PROUDHON (Pierre-Joseph) - Philosophie de la mis�re - Le monopole

Date : jeudi 21 d�cembre 2006 @ 03:26:17 :: Sujet : Philosophie




� Monopole, � commerce, exploitation ou joussance exclusive d�une chose. Le monopole est l�oppos� naturel de la concurrence. Cette simple observation suffit, comme nous l�avons remarqu�, pour faire tomber les utopies dont la pens�e est d�abolir la concurrence, comme si elle avait pour contraire l�association et la fraternit�. La concurrence est la force vitale qui anime l��tre collectif : la d�truire, si une pareille supposition pouvait se faire, ce serait tuer la soci�t�. Mais d�s lors que la concurrence est n�cessaire, elle implique l�id�e du monopole, puisque le monopole est comme le si�ge de chaque individualit� concurrente. Aussi les �conomistes ont d�montr�, et M. Rossi l�a formellement reconnu, que le monopole est la forme de la possession sociale, hors de laquelle point de travail, point de produit, point d��change, point de richesse. Toute possession terrienne est un monopole ; toute utopie industrielle tend � se constituer en monopole, et il faut en dire autant des autres fonctions non comprises dans ces deux cat�gories. Le monopole par lui-m�me n�emporte donc pas l�id�e d�injustice bien plus, il y a quelque chose en lui qui, �tant de la soci�t� aussi bien que de l�homme, le l�gitime : c�est l� le c�t� � positif � du principe que nous allons examiner.

Mais le monopole, de m�me que la concurrence, devient antisocial et funeste : comment cela ? -par � l�abus �, r�pondent les �conomistes. Et c�est � d�finir et r�primer les abus du monopole que les magistrats s�appliquent ; c�est � le d�noncer que la nouvelle �cole d��conomistes met sa gloire. Nous montrerons que les soi-disant abus du monopole ne sont que les effets du d�veloppement, en sens � n�gatif �, du monopole l�gal ; qu�ils ne peuvent �tre s�par�s de leur principe, sans que ce principe soit ruin� ; cons�quemment, qu�ils sont inaccessibles � la loi, et que toute r�pression � cet �gard est arbitraire et injuste. De telle sorte que le monopole, principe constitutif de la soci�t� et condition de richesse, est en m�me temps et au m�me degr� principe de spoliation et de paup�risme ; que plus on lui fait produire de bien, plus on en re�oit de mal ; que sans lui le progr�s s�arr�te, et qu�avec lui le travail s�immobilise et la civilisation s��vanouit.

I - N�cessit� du monopole.

Ainsi, le monopole est le terme fatal de la concurrence, qui l�engendre par une n�gation incessante d�elle-m�me : cette g�n�ration du monopole en est d�j� la justification. Car, puisque la concurrence est inh�rente � la soci�t� comme le mouvement l�est aux �tres vivants, le monopole qui vient � sa suite, qui en est le but et la fin, et sans lequel la concurrence n�e�t point �t� accept�e, le monopole est et demeurera l�gitime aussi longtemps que la concurrence, aussi longtemps que les proc�d�s m�caniques et les combinaisons industrielles, aussi longtemps enfin que la division du travail et la constitution des valeurs seront des n�cessit�s et des lois. Donc, par le fait seul de sa g�n�ration logique, le monopole est justifi�. Toutefois cette justification semblerai peu de chose et n�aboutirait qu�� faire rejeter plus �nergiquement la concurrence, si le monopole ne pouvait � son tour se poser par lui-m�me, et comme principe. Dans les chapitres pr�c�dents, nous avons vu que la division du travail est la sp�cification de l�ouvrier, consid�r� surtout comme intelligence ; que la cr�ation des machines et l�organisation de l�atelier expriment sa libert� ; et que, par la concurrence, l�homme, ou la libert� intelligente, entre en action. Or, le monopole est l�expression de la libert� victorieuse, le prix de la lutte, la glorification du g�nie ; c�est le stimulant le plus fort de tous les progr�s accomplis d�s l�origine du monde : � telle enseigne que, comme nous le disions tout � l�heure, la soci�t�, qui ne peut subsister avec lui, n�e�t point �t� faite sans lui. D�o� vient donc au monopole cette vertu singuli�re, dont l��tymologie du mot et l�aspect vulgaire de la chose sont si loin de nous donner l�id�e ? Le monopole n�est au fond que l�autocratie de l�homme sur lui-m�me : c�est le droit dictatorial accord� par la nature � tout producteur d�user de ses facult�s comme il lui pla�t, de donner l�essor � sa pens�e dans telle direction qu�il pr�f�re, de sp�culer, en telle sp�cialit� qu�il lui pla�t de choisir, de toute la puissance de ses moyens, de disposer souverainement des instruments qu�il s�est cr��s et des capitaux accumul�s par son �pargne pour telle entreprise dont il lui semble bon de courir les risques, et sous la condition expresse de jouir seul du fruit de la d�couverte et des b�n�fices de l�aventure.

Ce droit est tellement de l�essence de la libert�, qu�� le d�nier on mutile l�homme dans son corps, dans son �me et dans l�exercice de ses facult�s, et que la soci�t�, qui ne progresse que par le libre essor des individus, venant � manquer d�explorateurs, se trouve arr�t�e dans sa marche. Il est temps de donner, par le t�moignage des faits, un corps � toutes ces id�es. Je sais une commune o�, de temps imm�morial, il n�existait point de chemins ni pour le d�frichement des terres, ni pour les communications au dehors. Pendant les trois quarts de l�ann�e, toute importation ou exportation de denr�es �tait interdite ; une barri�re de boue et de mar�cages prot�geait � la fois contre toute invasion de l�ext�rieur et contre toute excursion des habitants la bourgade sacro-sainte. Six chevaux, par les beaux jours, suffisaient � peine � enlever la charge d�une rosse allant au pas sur une belle route. Le maire du lieu r�solut, malgr� le conseil, de faire passer un chemin sur son territoire. Longtemps il fut bafou�, maudit, ex�cr�. On s��tait bien jusqu�� lui pass� de route : qu�avait-il besoin de d�penser l�argent de la commune, et de faire perdre leur temps aux laboureurs en prestations, charrois et corv�es ? C��tait pour contenter son orgueil que monsieur le maire voulait, aux d�pens des pauvres fermiers, ouvrir une si belle avenue aux amis de la ville qui viendraient le visiter !... malgr� tout, la route fut faite, etpaysans de s�applaudir ! Quelle diff�rence ! Disaient-ils : autrefois nous mettions huit chevaux pour conduire trente sacs au march�, et nous restions trois jours ; maintenant nous partons le matin avec deux chevaux, et nous revenons le soir. -mais dans tous ces discours il n�est plus question du maire.

Depuis que l��v�nement lui a donn� raison, on cesse de parler de lui : j�ai su m�me que la plupart lui en voulaient. Ce maire s��tait conduit en Aristide. Supposons que, fatigu� d�absurdes vocif�rations, il e�t d�s le principe propos� � ses administr�s d�ex�cuter le chemin � ses frais, moyennant qu�on lui e�t pay�, pendant cinquante ans, un p�age, chacun au surplus demeurant libre d�aller, comme par le pass�, � travers champs : en quoi cette transaction aurait-elle �t� frauduleuse ? Voil� l�histoire de la soci�t� et des monopoleurs. Tout le monde n�est point � m�me de faire pr�sent � ses concitoyens d�une route ou d�une machine : d�ordinaire, c�est l�inventeur qui, apr�s s��tre �puis� de sant� et de bien, attend r�compense. Refusez donc, en les raillant encore, � Arkwright, � Watt, � Jacquard, le privil�ge de leur d�couverte ; ils s�enfermeront pour travailler, et peut-�tre emporteront dans la tombe leur secret. Refusez au colon la possession du sol qu�il d�friche, et personne ne d�frichera. Mais, dit-on, est-ce l� le v�ritable droit, le droit social, le droit fraternel ? Ce qui s�excuse au sortir de la communaut� primitive, effet de la n�cessit�, n�est qu�un provisoire qui doit dispara�tre devant une intelligence plus compl�te des droits et des devoirs de l�homme et de la soci�t�. Je ne recule devant aucune hypoth�se : voyons, approfondissons. C�est d�j� un grand point que, de l�aveu des adversaires, pendant la premi�re p�riode de la civilisation, les choses n�aient pu se passer autrement. Il reste � savoir si les �tablissements de cette p�riode ne sont en effet, comme on l�a dit, qu�un provisoire, ou bien le r�sultat de lois immanentes dans la soci�t� et �ternelles.

