LEVAL (Gaston) - La crise permanente de l'Anarchisme

Date : vendredi 08 septembre 2006 @ 01:18:43 :: Sujet : �thique anarchiste

Merci � Anne Mireau du Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste (SIA) de Caen
Contact : SIA BP 257 14013 Caen cedex



1�re partie

L'anarchisme, ou plus exactement ce qu�on appelle le mouvement anarchiste fran�ais, est en crise. Le congr�s de Bordeaux, c�l�br� en mai 1967, a fortement entam� la F�d�ration Anarchiste fran�aise qui, m�me en r�unissant des tendances oppos�es afin de faire nombre (anarcho-communistes, anarcho-syndicalistes, anarcho-individualistes), comptait en tout et pour tout de trois cents � quatre cents adh�rents effectifs dans toute la France. Sur ce total, une fraction est all�e constituer une F�d�ration Anarchiste Internationale qui doit compter deux douzaines de membres, une autre fraction a form� une F�d�ration Anarchiste Bakouniniste dont on voudrait savoir ce qu�elle conna�t de la pens�e bakouninienne, et certains groupes ont repris leur autonomie. Comme il existait d�j� une F�d�ration Anarchiste Communiste dissidente, cela fait quatre F�d�rations qui, avec les groupements autonomes. doivent compter en tout et pour tout six cents adh�rents sur une population de cinquante millions de personnes... L�inflation verbale ne change rien � la pr�cision des chiffres.

D�autre part, des renseignements venus de la meilleure source ont fait savoir que le Monde Libertaire,qui est en somme comme l�organe publiquement officiel de l�anarchisme en France, ou tout du moins de son plus fort courant, compte en tout mille abonn�s. Si nous admettons un nombre �gal de lecteurs r�sultant de la vente � la cri�e, et nous souvenons que ce journal est la continuation du Libertairequi vendait quinze mille exemplaires � certaines p�riodes depuis la Lib�ration (au d�but m�me, le tirage fut beaucoup plus �lev�), la constatation d�un recul �vident s�impose. Ce � quoi s�ajoute l��pret� des discussions, des disputes et m�me les voies de fait qui se produisent avant, pendant et apr�s le congr�s de Bordeaux... Car les ruptures ne suffisent pas � donner une id�e exacte de la r�alit�.

Une explication de cette crise a �t� fournie par plusieurs militants qui y voient la cons�quence du vide caus� dans le mouvement anarchiste pendant la Deuxi�me Guerre mondiale. Ce vide aurait provoqu� une coupure entre deux g�n�rations, emp�ch� les nouveaux adh�rents d��tablir avec les anciens militants form�s par l��tude et l�exp�rience un contact n�cessaire � la continuit� et au d�veloppement du nouvel ensemble. Je ne vois l� qu�un faux-fuyant par lequel, selon l�habitude �tablie, on rejette sur les �circonstances� ext�rieures, ou sur l�adversaire, les responsabilit�s, les insuffisances et les lacunes dont on est soi-m�me responsable. Car si l�anarchisme exerce sans r�pit contre le monde entier, une critique toujours vigilante et toujours exasp�r�e, il n�a jamais pratiqu� vis-�-vis de soi-m�me ce minimum d�autocritique et d�analyse honn�te sans lesquelles aucune collectivit�, aucun individu ne corrige ses erreurs, ne se perfectionne ou ne suit, comme doivent faire ceux qui pr�tendent transformer la soci�t�, l��volution de cette soci�t� m�me.

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Nous sommes en 1967. Mais qui conna�t l�histoire de l�anarchisme en tant que mouvement, ou ensemble de groupements et de fractions si souvent hostiles, se souvient qu�une autre crise s��tait d�j� produite dans les ann�es 1952-54. Cette crise aboutit � la d�sint�gration de la F�d�ration Communiste libertaire, qui repr�sentait alors officiellement l�anarchisme en France. A cette �poque, un oiseau de passage sut imposer sa dictature ; on constitua m�me une soci�t� secr�te dont, en adh�rant, ses membres juraient ob�issance et acceptaient d��tre �limin�s physiquement en cas de retrait. Personne ne fut ex�cut� il est vrai, et la plupart de ces terribles r�volutionnaires, Netchaievs au petit pied sont aujourd�hui des quadrag�naires ou des quinquag�naires ayant fait leur trou dans le fromage capitaliste.

Que de telles d�viations aient pu se produire, que ceux qui s�y livraient aient pu expulser impun�ment un grand nombre de militants protestataires, se pr�senter aux �lections l�gislatives et transformer le v�n�rable et glorieux Libertaire en journal �lectoral, tout cela donne le droit de se demander si l�inspirateur de cette com�die-bouffe qui �tait loin d��tre un imb�cile, n�a pas voulu ridiculiser une collectivit� qui ne se rendait pas compte de son inconsistance et de ses faiblesses. En tout cas, cela constitue un exemple de la facilit� avec laquelle la dictature des plus hardis s�implante en milieu anarchiste traditionnel. Qui conna�t l�histoire du mouvement international en a vu beaucoup d�autres...

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Si nous remontons un peu plus le cours du temps, une autre crise de l�anarchisme, mondiale celle-l�, repara�t dans notre m�moire. Elle fut caus�e par la R�volution russe et le triomphe du bolchevisme. A cette �poque, et dans les ann�es qui suivirent, d�innombrables articles, des essais, des brochures durent �tre �crits pour r�agir contre l�engouement d�un grand nombre de militants en faveur du nouveau r�gime russe et de la doctrine de ses organisateurs. En France, des propagandistes anarcho-communistes de valeur comme Ernest Giraud, qui comme orateur venait imm�diatement apr�s S�bastien Faure, et dans le mouvement individualiste des personnalit�s comme Andr� Colomer � devenu directeur du Libertairequotidien et �voluant alors vers l�anarchisme communiste � ou comme Victor Serge lui-m�me, se ralli�rent aux solutions propos�es par L�nine, Trotski et la Troisi�me Internationale.

