Le
mouvement n’est plus un surgissement de colère sans lendemain, il est
le cours pris collectivement par des milliers de vies, à Rennes et
ailleurs. Nous avons constitué dans l’urgence un front commun contre le
CPE-CNE, la loi sur l’égalité des chances, et de la solidarité mal
dégrossie de ce front s’est dégagée, affinée, une communauté de lutte,
plus déterminée encore. Une communauté politique peu sensible aux
bruits de couloirs ministériels sur « l’aménagement » du CPE,
indifférente aux tractations et manœuvres présentes et à venir entre
gouvernants et dirigeants syndicaux qui depuis longtemps ne
représentent plus rien. Ceux qui appelleraient à l’arrêt de la grève
sans que nous obtenions au moins ce que demande l’AG passeraient
immanquablement pour des traîtres. On ne peut plus négocier impunément.
Au fil des semaines, la fac est devenue notre lieu. Les
anti-grévistes ont perdu l’espoir de reprendre les cours. Les
conservateurs, le parti de l’ordre, tous ceux qui tiennent par quelque
côté au maintien de l’état de choses, ont fui le campus, ou se cachent
; leurs quelques alliés dans le mouvement cherchent, le plus souvent, à
passer inaperçus. Aujourd’hui, presque toutes les facs ont leur hall B,
leur commune en puissance, dont il ne saurait, pour le moment, n’y
avoir de reprise en main que par voie policière. La commune, c’est le
processus de dissolution des institutions politico-économiques, et en
vérité, il n’y a plus ici d’université, fut-elle « libre », « populaire
» ou « autogérée », mais seulement une communauté d’étudiants en lutte
qui réfléchissent en situation, pressés non de reprendre les cours,
mais de lutter au côté des chômeurs, des précaires, des ouvriers. La
commune, c’est la sécession collective d’avec la légalité et les titres
de propriété qui ont cours dans le capitalisme, c’est la mise en commun
des biens, idées et affects : la constitution d’un monde commun. Elle
est déjà là, c’est à dire : elle est à construire.
Le mouvement par lequel, avant la grève, nous allions du hall B à la
gare, au Colombier, aux boîtes d’intérim d’Henri Fréville, était celui
de notre sollicitation subjective permanente par le capital : la
mobilité d’une force de travail occupée à s’entretenir, s’optimiser,
s’auto-exploiter ; aujourd’hui, les piquets de grève de la commune
interrompent tout, circulation des marchandises, paisible socialité
désincarnée des centre-ville et spectacles culturels corollaires,
tragique banalité du contrôle social et de l’exploitation.
Ainsi l’évidence se fait-elle jour que la commune est l’insurrection
même, qu’il n’y a de commune qu’insurrectionnelle, trouvant à
s’alimenter dans le foyer qui l’a vu naître, ne se satisfaisant ni des
limites d’un territoire, ni des manifestations symboliques qui ne
dérangent personne, mais continuant, sous des formes variées, une
offensive ininterrompue contre les dispositifs de l’ennemi. Parmi
ceux-ci, on rencontre la classique opération de division entre «
casseurs » et « manifestants pacifiques ». A l’heure où le gouvernement
ne cache plus sa volonté d’anéantir, comme en novembre, le mouvement
par des vagues massives d’arrestations et de condamnations, il est plus
que jamais nécessaire de rappeler, par delà l’hétérogénéité certaine de
ses expressions, l’exigence d’unité du mouvement contre ceux qui
veulent l’étouffer.
Le mouvement, depuis sept semaines, va de seuil en seuil : il
rejette la médiation de la Présidence, désavoue le dogmatisme de la
non-violence en toutes circonstances, percevant bien en quoi une telle
« position » peut contribuer au succès des tentatives gouvernementales
pour casser le mouvement. Les modalités d’un blocage de l’économie
rennaise sont désormais envisagées ; l’AG s’est, à plusieurs reprises,
prononcée pour une rupture avec le capitalisme. Après sept semaines de
blocage, plusieurs jours et plusieurs nuits d’affrontements et une
détermination intacte, la question à l’ordre du jour est bien celle de
l’insurrection.
Mesurons dès maintenant qu’il n’y aura de grève générale que malgré
les directions syndicales ; celles là n’en veulent pas, parce que la
grève générale, c’est l’insurrection, c’est à dire la fin des
négociations, et donc des négociateurs. Cessons de croire aux interpros
qui ne sont que des intersyndicales, à la distribution aux portes des
usines de tracts qui se contentent d’informer sur notre mouvement et
d’appeler abstraitement à une « mobilisation » sans contenus ni
perspectives. Ce qu’attendent nombre de précaires et de salariés pour
nous rejoindre, c’est que nous nous donnions les moyens de provoquer
une crise majeure du régime, et par delà le retrait ou non du CPE, de
renouer avec la puissance révolutionnaire du mouvement ouvrier, qui lui
permettait d’imposer à la bourgeoisie des reculs successifs et
durables. Cette fois-ci pourtant, le bocage de l’économie,
l’interruption des flux de marchandises ne sera pas la conséquence,
mais le préalable de la grève générale. Il s’agit pour nous de rendre
sensible, par la généralisation du blocage, la possibilité pour tout un
chacun de s’arrêter, de ne pas aller travailler. De rendre tangible la
possibilité révolutionnaire contenue dans le mouvement, comme une
proposition adressée à tous, d’y participer ou non.
La grève générale, ça n’est pas défiler à deux ou trois millions une
fois par semaine, c’est la situation où en tous lieux, comme ici à
Villejean, l’autorité des patrons est destituée, où en tous lieux
s’affirme la commune comme processus d’indistinction entre vie et lutte
collective, se substituant à la poursuite de l’activité économique. Le
mouvement, chacun le perçoit, va bien au delà de contester un certain
type de contrat, demander des créations d’emplois ou défendre tel ou
tel secteur d’emplois menacé de disparaître, pour la simple raison que
ceux qui le composent s’emploient à renverser un ordre qui borne
l’horizon existentiel de chacun à ce triste sort : « trouver un emploi
».
Quel que soit le devenir du mouvement, il nous aura appris que la
première exigence pour qui veut constituer une force politique est de
fonder la question de la subsistance matérielle et affective comme
question collective, et non comme un point de faiblesse par lequel nous
serions perpétuellement acculés, chacun, isolément, à se vendre à un
employeur, à retourner à sa vie privée. Il nous faudra nous employer
aussi à ce que le travail, l’argent, les biens et denrées circulent
dans le mouvement de manière à ce que nous soyons pleinement
disponibles à ce que la situation exige de nous. Il n’y a, assurément,
rien de mieux à faire que s’organiser en vue de confrontations d’une
autre envergure.
Enfin, à ceux qui veulent nous distraire avec des questions du type
« Et par quoi remplaceriez vous ce capitalisme que vous détestez tant ?
», enjoignons les à regarder mieux, à voir que nous le dissolvons dès
maintenant comme réalité éthique, en nous, parmi nous, et que nous
n’aurons de cesse qu’il en soit ainsi partout.
L’alternative est ici même, dans le devenir insurrectionnel du mouvement
Rennes, le 27 Mars 2006