANOFF (Fran�ois) - Ni magie ni violence, deux paris pour une autre civilisation
Date : mercredi 21 f�vrier 2007 @ 15:13:09 :: Sujet : Violence
Source : R�fractions N�5
On m�a fait na�tre sans me demander mon avis. Selon le mot de Pascal, nous sommes � embarqu�s �. Bateau ivre ? Nef des fous ? �trange aventure. Faisons le point. Compte tenu de nos savoirs actuels et pour ce qui nous int�resse le plus directement, chaque �tre vivant, sur notre plan�te, appara�t comme programm� pour maintenir et reproduire sa structure malgr� les modifications du milieu, en utilisant l��nergie solaire. Cette finalit� n�implique aucun finalisme : elle repose essentiellement sur le principe de la r�gulation par boucles r�troactives. Ceux des animaux qui ont acquis un syst�me nerveux agissent sur leur environnement pour vivre de la fa�on la plus agr�able, ou � d�faut la moins d�sagr�able, possible. � cette qu�te du plaisir (entendu au sens le plus g�n�ral), comme � son corollaire, l��vitement de la souffrance, les hommes ne font pas exception : cette finalit� est une valeur pour eux, mais elle n�est pas l�objet d�un choix de leur part. Dans cette qu�te, nous diff�rons des autres animaux par le recours � des strat�gies plus complexes et plus �volutives, donc plus impr�visibles, mais compr�hensibles sans recours � aucune notion m�taphysique. Je ne peux notamment me faire plaisir qu�au moyen des pratiques, du langage, des dispositions, des valeurs, de toute la culture, selon lesquels mes r�seaux neuronaux se sont construits, par interaction avec mon milieu social, interaction d�o� r�sulte m�me ce que j�ai de particulier (l�individu humain n�est pas ant�rieur au groupe, il n�est pas une essence, s�par�e, extra-sociale).
Fuir, lutter, mourir... faits comme des rats
En cherchant notre plaisir, nous ne rencontrons pas que � les bienfaits de la nature et de la civilisation �. Nous rencontrons des obstacles, � notre vie et � ce que chaque groupe ou individu consid�re comme la qualit� de sa vie.
Les uns sont dits naturels : les tremblements de terre, certains d�s�quilibres �cologiques, certaines maladies, le vieillissement, la mort... Seuls les autres obstacles, dans la mesure o� ils r�sultent de pratiques humaines, essentiellement dues � l�ignorance et aux luttes pour la domination, constituent proprement des violences : exploitation, mis�re, famine, sous-information, inf�riorisation, emprisonnement, massacres, quadrillage, manipulations, exclusion, d�g�ts �cologiques...
Quand, dans une situation donn�e, toute � action gratifiante � 1 est impossible, que faire ? La premi�re r�action d�un animal est la fuite. Si la fuite est impossible, ou qu�elle a �chou�, mais que la lutte est possible, l�animal lutte. S�il ne peut pas lutter, seule lui reste l�inhibition : il se soumet, et, le cas �ch�ant, meurt. Parmi les solutions de fuite, l�homme recourt parfois au suicide, quand il en a la possibilit� et qu�il �prouve ou pr�voit une souffrance trop grande pour lui (solitude, d�shonneur, atteintes physiques, agonie...), r�v�lant alors, comme quand il lutte au prix de sa vie pour une cause � altruiste �, qu�il donne plus de valeur � ce qu�il consid�re comme la qualit� de sa vie qu�� sa vie m�me.
Je me limiterai � la r�action de lutte, je m�int�resserai seulement aux moyens de cette lutte, dont on a vu que la finalit� g�n�rale n�est pas objet de choix, et, plus sp�cialement encore, je m�interrogerai sur les choix de valeurs impliqu�s dans cette lutte. Le plus souvent, les auteurs qui d�crivent l�impasse de la civilisation plan�taire actuelle et proposent des solutions pour �chapper � la � pens�e unique � se r�f�rent � des valeurs (dieu, esprit, personne, libert�, raison, d�mocratie, droits de l�homme, etc.) qu�ils fondent, explicitement ou plus souvent implicitement, sur des abstractions m�taphysiques. Soucieux d��viter autant que possible l�arbitraire, et me refusant � faire comme si mes choix �thiques allaient de soi pour tout homme digne de ce nom, je me demanderai, simplement mais explicitement, quels choix �thiques g�n�raux nous sont utiles pour lutter contre les obstacles � notre plaisir, j�entends quels grands types de comportements nous avons int�r�t � d�velopper.