Il suffisait, en effet, que les grands hommes de Moscou et leurs amis aient recours � la r�volution arm�e pour renverser l��tat � et ils �taient aid�s en cela par une partie des anarchistes russes � qu�ils incitent les prol�taires du monde entier � employer les m�mes proc�d�s dans leur lutte contre le capitalisme, pour que la confusion s�installe dans les cerveaux et que tant de disciples de Kropotkine, Faure, Grave, Malatesta, etc... � et de syndicalistes r�volutionnaires � aient cru que le parti communiste allait-constituer une soci�t� sans �tat.

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Certes, � l��poque, on ne savait gu�re, en Occident, ce qu��taient les bolcheviques, car c�est surtout � travers les socialistes r�volutionnaires, qui avaient principalement men� l�attaque contre le tsarisme, que l�on connaissait les forces qui luttaient pour le socialisme en Russie. Puis les bolcheviques lan�aient avec un art et une science doubl�s d�immenses ressources publicitaires, des mots d�ordre qui �taient les n�tres, ou y ressemblaient. Ils se pronon�aient contre la continuation de la guerre, ils avaient dissous, avec l�aide des anarchistes de L�ningrad et Moscou, l�Assembl�e constituante � o� la majorit� �tait socialiste, quoique non bolchevique � ils promettaient �tout le pouvoir aux Soviets !� � aux Soviets qu�ils allaient escamoter et �trangler d�s leur triomphe. Derri�re ces formules et ces promesses bon nombre d�anarchistes ne virent pas ou ne voulurent pas voir que L�nine et ses amis renversaient un �tat pour en constituer un nouveau, plus f�roce ; qu�ils d�truisaient des institutions d�oppression pour y substituer des institutions pires que les pr�c�dentes, qu�ils balayaient l�Assembl�e charg�e, par vote populaire de r�diger une nouvelle Constitution, pour imposer leur Constitution, faite par leur parti unique et qui ne serait jamais respect�e. On adh�ra au nom de la R�volution sans se demander o� elle conduisait...

On adh�ra aussi pour une autre raison: les bolcheviques apportaient un programme constructif. Jusqu�alors on avait pens� que �le peuple� saurait trouver lui-m�me le chemin menant au nouvel ordre de choses (on semble encore y croire, cela dispense de faire des �tudes approfondies et de prendre des responsabilit�s). Mais brusquement, le fait russe posait de fa�on urgente des probl�mes terriblement concrets.

Comment organiser la production? Comment assurer le fonctionnement des services publics, la circulation des moyens de transport, les rapports �conomiques entre les villes et tes campagnes? Comment d�fendre la r�volution contre les attaques contre-r�volutionnaires?

On n�en avait pas la moindre id�e, et surtout l�on manquait d�esprit cr�ateur et la paresse intellectuelle s�ajoutant � l�enthousiasme pour le fait arm�, on adh�ra au bolchevisme qui semblait fournir les r�ponses demand�es. Car, aussi, on ne poss�dait pas une v�ritable culture sociologique qui aurait pu permettre de pr�voir, ou tout du moins de pressentir des solutions positives. On ignorait aussi les mises en garde de nos grands auteurs. Il suffit encore maintenant de prendre connaissance des pr�visions de Bakounine sur l��tat marxiste pour comprendre combien d�erreurs auraient �t� �vit�es si l�on avait tenu compte de ses avertissements proph�tiques.

Dans cette p�riode de crise, qui comme la pol�mique dura des ann�es, des centaines d�anarchistes pass�rent au bolchevisme tant en Europe qu�en Am�rique et m�me en Asie selon l�importance du mouvement dans chaque nation (1). D�autres h�sit�rent, applaudirent L�nine, puis se firent r�ticents, et enfin se retir�rent de la lutte, quand l�activit� liberticide, le centralisme outrancier, la malhonn�tet� et l�effarant abus de la calomnie du communisme international les convainquirent de leur erreur. Mais ils ne revinrent pas � l�anarchisme. D�autres, enfin, s�efforc�rent d�apporter des conceptions et une pratique constructive correspondant � l��poque � en cette p�riode naquit le courant d�nomm� anarcho-syndicaliste. Mais trop souvent ils se heurt�rent aux vestales qui tout en demandant elles-m�mes un programme � cas de Malatesta � s�opposaient aux r�formes organisatrices indispensables. On voulait bien que la fille donne des enfants, mais on ne voulait pas toucher � sa virginit�.

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Toutefois, les crises de l�anarchisme remontent plus loin encore. En fait, qui conna�t l�histoire de ce mouvement, ou de ce qu�on appelle tel dans un pays comme la France, sait que, depuis son apparition, il a pour des raisons diverses et � des titres diff�rents, toujours v�cu � l��tat d�autodestruction permanente. Crises que l�on retrouve dans les autres pays � des degr�s diff�rents. Leurs causes aussi sont multiples, mais il est possible de trouver, � l�analyse, des explications g�n�riques qu�il nous semble utile de rechercher bri�vement.

