Art

Date : dimanche 22 octobre 2006 @ 23:59:08 :: Sujet : Encyclop�die Anarchiste

ART.

� Application des connaissances � la r�alisation d�une conception. � (Larousse.) All�goriquement, je comparerai l�Art � un arbre �ternel enfon�ant ses racines jusqu�au c�ur de la terre, �levant ses cimes dans l�infini, tandis que ses branches magnifiquement charg�es des fruits les plus divers et les plus pr�cieux, s��tendent comme pour �treindre, en un embrassement f�cond d�harmonie et de beaut�, le genre humain.



Au figur�, on peut dire que l�Art, n� du m�me accouchement que la nature, est souvent consid�r� comme une fid�le reproduction de celle-ci, et parfois on juge cette reproduction plus belle et plus parfaite.

Pour nous, anarchistes, que l�on juge la Nature comme une prodigieuse cr�atrice d�pouill�e de toute conscience et de toute volont� propres, ignare de sa puissance m�me ainsi que de tout ce qu�elle peut donner aux hommes ; pour nous, l�Art est quelque chose de plus complet et de plus anim�, de plus vari� et de plus conscient, plus actuel et plus de l�avenir ; en peu de mots : plus plastique et plus harmonisable selon les besoins, les sensations et les aspirations humaines.

Tandis qu�aux yeux de milliers et de milliers de g�n�rations, la Nature demeure statique et immuable, m�me � travers les innombrables secrets que les �dipes de la Science ont su arracher � son visage de sphinx, l�Art, au contraire, a suivi toutes les transformations et toutes les ascensions humaines, quand ce ne fut pas lui-m�me qui les pr�c�da, les provoqua, les encouragea, les poussa.

La seule chose qui nous apprenne comment les hommes des �ges pr�historiques, c�est-�-dire des �poques qui n�ont pas d�histoire, �taient intellectuellement sup�rieurs aux fauves contre lesquels ils �taient oblig�s de lutter, c�est l�Art. L�arch�ologie nous a r�v�l� plusieurs manifestations d�art primitif remontant beaucoup plus loin dans le pass� que les �critures les plus anciennes parvenues � notre connaissance. Pour si rudimentaires qu�elles fussent les armes d�attaque et de d�fense dont nos anc�tres les plus recul�s se servirent pour lutter contre les fauves et l�incl�mence de la temp�rature, �taient toujours d�es � des notions d�art, instinctives, obscures, bien ant�rieures � la parole �crite ou articul�e.

Donc, si nos anc�tres, les primitifs ont pu faire pr�valoir, contre tout ennemi de leur esp�ce, et de notre conservation, leur volont� et leur droit � l�existence et � leur d�veloppement, c�est � ces premi�res et grossi�res notions d�art qu�on le doit. Et c�est encore � ces notions d�art imparfaites que nous sommes redevables de pouvoir marcher - lentement mais s�rement - vers un devenir dans lequel la libre volont� individuelle (le libre arbitre) aura raison de cette fausse ou, pour le moins, exag�r�e puissance qu�on attribue � la Nature (le d�terminisme), conception selon laquelle les hommes, divis�s par races, seraient fatalement condamn�s dans les si�cles des si�cles � s�entretuer, � se d�vorer, � s�exterminer.

Mais, h�las ! n�es en libert� et pour la Libert�, toutes les manifestations de l�Art qui se d�velopp�rent parall�lement au d�veloppement et perfectionnement des �tres humains, furent, depuis, monopolis�es et alt�r�es par les puissants de tout temps qui leur impos�rent une t�che absolument oppos�e � celle par et pour laquelle elles avaient �t� cr��es ; en sorte que, de levier d��mancipation et de civilisation qu�il �tait � l�origine, l�Art se transforma en instrument d�oppression et d�obscurantisme.

C�est ainsi que, s�imposant en ma�tres absolus sur l�esprit et sur la volont� comme sur les sentiments des peuples, toutes les �coles th�ologiques, ainsi que tous les syst�mes de domination sociale, purent largement, parfois m�me exclusivement, exploiter toutes les sources du domaine de l�Art. Et la peinture, la sculpture, l�architecture, la po�sie, l��loquence, la musique, la chor�graphie, en un mot toutes les expressions principales de l�Art qui pouvaient le plus profond�ment frapper, conqu�rir et influencer d�une fa�on quasi identique la fantaisie des peuples de tout pays et de tout temps, furent, savamment et avec un succ�s digne d�une meilleure cause, employ�s � glorifier, exalter et �terniser toutes les fables, l�gendes, traditions et mensonges, lesquels, une fois rev�tus de grandeur et de beaut�, de mysticit� et d�idol�trie, de puissance et d�immortalit�, s�empar�rent souverainement de la pens�e et de l��me des hommes, jusqu�� les convaincre de voir, et de d�fendre en ces fables et mensonges, la plus �clatante des v�rit�s.

Toutefois, bien que les artistes, de toute �poque et appartenant � n�importe quel rameau du milieu artistique, qui voulurent se r�v�ler et s�imposer � l�attention des contemporains et � l�admiration de la post�rit�, aient �t� dans la triste obligation de se prostituer au faux � m�c�natisme � des souverains, des pontifes et des � nouveaux riches � de tout temps (prototypes : les Estensi, les Leone X., les Augustin Chigi) ; toutefois, dis-je, ils ne firent jamais totalement d�faut, les artistes de conscience et d�esprit libres qui, en revendiquant les buts naturels et les droits primordiaux de l�Art, s�en firent une arme puissante pour fl�trir et vouer � l�ex�cration du monde les tyrans et les pr�jug�s sur lesquels le despotisme fait reposer les assises de sa propre souverainet�.

Naturellement et de la m�me fa�on que les pionniers du progr�s et du vrai dans la Science et dans la Pens�e, cette libre arm�e d�artistes, qui, avec la pioche d�une tenace volont� et le flambeau de l�avenir dans leur poing g�nial, tent�rent d�entamer, de fendre et de p�n�trer la masse des �poques enfonc�es dans un pass� inconnu, en d�voil�rent les profonds secrets, en ressuscit�rent la l�thargique grandeur, et en l�arrachant � l�immuable silence en firent jaillir l�immense voix, l�hymne �vocateur, comme celui d�un ch�ur de si�cles, chantant, c�l�brant, exaltant la mission et les droits des Arts ; naturellement, cette libre arm�e d�artistes fut, elle aussi, pers�cut�e par les puissants, excommuni�e par l��glise, incomprise et m�connue par les incomp�tents, raill�e par la populace, ignor�e par la pr�caire gloire contemporaine. Il �tait fatal qu�il en f�t ainsi.

Donc, n� en libert� et pour la Libert�, pour pouvoir remonter jusqu�� ses origines et accomplir sur la terre sa naturelle t�che primordiale d��l�vation et de lib�ration humaines, l�Art, comme tout autre id�al d�harmonie et de beaut�, a besoin d�un r�gime dans lequel le privil�ge de quelques individus n�ait plus la possibilit� de s�affirmer, et d�o� la corruption et le favoritisme d�guis�s en � m�c�natisme � sp�culateur mis au service de la � Raison d��tat � et de l� � Infaillibilit� Divine �, soient bannis � jamais !

Ce r�gime de pleine libert� de pens�e et d�application de n�importe quelle noble connaissance tendant � la r�alisation de toute conception, soit mat�rielle soit intellectuelle, ce R�gime, c�est l�Anarchie.