Pratique scientifique et objectivit�
Notre lutte ne date pas d�aujourd�hui. Depuis la pr�histoire, rep�rer des r�gularit�s dans la succession des �v�nements a permis aux hommes de pr�voir, donc d�agir sur leur environnement, humain et non humain, de fa�on s�lective, avec une efficacit� croissante. De cet effort de pr�vision en vue de l�action est n�e une pratique sociale de plus en plus r�serv�e � des sp�cialistes, qu�on appelle � la science �. Les cons�quences de cette pratique sur nos vies, pour le meilleur et pour le pire, et les critiques, souvent aussi superficielles que radicales, dirig�es contre elle, notamment dans les milieux �colos et libertaires, justifient qu�on essaie de comprendre, m�me quand on est profane 2, ce qui peut faire d�elle une alli�e ou un obstacle dans notre lutte. Son efficacit� tient essentiellement � l�imagination, qui fournit les hypoth�ses, et � l�objectivit�, qui exige de les �prouver. Avec ce r�le de garde-fou, l�objectivit� est l�une des caract�ristiques de toute pratique scientifique.
Ici, je r�sume mon point de vue bri�vement. L�objectivit� n�est pas la � connaissance vraie �, la parfaite conformit� au r�el : nos savoirs sont relatifs � notre situation d��l�ments de l�univers, � nos instruments (l�observant et l�observ� interagissent), � notre syst�me nerveux (fait pour agir, en tenant compte � dans son fonctionnement complet, quotidien � de tous ses r�seaux, des donn�es pulsionnelles et �motionnelles comme des plus conceptualis�es), � nos m�thodes d�analyse (d�limitation de sous-ensembles en fonction d�un crit�re de pertinence), aux courants d�id�es, aux relations de pouvoir (la pratique scientifique est soumise en grande partie aux choix de valeur des dominants). L�objectivit� est seulement l�application d�un ensemble de r�gles : on suppose que le r�el existe d�une fa�on largement ind�pendante de notre action comme de notre imagination, et que, n�anmoins, il ne nous est pas totalement inaccessible ; on exige que toute hypoth�se puisse �tre mise � l��preuve ; on �carte donc toute r�f�rence � un absolu m�taphysique, transcendant ou immanent ; on distingue enfin entre jugements de r�alit� (� telle recherche exige, ou non, tels moyens �, � a donn�, ou non, tel r�sultat �) et jugements de valeur (� il est bon, ou mauvais, de recourir � tels moyens �, � de faire telle recherche �). Cette derni�re distinction traduit un effort pour construire des mod�les plus conformes au r�el qu�� nos d�sirs : on fait abstraction de ce qui vient �videmment de l�observant, � savoir ses jugements de valeur, qui prennent en compte tous les �l�ments de son v�cu. Autrement dit, on pose que les jugements de valeur ne sont pas des crit�res pour les jugements de r�alit�. Quant � ceux-ci, les illusions � scolastiques �, universalistes, � la vision de l�agent comme individu (ou �sujet�) conscient, rationnel et inconditionn� � 3, en particulier l�image scientiste du savant qui observerait le monde, y compris le monde social, d�un point de vue ext�rieur, sont �cart�es par la � r�flexivit� critique �. Celle-ci montre que la notion d�objectivit� n�est pas donn�e au d�part, mais �merge lentement d�une lutte � l�int�rieur du champ scientifique. Elle montre aussi que l�objectivit�, de par son existence m�me, participe � au conflit normatif des points de vue sur le monde social � 4 : en excluant des jugements de r�alit� tout jugement de valeur, l�objectivit� exclut non seulement les pr�f�rences de chaque chercheur, mais aussi toute censure des groupes dominants sur l�acte de connaissance lui-m�me (ce qu�illustre le mot attribu� � Galil�e, apr�s son abjuration : � Eppur, si muove �). En particulier, � la science prenant pour objet la domination implique de suspendre les effets de la domination sur la connaissance de l�objet. [...] Cet acte de connaissance [...] ne peut manquer d��tre assimil� � un acte social de transgression de l�ordre symbolique [...] � (p. 208). On sait l�hostilit� que suscite la moindre diffusion des analyses sociologiques de Bourdieu hors du cercle des sp�cialistes.
