
PROUDHON (Pierre-Joseph) - Philosophie de la mis�re - La concurrence
Date : jeudi 21 d�cembre 2006 @ 03:06:38 :: Sujet : Philosophie
Entre l�hydre aux cent gueules de la division du travail et le dragon indompt� des machines, que deviendra l�humanit� ? Un proph�te l�a dit il y a plus de deux mille ans : Satan regarde sa victime, et la guerre est allum�e, Aspexit Gentes, Et Dissolvit. Pour nous pr�server de deux fl�aux, la famine et la peste, la providence nous envoie la discorde. La concurrence repr�sente cette �re de la philosophie o�, une demi-intelligence des antinomies de la raison ayant engendr� l�art du sophiste, les caract�res du faux et du vrai se confondirent, et o� l�on n�eut plus, au lieu de doctrines, que les joutes d�cevantes de l�esprit. Ainsi le mouvement industriel reproduit fid�lement le mouvement m�taphysique ; l�histoire de l��conomie sociale est tout enti�re dans les �crits des philosophes. �tudions cette phase int�ressante, dont le caract�re le plus frappant est d��ter le jugement � ceux qui croient comme � ceux qui protestent.
I - N�cessit� de la concurrence.
M Louis Reybaud, romancier de profession, �conomiste par occasion, brevet� par l�acad�mie des sciences morales et politiques pour ses caricatures anti- r�formistes, et devenu, avec le temps, l�un des �crivains les plus antipathiques aux id�es sociales ; M. Louis Reybaud n�en est pas moins, quoi qu�il fasse, profond�ment imbu de ces m�mes id�es : l�opposition qu�il fait �clater n�est ni dans son coeur, ni dans son esprit ; elle est dans les faits. Dans la premi�re �dition de ses � �tudes sur les r�formateurs contemporains �, M. Reybaud, �mu du spectacle des douleurs sociales autant que du courage de ces fondateurs d��coles, qui crurent, avec une explosion de sentimentalit�, pouvoir r�former le monde, avait formellement exprim� l�opinion que ce qui surnageait de tous leurs syst�mes �tait l�association. M. Dunoyer, l�un des juges de M. Reybaud, lui rendait ce t�moignage, d�autant plus flatteur pour M. Reybaud que la forme en �tait l�g�rement ironique : " M. Reybaud, qui a expos� avec tant de justesse et de talent... etc. " M. Reybaud s��tait un peu avanc�, comme on peut voir. Dou� de trop de bon sens et de bonne foi pour ne pas apercevoir le pr�cipice, bient�t il sentit qu�il se fourvoyait, et commen�a de r�trograder. Je ne lui fais point un crime de cette-volte-face : M. Reybaud est de ces hommes que l�on ne peut sans injustice rendre responsables de leurs m�taphores. Il avait parl� avant de r�fl�chir, il se r�tracta : quoi de plus naturel ! Si les socialistes devaient s�en prendre � quelqu�un, ce serait � M. Dunoyer, qui avait provoqu� l�abjuration de M. Reybaud par ce singulier compliment. M. Dunoyer ne tardapas � s�apercevoir que ses paroles n��taient point tomb�es dans des oreilles closes. Il raconte, � la gloire des bons principes, que " dans une seconde �dition des
�tudes sur les � r�formateurs �, M. Reybaud a de lui-m�me temp�r� ce que ses expressions pouvaient offrir d�absolu. Il a dit, au lieu de pourrait � tout �, pourrait � beaucoup . " c��tait une modification importante, comme le faisait tr�s-bien remarquer M. Dunoyer, mais qui permettait encore � M. Reybaud d��crire dans le m�me temps : " ces sympt�mes sont graves ; on peut les consid�rer comme les pronostics d�une organisation confuse, dans laquelle le travail chercherait un �quilibre et une r�gularit� qui lui manquent... au fond de tous ces efforts se cache un principe, l�association, qu�on aurait tort de condamner sur des manifestations irr�guli�res. " enfin, M. Reybaud s�est d�clar� hautement partisan de la concurrence, ce qui veut dire qu�il a d�cid�ment abandonn� le principe d�association. Car si, par association, l�on ne doit entendre que les formes de soci�t� d�termin�es par le code de commerce, et dont Mm Troplong et Delangle nous ont donn� compendieusement la philosophie, ce n�est plus la peine de distinguer les socialistes des �conomistes, un parti qui cherche l�association, et un parti qui pr�tend que l�association existe. Qu�on ne s�imagine pas, parce qu�il est arriv� � M. Reybaud de dire �tourdiment oui et non sur une question dont il ne para�t point encore s��tre fait une id�e claire, que je le range parmi ces sp�culateurs de socialisme, qui, apr�s avoir lanc� dans le monde une mystification, commencent aussit�t � faire leur retraite, sous pr�texte que l�id�e �tant du domaine public, ils n�ont plus qu�� lui laisser faire son chemin. M. Reybaud, selon moi, appartient plut�t � la cat�gorie des dupes, qui compte dans son sein tant d�honn�tes gens, et des gens de tant d�esprit.
M. Reybaud restera donc � mes yeux le Vir Probus Dicendi Peritus, l��crivain consciencieux et habile, qui peut bien se laisser surprendre, mais qui n�exprime jamais que ce qu�il voit et ce qu�il �prouve. D�ailleurs, M. Reybaud, une fois plac� sur le terrain des id�es �conomiques, pouvait d�autant moins s�accorder avec lui-m�me, qu�il avait plus de nettet� dans l�intelligence et de justesse dans le raisonnement. Je vais faire, sous les yeux du lecteur, cette curieuse exp�rience. Si je pouvais �tre entendu de M. Reybaud, je lui dirais : prenez parti pour la concurrence, vous aurez tort ; prenez parti contre la concurrence, vous aurez encore tort : ce qui signifie que vous aurez toujours raison. Apr�s cela, si, convaincu que vous n�avez failli ni dans la premi�re �dition de votre livre ni dans la quatri�me, vous r�ussissez � formuler votre sentiment d�une mani�re intelligible, je vous tiendrai pour un �conomiste d�autant de g�nie que Turgot et Adam Smith ; mais je vous pr�viens qu�alors vous ressemblerez � ce dernier, que vous connaissez peu sans doute, vous serez un �galitaire ! Tenez-vous la gageure ? Pour mieux pr�parer M. Reybaud � cette esp�ce de r�conciliation avec lui-m�me, montrons-lui d�abord que cette versatilit� de jugement, que tout autre � ma place lui reprocherait avec une aigreur injurieuse, est une trahison, non pas de l��crivain, mais des faits dont il s�est rendu l�interpr�te. En mars 1844, M. Reybaud publia sur les graines ol�agineuses, sujet qui int�ressait la ville de Marseille, sa patrie, un article o� il se pronon�ait chaudement pour la libre concurrence et l�huile de s�same. D�apr�s les renseignements recueillis par l�auteur et qui paraissent authentiques, le s�same rendrait de 45 � 46 pour Ioo d�huile, tandis que l�oeillette et le colza ne donnent que 25 � 30 pour 100, et l�olive seulement 20 � 22. Le s�same, pour cette raison, d�pla�t aux fabricants du nord, qui en ont demand� et obtenu la prohibition. Cependant les anglais sont � l�aff�t, pr�ts � s�emparer de cette branche pr�cieuse de commerce.
Qu�on prohibe la graine, dit M. Reybaud, l�huile nous reviendra m�lang�e, en savon, ou de toute autre mani�re : nous aurons perdu le b�n�fice de fabrication. D�ailleurs, l�int�r�t de notre marine exige que ce commerce soit prot�g� ; il ne s�agit pas de moins que de 4 oooo tonneaux de graines : ce qui suppose un appareil de navigation de 3 oo b�timents et 3 ooo marins. Ces faits sont concluants : 45 pourioo d�huile au lieu de 25 ; qualit� sup�rieure � toutes celles de France ; r�duction de prix pour une denr�e de premi�re n�cessit� ; �conomie pour les consommateurs ; 3 oo navires, 3 ooo marins voil� ce que nous vaudrait la libert� du commerce.