Et nous, anarchistes �pris d�Art et de Beaut�, de V�rit� et de Lumi�re, nous qui luttons pour que tout ce qui constitue le patrimoine social soit restitu� � la communaut� de ceux qui ont contribu�, contribuent et contribueront � son �dification, nous ne nous contenterons pas de conqu�rir et d��tablir d�finitivement l��galit� et la libert� dans le domaine du travail manuel et dans le cadre de la vie �conomique ; avec la m�me ardeur, nous travaillerons � assurer l�exercice de la m�me �galit� et de la m�me libert� dans le domaine du travail intellectuel et de la vie spirituelle. Car, en d�pit des diversit�s qui les distinguent, tous les efforts ainsi que tous les progr�s sont solidaires : la lib�ration du travail manuel n�aurait aucune chance de survivre sans la clairvoyante et fraternelle contribution du travail intellectuel, de m�me que celui-ci ne pourra conqu�rir et conserver sa pleine libert� d�expression que dans un r�gime de compl�te autonomie ouvri�re.

Ce qui, en d�finitive, veut dire : libert� totale, absolue dans toutes les manifestations humaines, exprim�es par n�importe quelle cat�gorie d�individus ou de groupements, �tant donn� que la soci�t� anarchiste placera tous les individus et tous les groupements au m�me niveau de droits et de devoirs, laissant � chacun le choix de ses aptitudes, requ�rant de chacun selon ses capacit�s, assurant � chacun la satisfaction de ses besoins naturels et l�honorant selon ses m�rites.

Virgilio GOZZOLI

*
* *

ART. Quelques camarades ont des pr�ventions contre l�art et les artistes. Peut-�tre confondent-ils l�art avec son contraire. Peut-�tre prennent-ils les singes pour des hommes et, au lieu du noble visage, ils injurient les pauvres grimaces commerciales ou officielles. Si tu crois que les �crivains se trouvent � l�Acad�mie et les beaux livres chez les �diteurs � r�clame, tu as raison de m�priser ce que tu as tort d�appeler livres et �crivains. Si tu crois que les peintres, les sculpteurs, les musiciens se rencontrent a l�Institut, tu as raison de m�priser ces prostitu�s, mais tu as tort de les appeler des artistes.

L�art v�ritable ob�it � des disciplines int�rieures, souples et inexprimables comme la gr�ce changeante de la vie. Pour leur ob�ir et parce qu�il leur ob�it, il s�affranchit et m�affranchit des cha�nes ext�rieures.

L�art est, comme la vie, �quilibre et mouvement, unit� et richesse, proportion des parties, v�rit� et harmonie du d�tail.

La beaut� semble uniquement donner du plaisir. Elle est plus g�n�reuse. Je me sens charm� seulement et berc� ; je suis p�n�tr� de v�rit�, de justice et de justesse, d�humanit� dou�e et fi�re.

Ne me donne pas � choisir entre le bel ouvrage qui semble affirmer le mensonge r�actionnaire et l�ouvrage manqu� qui balbutie la v�rit� r�volutionnaire. Mon choix te scandaliserait et le tien, peut-�tre, me d�solerait.

La beaut� est la grande r�volutionnaire.

Bossuet veut me soumettre aux disciplines de l��glise. Le noble mouvement de ses rythmes me lib�re ; la v�rit� profonde et multiple du d�tail m�emp�che d�entendre le mensonge de la surface et du parti-pris. Bossuet, malgr� son dessein, me d�livre de l��glise plus subtilement que Voltaire.

Les gauches n�gociations de M. Homais me sont douloureuses et asservisseuses presque autant que les asinaires affirmations de l�abb� Bournisien. Dans la vie, je les fuis �galement. Mais qu�un rayon d�art les touche ; Flaubert me rend risibles et lib�rateurs les doux imb�ciles qui se font si joliment pendant.

Mais Bossuet n�est pas l�artiste complet, puisqu�il veut autre chose que la beaut� et la v�rit� et puisqu�il r�ussit le contraire de ce qu�il veut. Quand l�harmonie se fait entre les profondeurs et la surface, entre le rythme et la pens�e, entre le geste et la parole, quand l�artiste sait ce qu�il est et consent � ce qu�il est : il devient la plus efficace, la plus admirable - et la plus pers�cut�e - des forces de lib�ration.

Aimons deux fois ceux qu�on entoure de hu�es ou de haine silencieuse pour les punir de chanter la v�rit� d�une voix juste.

Je distingue parfois deux sortes d�art. L�art intrins�que est la beaut� qui ne cherche point � se manifester ou qui se manifeste sans le secours d�une technique. On l�appelle plus souvent sagesse ou �thique ( voir ces deux mots ). Il a pour ennemies et pour parodies les morales ( voir ce mot ).

L�esth�tique �tudie les arts intrins�ques, ceux qui cr�ent une �uvre en dehors de son cr�ateur, les beaut�s qui se manifestent par des moyens techniques. On distingue l�architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la po�sie. Quelques-uns ajoutent le cin�ma. Au vrai, tout art est po�sie. L��uvre n�est que l�ext�riorisation du po�me int�rieur ; les pierres, les formes, les couleurs, les notes, les mots, les rythmes : autant de moyens de le rendre communicable.

Le po�me est amour ; son expression est beaut�.

Le faux artiste croit son �thique et son esth�tique ind�pendantes l�une de l�autre. Sa Vie et ce qu�il appelle son �uvre ne se connaissent pas, � moins que son travail cherche uniquement � entretenir sa vie et � enrichir ses propri�t�s. Chez le v�ritable artiste, �thique et esth�tique sont les branches jumelles parties d�un m�me tronc. Ma vie et mon �uvre sont deux expressions de ma fa�on de sentir, ou elles sont �chos, mensonges, n�ants.

I1 y a n�cessairement un sage dans un v�ritable artiste. Mais le sage peut n��tre pas artiste au dehors, n�avoir pas les moyens de faire chanter pour d�autres oreilles son harmonie intense.

Les fa�ons de sentir sont diverses, divers les moyens d�expression. Rien de plus diff�rent que les artistes, puisque on est artiste dans la mesure o� on parvient � s�exprimer soi-m�me. Pourtant tous les cr�ateurs ont un go�t et un besoin communs : la solitude. Non pas perp�tuelle ni farouche, mais subordonn�e � leur vouloir. Une solitude qui alterne avec les rencontres fraternelles comme alternent le sommeil et la veille. Quand il a observ�, l�artiste emporte sa proie, son observation dans son d�sert. L�, seulement, il peut lui donner une forme bien sienne et ad�quate, mariage d�une mati�re et d�un temp�rament. Tableau, statue ou livre, il nous apporte son pr�sent.

Tout empreint du parfum des chastes solitudes.

Alfred DE VIGNY.

Certains grands se font, au besoin, une solitude dans la foule, � force d�indiff�rence. Descartes se sent �galement seul et libre d�esprit parmi l�agitation d�une vie de marchands ou � dans son po�le �. Mais celui qui travaille vraiment dans la foule, avec les pens�es et les habitudes de la foule, ne peut que r�p�ter du d�j� dit et, comme on parle dans les lettres avec une modestie inconsciente, donner de la copie. L�artiste sort de la solitude d�s qu�il manque de mati�re � �uvrer ou de l�air pour �uvrer ; d�s qu�il sent, � certain grincement de son travail, qu�il fonctionne � vide. La lecture est une des fa�ons les plus efficaces de sortir de la solitude.

La com�die humaine ne pr�sente gu�re des d�nouements de justice. Le g�nie n�a pas plus que la sagesse la na�vet� d�esp�rer les r�compenses ext�rieures. Il s��tonnerait plut�t qu�on lui permette presque d�exister, qu�au lieu de le tuer d�un coup on se contente indulgemment d�essayer de l�affamer. Il se d�brouille � c�t�, en souriant, et ne cherche point � se vendre. Et il admire de n��tre pas tout � fait �cras� par la haine et la jalousie du milieu. Quel que soit le milieu o� il vit.

