
Emma Goldman et ses divergences avec le mouvement f�ministe bourgeois
Date : samedi 30 d�cembre 2006 @ 14:02:21 :: Sujet : F�minisme
Emma Goldman, une révolutionnaire anarchiste active au tournant du
siècle, était une féministe dans plusieurs sens du terme. Elle croyait
fermement à l'égalité des hommes et des femmes, et se refusait à être
limitée par son sexe. Elle a travaillé comme sage femme pour aider les
femmes des ghettos et a aidé les femmes à s'organiser à l'intérieur de
syndicats. Elle a pris partie contre l'Etat, la famille et l'église, en
tant que médiums de l'oppression féminine. Malgré cet activisme, Emma
Goldman refusait de s'identifier comme féministe et a pris parti contre
le mouvement féministe de son époque. Elle considérait ce mouvement
comme bourgeois et excluant des victimes réelles de la société : la
classe ouvrière; A son avis, la revendication d'une supériorité morale
face aux hommes était arrogante, et leur activisme permettait seulement
la perpétuation des institutions qui les enchaînaient. L'attitude des
femmes de classe moyennes face aux ouvrières la mettait en fureur
notamment parce que beaucoup des lois supportées par le mouvement
féministe portaient une atteinte directe aux femmes de la classe
ouvrière. Ainsi, malgré son activisme et ses théories féministes, Emma
Goldman se retrouva mise à part du mouvement féministe;
Emma
Goldman est née dans une famille juive russe durant l'été 1869. Durant
son enfance, elle vit des femmes et des enfants battus, des paysans
fouettés, des femmes enceintes chassées et des juifs isolés- autant de
faits qui l’avertirent des démons de la société dès son plus jeune âge
(2). Elle même subit la violence de son père. A 13 ans, elle
déménageait avec sa famille un quartier du ghetto de St Pétersbourg.
C'est à St pétersbourg qu'Emma commença à lire les écrits des
révolutionnaires et à questionner les valeurs de la société dans
laquelle elle vivait(2).En 1886, elle fuit avec sa soeur en direction
de l'Amérique dans l'espoir de trouver le pays de toutes les
opportunités, mais se retrouva à la place au pays de la répression.
Elle se rendit très vite compte que la vie dans la cité industrielle de
Rochester, NY ne différait pas tellement de la vie dans le ghetto de St
Pétersbourg (2). A 20 ans, Goldman déménage à New York City pour se
joindre aux anarchistes révolutionnaires qui se retrouvaient là. Goldman
devint bientôt la voix la plus célèbre et la plus entendue des
révolutionnaires, gagnant des titres tels que « la reine des
anarchistes »(2). Elle était considérée par beaucoup comme une ennemie
de la société, et suite à ses activités, fut condamnée à trois reprises
à de la prison. Les charges retenues contre elle incluaient
l'incitation d'ouvriers à des émeutes, la tenue de réunions
d'informations sur la contraception, et avoir conspiré pour faire
obstruction à l'incorporation (2). Si l'on en croit l'historienne Alix
Kates Shulman, Goldman « fut arrêtée si souvent qu'elle n'allait jamais
parler en public sans avoir sur elle un livre à lire en prison »(2). En
1901, après l'assassinat du président Mc Kinley par un autre
anarchiste, la réprobation publique força Goldman à rejoindre la
clandestinité pour quelques années. Elle revint en 1906 pour commencer
la publication de son mensuel radical, Mother Earth (la terre mère).
Son célèbre livre, et l'analyse de son journal « Anarchism and other
essays » (anarchisme et autres essais ) fut publiée en 1910.
En
1917, Emma Goldman fut déportée de force vers les Etats Unis, avec son
compagnon et amoureux anarchiste Alexander Berkman, après leur
arrestation pour conspiration et obstruction à la conscription(2). Ils
retournèrent en Russie avec de grands espoirs, mais perdirent vite
leurs illusions à la vue de l'état de leur pays, et s'installèrent dans
divers endroits d'Europe. Goldman continua à lire et écrire, malgré le
peu d'attention reçu par ses écrits. Emma Goldman mourut d'une attaque
en 1940, au Canada, alors qu'elle essayait de réunir des fonds pour
venir en aide aux partis de gauche dans la révolution espagnole.
Emma
Goldman bien qu'elle soit extrêmement au fait des situations
d'oppression de la femme dans la société, a toujours refusé de se
considérer en tant que féministe. A cause de ses origines sociales
ouvrières, c'était difficile pour elle de s'identifier aux femmes de
classe moyennes impliquées dans le mouvement à l'époque. Goldman
considérait leurs efforts pour étendre leurs rôles de mères et de
femmes comme hypocrites. Il lui semblait que c'était justement ces
positions qui contribuaient à renforcer la position d'oppressée de la
femme en société. Elle pensait que les féministes issues de la
classe moyenne ignoraient les problèmes réels de la société et
supportaient la continuelle oppression de la femme par l'Eglise, la
famille et l'Etat. Les deux extraits « women suffrage » (les femmes et le vote) et (the trafic in women) (le trafic de femmes)
tirés de son livre « anarchism and other essays( anarchisme et autres
essais), attaquent directement les questionnements féministes les plus
fort à l'époque, montrant clairement son désaccord avec le mouvement.