Donc, vivent la concurrence et le s�same ! Puis, afin de mieux assurer ces brillants r�sultats, M. Reybaud, entra�n� par son patriotisme, et poursuivant droit son id�e, observe, tr�s-judicieusement selon nous, que le gouvernement devra s�abstenir dor�navant de tout trait� de r�ciprocit� pour les transports : il demande que la marine fran�aise ex�cute tant les importations que les exportations du commerce fran�ais. " ce que l�on nomme r�ciprocit�, dit-il, est une pure fiction dont l�avantage reste � celle des parties dont la navigation co�te moins cher. Or, comme en France les �l�ments de la navigation, tels que l�achat du navire, les salaires des �quipages, les frais d�armement et d�avitaillement, s��l�vent � un taux excessif et sup�rieur � celui des autres nations maritimes, il s�ensuit que tout trait� de r�ciprocit� �quivaut pour nous � un trait� d�abdication, et qu�au lieu de consentir � un acte de convenance mutuelle, nous nous r�signons sciemment ou involontairement � un sacrifice. " -ici, M. Reybaud fait ressortir les cons�quences d�sastreuses de la r�ciprocit� : " la France consomme 5 ooooo balles de coton, et ce sont les am�ricains qui les am�nent sur nos quais ; elle emploie d��normes quantit�s de houille, et ce sont les anglais qui en op�rent le transport ; les su�dois et les norv�giens nous livrent eux-m�mes leurs fers et leurs bois ; les hollandais, leurs fromages ; les russes, leurs chanvres et leurs bl�s ; les g�nois, leurs riz ; les espagnols, leurs huiles ; les siciliens, leurs soufres ; les grecs et les arm�niens, toutes les denr�es de la M�diterran�e et de la mer Noire. " �videmment, un tel �tat de choses est intol�rable, car il aboutit � rendre notre marine marchande inutile. H�tons-nous donc de rentrer dans l�atelier maritime, d�o� le bas prix de la navigation �trang�re tend � nous exclure. Fermons nos ports aux b�timents �trangers, ou tout au moins, frappons-les d�une forte taxe.
Donc, � bas la concurrence et les marines rivales ! M. Reybaud commence-t-il � comprendre que ses oscillations �conomico-socialistes sont beaucoup plus innocentes qu�il n�aurait cru ? Quelle reconnaissance il me devra, pour avoir tranquillis� sa conscience, peut-�tre alarm�e ! La r�ciprocit� dont se plaint si am�rement M Reybaud n�est qu�une forme de la libert� commerciale. Rendez la libert� des transactions pleine et enti�re, et notre pavillon est chass� de la surface des mers, comme nos huiles le seraient du continent. Donc, nous payerons plus cher notre huile si nous persistons � la fabriquer nous-m�mes, plus cher nos denr�es coloniales, si nous voulons en faire la voiture. Pour arriver au meilleur march�, il faudrait, apr�s avoir renonc� � nos huiles, renoncer � notre marine : autant vaudrait renoncer tout de suite � nos draps, � nos toiles, � nos indiennes, � nos fers ; puis, comme une industrie isol�e co�te n�cessairement encore trop cher, renoncer � nos vins, � nos bl�s, � nos fourrages ! Quelque parti que vous choisissiez, le privil�ge ou la libert�, vous arrivez � l�impossible, � l�absurde. Sans doute il existe un principe d�accommodement ; mais � moins d��tre du plus parfait despotisme, ce principe doit d�river d�une loi sup�rieure � la libert� elle-m�me : or, c�est cette loi que nul encore n�a d�finie, et que je demande aux �conomistes, si v�ritablement ils ont la science. Car je ne puis r�puter savant tel qui, de la meilleure foi et avec tout l�esprit du monde, pr�che tour � tour, � quinze lignes de distance, la libert� et le monopole.
N�est-il pas �vident, d�une �vidence imm�diate et intuitive, que la concurrence d�truit la concurrence ? Est-il dans la g�om�trie un th�or�me plus certain, plus p�remptoire que celui-l� ? Comment donc, � quelles conditions, en quel sens, un principe qui est la n�gation de lui-m�me, peut-il entrer dans la science ? Comment peut-il devenir une loi organique de la soci�t� ? Si la concurrence est n�cessaire, si, comme dit l��cole, elle est un postul� de la production, comment devient-elle si d�vastatrice ? Et si son effet le plus certain est de perdre ceux qu�elle entra�ne, comment devient-elle utile ? Car les � inconv�nients qui marchent � sa suite, de m�me que le bien qu�elle procure, ne sont pas des accidents provenant du fait de l�homme : ils d�coulent logiquement, les uns et les autres, du principe, et subsistent au m�me titre et face � face... et d�abord, la concurrence est aussi essentielle au travail que la division, puisqu�elle est la division elle-m�me revenue sous une autre forme, ou plut�t �lev�e � sa deuxi�me puissance ; la division, dis-je, non plus, comme � la premi�re �poque des �volutions �conomiques, ad�quate � la force collective, par cons�quent absorbant la personnalit� du travailleur dans l�atelier, mais donnant naissance � la libert�, en faisant de chaque subdivision du travail comme une souverainet� o� l�homme se pose dans sa force et son ind�pendance. La concurrence, en un mot, c�est la libert� dans la division et dans toutes les parties divis�es : commen�ant aux fonctions les plus compr�hensives, elle tend � se r�aliser jusque dans les op�rations inf�rieures du travail parcellaire. Ici les communistes �l�vent une objection. Il faut, disent-ils, distinguer en toute chose l�usage et l�abus.
Il y a une concurrence utile, louable, morale, une concurrence qui agrandit le coeur et la pens�e, une noble et g�n�reuse concurrence, c�est l��mulation ; et pourquoi cette �mulation n�aurait-elle pas pour objet l�avantage de tous ?... il y a une autre concurrence, funeste, immorale, insociable ; une concurrence jalouse, qui hait et qui tue, c�est l��go�sme. Ainsi dit la communaut� ; ainsi s�exprimait, il y a pr�s d�un an, dans sa profession de foi sociale, le journal � la r�forme . Quelque r�pugnance que j��prouve � faire de l�opposition � des hommes dont les id�es sont au fond les miennes, je ne puis accepter une pareille dialectique. � la r�forme, en croyant tout concilier par une distinction plus grammaticale que r�elle, a fait, sans s�en douter, du juste-milieu, c�est-�-dire de la pire esp�ce de diplomatie. Son argumentation est exactement la m�me que celle de M. Rossi relativement � la division du travail elle consiste � opposer entre elles la concurrence et la morale, afin de les limiter l�une par l�autre, comme M. Rossi pr�tendait arr�ter et restreindre par la morale les inductions �conomiques, tranchant par-ci, taillant par-l�, selon le besoin et l�occurence.
J�ai r�fut� M. Rossi en lui adressant cette simple question : comment se peut-il que la science soit en d�saccord avec elle-m�me, la science de la richesse avec la science du devoir ? De m�me je demande aux communistes : comment un principe dont le d�veloppement est visiblement utile, peut-il �tre en m�me temps funeste ? On dit : l��mulation n�est pas la concurrence. J�observe d�abord que cette pr�tendue distinction ne porte que sur les effets divergents du principe, ce qui a fait croire qu�il existait deux principes que l�on confondait. L��mulation n�est pas autre chose que la concurrence m�me ; et puisqu�on s�est jet� dans les abstractions, je m�y engagerai volontiers. Il n�y a pas d��mulation sans but, de m�me qu�il n�y a pas d�essor passionnel sans objet ; et comme l�objet de toute passion est n�cessairement analogue � la passion elle-m�me, une femme pour l�amant, du pouvoir pour l�ambitieux, de l�or pour l�avare, une couronne pour le po�te, ainsi l�objet de l��mulation industrielle est n�cessairement le profit. Non, reprend le communiste, l�objet de l��mulation du travailleur doit �tre l�utilit� g�n�rale, la fraternit�, l�amour. Mais la soci�t� elle-m�me, puisqu�au lieu de s�arr�ter � l�homme priv�, dont il s�agit en ce moment, on ne veut s�occuper que de l�homme collectif, la soci�t�, dis-je, ne travaille qu�en vue de la richesse ; le bien-�tre, le bonheur, est son objet unique.