De grands artistes ont obtenu le succ�s imm�diat : ils avaient des parties basses et banales. Ce qui leur donna le succ�s nuit � leur gloire. Le succ�s imm�diat r�sulte n�cessairement d�un accord entre un talent et son milieu. Le talent est m�diocre qui se trouve naturellement adapt� � la m�diocrit� de n�importe quel milieu.

� Le g�nie est une longue patience �, dit Buffon. Il dit plus et mieux qu�il ne croit. Il sait combien cette patience est joyeusement active ; il ignore combien elle est r�fractaire aux r�actions hostiles du milieu. Un secret du grand artiste c�est de ne jamais se soucier de l�opinion contemporaine.

Nos d�sappointements viennent d�une mauvaise �quation entre nos d�sirs et les renoncements voisins dont il faut payer leur satisfaction. Le v�ritable artiste a �pous� le temps contre son temps. Il pr�f�re les si�cles � son si�cle, toujours � maintenant, l�univers � sa patrie, la beaut� � la vente et aux honneurs. Dans la r�alisation m�me de l��uvre, il sait les renoncements n�cessaires il �coute bien des d�tails ing�nieux et brillants ; il efface parfois � demi et att�nue ; le secondaire qu�il ne supprime point, il le subordonne et le fait servir � l�unit�. Mais l�unit� qu�il cherche a toutes les souplesses de la vie, non la rigidit� g�om�trique ou cadav�rique.

Il est des sacrifices � quoi ne consent point l�artiste, ce grand sacrificateur. L�harmonie est trop imparfaite si l�on sacrifie l�id�e � la forme ou la forme � l�id�e. Id�e et forme, deux fant�mes, d�s qu�on les s�pare, et que disperse un jour de soleil ou de vent. Unis d�une �troite �pousaille, voici qu�ils prennent la densit� de l��ternel.

HAN RYNER.

*
* *

ART. L�art est une des plus nobles manifestations de l�esprit humain. L�art sinc�re et d�sint�ress�, bien entendu.

Certains diront que seules les choses utiles ont droit � une place sous le soleil et ils �nonceront l�inutilit� de l�art. Ils ont tort, � mon avis. Mais auraient-ils raison qu�il faudrait se souvenir que le superflu est parfois beaucoup plus indispensable au bonheur de l�homme que le n�cessaire.

Aussi loin que l�on remonte on peut constater l�existence de l�art. Il suffit d�examiner les vestiges des civilisations mortes pour constater l�importance grande qui lui fut toujours accord�e. Chez les peuplades les plus sauvages on retrouve un art rudimentaire sans doute, mais un art tout de m�me, qui s�applique � de grossi�res d�corations. L�homme, d�o� qu�il vienne, a plus ou moins besoin d�enjoliver ce qui lui para�t fruste et de recourir � l�artifice des �vocations. Quel que soit son degr� de sensibilit�, il a besoin de bercer sa peine ou son ennui. Et il fait appel � l�art, sous une quelconque de ses formes.

Le but de l�art devrait donc �tre �minemment humain.

Il ne l�est pas toujours.

Certains artistes se sont �loign�s des horizons larges qui leur �taient ouverts pour se calfeutrer en des formules parfois ing�nieuses mais souvent mesquines. Ne leur jetons pas la pierre trop facilement. Leur attitude a presque toujours �t� la cons�quence de l�incompr�hension du � public �. Ce dernier, absorb� par une quotidienne lutte, anim� par les contraintes, aveuli par les dictatures, �cras� par son joug, ce dernier, dis-je - le peuple - �tait trop las pour se passionner aux choses de l�art. Sa curiosit� �tait �teinte.

Il ne pouvait r�pondre aux efforts des artistes que par l�indiff�rence ou la goguenardise. Il ne comprenait plus et ne voulait pas essayer de comprendre. Lorsqu�il avait besoin d�art - quand m�me - il trouvait toujours des affairistes pour lui donner brouet � son go�t - son piteux go�t. L�in�vitable r�action s�est produite : de vrais artistes, d�sint�ress�s autant que sinc�res, ont clos leur art dans des chapelles.

Tout le monde y a perdu.

Mais le peuple ni l�art n�ont dit leur dernier mot.

Un jour viendra bien o� l�idole Autorit� s��croulera. Car il n�est pas �uvre d�idole que la volont� tenace et lente des si�cles n�ait abattue. Toutes y passent � leur tour. Les Dieux ont parfois la vie longue, mais ils meurent quand m�me, comme les hommes, un beau matin.

Lorsque les jours ne seront plus, pour le peuple, des boulets � tra�ner ; lorsque les plus humbles pourront initier leur corps et leur esprit � la douceur des haltes, na�tra alors un art nouveau. Un art aussi large que le ciel des campagnes, aussi profond que le d�sir humain. Un art vibrant et souple comme une chair f�minine. Un art clair et frais comme une eau de fontaine. Et auquel des privil�gi�s ne seront pas seuls � pouvoir go�ter.

La beaut� n�est pas dans des formules, mais dans la vie.

Pour conna�tre la beaut�, il faut vivre, pleinement, intens�ment. C�est parce que le peuple ne vit pas qu�il demeure �tranger � l�art. Et c�est parce que les artistes ne vivent pas que leurs �uvres sont p�les et pauvres. Du sang dans les art�res, de l�air dans les poumons, du soleil dans les yeux, et tout le reste vous sera donn� par surcro�t...

Quelles seront les r�gles de l�art de demain ? Je ne sais et peu me chaut. Une belle femme peut s�habiller de mille fa�ons, elle restera toujours belle - si r�elle est sa beaut�.

Attendons. Ou, plut�t, apprenons � vivre. Tout est l�.

Georges VIDAL.

*
* *

ART (vient du latin, artem, suivant le Dictionnaire Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, ou ars, artis, suivant le Dictionnaire Larousse. La racine ar serait, soit une contraction du grec aret� (vertu, m�rite, force), soit un produit du radical sanscrit kar (faire) qui aurait laiss� ar par la disparition, observ�e aussi dans d�autres mots, de la gutturale k. La deuxi�me explication rend mieux compte de la signification que le mot ars avait originairement et qui �tait celle d�industrie, d�habilet� manuelle.)

Pour les Latins, l�art c��tait d�abord le faire, c�est-�-dire, suivant sa d�finition la plus g�n�rale donn�e aujourd�hui : � le moyen par lequel on r�ussit � faire quelque chose � (Hatzfeld). On a dit, ensuite, en commen�ant � limiter le domaine de l�art, qu�il est � la mani�re de faire une chose selon certaines m�thodes, selon certaines r�gles � (Littr�), ou � la mani�re de faire quelque chose selon des r�gles � (Hatzfeld). Le m�me a ajout� par extension : � Chacun des genres dans lesquels l�homme ou l�animal produit des �uvres selon certaines r�gles. � Larousse pr�sente une d�finition plus limitative en disant : � Application des connaissances acquises par l�homme et des moyens dont il dispose � la r�alisation d�une conception quelconque. � II semble ne pas admettre les connaissances et les moyens de l�art chez les animaux.

Dans un sens encore plus particulier, on dit de l�art qu�il est : � l�ensemble des moyens, des proc�d�s dont l�homme se sert pour exciter dans le c�ur de ses semblables diverses impressions et �motions, et notamment le sentiment du beau � (Larousse), � l�expression, par les �uvres de l�homme, de l�id�e qu�il se fait du beau � (Hatzfeld). Ces d�finitions, la deuxi�me principalement, tendraient � renfermer l�art dans les rapports qu�il a avec l�esth�tique, science du beau, dont il serait l�objet.

