
RECLUS (�lis�e) - L�Id�al et la Jeunesse
Date : jeudi 16 novembre 2006 @ 02:58:02 :: Sujet : Id�ologie
Source : La Soci�t� Nouvelle, n� CXIV, juin 1894
Si le mot � Id�al � a r�ellement un sens, il ne suffit pas d�y voir un simple d�sir du mieux, une languissante recherche du bonheur, une vague et m�lancolique app�tence d�un monde moins odieux que notre soci�t� contemporaine, mais il importe de lui trouver une valeur pr�cise, de d�terminer dans la pl�nitude de notre intelligence et de notre volont� l�objet de nos incessantes inspirations. Quel est donc cet Id�al ?
Pour les uns, il consisterait � revenir r�solument en arri�re vers l�enfance des soci�t�s, � renier la science, � se prosterner de nouveau devant un Sina� tonnant, sous l��il d�un Mo�se redout�, interpr�te souverain des lois divines. A cet id�al de l�ob�issance et du renoncement parfaits les anarchistes en opposent un autre qui comporte la libert� compl�te de l�individu et le fonctionnement spontan� de la soci�t� par la suppression du privil�ge et du caprice gouvernemental, par la destruction du monopole de propri�t�, par le respect mutuel et l�observation raisonn�e des lois naturelles. Entre ces deux id�aux, il n�y a pas de moyen terme : conservatisme et mod�rantisme, lib�ralisme, progressisme et m�me socialisme ne sont que des politiques d�exp�dients, imagin�es soit pour revenir en arri�re, soit pour louvoyer timidement vers un avenir de libert�. Mais il ne peut y avoir que deux termes � l�ensemble des �volutions. Ou bien l�an�antissement en Dieu, ou bien la parfaite lib�ration de l�homme, devenu son propre ma�tre.
Consid�rons seulement ce dernier terme, vers lequel se dirigent consciemment ou inconsciemment tous les jeunes, tous ceux qui sentent en eux un puissant afflux de vie. Mais de quelle fa�on s�y dirigent-ils ? Parmi eux les inconscients dominent. Ils se laissent aller, pouss�s au hasard, professant volontiers le scepticisme, du moins en paroles, m�me quand un meilleur instinct les fait agir. Avant tout, il importe de les d�barrasser, et de nous d�barrasser avec eux, de cette phras�ologie du d�couragement. Sur quel avenir pourrions-nous compter s�il �tait vrai que, malgr� les mille contrastes apparents, il n�y e�t rien de nouveau sous le soleil, que les luttes entre les hommes fussent toujours des conflits de forces brutales et qu�il fall�t en tout �v�nement s�attendre � l�in�vitable �crasement des faibles ? A quoi nous servirait alors de pr�cher une soci�t� meilleure, o� il y aurait du pain pour tous et pour tous la libert� et la justice ? Nos paroles ne seraient qu�une sonorit� momentan�e, et le sage, comme l�a dit l�Eccl�siaste il y a plus de deux mille ans, comme l�ont r�p�t� depuis sous toutes les formes, tant de po�tes et po�tastres, devrait se borner � manger, boire et faire l�amour. Prendre la vie comme elle vient serait la philosophie supr�me, et m�me quand elle est accompagn�e d�un cort�ge trop p�nible de difficult�s et d�ennuis, le mieux serait d�y mettre un terme. Une petite balle, une gouttelette de poison et la mauvaise plaisanterie de l�existence aurait pris fin.
Sans doute le suicide est rare parmi les jeunes, mais la fa�on de penser qui le justifie n�est que trop commune, et du reste, il y a mille mani�res de se laisse mourir sans la grossi�re mise en sc�ne du sang r�pandu. Le plus commode est de renoncer � la volont� de savoir, � l��pre curiosit� de sonder l�inconnu : on s�abandonne au flot comme une �pave ; on prend les opinions toutes faites et on les r�p�te par habitude, on m�prise tout effort, on s�irrite contre toute audace ; bien que le retour � l�ancienne foi soit impossible, car on ne saurait revivre son pass�, on fait semblant d��tre encore du � troupeau des fid�les � ; on parle avec componction des vertus th�ologales ; on pratique les simagr�es voulues ; sans force et sans volont� pour chercher le vrai, on se fait bassement hypocrite et bient�t on arrive au but cherch�, l�an�antissement des qualit�s viriles. C�est la vraie mort : que l�autre soit prompte ou lente � venir, elle ne fait que coucher dans le cercueil un objet qui depuis longtemps �tait cadavre.