Comment donc ce qui est vrai de la soci�t� ne le serait-il pas de l�individu, puisque apr�s tout la soci�t� c�est l�homme, puisque l�humanit� tout enti�re vit dans chaque homme ? Comment substituer � l�objet imm�diat de l��mulation, qui, dans l�industrie, est le bien-�tre personnel, ce motif �loign� et presque m�taphysique qu�on appelle le bien-�tre g�n�ral, alors surtout que celui-ci n�est rien sans l�autre, ne peut r�sulter que de l�autre ? Les communistes, en g�n�ral, se font une illusion �trange : fanatiques du pouvoir, c�est de la force centrale, et dans le cas particulier dont il s�agit, de la richesse collective, qu�ils pr�tendent faire r�sulter, par une esp�ce de retour, le bien- �tre du travailleur qui a cr�� cette richesse : comme si l�individu existait post�rieurement � la soci�t�, et non pas la soci�t� post�rieurement � lui. Du reste, ce cas n�est pas le seul o� nous verrons les socialistes domin�s � leur insu par les traditions du r�gime contre lequel ils protestent. Mais qu�est- il besoin d�insister ? D�s lors que le communiste change le nom des choses, (...), il avoue implicitement son impuissance, et se met hors de cause. C�est pourquoi je lui dirai pour toute r�ponse : en niant la concurrence, vous abandonnez la th�se ; d�sormais vous ne comptez plus dans la discussion. Une autre fois nous chercherons jusqu�� quel point l�homme doit se sacrifier � l�int�r�t de tous : pour le moment il s�agit de r�soudre le probl�me de la concurrence, c�est-�-dire de concilier la plus haute satisfaction de l��go�sme avec les n�cessit�s sociales ; faites-nous gr�ce de vos moralit�s.
La concurrence est n�cessaire � la constitution de la valeur, c�est-�-dire au principe m�me de la r�partition, et par cons�quent � l�av�nement de l��galit�. Tant qu�un produit n�est donn� que par un seul et unique fabricant, la valeur r�elle de ce produit reste un myst�re, soit dissimulation de la part du producteur, soit incurie ou incapacit� � faire descendre le prix de revient � son extr�me limite. Ainsi, le privil�ge de la production est une perte r�elle pour la soci�t� ; et la publicit� de l�industrie comme la concurrence des travailleurs un besoin. Toutes les utopies imagin�es et imaginables ne peuvent se soustraire � cette loi. Certes, je n�ai garde de nier que le travail et le salaire ne puissent et ne doivent �tre garantis ; j�ai m�me l�espoir que l��poque de cette garantie n�est pas �loign�e : mais je soutiens que la garantie du salaire est impossible sans la connaissance exacte de la valeur, et que cette valeur ne peut �tre d�couverte que par la concurrence, nullement par des institutions communistes ou par un d�cret du peuple. Car il y a quelque chose de plus puissant ici que la volont� du l�gislateur et des citoyens : c�est l�impossibilit� absolue pour l�homme de remplir son devoir d�s qu�il se trouve d�charg� de toute responsabilit� envers lui-m�me : or, la responsabilit� envers soi, en mati�re de travail, implique n�cessairement, vis-�-vis des autres, concurrence.
Ordonnez qu�� partir du Ier janvier 1847, le travail et le salaire sont garantis � tout le monde : aussit�t une immense rel�che va succ�der � la tension ardente de l�industrie ; la valeur r�elle tombera rapidement au-dessous de la valeur nominale ; la monnaie m�tallique, malgr� son effigie et son timbre, �prouvera le sort des assignats ; le commer�ant demandera plus pour livrer moins ; et nous nous retrouverons un cercle plus bas dans l�enfer de mis�re dont la concurrence n�est encore que le troisi�me tour. Quand j�admettrais, avec quelques socialistes, que l�attrait du travail puisse un jour servir d�aliment � l��mulation, sans arri�re-pens�e de profit, de quelle utilit� pourrait �tre, dans la phase que nous �tudions, cette utopie ? Nous ne sommes encore qu�� la troisi�me �poque de l��volution �conomique, au troisi�me �ge de la constitution du travail, c�est-�-dire dans une p�riode o� il est impossible que le travail soit attrayant. Car l�attrait du travail ne peut �tre l�effet que d�un haut d�veloppement physique, moral et intellectuel du travailleur. Or, ce d�veloppement lui-m�me, cette �ducation de l�humanit� par l�industrie, est pr�cis�ment l�objet que nous poursuivons � travers les contradictions de l��conomie sociale. Comment donc l�attrait au travail pourrait-il nous servir de principe et de levier, alors qu�il est encore pour nous le but et la fin ? Mais, s�il est indubitable que le travail, comme manifestation la plus haute de la vie, de l�intelligence et de la libert�, porte avec soi son attrait, je nie que cet attrait puisse jamais �tre totalement s�par� du motif d�utilit�, et partant d�un retour d��go�sme ; je nie, dis-je, le travail pour le travail, de m�me que je nie le style pour le style, l�amour pour l�amour, l�art pour l�art. Le style pour le style a produit de nos jours la litt�rature exp�ditive et l�improvisation sans id�es ; l�amour pour l�amour conduit � la p�d�rastie, � l�onanisme et � la prostitution ; l�art pour l�art aboutit aux chinoiseries, � la caricature, au culte du laid.
Quand l�homme ne cherche plus dans le travail que le plaisir de l�exercice, bient�t il cesse de travailler, il joue. L�histoire est pleine de faits qui attestent cette d�gradation. Les jeux de la Gr�ce, isthmiques, olympiques, pythiques, n�m�ens, exercices d�une soci�t� qui produisait tout par ses esclaves ; la vie des spartiates et des anciens cr�tois leurs mod�les ; les gymnases, palestres, hippodromes, et les agitations de l�agora chez les ath�niens ; les occupations que Platon assigne aux guerriers dans sa r�publique, et qui ne font que traduire les go�ts de son si�cle ; enfin, dans notre soci�t� f�odale, les joutes et les tournois : toutes ces inventions, ainsi que beaucoup d�autres que je passe sous silence, depuis le jeu d��checs invent�, dit-on, au si�ge de Troie par Palam�de, jusqu�aux cartes illustr�es pour Charles VI par Gringonneur, sont des exemples de ce que devient le travail, d�s qu�on en �carte le motif s�rieux d�utilit�. Le travail, le vrai travail, celui qui produit la richesse et qui donne la science, a trop besoin de r�gle, et de pers�v�rance, et de sacrifice, pour �tre longtemps ami de la passion, fugitive de sa nature, inconstante et d�sordonn�e ; c�est quelque chose de trop �lev�, de trop id�al, de trop philosophique, pour devenir exclusivement plaisir et jouissance, c�est-�-dire mysticit� et sentiment. La facult� de travailler, qui distingue l�homme des brutes, a sa source dans les plus hautes profondeurs de la raison : comment deviendrait-elle en nous une simple manifestation de la vie, un acte voluptueux de notre sensibilit� ?
Que si maintenant l�on se rejette dans l�hypoth�se d�une transformation de notre nature, sans ant�c�dents historiques, et dont rien jusqu�� ce jour n�aurait exprim� l�id�e : ce n�est plus qu�un r�ve inintelligible � ceux-l� m�mes qui le d�fendent, une interversion du progr�s, un d�ment donn� aux lois les plus certaines de la science �conomique ; et pour toute r�ponse, je l��carte de la discussion. Restons dans les faits, puisque les faits seuls ont un sens et peuvent nous servir. La r�volution fran�aise a �t� faite pour la libert� industrielle autant que pour la libert� politique : et bien que la France, en 1789, n�e�t point aper�u toutes les cons�quences du principe dont elle demandait la r�alisation, disons-le hautement, elle ne s�est tromp�e ni dans ses voeux ni dans son attente. Quiconque essayerait de le nier perdrait � mes yeux le droit � la critique je ne disputerai jamais avec un adversaire qui poserait en principe l�erreur spontan�e de vingt-cinq millions d�hommes.