L�art, consid�r� comme � mani�re de faire quelque chose �, est, avant tout, utilitaire en ce qu�il indique aux �tres les moyens de se procurer ce qui leur est n�cessaire.

� Les arts sont les enfants de la n�cessit� � (La Fontaine).

� Le premier usage d�un art est pour les besoins de la vie � (Paul-Louis Courrier).

Cette conception est � la base de la formation des arts m�caniques, ceux qui, selon Brouillet, � ont pour but d�exploiter la nature, ou de la transformer �, ce qui est tr�s souvent en opposition avec l�art, objet de l�esth�tique, qui a pour but, au contraire, de faire valoir et de conserver les beaut�s de la nature. Les arts m�caniques sont synonymes d�industrie. On dit : � l�art des fourmis, des castors �, en parlant des demeures que ces animaux construisent, comme on dit : � l�art du ma�on, du menuisier �.

L� � application des connaissances et des r�gles � s�entend pour tous les arts. Elle les �l�ve au-dessus du simple faire. Mais si elle ne vise que l�utile, elle perd son caract�re d�art proprement dit. C�est la pr�occupation esth�tique qui donne � l�activit� le caract�re de l�art, en opposition � la pratique spontan�e ou routini�re, qui fait de cette activit� un m�tier, quel que soit le titre qu�elle se donne. Ainsi, la pr�occupation esth�tique fera d�un ouvrier un excellent artiste dans son m�tier. Sans cette pr�occupation, un artiste ne fait qu�un mauvais ouvrier dans son art. Les arts m�caniques doivent donc comporter une part d�esth�tique pour n��tre pas de simples m�tiers.

Dans les arts lib�raux, la part de l�esth�tique est plus grande. Ce titre, invent� par l��cole d�Alexandrie, d�signa longtemps les objets de l�enseignement classique. Les anciens reconnaissaient sept arts lib�raux, appel�s commun�ment les Sept Arts : la grammaire, la rh�torique, la philosophie, l�arithm�tique, la g�om�trie, l�astronomie et la musique. Les Encyclop�distes du XVIII� si�cle class�rent dans la m�me division les arts lib�raux et les beaux arts. Aujourd�hui, on les s�pare et on appelle arts lib�raux � ceux qui sont du ressort de l�intelligence et de l�esprit � (Littr�), � ceux o� l�esprit a plus de part que la main � (Larousse). Ces d�finitions trop vagues correspondent � peu pr�s � celle que les Encyclop�distes donnaient de ce qu�ils appelaient les arts scientifiques : � Arts qui r�pondent aux besoins de l�esprit. � Mais les arts scientifiques ne sont pas autre chose que les sciences appliqu�es qui font partie des arts m�caniques. A d�faut d�autres pr�cisions, nous dirons que les arts lib�raux sont l�exercice th�orique des sciences, celles class�es d�j� sous ce titre par les anciens et celles d�couvertes depuis. Citons, comme curiosit�, ces appr�ciations caract�ristiques de leur �poque du Dictionnaire de Tr�voux, r�dig� au XVIII� si�cle par les j�suites : � Les arts lib�raux sont ceux qui sont nobles et honn�tes... Les arts m�caniques sont ceux o� l�on travaille plus de la main et du corps que de l�esprit. �

Sous le titre des beaux-arts, ou arts proprement dits, on comprend l�architecture, la sculpture, la peinture, la po�sie, l��loquence, la musique et la danse. Avec eux, la pr�occupation esth�tique r�duit de plus en plus celle d�utilit�, au point de la faire dispara�tre compl�tement dans l�art pour l�art, qui signifie � un travail d�gag� de toute pr�occupation autre que celle du beau en lui-m�me � (Th�ophile Gautier).

On dit g�n�ralement des beaux-arts qu�ils sont � ceux qui ont pour but de charmer les sens par la culture du beau � (Larousse), ou � l�expression, par les �uvres de l�homme, de l�id�e qu�il se fait du beau � (Hatzfeld). Ces deux d�finitions des beaux-arts, consid�r�s surtout comme art proprement dit et dans son sens absolu, sont insuffisantes. Elles se rapprochent de la formule de l�art pour l�art, � moins qu�on envisage une conception extr�mement large du beau en l��tendant � tout ce qui est dans la vie objet d�excellence, de grandeur, de perfectionnement et qu�on les compl�te par celle des Encyclop�distes disant que les beaux-arts sont � destin�s � satisfaire les besoins du sentiment, les �panchements de l��me. � Nous reviendrons, plus loin, sur ce sujet.

Bescherelle, dans son Dictionnaire National (Paris, 1856), a protest� contre les d�finitions � incompl�tes et fausses � de l�art donn�es par les dictionnaires qui ont pr�c�d� le sien. Il a fait sur l�art des � r�flexions philosophes � dont il nous para�t int�ressant de reproduire les passages suivants : � L�art s�adresse � la fois � l�intelligence et aux sens, � l�intelligence par la pens�e cach�e dans l��uvre de l�artiste, aux sens par la forme mat�rielle dont cette pens�e est rev�tue ; d�o� il r�sulte qu�on ne fait pas de l�art pour l�art, parce que si les premiers artistes ont formul� une symbolique et des proc�d�s techniques, il n�en est pas moins constant que l�art existait avant les r�gles, puisque celles-ci ont �t� le fruit et non le principe des �uvres artistiques... L�art est susceptible de progr�s et de diverses r�volutions, li�s � ceux de l�esprit humain lui-m�me ; car si l�esprit se perfectionne, la forme subit le m�me perfectionnement, mais si l�esprit s�en va, la symbolique est bient�t mise en oubli, et la forme, manquant de soutien, s�ab�tardit et se meurt. �

En raison sans doute de sa signification g�n�rale, faire, le mot art est encore employ� pour d�signer des formes tr�s diverses et souvent les plus oppos�es de l�activit� humaine. Cet emploi est d�autant plus arbitraire par rapport au sens de l�art proprement dit que ces formes excluent davantage l�id�e de beaut� et de perfectionnement. C�est ainsi qu�on dit : � l�art de la guerre � comme � les arts de la paix �, � l�art de ha�r � ou � de mentir �, comme � l�art d�aimer � ou � d��tre vrai �, etc...

De m�me, art est synonyme d�adresse, d�habilet�, de talent, de moyen, ces mots �tant pris indiff�remment en bonne ou mauvaise part :

- � L�art de persuader consiste autant en celui d�agr�er qu�en celui de convaincre � (Pascal).
- � Il instruira ses fils dans l�art de commander � (Racine).
- � Je sais l�art de punir un rival t�m�raire � (Racine).
- � II s�est fait un art du boire, du manger, du repos et de l�exercice � (La Bruy�re).

Art est aussi synonyme d�appr�t, d�affectation, d�artifice, de ruse.

On dit commun�ment :

- � II y a trop d�art dans ce qu�il dit. �
- � L�art le plus innocent tient de la perfidie � (Voltaire).
- � Je sais l�art de traire les hommes � (Moli�re).
- � Le grand art de l�homme fin est de ne le point para�tre ; o� est l�apparence de la finesse, l�effet n�y est plus. � Cette phrase de Montaigne explique cette expression proverbiale : � L�art est de cacher l�art. �

Voici encore quelques emplois plus ou moins justifi�s du mot art :

Les arts d�agr�ment sont les beaux-arts consid�r�s comme des amusements et des moyens de plaire et d��tre agr�able. Ils ne sont, le plus souvent, que de la niaiserie et la parodie de l�art.
- � Chez un peuple frivole, les bonnes �tudes ne m�nent � rien ; avec les arts d�agr�ment, on arrive � tout � (Diderot).

L�art sacerdotal ou art sacr�, �tait la science magique des Egyptiens, appel�e depuis philosophie herm�tique.