Or, la th�se que je soutiens dans ce moment est d�autant plus difficile, qu�elle est en opposition directe avec la tendance g�n�rale, et que tout � l�heure je devrai moi-m�me la renverser par sa contradiction. Je prie donc que l�on me dise comment il est possible de faire appel aux principes de sociabilit�, de fraternit� et de solidarit�, alors que la soci�t� elle-m�me repousse toute transaction solidaire et fraternelle ? Au d�but de chaque industrie, � la premi�re lueur d�une d�couverte, l�homme qui invente est isol� ; la soci�t� l�abandonne et reste en arri�re. Pour mieux dire, cet homme, relativement � l�id�e qu�il a con�ue et dont il poursuit la r�alisation, devient � lui seul la soci�t� tout enti�re. Il n�a plus d�associ�s, plus de collaborateurs, plus de garants ; tout le monde le fuit : � lui seul la responsabilit�, � lui seul donc les avantages de la sp�culation. On insiste : c�est aveuglement de la part de la soci�t�, d�laissement de ses droits et de ses int�r�ts les plus sacr�s, du bien-�tre des g�n�rations futures ; et le sp�culateur, mieux renseign� ou plus heureux, ne peut sans d�loyaut� profiter du monopole que l�ignorance universelle lui livre. Je soutiens que cette conduite de la soci�t� est, quant au pr�sent, un acte de haute prudence ; et quant � l�avenir, je montrerai qu�elle n�y perd pas. J�ai d�j� fait voir, Chapii, par la solution de l�antinomie de la valeur, que l�avantage de toute d�couverte utile est incomparablement moindre pour l�inventeur, quoi qu�il fasse, que pour la soci�t� ; j�ai port� la d�monstration sur ce point jusqu�� la rigueur math�matique.

Plus tard je montrerai encore qu�en sus du b�n�fice qui lui est assur� sur toute d�couverte, la soci�t� exerce, sur les privil�ges qu�elle conc�de, soit temporairement, soit � perp�tuit�, des r�p�titions de plusieurs sortes, qui couvrent largement l�exc�s de certaines fortunes priv�es, et dont l�effet ram�ne promptement l��quilibre. Mais n�anticipons pas. J�observe donc que la vie sociale se manifeste d�une double mani�re, � conservation et d�veloppement �. Le d�veloppement s�effectue par l�essor des �nergies individuelles ; la masse est de sa nature inf�conde, passive et r�fractaire � toute nouveaut�. C�est, si j�ose employer cette comparaison, la matrice, st�rile par elle-m�me, mais o� viennent se d�poser les germes cr��s par l�activit� priv�e, qui, dans la soci�t� hermaphrodite, fait v�ritablement fonction d�organe m�le. Mais la soci�t� ne se conserve qu�autant qu�elle se d�robe � la solidarit� des sp�culations particuli�res, et qu�elle laisse absolument toute innovation aux risques et p�rils des individus. On pourrait en quelques pages dresser la liste des inventions utiles. Les entreprises men�es � bonne fin se comptent : aucun nombre n�exprimerait la multitude d�id�es fausses et d�essais imprudents qui tous les jours �closent dans les cerveaux humains. Il n�est pas un inventeur, pas un ouvrier, qui, pour une conception saine et juste, n�ait enfant� des milliers de chim�res ; pas une intelligence qui, pour une �tincelle de raison, ne jette des tourbillons de fum�e. S�il �tait possible de faire deux parts de tous les produits de la raison humaine, et de mettre d�un c�t� les travaux utiles, de l�autre tout ce qui a �t� d�pens� de force, d�esprit, de capitaux et de temps pour l�erreur, on verrait avec effroi que l�emport de ce compte sur le premier est peut-�tre d�un milliard pour cent. Que deviendrait la soci�t�, si elle devait acquitter ce passif et solder toutes ces banqueroutes ? Que deviendraient � leur tour la responsabilit� et la dignit� du travailleur, si, couvert de la garantie sociale, il pouvait, sans risques pour lui-m�me, se livrer � tous les caprices d�une imagination en d�lire, et jouer � chaque instant l�existence de l�humanit� ?

De tout cela, je conclus que ce qui s�est pratiqu� d�s l�origine, se pratiquera jusqu�� la fin, et que sur ce point, comme sur tout autre, si nous devons viser � la conciliation, il est absurde de penser que rien de ce qui existe puisse �tre aboli. Car, le monde des id�es �tant infini comme la nature, et les hommes sujets � sp�culation, c�est-�-dire � erreur, aujourd�hui comme jamais, il y a constamment pour les individus excitation � sp�culer, pour la soci�t� raison de se m�fier et de se tenir en garde, par cons�quent toujours mati�re � monopole. Pour se tirer de ce dilemme, que propose-t-on ? Le rachat ? En premier lieu, le rachat est impossible : toutes les valeurs �tant monopolis�es, o� la soci�t� prendrait-elle de quoi indemniser les monopoleurs ? Quelle serait son hypoth�que ? D�autre part, le rachat serait parfaitement inutile : quand tous les monopoles auraient �t� rachet�s, resterait � organiser l�industrie. O� est le syst�me ? Sur quoi l�opinion est-elle fix�e ? Quels probl�mes ont �t� r�solus ? Si l�organisation est en mode hi�rarchique, nous rentrons dans le r�gime du monopole ; si elle est en mode d�mocratique, nous revenons au point de d�part ; les industries rachet�es tomberont dans le domaine public, c�est-�-dire dans la concurrence, et peu � peu redeviendront monopoles ; -enfin, si l�organisation est en mode communiste, nous n�aurons fait que passer d�une impossibilit� dans une autre ; car, comme nous le d�montrerons en son temps, la communaut�, de m�me que la concurrence et le monopole, est antinomique, impossible. Afin de ne point engager la fortune sociale dans une solidarit� illimit�e, et partant funeste, se contentera-t-on d�imposer des r�gles � l�esprit d�invention et d�entreprise ?

Cr�era-t-on une censure pour les hommes de g�nie et pour les fous ? C�est supposer que la soci�t� conna�t d�avance ce qu�il s�agit pr�cis�ment de d�couvrir. Soumettre � un examen pr�alable les projets des entrepreneurs, c�est interdire � � priori � tout mouvement. Car, encore une fois, relativement au but qu�il se propose, il est un moment o� chaque industriel repr�sente dans sa personne la soci�t� elle-m�me, voit mieux et de plus loin que tous les autres hommes r�unis, et cela bien souvent, sans qu�il puisse seulement s�expliquer ni �tre compris. Lorsque Copernic, Kepler et Galil�e, pr�d�cesseurs de Newton, s�en vinrent dire � la soci�t� chr�tienne, alors repr�sent�e par l��glise : la bible s�est tromp�e ; la terre tourne et le soleil est immobile ; ils avaient raison contre la soci�t� qui, sur la foi des sens et des traditions, les d�mentait. La soci�t� aurait-elle donc pu accepter la solidarit� du syst�me copernicien ? Elle le pouvait si peu, que ce syst�me contredisait ouvertement sa foi, et qu�en attendant l�accord de la raison et de la r�v�lation, Galil�e, un des inventeurs responsables, subit la torture en t�moignage de l�id�e nouvelle. Nous sommes plus tol�rants, je le suppose ; mais cette tol�rance m�me prouve qu�en accordant plus de libert� au g�nie, nous n�entendons pas �tre moins discrets que nos a�eux. Les brevets d�invention pleuvent, mais � sans garantie du gouvernement �. Les titres de propri�t� sont plac�s sous la garde des citoyens ; mais ni le cadastre, ni la charte n�en garantissent la valeur : c�est au travail � faire valoir. Et quant aux missions scientifiques et autres que le gouvernement se met parfois en veine de confier � des explorateurs sans argent, elles sont une rapine et une corruption de plus. En fait, la soci�t� ne peut garantir � personne le capital n�cessaire � l�exp�rimentation d�une id�e ; en droit, elle ne peut revendiquer le r�sultat d�une entreprise � laquelle elle n�a pas souscrit : donc le monopole est indestructible.