En France, apr�s la mort de Proudhon � en 1865 � l�anarchisme appara�t comme manifestation publique d�un courant d�id�es, dans les ann�es 1880. La r�pression qui datait du r�gime de Napol�on III, puis le massacre des communards, avaient emp�ch� la section fran�aise de la Premi�re Internationale de se constituer, avec, comme cons�quence, l�impossibilit� de faire na�tre un mouvement semblable � celui qui se produisit en Suisse, en Italie et surtout en Espagne. Le d�marrage historique eut lieu surtout sous l�influence de Kropotkine, car les �crits de Bakounine, mort en 1876, �taient dans leur grande majorit� demeur�s inconnus. Et contrairement � Bakounine, Kropotkine n�avait pas l�envergure d�un grand constructeur, ni surtout le dynamisme d�un grand animateur, r�alisateur de l�histoire. Ce fut donc sous la forme de groupes que, d�abord par le journal Le R�volt�,fond� par Kropotkine � Gen�ve en f�vrier 1879, l�anarchisme commen�a � s�imposer � l�attention publique. Des groupes qui voyaient le probl�me social � leur �chelle restreinte, plus subjective qu�objective, et qui pensaient, agissaient dans les limites �troites de leur horizon social.

Cela orienta l�action dans le sens de la r�volte de minorit�s infimes, et souvent, par une accentuation rapide, dans le sens individuel. Action plus terroriste que r�volutionnaire. Les attentats de la p�riode dite h�ro�que, et qui pour moi fut avant tout une p�riode d�infinie stupidit�, prirent le pas sur la lutte sociale men�e � l��chelle des masses prol�tariennes. Il fallut une s�rie de guillotin�s, de nombreuses condamnations au bagne pour qu�enfin, vers 1895, certains anarchistes d�tach�s du mouvement o� ils s��taient form�s, allassent, en partie sous l�impulsion de Pelloutier au mouvement syndical. En agissant ainsi, et contrairement � ce que disent trop souvent ceux qui aiment � se v�tir des plumes du paon, ils n��taient pas des anarchistes se lan�ant dans une nouvelle forme de lutte sans renoncer � l�essentiel de leurs id�es: ils cessaient d��tre anarchistes pour devenir syndicalistes. Jouhaux et Dumoulin sont des exemples de cette �volution.

Mais simultan�ment, et le mysticisme r�volutionnaire tenant lieu d�information et de formation intellectuelle, les forces anarchistes constitu�es en groupes de dix, quinze, vingt personnes, se limitaient a une interpr�tation affinitaire des id�es. Le groupement par affinit� offrait philosophiquement des raisonnements s�duisants (Goethe n�avait-il pas parl� des �affinit�s �lectives�?) mais ne faisait na�tre qu�une conception fragmentaire de la soci�t�. C�est pourquoi, pendant longtemps. l�ensemble du mouvement anarchiste communiste fran�ais fut adversaire du mouvement syndical dans lequel il voyait une d�viation autoritaire, et Jean Grave, vite devenu le th�oricien principal de l�anarchisme communiste fran�ais, pol�miquait avec les r�dacteurs du journal El Productor,de Barcelone, d�non�ant l�organisation de m�tiers sur une vaste �chelle, par les ouvriers et les paysans, comme un danger certain pour la r�volution. Kropotkine y voyait, tout le contraire, et l��crivit � diff�rentes reprises dans Le R�volt�,puis dans La R�volte,mais sans doute trop absorb� par ses �tudes scientifiques, il ne parvint pas � orienter dans un sens constructif ceux qui se r�clamaient de ses id�es.

L�ignorance de ce qui constitue la r�alit� d�une soci�t� consid�r�e du point de vue �conomique fit imaginer le monde nouveau sous la forme de libres groupes de producteurs �changeant entre eux leurs produits � et cette conception s��tendit m�me � l�anarchisme communiste mondial. Tout au plus accepta-t-on et pr�conisa-t-on l� commune libre autonome, se suffisant � elle-m�me, vivant en autarcie compl�te. Le livre de Kropotkine La Conqu�te du pain,qui dans l�ensemble pr�voyait une r�alisation communaliste parisienne, devint une Bible dont on ne retint que les �l�ments les plus superficiels et les plus discutables (2). Dans son livre La Soci�t� future,Jean Grave, qui tr�s souvent ne fit que d�layer du sous-Kropotkine, repoussait jusqu�aux commissions de statistiques en y voyant la menace certaine d�une bureaucratie envahissante. Et toujours s�vissait une ignorance crasse et vigilante concernant la r�alit� de l��conomie sociale. Seul peut-�tre Charles Malato s�effor�a de r�agir contre le vide sur lequel on pr�tendait construire 1a soci�t� nouvelle.


2�me partie

Dans le milieu anarchiste, il est int�ressant de voir comment l�amour et la haine coexistent chez les m�mes individus. Cela s�explique en partie par un raisonnement que je me souviens avoir soutenu quand j�avais vingt et quelques ann�es : parce que nous aimons, nous ha�ssons. Nous aimons la paix, nous ha�ssons la guerre. Nous aimons la justice, nous ha�ssons l�injustice. Nous aimons la libert�, nous ha�ssons l�oppression. La n�gation est la condition, sinon la source de l�affirmation nouvelle. Et comme il y a tant de maux, de lacunes, d�horreur dans la soci�t� actuelle, notre facult� de combat �contre�, ce que j�appellerai le �contrisme� est constamment mobilis�e. Mais il faut nier ce qui est mauvais pour faire triompher ce qui est bon. D�molir pour reconstruire. Bakounine �crivait d�j� que l��uvre de destruction devait �tre conditionn�e par les dimensions de notre �uvre constructive. Toutefois en g�n�ral, les anarchistes en sont rest�s au premier stade, celui de la n�gation et de la haine, au d�triment de celui de la construction et de l�amour qui devrait suivre. Et l�on a cru ou feint de croire que plus on ha�ssait, plus on aimait. Elis�e Reclus avait �crit (on ne savait m�me pas o�): �L�anarchie est la plus grande conception de l�ordre�, et au lieu d�interpr�ter cette phrase en son sens profond, selon lequel les anarchistes devaient travailler � cr�er un ordre social sup�rieur, on a cru ou feint de croire, que le triomphe, m�me violent des anarchistes serait celui de cette plus haute conception de l�ordre. Cela dispensait de travailler s�rieusement, avec acharnement, � la r�alisation de l�id�al et de la soci�t� nouvelle. Cela en dispense toujours.