La distinction entre jugements de r�alit� et jugements de valeur implique aussi que les jugements de r�alit� ne fondent pas les jugements de valeur, m�me s�il est entendu que les premiers peuvent �clairer les seconds. Sauf � se r�f�rer au pr�jug� m�taphysique selon lequel il reviendrait � la raison seule de d�cider de nos choix de valeur, l�objectivit� doit reconna�tre sa propre incomp�tence �thique. Il y a lieu de distinguer dans la pratique scientifique entre les jugements de r�alit�, o� l�objectivit� seule est comp�tente, et tout le reste, qui rel�ve aussi des jugements de valeur : choix des points de vue, des orientations g�n�rales et des objectifs particuliers, choix des moyens qu�on emploie et de ceux qu�on s�interdit, choix des applications. L�objectivit� ne se pr�occupe pas de savoir � quoi serviront ses jugements de r�alit� : en ce sens, l�objectivit� peut servir n�importe quel ma�tre. Mais elle n�exige pas la neutralit� dans les aspects de la pratique scientifique qui rel�vent des jugements de valeur 5. Elle exige au contraire de chaque chercheur qu�il explicite ses choix �thiques, en lui interdisant seulement d�invoquer son autorit� pour fonder de tels choix.
En particulier, on peut, sans contrevenir � l�objectivit�, non seulement d�noncer les choix �thiques impos�s par les dominants dans la pratique scientifique et reconna�tre � l�� intellectuel sp�cifique � le droit de dire publiquement ce que son savoir l�autorise � affirmer, mais aussi inclure dans la pratique scientifique, sauf en ce qui concerne les jugements de r�alit�, la r�f�rence explicite � d�autres choix �thiques. Face � des choix qu�ils r�prouvent, ceux qui participent � la pratique scientifique peuvent soit faire taire leur sensibilit� et s�en remettre � l�autorit� de leurs sup�rieurs hi�rarchiques ou � celle de quelque comit� d��thique, soit, � leurs risques et p�rils, adopter un compromis ou rester fid�les � leur �thique personnelle : l�objectivit� ne condamne ni ne justifie aucune de ces attitudes.
Ici, je r�sume de nouveau. L�efficacit�, limit�e mais r�elle, que la pratique scientifique doit � l�objectivit� suscite bien des interpr�tations erron�es. N�opposons pas, de fa�on id�aliste, � science � � � technique � ou � � technoscience � (toute pratique scientifique a une vis�e � la fois th�orique et pratique). Ne confondons pas : d�terminismes locaux (hypoth�se heuristique) avec d�terminisme universel (extrapolation m�taphysique scientiste) ; ni impr�visibilit� avec libert� ; ni objectivit� avec objectivisme ; ni analyse (des propri�t�s nouvelles de chaque niveau) avec appauvrissement (oubli que chaque � objet � est un sous-ensemble de l�ensemble d�interactions qu�est l�univers) ; ni savoir avec �thique (la notion de normes � objectivement bonnes � est contradictoire, il n�y a pas de � morale naturelle �) ; ni objectivit� avec pratique scientifique (la premi�re ne d�pend pas de la domination : elle est � d�un autre ordre �).
Expliciter nos choix �thiques
Ainsi relativis�e, et distingu�e de la pratique scientifique, dont elle n�est qu�un aspect, l�objectivit� nous est indispensable, ne serait-ce que comme antidote contre toute affirmation m�taphysique (illuministe ou � pr�tention rationnelle), grosse de tous les fanatismes. Ne jetons pas le b�b� avec l�eau du bain. Supposons que l�objectivit� scientifique nous est utile pour notre lutte. Tel est notre premier choix �thique g�n�ral. Mais on a vu que l�objectivit� peut servir n�importe quel ma�tre. Nous avons donc besoin d�un autre choix de valeur pour orienter notre lutte.
Les � valeurs sacr�es �, religieuses ou philosophiques (Dieu, la Libert�, la Loi morale, le sens de l�Histoire, la D�mocratie, les droits de la Personne, etc.), ont de quoi s�duire, mais servent le plus souvent � maintenir la domination, soit qu�elles la justifient, soit qu�elles s�en accommodent et lui fournissent des alibis. Par exemple : Libert�, combien de crimes commis en ton nom ! Mais aussi : tu es un leurre. Les esclaves volontaires de La Bo�tie y croient, alors qu�elle est probablement une hypoth�se inutile 6 pour expliquer les comportements humains, r�sultats des interactions pass�es (les acquis) et pr�sentes (les situations 7) entre l�individu et son environnement. Les acquis sociaux profonds sont masqu�s par les rationalisations, dont le caract�re absolu, bloquant la sensibilit� et la r�flexion, fait admettre facilement que la fin justifie les moyens... Nous ne marchons plus sans examen. Nous cherchons un crit�re qui nous permette de tester ces valeurs trop sacr�es pour ne pas �tre suspectes.