Grand art : pratiques des alchimistes.

Art notoire : moyen par lequel certains pr�tendent acqu�rir toutes les sciences par le je�ne et l�observation de certaines r�gles. Salomon aurait �t� son inventeur.

Art ang�lique ou art des esprits, qui permettait, disait-on au moyen-�ge, de se mettre en rapport avec un ange ou un d�mon pour apprendre ce qu�on voulait conna�tre.

Art de Saint-Anselme : gu�rison des plaies en touchant, au cours de certaines c�r�monies, les linges qui devaient les envelopper.

*
* *

L�histoire de l�art est celle de la civilisation. L�art est �troitement li� � la vie de l�humanit�. Il est une de ses formes et, avec les autres, il avance, il s�arr�te ou il recule.

Le premier art de l�individu, homme ou animal, a �t� d�assurer son existence, de se nourrir, de se pr�server contre les intemp�ries et de se d�fendre contre les dangers. Pour cela, il regarda autour de lui, s�effor�ant de discerner ce qui pouvait lui �tre utile ou nuisible. Ainsi, � l�art est n� de l�observation de la nature � (Cic�ron). Lorsqu�il eut trouv� l�utile et qu�il eut des loisirs, l�individu pensa a l�agr�able, que la m�me observation lui montra dans son environnement.

Aux temps primitifs, l�homme et l�animal �taient tout pr�s l�un de l�autre. Ils avaient des rapports de solidarit� plus �troits, avec plus d��galit�, qu�aujourd�hui. C��tait � le temps que les b�tes parlaient �, et les hommes les comprenaient. Ce temps est certainement l�origine des fables et des contes d�animaux qui sont la forme la plus ancienne, et ont �t� longtemps la plus populaire, de la litt�rature. Orph�e, � le bon berger �, eut une telle place dans cette popularit� que le christianisme en a adopt� la l�gende.

L�exemple de l�animal servit souvent � l�homme pour d�couvrir toutes les vari�t�s de nourritures : racines, fruits, animaux de la terre et des eaux, pour s�en emparer et pour les emmagasiner en pr�vision des temps de disette. L�animal apprit aussi � l�homme � s�abriter dans des cavernes, puis dans des constructions plus confortables. Les villages de certains insectes lui donn�rent l�id�e d�une architecture bien sup�rieure � celle qu�il avait su trouver. En plusieurs r�gions, l�agriculture lui fut enseign�e par les fourmis. L�oiseau construisant son nid, l�araign�e faisant sa toile, lui r�v�l�rent le tissage. En suivant les pistes des animaux, il prit le go�t des explorations et d�couvrit de l�eau dans le d�sert. Le vol des oiseaux lui indiqua les cols pour le passage des montagnes et, sur la mer, le d�troit le moins large ou l��le qu�il ne voyait pas du rivage. En m�me temps que l�utile, l�animal enseignait l�agr�able � l�homme par l�exemple des jeux. Il lui communiquait � le sens de la beaut� et, plus encore, celui de la cr�ation po�tique... Aurait-il pu oublier l�alouette qui s��lance droit dans le ciel en poussant des appels de joie, ou bien le rossignol qui, pendant les nuits d�amour, emplit le bois sonore de ses modulations ardentes ou m�lancoliques ? � (Elis�e Reclus). Le gorille frappant sur une calebasse lui apprit le rythme. Imitant l�animal, l�homme se livrait aux premi�res manifestations de l�art proprement dit, apprenant les danses ou pantomimes, les attitudes rythm�es, les accompagnant de la cadence des instruments et du son de sa voix.

L�architecture, qui est avant tout l�art de construire des demeures, fut aussi une des premi�res manifestations de l�art proprement dit. Plus utilitaire qu�esth�tique, elle eut, du moins, dans ses d�buts, cette beaut� qui manque si souvent aux monuments d�aujourd�hui : l�harmonie avec le milieu. Les grottes des troglodytes avaient des commodit�s souvent bien sup�rieures � celles des taudis o� sont entass�es, de nos jours, les populations citadines.

Le dessin et les arts qui en d�pendent, naquirent du d�sir de reproduire des formes, des mouvements qui avaient frapp� l�homme. Avec un silex, il dessina, puis grava sur la pierre ou sculpta sur son arme, les sujets dont il avait gard� la m�moire. Ayant d�couvert des couleurs, l�ocre rouge ou jaune, le jus �pais de certains fruits, il s�en servit pour peindre les m�mes sujets sur les parois unies des rochers. Dessin et peinture furent les premiers modes de l��criture. Ils servirent pour les communications qui ne pouvaient �tre faites verbalement � d�autres hommes �loign�s, et pour transmettre � la post�rit� le souvenir des faits du temps. La d�couverte de ces inscriptions dessin�es et peintes, et des �critures laiss�es par les diff�rents peuples, a permis d��tablir la v�ritable histoire de l�humanit� en face des th�ories empiriques qui pr�valurent si longtemps.

L�usage du dessin et de la couleur inspira l�id�e de la d�coration au moyen des lignes, droites ou courbes, simples ou entrecrois�es, et de figures peintes. La construction s�orna de traits et de couleurs qui lui donn�rent, comme � certaines huttes de primitifs oc�aniens, une gr�ce qu�on rencontre trop rarement dans les d�corations d�aujourd�hui.

C�est par la sensibilit� musicale que les hommes et les animaux se sont toujours le plus rapproch�s psychologiquement. Ne pouvant imiter avec sa voix toutes les merveilles du chant des oiseaux, l�homme chercha des instruments rendant l�imitation aussi vari�e que possible. I1 ne trouva d�abord que le sifflet, seul instrument d�couvert dans les grottes primitives. Depuis, il ne cessa de rechercher d�autres instruments pour multiplier l�expression de la musique que Platon appelait � l��ducatrice de l��me � et qui tint tant de place dans la vie antique. Longtemps, le chant accompagna le travail. Aujourd�hui, le bruit des machines l�a fait taire et le taylorisme en a supprim� le loisir et le go�t. On chantait aussi pour apaiser la souffrance des patients soumis � des op�rations, ou la douleur de ceux qui avaient perdu un �tre cher. On chantait pour dire sa joie comme sa peine et souvent la musique fit cesser les querelles, calma les haines, car elle fut, de tout temps, le moyen le plus souverain d�exprimer les sentiments et d��voquer l�id�al humain.

L�art de la parure, qui r�pond plus particuli�rement au besoin de briller et de plaire, s�est aussi manifest� de bonne heure chez l�homme. L� encore, l�exemple lui fut donn� par l�animal, � oiseau, reptile ou quadrup�de, qui se fait beau par des plumes ou des couleurs brillantes pendant la p�riode de l�amour � (E. Reclus). Avant de briller et de plaire par le v�tement, l�homme rechercha ces effets en se peignant le corps, en se tatouant, en pla�ant dans ses cheveux ou en suspendant � son cou, � ses oreilles, voire � son nez, des ornements divers. Lorsque, pour pr�server certaines parties de son corps, pour se garantir des intemp�ries ou pour ob�ir � des raisons appel�es � morales �, il couvrit partiellement ou totalement sa nudit�, il n�adopta les v�tements que comme des formes nouvelles de la parure. I1 s�ing�nia � les rendre brillants par leur coupe, leurs couleurs, leur richesse et ne se soumit � la n�cessit� ou � la morale conventionnellement �tablie que dans la mesure o� elles lui laiss�rent la possibilit� de briller et de plaire. De tout temps, les modes et ce qu�on a appel� les arts f�minins n�ont pas eu d�autre objectif.

