
Des municipalit�s... � la commune libertaire de Merlieux
Date : mercredi 18 octobre 2006 @ 15:29:59 :: Sujet : Communalisme
Merlieux, un petit village du Nord de la France entre Soisson et Laon.
Un village fonci�rement rural, disposant de peu de moyens financiers,
avec une population vieillissante, pas particuli�rement progressiste
dans la mani�re de vivre mais qui, du fait de la position politique de
l'ancien maire (communiste avouant �tre pass� par l'anarchisme), a d�j�
�t� amen�e � faire �uvre collective (construction d'un foyer�). C'est l� qu'en 1973, Dominique (du groupe Kropotkine de la FA) et ses
"complices anarchistes" fondent la Communaut� anarchiste du Moulin de
Paris avec un souci d'int�gration et de participation active � la vie
de la commune.
La porte �tant toujours ouverte, elle devient rapidement le lieu de d�bat politique du village.
De ces rencontres (Merlieux, la politique, Daniel cr�ateur d'une
exploitation d'agriculture biologique et futur maire, la Communaut�
anarchiste�), na�t la tentative de faire revivre le village : un projet
de revitalisation du milieu rural tentant aussi de faire participer
directement la population � la vie communale.
R�volution � la Mairie
Apr�s de multiples r�unions publiques, les candidats aux �lections municipales s'engagent sur 3 points : 1�) �tudier les projets de revitalisation du village ;
2�) associer directement la population aux d�cisions et partager le pouvoir le plus largement possible avec un souci permanent d'information ;
3�) d�fendre l'int�r�t collectif � l'exclusion de tout int�r�t individuel pour les mandat�s.
Il n'est pas question pour Dominique, anarchiste depuis toujours, de devenir maire ou conseiller municipal : " D�s le d�part, on a convenu que notre participation active ? � la r�alisation, au "faire" mais non aux instances de d�cision ? �tait soumise � des conditions notamment
celle d'�tre le plus proche de nos id�es politiques. D'o� l'obtention que toutes les commissions municipales soient ouvertes�
J'aurais voulu que le conseil municipal ne soit qu'une chambre
d'enregistrement des d�cisions qui seraient prises lors d'assembl�es g�n�rales de la population. "
Toujours est-il que petit � petit, le r�le des �lus change. Jusqu'alors Merlieux g�rait simplement le quotidien au rythme des trois r�unions
annuelles obligatoires, il y avait tr�s peu de projets parce que pas d'argent, ni de capacit� � les �laborer, parce qu'�tre �lu au conseil
municipal constituait avant toute une reconnaissance sociale.
" Maintenant on ne demandait plus � l'�lu d'�tre un notable, on lui demandait d'�tre pendant 6 ans un citoyen de la commune parmi d'autres qui s'�tait d�vou� � en faire plus que les autres : il �tait l� pour bosser. �a change compl�tement " explique Dominique. La transition se
fait, malgr� tout, sans heurts, " parce que les membres de l'ancien conseil municipal voyaient un tas de choses se mettre en place ".
Des projets par centaines
Des projets, Merlieux en a � profusion : rouvrir l'�cole, cr�er emplois, commerce et habitat� Mais avant, il faut r�soudre les probl�mes d'infrastructures d�grad�es avec le minimum de moyens financiers, de fa�on � ne pas condamner le futur. Des projets modestes financi�rement permettent ensuite de mobiliser la commune : les feux de la saint Jean, les repas communaux. Pour tout ce qu'ils entreprennent, les habitants de Merlieux doivent � la fois ruser pour trouver des financements et mettre la main � la p�te.
Pour les canalisations, ils se d�brouillent pour faire financer leur r�paration par le bassin Seine Normandie dans le cadre d'une �tude de suivi d'infiltration de nitrate dans les nappes phr�atiques (ce qui impliquait de changer les cultures coupables�) "
Pour l'�glise c'est pareil.
Le toit s'�croulait ; personnellement �a ne me d�range pas� Mais bon, on n'avait pas de locaux. L'�glise c'�tait quand m�me une surface int�ressante� On a mont� une association de sauvegarde de l'�glise, descendu les vieilles tuiles et on les a vendues, on a fait des spectacles� et avec cela on a pu rembourser l'emprunt contract� par la mairie ; on a m�me ramen� quelques sous pour d'autres projets� " Du point de vue de l'organisation, le bureau du foyer assure la coordination et les habitants de Merlieux, regroup�s par petits groupes de projet, sont responsables. La population a pu ainsi se conna�tre et la mobilisation r�ussir.
Autogestion � l'�cole
Ouvrir une �cole � Merlieux, oui mais en faisant en sorte qu'on n'aille pas fermer une �cole deux villages plus loin : la majorit� des parents s'engagent � mettre leurs enfants � Merlieux, sauf certains enfants qui restent � Anisy-le-Ch�teau par exemple.