Sur la fin du dix-huiti�me si�cle, la France, fatigu�e de privil�ges, voulut � tout prix secouer la torpeur de ses corporations, et relever la dignit� de l�ouvrier, en lui conf�rant la libert�. Partout il fallait �manciper le travail, stimuler le g�nie, rendre l�industriel responsable, en lui suscitant mille comp�titeurs et en faisant peser sur lui seul les cons�quences de sa mollesse, de son ignorance et de sa mauvaise foi. D�s avant 89 la France �tait m�re pour la transition ; ce fut Turgot qui eut la gloire d�op�rer la premi�re travers�e. Pourquoi donc, si la concurrence n�e�t �t� un principe de l��conomie sociale, un d�cret de la destin�e, une n�cessit� de l��me humaine, pourquoi, au lieu � d�abolir corporations, ma�trises et jurandes, ne songea-t-on pas plut�t � � r�parer le tout ? Pourquoi, au lieu d�une r�volution, ne pas se contenter d�une r�forme ? Pourquoi cette n�gation, si une modification pouvait suffire ? D�autant plus que ce parti mitoyen �tait enti�rement dans le sens des id�es conservatrices, que partageait la bourgeoisie. Que le communisme, que la d�mocratie quasi socialiste, qui, sur le principe de la concurrence, repr�sentent, sans qu�ils s�en doutent, le syst�me du juste-milieu, l�id�e contre-r�volutionnaire, m�expliquent cette unanimit� de la nation, s�ils peuvent ! Ajoutez que l��v�nement confirma la th�orie. � partir du minist�re de Turgot, un surcro�t d�activit� et de bien-�tre commen�a � se manifester dans la nation. Aussi l��preuve parut-elle si d�cisive, qu�elle obtint l�assentiment de toutes les l�gislatures ; la libert� de l�industrie et du commerce figure dans nos constitutions au m�me rang que la libert� politique.
C�est � cette libert�, enfin, que depuis soixante ans la France doit les progr�s de sa richesse... � la suite de ce fait capital, et qui �tablit d�une mani�re si victorieuse la n�cessit� de la concurrence, je demande la permission d�en citer trois ou quatre autres, qui, �tant d�une g�n�ralit� moins grande, mettront mieux en relief l�influence du principe que je d�fends. Pourquoi l�agriculture est-elle parmi nous si prodigieusement en retard ? D�o� vient que la routine et la barbarie planent encore, dans un si grand nombre de localit�s, sur la branche importante du travail national ? Parmi les causes nombreuses que l�on pourrait citer, je vois, en premi�re ligne, le d�faut de concurrence. Les paysans s�arrachent les lambeaux de terrain : ils se font concurrence chez le notaire ; aux champs, non. Et parlez-leur d��mulation, de bien public, comme vous les rendez �bahis ! -que le roi, disent-ils � le roi, pour eux, est synonyme de l��tat, du bien public, de la soci�t� �, que le roi fasse ses affaires, et nous ferons les n�tres ! Voil� leur philosophie et leur patriotisme. Ah ! Si le roi pouvait leur susciter des concurrents ! Par malheur c�est impossible. Tandis que dans l�industrie la concurrence d�rive de la libert� et de la propri�t�, dans l�agriculture la libert� et la propri�t� sont un obstacle direct � la concurrence. Le paysan, r�tribu�, non pas selon son travail et son intelligence, mais selon la qualit� de la terre et le bon plaisir de Dieu, ne songe, en cultivant, qu�� payer le moins de salaires et � faire le moins d�avances qu�il peut. S�r de trouver toujours le placement de ses denr�es, ce qu�il cherche est bien plus la r�duction de ses frais que l�am�lioration du sol et la qualit� des produits. Il s�me, et la providence fait le reste.
La seule esp�ce de concurrence que connaisse la classe agricole est celle des baux ; et l�on ne peut nier qu�en France, et par exemple dans la Beauce, elle n�ait amen� des r�sultats utiles. Mais comme le principe de cette concurrence n�est pour ainsi dire que de seconde main, qu�il n��mane point directement de la libert� et de la propri�t� des cultivateurs, cette concurrence dispara�t avec la cause qui la produit, tellement que, pour d�terminer la d�cadence de l�industrie agricole dans mainte localit�, ou du moins pour en arr�ter le progr�s, il suffirait peut-�tre de rendre les fermiers propri�taires... une autre branche du travail collectif, qui dans ces derni�res ann�es a donn� lieu � de vifs d�bats, est celle qui regarde les constructions publiques. " pour diriger la construction d�une route, dit tr�s-bien M. Dunoyer, il vaudrait peut-�tre mieux d�un pionnier et d�un postillon, que d�un ing�nieur tout frais �moulu de l��cole des ponts et chauss�es. " il n�est personne qui n�ait eu l�occasion de v�rifier la justesse de cette remarque. Sur l�une de nos plus belles rivi�res, c�l�bre par l�importance de sa navigation, un pont se trouvait � construire. D�s le commencement des travaux, les hommes de rivi�re s�aper�urent que les arches seraient beaucoup trop basses pour que les bateaux pussent circuler pendant les crues : ils en firent l�observation � l�ing�nieur charg� de la conduite des travaux. � les ponts, r�pondit celui-ci avec une dignit� superbe, � sont faits pour ceux qui passent dessus, et non pour ceux qui � passent dessous . Le mot est proverbial dans le pays.
Mais comme il est impossible que la sottise ait raison jusqu�au bout, le gouvernement a senti la n�cessit� de revenir sur l�oeuvre de son agent, et au moment o� j��cris, on exhausse les arches du pont. Croit-on que si les n�gociants int�ress�s au parcours de la voie navigable eussent �t� charg�s de l�entreprise, � leurs risques et p�rils, ils y fussent revenus � deux fois ? On ferait un livre des chefs-d�oeuvre du m�me genre commis par la savante jeunesse des ponts et chauss�es, qui, � peine sortie de l��cole, et devenue inamovible, n�est plus stimul�e par la concurrence. On cite, comme preuve de la capacit� industrielle de l��tat, et par cons�quent de la possibilit� d�abolir partout la concurrence, l�administration des tabacs. -l�, dit-on, point de sophistication, point de proc�s, point de faillite, point de mis�re. Les ouvriers, suffisamment r�tribu�s, instruits, pr�ch�s, moralis�s, assur�s d�une retraite form�e par leurs �pargnes, sont dans une condition incomparablement meilleure que celle de l�immense majorit� des ouvriers qu�occupe la libre industrie. Tout cela peut �tre vrai : quant � moi, je l�ignore. Je ne sais rien de ce qui se passe dans l�administration des tabacs ; je n�ai pris de renseignements ni aupr�s des directeurs, ni aupr�s des ouvriers, et je n�en ai pas besoin. Combien co�te le tabac vendu par l�administration ? Combien vaut-il ? Vous pouvez r�pondre � la premi�re de ces questions : il vous suffit pour cela de passer au premier bureau.
Mais vous ne pouvez rien me dire sur la seconde, parce que vous manquez de terme de comparaison, qu�il vous est interdit de contr�ler par des essais les prix de revient de la r�gie, et par cons�quent impossible de les accepter. Donc, l�entreprise des tabacs, �rig�e en monopole, co�te � la soci�t� n�cessairement plus qu�elle ne lui rapporte ; c�est une industrie qui, au lieu de subsister de son propre produit, vit de subvention ; qui par cons�quent, loin de nous offrir un mod�le, est un des premiers abus que doive frapper la r�forme. Et quand je parle de la r�forme � introduire dans la production du tabac, je ne consid�re pas seulement l�imp�t �norme qui triple ou quadruple la valeur de ce produit ; ni l�organisation hi�rarchique de ses employ�s, qui fait des uns, par leurs traitements, des aristocrates aussi co�teux qu�inutiles, et des autres des salari�s sans esp�rance, retenus � jamais dans une condition subalterne. Je ne parle pas davantage du privil�ge des bureaux et de tout ce monde de parasites qu�ils font vivre : j�ai surtout en vue le travail utile, le travail des ouvriers. Par cela seul que l�ouvrier de l�administration n�a point de concurrence, qu�il n�est int�ress� ni au b�n�fice ni � la perte, qu�il n�est pas libre, en un mot, sa productivit� est n�cessairement moindre, et son service trop cher.