Du reste, la solidarit� ne servirait de rien : car, comme chacun peut r�clamer pour ses fantaisies la solidarit� de tous, et aurait le m�me droit d�obtenir le blanc-seing du gouvernement, on arriverait bient�t � un arbitraire universel, c�est-�-dire purement et simplement au � statu quo �. Quelques socialistes, tr�s malheureusement inspir�s, je le dis de toute la force de ma conscience, par des abstractions �vang�liques, ont cru trancher la difficult� par ces belles maximes � l�in�galit� des capacit�s est la preuve de l�in�galit� des devoirs ; � vous avez re�u davantage de la nature, donnez davantage � vos fr�res, � et autres phrases sonores et touchantes, qui ne manquent jamais leur effet sur les intelligences vides, mais qui n�en sont pas moins tout ce qu�il est possible d�imaginer de plus innocent. La formule pratique que l�on d�duit de ces merveilleux adages, c�est que chaque travailleur doit tout son temps � la soci�t�, et que la soci�t� doit lui rendre en �change tout ce qui est n�cessaire � la satisfaction de ses besoins, dans la mesure des ressources dont elle dispose. Que mes amis communistes me le pardonnent ! Je serais moins �pre � leurs id�es, si je n��tais invinciblement convaincu, dans ma raison et dans mon coeur, que la communaut�, le r�publicanisme, et toutes les utopies sociales, politiques et religieuses, qui d�daignent les faits et la critique, sont le plus grand obstacle qu�ait pr�sentement � vaincre le progr�s.

Comment ne veut-on jamais comprendre que la fraternit� ne peut s��tablir que par la justice ; que c�est la justice seule, condition, moyen et loi de la libert� et de la fraternit�, qui doit �tre l�objet de notre �tude, et dont il faut poursuivre sans rel�che, jusqu�aux moindres d�tails, la d�termination et la formule ? Comment des �crivains � qui la langue �conomique est famili�re oublient-ils que sup�riorit� de talents est synonyme de sup�riorit� de besoins, et que bien loin d�attendre des personnalit�s vigoureuses quelque chose de plus que du vulgaire, la soci�t� doit constamment veiller � ce qu�elles ne re�oivent plus qu�elles ne rendent, alors que la masse a d�j� tant de peine � rendre tout ce qu�elle re�oit ? Que l�on se tourne comme on voudra, toujours il faut en venir au livre de caisse, au compte de recette et de d�pense, seule garantie contre les grands consommateurs, aussi bien que contre les petits producteurs. L�ouvrier est sans cesse en avance sur sa production ; toujours il tend � prendre � cr�dit �, � contracter des � dettes � et � faire � faillite � ; il a perp�tuellement besoin d��tre rappel� � l�aphorisme de Say : � les produits ne s�ach�tent qu�avec des produits �.

Supposer que le travailleur de haute capacit� pourra se contenter, en faveur des petits, de moiti� de son salaire, fournir gratuitement ses services et produire, comme dit le peuple, � pour le roi de Prusse, � c�est-�-dire pour cette abstraction qui se nomme la soci�t�, le souverain, ou mes fr�res : c�est fonder la soci�t� sur un sentiment, je ne dis pas inaccessible � l�homme, mais qui, �rig� syst�matiquement en principe, n�est qu�une fausse vertu, une hypocrisie dangereuse. La charit� nous est command�e comme r�paration des infirmit�s qui affligent par accident nos semblables, et je con�ois que sous ce point de vue la charit� puisse �tre organis�e ; je con�ois que, proc�dant de la solidarit� m�me, elle redevienne simplement justice. Mais la charit� prise pour instrument d��galit� et loi d��quilibre, serait la dissolution de la soci�t�. L��galit� se produit entre les hommes par la rigoureuse et inflexible loi du travail, par la proportionnalit� des valeurs, la sinc�rit� des �changes et l��quivalence des fonctions ; en un mot, par la solution math�matique de tous les antagonismes. Voil� pourquoi la charit�, premi�re vertu du chr�tien, l�gitime espoir du socialiste, but de tous les efforts de l��conomiste, est un vice social d�s qu�on en fait un principe de constitution et une loi ; voil� pourquoi certains �conomistes ont pu dire que la charit� l�gale avait caus� plus de mal � la soci�t� que l�usurpation propri�taire. L�homme, ainsi que la soci�t� dont il fait partie, est avec lui- m�me en compte courant perp�tuel ; tout ce qu�il consomme, il doit le produire.

Telle est la r�gle g�n�rale � laquelle nul ne peut se soustraire sans �tre, ipso facto, � frapp� de d�shonneur ou suspect de fraude. Singuli�re id�e, vraiment, que de d�cr�ter, sous pr�texte de fraternit�, l�inf�riorit� relative de la majorit� des hommes ! Apr�s cette belle d�claration, il ne restera plus qu�� en tirer les cons�quences ; et bient�t, gr�ce � la fraternit�, l�aristocratie sera revenue. Doublez le salaire normal de l�ouvrier, vous l�invitez � la paresse, vous humiliez sa dignit�, et d�moralisez sa conscience ; -�tez-lui le prix l�gitime de ses efforts, vous soulevez sa col�re, ou vous exaltez son orgueil. Dans l�un et l�autre cas, vous alt�rez ses sentiments fraternels. Au contraire, mettez � la jouissance la condition du travail, seul mode pr�vu par la nature pour associer les hommes, en les rendant bons et heureux ; vous rentrez dans la loi de r�partition �conomique, � les produits s�ach�tent par des produits �. Le communisme, je m�en suis souvent plaint, est la n�gation m�me de la soci�t� dans sa base, qui est l��quivalence progressive des fonctions et des aptitudes. Les communistes, vers lesquels incline tout leocialisme, ne croient point � l��galit� de par la nature et l��ducation ; ils y suppl�ent par des d�crets souverains, mais, quoi qu�ils puissent faire, inex�cutables. Au lieu de chercher la justice dans le rapport des faits, ils la prennent dans leur sensibilit� ; appelant justice tout ce qui leur para�t �tre amour du prochain, et confondant sans cesse les choses de la raison avec celles du sentiment. Pourquoi donc faire intervenir sans cesse, dans des questions d��conomie, la fraternit�, la charit�, le d�vouement et Dieu ? Ne serait-ce point que les utopistes trouvent plus ais� de discourir sur ces grands mots que d��tudier s�rieusement les manifestations sociales ? Fraternit� ! Fr�res tant qu�il vous plaira, pourvu que je sois le grand fr�re et vous le petit ; pourvu que la soci�t�, notre m�re commune, honore ma primog�niture et mes services en doublant ma portion. -vous pourvoirez � mes besoins, dites-vous, dans la mesure de vos ressources. J�entends, au contraire, que ce soit dans la mesure de mon travail ; sinon, je cesse de travailler.

Charit� ! Je nie la charit�, c�est du mysticisme. Vainement vous me parlez de fraternit� et d�amour : je reste convaincu que vous ne m�aimez gu�re, et je sens tr�s-bien que je ne vous aime pas. Votre amiti� n�est que feinte, et si vous m�aimez, c�est par int�r�t. Je demande tout ce qui me revient, rien que ce qui me revient : pourquoi me le refusez-vous ? D�vouement ! Je nie le d�vouement, c�est du mysticisme. Parlez-moi de � doit et d�avoir �, seul crit�rium � mes yeux du juste et de l�injuste, du bien et du mal dans la soci�t�. � chacun selon ses oeuvres, d�abord : et si, � l�occasion, je suis entra�n� � vous secourir, je le ferai de bonne gr�ce ; mais je ne veux pas �tre contraint. Me contraindre au d�vouement, c�est m�assassiner ! Dieu ! Je ne connais point de dieu, c�est encore du mysticisme. Commencez par rayer ce mot de vos discours, si vous voulez que je vous �coute : car trois mille ans d�exp�rience me l�ont appris, quiconque me parle de Dieu en veut � ma libert� ou � ma bourse. Combien me devez-vous ? Combien vous dois-je ? Voil� ma religion et mon dieu. Le monopole existe de par la nature et l�homme : il a sa source � la fois au plus profond de notre conscience et dans le fait ext�rieur de notre individualisation.