Mais, si d�cid�s que soient les pessimistes et les jouisseurs, autres pessimistes, � ne pas voir, � ne pas entendre, ils s�aper�oivent qu�un changement se pr�pare : comme dans un navire en marche � travers les eaux houleuses ils sentent le fr�missement des membrures, tout se plaint dans la masse vibrante qui les emporte, et malgr� eux ils participent � la secousse. L�avenir se projette sur leur pr�sent comme une ombre g�nante : la � question sociale �, ou, comme ils ne disaient nagu�re avec un m�pris de commande, les � questions sociales � se posent devant eux, et ils sentent que malgr� tous les atermoiements elle doit �tre enfin r�solue. Le nouvel ordre de choses depuis si longtemps annonc� se pr�pare � na�tre, et devant ce probl�me dont la solution sera le point de d�part de l��re humaine par excellence, toutes les autres questions tombent dans une insignifiance parfaite.
Parmi les paroles attribu�es au Christ l�gendaire il en est une que les gens pieux et bien nourris citent avec une onction particuli�re : � Il y aura toujours des pauvres avec vous. � Mais une voix s��l�ve d�en bas : � Pourquoi y aurait-il toujours des pauvres ? � Jusqu�� nos jours on crut en effet que le pain n�existait pas en suffisances et qu�il fallait, pour en conqu�rir un morceau, le disputer � d�autres comme les pourceaux se disputent la p�t�e autour d�une auge. On crut cela, et vous le lirez encore, en langage froid et correct, dans les ouvrages d��conomie politique. Mais on sait maintenant que les �pis croissent en assez grand nombre pour le pain de tous les hommes. L��pre lutte mat�rielle devient donc inutile et l�accord suffirait pour donner � tous le pain. D�s que la conviction sera faite � cet �gard et compl�tement faite dans les esprits, croyez-vous que la lutte insens�e, devenue sans objet, ira se continuant ? Que la v�rit� math�matique s�impose et le monde doit se modeler d�apr�s elle. Nous cesserons d�entendre cette voix dolente, continue, lamentable, qui, s��levant des profondeurs, rendait tout travail joyeux impossible : � Il faut du pain ! Il faut du pain ! �
Ainsi nous arrivons au tournant de l�histoire. Toutes les vicissitudes, toutes les r�volutions des si�cles pass�s ont eu, sous mille apparences diverses, une cause unique, le manque de pain, et cette cause �ternelle de discussions et de haines va dispara�tre ! Nous arrivons � ce moment critique de la vie sociale o� le monde va tourner sur son axe ! Si courtes que soient nos vies en comparaison des lentes �volutions de l�humanit�, plusieurs d�entre nous assisteront peut-�tre � ces grands changements, et tous nous pouvons, avec un peu d�attention, en lire les signes avant-coureurs. Et c�est � cette p�riode de l�histoire que des jeunes, sans la moindre curiosit� de l�avenir, s�ennuient ou pr�tendent s�amuser � mort en disant : � La vie ne vaut pas la peine d��tre v�cue ! �
Il semblerait si naturel pourtant que toute la jeunesse, avec l�enthousiasme propre � son �ge, se pr�cipit�t vers les choses nouvelles, se m�t aux aguets de l�avenir qui se pr�pare. On se rappelle les temps h�ro�ques des Burschenschaften d�Allemagne, lorsqu�il s�agit de renverser la tyrannie napol�onienne, puis ceux de l�Universit� fran�aise vers la fin de la Restauration et dans les ann�es qui pr�c�d�rent la R�volution de 1848. Les �tudiants �taient alors bien moins nombreux qu�ils ne le sont aujourd�hui, mais il semble que dans l�histoire de leur pays ils faisaient une autre figure. Ils se lan�aient dans toutes les m�l�es, romantiques, r�publicaines et socialistes : ils n�admettaient pas qu�une autre classe de la soci�t� p�t �tre plus ouverte qu�eux � toutes les id�es nouvelles. Et ce n��tait pas seulement effervescence de r�ve, surabondance d�esprits animaux, ou bien attitude th��trale � l��gard du bourgeois. Combien d�eux surent mourir ou souffrir dans les prisons ! Combien aussi, p�n�tr�s d�une id�e ma�tresse, se firent les ap�tres d�une foi sociale r�novatrice, sacrifiant fortune, position, carri�re lucrative ! Alors que le saint-simonisme et le fouri�risme �taient encore dans leur jeune ferveur, c��taient des �tudiants qui se pr�cipitaient dans les rangs de ces r�volutionnaires de la pens�e, courant au devant des calomnies, des pers�cutions et de l�emprisonnement.