L�art de la pens�e n�eut que des moyens tr�s limit�s de s�exprimer tant qu�il n�exista pas de langage suffisamment form�, avec des r�gles le rendant commun � un grand nombre d�hommes. Les idiomes locaux r�duisaient le champ des rapports intellectuels aux petites populations qui les parlaient. Les relations entre r�gions de plus en plus �tendues, unissant et unifiant les individus, leur firent adopter des langues uniques sur de vastes territoires. Leurs formes se fix�rent en m�me temps que leur domaine s��tendit. Par la suite, � l��criture, qui avait �t� d�abord le dessin primitif, l�image choisie pour r�pondre � des id�es simples, devait permettre de fixer par des signes o� les traits r�pondent aux sons une pens�e de plus en plus vari�e et compl�te � (E. Reclus).

Les lieux et les �poques de l�art furent ceux de la vraie civilisation, c�est-�-dire du progr�s et du travail. Il est difficile, sinon impossible, de dire ce que fut le progr�s, d�en d�crire la lente et longue �volution avant la formation des grands peuples dont l�histoire nous est plus ou moins connue. De tr�s nombreux si�cles s��taient �coul�s depuis que l�homme, en � d�couvrant la roue et les m�taux, avait marqu� la v�ritable aurore du monde moderne � (E. Reclus).

Il semble que l�Iranie ait �t� le premier � foyer majeur � de civilisation. Rayonnant autour de lui sur les diff�rents peuples, ce foyer r�alisa � comme une sorte d��cum�ne ant�rieur de quelques milliers d�ann�es � celui que forma, il y a deux mille ans, le monde romano-grec � (E. Reclus). C�est d�Iranie que partirent les peuples qui r�pandirent en Europe, d�une part, en Asie Orientale, d�autre part, le type � Aryen � en m�me temps que leur langue et leur civilisation. � Les documents laiss�s par l�histoire primitive sont insuffisants pour �num�rer toutes les parties de l�immense h�ritage l�gu� � l�humanit� par le monde iranien : d�couvertes et m�tiers, conceptions philosophiques, po�mes, mythes et r�cits. Mais il est tr�s probable que la part de ces a�eux dans notre savoir actuel d�passe de beaucoup la connaissance que nous en avons � (E. Reclus). On leur devrait, entre autres, le syst�me de num�ration qui est � l�origine des math�matiques et du d�veloppement scientifique universel. Le mythe de Prom�th�e naquit chez eux du culte primitif du feu, avant que ce culte e�t pris des formes sacerdotales. Les monuments qu�ils �lev�rent, et dont il reste encore des ruines importantes, furent tr�s nombreux, surtout en Perse. Leur architecture fut plus remarquable par ses proportions grandioses que par l�originalit� de ses divers �l�ments plus ou moins imit�s de l�art des autres peuples.

L�usage de la brique cuite dans l�art de construire s��tablit en Babylonie. � De la brique naquit la ville �, dit E. Reclus, et toutes les cons�quences des agglom�rations humaines dans les cit�s.

Les Chald�ens firent les premi�res observations astronomiques ; elles leur permirent de mesurer le temps. C�est � eux qu�est d� le syst�me d�cimal. On leur doit aussi les premi�res notions du droit commercial et l�usage des m�taux, comme moyen d��change. Ils furent les v�ritables inventeurs de l��criture et commenc�rent � �crire l�histoire en peignant ou gravant leurs annales et leurs codes sur le bois ou sur l�argile. Leurs grammairiens fix�rent les r�gles des langues, des traducteurs permirent leur compr�hension mutuelle et des biblioth�ques r�unirent les ouvrages des �crivains, soixante-dix si�cles avant nous.

Les Ph�niciens cr��rent les �changes entre les peuples de la M�diterran�e. Ils poss�d�rent le monopole de la navigation dans cette mer o� ils �tablirent les bases du droit maritime international. Ils r�pandirent sur les c�tes m�diterran�ennes toutes les formes de civilisation qu�ils avaient re�ues eux-m�mes de l�Asie, allant jusqu�en Espagne, d�o� ils tiraient l��tain, objet le plus important de leur commerce. Ils firent conna�tre, s�ils ne les invent�rent pas, les arts de la teinturerie, de la verrerie, de la poterie, de la m�tallurgie. On leur doit surtout la simplification de l��criture et l�invention de l�alphabet.

A la civilisation des Egyptiens, parall�le � celle des Chald�ens, on dut, bien avant Franklin, la d�couverte du paratonnerre. Ils furent des premiers qui se servirent du fer, donnant une grande extension aux arts industriels et cherchant � faire des �uvres durables comme les � pierres �ternelles � de leurs monuments. Ils ont connu, probablement avant les Chinois, la fabrication de la porcelaine. Les silex taill�s, objets en ivoire, en os, en cuivre, en or, statuettes et vases d�argile noire avec empreintes, d�couverts dans les tombeaux �gyptiens datant de plus de 6.000 ans, sont d�une ex�cution artistique bien sup�rieure � celle des objets semblables de la m�me �poque trouv�s dans les autres r�gions. Les monuments les plus anciens, comme les pyramides, qui remontent � environ 7.000 ans, indiquent une influence babylonienne par leurs proportions gigantesques et l�emploi de la brique dans leur construction, alors qu�on aurait pu utiliser la pierre des rochers voisins comme on l�a fait ensuite pour la construction des temples. Ceux-ci se distinguent par leurs vastes dimensions, leur simplicit� de style, leur accord harmonieux avec la contr�e. Ils furent �lev�s suivant une initiation tr�s pr�cise aux lois astronomiques. Malgr� l��uvre de destruction accomplie par la � civilisation � moderne, il reste en Egypte des ensembles de monuments. Ce sont peut-�tre les plus anciens de civilisations du pass� et, au moins � ce titre, m�riteraient-ils d��tre conserv�s comme Th�bes, qui pr�sente encore ses all�es de sphynx, sa salle hypostyle, ses porches triomphaux et ses tombeaux. Une destruction imb�cile a abattu, par exemple, les temples d�El�phantis pour en retirer des mat�riaux. En 1823, on d�molit l�arc de triomphe d�Antino� pour se procurer la pierre � chaux qui servit � construire une sucrerie. Les si�cles de gloire militaire de l�Egypte marqu�rent la d�cadence de l�art dans cette contr�e. S�sostris fit vainement gratter les monuments anciens pour les couvrir d�inscriptions nouvelles destin�es � faire croire qu�ils furent �lev�s sous son r�gne et � sa gloire. La puret� de l�art s�accorde mal avec la gloire impure des conqu�rants.