Qu�on dise apr�s cela que le gouvernement traite bien ses salari�s, qu�il s�occupe de leur bien-�tre : o� donc est la merveille ? Comment ne voit-on pas que c�est la libert� qui porte les charges du privil�ge, et que si, par impossible, toutes les industries �taient trait�es comme celle des tabacs, la source des subventions venant � manquer, la nation ne pourrait plus �quilibrer ses recettes et ses d�penses, et l��tat ferait banqueroute ? Produits �trangers. -je cite le t�moignage d�un savant, �tranger � l��conomie politique, M. Liebig. -" anciennement, la France importait d�Espagne, chaque ann�e, pour 2 o� 3 o millions de francs de soude... etc. " " il y a quelques ann�es, le roi de Naples ayant entrepris de convertir en monopole le commerce des soufres de Sicile, l�Angleterre, qui consomme une immense quantit� de ces soufres, d�non�a le cas de guerre au roi de Naples, si le monopole �tait maintenu. Pendant que les deux gouvernements �changeaient des notes diplomatiques, quinze brevets d�invention furent pris en Angleterre pour l�extraction de l�acide sulfurique des pl�tres, pyrites de fer, et autres substances min�rales dont l�Angleterre abonde. Mais, l�affaire s��tant arrang�e avec le roi de Naples, il ne fut pas donn� suite � ces exploitations : il resta seulement acquis, d�apr�s les essais qui furent faits, que l�extraction de l�acide sulfurique par les nouveaux proc�d�s aurait �t� suivie du succ�s : ce qui aurait peut-�tre an�anti le commerce que la Sicile fait de ces soufres. " otez la guerre avec l�Angleterre, �tez la fantaisie de monopole du roi de Naples, de longtemps on n�e�t song�, en France, � extraire la soude du sel marin ; en Angleterre, � tirer l�acide sulfurique des montagnes de pl�tre et de pyrites qu�elle renferme.
Or, telle est pr�cis�ment sur l�industrie l�action de la concurrence. L�homme ne sort de sa paresse que lorsque le besoin l�inqui�te ; et le moyen le plus s�r d��teindre en lui le g�nie, c�est de le d�livrer de toute sollicitude, de lui enlever l�app�t du b�n�fice et de la distinction sociale qui en r�sulte, en cr�ant autour de lui � la paix partout, la paix toujours �, et transportant � l��tat la responsabilit� de son inertie. Oui, il faut le dire en d�pit du qui�tisme moderne : la vie de l�homme est une guerre permanente, guerre avec le besoin, guerre avec la nature, guerre avec ses semblables, par cons�quent guerre avec lui-m�me. La th�orie d�une �galit� pacifique, fond�e sur la fraternit� et le d�vouement, n�est qu�une contrefa�on de la doctrine catholique du renoncement aux biens et aux plaisirs de ce monde, le principe de la gueuserie, le pan�gyrique de la mis�re. L�homme peut aimer son semblable jusqu�� mourir ; il ne l�aime pas jusqu�� travailler pour lui. � la th�orie du d�vouement, que nous venons de r�futer en fait et en droit, les adversaires de la concurrence en joignent une autre, qui est juste l�oppos� de la premi�re : car c�est une loi de l�esprit que lorsqu�il m�conna�t la v�rit�, qui est son point d��quilibre, il oscille entre deux contradictions. Cette nouvelle th�orie du socialisme anti-concurrent est celle des encouragements. Quoi de plus social, de plus progressif en apparence, que l�encouragement au travail et � l�industrie ?
Pas de d�mocrate qui n�en fasse l�un des plus beaux attributs du pouvoir ; pas d�utopiste qui ne le compte en premi�re ligne parmi les moyens d�organiser le bonheur. Or, le gouvernement est de sa nature si incapable de diriger le travail, que toute r�compense d�cern�e par lui est un v�ritable larcin fait � la caisse commune. M. Reybaud va nous fournir le texte de cette induction. " les primes accord�es pour encourager l�exportation, observe quelque part M. Reybaud, �quivalent aux droits pay�s pour l�importation de la mati�re premi�re ; l�avantage reste absolument nul, et ne sert que d�encouragement � un vaste syst�me de contrebande. " ce r�sultat est in�vitable. Supprimez la taxe � l�entr�e, l�industrie nationale p�tit, ainsi qu�on l�a vu pr�c�demment � propos du s�same ; maintenez la taxe en n�accordant aucune prime pour l�exportation, le commerce national sera vaincu sur les march�s �trangers. Pour obvier � cet inconv�nient, revenez-vous � la prime ? Vous ne faites que rendre d�une main ce que vous avez re�u de l�autre, et vous provoquez la fraude, dernier r�sultat, Caput Mortuum de tous les encouragements � l�industrie. Il suit de l� que tout encouragement au travail, toute r�compense d�cern�e � l�industrie, autre que le prix naturel du produit, est un don gratuit, un pot-de-vin pr�lev� sur le consommateur, et offert en son nom � un favori du pouvoir, en �change de z�ro, de rien. Encourager l�industrie est donc synonyme au fond d�encourager la paresse : c�est une des formes de l�escroquerie.
Dans l�int�r�t de notre marine de guerre, le gouvernement avait cru devoir accorder aux entrepreneurs de transports maritimes une prime par homme employ� sur leurs b�timents. Or, je continue � citer M. Reybaud : " chaque b�timent qui part pour Terre-Neuve, embarque de 6 o� 7 o hommes. Sur ce nombre 12 matelots : le reste se compose de villageois arrach�s aux travaux de la campagne, et qui, engag�s comme journaliers pour la pr�paration du poisson, demeurent �trangers � la manoeuvre, et n�ont du marin que les pieds et l�estomac. Cependant ces hommes figurent sur les r�les de l�inscription navale, et y perp�tuent une d�ception. Quand il s�agit de d�fendre l�institution des primes, on les met en ligne de compte ; ils font nombre et contribuent au succ�s. " c�est une ignoble jonglerie ! S��criera sans doute quelque r�formateur na�f. Soit : analysons le fait, et t�chons d�en d�gager l�id�e g�n�rale qui s�y trouve. En principe, le seul encouragement au travail que la science puisse admettre est le profit. Car, si le travail ne peut trouver dans son propre produit sa r�compense, bien loin qu�on l�encourage, il doit �tre au plus t�t abandonn�, et si ce m�me travail est suivi d�un produit net, il est absurde d�ajouter � ce produit net un don gratuit, et de surcharger ainsi la valeur du service. Appliquant ce principe, je dis donc : si le service de la marine marchande ne r�clame que 10 000 matelots, il ne faut pas la prier d�en entretenir 15 000 ; le plus court pour le gouvernement est d�embarquer 5 ooo conscrits sur des b�timents de l��tat, et de leur faire faire, comme � des princes, leurs caravanes.
Tout encouragement offert � la marine marchande est une invitation directe � la fraude, que dis-je ? Une proposition de salaire pour un service impossible. Est-ce que la manoeuvre, la discipline, toutes les conditions du commerce maritime s�accommodent de ces adjonctions d�un personnel inutile ? Que peut donc faire l�armateur, en face d�un gouvernement qui lui offre une aubaine pour embarquer sur son navire des gens dont il n�a pas besoin ? Si le ministre jette l�argent du tr�sor dans la rue, suis-je coupable de le ramasser ?... ainsi, chose digne de remarque, la th�orie des encouragements �mane en droite ligne de la th�orie du sacrifice ; et pour ne pas vouloir que l�homme soit responsable, les adversaires de la concurrence, par la contradiction fatale de leurs id�es, sont contraints de faire de l�homme tant�t un dieu, tant�t une brute. Et puis ils s��tonnent qu�� leur appel la soci�t� ne se d�range pas ! Pauvres enfants ! Les hommes ne seront jamais ni meilleurs ni pires que vous les voyez et qu�ils furent toujours. D�s que leur bien particulier les sollicite, ils d�sertent le bien g�n�ral : en quoi je les trouve, sinon honorables, au moins dignes d�excuse. C�est votre faute si tant�t vous exigez d�eux plus qu�ils ne vous doivent, tant�t vous agacez leur cupidit� par des r�compenses qu�ils ne m�ritent point. L�homme n�a rien de plus pr�cieux que lui-m�me, et par cons�quent point d�autre loi que sa responsabilit�.