De m�me que dans notre corps et notre intelligence tout est sp�cialit� et propri�t� ; de m�me notre travail se produit avec un caract�re propre et sp�cifique, qui en constitue la qualit� et la valeur. Et comme le travail ne peut se manifester sans mati�re ou objet d�exercice, la personne appelant n�cessairement la chose, le monopole s��tablit du sujet � l�objet aussi infailliblement que la dur�e se constitue du pass� � l�avenir. Les abeilles, les fourmis et autres animaux vivant en soci�t�, ne paraissent dou�es individuellement que d�automatisme ; l��me et l�instinct chez elles sont presque exclusivement collectifs. Voil� pourquoi, parmi ces animaux, il ne peut y avoir lieu � privil�ge et monopole ; pourquoi, dans leurs op�rations, m�me les plus r�fl�chies, ils ne se consultent ni ne d�lib�rent. Mais, l�humanit� �tant individualis�e dans sa pluralit�, l�homme devient fatalement monopoleur, puisque, n��tant pas monopoleur, il n�est rien ; et le probl�me social consiste � savoir, non pas comment on abolira, mais comment on conciliera tous les monopoles. Les effets les plus remarquables et les plus imm�diats du monopole sont :

1. Dans l�ordre politique, le classement de l�humanit� en familles, tribus, cit�s, nations, �tats : c�est la division �l�mentaire de l�humanit� en groupes et sous-groupes de travailleurs, distingu�s par leurs races, leurs langues, leurs moeurs et leurs climats. C�est par le monopole que l�esp�ce humaine a pris possession du globe, comme ce sera par l�association qu�elle en deviendra tout � fait la souveraine. Le droit politique et civil, tel que l�ont con�u tous les l�gislateurs sans exception, et que l�ont formul� les jurisconsultes, n� de cette organisation patriotique et nationale des soci�t�s, forme, dans la s�rie des contradictions sociales, un premier et vaste embranchement, dont l��tude exigerait � elle seule quatre fois plus de temps que nous ne pouvons en donner � la question d��conomie industrielle pos�e par l�acad�mie.

2. Dans l�ordre �conomique, le monopole contribue � l�accroissement du bien-�tre, d�abord en augmentant la richesse g�n�rale par le perfectionnement des moyens ; puis, en capitalisant, ce qui veut dire en consolidant les conqu�tes du travail, obtenues par la division, les machines et la concurrence. De cet effet du monopole est r�sult�e la fiction �conomique par laquelle le capitaliste est consid�r� comme producteur, et le capital comme agent de production ; puis, comme cons�quence de cette fiction, la th�orie du � produit net et du � produit brut �. � cet �gard, nous avons � pr�senter quelques consid�rations. Citons d�abord J-B Say : " la valeur produite est le produit � brut ... etc. " ces d�finitions sont irr�prochables. Malheureusement J-B Say n�en sentait pas toute la port�e, et n�avait pu pr�voir qu�un jour son successeur imm�diat au coll�ge de France les attaquerait. M. Rossi a pr�tendu r�futer la proposition de J-B Say, que � pour une nation le produit net est la m�me chose que le produit brut, � par cette consid�ration, que les nations, pas plus que les entrepreneurs, ne produisent rien sans avances, et que si la formule de J-B Say �tait vraie, il s�ensuivrait que l�axiome Ex Nihilo Nihil Fit ne l�est plus. Or, c�est pr�cis�ment ce qui arrive. L�humanit�, � l�instar de Dieu, produit tout de rien, De Nihilo Hilum, comme elle-m�me est un produit du rien, comme sa pens�e proc�de du n�ant ; et M. Rossi n�aurait point commis une telle m�prise, s�il n�avait confondu, avec les physiocrates, les produits du r�gne � industriel avec ceux des r�gnes animal, v�g�tal et min�ral.

L��conomie politique commence avec le travail ; elle se d�veloppe par le travail ; et tout ce qui ne vient point du travail retombant dans l�utilit� pure, c�est-�- dire dans la cat�gorie des choses soumises � l�action de l�homme, mais non encore rendues �changeables par le travail, demeure radicalement �tranger � l��conomie politique. Le monopole lui-m�me, tout �tabli qu�il soit par un acte pur de volont� collective, ne change rien � ces relations, puisque, et d�apr�s l�histoire, et d�apr�s la loi �crite, et d�apr�s la th�orie �conomique, le monopole n�existe ou n�est cens� exister que post�rieurement au travail. La doctrie de Say est donc hors d�atteinte. Relativement � l�entrepreneur, dont la sp�cialit� suppose toujours d�autres industriels collaborant avec lui, le profit est ce qui reste de la valeur produite, d�duction faite des valeurs consomm�es, parmi lesquelles il faut comprendre le salaire de l�entrepreneur, autrement dire ses appointements. Relativement � la soci�t�, qui renferme toutes les sp�cialit�s possibles, le produit net est identique au produit brut. Mais il est un point dont j�ai vainement cherch� l�explication dans Say et les autres �conomistes, savoir, comment s��tablit la r�alit� et la l�gitimit� du produit net. Car il est sensible que pour faire dispara�tre le produit net, il suffirait d�augmenter le salaire des ouvriers et le taux des valeurs consomm�es, le prix de vente restant le m�me. En sorte que rien, ce semble, ne distinguant le produit net d�une retenue faite sur les salaires, ou, ce qui revient au m�me, d�un pr�l�vement exerc� sur le consommateur, le produit net a tout l�air d�une extorsion op�r�e par la force, et sans la moindre apparence de droit.

Cette difficult� a �t� r�solue d�avance dans notre th�orie de la proportionnalit� des valeurs. D�apr�s cette th�orie, tout exploiteur d�une machine, d�une id�e ou d�un fonds, doit �tre consid�r� comme un homme qui vient augmenter, � frais �gaux, la somme d�une certaine esp�ce de produits, et par cons�quent augmenter la richesse sociale en �conomisant le temps. Le principe de la l�gitimit� du produit net est donc dans les proc�d�s ant�rieurement en usage : si la combinaison nouvelle r�ussit, il y aura un surplus de valeurs, et par cons�quent un b�n�fice, c�est le produit net ; si l�entreprise est appuy�e sur une base fausse, il y aura d�ficit sur le produit brut, et � la longue faillite et banqueroute. Dans le cas m�me, et celui-ci est le plus fr�quent, o� il n�existe aucune innovation de la part de l�entrepreneur, comme le succ�s d�une industrie d�pend de l�ex�cution, la r�gle du produit net demeure applicable. Or, comme d�apr�s la nature du monopole, toute entreprise doit rester aux risques et p�rils de l�entrepreneur, il s�ensuit que le produit net lui appartient au titre le plus sacr� qui soit parmi les hommes, le travail et l�intelligence. Il est inutile de rappeler que le produit net est souvent exag�r�, soit par des r�ductions frauduleusement obtenues sur les salaires, soit de toute autre mani�re. Ce sont l� des abus qui proc�dent non du principe, mais de la cupidit� humaine, et qui restent hors du domaine de la th�orie. Du reste, j�ai fait voir, en traitant de la constitution de la valeur, Chii, 2 :