Il nous reste � poser nous-m�mes comme valeur un type de comportement qui soit efficace tout en impliquant deux refus, celui de subir ou d�exercer aucune domination et celui de justifier les moyens par la fin. C�est la non-violence collective quand elle est associ�e � l�objectivit� scientifique, et non subordonn�e � aucune m�taphysique. Nous supposons que la non-violence ainsi con�ue nous est utile. Tel est notre second choix �thique g�n�ral. De m�me que la pratique scientifique remonte aux t�tonnements des premiers hommes, la non-violence n�est pas n�e de quelque flamme surnaturelle, transcendante ou immanente, mais du recours spontan�, d�s la pr�histoire et dans toutes les civilisations, � des moyens sans violence pour lutter contre la domination. Seulement, ce recours spontan� diff�re de la pratique scientifique en ce qu�il n�a gu�re r�ussi jusqu�� une �poque r�cente � devenir une strat�gie collective revendiqu�e comme telle et �tendue � toute lutte d�int�r�t g�n�ral. Pour moi, la non-violence est une forme d�action politique caract�ris�e par son absence de recours � la violence et par son lien avec une fin qui exclut la violence. Ce lien est indispensable. Une action simplement sans violence, peut, comme l�objectivit�, servir n�importe quelle cause : elle n�est pas par elle-m�me non-violente (avec un trait d�union, comme dans non-violence). Choisir la non-violence, c�est choisir en m�me temps la fin et les moyens.
On a vu que notre fin g�n�rale est le plaisir, et qu�elle n�est pas l�objet d�un choix. Nous ne pouvons choisir que la qualit� de ce plaisir, et celle des strat�gies pour l�atteindre. Choisir la non-violence, c�est identifier la qualit� de la fin et celle des moyens. C�est donc choisir de chercher un plaisir qui exclue la violence 8, autrement dit, chercher � le plaisir illimit� de chacun par le plaisir illimit� de tous � (et non, comme Bakounine , la libert�, puisque nous n�y croyons pas). En raison de la multiplicit� des facteurs, eux-m�mes interd�pendants et �volutifs, qui nous d�terminent enti�rement (histoire collective et individuelle), le plaisir ne se r�duit pas � un programme, et la violence ne se d�finit que provisoirement : la liste des destructions dites � violences � par les dominants ne co�ncide pas avec celle des violences subies par les domin�s ; la d�finition de la violence r�sulte d�une lutte, c�est un enjeu social majeur.
Situ�e de cette fa�on, la non-violence ne lutte pas contre une abstraction m�taphysique (la violence), mais contre la domination telle qu�elle s�impose dans nos soci�t�s par tous moyens, grossiers ou subtils, � l��chelle des groupes comme des individus. La � non-violence objective � inclut dans son refus de toutes les violences, apparentes ou cach�es, arm�es ou structurelles, le refus de ce qu�elle sait �tre leur cause principale, la domination. Celle-ci n�est pas justifi�e par ses effets �ventuellement positifs : elle constitue en elle-m�me une violence parce qu�elle repose sur la force. Comme le rappelle Bourdieu (1997, p. 125), en �cho � Pascal,� la force [...] ne peut se perp�tuer que sous les dehors du droit, la domination ne parvenant � s�imposer durablement que dans la mesure o� elle parvient � obtenir la reconnaissance, qui n�est que la m�connaissance de l�arbitraire de son principe �.
Tant qu�il entretient cette m�connaissance, le r�gime le plus d�mocratique est encore une violence : notre lutte inclut 9 le refus caract�ristique de l�anarchisme, � ni dieu, ni ma�tre �. Elle est aussi plus large que la lutte contre la domination : elle s��tend notamment, du c�t� des causes, � l�ignorance (l�objectivit�, ici encore, est indispensable) et, du c�t� des effets, aux violences sur les animaux (non parce qu�ils auraient une �me, mais parce que nous savons qu�ils ont un syst�me nerveux plus ou moins d�velopp�, donc qu�ils souffrent plus ou moins comme nous). Ni dieu, ni ma�tre, ni aucune autre violence. Enfin, notre lutte est collective, non individuelle : � la soci�t� n�est pas une famille � (G�rard Mendel), le conditionnement � subir et � exercer la domination est un ph�nom�ne massif. Ne nous trompons pas d��chelle.