Goldman
s'opposa au mouvement pour le vote des femmes, le considérant comme un
moyen de renforcer la persécution des femmes. Elle protestait que les
suffragettes, en argumentant que le vote ferait des femmes de
meilleures chrétiennes, épouses et citoyennes, cherchaient sans le
savoir un moyen de renforcer leur propre oppression. Goldman relève que
la nature même de la religion met les femmes dans une position
d'infériorité, mais malgré cela, quelques femmes ont continué à
supporter dévotement l'Eglise (1). Ainsi, l'Etat envoie les fils et les
frères de ces femmes se faire tuer à la guerre, et pourtant les femmes
restent patriotes. La maison reste aussi une prison pour les femmes,
mais elles continuent à défendre leur position dans la famille. Goldman
supposait que les femmes de son époque devaient être aveugles pour
ainsi supporter les institutions qui les maintenaient ainsi dans une
position inférieure. Elle écrit : « Il faut dire que parce que la
femme reconnaît la dette qu'elle est faite pour payer à l'Eglise,
l'Etat et la maison, elle veut le droit de vote pour se libérer... la
majorité des suffragettes répudient fermement ce blasphème....bien que
le droit de vote ne soit qu'un moyen de renforcer l'omnipotence de
chaque Dieu que la femme doit adorer depuis la nuit des temps. » (1) Goldman
est devenue révolutionnaire pour pouvoir s'opposer aux actions
répressives de l'Eglise, l'Etat et la Société, et un mouvement pour le
droit de vote qui proposait que ces institutions perdurent était opposé
à ses idéaux.
Le travail de Goldman en association avec la
classe ouvrière et ses activités en tant que révolutionnaire lui ont
révélées les injustices inhérentes au système politique. Elle comprit
qu'un succès par rapport au droit de vote ne changerait rien au
fonctionnement de la société. Goldman argumente que le vote n'a de tout
temps été qu'un moyen décevant de faire croire au peuple qu'il s'était
élevé au dessus de sa condition, alors que voter n'avait en rien changé
leurs conditions de vie. Goldman note : « ....que le droit de vote
est juste une diablerie, qui a juste contribué à enchaîner le peuple,
et à lui fermer les yeux pour qu'il ne voit pas à quel point il était
fait pour se soumettre » (1);Goldman suggère aux suffragettes de
considérer la situation des pays dont les femmes ont déjà obtenu le
droit de vote et de déterminer si cela a changé quelque chose dans la
domination des femmes et des enfants de ces pays; Les suffragettes sont
tombées dans un piège illusoire, un de ceux dont elles n'ont même pas
conscience. Mais les suffragettes revendiquent leur capacité à «
purifier » de telle malhonnêteté dans les affaires politiques.
Du
point de vue de Goldman, la purification des polices était impossible.
La perspective anarchiste maintient que le gouvernement est par nature
corrompu, répressif et immoral. Goldman pensait que « supposer... que
«(la femme) arriverait à purifier quelque chose qui n'est pas
susceptible de l'être revient à la créditer de superpouvoirs »(1).
Prétendre avoir de tels pouvoirs ajoute encore à l'auto oppression
pratiquée sans le savoir par les féministes issues de la classe
moyenne. Si l'on en croit Goldman, c'est seulement en insistant sur
l'égalité avec les hommes que le mouvement féministe commencera à
changer le système. En revendiquant une différence naturelle des sexes,
mettant les femmes au même rang que des anges par leur aptitude à
purifier ce qui est par nature impurifiable, les féministes fournissent
à leurs opposants une raison de faire perdurer la stratification des
sexes. Goldman note « la véritable solution (pour les femmes) est
d'être reconnues sur terre en tant qu'être humain comme les autres, et
donc sujettes à toutes les folies et erreurs humaines; » (1). Si les
femmes ne peuvent purifier la politique (ce qui est impossible), elles
peuvent être sujettes à l'erreur, et ainsi juste ajouter aux
innombrables erreurs déjà présentes en politique. Goldman semble penser
que la demande de droits égaux aux hommes serait un argument plus
logique et raisonnable en faveur du vote.
L'argument puritain
mis en avant par les suffragettes féministes isolait encore plus
Goldman. Elle pensait fermement que les femmes et les hommes étaient
égaux par nature. Elle trouvait que la revendication des féministes de
la classe moyenne, portant sur la supériorité morale des femmes, était
basé sur l'arrogance et le snobisme. Elle méprisait l' utilisation par
les féministes de cet argument puritain pour condamner leurs soeurs
ouvrières. Ainsi que Goldman l'écrivait dans son essai « The trafic in
women » (le trafic de femmes), le mouvement féministe supportait
souvent des lois qui allaient directement à l'encontre des femmes
ouvrières. Un exemple fut la prohibition, qui aida le commerce à
générer plus de profits encore que lorsque la vente était légale. De la
même façon, les lois anti-prostitution, ardemment défendues par les
féministes « moralement correctes », encourageaient la corruption
policière en permettant aux prostituées d'échanger leur liberté contre
des faveurs sexuelles. Goldman écrivait : « on peut dès à présent voir
les revenus du département de police dérivant de l'argent du sang des
victimes qu'ils ne protègent même plus. » En conséquence les lois
défendues par les féministes pour purifier la société aggravèrent
simplement les comportements immoraux.
