KROPOTKINE (Pierre) - La Conqu�te du Pain

Date : mercredi 27 juillet 2005 @ 21:41:15 :: Sujet : Utopie

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Pierre Kropotkine La Conquête du pain
Nos richesses
L'aisance pour tous
Le communisme anarchiste
L'expropriation
Les denrées
Le logement
Le vêtement
Les voies et moyens
Les besoins de luxe
Le travail agréable
La libre entente
Objections
Le salariat collectiviste
Consommation et production
Division du travail
La décentralisation des industries
L'agriculture


Préface d'Elisée Reclus

 

Pierre Kropotkine m’a demandé d’écrire quelques mots en tête de son ouvrage, et je me rends à son désir, tout en éprouvant une certaine gêne à le faire. Ne pouvant rien ajouter au faisceau d’arguments qu’il apporte dans son oeuvre, je risque d’affaiblir la force de ses paroles. Mais l’amitié m’excuse. Alors que pour les «républicains» français le suprême bon goût est de se prosterner aux pieds du tsar, j’aime à me rapporcher des hommes libres qu’il ferait battre de verges, qu’il enfermerait dans les oubliettes d’une citadelle ou pendre dans une cour obscure. Avec ces amis, j’oublie un instant l’abjection des renégats qui s’enrouaient dans leur jeunesse à crier : Liberté, Liberté ! et qui s’appliquent maintenant à marier les deux airs de la Marseillaise et de Boje Tsara Khrani.

Le dernier ouvrage de Kropotkine , les Paroles d’un Révolté, se livrait surtout à une critique ardente de la société bourgeoise, à la fois si féroce et si corrompue, et faisait appel aux énergies révolutionnaires contre l’Etat et le régime capitaliste. L’ouvrage actuel, faisant suite aux Paroles, est de plus paisible allure. Il s’adresse aux hommes de bon vouloir qui désirent honnêtement collaborer à la transformation sociale, et leur expose suivant les grands traits les phases de l’histoire imminente qui nous permettront de constituer enfin la famille humaine sur les ruines des banques et des Etats.

Le titre du livre : La Conquête du Paindoit être pris dans le sens le plus large, car «l’homme ne vit pas de pain seulement.» A une époque où les généreux et vaillants essaient de transformer leur idéal de justice sociale en réalité vivante, ce n’est point à conquérir le pain, même avec le vin et le sel, que se borne notre ambition. Il faut conquérir aussi tout ce qui est nécessaire ou même simplement utile au confort de la vie ; il faut que nous puissions assurer à tous la pleine satisfaction des besoins et des jouissances. Tant que nous n’auront pas fait cette première «conquête», tant «qu’il y aura des pauvres avec nous», c’est une moquerie amère de donner le nom de «société» à cet ensemble d’êtres humains qui se haïssent et s’entre-détruisent, comme des animaux féroces enfermés dans une arène.

Dès le premier chapitre de son ouvrage, l’auteur énumère les immenses richesses que l’humanité possède déjà et le prodigieux outillage de machines qu’elle s’est acquis par le travail collectif. Les produits obtenus chaque année suffiraient amplement à fournir le pain à tous les hommes, si le capital énorme de cités, d’usines, de voies de transport et d’écoles devenait propriété commune au lieu d’être détenu en propriétés privées, l’aisance serait facile à conquérir : les forces qui sont à notre disposition seraient appliquées, non à des travaux inutiles ou contradictoires, mais à la production de tout ce qu’il faut à l’homme pour l’alimentation, le logement, les habits, le confort, l’étude des sciences, la culture des arts.

Touefois la reprise des possessions humaines, l’expropriation, en un mot, ne peut s’accomplir que par le communisme anarchique : il faut détruire le gouvernement, déchirer ses lois, répudier sa morale, ignorer ses agents, et se mettre à l’oeuvre en suivant sa propre initiative et en se groupant selon ses affinités, ses intérêts, son idéal, et la nature des travaux entrepris. Cette question de l’expropriation, la plus importante du livre, est aussi l’une de celles que l’auteur a traitées avec le plus de détails, sobrement et sans violence de paroles, mais avec le calme et la netteté de vision que demande l’étude d’une révolution prochaine, désormais inévitable. C’est après ce renversement de l’Etat que les groupes de travailleurs affranchis, n’ayant plus à peiner au service d’accapareurs et de parasites, pourront se livrer aux occupations attrayantes de labeur librement choisi et procéder scientifiquement à la culture du sol et à la production industrielle, entremêlée de récréations données à l’étude ou au plaisir. Les pages du livre qui traitent des travaux agricoles offrent un intérêt capital, car elles racontent des faits que la pratique a déjà contrôlés et qu’il est facile d’appliquer partout en grand, au profit de tous et non pas seulement pour l’enrichissement de quelques-uns.

Des plaisants parlent de la «fin de siècle» pour railler les vices et les travers de la jeunesse élégante ; mais il s’agit maintenant de bien autre chose que de la fin d’un siècle ; nous arrivons à la fin d’une époque, d’une ère de l’histoire. C’est l’antique civilisation tout entière que nous voyons s’achever. Le droit de la force et le caprice de l’autorité, la rude tradition juive et la cruelle jurisprudence romaine ne nous imposent plus ; nous professons une foi nouvelle, et dès que cette foi, qui est en même temps la science, sera devenue celle de tous ceux qui cherchent la vérité, elle prendra corps dans le monde des réalisations, car la première des lois historiques est que la société se modèle sur son idéal. Coment les défenseurs de l’ordre suranné des choses pourraient-ils le maintenir ? Ils ne croient plus ; n’ayant plus ni guide ni drapeau, ils combattent au hasard. contre les novateurs, ils ont des lois et des fusils, des policiers à gourdins et des parcs d’artillerie, mais tout cela ne peut faire équilibre à une pensée, et tout l’ancien régime de bon plaisir et de compression est destiné à se perdre bientôt dans une sorte de préhistoire.