La th�orie du d�vouement, de m�me que celle des r�compenses, est une th�orie de fripons, �versive de la soci�t� et de la morale ; et par cela seul que vous attendez, soit du sacrifice, soit du privil�ge, le maintien de l�ordre, vous cr�ez dans la soci�t� un nouvel antagonisme. Au lieu de faire na�tre l�harmonie de la libre activit� des personnes, vous rendez l�individu et l��tat �trangers l�un � l�autre ; en commandant l�union, vous soufflez la discorde. En r�sum�, hors de la concurrence, il ne reste que cette alternative : l�encouragement, une mystification ; ou le sacrifice, une hypocrisie. Donc la concurrence, analys�e dans son principe, est une inspiration de la justice ; et cependant nous allons voir que la concurrence, dans ses r�sultats, est injuste.
II - Effets subversifs de la concurrence, et destruction par elle de la libert�.
� Le royaume des cieux se gagne par la force, � dit l��vangile, � et les violents seuls le ravissent �. Ces paroles sont l�all�gorie de la soci�t�. Dans la soci�t� r�gl�e par le travail, la dignit�, la richesse et la gloire sont mises au concours ; elles sont la r�compense des forts, et l�on peut d�finir la concurrence, le r�gime de la force. Les anciens �conomistes n�avaient pas d�abord aper�u cette contradiction : les modernes ont �t� forc�s de la reconna�tre. " pour �lever un �tat du dernier degr� de barbarie au plus haut degr� d�opulence, �crivait Adam Smith, il ne faut que trois choses : la paix, des taxes mod�r�es et une administration tol�rable de la justice. Tout le reste est amen� par le cours � naturel des choses . " sur quoi le dernier traducteur de Smith, M. Blanqui, laisse tomber cette sombre glose : " nous avons vu le cours naturel des choses produire des effets d�sastreux, et cr�er l�anarchie dans la production, la guerre pour les d�bouch�s, et la piraterie dans la concurrence. La division du travail et le perfectionnement des machines, qui devaient r�aliser pour la grande famille ouvri�re du genre humain la conqu�te de quelques loisirs au profit de sa dignit�, n�ont engendr� sur plusieurs points que l�abrutissement et la mis�re... quand Adam Smith �crivait, la libert� n��tait pas encore venue avec ses embarras et ses abus, le professeur de Glascow n�en pr�voyait que les douceurs... Smith aurait �crit comme M. De Sismondi s�il e�t �t� t�moin du triste �tat de l�Irlande et des districts manufacturiers d�Angleterre, au temps o� nous vivons... " or sus, litt�rateurs, hommes d��tat, publicistes quotidiens, croyants et demi-croyants, vous tous qui vous �tes donn� la mission d�endoctriner les hommes, entendez-vous ces paroles qu�on croirait traduites de J�r�mie ? Nous direz-vous enfin o� vous pr�tendez conduire la civilisation ? Quel conseil offrez-vous � la soci�t�, � la patrie en alarmes ? Mais � qui parl�-je ? Des ministres, des journalistes, des sacristains et des p�dants !
Est-ce que ce monde-l� s�inqui�te des probl�mes de l��conomie sociale ? Est-ce qu�ils ont entendu parler de la concurrence ? Un lyonnais, une �me durcie � la guerre mercantile, voyageait en Toscane. Il observe qu�il se fabrique annuellement en ce pays cinq � six cent mille chapeaux de paille, formant en tout une valeur de 4 � 5 millions. Cette industrie est � peu pr�s le seul gagne-pain du petit peuple. " comment, se dit-il, une culture et une industrie si facile n�ont-elles pas �t� transport�es en Provence et en Languedoc, dont le climat est le m�me que celui de la Toscane ? " -mais, observe � ce propos un �conomiste, si l�on enl�ve aux paysans de Toscane leur industrie, comment feront-ils pour vivre ? La fabrication des draps de soie noirs �tait devenue pour Florence une sp�cialit� dont elle gardait pr�cieusement le secret. " un habile fabricant de Lyon, remarque avec satisfaction le touriste, est venu s��tablir � Florence, et a fini par saisir les proc�d�s propres � la teinture et au tissage.
Probablement cette � d�couverte diminuera l�exportation florentine. " � � voyage en Italie, par M. Fulchiron. � autrefois, l��ducation du ver � soie �tait abandonn�e aux paysans de Toscane, qu�elle aidait � vivre. " les soci�t�s d�agriculture sont venues... etc. " et puis, demandez-vous, est-ce que ces �leveurs de vers � soie, ces fabricants de draps noirs et de chapeaux, vont perdre leur travail ? -justement : on leur prouvera m�me qu�ils y ont int�r�t, vu qu�ils pourront racheter les m�mes produits � moins de frais qu�ils ne les fabriquent. Voil� ce que c�est que la concurrence. La concurrence, avec son instinct homicide, enl�ve le pain � toute une classe de travailleurs, et elle ne voit l� qu�une am�lioration, une �conomie : -elle d�robe l�chement un secret ; et elle s�en applaudit comme d�une � d�couverte � ; - elle change les zones naturelles de la production au d�triment de tout un peuple, et elle pr�tend n�avoir fait autre chose qu�user des avantages de son climat. La concurrence bouleverse toutes les notions de l��quit� et de la justice ; elle augmente les frais r�els de la production en multipliant sans n�cessit� les capitaux engag�s, provoque tour � tour la chert� des produits et leur avilissement, corrompt la conscience publique en mettant le jeu � la place du droit, entretient partout la terreur et la m�fiance. Mais quoi !
Sans cet atroce caract�re, la concurrence perdrait ses effets les plus heureux ; sans l�arbitraire dans l��change et les alarmes du march�, le travail n��l�verait pas sans cesse fabrique contre fabrique, et, moins tenue en haleine, la production ne r�aliserait aucune de ses merveilles. Apr�s avoir fait surgir le mal de l�utilit� m�me de son principe, la concurrence sait de nouveau tirer le bien du mal ; la destruction engendre l�utilit�, l��quilibre se r�alise par l�agitation, et l�on peut dire de la concurrence ce que Samson disait du lion qu�il avait terrass� : De Comedente Cibus Exiit, Et De Forti Dulcedo. Est-il rien, dans toutes les sph�res de la science humaine, de plus surprenant que l��conomie politique ? Gardons-nous toutefois de c�der � un mouvement d�ironie, qui ne serait de notre part qu�une injuste invective. C�est le propre de la science �conomique de trouver sa certitude dans ses contradictions, et tout le tort des �conomistes est de n�avoir pas su le comprendre. Rien de plus pauvre que leur critique, rien de plus attristant que le trouble de leurs pens�es, d�s qu�ils touchent � cette question de la concurrence : on dirait des t�moins forc�s par la torture de confesser ce que leur conscience voudrait taire. Le lecteur me saura gr� de mettre sous ses yeux les arguments du laissez-passer, en le faisant, pour ainsi dire, assister � un conciliabule d��conomistes. M. Dunoyer ouvre la discussion. M. Dunoyer est de tous les �conomistes celui qui a le plus �nergiquement embrass� le c�t� positif de la concurrence, et par cons�quent, comme l�on pouvait s�y attendre, celui de tous aussi qui en a le plus mal saisi le c�t� n�gatif.
M. Dunoyer, intraitable sur ce qu�il appelle les principes, est fort �loign� de croire qu�en fait d��conomie politique le oui et le non puissent �tre vrais l�un et l�autre au m�me moment et au m�me degr� ; disons-le m�me � sa louange, une telle conception lui r�pugne d�autant plus, qu�il a plus de franchise et de loyaut� dans ses doctrines. Que ne donnerais-je point pour faire p�n�trer dans cette �me si pure, mais si obstin�e, cette v�rit� aussi certaine pour moi que l�existence du soleil, que toutes les cat�gories de l��conomie politique sont des contradictions ! Au lieu de s��puiser inutilement � concilier la pratique et la th�orie ; au lieu de se contenter de la ridicule d�faite que tout ici-bas a ses avantages et ses inconv�nients, M. Dunoyer chercherait l�id�e synth�tique dans laquelle toutes les antinomies se r�solvent, et, de conservateur paradoxal qu�il est aujourd�hui, il deviendrait avec nous r�volutionnaire inexorable et cons�quent. " si la concurrence est un principe faux, dit M. Dunoyer, il s�ensuit que depuis deux mille ans l�humanit� a fait fausse route. " non, cela ne s�ensuit pas comme vous le dites ; et votre remarque pr�judicielle se r�fute par la th�orie m�me du progr�s. L�humanit� pose ses principes, tour � tour, et quelquefois � de longs intervalles : jamais elle ne s�en dessaisit quant au contenu, bien qu�elle les d�truise successivement quant � l�expression ou � la formule. Cette destruction est appel�e � n�gation � ; parce que la raison g�n�rale, progressant toujours, nie incessamment la pl�nitude et la suffisance de ses id�es ant�rieures.