Prendre des risques
En fait, c�est au moment de choisir les moyens qu�il y a h�sitation : un choix �thique n�est pas une d�cision th�orique, il rel�ve de l�action, de la pratique. La non-violence prend des risques majeurs en cas d�opposition frontale, quand les dominants jugent menac�s leurs int�r�ts vitaux (�conomiques, politiques). Elle est une strat�gie, et non, comme l�antimilitarisme ou le pacifisme, une �thique r�duite � des v�ux pieux. On conna�t les moyens de cette strat�gie (m�diatisation, gr�ves, boycotts, d�sob�issances civiles et militaires, sabotages, etc.), qui vise � exercer une contrainte sur les dominants. Si la non-violence objective n�est fond�e sur aucune r�f�rence m�taphysique, elle n�est pas pour autant une tactique conjoncturelle. C�est une strat�gie sans solution de repli. Le principe de son efficacit� consiste en ce qu�elle se refuse tout recours, m�me ultime, � la violence. C�est parce qu�elle �te ainsi � ses adversaires, eux-m�mes soumis � la domination, une raison d�avoir peur d��tre d�truits qu�elle a des chances de les d�stabiliser, de leur saper le moral, de les amener � �couter eux aussi leur sensibilit�, � r�fl�chir, � refuser, eux aussi, d�ob�ir. Si on se r�servait de faire appel � la violence � en cas d��chec � de la non-violence, on priverait celle-ci de son efficacit� : provoquant la peur, on perdrait toute chance d�arr�ter la violence. La non-violence prend donc le risque d��tre �cras�e. Rien � voir avec la m�diation � l�abri des matraques, ni avec la diplomatie � l�abri des canons.
En vue d�une action non-violente, l��valuation du rapport des forces ne d�pend pas seulement du nombre, de l�entra�nement, du soutien populaire, de l�impact sur l�opinion mondiale, etc., mais aussi de la hi�rarchie de valeurs � laquelle on se r�f�re. Les humanistes de tous bords qui ne se r�f�rent pas � la non-violence pr�conisent le recours ultime � la force arm�e comme un moindre mal pour d�fendre telles ou telles valeurs sacr�es. Ainsi, la casuistique romaine, mod�le du genre, a permis � un �v�que de d�clarer que l�intervention militaire au Kosovo �tait � une action �thiquement n�cessaire � (Jacques Laporte, le Monde, 4-5 avril 1999). On s�abstient de remonter trop haut dans l�encha�nement des causes : on ne vise pas la fin de la domination, mais � en limiter les � abus �. De m�me, en France, des membres du � Mouvement pour une alternative non-violente � ont rappel� � propos du Kosovo qu�� entre la l�chet� et l��p�e, mieux vaut l��p�e �, et certains d�entre eux ont eu la franchise de souhaiter explicitement une � intervention terrestre arm�e � (Non-Violence Actualit�, mai et juin 1999). C�est que le MAN se r�f�re � une conception id�aliste des droits de l�Homme et met la non-violence � au service de la d�mocratie � (MAN, Non-violence : �thique et politique, 1996, p. 21). La � d�fense civile non-violente � est orient�e dans le m�me sens. Pour beaucoup de � non-violents �, la � m�diation � apporte un � suppl�ment d��me � dans les relations sociales, et l�anarchisme, c�est le d�sordre, th�me constant du discours des dominants.
Quelles qu�en soient les intentions, et sans doute les contradictions, je n�attends pas grand-chose de ce m�lange des genres. Le recours � la violence ne supprime pas la domination : il vise � faire des vaincus et des vainqueurs. Il peut apporter un moindre mal, mais partiel (valable seulement pour tel ou tel sous-groupe, obtenu gr�ce � des armes plus efficaces, au soutien des dominants qui les ont fournies) en m�me temps que provisoire (n�ayant pas disparu, les m�mes causes produiront les m�mes effets : le cercle vicieux de la violence et de la contre-violence n�est pas rompu). Quant � l�attitude de ceux qui se r�clament de la non-violence sans exclure de recourir � la force arm�e, on en voit le danger : l�image de la non-violence, � peine n�e dans la conscience collective, est brouill�e, r�duite � une sorte de pacifisme actif. Si on n�y prend pas garde, dans quelques ann�es, tous les gouvernants, tous les partis, tous ceux qui tiennent � la domination se r�clameront de la Non-Violence comme aujourd�hui de la Libert�, de la D�mocratie, de la Justice, de la S�curit�, de l�Ordre, de la Paix et des autres droits de l�Homme. Bouillie de mots, disait Henri Laborit. Tout est pr�t pour que le r�le des non-violents se confonde avec celui d�auxiliaires des polices et des arm�es, sous l��tiquette d�� adjoints de s�curit� � ou de � m�diateurs �. La r�f�rence aux droits de l�Homme est mystifiante dans la mesure o� elle rel�ve de la m�taphysique. Sous la caution de cette r�f�rence �minemment �lastique, l�alternance des moyens sans violence et des moyens violents ne peut que se perp�tuer, et la domination se maintenir.