Une �tude psychanalytique de ce monde qui s�est en grande partie repli� sur lui-m�me, qui a cru pouvoir �chapper aux grandes lois g�n�rales commandant � la vie de tous les hommes, m�riterait d��tre faite. Trop souvent, parce qu�on se r�clamait de l�id�al le plus �lev� qui ait �t� formul� par la pens�e humaine, on s�est persuad� de constituer une �lite situ�e au-dessus du commun des mortels, on s�est consid�r� sup�rieur � l�humanit� moyenne et � ceux qui vous entouraient. A moins que les rapports aient �t� de luttes, de combats, de r�volte personnelle.

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Les choses empir�rent avec l�apparition du courant anarchiste individualiste. Malgr� leurs insuffisances, les anarchistes communistes �taient partisans de la transformation sociale, du grand chambardement, du Grand Soir qui r�soudrait presque magiquement et automatiquement tous les probl�mes sociaux et humains. Ils �taient de c�ur avec les masses, et r�p�taient les deux vers fameux de la chanson r�volutionnaire:

Ouvrier prends la machine
Prends la terre, paysan !

tandis que le courant individualiste revendiquait le �moi� de chacun de ses membres, contre non pas telle ou telle forme de soci�t� mais contre la soci�t� en soi. D�s son apparition, l�individualisme anarchiste, qui se r�clamait de Nietzche et de Stirner, et m�me de certains aspects du proudhonisme d�form� parfois (Benjamin Tucker �tait � peu pr�s inconnu), entre en conflit avec l�anarchisme communiste. Il est ennemi de la r�volution sociale, m�prise le peuple, repousse toute forme d�organisation et naturellement l�activit� syndicale � laquelle, du moins th�oriquement, la majorit� des anarchistes communistes finiront par se rallier. L�individualiste anarchiste de l��poque se consid�re le centre du monde, il veut vivre imm�diatement sa vie en �en dehors� (formule trouv�e par Emile Arnaud et qui dit bien ce qu�elle veut dire). En dehors du point de vue �conomique et sans attendre la r�volution. ce qui conduira � pr�coniser et pratiquer la �reprise individuelle� sous des formes diverses: cambriolages, fausse monnaie etc... L�aventure de ce qu�on a appel� la bande � Bonnot est dans toutes les m�moires avec son terrible d�nouement (3).

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Tout cela, qui donna lieu � des pol�miques acharn�es et prolong�es entre anarchistes communistes et anarchistes individualistes quand ce ne fut pas pire, faisait partie de l��tat de crise permanent dans lequel vivait l�anarchisme, particuli�rement en France. Mais les choses �taient infiniment plus complexes et le mal atteignait une profondeur que les lignes qui pr�c�dent ne permettent pas de mesurer. Ainsi en fut-il par rapport au probl�me moral. Pour celui qui fait de son moi et de la satisfaction pl�ni�re des besoins de son moi, le principe unique de sa pens�e et de son comportement, la morale sociale encha�ne l�individu, constitue une contrainte qui ruine la personnalit� et viole ses droits. Aussi la n�gation de toute morale fut-elle un des piliers de la pens�e individualiste, et c�est pour combattre cette tendance envahissante que Jean Grave pol�miqua avec acharnement, et Kropotkine �crivit, vers 1900. son excellente brochure: La Morale anarchiste.Cela n�emp�cha pas une partie importante des anarchistes de continuer � revendiquer (en se basant aussi sur les travaux de Le Dantec) l��go�sme comme base, but et justification de tout comportement. Stirner pr�conisait �l�association des �go�stes�. On s�associa donc, quand on s�associa, pour satisfaire tr�s mat�riellement son �go�sme, philosophiquement d�fini dans l�ordre th�orique, malproprement v�cu dans l�ordre des faits. Et l�on vous prouvait philosophiquement toujours, que c��tait par �go�sme, pour la satisfaction d�un besoin personnel, et non pas par amour d�autrui qu�un homme se jetait � l�eau pour sauver son semblable, m�me au risque de sa vie, mais que c��tait �galement pour la satisfaction d�un besoin personnel qu�un autre lui volait le veston et la montre qu�il avait alors laiss�s sur le parapet du pont. Philosophiquement toujours, il n�y avait donc pas de diff�rence. Comme il n�y en avait pas, si celui que vous h�bergiez s�effor�ait de s�duire votre compagne et de vous l�enlever pendant que vous �tiez au travail, car en l�h�bergeant vous r�pondiez aussi � un besoin de votre nature, comme lui r�pondait � un besoin de la sienne.

D�j� vers 1895, une quinzaine d�ann�es apr�s la naissance de ce qu�on a appel� le mouvement anarchiste, Paul Reclus protestait de la pratique ignoble de ce qu�on appelait alors �l�estampage entre copains�. Car, puisque l�on admettait le vol ou le cambriolage chez les autres, il n�y avait pas, toujours philosophiquement, de raison pour que l�on fasse une diff�rence entre ceux qui se r�clamaient et ceux qui ne se r�clamaient pas de vos id�es.

Le courant individualiste fran�ais fut presque enti�rement dissout par la Premi�re Guerre mondiale et ses r�percussions. Son �tat de d�composition de laquelle ne poussait que des fleurs v�n�neuses (en faire une description compl�te serait trop naus�abond), ne lui permit pas de r�sister � cette �preuve. Mais malheureusement, une partie des id�es qui �taient siennes, pass�rent au milieu anarchiste communiste o� les pratiques �en dehors� se d�velopp�rent entre les deux guerres, et toujours en France, sous forme de �combines� cr�ant un style de vie tr�s r�pandu dans ce milieu.