Que cette étroitesse de
vues soit le résultat de l'arrogance ou de l'ignorance, cela met en
relief un défaut majeur du mouvement féministe bourgeois dans son
incapacité à sympathiser avec les femmes de la classe ouvrière. Les
écrits de Goldman exposent l'hypocrisie des femmes issues de la classe
moyenne à adopter une attitude supérieure depuis le confort de leurs
vies somptueuses, quand elles n'avaient jamais elle-même expérimentés
les rigueurs de la pauvreté. Par leur élitisme, les femmes de la
bourgeoisie n'ont pas réalisé que leur position était fort semblable à
celles des prostituées. Dans le mariage, et particulièrement quand il
est conclu pour des raisons économiques, la femme fournit son travail
en échange du confort d'une vie de classe moyenne (1). En fait, une
prostituée peut avoir plus d'avantages qu'une épouse, parce qu'elle
peut conserver « sa liberté et ses droits personnels » (1). Les classes
moyennes refusent aussi le fait de reconnaître le fait que la
prostitution permet à l'immoral de rester en dehors de la maison,
fournissant un service qui permet de préserver la pureté du foyer de
classe moyenne (1).
Goldman était perturbée par cette notion ,
portée par beaucoup de féministes, que les prostituées étaient plus des
criminelles que des victimes de l'économie et de la société. Elle note
que la majorité des prostituées sont des femmes de classe ouvrière
amenées à cette profession par la nécessité d'augmenter leurs revenus.
Ces femmes « furent conduites à la prostitution par les conditions de
vie aux Etats unis, par la coutume américaine de dépenser excessivement
en parures et vêtements, pour lesquels...on a besoin d'argent... »(1).
Beaucoup de femmes se sont retrouvées dans cette profession suite à des
stigmates sociaux qui leur ont fait perdre leur innocence. Goldman
décrit la fille qui se retrouve hors la loi à cause d'expériences
sexuelles hors mariage : « Le moindre des hommes, le moins dépravé
et décrépit persiste à se considérer comme trop bien pour prendre pour
épouse une femme dont il aurait pu avoir envie d'acheter les charmes,
même si ainsi il la sauverait de la pire des horreurs. Même sa propre
soeur ne peut l'aider. Dans sa stupidité, la deuxième se considère
comme trop pure et trop chaste , et ne réalise pas que sa position
propre est de beaucoup bien plus déplorable que celle de sa soeur des
rues. » (1).
La jeune fille peut facilement tomber dans ce
piège, à cause de la confusion qui résulte du paradoxe entre une
société qui fait de la femme un objet seulement bon à engendrer des
enfants, mais la garde complètement ignare en matière de sexualité(1).
Goldman s'est rendu compte de l'importance des pressions économiques et
sociétales qui conduisaient les femmes à la prostitution, et excluait
le mouvement des féministes de la classe moyenne, qui demandait la
criminalisation de la prostitution.
Emma Goldman croyait
fermement à l'égalité entre hommes et femmes, mais refusait de
participer à un mouvement qui se revendiquait comme moralement
supérieur, rejetait la classe ouvrière et encourageait les institutions
responsable de leur propre oppression. Goldman considérait que les
féministes de son époque ne voyaient pas leur propre esclavage, « (du)
non pas seulement aux hommes, mais aussi à leurs croyances et leurs
traditions idiotes».Goldman maintenait que les femmes n'accèderaient
pas à l'égalité par le vote ou la purification de la société, mais en
prenant la responsabilité de leur position dominée et en agissant pour
la changer. Parce que pour les femmes, être indépendantes revient à se
rebeller contre les contraintes sociales que leur imposent l'Eglise, la
famille et l'Etat(1). Les femmes doivent aussi commencer à prendre le
contrôle de leurs corps et de leur sexualité. Et plus que tout, Goldman
pensaient que les femmes devaient commencer à s'approprier par
elles-mêmes le sens de leur vies au lieu d'adhérer aux valeurs que leur
proposent la société. Tant que les femmes issues de la classe
bourgeoise refuseraient de participer à une révolution active de la
société, Goldman s'opposerait à leur politique.
Karen
REFERENCES
1 – Goldamn, Emma anarchism and other essays (anarchisme et autres essais) , (New York 1969), pp.177 – 211
2
– Shulman, Alix Kates, « Emma Goldman : anarchist queen » (Emma Goldman
: une reine anarchiste)dans feminist theorists (théoriciens
féministes), Dale Spender, ed. (Londres 1983), pp.218 - 228
Ce texte a été traduit par Gast (l'En Dehors) à partir de l'original en anglais publié sur le site Karens'Home Page |