L�arm�e actuelle des �tudiants europ�ens, quoique forte d�environ cent mille hommes, exerce dans le monde des id�es une influence bien moindre que celle de ses devanciers. C�est par centaines seulement, non par milliers que l�on compte les jeunes des �coles qui, sous divers noms, se groupent en soci�t�s ferventes du progr�s social et laissent au second plan leurs int�r�ts personnels. On dit, et je crois que ce n�est pas une calomnie, on dit que la foule des satisfaits l�emporte de beaucoup parmi les jeunes et que leur grande ambition est d��tonner le monde par ce qu�ils appellent leur � sagesse � ; � cet �gard, ils revendiquent m�me avec complaisance une r�elle sup�riorit� sur leurs parents, convaincus d�avoir �t� des enthousiastes au printemps de leur vie. Ph�nom�ne bizarre : on en voit qui mettent leur orgueil � se sentir blas�s, comme si l�impuissance d�admirer, de jouir et d��tre heureux constituait un grand m�rite.
Mais c�est ainsi, croyez-le, c�est ainsi que meurent les classes. Sans aucun doute, la jeunesse universitaire, quoique naturellement fi�re d�avoir pass� par le laminoir de tant d�examens, serait incapable, comme elle le pr�tendit souvent, d�initier les ouvriers au monde de l��tude et de la pens?e. Ce la pens�e. Ce n�est pas � elle d�enseigner, mais d�apprendre. Dans les grands mouvements populaires, - tel que celui de la commune, - les �tudiants ne furent repr�sent�s que par de rares individus, tandis que les ouvriers s�y trouvaient en foule, et pourtant il ne s�agissait pas alors d�une question sp�ciale de travail et de salaires : les int�r�ts en jeu �taient communs � toute la nation, m�me � toute l�humanit�. Et maintenant, dans cette crise de pr�paration � une nouvelle phase de l�histoire, dans cette solennelle veill�e des armes, ce n�est pas, croyez-le, aux alentours de la Sorbonne que l�on discute sur les choses de l�avenir prochain avec le plus d�intelligence et de profondeur. Le baccalaur�at ni la licence ne conf�rent ce privil�ge. Ce n�est pas n�cessairement l�homme qui a confi� le plus de faits � sa m�moire qui poss�de la compr�hension la plus large des choses, c�est celui dont l�esprit reste toujours en �veil pour utiliser les bribes recueillies �a et l�, au profit des id�es g�n�rales. Tel savant peut s�enfermer dans son �tude sp�ciale comme dans une prison et perdre de vue l�ensemble des choses, mais le peuple se fait toujours une th�orie de l�univers, fausse ou vraie. Hier encore on ne croyait pas � l��volution sous la coupole de l�Institut : dans le sillon et dans la rue, paysans, ouvriers n�en dout�rent jamais.