Certes, l’imminente révolution, si importante qu’elle puisse être dans le développement de l’humanité, ne différera point des révolutions antérieures en accomplissant un brusque saut ; la nature n’en fait point. Mais on peut dire que, par mille phénomènes, par mille modifications profondes, la société anarchique est déjà depuis longtemps en pleine croissance. Elle monte partout où la pensée libre se dégage de la lettre du dogme, partout où le génie du chercheur ignore les vieilles formules, où la volonté humaine se manifeste en actions indépendantes, partout où les hommes sincères, rebelles à toute discipline imposée, s’unissent de leur plein gré pour s’instruire mutuellement et reconquérir ensemble, sans maître, leur part à la vie et à la satisfaction intégrale de leurs besoins. Tout cela c’est l’anarchie, même quand elle s’ignore, et de plus en plus elle arrive à se reconnaître. Comment ne triompherait-elle pas, puisqu’elle a son idéal, et l’audace de sa volonté, tandis que la foule de ses adversaires, désormais sans foi, s’abandonne à la destinée, en criant «Fin de siècle ! Fin de siècle !»

La révolution qui s’annonce s’accomplira donc, et notre ami Kropotkine agit en son droit d’historien en se plaçant déjà au jour de la révolution pour exposer ses idées sur la reprise de la possession de l’avoir collectif dû au travail de tous et en faisant appel aux timides, qui se rendent parfaitement compte des injustices régnantes, mais n’osent pas se mettre en révolte ouverte contre une société de laquelle mille liens d’intérêts et de traditions les font dépendre. Ils savent que la loi est inique et menteuse, que les magistrats sont les courtisans des forts et les oppresseurs des faibles, que la conduite régulière de la vie et la probité soutenue du labeur ne sont pas toujours récompensées par la certitude d’avoir un morceau de pain, et que la cynique impudence du boursicotier, l’âpre cruauté du prêteur sur gages sont de meilleures armes que toutes les vertus pour la «conquête du pain» et du bien-être ; mais au lieu de régler leurs pensées, leurs voeux, leurs entreprises, leurs actions d’après leur sens éclairé de la justice, la plupart s’enfuient dans quelque impasse latérale pour échapper aux dangers d’une franche attitude. Tels les néo-religieux, qui ne pouvant plus confesser la «foi absurde» de leurs pères, s’adonnent à quelque mystagogie plus originale, sans dogmes précis et se perdant dans un brouillard de sentiments confus : ils se feront spiritistes, rose-croix, bouddhistes ou thaumaturges. Disciples prétendus de Çakyamouni, mais sans se donner la peine d’étudier la doctrine de leur maître, les messieurs mélancoliques et les dames vaporeuses feignent de chercher la paix dans l’anéantissement du nirvana.

Mais puisqu’elles parlent sans cesse de l’idéal, que ces «belles âmes» se rassurent. Etres matériels que nous sommes, nous avons, il est vrai, la faiblesse de penser à la nourriture, car elle a manqué souvent ; elle manque maintenant à des millions de nos frères slaves, les sujets du tsar, et à des millions d’autres encore ; mais par delà le pain, par delà le bien-être et toutes les richesses collectives que peut nous procurer la mise en oeuvre de nos campagnes, nous voyons surgir au loin devant nous un monde nouveau dans lequel nous pourrons pleinement nous aimer et satisfaire cette noble passion de l’idéal que les amants éthérés du beau, faisant fi de la vie matérielle, disent être la soif inextinguible de leur âme ! Quand il n’y aura plus ni riche, ni pauvre, quand le famélique n’aura plus à regarder le repu d’un oeil d’envie, l’amitié naturelle pourra renaître entre les hommes, et la religion de la solidarité, étouffée aujourd’hui, prendra la place de cette religion vague qui dessine des images fuyantes sur les vapeurs du ciel.

La révolution tiendra plus que ses promesses ; elle renouvellera les sources de la vie en nous lavant du contact impur de toutes les polices et en nous dégageant enfin de ces viles préoccupations de l’argent qui empoisonnent notre existence. C’est alors que chacun pourra suivre librement sa voie : le travailleur accomplira l’oeuvre qui lui convient ; le chercheur étudiera sans arrière-pensée ; l’artiste ne prostituera plus son idéal de beauté pour son gagne-pain et tous désormais amis, nous pourrons réaliser de concert les grandes choses entrevues par les poètes.

Alors sans doute on se rappellera quelquefois les noms de ceux qui, par leur propagande dévouée, payée de l’exil ou de la prison, auront préparé la société nouvelle. C’est à eux que nous pensons en éditant la Conquête du Pain: ils se sentiront quelque peu fortifiés en recevant ce téoignage de la pensée commune à travers leurs barreaux ou en terre étrangère. L’auteur m’approuvera certainement si je dédie son livre à tous ceux qui souffrent pour la cause, et surtout à un ami bien cher dont la vie tout entière fut un long combat pour la justice. Je n’ai point à dire son nom : en lisant ces paroles d’un frère, il se reconnaîtra aux battements de son coeur.*


Elisée Reclus
* Il s'agit de Pierre Martin. Le 12 août 1890, la Cour d'assises de l'Isère le condamnait à cinq ans de prison pour avoir pris part à la manifestation des anarchistes de Vienne, le 1er mai. Auparavant, avec Pierre Kropotkine , il avait été condamné à quatre ans de prison, en 1884. Élisée Reclus l'estimait et l'aimait profondément.








 


NOS RICHESSES

I












L'humanité a fait un bout de chemin depuis ces âges reculésdurant lesquels l'homme, façonnant en silex des outils rudimentaires, vivait des hasards de la chasse et ne laissait pour tout héritage à ses enfants qu'un abri sous les rochers, que de pauvres ustensiles en pierre, - et la Nature, immense, incomprise, terrible, avec laquelle ils devaient entrer en lutte pour maintenir leur chétive existence.

Pendant cette période troublée qui a duré des millierset des milliers d'années, le genre humain a cependant accumulé des trésors inouïs. Il a défriché le sol, desséché les marais, percé les forêts, tracé des routes ; bâti, inventé, observé, raisonné ; créé un outillage compliqué, arraché ses secrets à la Nature, dompté la vapeur; si bien qu'à sa naissance l'enfant de l'homme civilisé trouve aujourd'hui à son service tout un capital immense, accumulé par ceux qui l'ont précédé. Et ce capital lui permet maintenant d'obtenir, rien que par son travail, combiné avec celui des autres, des richesses dépassant les rêves des Orientaux dans leurs contes des Mille et une Nuits.

Le sol est, en partie, défriché, prêt à recevoir le labour intelligent et les semences choisies, à se parer de luxuriantes récoltes - plus qu'il n'en faut pour satisfaire tous les besoins de l'humanité. Les moyens de culture sont connus.