La Gr�ce vit converger vers elle tous les �l�ments de progr�s des autres pays. De l��laboration qui s�en fit avec le g�nie de son propre sol et de son propre peuple, sortit la plus belle p�riode de l�humanit�. A 2.000 ans de distance, le monde en est demeur� tout illumin� ; il en est encore r�duit � se retourner vers elle lorsqu�il veut rechercher ses mod�les dans tous les domaines de la pens�e et de l�art. Certes, la Gr�ce antique connut les crimes de la tyrannie, de la superstition, et les horreurs de l�esclavage humain. Elle les fit oublier par le rayonnement d�une civilisation incomparablement sup�rieure � celle de tous les autres peuples de son �poque et m�me d�aujourd�hui. Car notre temps conna�t des crimes et des horreurs �quivalents sans pouvoir leur opposer autant de grandeur morale et de splendeur artistique. Si la Gr�ce eut Dracon, elle eut aussi Solon. Si elle sut d�fendre �nergiquement son ind�pendance, elle sut �tre accueillante aux �trangers et, quand ils furent Solon, P�ricl�s, Miltiade, Thucydide, Platon, elle en retira une gloire �ternelle. Ce qu�on appelle � la grande �poque de la Gr�ce � a �t� l��poque la plus rayonnante de l�humanit�. Ne faisant alors la guerre que pour d�fendre sa libert�, la Gr�ce avait assur� � Marathon et � Salamine la s�curit� de ses citoyens et la possibilit� de s��panouir dans une paix heureuse. C�est alors qu�elle se couvrit de temples, de th��tres, de statues. � Alors, Phidias et tant d�autres illustres sculpteurs cisel�rent dans le beau marbre de l�Attique et des �les ces admirables formes humaines et animales qui sont rest�es pour nous les types m�mes de la beaut�... Les artistes de la Gr�ce eurent un sens merveilleux de la mesure et de la forme... Ils repr�sent�rent vraiment un id�al de l�homme, dans le parfait �quilibre de sa force et de sa gr�ce, de sa noblesse et de sa beaut� � (E. Reclus.). La m�me perfection se retrouve dans les figurines de Tanagra, les aigui�res, les amphores, les vases d�couverts dans les temples et les tombeaux. L�architecture dorique primitive repr�sente la Gr�ce tout enti�re, son ciel, ses paysages, et semble avoir jailli spontan�ment de son sol. Elle est rest�e la plus simple et la plus pure de toutes par l�harmonie profonde qui se d�gage de tout ce qui la compose.

La pens�e avait pour s�exprimer la plus belle des langues et l��uvre des po�tes, des dramaturges, des historiens, fut tout aussi admirable. � La cause premi�re du d�veloppement de la pens�e qui caract�rise la Gr�ce doit �tre cherch�e dans la faible influence de l��l�ment religieux � (E. Reclus). La mythologie grecque se renouvelait incessamment au gr� de l�imagination, sans que des pr�tres eussent � l�enseigner et � l�interpr�ter. Les pr�tres ne devinrent r�ellement puissants que lorsque la Gr�ce eut perdu son ind�pendance, mais aucun livre sacr� n�imposa des lois divines pour retarder l��volution intellectuelle et morale. La religion grecque plongeait ses racines dans l�animisme primitif qui peuple de g�nies l�univers entier. Elle �tait la nature en qui les dieux et les hommes se confondaient et qu�interpr�taient les po�tes. Elle avait pour principe � l�autonomie de tous les �tres et reconnaissait implicitement que toute chose est vivante, affirmant d�j� ce que la science moderne a reconnu : l�indissolubilit� de la vie sous tous ses aspects, mati�re et pens�e � (E. Reclus). La philosophie grecque prit, avec cette libert� de penser, un essor incomparable, s�affranchissant de tous les despotismes et abolissant toutes les distinctions sociales. Certains, parmi les plus grands philosophes, furent des esclaves qui s�impos�rent au respect de tous par la dignit� de leur vie. Un Diog�ne, retir� dans son tonneau, se proclamait � citoyen de la Terre � et raillait le grand Alexandre dans toute sa gloire militaire. � Jamais le principe de la grande fraternit� humaine ne fut proclam� avec plus de nettet�, d��nergie et d��loquence que par des penseurs grecs ; apr�s avoir donn� les plus beaux exemples de l��troite solidarit� civique, les Hell�nes affirm�rent le plus hautement le principe de ce qui, deux mille ans apr�s eux, s�appela � l�Internationale � (E. Reclus).

La civilisation grecque se r�pandit dans tous les pays environnants et, lorsque les Romains firent la conqu�te de la Gr�ce, elle avait �tendu ses lumi�res et sa beaut� dans tout le monde connu. En Egypte, Alexandrie �tait devenue une nouvelle Ath�nes et c�est en hommage � la Gr�ce que des missionnaires de Bouddha y apportaient, de l�Inde, des paroles de paix et de salut.

Si les Romains conquirent la Gr�ce par les armes, les Grecs conquirent Rome par les arts. D�j�, avant la fondation de cette nouvelle ville, la Gr�ce avait fortement influenc� l�Etrurie. D�apr�s la l�gende, les fondateurs de Rome ont �t� les descendants des compagnons d�En�e dans la guerre de Troie. D�autres, qui occupaient l�endroit o� devait s��lever le Capitole, se disaient issus d�Hercule. Les Grecs, r�duits en esclavage, apport�rent � Rome leurs m�urs, leurs sciences et leurs arts. Ils provoqu�rent l��veil de la litt�rature latine et la firent �chapper � l��troite discipline militaire et religieuse. Lucr�ce fut, par son �uvre si humaine, plus grec que romain.

Rome, en �tendant sa conqu�te sur tout le monde connu des anciens et en �largissant les limites de ce monde, �largit aussi le domaine de la pens�e et de l�art grecs. Elle cr�a une v�ritable unification de la civilisation chez tous les peuples en leur apportant ses institutions politiques et l��uvre de ses savants et de ses artistes.

Si les civilisations dont nous venons de nous occuper sont celles qui nous int�ressent le plus directement comme anc�tres de celle d�Europe, il ne faut pas oublier que d�autres se d�velopp�rent dans le m�me temps sur d�autres parties du globe. Il en fut de tr�s avanc�es en Chine et dans l�Inde. Lorsque Christophe Colomb et ses successeurs furent en Am�rique, ils trouv�rent chez les Indiens une civilisation remarquable et un art tr�s d�velopp� qui leur m�ritaient un autre sort que l�extermination barbare poursuivie contre eux.

L�av�nement du Christianisme entra�na pour une tr�s longue p�riode la d�cadence de l�art dans tous les pays o� il se r�pandit. � La barbarie dans l�art pr�c�da les barbares � (G. Boissier). � Cette religion des prol�taires r�volt�s qui d�buta, au cri de l�ap�tre Paul, resta longtemps fid�le � ses origines par sa haine de la science, toujours qualifi�e de � fausse � et de � pr�tendue �, et par son impuissance � se manifester sous une forme artistique autre que la v�h�mence oratoire � (E. Reclus). On dit d�abord de J�sus, puis de sa m�re, qu�ils avaient �t� laids, condamnant ainsi en leurs personnes le culte de la beaut�. Jusqu�en plein moyen-�ge, des conciles r�prouv�rent l�art et les artistes. Les p�res de l��glise lanc�rent contre le th��tre des condamnations qui p�sent encore sur lui. � L�art dit chr�tien fut, en r�alit�, purement pa�en jusqu�� l��poque o� l�h�r�sie for�a les portes de l��glise � (E. Reclus). Avec le concours des empereurs du bas-empire romain et celui des barbares, le Christianisme apporta la d�vastation dans l��uvre artistique de l�antiquit�. Constantin ordonna de d�truire les temples et les statues. � Dans toute l��tendue de l�empire, le marteau, le pic retentissent. Des l�gions sont envoy�es contre des pierres � (E. Quinet). On ne respecta que les �difices et les statues pouvant servir � la nouvelle religion, celle-ci s�adaptant aux formes pa�ennes, particuli�rement aux f�tes, pour s�attacher plus facilement les populations. Un si�cle apr�s, le Christianisme s��tant d�finitivement implant�. Th�odose II commanda la destruction de tous les temples et sanctuaires pa�ens � s�il en restait encore �. Le visigoth Alaric, devenu chr�tien, apr�s avoir recul� devant le Parth�non, mit le feu au temple d�Eleusis et d�vasta Rome en 410, faisant dire � Saint J�r�me : � Le flambeau du monde s�est �teint et, dans une seule ville qui tombe, c�est le genre humain tout entier qui p�rit. � Au si�cle suivant, le pape Gr�goire � le Grand � fit br�ler la biblioth�que du Palatin, d�truire les derniers monuments de Rome et chasser les derniers savants. � Le paganisme ayant disparu, l��glise nouvelle resta assise sur des ruines � (E. Quinet). � Lorsque les Chr�tiens arriv�rent au pouvoir, ils ne conserv�rent, outre ce que le hasard �pargna, que les livres n�cessaires � l�enseignement scolaire... Toute la po�sie latine, d�Ennius � Sidoine Apollinaire, tint en deux volumes in-folio, mais presque tout le second tome est donn� aux po�tes chr�tiens. Les Grecs n�ont pas �t� moins maltrait�s. Antoine avait fait cadeau � Cl�op�tre de la biblioth�que de Pergame qui se composait de deux cent mille ouvrages grecs � un seul exemplaire : la litt�rature grecque, dans l��dition Didot, tient en soixante volumes ; on y ajoutera, sans beaucoup grossir le nombre des feuillets, tel trait� d�Aristote, H�rondas, Bacchylide � (R. de Gourmont). La biblioth�que de Cl�op�tre fut d�truite avec celle d�Alexandrie dont elle faisait partie, lorsque cette ville fut saccag�e par les moines qui se livr�rent en Egypte aux m�mes destructions que dans les autres parties de l�empire romain.