Notre hi�rarchie de valeurs
Notre hi�rarchie de valeurs n�est pas celle des humanistes. Refuser que la fin justifie les moyens, c�est lutter le dos au mur. Nous n�avons de refuge dans aucune � valeur sup�rieure �. La non-violence n�est pas pour nous une valeur parmi les autres, mais le crit�re de toutes les autres (sauf l�objectivit� scientifique, dont on a vu qu�elle est d�un autre ordre) : la non-violence ne d�finit aucun projet de soci�t� (sinon � en creux �, comme dit Andr� Bernard), mais elle �value tout projet d�apr�s les moyens utilis�s pour l�atteindre. C�est seulement par l� qu�on enl�vera aux marchands d�illusions politiques et autres manieurs de grands mots leur cr�dibilit�. Nous �valuons les politiques militaires, �conomiques, scientifiques, culturelles, etc., non seulement � partir des fins proclam�es, mais � partir des moyens pr�conis�s et pratiqu�s dans ces actions. Nous ne c�dons pas au chantage fond� sur la d�fense des droits de l�Homme. Nous ne participons pas, et n�avons aucun aval � donner, aux op�rations engag�es par les gouvernements d�mocratiques, au nom de l��thique de responsabilit�, pour � arbitrer � en Afrique et dans le Golfe, d�fendre les droits de l�Homme dans les Balkans ou r�primer la d�linquance dans les banlieues, alors que ces m�mes gouvernements, et les lobbys qui en tirent les ficelles, sont fondamentalement responsables de situations qu�ils d�noncent seulement quand elles sont devenues � sans issue autre qu�une intervention arm�e �. Cette responsabilit� tient bien s�r aux ventes d�armes, mais aussi aux politiques �conomiques, � la justice � deux vitesses, � la r�tention d�informations, aux conditionnements les plus profonds, � toutes les violences li�es aux structures de domination. Nous prenons acte des op�rations de police, mondiale ou locale, comme de faits dont nous comprenons la coh�rence (celle d�un cercle vicieux). Nous ne nous mettons jamais � la place des dominants, nous les laissons g�rer la violence r�elle (et non m�taphysique), c�est-�-dire essentiellement leur violence et ses effets n�gatifs. Nous ne sommes ni un parti, d�cideur ou complice, qui vise � garder le pouvoir ou � le prendre, ni des conseillers du Prince, qui se placent � son point de vue, ni des sujets, qui endossent les responsabilit�s de leurs ma�tres, ni une organisation humanitaire, qui �teint les feux allum�s par des pompiers pyromanes. Le sens de notre lutte est : Domin�s de tous les pays, unissez-vous. Nous ne sommes solidaires que des domin�s, dans quelque camp qu�ils soient.