Sur le sol vierge des prairies de l'Amérique, cent hommes aidés de machines puissantes produisent en quelques mois le blé nécessaire pour la vie de dix mille personnes pendant toute une année. Là où l'homme veut doubler, tripler, centupler son rapport il fait le sol, donne à chaque plante les soins qui lui conviennent et obtient des récoltes prodigieuses. Et tandis que le chasseur devait s'emparer autrefois de cent kilomètres carrés pour y trouver la nourriture de sa famille, le civilisé fait croître, avec infiniment moins de peine et plus de sûreté, tout ce qu'il lui faut pour faire vivre les siens sur une dix millième partie de cet espace.

Le climat n'est plus un obstacle. Quand le soleil manque, l'homme le remplace par la chaleur artificielle, en attendant qu'il fasse aussi la lumière pour activer la végétation. Avec du verre et des conduits d'eau chaude, il récolte sur un espace donné dix fois plus de produits qu'il n'en obtenait auparavant.

Les prodiges accomplis dans l'industrie sont encore plus frappants. Avec ces êtres intelligents, les machines modernes, - fruit de trois ou quatre générations d'inventeurs, la plupart inconnus, - cent hommes fabriquent de quoi vêtir dix mille hommes pendant deux ans. Dans les mines de charbon bien organisées, cent hommes extraient chaque année de quoi chauffé dix mille familles sous un ciel rigoureux. Et l'on a vu dernièrement toute une cité merveilleuse surgir en quelques mois au Champ de Mars, sans qu'il y ait eu la moindre interruption dans les travaux réguliers de la nation française.

Et si, dans l'industrie comme dans l'agriculture, comme dans l'ensemble de notre organisation sociale, le labeur de nos ancêtres ne profite surtout qu'au très petit nombre, - il n'en est pas moins certain que l'humanité pourrait déjà se donner une existence de richesse et de luxe, rien qu'avec les serviteurs de fer et d'acier qu'elle possède.

Oui certes, nous sommes riches, infiniment plus que nous ne le pensons. Riches par ce que nous possédons déjà ; encore plus riches par ce que nous pouvons produire avec l'outillage actuel. Infiniment plus riches par ce que nous pourrions obtenir de notre sol, de nos manufactures, de notre science et de notre savoir technique, s'ils étaient appliqués à procurer le bien-être de tous.


II


Nous sommes riches dans les sociétés civilisées. Pourquoi donc autour de nous cette misère ? Pourquoi ce travail pénible, abrutissant des masses ? Pourquoi cette insécurité du lendemain, même pour le travailleur le mieux rétribué, au milieu des richesses héritées du passé et malgré les moyens puissants de production qui donneraient l'aisance à tous, en retour de quelques heures de travail journalier ?

Les socialistes l'ont dit et redit à satiété. Chaque jour ils le répètent, le démontrent par des arguments empruntés à toutes les sciences. Parce que tout ce qui est nécessaire à la production le sol, les mines, les machines, les voies de communication, la nourriture ; l'abri, l'éducation, le savoir - tout a été accaparé par quelques-uns dans le cours de cette longue histoire de pillage, d'exodes, de guerres, d'ignorance et d'oppression, que l'humanité a vécue avant d'avoir appris à dompter les forces de la Nature.

Parce que, se prévalant de prétendus droits acquis dans le passé, ils s'approprient aujourd'hui les deux tiers des produits du labeur humain qu'ils livrent au gaspillage le plus insensé, le plus scandaleux ; parce que, ayant réduit les masses à n'avoir point devant elles de quoi vivre un mois ou même huit jours, ils ne permettent à l'homme de travailler que s'il consent à leur laisser prélever la part du lion ; parce qu'ils l'empêchent de produire ce dont il a besoin et le forcent à produire, non pas ce qui serait nécessaire aux autres, mais ce qui promet les plus grands bénéfices à l'accapareur.

Tout le socialisme est là !

Voici, en effet, un pays civilisé. Les forêts qui le couvraient autrefois ont été éclaircies, les marais asséchés, le climat assaini : il a été rendu habitable.

Le sol qui ne portait jadis que des herbes grossières, fournit aujourd'hui de riches moissons. Les rochers qui surplombent les vallées du midi sont taillés en terrasses où grimpent les vignes au fruit doré. Des plantes sauvages qui ne donnaient jadis qu'un fruit âpre, - une racine immangeable, - ont ététransformées par des cultures successives en légumes succulents, en arbres chargés de fruits exquis. Des milliers de routes pavées et ferrées sillonnent la terre, percent les montagnes ; la locomotive siffle dans les gorges sauvages des Alpes, du Caucase, de l'Himalaya. Les rivières ont été rendues navigables ; les côtes, sondées et soigneusement relevées, sont d'accès facile ; des ports artificiels, péniblement creusés et protégés contre les fureurs de l'Océan, donnent refuge aux navires. Les roches sont percées de puits profonds ; des labyrinthes de galeries souterraines s'étendent là où il y a du charbon à extraire, du minerai à recueillir. Sur tous les points où des routes s'entrecroisent, des cités ont surgi, elles ont grandi, et dans leurs enceintes se trouvent tous les trésors de l'industrie, de l'art, de la science.

Des générations entières, nées et mortes dans la misère, opprimées et maltraitées par leurs maîtres, exténuées de labeur, ont légué cet immense héritage au XIXe siècle.

Pendant des milliers d'années, des millions d'hommes ont travaillé à éclaircir les futaies, à assécher les marais, à frayer les routes, à endiguer les rivières. Chaque hectare du sol que nous labourons en Europe a été arrosé des sueurs de plusieurs races ; chaque route a toute une histoire de corvées, de travail surhumain, de souffrances du peuple. Chaque lieue de chemin de fer, chaque mètre de tunnel ont reçu leur part de sang humain.

Les puits des mines portent encore, toutes fraîches, les entailles faites dans le roc par le bras du piocheur. D'un poteau à l'autre les galeries souterraines pourraient être marquées d'un tombeau de mineur, enlevé dans la force de l'âge par le grisou, l'éboulement ou l'inondation, et l'on sait ce que chacun de ces tombeaux a coûté de pleurs, de privations, de misères sans nom, à la famille qui vivait du maigre salaire de l'homme enterré sous les décombres.