1. Comment le produit net ne saurait jamais d�passer la diff�rence qui r�sulte de l�in�galit� des moyens de production ;

2. Comment le b�n�fice, qui ressort pour la soci�t� de chaque invention nouvelle, est incomparablement plus grand que celui de l�entrepreneur. Je ne reviendrai point sur ces questions, d�sormais �puis�es : je remarquerai seulement que, par le progr�s industriel, le produit net tend constamment � d�cro�tre pour l�industrieux, pendant que d�un autre c�t�, le bien-�tre augmente, comme les couches concentriques qui composent la tige d�un arbre s�amincissent � mesure que l�arbre grossit, et qu�elles se trouvent plus �loign�es du centre. � c�t� du produit net, r�compense naturelle du travailleur, j�ai signal� comme l�un des plus heureux effets du monopole la � capitalisation des valeurs, de laquelle na�t une autre esp�ce de profit, savoir, � l�int�r�t ou loyer des capitaux. -quant � la � rente �, bien qu�elle se confonde souvent avec l�int�r�t ; bien que, dans le langage vulgaire, elle se r�sume, ainsi que le b�n�fice et l�int�r�t, dans l�expression commune de revenu, elle est autre chose que l�int�r�t ; elle ne d�coule pas du monopole, mais de la propri�t� ; elle tient � une th�orie sp�ciale, et nous en parlerons en son lieu. Quelle est donc cette r�alit�, connue de tous les peuples, et cependant encore si mal d�finie, que l�on nomme int�r�t ou prix du pr�t, et qui donne lieu � la fiction de la productivit� du capital ? Tout le monde sait qu�un entrepreneur, lorsqu�il fait le compte de ses frais de production, les divise d�ordinaire en trois cat�gories :

1. les valeurs consomm�es et les services pay�s ;

2. ses appointements personnels ;

3. l�amortissement et l�int�r�t de ses capitaux.

C�est de cette derni�re cat�gorie de frais qu�est n�e la distinction de l�entrepreneur et du capitaliste, bien que ces deux titres n�expriment toujours que la m�me facult�, le monopole. Ainsi, une entreprise industrielle qui ne donne que l�int�r�t du capital, et rien pour le produit net, est une entreprise insignifiante qui n�aboutit qu�� transformer ses valeurs, sans ajouter rien � la richesse ; une entreprise enfin qui n�a plus aucune raison d�existence, et qui est abandonn�e au premier jour. D�o� vient donc que cet int�r�t du capital n�est point regard� comme un suppl�ment suffisant du produit net ? Comment n�est-il pas lui- m�me le produit net ? Ici encore la philosophie des �conomistes est en d�faut. Pour d�fendre l�usure, ils ont pr�tendu que le capital �tait productif, et ils ont chang� une m�taphore en une r�alit�. Les socialistes antipropri�taires n�ont pas eu de peine � renverser leurs sophismes ; et il est r�sult� de cette pol�mique une telle d�faveur pour la th�orie du capital, qu�aujourd�hui, dans l�esprit du peuple, � capitaliste et oisif

sont synonymes. Certes, je ne viens point ici r�tracter ce que j�ai moi-m�me soutenu apr�s tant d�autres, ni r�habiliter une classe de citoyens qui m�conna�t si �trangement ses devoirs : mais l�int�r�t de la science et du prol�tariat lui-m�me m�obligent � compl�ter mes premi�res assertions et � maintenir les vrais principes.

I

Toute production est effectu�e en vue d�une consommation, c�est-�-dire d�une jouissance. Dans la soci�t�, les mots corr�latifs de production et consommation, de m�me que ceux de produit net et produit brut, d�signent une chose parfaitement identique. Si donc, apr�s que le travailleur a r�alis� un produit net, au lieu de s�en servir pour augmenter son bien-�tre, il se bornait � son salaire, et appliquait toujours l�exc�dant qui lui arrive � une production nouvelle, comme font tant de gens qui ne gagnent que pour acheter, la production s�accro�trait ind�finiment, tandis que le bien-�tre, et en raisonnant au point de vue de la soci�t�, la population resterait dans le � statu quo . Or, l�int�r�t du capital engag� dans une entreprise industrielle, et qui a �t� form� peu � peu par l�accumulation du produit net, cet int�r�t est comme une transaction entre la n�cessit� d�augmenter, d�une part, la production, et, de l�autre, le bien-�tre ; c�est une fa�on de reproduire et de consommer en m�me temps le produit net. Voil� pourquoi certaines compagnies industrielles payent � leurs actionnaires un dividende avant m�me que l�entreprise ait rien pu rendre. La vie est courte, le succ�s vient � pas compt�s ; d�un c�t� le travail commande, de l�autre l�homme veut jouir. Pour accorder toutes ces exigences, le produit net sera rendu � la production ; mais entre-temps � Inter-Ea, Inter-Esse �, c�est-�-dire en attendant le nouveau produit, le capitaliste jouira. Ainsi, comme le chiffre du produit net marque le progr�s de la richesse ; l�int�r�t du capital, sans lequel le produit net serait inutile et n�existerait m�me pas, marque le progr�s du bien-�tre. Quelle que soit la forme de gouvernement qui s��tablisse parmi les hommes, qu�ils vivent en monopole ou en communaut�, que chaque travailleur ait son compte ouvert par cr�dit et d�bit, ou bien que la communaut� lui distribue le travail et le plaisir, la loi que nous venons de d�gager s�accomplira toujours. Nos comptes d�int�r�ts ne font pas autre chose que lui rendre t�moignage. 2 les valeurs cr��es par le produit net entrent dans l��pargne et s�y capitalisent sous la forme la plus �minemment �changeable, la moins susceptible de d�pr�ciation et la plus libre, en un mot sous la forme de num�raire, seule valeur constitu�e.

Or, que ce capital, de libre qu�il est, vienne � � s�engager �, c�est-�-dire � prendre la forme de machines, de b�timents, etc. ; il sera encore susceptible d��change, mais beaucoup plus expos� qu�auparavant aux oscillations de l�offre et de la demande. Une fois engag�, il ne pourra plus que difficilement se � d�gager � ; et la seule ressource du titulaire sera l�exploitation. L�exploitation seule est capable de conserver au capital engag� sa valeur nominale ; il est possible qu�elle l�augmente, possible qu�elle l�att�nue. Un capital ainsi transform� est comme s�il �tait aventur� dans une entreprise maritime : l�int�r�t est la prime d�assurance du capital. Et cette prime sera plus ou moins forte, selon l�abondance ou la raret� des capitaux. Plus tard on distinguera encore la prime d�assurance de l�int�r�t du capital, et des faits nouveaux r�sulteront de ce d�doublement : ainsi l�histoire de l�humanit� n�est qu�une distinction perp�tuelle des concepts de l�intelligence. 3 non-seulement l�int�r�t des capitaux fait jouir le travailleur de ses oeuvres, et assure son �pargne ; mais, et ceci est l�effet le plus merveilleux de cet int�r�t, tout en r�compensant le producteur, il l�oblige � travailler sans cesse et � ne s�arr�ter jamais. Qu�un entrepreneur soit � lui- m�me son propre capitaliste, il peut arriver qu�il se contente pour tout b�n�fice de retirer l�int�r�t de ses fonds : mais il est certain alors que son industrie n�est plus en progr�s, par cons�quent qu�elle souffre. C�est ce qu�on aper�oit, lorsque le capitaliste est autre que l�entrepreneur : comme alors, par la sortie de l�int�r�t, le b�n�fice est absolument nul pour le fabricant, son industrie lui devient un p�ril continuel, dont il importe qu�au plus t�t il s�affranchisse. Car comme le bien- �tre doit se d�velopper pour la soci�t� dans une progression ind�finie, de m�me la loi du producteur est qu�il r�alise continuellement un exc�dant : sans cela son existence est pr�caire, monotone, fatigante. L�int�r�t d� au capitaliste par le producteur est donc comme le fouet du colon qui retentit sur la t�te de l�esclave endormi : c�est la voix du progr�s qui crie : marche, marche ! Travaille, travaille ! La destin�e de l�homme le pousse au bonheur : c�est pourquoi elle lui d�fend le repos. 4 enfin l�int�r�t de l�argent est la condition de circulation des capitaux, et le principal agent de la solidarit� industrielle. Cet aspect a �t� saisi par tous les �conomistes ; et nous en traiterons d�une mani�re sp�ciale, en nous occupant du cr�dit.