Eu �gard � l�ignorance g�n�rale de nos d�terminismes, nous ne faisons la morale � personne, et d�abord pas � ceux qui ont recours � la contre-violence, qu�ils soient directement engag�s dans un combat de lib�ration ou que, du fait de leur situation g�ographique ou sociale, ils luttent seulement par solidarit�. Pas question non plus de nier l�efficacit� relative des luttes humanistes, dans la mesure o� elles s�attaquent effectivement, � en aval �, aux causes particuli�res des violences, et cela m�me quand elles recourent � des interventions arm�es. Je n�oublie pas non plus que nous comptons objectivement sur la d�mocratie quand elle existe, et que nous sommes objectivement responsables du maintien de la domination, m�me malgr� nous, de fa�on indirecte et limit�e, par nos imp�ts, par notre activit� professionnelle, par notre consommation, etc. Quand le rapport de force nous para�t impossible � inverser de fa�on non-violente, que faire ? Fuir, utiliser la violence ou la subir provisoirement ? � chacun d�en d�cider : nous faisons ce que nous pouvons, sachant que, dans les trois cas, nous sommes en �chec (nous n�avons pas rompu le cercle vicieux), mais aussi que nous n�entretenons aucune complicit� �thique avec les dominants. Ce sont eux qui ont besoin de la violence, donc de la l�gitimer, de multiplier les distinctions � g�om�trie variable entre id�al et r�alit�s, �thique de conviction et �thique de responsabilit�, et, � l�int�rieur de celle-ci, entre violences ill�gales et violences l�gales, ill�gitimes et l�gitimes, non �thiquement n�cessaires et �thiquement n�cessaires, inacceptables et acceptables ; entre terrorisme et r�sistance, crimes contre l�humanit� et n�cessit�s de la guerre, g�nocide et r�pression, etc. Nous refusons aussi leur mis�rable chantage � la l�chet�. C�est nous qui posons nos choix, dont nous savons la relativit�. Quand nous ne suivons pas nos hypoth�ses �thiques, nous n�avons pas besoin d�excuses, parce que nous ne sommes ni responsables ni coupables devant aucune instance sup�rieure. Nous ne justifions aucune violence, m�me la n�tre. Nous ne connaissons de n�cessit� que celle de nos d�terminismes ; nous ne reconnaissons aucune n�cessit� m�taphysique susceptible de transformer nos choix en imp�ratifs cat�goriques. Ni mystiques ni laxistes : simplement objectifs dans nos constats d��chec. Dans la mesure o� nous nous sentons solidaires des victimes et victimes nous-m�mes, nous avons conscience de participer insuffisamment aux luttes non-violentes, le cr�neau que nous avons choisi, mais nous ne culpabilisons pas pour notre refus de g�rer la violence.
Nous savons qu�il y aura des victimes. Nous sommes dans la situation typique des objecteurs, d�cidant de commencer � rompre le cercle vicieux de la violence et de la contre-violence, donc aussi celui du chantage � la d�fense des droits de l�Homme, pariant qu�il y aura de plus en plus de gens, dans tous les camps, dans tous les pays, � se placer au point de vue de l�efficacit� pour le grand groupe humain, c�est-�-dire � viser d�en finir avec la domination (soyons r�alistes : proposons-nous l�impossible). Nous nous pla�ons au point de vue du grand groupe � propos de la non-violence comme � propos de l�objectivit�. Les individus actuels n�ont aucune chance de voir la fin de la domination ; mais, � l�aube de la mondialisation, il n�est pas d�raisonnable de supposer qu�au total, le pari sur la non-violence objective, c�est-�-dire sur une non-violence qui s�attaque, � en amont �, � la cause g�n�rale des violences, � la domination dans son principe, fera moins de victimes que les �ternels compromis avec celle-ci. Il ne faut pas focaliser sur les oppositions frontales, bien qu�elles soient in�vitables. C�est seulement au pire que nous pensons �tre plus utiles en mourant dans une action non-violente que les armes � la main. En fait, comme la violence des humanistes essaie d��viter l�ultime recours � la force arm�e, la non-violence essaie d��viter l�ultime sacrifice de la vie ; depuis le simple boycott jusqu�au sit-in face aux mitrailleuses, il existe une gradation dans les actions non-violentes.
Le point de convergence
Lutter pour le plaisir, donc contre la domination, n�est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c�est de fonder la strat�gie sur l�objectivit� (agir sur les causes, ne pas surestimer les incantations volontaristes) et sur la non-violence (se refuser les victoires � court terme de la violence, d�velopper la pratique et la r�flexion non-violentes, qui se sont encore peu aventur�es au-del� du domaine des violences arm�es, les plus visibles). L�objectivit� scientifique, sans pour autant sortir de son ordre, est mise au service de la non-violence collective. Cette orientation peut �tre consid�r�e comme le point de convergence de toutes les luttes sociales �thiquement positives. La grande aventure structurante est l�. Garder ou reprendre confiance dans nos d�sirs, nos �motions, notre compassion, d�o� naissent probablement tous les sursauts utiles, au niveau des conditionnements les plus profonds ; se faire confiance, s�expliquer, se d�couvrir dans la m�me gal�re (comp�tition, rapports marchands, r�cup�ration, exclusion, etc.), savoir qu�on a quelque chose � d�fendre ensemble, lutter pour s�informer et pour bloquer une machine folle. On est au c�ur de ce que cherchent les anarchistes : sortir de leur ghetto � en int�grant de plus en plus les probl�matiques libertaires dans les mouvements de transformation sociale � (Alternative libertaire, Belgique, f�vrier 1999, p. 12), traditionnels ou alternatifs.