Les cités, reliées entre elles par des ceintures de fer et des lignes de navigation, sont des organismes qui ont vécu des siècles. Creusez-en le sol, et vous y trouverez les assises superposées de rues, de maisons, de théâtres, d'arènes, de bâtiments publics. Approfondissez-en l'histoire, et vous verrez comment la civilisation de la ville, son industrie, son génie, ont lentement grandi et mûri par le concours de tous ses habitants, avant d'être devenus ce qu'ils sont aujourd'hui

Et maintenant encore, la valeur de chaque maison, de chaque usine, de chaque fabrique, de chaque magasin, n'est faite que du labeur accumulé des millions de travailleurs ensevelis sous terre ; elle ne se maintient que par l'effort des légions d'hommes qui habitent ce point du globe. Chacun des atomes de ce que nous appelons la richesse des nations, n'acquiert sa valeur que par le fait d'être une partie de cet immense tout. Que seraient un dock de Londres ou un grand magasin de Paris s'ils ne se trouvaient situés dans ces grands centres du commerce international ? Que seraient nos mines, nos fabriques, nos chantiers et nos voies ferrées, sans les amas de marchandises transportées chaque jour par mer et par terre ?

Des millions d'êtres humains ont travaillé à créer cette civilisation dont nous nous glorifions aujourd'hui. D'autres millions, disséminés dans tous les coins du globe, travaillent à la maintenir. Sans eux, il n'en resterait que décombres dans cinquante ans.

Il n'y a pas jusqu'à la pensée, jusqu'à l'invention, qui ne soient des faits collectifs, nés du passé et du présent. Des milliers d'inventeurs, connus ou inconnus, morts dans la misère, ont préparé l'invention de chacune de ces machines dans lesquelles l'homme admire son génie. Des milliers d'écrivains, de poètes, de savants, ont travaillé à élaborer le savoir, à dissiper l'erreur, à créer cette atmosphère de pensée scientifique, sans laquelle aucune des merveilles de notre siècle n'eût pu faire son apparition. Mais ces milliers de philosophes, de poètes, de savants et d'inventeurs n'avaient-ils pas été suscités eux aussi par le labeur des siècles passés ? N'ont-ils pas été, leur vie durant, nourris et supportés, au physique comme au moral, par des légions de travailleurs et d'artisans de toute sorte ? N'ont-ils pas puisé leur force d'impulsion dans ce qui les entourait ?

Le génie d'un Séguin, d'un Mayer et d'un Grove ont certainement fait plus pour lancer l'industrie en des voies nouvelles que tous les capitalistes du monde. Mais ces génies eux-mêmes sont les enfants de l'industrie aussi bien que de la science. Car il a fallu que des milliers de machines à vapeur transformassent d'année en année, sous les yeux de tous, la chaleur en force dynamique, et cette force en son, en lumière et en électricité, avant que ces intelligences géniales vinssent proclamer l'origine mécanique et l'unité des forces physiques. Et si nous, enfants du XIXe siècle, avons enfin compris cette idée, si nous avons su l'appliquer, c'est encore parce que nous y étions préparés par l'expérience de tous les jours. Les penseurs du siècle passé l'avaient aussi entrevue et énoncée : mais elle resta incomprise, parce que le XVIIIe siècle n'avait pas grandi, comme nous, à côté de la machine à vapeur.

Que l'on songe seulement aux décades qui se seraient écoulées encore dans l'ignorance de cette loi qui nous a permis de révolutionner l'industrie moderne, si Watt n'avait pas trouvé à Soho des travailleurs habiles pour construire, en métal, ses devis théoriques, en perfectionner toutes les parties et rendre enfin la vapeur, emprisonnée dans un mécanisme complet, plus docile que le cheval, plus maniable que l'eau ; la faire en un mot l'âme de l'industrie moderne.

Chaque machine a la même histoire : longue histoire de nuits blanches et de misère, de désillusions et de joies, d'améliorations partielles trouvées par plusieurs générations d'ouvriers inconnus qui venaient ajouter à l'invention primitive ces petits riens sans lesquels l'idée la plus féconde reste stérile. Plus que cela, chaque invention nouvelle est une synthèse - résultat de mille inventions précédentes dans le champ immense de la mécanique et de l'industrie.

Science et industrie, savoir et application, découverte et réalisation pratique menant à de nouvelles découvertes, travail cérébral et travail manuel, - pensée et oeuvre des bras - tout se tient. Chaque découverte, chaque progrès, chaque augmentation de la richesse de l'humanité a son origine dans l'ensemble du travail manuel et cérébral du passé et du présent.

Alors, de quel droit quiconque pourrait-il s'approprier la moindre parcelle de cet immense tout, et dire : ceci est à moi, non à vous ?


III













Mais il arriva, pendant la série des âges traversés par l'humanité, que tout ce qui permet à l'homme de produire et d'accroître sa force de production fût accaparé par quelques-uns. Un jour nous raconterons peut-être comment cela s'est passé. Pour le moment il nous suffit de constater le fait et d'en analyser les conséquences.

Aujourd'hui, le sol qui tire sa valeur précisément des besoins d'une population toujours croissante, appartient aux minorités qui peuvent empêcher, et empêchent, le peuple de le cultiver, ou ne lui permettent pas de le cultiver selon les besoins modernes. Les mines qui représentent le labeur de plusieurs générations, et qui ne dérivent leur valeur que des besoins de l'industrie et de la densité de la population, appartiennent encore à quelques-uns ; et ces quelques-uns limitent l'extraction du charbon ou la prohibent totalement, s'ils trouvent un placement plus avantageux pour leurs capitaux. La machine aussi est encore la propriété de quelques-uns seulement, et lors même que telle machine représente incontestablement les perfectionnements apportés à l'engin primitif par trois générations de travailleurs, elle n'en appartient pas moins à quelques patrons ; et si les petits-fils de ce même inventeur qui construisit, il y a cent ans, la première machine à dentelles se présentaient aujourd'hui dans une manufacture de Bâle ou de Nottingham et réclamaient leur droit, on leur crierait : " Allez-vous-en ! Cette machine n'est pas à vous ! " et on les fusillerait s'ils voulaient en prendre possession.