J�ai prouv�, et, je l�imagine, mieux qu�on ne l�avait fait jusqu�ici : que le monopole est n�cessaire, puisqu�il est l�antagonisme de la concurrence ; qu�il est essentiel � la soci�t�, puisque sans lui elle ne f�t jamais sortie des for�ts primitives, et que sans lui elle r�trograderait rapidement ; enfin, qu�il est la couronne du producteur, lorsque, soit par le produit net, soit par l�int�r�t des capitaux qu�il livre � la production, il apporte au monopoleur le surcro�t de bien-�tre que m�ritent sa pr�voyance et ses efforts. Allons-nous donc glorifier avec les �conomistes, et consacrer au profit des conservateurs nantis, le monopole ? Je le veux bien, pourvu que, comme je leur ai fait raison dans ce qui pr�c�de, ils me fassent raison � leur tour sur ce qui va suivre.

II - D�sastres dans le travail et perversion des id�es caus�s par le monopole.

De m�me que la concurrence, le monopole implique contradiction dans le terme et dans la d�finition. En effet, puisque consommation et production sont choses identiques dans la soci�t�, et que vendre est synonyme d�acheter, qui dit privil�ge de vente ou d�exploitation, dit n�cessairement privil�ge de consommation et d�achat : ce qui aboutit � la n�gation de l�un et de l�autre. De l� interdiction de consommer, aussi bien que de produire, prononc�e par le monopole contre le salariat. La concurrence �tait la guerre civile, le monopole est le massacre des prisonniers. Ces diverses propositions r�unissent toutes les esp�ces d��vidence, physique, alg�brique et m�taphysique. Ce que j�ajouterai n�en sera que l�exposition amplifi�e : leur seul �nonc� les d�montre. Toute soci�t� consid�r�e dans ses rapports �conomiques se divise naturellement en capitalistes et travailleurs, entrepreneurs et salari�s, distribu�s sur une �chelle dont les degr�s marquent le revenu de chacun, que ce revenu se compose de salaires, de profits, d�int�r�ts, de loyers ou de rentes. De cette distribution hi�rarchique des personnes et des revenus, il r�sulte que le principe de Say rapport� tout � l�heure : � dans une nation le produit net est �gal au produit brut, � n�est plus vrai, puisque, par l�effet du monopole, le chiffre des prix de vente � est de beaucoup sup�rieur au chiffre des prix de revient .

Or, comme c�est cependant le prix de revient qui doit acquitter le prix de vente, puisqu�une nation n�a en r�alit� d�autre d�bouch� qu�elle-m�me, il s�ensuit que l��change, partant la circulation et la vie, sont impossibles. " en France, 2 o millions de travailleurs, r�pandus dans toutes les branches de la science, de l�art et de l�industrie... etc. " voil� donc ce qui fait que richesse et pauvret� sont corr�latives, ins�parables, non- seulement dans l�id�e, mais dans le fait ; voil� ce qui les fait exister concurremment l�une � l�autre, et qui donne droit au salari� de pr�tendre que le riche ne poss�de rien de plus que le pauvre, dont celui-ci n�ait �t� frustr�. Apr�s que le monopole a fait son compte de frais, de b�n�fice et d�int�r�t, le salari�- consommateur fait le sien ; et il se trouve qu�en lui promettant un salaire repr�sent� dans le contrat de travail par cent, on ne lui a donn� r�ellement que soixante-quinze. Le monopole fait donc banqueroute au salariat, et il est rigoureusement vrai qu�il vit de ses d�pouilles. Depuis six ans, j�ai soulev� cette effroyable contradiction : pourquoi n�a-t-elle pas retenti dans la presse ? Pourquoi les ma�tres de la renomm�e n�ont-ils pas averti l�opinion ? Pourquoi ceux qui r�clament les droits politiques de l�ouvrier ne lui ont-ils pas dit qu�on le volait ? Pourquoi les �conomistes se sont-ils tus ? Pourquoi ? Notre d�mocratie r�volutionnaire ne fait tant de bruit que parce qu�elle a peur des r�volutions : mais, en dissimulant le p�ril, qu�elle n�ose regarder en face, elle ne r�ussit qu�� l�accro�tre. " nous ressemblons, dit M. Blanqui, � des chauffeurs qui augmentent la dose de vapeur, en m�me temps qu�ils chargent les soupapes. " victimes du monopole, consolez-vous ! Si vos bourreaux ne veulent pas entendre, c�est que la providence a r�solu de les frapper : Non Audierunt, dit la bible, Quia Deus Volebat Occidere Eos. La vente ne pouvant remplir les conditions du monopole, il y a encombrement de marchandises ; le travail a produit en un an ce que le salaire ne lui permet de consommer qu�en quinze mois : donc, il devra ch�mer un quart de l�ann�e. Mais, s�il ch�me, il ne gagne rien : comment ach�tera-t-il jamais ? Et si le monopoleur ne se peut d�faire de ses produits, comment son entreprise subsistera-t-elle ? L�impossibilit� logique se multiplie autour de l�atelier ; les faits qui la traduisent sont partout. " les bonnetiers d�Angleterre, dit Eug�ne Buret, en �taient venus � ne plus manger que de deux jours l�un. Cet �tat dura dix-huit mois. " -et il cite une multitude de cas semblables. Mais ce qui navre, dans le spectacle des effets du monopole, est de voir les malheureux ouvriers s�accuser r�ciproquement de leur mis�re, et s�imaginer qu�en se coalisant et s�appuyant les uns les autres, ils pr�viendront la r�duction du salaire. " les irlandais, dit un observateur, ont donn� une funeste le�on aux classes laborieuses de la Grande-Bretagne... ils ont appris � nos travailleurs le fatal secret de borner leurs besoins � l�entretien de la seule vie animale, et de se contenter, comme les sauvages, du minimum de moyens de subsistance qui suffisent � prolonger la vie... instruites par ce fatal exemple, c�dant en partie � la n�cessit�, les classes laborieuses ont perdu ce louable orgueil qui les portait � meubler proprement leurs maisons, et � multiplier autour d�elles les commodit�s d�centes qui contribuent au bonheur. " je n�ai jamais rien lu de plus d�solant et de plus stupide. Et que vouliez-vous qu�ils fissent ces ouvriers ? Les irlandais sont venus : fallait-il les massacrer ? Le salaire a �t� r�duit : fallait-il le refuser et mourir ? La n�cessit� commandait, vous-m�mes le dites. Puis sont arriv�s les interminables s�ances, la maladie, la difformit�, la d�g�n�ration, l�abrutissement, et tous les signes de l�esclavage industriel : toutes ces calamit�s sont n�es du monopole et de ses tristes ant�c�dents, la concurrence, les machines et la division du travail : et vous accusez les irlandais ! D�autres fois les ouvriers accusent la mauvaise fortune, et s�exhortent � la patience : c�est la contre-partie des remerc�ments qu�ils adressent � la providence, lorsque le travail abonde et que les salaires sont suffisants.

Je trouve dans un article publi� par M. L�on Faucher, dans le journal des �conomistes � � septembre 1845 �, que depuis quelque temps les ouvriers anglais ont perdu l�habitude des coalitions, ce qui est assur�ment un progr�s dont on ne peut que les f�liciter ; mais que cette am�lioration dans le moral des ouvriers vient surtout de leur instruction �conomique. " ce n�est point des manufacturiers, s��criait au meeting de Bolton un ouvrier fileur... etc. " � la bonne heure : voil� des ouvriers bien dress�s, des ouvriers mod�les. Quels hommes que ces fileurs qui subissent sans se plaindre le fouet de la � n�cessit� �, parce que le principe r�gulateur du salaire est � l�offre et la demande � ! M. L�on Faucher ajoute avec une na�vet� charmante : " les ouvriers anglais sont des raisonneurs intr�pides. Donnez- leur un � principe faux �, et ils le pousseront math�matiquement jusqu�� l�absurde, sans s�arr�ter ni s�effrayer, comme s�ils marchaient au triomphe de la v�rit�. " pour moi, j�esp�re que, malgr� tous les efforts de la propagande �conomiste, les ouvriers fran�ais ne seront jamais des raisonneurs de cette force. � l�offre et la demande, � aussi bien que le fouet de la � n�cessit� �, n�ont plus de prise sur leurs esprits. Cette mis�re manquait � l�Angleterre : elle ne passera pas le d�troit. Par l�effet combin� de la division, des machines, du produit net et de l�int�r�t, le monopole �tend ses conqu�tes dans une progression croissante ; ses d�veloppements embrassent l�agriculture aussi bien que le commerce et l�industrie, et toutes les esp�ces de produits.