Certes, il ne faut pas se laisser aller � l�absurde fantaisie de d�nigrer la science. La d�couverte d�une brique babylonienne ou d�une �tamine rudimentaire de fleur doit nous r�jouir quand le savant, rattachant ce fait minime en apparence � tout un ensemble d�autres faits, d�montre l�importance de la trouvaille ; mais plus que la science il convient d�admirer et d�appr�cier l��quilibre de l�intelligence qui permet de juger la valeur relative des id�es, de les classer suivant leur v�ritable importance ; � cet �gard, mille observateurs constatent que le monde des �tudiants, sp�cialis� dans son travail, n�glige beaucoup plus que les ouvriers l��tude par excellence, celle de la question sociale, et se trouve, par cons�quent, singuli�rement distanc� comme part d�influence sur les destin�es communes. Et ce n�est pas l� un fait particulier � la jeunesse de langues latines ; il est m�me probable qu�� cet �gard elle reste sup�rieure par l�esprit �volutionnaire � ou r�volutionnaire, comme on voudra � � la foule enr�giment�e des �tudiants d�Allemagne et aux young scholars des universit�s d�Am�rique. Les socialistes se comptent par millions au-del� des Vosges, et cependant deux ou trois jeunes gens � peine, fort timor�s d�ailleurs, osent parfois se r�unir � l��cart, loin des buveurs de bi�re, dans telle grande universit� comprenant des milliers d��tudiants. A l��cole am�ricaine de Harvard, o� 3200 �l�ves sont r�unis, les novateurs sont plus nombreux, mais sans avoir encore os� se d�gager des formules chr�tiennes : lors d�un vote r�cent, deux seulement d�clar�rent n�appartenir � aucun des cultes �num�r�s dans la statistique des �tats-unis. C�est peut-�tre dans l�aristocratique Angleterre que les esprits sont les plus libres.
Mais quelles sont donc les causes de cette sagesse conservatrice des jeunes, tout � fait en d�saccord avec le mouvement du si�cle ? Les professeurs eux-m�mes les signalent, mais tel est l�engrenage social que le m�canisme universitaire se maintient fatalement avec toutes ses cons�quences. Il est certain que d�s le premier jour d��cole, la vie normale de l�enfant se trouve fauss�e. Que dire d�une �ducation qui risque de d�jeter l��pine dorsale, de diminuer l�acuit� de la vue, de pervertir les app�tences, d�affaiblir la virilit� ? Ne va-t-elle pas pr�cis�ment � l�encontre de ce qui fut de tout temps, aux yeux des simples, le but principal de l�entra�nement, la force, la gr�ce et la beaut� ? Les Indiens du Nouveau Monde et les naturels de l�Australie, aussi bien que les anc�tres grecs s�accordaient � rechercher pour leurs jeunes gens une vie de grand air, de courses et d�exercice, qui en faisait des hommes adroits, dispos, resplendissants de vigueur. Et chez nous, n�est-ce pas tr�s souvent l�adolescent le plus d�votieusement couv� qui est en m�me temps le plus triste �chantillon d�humanit� musculaire ? La statistique m�dicale nous ment-elle en affirmant que plus de la moiti� des jeunes savants group�s dans les hautes �coles sont devenus impropres � une vie de fatigue : deux sur trois seraient retranch�s de l�adolescence valide, et parmi ceux qui ont perdu leur sant�, combien qui n�ont m�me pas le d�dommagement de garder intact leur outillage c�r�bral et qui, pour en avoir forc� la puissance, ne peuvent ensuite s�en servir que p�niblement ! Sans doute, on peut citer des cas nombreux d�hommes qui ont gard� leur constitution robuste, la vigueur et l�adresse de leurs membres, en m�me temps que la clart� et la souplesse de leur intelligence ; mais ces cas constituent l�exception et non la r�gle ; ils sont dus non aux conditions ordinaires de l��ducation, mais presque toujours aux privil�ges dont jouissent les adolescents fortun�s. Ceux-ci se divisent naturellement en deux groupes, les voluptueux qui s��reintent et se st�rilisent par la d�bauche et le scepticisme, quelques rares d�licats qui conservent une flamme d�id�al au c�ur, et cherchent � s�ennoblir.