Telle fut la pratique du �macadam�, d�j� n�e du reste avant 1914 (4) qui pouvait s�expliquer quand le ch�mage et la faim y poussaient les hommes, mais qui devint vite, pour beaucoup un style de vie. Telle encore l�exploitation multipli�e du secours de ch�mage qui atteignit des proportions insoup�onnables. Telle, dans un autre ordre d�id�es, l�obsession, sinon la d�pravation sexuelle g�n�ralis�e, sous le nom d�amour libre, dans laquelle un grand nombre d�hommes et de femmes voyaient, le trait saillant de la pratique anarchiste. Les comportements, les m�urs qui en d�coulaient, et que d�j� avant 1914, Pierre Martin, admirable figure, alors directeur du Libertaire,d�non�ait sous le nom la �chiennerie libre�, corrompirent et ab�tardirent moralement le plus grand nombre ou du moins un nombre suffisant d�individus pour que le mouvement entier s�en ressentit. Et l� aussi le reste de sant� morale, qui ne subsistait que chez une minorit� fatigu�e de la st�rilit� de ses efforts, ne permit pas de r�sister aux �preuves des ann�es 1939-1944. La coupure de la guerre n�est pas une explication valable. C�est dans la d�ch�ance interne, la gangr�ne aux multiples causes, dont souffrait le mouvement, qu�il faut chercher l�explication de l�affaiblissement de l�anarchisme.

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Des causes d�ordre diff�rent ont conduit � la d�moralisation et � l�affaiblissement g�n�ralis�s et cela � l��chelle internationale. L�auteur de ces 1ignes a connu le mouvement anarchiste de l�int�rieur en France, en Espagne, en Russie (5), en Am�rique du Sud (particuli�rement en Argentine et en Uruguay). Il conna�t plus ou moins bien, mais suffisamment, par leur histoire, m�me anecdotique, par des contacts avec de nombreux individus ou divers groupements, par la lecture de leur presse, ce qu�ont �t� les rapports entre tendances, courants, chapelles, sectes et petits clans dans les milieux anarchistes italiens (o� par exemple Malatesta fut bless� d�un coup de revolver et aurait �t� tu� sans l�intervention d�autres camarades par un anarchiste qui consid�rait une trahison que s�organiser en un mouvement f�d�ratif) (6).

Aujourd�hui m�me, aux Etats-Unis, la tendance individualisante qui �dite, � New York, l�Adunata dei Retratarid�fend la dictature de Castro par haine des anarchistes communistes qui se sont dress�s contre elle. Cela nous rappelle un manifeste sign� vers 1922 par des personnalit�s du mouvement individualiste fran�ais, parmi lesquelles figuraient Manuel D�vald�s et Andr� Lorulot, personnalit�s qui se d�claraient, sans y adh�rer, favorables au r�gime bolch�vique, alors en train d�assassiner la R�volution russe, et attaquaient S�bastien Faure qui menait campagne contre cet assassinat...

Dans l�ensemble, et vu de l�int�rieur, le milieu anarchiste a pour qui l�a v�cu et connu, confirm� la conception classique et n�gative que les adversaires de l�anarchie en ont r�pandue. Je crois que nulle part ailleurs, les haines, les jalousies, les inimiti�s, les querelles personnelles sont si fr�quentes et atteignent un si haut degr�. Si tant d�individus sont pass�s par l�anarchisme et en sont vite partis, si tant y passent et en sortent au bout de tr�s peu de temps, c�est avant tout � cause de l�esprit acrimonieux, des disputes continuelles, des attaques personnelles, des rivalit�s, qu�ils y trouvent. Il est vrai aussi que trop d�adh�rents apportent ce que sugg�re en eux le mot anarchie lui-m�me, c�est � dire la possibilit� de d�foulements anti-sociaux qui les font aussi se heurter aux autres sous l�impulsion du snobisme, du dilettantisme, de l�irresponsabilit� qui leur sont propres.


3�me partie

L�une des cons�quences de ce �contrisme� g�n�ralis� fut que les �crits constructifs qui, si imparfaits fussent-ils ont �t� plus nombreux dans la production th�orique et litt�raire anarchiste que dans celle de n�importe quel autre courant r�volutionnaire, sont tomb�s dans le vide. Ni les id�es r�alisatrices de Proudhon, toujours essentiellement justes, ni les programmes. toujours actuels, de Bakounine ni des livres comme La conqu�te du Pain de Kropotkine, En Marche vers la soci�t� future de Cornelissen, ni celui de S�bastien Faure, Mon Communisme,ni ceux de Pierre Besnard (plus syndicaliste libertaire que v�ritablement anarchiste), de Pierre Ramus et de beaucoup d�autres n�ont influenc� l�ensemble des militants anarchistes. Car l�esprit n�gateur dominait en eux. Aujourd�hui m�me, combien sont capables d�exposer en quoi consistait le mutuellisme proudhonien et le collectivisme de Bakounine?

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On ne peut construire que par l�amour et des connaissances sp�cialis�es acquises au prix de longs et tenaces efforts. Et la pr�s�ance absolue de l�esprit n�gateur a fa�onn�, model�, p�tri l�esprit g�n�ral des groupes �pars ou �pisodiquement unis. Cet esprit n�gateur a model� les individus et s�est �tendu � la pratique des rapports inter-anarchistes, et je ne connais rien de plus p�nible pour un homme convaincu des valeurs morales de la philosophie libertaire, que l�opposition existant entre ces valeurs et le mouvement qui s�en r�clame. Aussi depuis longtemps je m�interroge � ce sujet, et au lieu de me retirer sous ma tente comme ont fait tant d�autres que je comprends mais que je ne suis pas, je m�obstine � vouloir m�expliquer ces contradictions, � regarder les choses en face et � trouver une raison d�esp�rer et de sauvegarder ce qui demeure valable dans 1a pens�e libertaire pour l�avenir de l�humanit�.