Tout le monde conna�t le mot de Pline sur le monopole terrien qui d�termina la chute de l�Italie, Latifundia Perdidere Italiam. C�est ce m�me monopole qui appauvrit encore et rend inhabitable la campagne romaine, et qui forme le cercle vicieux o� s�agite convulsivement l�Angleterre ; c�est lui qui, �tabli violemment � la suite d�une guerre de race, produit tous les maux de l�Irlande, et cause tant de tribulations � O�Connel, impuissant, avec toute sa faconde, � conduire ses rappeleurs � travers ce labyrinthe. Les grands sentiments et la rh�torique sont le pire rem�de aux maux des soci�t�s : il serait plus ais� � O�Connel de transporter l�Irlande et les irlandais de la mer du Nord dans l�oc�an Australien, que de faire tomber le monopole qui les �treint au souffle de ses harangues. Les communions g�n�rales et les pr�dications n�y feront pas plus : si le sentiment religieux soutient seul encore le moral du peuple irlandais, il est grand temps qu�un peu de cette science profane, si d�daign�e de l��glise, vienne au secours des brebis que sa houlette ne d�fend plus. L�envahissement du monopole dans le commerce et l�industrie est trop connu pour que j�en rassemble les t�moignages d�ailleurs, � quoi bon tant argumenter quand les r�sultats parlent si haut ?

La description de la mis�re des classes ouvri�res par E Buret a quelque chose de fantastique, qui vous oppresse et vous �pouvante. Ce sont des sc�nes auxquelles l�imagination refuse de croire, malgr� les certificats et les proc�s-verbaux. Des �poux tout nus, cach�s au fond d�une alc�ve d�garnie, avec leurs enfants nus ; des populations enti�res qui ne vont plus le dimanche � l��glise, parce qu�elles sont nues ; des cadavres gard�s huit jours sans s�pulture, parce qu�il ne reste du d�funt ni linceul pour l�ensevelir, ni de quoi payer la bi�re et le croque-mort � et l��v�que jouit de 4 � 5 oooooliv de rente � ; -des familles entass�es sur des �gouts, vivant de chambr�e avec les porcs, et saisies toutes vives par la pourriture, ou habitant dans des trous, comme les albinos ; des octog�naires couch�s nus sur des planches nues ; et la vierge et la prostitu�e expirant dans la m�me nudit� : partout le d�sespoir, la consomption, la faim, la faim !... et ce peuple, qui expie les crimes de ses ma�tres, ne se r�volte pas ! Non, par les flammes de N�m�sis ! Quand le peuple n�a plus de vengeances, il n�y a plus de providence. Les exterminations en masse du monopole n�ont pas encore trouv� de po�tes. Nos rimeurs, �trangers aux affaires de ce monde, sans entrailles pour le prol�taire, continuent de soupirer � la lune leurs m�lancoliques � volupt�s . Quel sujet de � m�ditations �, cependant, que les mis�res engendr�es par le monopole ! C�est Walter Scott qui parle : " autrefois, il y a d�j� bien des ann�es, chaque villageois avait sa vache et son porc... etc. " voil� bien la d�gradation fatale signal�e par nous dans les deux chapitres de la division du travail et des machines. Et nos litt�rateurs s�occupent de gentillesses r�trospectives, comme si l�actualit� manquait � leur g�nie ! Le premier d�entre eux qui s�est aventur� dans ces routes infernales a fait scandale dans la coterie ! L�ches parasites, vils trafiquants de prose et de vers, tous dignes du salaire de Marsyas ! Oh ! Si votre supplice devait durer autant que mon m�pris, il vous faudrait croire � l��ternit� de l�enfer.

Le monopole qui, tout � l�heure, nous avait paru si bien fond� en justice, est d�autant plus injuste que, non-seulement il rend le salaire illusoire, mais qu�il trompe l�ouvrier dans l��valuation m�me de ce salaire, en prenant vis-�-vis de lui un faux titre, une fausse qualit�. M. De Sismondi, dans ses � �tudes d��conomie sociale �, observe quelque part que lorsqu�un banquier remet � un n�gociant des billets de banque en �change de ses valeurs, bien loin qu�il fasse cr�dit au n�gociant, il le re�oit au contraire de lui. " ce cr�dit, ajoute M. De Sismondi, est � la v�rit� si court, que le n�gociant se donne � peine le temps d�examiner si le banquier en est digne, d�autant plus que c�est le premier qui demande du cr�dit au lieu d�en accorder. " ainsi, d�apr�s M. De Sismondi, dans l��mission du papier de banque, les r�les du n�gociant et du banquier sont intervertis : c�est le premier qui est cr�ancier, et le second qui est cr�dit�. Quelque chose d�analogue se passe entre le monopoleur et le salari�. En fait, ce sont les ouvriers qui, comme le n�gociant � la banque, demandent � escompter leur travail ; en droit, c�est l�entrepreneur qui devrait leur fournir caution et s�ret�. Je m�explique. Dans toute exploitation, de quelque nature qu�elle soit, l�entrepreneur ne peut revendiquer l�gitimement, en sus de son travail personnel, autre chose que l�id�e : quant � l�ex�cution, r�sultat du concours de nombreux travailleurs, c�est un effet de puissance collective dont les auteurs, aussi libres dans leur action que le chef, ne peuvent produire rien qui lui revienne gratuitement.

Or, il s�agit de savoir si la somme des salaires individuels pay�s par l�entrepreneur �quivaut � l�effet collectif dont je parle : car s�il en �tait autrement, l�axiome de Say, tout produit vaut ce qu�il co�te, � serait viol�... etc. Pour exploiter convenablement la mule-jenny �, il a fallu des m�caniciens, des constructeurs, des commis, des brigades d�ouvriers et d�ouvri�res de toute esp�ce. Au nom de leur libert�, de leur s�curit�, de leur avenir et de l�avenir de leurs enfants, ces ouvriers, en s�embauchant dans la filature, avaient � faire des r�serves : o� sont les lettres de cr�dit qu�ils ont d�livr�es aux entrepreneurs ? O� sont les garanties qu�ils en ont re�ues ? Quoi ! Des millions d�hommes ont vendu leurs bras et ali�n� leur libert� sans conna�tre la port�e du contrat ; ils se sont engag�s sur la foi d�un travail soutenu et d�une suffisante r�tribution ; ils ont ex�cut� de leurs mains ce que la pens�e des ma�tres avait con�u ; ils sont devenus, par cette collaboration, associ�s dans l�entreprise : et quand le monopole, ne pouvant ou ne voulant plus faire d��changes, suspend sa fabrication et laisse ces millions de travailleurs sans pain, on leur dit de se r�signer . Par les nouveaux proc�d�s, ils ont perdu neuf journ�es de leur travail sur dix ; et pour compensation, on leur montre le fouet de la � n�cessit� lev� sur eux ! Alors, s�ils refusent de travailler pour un moindre salaire, on leur prouve que c�est eux-m�mes qu�ils punissent.