Si l��ducation familiale et universitaire d�veloppe l�enfant et le jeune homme sans respecter l��quilibre normal de son �tre, en ne lui laissant voir la rue ou la campagne qu�� travers des barreaux, si elle l��tiole et l�appauvrit physiquement, que fait-elle de son caract�re ? H�las, les m�urs n�ont gu�re permis jusqu�� maintenant qu�on respect�t l�individualit� de l�enfant comme celle d�un �gal futur, et peut-�tre d�un sup�rieur en d�veloppement intellectuel et moral. Rares sont les parents qui voient dans leur fils un �tre dont les id�es et la volont� sont destin�es � grandir d�une mani�re originale, et rare l�instituteur qui ne cherche � dicter aux �l�ves ses opinions, sa morale particuli�re, et n�essaie de faciliter sa besogne en imposant l�ob�issance ?
Puis viennent les approches des examens qui doivent d�cider de la carri�re, et chaque �l�ve, chaque �tudiant a d�sormais son manuel comme le gal�rien son boulet. Le livre est le m�me pour tous et pour tous la mati�re des �tudes se succ�de dans le m�me ordre. D�sormais toute initiative dans la curiosit� intellectuelle est interdite et la ritournelle de la r�citation journali�re remplace la pens�e libre, le jaillissement spontan� : c�est ainsi que le pr�tre doit relire son br�viaire et que le moulin des bouddhistes tib�tains tourne incessamment, �grenant dans l�air son �ternel Oum mane padmi houm. Ce n�est pas que ces manuels ne soient, du moins quelques-uns, admirablement r�dig�s et qu�ils ne contiennent un prodigieux r�sum� du savoir humain : un tremblement de respect et d�effroi nous saisit devant ces livres monumentaux dont chaque ligne condense les recherches des savants qui se succ�d�rent � l��uvre pendant les si�cles. Quelle joie profonde, quel triomphe de savoir vraiment tout ce qui se trouve en ces lourds bouquins ; C�est d�un �il d�envie qu�il faudrait suivre l�heureux candidat qui vient de r�pondre avec ma�trise sur toutes les questions trait�es dans le manuel. Mais sait-il r�ellement toutes ces choses ? Ou bien seulement en a-t-il appris les formules ? Alors il suffit de lui souhaiter qu�il puisse rejeter, � la fa�on des convives de Vitellius, toute la nourriture qui lui p�se � la suite de cet indigeste festin. Qu�il oublie au plus t�t son examen pour se retrouver lui-m�me et se reprendre � l��tude libre, au voyage de d�couvertes impr�vues que lui donneront les recherches ind�pendantes ! Sinon, ayant touch� � toutes les sciences sans se passionner pour elles, il risque de n��tre plus qu�un sceptique, sans enthousiasme, sans volont�, pr�t d�avance � toutes les besognes. Et que sera-ce donc, si ce que l�on dit des recommandations et des faveurs n�est pas une pure calomnie, s�il est vrai que des professeurs r�servent leur bienveillance sp�ciale et leurs encouragements pour celui dont un confr�re leur a parl� d�avance. � Soyez des hommes, � clament les ma�tres, lors des distributions des prix ! Mais ne prenez pas trop au s�rieux cet appel � l��nergie du caract�re. Que de fois, au contraire, il vous faudrait comprendre � demi-mot : � Assouplissez-vous ! Courbez l��chine ! Apprenez � ramper ! � D�ailleurs, m�me les plus grands par le g�nie ont prouv� parfois combien � certains �gards ils pourraient bas tomber par la platitude du caract�re. N�est-ce pas une des illustrations de la science qui s�excusait de repousser une opinion mal sonnante en haut lieu : � Vous avez raison et je serais heureux de le dire bien haut, mais l�empereur ne le veut pas ! �
Certes, le mode d�instruction nous effraie � bon droit pour la jeunesse avec ses concours, ses examens, ses manuels, et tout le gavage scientifique substitu� � la science, mais ce n�est encore l� qu�un petit c�t� de la question. Le fait de beaucoup le plus redoutable doit �tre cherch� dans le mouvement �conomique des soci�t�s. Quel est le but vers lequel tous, jeunes et vieux, sont entra�n�s par la force des choses ? Quel est l�id�al vulgaire et banal de ceux qui se laissent porter par le flot ? Le vieux Guizot le proclama depuis longtemps avec le cynisme des gens aust�res : � Enrichissez-vous ! Enrichissez-vous ! � Or, de par le fonctionnement social, les �tudiants savent d�avance qu�ils battront monnaie avec leurs dipl�mes : � La Science est de l�Argent ! � peuvent-ils dire en secret ou m�me r�p�ter � haute voix quand ils sont en veine d�expansion. C�est dans leurs rangs que se recrutent les classes dirigeantes, qui sont aussi les classes argent�es. Dans la famille m�me on a d� les �clairer sur les chances de fortune que leur ouvre le futur mandarinat, mais ils n�ont gu�re besoin de renseignements � cet �gard : avec la logique pr�cise de la jeunesse, ils comprennent parfaitement ce que la soci�t� distributrice des places et des faveurs attend de leurs efforts. Plus � sages � que n��taient leurs p�res trop entach�s de r�publicanisme et de romantisme, ils suivent avec entrain les voies pr�paratoires qui m�nent finalement � la � carri�re �, c�est-�-dire aux pouvoirs, aux honneurs et � l�argent. Nagu�re l�illustre professeur Dubois-Reymond, recevant l�empereur d�Allemagne � son retour du couronnement de Versailles, cherchait � glorifier les universit�s allemandes comme les � gardes de corps des Hohenzollern ! � De m�me, l�arm�e des �tudiants, pr�tres, fonctionnaires, pourrait s��crier justement : � Nous sommes les gardes de corps du Capital ! �
Ainsi, m�me dans les sanctuaires de la science, on pourrait lire ces deux mots que Lamartine disait ignobles : � Acheter et vendre ! � Sans doute l��tat social reposant sur la propri�t� priv�e comme sur une pierre angulaire, il nous est impossible de ne pas subir de continuels march�s, condition m�me de la vie mat�rielle ; mais ces march�s, il importe d�en comprendre la honte et d�en pr�parer le terme, chacun dans la mesure de sa force, en travaillant � un renouveau social o� les fruits du labeur commun appartiendront � tous sans marchandage pr�liminaire. Plus un acte est �lev� dans l�ordre intellectuel et moral, plus il devient d�licat et g�nant d�en demander le salaire : ici encore, c�est la corruption de l�excellent qui devient horrible. Que penser du m�decin qui tient une vie d�homme au bout de son scalpel et qui commence par tendre la main pour que le patient y mette une pi�ce d�or ? Et le po�te que ravit une pens�e, le savant qu�une d�couverte transporte de joie, attendront-ils la d�cision du fisc et l��tablissement d�un tarif pour d�clamer leurs vers ou pour annoncer la v�rit� nouvelle ? A combien de milliards auraient eu droit Descartes et Bacon pour les voies dans lesquelles ils ont lanc� le monde de la science ? L�antiquit� nous a transmis une l�gende admirable, celle d�Archim�de, qui, dans son bain, mesurant le degr� d�immersion d�un flotteur en bois ou en li�ge, est soudain frapp� comme un �clair par la conception de sa loi sur le poids sp�cifique des corps. La lumi�re est faite. Est-ce qu�Archim�de pense aux talents d�or qu�il pourrait aller demander au tyran Hi�ron en r�compense de son g�nie ? Il s��lance de sa baignoire, il se pr�cipite dans les rues de Syracuse et crie : � J�ai trouv� ! j�ai trouv� ! � � tous ceux qu�il rencontre, porteurs d�eau, muletiers, g�cheurs de pl�tre. L��cho de ce cri joyeux retentit encore jusqu�� nous. Les, d�couvertes de la science portent avec elles des joies si hautes que tout bas int�r�t doit les ternir. Savoir, c�est enseigner. Le carri�riste apprend afin de pouvoir brocanter ses id�es comme des pi�ces de monnaie : l��tudiant digne de ce nom cherche des v�rit�s pour les �pandre largement.