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Nous avons vu que si la haine du mal peut conduire � l�amour du bien, elle n�est trop souvent, dans les milieux anarchistes, qu�une justification de l�insociabilit� fonci�re des individus (7). Au-del� des comportements individuels, elle se justifie en s�attribuant pour objectif imposant la r�volution. Mais l�exp�rience prouve que la plupart des hommes moyens qui viennent � la r�volution, sont, avant tout, pouss�s par une temp�rament non seulement combatif mais essentiellement violent. Celui a qui fr�quent� les milieux r�volutionnaires anarchistes sait que le langage, les comportements, le ton employ�s sont g�n�ralement empreints d�agressivit�, et que trop souvent les plus agressifs font la loi. Cela est une cons�quence in�vitable dans un milieu o� une autorit� sup�rieure ne s�impose pas, o� des modes de comportement ne sont pas d�finis et appliqu�s. D�autre part, enlevez les mots d�ordre, le langage, les buts, les attitudes o� domine l�agressivit�, et un tr�s grand nombre des adh�rents, venus � l�activit� violente parce que violents par nature, se retireront.

Le but positif qu�on poursuit, le triomphe de la r�volution, est toujours en th�orie, plac� dans un lointain avenir, mais la n�gation active est imm�diate, et unilat�rale. Le triomphe de l�amour est pour l�avenir, celui de la haine pour le pr�sent. Les autres mouvements sociaux, qui ont entrepris de r�aliser d�s maintenant, par d�autres chemins, l�activit� municipaliste ou coop�ratiste, par exemple des r�formes sociales (et oui sont loin de faire tout ce qu�ils devraient), peuvent mobiliser � ce qu�ils ne font pas toujours � les tendances constructives ou les sentiments de sociabilit� de leurs adh�rents. L�anarchisme aurait pu faire de m�me si suivant les chemins indiqu�s par Proudhon ou par Gustav Landauer ou encore par Bakounine lui-m�me au soir de sa vie (8), il s��tait incorpor� comme �l�ment constructeur � l��volution de la soci�t�.

Une autre raison fondamentale met en jeu les bases m�mes de la philosophie et les buts de l�anarchisme: c�est l�interpr�tation de la libert�. J�ai d�j� trait� ce sujet dans un livre publi� en espagnol et je l�ai aussi abord� dans une autre occasion, en langue fran�aise (9), mais il est n�cessaire d�y revenir et d�y insister car une grande confusion a toujours r�gn� dans le mouvement anarchiste au sujet de ce mot et de sa signification. Pour l�ensemble des anarchistes. la 1ibert� constitue l�alpha et l�om�ga de ce qu�il y a de sup�rieur en ce monde et leur pr�f�rence pour l�organisation en groupuscules, leur refus de consid�rer la soci�t� comme un vaste ensemble organique coh�rent dont il faut savoir tenir la viabilit� viennent avant tout de cet amour illimit� de la libert� qui, de plus, a l�avantage de ne demander ni responsabilit� historique, ni responsabilit� personnelle.

Depuis plus de quarante ans, je r�p�te que la solidarit� est un principe sup�rieur � la libert�, car elle implique, pour �tre r�elle, le respect de cette derni�re, tandis que le respect de la libert� n�implique nullement la pratique de la solidarit� sans laquelle il n�est pas d�existence collective, donc individuelle, possible. Un des meilleurs, organisateurs de la F�d�ration des Collectivit�s de la r�gion levantine espagnole me disait r�cemment comment il avait d�, avec deux autres camarades, lutter contre la tendance au repli sur soi-m�me qui, en application d�une conception erron�e de la libert�, �tait apparue, comme cons�quence d�une propagande inepte, au d�but de cette extraordinaire exp�rience. Il fallut rompre ce cercle d�isolement o� se confinaient les collectivit�s, au nom de l�autonomie et du f�d�ralisme, ce qui heureusement se fit assez vite, et lorsque la F�d�ration levantine fut organis�e en un tout coh�rent, avec cinq cents, puis six cents, sept cents, huit cents, neuf cents collectivit�s, ceux qui appartenaient � chacune d�elles ne se sentirent pas moins libres qu�auparavant. Mais ils se sentirent plus solidaires.

Libert�... solidarit� (ou fraternit�), la diff�rence est �norme. Que l�on dise �Notre but est l�instauration d�une soci�t� d�hommes libres, le triomphe de la libert�, ou �Notre but est l�instauration d�une soci�t� �galitaire et fraternelle� peut, si l�on n�y r�fl�chit pas, avoir une signification identique. Il est pourtant loin d�en �tre ainsi. La libert� n�est pas une conception structurelle de la soci�t� qui est, elle, un organisme extr�mement compliqu� en dehors duquel, r�p�tons-le inlassablement, aucun individu ne peut vivre. Elle n�implique pas in�vitablement la coordination des activit�s n�cessaires du point de vue �conomique, culturel, social, sans lesquelles l�existence est impossible.