S�ils acceptent le prix qu�on leur offre, ils perdent � ce noble orgueil �, ce go�t des � commodit�s d�centes � qui font le bonheur et la dignit� de l�ouvrier, et lui donnent droit aux sympathies du riche. S�ils se concertent pour faire augmenter leur salaire, on les jette en prison ! Tandis qu�ils devraient poursuivre devant les tribunaux leurs exploiteurs, c�est sur eux que les tribunaux vengeront les attentats � la libert� du commerce ! Victimes du monopole, ils porteront la peine due aux monopoleurs ! � justice des hommes, stupide courtisane, jusqu�� quand, sous tes oripeaux de d�esse, boiras-tu le sang du prol�taire �gorg� ? Le monopole a tout envahi, la terre, le travail et les instruments de travail, les produits et la distribution des produits. L��conomie politique elle-m�me n�a pu s�emp�cher de le reconna�tre : " vous trouvez presque toujours sur votre route, dit M. Rossi, un monopole... etc. " M. Rossi est plac� trop haut pour donner � son langage toute la pr�cision et l�exactitude que la science commande lorsqu�il est question du monopole. Ce qu�il appelle avec tant de bienveillance une

modification des formules �conomiques �, n�est qu�une longue et odieuse violation des lois fondamentales du travail et de l��change. C�est par l�effet du monopole que dans la soci�t�, le produit net se comptant en sus du produit brut, le travailleur collectif doit racheter son propre produit pour un prix sup�rieur � celui que ce produit co�te : ce qui est contradictoire et impossible ; -que la balance naturelle de la production et de la consommation se trouve d�truite ; que le travailleur est tromp� tant sur le montant de son salaire que sur ses r�glements ; que le progr�s dans le bien-�tre se change pour lui en un progr�s incessant dans la mis�re : c�est par le monopole enfin que toutes les notions de justice commutative sont perverties, et que l��conomie sociale, de science positive qu�elle est, devient une v�ritable utopie. Ce travestissement de l��conomie politique sous l�influence du monopole est un fait si remarquable dans l�histoire des id�es sociales, que nous ne pouvons nous dispenser d�en consigner ici quelques exemples. Ainsi, au point de vue du monopole, la valeur n�est plus cette conception synth�tique, qui sert � exprimer le rapport d�un objet particulier d�utilit� avec l�ensemble de la richesse : le monopole estimant les choses, non pas relativement � la soci�t�, mais relativement � lui, la valeur perd son caract�re social, et n�est plus qu�un rapport vague, arbitraire, �go�ste, essentiellement mobile. Partant de ce principe, le monopoleur �tend la qualification de produit � � toutes les esp�ces de servage, et applique l�id�e de capital � toutes les industries frivoles et honteuses qu�exploitent ses passions et ses vices.

Les charmes d�une courtisane, dit Say, sont un � fonds dont le � produit suit la � loi g�n�rale des � valeurs �, � savoir � l�offre et la demande . La plupart des ouvrages d��conomie politique sont pleins d�applications pareilles. Mais comme la prostitution et la domesticit� dont elle �mane sont r�prouv�es par la morale, M. Rossi nous fera observer encore que l��conomie politique, apr�s avoir � modifi� sa formule par suite de l�intervention du monopole, devra lui faire subir un nouveau � correctif � ; bien que ses conclusions soient en elles-m�mes irr�prochables. Car, dit-il, l��conomie politique n�a rien de commun avec la morale c�est � nous � en accepter, modifier ou corriger les formules, selon que notre bien, celui de la soci�t� et le soin de la morale, le r�clament. Que de choses entre l��conomie politique et la v�rit� ! De m�me la th�orie du produit net, si �minemment sociale, progressive et conservatrice, a �t�, si je puis ainsi dire, individualis�e � son tour par le monopole, et le principe qui devrait procurer le bien-�tre de la soci�t� en cause la ruine. Le monopoleur, poursuivant en tout le plus grand produit net possible, n�agit plus comme membre de la soci�t� et dans l�int�r�t de la soci�t� ; il agit en vue de son int�r�t exclusif, que cet int�r�t soit ou non contraire � l�int�r�t social.

Ce changement de perspective est la cause que M. De Sismondi assigne � la d�population de la campagne de Rome. D�apr�s les recherches comparatives qu�il a faites sur le produit de l�Agro Romano, selon qu�il serait mis en culture ou laiss� en p�turage, il a trouv� que le produit � brut serait douze fois plus consid�rable dans le premier cas que dans le second ; mais comme la culture exige relativement un plus grand nombre de bras, il a vu aussi que dans ce m�me cas le produit � net serait moindre. Ce calcul, qui n�avait point �chapp� aux propri�taires, a suffi pour les confirmer dans l�habitude de laisser leurs terres incultes, et la campagne de Rome est inhabit�e. " toutes les parties des �tats romains, ajoute M. De Sismondi, pr�sentent le m�me contraste... etc. " en effet, la soci�t� recherche le plus grand produit brut, par cons�quent la plus grande population possible, parce que pour elle produit brut et produit net sont identiques. Le monopole, au contraire, vise constamment au plus grand produit net, d�t-il ne l�obtenir qu�au prix de l�extermination du genre humain. Sous cette m�me influence du monopole, l�int�r�t du capital, perverti dans sa notion, est devenu � son tour pour la soci�t� un principe de mort. Ainsi que nous l�avons expliqu�, l�int�r�t du capital est, d�une part, la forme sous laquelle le travailleur jouit de son produit net, tout en le faisant servir � de nouvelles cr�ations ; d�un autre c�t�, cet int�r�t est le lien mat�riel de solidarit� entre les producteurs, au point de vue de l�accroissement des richesses.

Sous le premier aspect, la somme des int�r�ts ne peut jamais exc�der le montant m�me du capital ; sous le second point de vue, l�int�r�t comporte, en sus du remboursement, une prime comme r�compense du service rendu. Dans aucun cas, il n�implique perp�tuit�. Mais le monopole, confondant la notion du capital, qui ne se peut dire que des cr�ations de l�industrie humaine, avec celle du fonds exploitable que la nature nous a donn�, et qui appartient � tous, favoris� d�ailleurs dans son usurpation par l��tat anarchique�une soci�t� o� la possession ne peut exister qu�� la condition d��tre exclusive, souveraine et perp�tuelle ; -le monopole s�est imagin�, il a pos� en principe que le capital, de m�me que la terre, les animaux et les plantes, avait en lui-m�me une activit� propre, qui dispensait le capitaliste d�apporter autre chose � l��change, et de prendre aucune part dans les travaux de l�atelier. De cette id�e fausse du monopole est venu le nom grec de l�usure, Tokos, comme qui dirait le petit ou le cro�t du capital ; ce qui a donn� lieu � Aristote de faire ce calembour : les �cus ne font point de petits .

Mais la m�taphore des usuriers a pr�valu contre la plaisanterie du stagyrite ; l�usure, comme la rente dont elle est l�imitation, a �t� d�clar�e de droit perp�tuelle ; et ce n�est que bien tard, par un demi-retour au principe, qu�elle a reproduit l�id�e d�amortissement ... tel est le sens de cette �nigme qui a soulev� tant de scandales parmi les th�ologiens et les l�gistes, et sur laquelle l��glise chr�tienne a err� deux fois : la premi�re en condamnant toute esp�ce d�int�r�t, la seconde en se rangeant au sentiment des �conomistes, et d�mentant ainsi ses anciennes maximes. L�usure, ou droit d�aubaine, est tout � la fois l�expression et la condamnation du monopole ; c�est la spoliation du travail par le capital organis�e et l�galis�e ; c�est de toutes les subversions �conomiques celle qui accuse le plus haut l�ancienne soci�t�, et dont la scandaleuse persistance justifierait une d�possession brusque et sans indemnit� de toute la classe capitaliste. Enfin le monopole, par une sorte d�instinct de conservation, a perverti jusqu�� l�id�e d�association qui pouvait lui contrevenir, ou, pour mieux dire, il ne lui a pas permis de na�tre. Qui pourrait se flatter aujourd�hui de d�finir ce que doit �tre la soci�t� entre des hommes ? La loi distingue deux esp�ces et quatre vari�t�s de soci�t�s civiles, autant de soci�t�s de commerce, depuis le simple compte-�-demi jusqu�� l�anonyme. J�ai lu les commentaires les plus respectables que l�on ait �crits sur toutes ces formes d�association, et je d�clare n�y avoir trouv� qu�une application des routines du monopole entre deux ou plusieurs coalis�s qui joignent leurs capitaux et leurs efforts contre tout ce qui produit et qui consomme, qui invente et qui �change, qui vit et qui meurt.

La condition sine qu� non � de toutes ces soci�t�s est le capital, dont la pr�sence seule les constitue et leur do






Cet article provient de Anarkhia

L'URL pour cet article est : http://www.anarkhia.org/article.php?sid=1274