D�ailleurs, que pourrait-il trouver sans haut id�al, s�il se laisse racornir l�esprit par les pr�occupations viles ? L�ancienne foi religieuse, que des retardataires nous pr�chent encore, dispara�t derri�re nous comme une brume. Elle a beau s�accommoder aux progr�s du si�cle, � b�atifier � ceux qu�elle br�la jadis, se faire �volutionniste, r�publicaine, socialiste m�me, elle ne r�pond plus aux exigences de l�homme moderne : le boulet de miracles et de dogmes qu�elle tra�ne apr�s elle alourdit sa marche, et sa morale, qui est en substance celle de la r�signation, d�un pessimisme consol� par de lointaines esp�rances, ne peut se mesurer avec la morale purement humaine, qui comporte l�emploi et le d�veloppement des �nergies dans toute leur pl�nitude. Ainsi la religion � et je prends ce mot dans le sens noble d��lan et d�amour vers un id�al sup�rieur � se d�tourne de plus en plus du myst�re et de l�inconnu pour se reporter sur les �tres du monde connu, c�est-�-dire sur l�humanit�. Croyez-vous qu�elle puisse y perdre en profondeur, en intensit�, en puissance de d�vouement ? Celui qui se sacrifie gratuitement, sans espoir de r�compense, est-il inf�rieur � celui qui se mac�re ou se voue aux bonnes �uvres pour � faire son salut ? �
Les �crivains de l�antiquit� nous ont laiss� d�admirables trait�s de morale et de philosophie sur l��ducation de l�homme qui sait chercher la sagesse et du m�me coup le bonheur en gouvernant ses passions, en �galisant son caract�re, en �levant ses id�es, en diminuant ses besoins. Telles paroles de Lucr�ce, de Z�non, d��pict�te, de S�n�que, m�me d�Horace sont des paroles immortelles qui se r�p�teront d��ge en �ge et qui contribueront � hausser l�id�al humain et la valeur des individus. Mais il ne s�agit plus aujourd�hui de cette �uvre purement personnelle de l�h�ro�sme sto�que, il s�agit, par l��ducation et la solidarit�, de conqu�rir pour la soci�t� tout enti�re ce que nos anc�tres cherchaient pour l�individu seul : il faut viser � ce que l�humanit� se constitue dans sa conscience morale et qu�elle s�oriente avec �nergie et m�thode vers le bonheur, c�est-�-dire vers un fonctionnement normal de sa libert� (1). L��uvre immense ne suffit-elle pas pour embrasser toutes les �nergies, toutes les affections, toute la puissance intellectuelle et morale de chacun de nous ?
Mais ce bonheur, pourrons-nous l�atteindre ? C�est ici que se pose la question sociale dans toute son ampleur, car � des heureux le pain ne suffit pas, il leur faut aussi le libre d�veloppement de l�individualit� en des conditions d��galit� avec les autres hommes, sans commandement ni servitude. Tel est notre id�al anarchiste, tel est aussi, je le sais, celui que ch�rissent d�une mani�re plus ou moins consciente tous les gens de bon vouloir. Cependant on s��tonne d�entendre �a et l� quelques protestations. M�me ne s�est-il pas trouv� des �crivains pour nous affirmer que ce bonheur n�est pas d�sirable ? Pour ces id�alistes �tranges, la guerre serait un bien : elle r�veillerait les �nergies, hausserait les courages, redresserait les caract�res avilis dans la mollesse de la paix. S�entre ha�r de nation, peut-�tre de classe � classe, telle est, sinon leur morale, du moins leur esp�rance !