Pour la majorit� des anarchistes elle n�a �t� q�une vision imaginaire et inorganique de la vie sociale... d�socialis�e, une justification de la n�gation �rig�e en principe. Sous pr�texte de libert� de l�individu, chacun travaillerait selon ses forces. et selon sa volont�, quand et comment il le voudrait; surtout consommerait selon ses besoins. Je me souviens d�une controverse � laquelle j�assistais � Buenos Aires en 1925, entre un propagandiste georgiste et un orateur anarchiste-communiste tr�s connu. Le premier posait des questions pertinentes et pr�cises sur la fa�on dont serait organis�e la production et la distribution dans une soci�t� anarchiste. Et le second lui r�pondait, � grands coups d�effets oratoires et d�impressionnants mouvements de chevelure: �L�anarchie ne s�occupe pas et n�a pas � s�occuper de questions �conomiques... l�anarchie n�a rien � voir avec l�organisation de la production car l�anarchie c�est la libert�, la libert� compl�te de l�individu, la libert� de l�oiseau qui vole et fend l�air � son gr�...�. Tant de sottise �tait ce qui dominait et ceux qui. comme moi, r�agirent contre elle furent, naturellement, tax�s de tra�tres, de d�viationnistes, quand ce ne fut pas d�agents provocateurs.

Nombre d�anarchistes-communistes italiens en sont encore l�. Selon eux. la r�volution espagnole fut la n�gation de l�anarchie parce que chacun ne faisait pas ce qu�il voulait dans les collectivit�s, mais acceptait de s�assujettir aux normes collectives de travail, parce que l�activit� des villages, des cantons, des syndicats �tait coordonn�e selon les exigences des besoins g�n�raux dans une soci�t� civilis�e.

Par contre, nous prenons la deuxi�me d�finition: �notre but est l�instauration d�une soci�t� �galitaire et fraternelle�, tout change, d�abord parce que le postulat de fraternit� suppose des rapports inter-individuels solidaires, et l�instauration de cette soci�t� suscite dans la pens�e, dans l�imagination, dans les faits une �uvre cr�atrice d�ensemble, une organisation responsable de la soci�t� impliquant des devoirs autant que des droits. Dans le premier cas, le bavardage pseudo-philosophique constitue la caract�ristique intellectuelle dominante. Dans le second, tout ce qu�implique la sociologie oblige � des �tudes, � des analyses constantes qui ne se pr�tent pas au camouflage d�une fausse �rudition. Il n�est pas besoin d��tudier, de se cultiver pour �tre libre car, en fin de compte, n�importe quel animal sauvage l�est, et pour l�homme c�est simplement pouvoir faire ou ne pas faire ce qu�il veut.

Mais �tre solidaire, c�est agir responsablement, en tenant compte de l�existence des autres, en prenant part aux activit�s sociales dans la mesure o� cela incombe � chacun de nous. Ce qui implique un comportement moral et pratique responsable.

Dans ce dernier cas, sommes-nous r�ellement libres? La r�ponse peut varier selon l�art d�accumuler des mots. Mais si nous n�avons pas recours aux arguties �philosophiques�, elle nous appara�t n�gative. Je ne suis pas libre de ne pas aller � mon travail � l�heure �tablie, sans quoi le journal que nous imprimons ne para�trait pas � temps ; un m�decin n�est pas libre d�aller se promener quand ses malades l�attendent, un chauffeur d�automobile de rouler � droite ou � gauche comme bon lui semble, un boulanger de ne pas bien p�trir comme il le faut la p�te avec laquelle il fera le pain. Toute la vie sociale est faite de devoirs qui doivent �tre accomplis r�guli�rement et selon les engagements pris par chacun, m�me quand parfois nous pr�f�rerions disposer de notre temps � notre guise. Le sentiment de solidarit� l�emporte sur la libert�, et aucune soci�t� ne serait viable s�il n�en �tait pas ainsi. La revendication abstraite de la libert� nous semble pure d�mence, et l�esprit qui l�inspire ne peut mener un mouvement qu�au chaos et � la d�liquescence.

C�est du reste ce qui s�est presque toujours produit.

La cons�quence fatale de l�absence d�entente r�elle, et d�autodiscipline dont on parle parfois, mais qu�on n�applique jamais, est l�apparition de la forme d�autorit�, la plus �l�mentaire et la plus incontr�lable, car il n�existe pas de garanties en limitant les exc�s: celle des ca�ds et des dictateurs, petits ou grands. Malatesta. r�pondait � ceux qui refusaient de s�organiser au nom de la libert� qu�en r�alit� le manque d�organisation provoquait la domination sans contr�le des individus les plus autoritaires. Telle est la le�on de l�exp�rience. Quels que soient les sophismes auxquels on a recours, toute collectivit� humaine, tout groupement d�hommes, si rel�ch�s que soient leurs rapports, doit maintenir un certain ordre pour que la coexistence de ses participants soit possible et que les buts poursuivis, pour �l�mentaires qu�ils soient, puissent �tre atteints, m�me � demi. Dans les partis ayant une certaine hi�rarchie, constitu�e ou non d�un commun accord, cet ordre s�obtient par l�application de statuts et de r�glements. Dans les groupes anarchistes, o� il ne peut s�atteindre �par harmonie�, comme disait Louise Michel, il s�obtient par la domination du plus audacieux. Ainsi, les trois quart des groupes anarchistes � et cela non seulement en France � rappellent l�apparition du chef, du condottere,du caudillo(10) � l�origine de l��tablissement des premi�res formes de l�autorit� dans les soci�t�s primitives. Le plus dou� pour le commandement, s�impose, sans trop de brutalit� ici, brutalement ailleurs. Mais en y mettant des formes ou en n�en mettant pas, il fait la pluie et le beau temps, dirige, commande et naturellement se heurte � ceux qui n�acceptent pas son commandement, ou qui le lui disputent. Ainsi se forment � peu pr�s partout d�innombrables petits clans et se produisent continuellement des luttes intestines qui empoisonnent les milieux anarchistes continuellement morcel�s par ces rivalit�s d�influence ou d�autoritarisme primaire.