Les chemins de fer, qui ne seraient que ferraille inutile sans la population si dense de l'Europe, sans son industrie, son commerce et ses échanges, appartiennent à quelques actionnaires, ignorant peut-être où se trouvent les routes qui leur donnent des revenus supérieurs à ceux d'un roi du Moyen Age. Et si les enfants de ceux qui mouraient par milliers en creusant les tranchées et les tunnels se rassemblaient un jour et venaient, foule en guenilles et affamée, réclamer du pain aux actionnaires, ils rencontreraient les baïonnettes et la mitraille pour les disperser et sauvegarder les " droits acquis ".

En vertu de cette organisation monstrueuse, le fils du travailleur, lorsqu'il entre dans la vie, ne trouve ni un champ qu'il puisse cultiver, ni une machine qu'il puisse conduire, ni une mine qu'il ose creuser sans céder une bonne part de ce qu'il produira à un maître. Il doit vendre sa force de travail pour une pitance maigre et incertaine. Son père et son grand-père ont travaillé à drainer ce champ, à bâtir cette usine, à perfectionner les machines ; ils ont travaillé dans la pleine mesure de leurs forces - et qui donc peut donner plus que cela ? - Mais il est, lui, venu au monde plus pauvre que le dernier des sauvages. S'il obtient la permission de s'appliquer à la culture d'un champ, c'est à condition de céder le quart du produit à son maître et un autre quart au gouvernement et aux intermédiaires. Et cet impôt, prélevé sur lui par l'Etat, le capitaliste, le seigneur et l'entremetteur, grandira toujours et rarement lui laissera même la faculté d'améliorer ses cultures. S'il s'adonne à l'industrie, on lui permettra de travailler, - pas toujours d'ailleurs - mais à condition de ne recevoir qu'un tiers ou la moitié du produit, le restant devant aller à celui que la loi reconnaît comme le propriétaire de la machine.

Nous crions contre le baron féodal qui ne permettait pas au cultivateur de toucher à là terre, à moins de lui abandonner le quart de sa moisson. Nous appelons cela l'époque barbare. Mais, si les formes ont changé, les relations sont restées les mêmes. Et le travailleur accepte, sous le nom de contrat libre, des obligations féodales ; car nulle part il ne trouverait de meilleures conditions. Le tout étant devenu la propriété d'un maître, il doit céder ou mourir de faim !

Il résulte de cet état des choses que toute notre production se dirige à contre-sens. L'entreprise ne s’émeut guère des besoins de la société : son unique but est d'augmenter les bénéfices de l'entrepreneur. De là, les fluctuations continuelles de l'industrie, les crises à l'état chronique, - chacune d'elles jetant sur le pavé des travailleurs par centaines de mille.

Les ouvriers ne pouvant acheter avec leurs salaires les richesses qu'ils ont produites, l'industrie cherche des marchés au dehors, parmi les accapareurs des autres nations. En Orient, en Afrique, n'importe où, Egypte, Tonkin, Congo, l'européen, dans ces conditions, doit accroître le nombre de ses serfs. Mais partout il trouve des concurrents, toutes les nations évoluant dans le même sens. Et les guerres, - la guerre en permanence, - doivent éclater pour le droit de primer sur les marchés. Guerres pour les possessions en Orient; guerres pour l'empire des mers; guerres pour imposer des taxes d'entrée et dicter des conditions à ses voisins ; guerres contre ceux qui se révoltent ! Le bruit du canon ne cesse pas en Europe, des générations entières sont massacrées, les Etats européens dépensent en armements le tiers de leurs budgets, - et l'on sait ce que sont les impôts et ce qu'ils coûtent au pauvre.

L'éducation reste le privilège des minorités infimes. Car, peut-on parler d'éducation quand l'enfant de l'ouvrier est forcé à treize ans de descendre dans la mine, ou d'aider son père à la ferme ! Peut-on parler d'études à l'ouvrier qui rentre le soir, brisé par une journée d'un travail forcé, presque toujours abrutissant ! Les sociétés se divisent en deux camps hostiles, et dans ces conditions la liberté devient un vain mot. Tandis que le radical demande une plus grande extension des libertés politiques, il s'aperçoit bientôt que le souffle de liberté mène rapidement au soulèvement des prolétaires ; et alors il tourne, change d'opinion et revient aux lois exceptionnelles et au gouvernement du sabre.

Un vaste ensemble de tribunaux, de juges et de bourreaux, de gendarmes et de geôliers, est nécessaire pour maintenir les privilèges, et cet ensemble devient lui-même l'origine de tout un système de délations, de tromperies, de menaces et de corruption.

En outre, ce système arrête le développement des sentiments sociables. Chacun comprend que sans droiture, sans respect de soi-même, sans sympathie et sans support mutuels, l'espèce doit dépérir, comme dépérissent les quelques espèces animales vivant de brigandage et de servage. Mais cela ne ferait pas le compte des classes dirigeantes, et elles inventent toute une science, absolument fausse pour prouver le contraire.

On a dit de belles choses sur la nécessité de partager ce que l'on possède avec ceux qui n'ont rien. Mais quiconque s'avise de mettre ce principe en pratique est aussitôt averti que tous ces grands sentiments sont bons dans les livres de poésie - non dans la vie. " Mentir, c'est s'avilir, se rabaisser ", disons-nous, et toute l'existence civilisée devient un immense mensonge. Et nous noushabituons, nous accoutumons nos enfants, à vivre avec une moralité à deux faces, en hypocrites ! Et le cerveau ne s'y prêtant pas de bonne grâce, nous le façonnons au sophisme. Hypocrisie et sophisme deviennent la seconde nature de l'homme civilisé.

Mais une société ne peut pas vivre ainsi ; il lui faut revenir à la vérité, ou disparaître.

Ainsi le simple fait de l'accaparement étend ses conséquences sur l'ensemble de la vie sociale. Sous peine de périr, les sociétés humaines sont forcées de revenir aux principes fondamentaux : les moyens de production étant l’œuvre collective de l'humanité, ils font retour à la collectivité humaine. L'appropriation personnelle n'en est ni juste, ni utile. Tout est à tous, puisque tous en ont besoin, puisque tous ont travaillé dans la mesure de leurs forces et qu'il est matériellement impossible de déterminer la part qui pourrait appartenir à chacun dans la production actuelle des richesses.