La non-violence n�est pas une recette magique. Il s�agit de cr�er une dynamique de changement de nos comportements collectifs. Quelques point sensibles : gr�ves et boycotts � port�e internationale ; orientation et contr�le �thiques de la pratique scientifique ; diffusion des acquis scientifiques les plus relativisants ; r�flexion �thique g�n�rale (qu�il s�agit d�arracher au flou des comit�s d��thique) ; d�veloppement d�une m�decine pr�ventive qui prenne en compte tout l�individu, donc tous les facteurs d�origine sociale ; mondialisation (sortie de la moribonde � civilisation du travail � vers une gestion �cologique plan�taire avec r�partition du travail socialement n�cessaire, selon les capacit�s, et des richesses disponibles, selon les besoins) ; luttes pour les libert�s, subversion au quotidien, r�appropriation du temps, construction de r�seaux horizontaux et verticaux (sans autre hi�rarchie que celle des comp�tences reconnues utiles) ; �changes entre cultures (pour que les diff�rences soient non pas � respect�es �, c�est-�-dire sacralis�es, mais comprises, et d�barrass�es de leur commune subordination aux valeurs des dominants) ; etc.
L��ducation
La situation n�est probablement pas bloqu�e : si nous ne sommes pas libres, nous sommes parfois impr�visibles, c�est-�-dire capables de nouveaut�. Mais les hommes d�aujourd�hui ne deviendront pas objectifs et non-violents du jour au lendemain. Leurs conditionnements et leurs situations les rendent en g�n�ral incapables d�imaginer et de vivre un projet de soci�t� qui ne perp�tue pas la domination. Pour qui ne croit pas � la libert�, il est clair que l�urgent, � quoi consacrer le maximum d��nergie, n�est pas de b�tir des projets politiques, ni de faire la morale aux adultes actuels, mais de d�velopper une �ducation centr�e uniquement et ins�parablement sur l�objectivit� et sur la non-violence, conditionnement indispensable pour qu�un individu, sans y �tre contraint, lutte, �ventuellement au prix de sa vie, pour l�int�r�t du grand groupe. Mais cela exige de transformer les conditions sociales de production de certains comportements. Sommes-nous, ici encore, prisonniers d�un cercle vicieux ? La revue R�fractions abordera le th�me de l��ducation. Disons seulement qu�apr�s tout, on ne demande pas aux adultes actuels une conversion radicale (Pierre Mend�s-France avait laiss� aux bouilleurs de cru leur privil�ge, mais il avait obtenu qu�il ne soit pas transmissible !) : on peut faire appel � leur exp�rience et � leur sensibilit� pour qu�ils soient simplement de plus en plus nombreux, dans tous les pays, � changer l��ducation de leurs enfants et � comprendre que le volontarisme en la mati�re est insuffisant.
Ni magie ni violence : en dehors de ces deux garde-fous, d�finis aussi n�gativement que possible pour laisser � l�imagination de nos enfants le maximum d�ouvertures, je ne vois pas d�autres choix �thiques g�n�raux utiles pour construire une autre civilisation. Et je ne sais pas si l�humanit� s�orientera dans ce sens.
Fran�ois S�bastianoff
1. Henri Laborit, �loge de la fuite, Laffont, 1976, p. 24.
2. J�ai une pratique scientifique, mais limit�e � la linguistique g�n�rale (fonctionnelle), rayon � syst�mes d��criture �.
3. Pierre Bourdieu, M�ditations pascaliennes, Seuil, 1997, p. 141.
4. Louis Pinto, Pierre Bourdieu et la th�orie du monde social, Albin Michel, 1998, p. 208.
6. Voir Fran�ois S�bastianoff, � Du c�t� des sciences : nouveaux sans �tre libres �. R�fractions, n� 4, automne 1999, pp. 85-94.
7. Dont l��volution n�est pas facilement pr�visible, en raison de leur complexit�, du hasard apparent (� variable cach�e) et, s�il existe, du hasard r�el.
8. Ce qui n�exclut pas les conflits, prix de nos diff�rences, mais implique que ces conflits peuvent �tre r�solus sans violence. L�objectivit� n�oblige pas � prendre pour des n�cessit�s de nature telle ou telle p�tition de principe (la pulsion de mort) ou certains effets de la domination (l�exploitation des peurs archa�ques, l�infantilisation psycho-affective, l�association d�sir-violence, le refoulement de la sensibilit�).
9. � la diff�rence des militants qui ont fait Anarchisme et Non-Violence (Cahiers d��tudes trimestriels, la Ruche ouvri�re, 1965-1974), et se d�claraient � non violents parce que anarchistes �, je me dirais plut�t anarchiste parce que non violent.
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