On a pr�tendu que, durant le moyen-�ge, c��taient les moines, les b�n�dictins en particulier, qui s��taient appliqu�s � l��tude, � la transcription et � la conservation des manuscrits de la litt�rature antique. On a fait b�n�ficier ainsi les religieux ignorants et fanatiques du moyen-�ge, qui, souvent, ne savaient pas lire, de la r�putation d��rudition de ceux des XVII� et XVIII� si�cles. La plus riche biblioth�que religieuse de l��poque, celle de Clairvaux, ne comptait, en 1472, que 1.714 volumes. Il n�y avait que 97 ouvrages en 1297, � Notre-Dame de Paris. Cent ans avant, la biblioth�que des Fatimites, au Caire, poss�dait deux millions et demi de volumes. Lorsque Boccace visita la biblioth�que du mont Cassin, au XIV� si�cle, il n�y trouva gu�re que des livres mutil�s. Les moines en faisaient des psautiers pour les femmes et les enfants, apr�s les avoir racl�s et coup�s. Les ouvrages grecs �taient particuli�rement poursuivis par l��glise. Au XVIe si�cle, elle faisait encore br�ler les livres grecs de Rabelais et envoyait Etienne Dolet au b�cher pour avoir eu l�audace d�imprimer la traduction de deux dialogues attribu�s � Platon. Enfin � le recul immense de la pens�e qui se produisit avec le triomphe du catholicisme barbare sur la civilisation gr�co-latine se manifesta surtout par l��trange distorsion de tout ce qui est histoire et g�ographie : les temps, les lieux, tout ne se voit plus qu�� travers un brouillard d�illusions et de confusion, m�me de mensonge et de perversit�. Tous les travaux des astronomes et math�maticiens grecs sont oubli�s, ni�s ou bafou�s. Les moines n�ont d�autre souci que de cuisiner la � g�ographie chr�tienne �, c�est-�-dire les restes de la science des anciens grossi�rement accommod�s � la religion r�v�l�e � (E. Reclus).

Un foyer tr�s r�duit de l�ancienne civilisation avait persist�, malgr� tout, en Gr�ce. Elle le transmit, avec sa langue et l�industrie de ses artisans, � Constantinople, qui devint, sous le nom de Byzance, la nouvelle Rome et la capitale de l�empire d�Orient. Il s�y forma l�art byzantin qui se r�pandit en Italie, puis en France, o� il contribua � la naissance de l�art ogival. Mais la pens�e fut pers�cut�e par les empereurs d�Orient et Justinien fit fermer l��cole d�Ath�nes en 509. Ce qui restait des �uvres grecques fut sauv� par la fuite des philosophes qui se r�fugi�rent en Perse. � C�est dans les traductions persanes d�Aristote et des autres �crivains que les Arabes retrouv�rent la science hell�nique � (E. Reclus). � La civilisation arabe fut pour beaucoup de peuples conquis une v�ritable lib�ration et co�ncida pour nous avec l�apport des manuscrits grecs, avec le renouveau de la science hell�nique dans la nuit du moyen-�ge � (E. Reclus). Cette science fut enseign�e par les Arabes dans leurs �coles. Ils l�apport�rent jusqu�en Espagne, suscitant en Occident la premi�re Renaissance. Pour l�Espagne, ce fut l��poque o� elle fut le plus libre. Elle connut alors une civilisation qu�elle n�a plus retrouv�e. Les Arabes y fond�rent de magnifiques biblioth�ques. Soixante-dix �taient publiques. Celle de Cordoue comptait six cent mille volumes superbement reli�s. Ils multipli�rent les travaux d�irrigation, firent faire de grands progr�s aux math�matiques, � l�astronomie, aux sciences physiques, � la navigation. Leurs monuments, mosqu�es et palais, sont ceux de la plus belle architecture que le pays ait connue.

La formation de l�empire �ph�m�re de Charlemagne, qui repr�senta � un reflux du monde latinis� des Gaules contre la barbarie germanique � (E. Reclus), amena une m�diocre renaissance latine. La belle langue s��tait corrompue ; les derniers auteurs, Sidoine Apollinaire et Gr�goire de Tours, �crivirent dans un latin barbare. Une nouvelle litt�rature, appel�e � chevaleresque �, se produisit. Ses h�ros principaux furent Roland, pour le cycle de Charlemagne, et Arthur, pour le cycle gallois ou breton. Ces po�mes guerriers, �crits dans des dialectes informes, c�l�braient les grands coups d��p�e, l�orgueil des races conqu�rantes, les aspirations de celles qui avaient �t� vaincues.

La pens�e et l�art ne retrouv�rent la vie que tr�s lentement, avec la libert� que les communes conquirent peu � peu. La vie municipale r�ussit � �chapper au joug f�odal, les �coles et les universit�s � se d�gager de la tutelle eccl�siastique. Des centres universitaires se cr��rent dans toute l�Europe occidentale et manifest�rent un esprit nouveau. Les professeurs all�rent de plus en plus vers la philosophie � l�influence d�Aristote finit par l�emporter sur celle de saint Augustin � (E. Reclus). Cet esprit de libert� influen�a m�me la litt�rature chevaleresque des po�mes �piques et de la po�sie lyrique. Il fut encore plus vif dans la litt�rature populaire des fabliaux et des contes, dans les satires des la�ques, les pr�dications des h�r�siarques et enfin dans l�art des cath�drales.

C�est cet esprit, et non l��lan de la foi, qui d�gagea les cath�drales des lourdes vo�tes m�rovingiennes pour lancer si hardiment leurs fl�ches vers le ciel, car, � quoiqu�on en dise, l�art implique par sa naissance m�me un �tat social dans lequel ont surgi des pr�occupations nouvelles bien diff�rentes de la na�ve croyance... Les merveilleux �difices de la p�riode romane et des si�cles de l�ogive nous racontent, non la puissance de la religion, mais, au contraire, la lutte victorieuse que l�art, cette force essentiellement humaine, a soutenue contre elle... C�est une redite absurde qui attribue l�art ogival � la foi... Les cath�drales sont belles parce que les architectes, ouvriers et peintres avaient fui l�abominable dogme dans la joie de la beaut� � (E. Reclus). Les b�tisseurs de cath�drales ont multipli� dans leurs sculptures les manifestations de l�ind�pendance d�esprit de leur temps, de m�me que les conteurs dans leur

GOZZOLI (Virgilio) DE VIGNY (Alfred) ROTHEN (Edouard) RYNER (Han) VIDAL (Georges)






Cet article provient de Anarkhia

L'URL pour cet article est : http://www.anarkhia.org/article.php?sid=1111