Tout est à tous ! Voici un immense outillage que le XIXe siècle a créé ; voici des millions d'esclaves en fer que nous appelons machines et qui rabotent et scient, tissent et filent pour nous, qui décomposent et recomposent la matière première, et font les merveilles de notre époque. Personne n'a le droit de s'emparer d'une seule de ces machines et de dire " elle est à moi ; pour en user vous me paierez un tribut sur chacun de vos produits " ; - pas plus que le seigneur du Moyen Age n'avait le droit de dire au cultivateur : " Cette colline, ce pré sont à moi et vous me paierez un tribut sur chaque gerbe de blé que vous récolterez, sur chaque meule de foin que vous entasserez. "

Tout est à tous ! Et pourvu que l'homme et la femme apportent leur quote-part de travail, ils ont droit à leur quote-part de tout ce qui sera produit par tout le monde. Et cette part leur donnera déjà l'aisance.

Assez de ces formules ambiguës telles que le " droit au travail ", ou " à chacun le produit intégral de son travail ". Ce que nous proclamons, c'est LE DROIT A L'AISANCE - L'AISANCE POUR TOUS.


 


L'AISANCE POUR TOUS

I












L'aisance pour tous n'est pas un rêve. Elle est possible, réalisable, depuis ce que nos ancêtres ont fait pour féconder notre force de travail.

Nous savons, en effet, que les producteurs, qui composent à peine le tiers des habitants dans les pays civilisés, produisent déjà suffisamment pour amener un certain bien-être au foyer de chaque famille. Nous savons en outre que si tous ceux qui gaspillent aujourd'hui les fruits du travail d'autrui étaient forcés d'occuper leurs loisirs à des travaux utiles, notre richesse grandirait en proportion multiple du nombre de bras producteurs. Et nous savons enfin que contrairement à la théorie du pontife de la science bourgeoise, - Malthus, - l'homme accroît sa force de production bien plus rapidement qu'il ne se multiplie lui-même. Plus les hommes sont serrés sur un territoire, plus rapide est le progrès de leurs forces productrices.

En effet, tandis que la population de l'Angleterre n'a augmenté depuis 1844 que de 62 %, sa force de production a grandi, au bas mot, dans une proportion double, - soit de 130 %. En France, où la population a moins augmenté, l'accroissement est cependant très rapide. Malgré la crise où se débat l'agriculture, malgré l'ingérence de l'Etat, l'impôt du sang, la banque, la finance et l'industrie, la production du froment a quadruplé, et la production industrielle a plus que décuplé dans le courant des quatre-vingts dernières années. Aux Etats-Unis, le progrès est encore plus frappant : malgré l'immigration, ou plutôt précisément à cause de ce surplus de travailleurs d'Europe, les Etats-Unis ont décuplé leur production.

Mais ces chiffres ne donnent qu'une idée bien faible de ce que notre production pourrait être dans de meilleures conditions. Aujourd'hui, à mesure que se développe la capacité de produire, le nombre des oisifs et des intermédiaires augmente dans une proportion effroyable. Tout au rebours de ce qui se disait autrefois entre socialistes, que le Capital arriverait bientôt à se concentrer en un si petit nombre de mains qu'il n'y aurait qu’à exproprier quelques millionnaires pour rentrer en possession des richesses communes, le nombre de ceux qui vivent aux dépens du travail d'autrui est toujours plus considérable.

En France, il n'y a pas dix producteurs directs sur trente habitants. Toute la richesse agricole du pays est l’œuvre de moins de 7 millions d'hommes, et dans les deux grandes industries, - des mines et des tissus, - on compte moins de 2 millions et demi d'ouvriers. - A combien se chiffrent les exploiteurs du travail ? En Angleterre (sans l'Ecosse et l'Irlande), 1.030.000 ouvriers, hommes, femmes et enfants, fabriquent tous les tissus ; un peu plus d'un demi-million exploitent les mines, moins d'un demi-million travaillent la terre, et les statisticiens doivent exagérer les chiffres pour établir un maximum de 8 millions de producteurs sur 26 millions d'habitants. En réalité, 6 à 7 millions de travailleurs au plus sont les créateurs des richesses envoyées aux quatre coins du globe. Et combien sont les rentiers ou les intermédiaires qui ajoutent les revenus prélevés sur l'univers entier à ceux qu'ils s'octroient en faisant payer au consommateur de cinq à vingt fois plus que ce qui est payé au producteur ?

Ce n'est pas tout. Ceux qui détiennent le capital réduisent constamment la production en empêchant de produire. Ne parlons pas de ces tonneaux d'huîtres jetés à la mer pour empêcher que l'huître devienne une nourriture de la plèbe et cesse d'être la friandise de la gent aisée ; ne parlons pas des mille et mille objets de luxe - étoffes, nourriture, etc., - traités de la même façon que les huîtres. Rappelons seulement la manière dont on limite la production des choses nécessaires à tout le monde. Des armées de mineurs ne demandent pas mieux que d'extraire chaque jour le charbon et de l'envoyer à ceux qui grelottent de froid. Mais très souvent un bon tiers de ces armées, deux tiers, sont empêchés de travailler plus de trois jours par semaine, les hauts prix devant être maintenus. Des milliers de tisserands ne peuvent battre les métiers, tandis que leurs femmes et leurs enfants n'ont que des loques pour se couvrir, et que les trois quarts des Européens n'ont pas un vêtement digne de ce nom.

Des centaines de hauts-fourneaux, des milliers de manufactures restent constamment inactifs, d'autres ne travaillent que la moitié du temps ; et dans chaque nation civilisée il y a en permanence une population d'environ deux millions d'individus qui ne demandent que du travail, mais auxquels ce travail est refusé.

Des millions d'hommes seraient heureux de transformer les espaces incultes ou mal cultivés en champs couverts de riches moissons. Un an de travail intelligent leur suffirait pour quintupler le produit de terres qui ne donnent aujourd'hui que 8 hectolitres de blé à l'hectare. Mais ces hardis pionniers doivent chômer parce que ceux qui possèdent la terre, la mine, la manufacture, préfèrent engager leurs capitaux - les capitaux volés à la communauté - en emprunts turcs on égyptiens, ou en bons de mines d'or de Patagonie, qui feront travailler pour eux les fellahs égyptiens, les Italiens chassés de leur sol natal, les coulies chinois !