C�est ainsi que la concurrence �tant l�une des �poques de la constitution de la valeur, l�un des �l�ments de la synth�se sociale, il est tout � la fois vrai de dire qu�elle est indestructible dans son principe, et que n�anmoins dans sa forme actuelle elle doit �tre abolie, �tre ni�e. Si donc quelqu�un ici se trouve en opposition avec l�histoire, c�est vous. J�ai � faire sur les accusations dont la concurrence a �t� l�objet, plusieurs remarques. La premi�re est que ce r�gime, bon ou mauvais, ruineux ou f�cond, n�existe r�ellement pas encore ; qu�il n�est �tabli nulle part que par exception et de la mani�re la plus incompl�te. Cette premi�re observation n�a pas de sens. � la concurrence tue la concurrence, avons-nous dit en commen�ant ; cet aphorisme peut �tre pris pour une d�finition. Comment donc la concurrence serait-elle jamais compl�te ? -d�ailleurs, quand on accorderait que la concurrence n�existe pas encore dans son int�gralit�, cela prouverait simplement que la concurrence n�agit pas avec toute la puissance d��limination qui est en elle ; mais cela ne changera rien � sa nature contradictoire.
Qu�avons- nous besoin d�attendre encore trente si�cles, pour savoir que plus la concurrence se d�veloppe, plus elle tend � r�duire le nombre des concurrents ? " la seconde est que le tableau qu�on en trace est infid�le ; et qu�on n�y tient pas suffisamment compte de l�extension qu�a prise le bien-�tre g�n�ral, y compris celui m�me des classes laborieuses. " si quelques socialistes m�connaissent le c�t� utile de la concurrence, vous de votre c�t� vous ne faites aucune mention de ses effets pernicieux. Le t�moignage de vos adversaires venant compl�ter le v�tre, la concurrence est mise dans tout son jour, et d�un double mensonge r�sulte pour nous la v�rit�. -quant � la gravit� du mal, nous verrons tout � l�heure � quoi nous en tenir. " la troisi�me est que le mal �prouv� par les classes laborieuses n�est pas rapport� � ses v�ritables causes. " s�il y a d�autres causes de mis�re que la concurrence, cela emp�che-t-il qu�elle n�y contribue pour sa part ? N�y e�t-il qu�un seul industriel ruin� tous les ans par la concurrence, s�il �tait reconnu que cette ruine est l�effet n�cessaire du principe, la concurrence, comme principe, devrait �tre rejet�e. " la quatri�me est que les principaux moyens propres pour y obvier ne seraient rien moins qu�exp�dients... " c�est possible : mais j�en conclus que l�insuffisance des rem�des propos�s vous impose un nouveau devoir, qui est pr�cis�ment de rechercher les moyens les plus exp�dients de pr�venir le mal de la concurrence. " la cinqui�me, enfin, est que les vrais rem�des, en tant qu�il est possible de rem�dier au mal par la l�gislation, seraient pr�cis�ment dans le r�gime qu�on accuse de l�avoir produit, c�est-�-dire dans un r�gime de plus en plus r�el de libert� et de concurrence. " eh bien ! Je le veux.
Le rem�de � la concurrence, selon vous, est de rendre la concurrence universelle. Mais pour que la concurrence soit universelle, il faut procurer � tous les moyens de concourir ; il faut d�truire ou modifier la pr�dominance du capital sur le travail, changer les rapports de ma�tre � ouvrier, r�soudre, en un mot, l�antinomie de la division et celle des machines ; il faut organiser le travail : pouvez-vous donner cette solution ? M. Dunoyer d�veloppe ensuite, avec un courage digne d�une meilleure cause, son utopie � lui de concurrence universelle : c�est un labyrinthe o� l�auteur tr�buche et se contredit � chaque pas. " la concurrence, dit M. Dunoyer, rencontre une multitude d�obstacles. " en effet, elle en rencontre tant et de si puissants, qu�elle en devient elle- m�me impossible. Car, le moyen de triompher d�obstacles inh�rents � la constitution de la soci�t�, et par cons�quent ins�parables de la concurrence m�me ? " il est, en outre des services publics... etc. " qu�est-ce que tout cela signifie ? M. Dunoyer n�entend pas sans doute que la soci�t� se passe de gouvernement, d�administration, de police, d�imp�ts, d�universit�s, en un mot, de tout ce qui constitue une soci�t�. Donc, puisque la soci�t� implique n�cessairement des exceptions � la concurrence, l�hypoth�se d�une concurrence universelle est chim�rique, et nous voil� replac�s sous le r�gime du bon plaisir chose que nous savions d�j� par la d�finition de la concurrence.
Y a-t-il rien de s�rieux dans cette argumentation de M.Dunoyer ? Autrefois, les ma�tres de la science commen�aient par rejeter loin d�eux toute id�e pr�con�ue, et s�attachaient � ramener les faits, sans les alt�rer ni les dissimuler jamais, � des lois g�n�rales. Les recherches d�Adam Smith sont, pour le temps o� elles parurent, un prodige de sagacit� et de haute raison. Le tableau �conomique de Quesnay, tout inintelligible qu�il paraisse, t�moigne d�un sentiment profond de la synth�se g�n�rale. L�introduction du grand trait� de J-B Say roule exclusivement sur les caract�res scientifiques de l��conomie politique, et l�on y voit � chaque ligne combien l�auteur sentait le besoin de notions absolues. Les �conomistes du si�cle pass� n�ont pas constitu� la science, � coup s�r : mais ils cherchaient avec ardeur et bonne foi cette constitution. Que nous sommes loin aujourd�hui de ces nobles pens�es ! Ce n�est plus une science que l�on cherche ; ce sont des int�r�ts de dynastie et de caste que l�on d�fend. On s�opini�tre dans la routine, en raison m�me de son impuissance ; on s�autorise des noms les plus v�n�r�s pour imprimer � des ph�nom�nes anormaux un caract�re d�authenticit� qu�ils n�ont pas ; on taxe d�h�r�sie les faits accusateurs ; on calomnie les tendances du si�cle ; et rien n�irrite un �conomiste comme de pr�tendre raisonner avec lui. " ce qui est particulier au temps actuel, s��crie d�un ton de vif m�contentement M. Dunoyer, c�est l�agitation de toutes les classes... etc. " bon ! Parce que les socialistes aiguillonnent l��conomie politique, ce sont des diables incarn�s !
Se peut-il rien de plus impie, en effet, que d�apprendre au prol�taire qu�il est l�s� dans son travail et son salaire, et que dans le milieu o� il vit, sa mis�re est sans rem�de ? M. Reybaud r�p�te, en la renfor�ant, la plainte de son ma�tre M. Dunoyer : on dirait les deux s�raphins d�Isa�e chantant un � sanctus � la concurrence. En juin 1844, au moment o� il publiait la quatri�me �dition des � r�formateurs contemporains �, M. Reybaud �crivait, dans l�amertume de son �me : " on doit aux socialistes l�organisation du travail, le droit au travail ; ils sont les promoteurs du r�gime de surveillance... les chambres l�gislatives de chaque c�t� du d�troit subissent peu � peu leur influence... ainsi l�utopie gagne du terrain... " et M. Reybaud de d�plorer l�influence secr�te � du socialisme sur les meilleurs esprits ; de fl�trir, voyez la rancune ! La contagion inaper�ue � dont se laissent prendre ceux-l� m�mes qui ont rompu des lances contre le socialisme. Puis il annonce, comme un dernier acte de sa haute justice contre les m�chants, la publication prochaine, sous le titre de lois du travail �, d�un ouvrage o� il prouvera � � moins d�une �volution nouvelle dans ses id�es � que les lois du travail n�ont rien de commun, ni avec le droit au travail, ni avec l�organisation du travail, et que la meilleure des r�formes est de laisser faire. " aussi bien, ajoute M. Reybaud, la tendance de l��conomie politique n�est plus � la th�orie, mais � la pratique. Les parties abstraites de la science semblent d�sormais fix�es.