A ceux qui ont subi les abominations de la guerre, pareille id�e semble monstrueuse ; n�anmoins, en faisant un effort d�intelligence, on peut comprendre la part de sentiment moral qui se trouve au fond de ce paradoxe. La guerre est une �preuve, et comme telle, vaut mieux, ou du moins entra�ne moins de malheurs qu�un �tat d�avachissement. On peut en r�chapper, tandis que l�inaction m�ne fatalement � la mort. Oui la mort. Oui, l��preuve est n�cessaire : toute force doit se tremper avant de passer � l��preuve d�finitive : mais est-ce au hasard qu�il faut proc�der � ces essais, ou bien doit-on le faire avec science et m�thode ? A cet �gard, les peuples dits sauvages, aussi bien que les grecs, les plus civilis�s des hommes d�autrefois, nous donnent un enseignement. Les jeunes gens n�entraient dans la vie des �gaux et n��taient consid�r�s comme aptes � fonder une famille, � exercer leurs droits de citoyens, qu�apr�s avoir donn� des preuves de leur adresse, de leur vigueur, de leur courage et de leur endurance. Nul ne les for�ait ; ils �taient parfaitement libres d��chapper au redoutable essai, et cependant pas un seul ne prenait ce parti, qui e�t fait son d�shonneur. L�attente de l�opinion �tait trop intense pour qu�un seul individu d�sir�t se soustraire aux exp�riences qui devaient le mettre au nombre des hommes. Chez la plupart des peuplades primitives, les h�ros volontaires, filles et gar�ons, se soumettaient aux peines les plus atroces, � de v�ritables tortures : ils souffraient de la faim et de la soif pendant plusieurs jours, se livraient aux morsures br�lantes des fourmis, se fustigeaient mutuellement, subissaient des mutilations affreuses, sans un cri, sans une plainte. C�est avec le regard clair et la bouche souriante qu�ils se pr�sentaient devant leurs juges : l�avenir �tait � ce prix.
Ce n�est pas sous cette forme grossi�re que nous nous imaginons les �preuves futures des jeunes gens � leur entr�e dans la vie des hommes faits, mais il nous semble d�river de la nature humaine que dans la p�riode de la s�ve montante, de force en exc�s et d�amour �perdu, les adolescents se r�v�lent dans tout leur �clat par des actes de force, de sacrifice, de d�vouement. Que le sentiment public les encourage et nulle action ne leur para�tra trop haute pour leur bonne volont�. Qu�on fasse appel au sentiment de leur dignit� et tous r�pondront. Pendant la guerre am�ricaine, les jeunes filles du coll�ge d�Oberlin dirent aux jeunes hommes : � Partez, allez combattre ! �, et les onze cents �tudiants partirent, pas un seul ne resta. Que ne pourrait-on faire de ces forces prodigieuses soulev�es par l�enthousiasme ? Quand les jeunes n�auront plus l�ignoble argent pour corrompre � la source m�me toutes leurs ambitions de bien faire, quand ils seront port�s franchement vers leur id�al, sans le d�go�t d�avoir � se m�priser et � m�priser leur �uvre, quand l�acclamation de tous les encouragera au d�vouement, quelle sera l�entreprise audacieuse qui les fera reculer ? Qu�on leur demande d�aller au p�le arctique ou au p�le antarctique ? Ils iront. D�explorer la mer en bateaux sous-marins et de dresser la caret des fonds ? Ils le feront. De transformer en oasis tous les points d�eau du d�sert ? Ce ne sera pour eux qu�un jeu. De faire un noviciat de voyages, d�explorations et d��tudes ? Le travail se confondra avec le plaisir. De passer des ann�es entre l�adolescence et la vie de famille � l��ducation des enfants, � la gu�rison des malades ? Nous aurons des millions d�instituteurs et d�infirmiers qui remplaceront avec avantage les milliers de soldats occup�s maintenant � fourbir leurs armes pour s�entre-tuer.
Tel est l�id�al que nous proposons � la jeunesse. En la jeunesse. En lui montrant un avenir de solidarit� et de d�vouement, nous lui jurons que dans cet avenir toute trace de pessimisme aura disparu des esprits. � Donnez-vous ! � Mais � pour se donner, il faut s�appartenir �.
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