C'est la limitation consciente et directe de la production ; mais il y a aussi la limitation indirecte et inconsciente qui consiste à dépenser le travail humain en objets absolument inutiles ou destinés uniquement à satisfaire la sotte vanité des riches.

On ne saurait même évaluer en chiffres jusqu'à quel point la productivité est réduite indirectement, par le gaspillage des forces qui pourraient servir à produire, et surtout à préparer l'outillage nécessaire à cette production. Il suffit de citer les milliards dépensés par l'Europe en armements, sans autre but que la conquête des marchés pour imposer la loi économique aux voisins et faciliter l'exploitation à l'intérieur ; les millions payés chaque année aux fonctionnaires de tout acabit dont la mission est de maintenir le droit des minorités à gouverner la vie économique de la nation ; les millions dépensés pour les juges, les prisons, les gendarmes et tout l'attirail de ce que l'on nomme justice, tandis qu'il suffit, on le sait, d'alléger tant soit peu la misère des grandes villes, pour que la criminalité diminue dans des proportions considérables ; les millions, enfin, employés pour propager par le moyen de la presse des idées nuisibles, des nouvelles faussées dans l'intérêt de tel parti, de tel personnage politique, ou de telle compagnie d'exploiteurs.

Mais ce n'est pas encore tout. Car il se dépense encore plus de travail en pure perte : ici pour maintenir l'écurie, le chenil et la valetaille du riche, là pour répondre aux caprices des mondaines et au luxe dépravé de la haute pègre ; ailleurs pour forcer le consommateur à acheter ce dont il n'a pas besoin, ou lui imposer par la réclame un article de mauvaise qualité; ailleurs encore, pour produire des denrées absolument nuisibles, mais profitables à l'entrepreneur. Ce qui est gaspillé de cette façon suffirait pour doubler la production utile, ou pour outiller des manufactures et des usines qui bientôt inonderaient les magasins de tous les approvisionnements dont manquent les deux tiers de la nation.

Il en résulte que de ceux mêmes qui s'appliquent dans chaque nation aux travaux productifs, un bon quart est régulièrement forcé de chômer pendant trois à quatre mois chaque année, et le labeur du troisième quart, si ce n'est de la moitié, ne peut avoir d'autres résultats que l'amusement des riches ou l'exploitation du public.

Donc, si l'on prend en considération, d'une part la rapidité avec laquelle les nations civilisées augmentent leur force de production, et d'autre part les limites tracées à cette production, soit directement, soit indirectement par les conditions actuelles, on doit en conclure qu'une organisation économique tant soit peu raisonnable permettrait aux nations civilisées d'entasser en peu d'années tant de produits utiles qu'elles seraient forcées de s'écrier: " Assez ! Assez de charbon ! Assez de pain 1 Assez de vêtements ! Reposons-nous, recueillons-nous pour mieux utiliser nos forces, pour mieux employer nos loisirs ! "

Non, l'aisance pour tous n'est plus un rêve. Elle pouvait l'être alors que l'homme parvenait, avec une peine immense, à recueillir huit ou dix hectolitres de blé sur l'hectare, ou à façonner de sa main l'outillage mécanique nécessaire à l'agriculture et à l'industrie. Elle n'est plus un rêve depuis que l'homme a inventé le moteur qui, avec un peu de fer et quelques kilos de charbon, lui donne la force d'un cheval docile, maniable, capable de mettre en mouvement la machine la plus compliquée.

Mais pour que l'aisance devienne une réalité, il faut que cet immense capital - cités, maisons, champs labourés, usines, voies de communication, éducation, - cesse d'être considéré comme une propriété privée dont l'accapareur dispose à sa guise.

Il faut que ce riche outillage de production, péniblement obtenu, bâti, façonné, inventé par nos ancêtres, devienne propriété commune, afin que l'esprit collectif en tire le plus grand avantage pour tous.

Il faut L'EXPROPRIATION. L'aisance pour tous comme but, l'expropriation comme moyen.

 


II

L'expropriation, tel est donc le problème que l'histoire a posé devant nous, hommes de la fin du XIXe siècle. Retour à la communauté de tout ce qui lui servira pour se donner le bien-être.

Mais ce problème ne saurait être résolu par la voie de la législation. Personne n'y songe. Le pauvre, comme le riche, comprennent que ni les gouvernements actuels, ni ceux qui pourraient surgir d'une révolution politique, ne seraient capables d'en trouver la solution. On sent la nécessité d'une révolution sociale, et les riches comme les pauvres ne se dissimulent pas que cette révolution est proche, qu'elle peut éclater du jour au lendemain.

L'évolution s'est accomplie dans les esprits durant le cours de ce dernier demi-siècle : mais comprimée par la minorité, c'est-à-dire par les classes possédantes, et n'ayant pu prendre corps, il faut qu'elle écarte les obstacles par la force et qu'elle se réalise violemment par la Révolution.

D'où viendra la Révolution ? Comment s'annoncera-t-elle ? Personne ne peut répondre à ces questions. C'est l'inconnu. Mais ceux qui observent et réfléchissent ne s'y trompent pas : travailleurs et exploiteurs, révolutionnaires et conservateurs, penseurs et gens pratiques, tous sentent qu'elle est à nos portes.

Eh bien ! qu'est-ce que nous ferons lorsque la révolution aura éclaté ?

Tous, nous avons tant étudié le côté dramatique des révolutions, et si peu leur oeuvre vraiment révolutionnaire, que beaucoup d'entre nous ne voient dans ces grands mouvements que la mise en scène, la lutte des premiers jours, les barricades. Mais cette lutte, cette première escarmouche, est bientôt terminée, et c'est seulement après la défaite des anciens gouvernements que commence l’œuvre réelle de la révolution.

Incapables et impuissants, attaqués de tous les côtés, ils sont vite emportés par le souffle de l’insurrection. En quelques jours la monarchie bourgeoise de 1848 n'était plus; et lorsqu'un fiacre emmenait Louis-Philippe hors de France, Paris ne se souciait déjà plus de l'ex-roi. En quelques heures le gouvernement de Thiers disparaissait, le 18 mars 1871, et laissait Paris maître de ses destinées. Et pourtant 1848 et 1871 n'étaient que des insurrections. Devant une révolution populaire, les gouvernants s'éclipsent avec une rapidité surprenante. Ils commencent par fuir, sauf à conspirer ailleurs, essayant de se ménager un retour possible.