La controverse des d�finitions est �puis�e, ou � peu pr�s. Les travaux des grands �conomistes sur la valeur, le capital, l�offre et la demande, le salaire, les imp�ts, les machines, le fermage, l�accroissement de population, l�engorgement des produits, les d�bouch�s, les banques, les monopoles, etc., etc., semblent avoir marqu� la limite des recherches dogmatiques, et forment un ensemble de doctrines au del� duquel il y a peu de chose � esp�rer. " facilit� de parler, impuissance de raisonner, � telle e�t �t� la conclusion de Montesquieu sur cet �trange pan�gyrique des fondateurs de l��conomie sociale. La science est faite ! M. Reybaud en fait le serment ; et ce qu�il proclame avec tant d�autorit�, on le r�p�te � l�acad�mie, dans les chaires, au conseil d��tat, aux chambres ; on le publie dans les journaux ; on le fait dire au roi dans ses discours de bonne ann�e, et devant les tribunaux, les r�clamants sont jug�s en cons�quence. La science est faite ! Quel est donc notre folie, socialistes, de chercher le jour en plein midi, et de protester, notre lanterne � la main, contre l��clat de ces soleils ! Mais, messieurs, c�est avec un regret sinc�re et une d�fiance profonde de moi-m�me que je me vois forc� de vous demander quelques �claircissements. Si vous ne pouvez rem�dier � nos maux, donnez-nous au moins de bonnes paroles, donnez-nous l��vidence, donnez-nous la r�signation. " il est patent, dit M. Dunoyer, que la richesse est infiniment mieux r�partie de nos jours qu�elle ne l�a jamais �t�. " -" l��quilibre des joies et des peines, reprend aussit�t M. Reybaud, tend toujours � se r�tablir ici-bas. " quoi donc ! Que dites-vous ? richesse mieux � r�partie, �quilibre r�tabli ! expliquez- vous, de gr�ce, sur cette meilleure r�partition ? Est-ce l��galit� qui vient, ou l�in�galit� qui s�en va ? La solidarit� qui se resserre, ou la concurrence qui diminue ? Je ne vous quitte pas que vous ne m�ayez r�pondu, Non Missura Cutem... car, quelle que soit la cause du r�tablissement d��quilibre et de la meilleure r�partition que vous signalez, je l�embrasse avec ardeur, et la poursuivrai jusqu�� ses derni�res cons�quences.
Avant 1830, je prends cette date au hasard, la richesse �tait plus mal r�partie : comment cela ? Aujourd�hui, selon vous, elle l�est mieux : pourquoi ? Vous voyez o� je veux venir : la r�partition n��tant pas encore parfaitement �quitable, ni l��quilibre absolument juste, je demande, d�un c�t�, quel est l�emp�chement qui d�range l��quilibre ; de l�autre, en vertu de quel principe l�humanit� passe sans cesse du pire au moins mal, et du bien au mieux ? Car enfin ce principe secret d�am�lioration ne peut �tre ni la concurrence, ni les machines, ni la division du travail, ni l�offre et la demande : tous ces principes ne sont que les leviers qui, tour � tour, font osciller la valeur, ainsi que l�a tr�s-bien compris l�acad�mie des sciences morales. Quelle est donc la loi souveraine du bien-�tre ? Quelle est cette r�gle, cette mesure, ce crit�rium du progr�s, dont la violation est la cause perp�tuelle de la mis�re ? Parlez, et ne p�rorez plus. La richesse est mieux r�partie, dites-vous. Voyons vos preuves. M. Dunoyer : " d�apr�s des documents officiels, il n�existe gu�re moins de onze millions de cotes fonci�res. On estime � six millions le nombre des propri�taires par qui ces cotes sont pay�es ; de sorte que, � quatre individus par famille, il n�y aurait pas moins de vingt-quatre millions d�habitants sur trente-quatre qui participeraient � la propri�t� du sol. " donc, selon le chiffre le plus favorable, il y aurait en France dix millions de prol�taires, pr�s du tiers de la population. H� ! Qu�en dites-vous ? Ajoutez � ces dix millions la moiti� des vingt-quatre autres pour qui la propri�t�, grev�e d�hypoth�ques, morcel�e, appauvrie, d�plorable, ne vaut pas un m�tier ; et vous n�aurez pas encore le chiffre des individus qui vivent � titre pr�caire. " le nombre des vingt-quatre millions de propri�taires tend sensiblement � s�accro�tre. " je soutiens, moi, qu�il tend sensiblement � d�cro�tre.
Quel est le vrai propri�taire, � votre avis, du d�tenteur nominal, impos�, tax�, gag�, hypoth�qu�, ou du cr�ancier qui per�oit le revenu ? Les pr�teurs juifs et b�lois sont aujourd�hui les vrais propri�taires de l�Alsace ; et ce qui prouve l�excellent jugement de ces pr�teurs, c�est qu�ils ne songent point � acqu�rir : ils pr�f�rent placer leurs capitaux. " aux propri�taires fonciers, il faut ajouter environ 1 500 000 patent�s, soit, � quatre personnes par famille, six
millions d�individus int�ress�s comme chefs � des entreprises industrielles. " mais, d�abord, un grand nombre de ces patent�s sont propri�taires fonciers, et vous faites double emploi.
Puis, on peut affirmer que sur la totalit� des industriels et commer�ants patent�s, un quart au plus r�alise des b�n�fices, un autre quart se soutient au pair, et le reste est constamment au- dessous de ses affaires. Prenons donc la moiti� au plus des six millions de soi-disant chefs d�entreprises, que nous ajouterons aux douze millions tr�s-probl�matiques de propri�taires r�els, et nous arriverons � un total de quinze millions de fran�ais en �tat, par leur �ducation, leur industrie, leurs capitaux, leur cr�dit, leurs propri�t�s, de se faire concurrence. Pour le surplus de la nation, soit dix-neuf millions d��mes, la concurrence est, comme la poule au pot de Henri IV, un mets qu�ils produisent pour la classe qui peut le payer, mais auquel ils ne touchent pas. Autre difficult�. Ces dix-neuf millions d�hommes, � qui la concurrence demeure inabordable, sont les mercenaires des concurrents. Tels autrefois les serfs combattaient pour les seigneurs, mais sans pouvoir eux-m�mes porter banni�re ni mettre arm�e sur pied. Or, si la concurrence ne peut par elle-m�me devenir la condition commune, comment ceux pour qui elle n�a que des p�rils n�exigeraient-ils pas des garanties de la part des barons qu�ils servent ? Et si ces garanties ne peuvent leur �tre refus�es, comment seraient-elles autre chose que des entraves � la concurrence, ainsi que la tr�ve de Dieu, invent�e par les �v�ques, avait �t� une entrave aux guerres f�odales ? Par la constitution de la soci�t�, disais-je tout � l�heure, la concurrence est une chose d�exception, un privil�ge ; � pr�sent je demande comment, avec l��galit� des droits, ce privil�ge est encore possible ? Et pensez-vous, lorsque je r�clame pour les consommateurs et les salari�s des garanties contre la concurrence, que ce soit un r�ve de socialiste ? �coutez deux de vos plus illustres confr�res, que vous n�accuserez pas d�accomplir une oeuvre infernale.
M. Rossi, tome Ier, le�on 16, reconna�t � l��tat le droit de r�glementer le travail, � lorsque le danger est trop grand, et les garanties � insuffisantes, ce qui veut dire toujours. Car le l�gislateur doit procurer l�ordre public par des � principes et des lois � : il n�attend pas que des faits impr�vus se produisent pour les refouler d�une main arbitraire. -ailleurs, Tii, P 73- 77, le m�me professeur signale comme cons�quences d�une concurrence exag�r�e, la formation incessante d�une aristocratie financi�re et territoriale, la
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