Dominique raconte : " Pour arriver � avoir cette �cole, on a trouv� la faille : les instituteurs form�s � l'IUFM vont enseigner pour la plupart en milieu rural or les classes d'application, c'est-�-dire
les classes o� les instituteurs vont faire leur stage, sont toutes en milieu urbain. " Merlieux propose la premi�re �cole d'application en milieu rural� "
Mais il fallait encore la fabriquer dans ses vieux murs. M�me si la r�ouverture de l'�cole devait �tre financ�e � 50 % par l'Etat, 50 % de travaux sur un petit budget communal, c'�tait impossible � g�rer. Le maire a expliqu� la situation : "L'entreprise met une semaine pour tout enlever � l'int�rieur et demande 15 briques pour cela, plus les 15 briques pour faire la peinture. Si on est capable de faire le nettoyage et la peinture, on peut financer le projet." Les gens se sont engag�s � faire ces travaux : on a fait les plannings, on a r�quisitionn� pelles et brouettes. Trois jours apr�s, le b�timent avait �t� nettoy� L'entreprise a fait le gros �uvre et les habitants ont continu�. 50 personnes ont particip� � la r�alisation mat�rielle de l'�cole.
L'�cole est devenue l'�cole de toute la population.
Mais aussi le lieu o� il n'y aura jamais de dissension. " Gr�ce � cette motivation et cette mobilisation, l'�cole primaire a pu rouvrir :
aujourd'hui, elle accueille 30 �l�ves r�partis en deux classes. Une convention permet aux enfants de manger � la cantine du CPIE (2),
organisme recevant des classes vertes. Le soir, une �tude est assur�e � l'�cole dans l'attente du retour des parents. C'est � l'�cole, entre les deux classes, qu'on trouve la biblioth�que du village.
Si jusqu'� 15 h 30, elle sert aux enfants de centre de documentation, apr�s ils voient des adultes venir chercher des livres et donc qu'on ne lit pas qu'� l'�cole ! La biblioth�que a d�but�, sur l'initiative de Dominique, avec des livres priv�s, dans un local priv� attenant � la communaut�, en accord avec le foyer rural. Elle a eu un tel succ�s qu'aujourd'hui, ses 5 000 livres tous neufs et ses nombreuses revues sont install�s dans les locaux publics. L'�quipe b�n�vole, fonctionnant de fa�on autonome, a invent� un syst�me de souscription lui permettant d'avoir un fond important de revues : un tiers de l'abonnement � une revue est financ� par la biblioth�que et le
reste est pay� par les personnes qui souhaitent s'y abonner. Une telle dynamique d'autogestion se retrouve � l'int�rieur de l'�cole : quand les enfants de l'�cole de Merlieux veulent faire un voyage en Allemagne, ils pr�sentent leur projet au conseil municipal qui accepte mais leur demande de participer.
Les habitants leurs construisent une cuisine � leur dimension, et voil� les enfants de Merlieux, faisant les courses, la cuisine et se baladant dans les rues pour prendre les commandes de g�teaux� " �a a �t� un tr�s bon support p�dagogique et leurs diff�rentes activit�s ont ramen� 5 000 F. "
� l'�cole de l'autogestion
De m�me, les diff�rents projets du village sont financ�s par les f�tes communales. La cr�ation de la f�te du Livre allie le d�sir de ne pas tomber dans la facilit� des f�tes traditionnelles, � l'envie de continuer l'action sur la lecture. Celle-ci draine aujourd'hui entre 15 000 et 20 000 personnes. Une f�te qui m�lange une f�te populaire avec ses man�ges, ses barbes � papa� avec des stands de livres organis�s par p�le (science fiction, litt�rature g�n�rale, litt�rature jeunesse�), la
librairie du Monde Libertaire, mais aussi des artisans du livre (relieurs�) et bien s�r des �crivains connus et moins connus. " En fait, notre volont� n'�tait pas d'attirer des gens d�j� sensibles au livre.
On voulait toucher ce qu'on appelle le public on-lecteur�
Merlieux n'est pas un �ni�me salon.
C'est quelque chose qui est � part, quelque chose de convivial� toute la population est l� et se met au service de la f�te ". Une f�te qui vient couronner une ann�e de travail : projet d'affiche faite par des �l�ves des classes d'�coles graphiques, prix Yves Gibeau d�cern� par
les �l�ves des �coles parmi 5 romans d'auteurs �dit�s en livre de poche, vivants et qui viennent � la f�te pour rencontrer les enfants� "
C'est important de d�velopper une dynamique avec les enfants� ils deviendront des citoyens plus responsables et moins suivistes que les autres et en tant que libertaire �a m'appara�t important de privil�gier ce genre de d�marche. " Mais les enfants grandissent vite et si la population ne se renouvelle pas, la r�ouverture de l'�cole aura �t� vaine�
Construire des habitations locatives (� loyer mod�r�) r�pondait � ce besoin d'apport de nouvelles personnes actives et de rotation de population. Il a fallu ruser parce que la politique du conseil g�n�ral est de construire des habitations � loyer mod�r� uniquement en bordure de ville. Pour obtenir un financement de l'Etat qui obligeait aussi le conseil g�n�ral � faire un effort, le projet devait �tre innovant : au niveau de l'organisation : habitat group� autog�r� (c'est-�-dire que les futurs locataires �taient associ�s au projet de construction), au niveau de la structure avec une architecture bois, un chauffage par le sol basse temp�rature et un �quipement de domotique�
Dans ce complexe, a �t� construit une salle polyvalente avec cuisine, jeux� qui est utilis�e tous les jours. Initialement, le projet de revitalisation pr�voyait la cr�ation d'emplois.