L'ancien gouvernement disparu, l'armée, hésitant devant le flot du soulèvement populaire, n'obéit plus à ses chefs ; ceux-ci d'ailleurs ont aussi déguerpi prudemment. Les bras croisés, la troupe laisse faire, ou, la crosse en l'air, elle se joint aux insurgés. La police, les bras ballants, ne sait plus s'il faut taper, ou crier: " Vive la Commune ! -, et les sergents de ville rentrent chez eux, - en attendant le nouveau gouvernement -. Les gros bourgeois font leurs malles et filent en lieu sûr. Le peuple reste. - Voilà comment s'annonce une révolution.

Dans plusieurs grandes villes, la Commune est proclamée. Des milliers d'hommes sont dans les rues et accourent le soir dans les clubs improvisés en se demandant : " Que faire ? ", discutant avec ardeur les affaires publiques. Tout le monde s'y intéresse ; les indifférents de la veille sont, peut-être, les plus zélés. Partout beaucoup de bonne volonté, un vif désir d'assurer la victoire. Les grands dévouements se produisent. Le peuple ne demande pas mieux que de marcher de l'avant.

Tout cela c'est beau, c'est sublime. Mais ce n'est pas encore la révolution. Au contraire, c'est maintenant que va commencer la besogne du révolutionnaire.

Certainement, il y aura des vengeances assouvies. Des Watrin et des Thomas paieront leur impopularité. Mais ce ne sera qu'un accident de lutte et non pas la révolution.

Les socialistes gouvernementaux, les radicaux, les génies méconnus du journalisme, les orateurs à effet, - bourgeois et ex-travailleurs, - courront à l'Hôtel de Ville, aux ministères, prendre possession des fauteuils délaissés. Les uns se donneront du galon à coeur-joie. Ils s'admireront dans les glaces ministérielles et s'étudieront à donner des ordres avec un air de gravité à la hauteur de leur nouvelle position : il leur faut une ceinture rouge, un képi chamarré et un geste magistral pour imposer à l'ex-camarade de rédaction ou d'atelier ! Les autres s'enfouiront dans les paperasses, avec la meilleure bonne volonté d'y comprendre quelque chose. Ils rédigeront des lois, ils lanceront des décrets aux phrases sonores, que personne n'aura souci d'exécuter, - précisément parce qu'on est en révolution.

Pour se donner une autorité qu'ils n'ont pas, ils chercheront la sanction des anciennes formes de gouvernement. Ils prendront les noms de Gouvernement Provisoire, de Comité de Salut Public, de Maire, de Commandant de l'Hôtel de Ville, de Chef de la Sûreté - qu'en sais-je ! Elus ou acclamés, ils se rassembleront en parlements ou en Conseils de la Commune. Là, se rencontreront des hommes appartenant à dix, vingt écoles différentes qui ne sont pas des chapelles personnelles, comme on le dit souvent, mais qui répondent à des manières particulières de concevoir l'étendue, la portée, le devoir de la Révolution. Possibilistes, collectivistes, radicaux, jacobins, blanquistes, forcément réunis, perdant leur temps à discuter. Les honnêtes gens se confondant avec les ambitieux qui ne rêvent que domination et méprisent la foule dont ils sont sortis. Tous, arrivant avec des idées diamétralement opposées, forcés de conclure des alliances fictives pour constituer des majorités qui ne dureront qu'un jour ; se disputant, se traitant les uns les autres de réactionnaires, d'autoritaires, de coquins; incapables de s'entendre sur aucune mesure sérieuse et entraînés à discutailler sur des bêtises ; ne parvenant à mettre au jour que des proclamations ronflantes ; tous se prenant au sérieux, tandis que la vraie force du mouvement sera dans la rue.

Tout cela peut amuser ceux qui aiment le théâtre. Mais encore, ce n'est pas la révolution ; il n'y a rien de fait!

Pendant ce temps-là le peuple souffre. Les usines chôment, les ateliers sont fermés ; le commerce ne va pas. Le travailleur ne touche même plus le salaire minime qu'il avait auparavant; le prix des denrées monte !

Avec ce dévouement héroïque qui a toujours caractérisé le peuple et qui va au sublime lors des grandes époques, il patiente. C'est lui qui s'écriait en 1848 : " Nous mettons trois mois de misère au service de la République " pendant que les - " représentants " et les messieurs du nouveau gouvernement, jusqu'au dernier argousin, touchaient régulièrement leur paie! Le peuple souffre. Avec sa confiance enfantine, avec la bonhomie de la masse qui croit en ses meneurs, il attend que là-haut, à la Chambre, à l'Hôtel de Ville, au Comité de Salut Public - on s'occupe de lui.

Mais là-haut on pense à toute sorte de choses, excepté aux souffrances de la foule. Lorsque la famine ronge la France en 1793 et compromet la révolution ; lorsque le peuple est réduit à la dernière misère, tandis que les Champs-Elysées sont sillonnés de phaétons superbes où des femmes étalent leurs parures luxueuses, Robespierre insiste aux jacobins pour faire discuter son mémoire sur la Constitution anglaise ! Lorsque le travailleur souffre en 1848 de l'arrêt général de l'industrie, le Gouvernement provisoire et la Chambre disputaillent sur les pensions militaires et le travail des prisons, sans se demander de quoi vit le peuple pendant cette époque de crise. Et si l'on doit adresser un reproche à la Commune de Paris, née sous les canons des Prussiens et ne durant que soixante-dix jours, c'est encore de ne pas avoir compris que la révolution communale ne pouvait triompher sans combattants bien nourris, et qu'avec trente sous par jour, on ne saurait à la fois se battre sur les remparts et entretenir sa famille.

Le peuple souffre, et demande : " Que faire pour sortir de l'impasse ? "

 


III












Eh bien ! il nous semble qu'il n'y a qu'une réponse à cette question :

- Reconnaître, et hautement proclamer que chacun, quelle que fût son étiquette dans le passé, quelles que soient sa force ou sa faiblesse, ses aptitudes ou son incapacité, possède, avant tout, le droit de vivre; et que la société se doit de partager entre tous sans exception les moyens d'existence dont elle dispose. Le reconnaître, le proclamer, et agir en conséquence!

Faire en sorte que, dès le premier jour de la Révolution, le travailleur sache qu'une ère nouvelle s'ouvre






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