Aujourd'hui " on ne peut pas dire que ce soit probant " : une seule famille d'agriculteurs, une dizaine d'emplois au CPIE, quelques emplois-jeunes pour la commune et les deux postes d'instituteurs. Les tentatives d'ouvrir une �picerie, un relais Mousquetaires ont �chou�. Le foyer rural d�j� existant abrite un atelier de t�l�travail (g�r� par plusieurs associations successivement et ayant cr�� 4 emplois).
Mais aujourd'hui on cherche un repreneur. L'ouverture du caf�-musique (bar, concert, g�te rural, maison du livre) en mai 1999 apporte quelques emplois et en apportera d'autres. Cette r�alisation est un bon exemple du travail de Merlieux sur l'intercommunalit� pour ouvrir ses projets aux villages alentours. Si la r�ussite des r�alisations de Merlieux peut donner des id�es (aux libertaires notamment), elle fait aussi des envieux.
Les masques tombent Apr�s ces ann�es de militantisme communal � Merlieux, Dominique dresse le bilan : " Au fil des ann�es on s'aper�oit qu'on est reconnu (la communaut� anarchiste avait les cl�s de l'�cole, de l'�glise, de la mairie�) et qu'on devient franchement incontournable� Au d�part l'anarchie, c'est le bordel pour 90 % des personnes.
Mais au village on a vu que les anarchistes �taient des gens s�rieux, � qui on pouvait confier des dossiers, sur lesquels on pouvait compter� J'ai pu m'apercevoir du retour des choses, lorsque j'ai �t� licenci� et que toute la population a sign� une p�tition en ma faveur et pourtant
j'�tais militant libertaire, barbu, chevelu et sur le toit de la maison flottait un drapeau noir. " Au d�part, il existait bien une volont� d'annihiler le pouvoir en faisant en sorte qu'il soit largement
distribu�. " Pour consolider les acquis et permettre aux exp�riences d'aller jusqu'au bout ", parce que les gens se fatiguent et que peu � peu ce sont toujours les m�mes qui font voire qui " arrivent avec des dossiers d�j� construits " ? et deviennent des sp�cialistes, parce qu'on " renouvelle la confiance aux gens qui ont fait leur preuve "�
le pouvoir communal reprend le dessus : " Peu � peu, les rivalit�s anciennes reviennent et les personnes dont les positions seraient un peu divergentes sur certains points deviennent des emmerdeurs. " Malgr� tout, " il est int�ressant pour un anarchiste de pouvoir mettre en
�uvre ses id�es, parce qu'il en restera toujours quelque chose.
Mais on ne peut s'abstraire de la r�alit� : il n'est pas possible de faire un �lot d'autogestion dans un oc�an capitaliste�
Est-ce qu'on ne perd pas un peu de son �me d'anarchiste � participer � ce genre d'exp�rience ?
Est-ce qu'on n'�dulcore pas � force d'�tre pris dans la gestion ?
Finalement, on accepte pour l'efficacit� un tas de choses et on n'est pas loin, disons� de renoncer un petit peu � nos id�es.
Mon militantisme au niveau communal a fait en sorte que j'ai renonc� � un militantisme traditionnel. J'ai investi tout mon temps et mon �nergie au niveau communal et en fait les gens oublient que c'est parce que je suis anarchiste, parce que je d�fends des id�es anarchistes. [�] Donc, je pense prendre un peu de recul par rapport � cette exp�rience.
J'arrive � la m�me analyse que Louise Michel. Elle disait que s'il �tait possible de cr�er un gouvernement qui marche, qui pourrait repr�senter une soci�t�, �a serait la Commune de Paris parce que les hommes qui l'ont faite, �taient int�gres, d�vou�s, qu'ils ont donn�
leur vie pour la collectivit� et pourtant �a n'a pas march�.
Elle concluait que c'est le pouvoir qui pervertit tout : le pouvoir est maudit c'est pourquoi je suis anarchiste. " Confronter la th�orie � la pratique permet de jauger nos capacit�s � organiser les pratiques libertaires en d�non�ant les rouages capitalistes qui nous entravent. Confronter la pratique � la th�orie nous �vite l'enlisement et d'inutiles concessions. Allier pratique et th�orie permet une dynamique pertinente pour aller vers un autre futur anarchiste. Aujourd'hui, il me para�t important de rechercher un �quilibre judicieux entre militantisme communal et militantisme traditionnel. C'est ce � quoi je vais tendre ces prochains mois. "
Dani�le Akrich et Sylvie Di Costanzo groupe Louise Michel
(1) La Commune de Merlieux �dite une information communale
ponctuellement, une � deux pages voire dix s'il le faut (534 num�ros au
5 juin 1999)
(2) CPIE : Centre Permanent d'Initiatives pour l'Environnement.
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