Tout cela est possible d�abord parce que l�exaltation de la libert� de chacun aux d�pens de la tol�rance, de l�esprit de fraternit�, cr�e une situation de d�sordre et d�impuissance dans laquelle il n�y a d�autre alternative que la loi du chef ou la disparition. La volont� d�entente plac�e au premier rang rend la libert� cr�atrice et f�conde.

Les hommes unis pour un grand but humain historique, pour l�accomplissement d�une grande mission qui les �l�ve et les unit dans une vaste communaut� d�esprit et d�efforts solidaires peuvent constituer une vaste communaut� ayant son dynamisme int�grateur o� les animateurs ne sont pas des ca�ds. Car une chose est la suggestion d�initiatives, la proposition de m�thodes de travail, la pr�vision des cons�quences d�une action entreprise ou projet�e, de recherches faites ou � faire, et une autre est la dictature individuelle de caract�re essentiellement politique � et ce n�est, en fin de compte. que de la petite politique aussi malpropre que celle des partis, sinon plus, que l�on pratique habituellement dans les groupes anarchistes � qui provoque la domination des plus d�nu�s de scrupules, m�me s�ils sont intellectuellement inf�rieurs.

J�ai, au cours de ma vie, maintes fois connu ce genre de dictateurs et de dictature, cette situation dans laquelle l�autoritarisme d�individus sans scrupules ou gonfl�s de vanit� s�imposait sur un mouvement local, parfois national. L�absence de r�glements servait de pr�texte � l�exercice de la dictature individuelle sous ses formes parfois les plus odieuses. Celle que j�ai connu en Argentine et en Uruguay n�avait rien a envier au bolchevisme ou au fascisme (11).

L�exp�rience prouve qu�avec le m�me esprit et les m�mes proc�d�s il en sera toujours ainsi. En ce sens, un peuple indisciplin� par nature ne sera jamais un peuple libre (� moins que par libert� on entende le chaos) car il ne fera pas de lui-m�me ce qu�exige la vie sociale. Alors pour que la soci�t� ne s��croule pas, il faudra constituer un appareil autoritaire imposant ce qu�il est n�cessaire de faire et ce peuple ob�ira, quoique en regimbant. Tandis qu�un autre peuple, apparemment moins dou� pour la libert� parce que plus naturellement disciplin� et moins protestataire, sera plus apte � organiser la vie sans appareil plus ou moins coercitif, la conscience individuelle et collective rempla�ant avantageusement la loi ext�rieure � chacun et � tous.

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Cet �tat d�esprit s��tend � toutes les caract�ristiques mentales dominantes chez la plupart de ceux qui se r�clament de l�anarchisme, ou qui y viennent attir�s par une interpr�tation nihiliste correspondant � une phase de leur �volution personnelle. Dans l�immense majorit� des cas, il est impossible de faire admettre, surtout aux nouveaux adh�rents qui veulent ou ont le champ libre pour toutes leurs fantaisies, la n�cessit� d�une discipline intellectuelle ou morale qui implique soit une m�thode de formation th�orique ou doctrinaire, soit l�acceptation et la pratique d�un ensemble de normes de comportements correspondant aux id�es qu�ils pr�tendent professer. Invoquer cette n�cessit� fait se h�risser les cheveux de ceux � qui l�on en parle. Et g�n�ralement, pour ne pas dire toujours, les adh�rents ne r�alisant pas l�effort n�cessaire pour conna�tre � fond les id�es donc ils se r�clament, interpr�tent ces derni�res au gr� de leur fantaisie, avec une assurance qui n�a d��gale que le vide de leur pens�e et les dimensions de leur ignorance.


4�me partie

Quand je compare l��cole philosophique libertaire � celles dont j�ai connaissance au long de l�histoire de la pens�e humaine, je ne trouve d�exemple comparable que dans les �coles qui dans la Gr�ce antique ont cr�er une lumi�re qui nous �claire encore. Un Proudhon. un Bakounine, un Elis�e Reclus, un Kropotkine, un Ricardo Mella dans une certaine mesure me rappellent un Anaximandre, un H�raclite, un Anaxim�ne, un Epicure, un Leucippe ou un D�mocrite, cherchant l�origine de la vie, s��vertuant � sonder la mati�re, fondant la science exp�rimentale en m�me temps qu�une philosophie de l�homme o� l��thique individuelle s�harmonisait avec le m�canisme du cosmos. Les fondateurs de l�anarchisme social et socialiste (je laisse � part les individualistes, qui en g�n�ral ont tout g�t�) ont suivi le m�me chemin. Toutes les connaissances, toutes les sciences, toutes les activit�s intellectuelles les ont attir�s. Bakounine suivant pas � pas les d�couvertes de la physique, de la chimie organique, de l�astronomie (il �non�ait des conceptions astronomiques qui valent encore d��tre m�dit�es), de la physiologie, de la psychologie, de la sociologie, etc� Elis�e Reclus associant l�histoire et la g�ographie, toutes les manifestations de la vie tellurique et celles des hommes dans leurs activit�s f�condes, �laborant harmonieusement une culture humaniste universelle. Un Kropotkine �crivait dans La Science Moderne et l�Anarchie: �L�Anarchie est une conception de l�univers bas�e sur une interpr�tation m�canique des ph�nom�nes, qui embrasse route la nature, y compris la vie des soci�t�s. Sa m�thode est celle des sciences naturelles, et par cette m�thode toute conclusion scientifique doit �tre v�rifi�e. Sa tendance est de fonder une philosophie synth�tique qui comprendrait tous les faits de la nature, y compris la vie des soci�t�s humaines et leurs probl�mes politiques, �conomiques et moraux�.

A cette ample vision des choses, � la fois philosophique et scientifique, qui continuait celle d�Auguste Comte et rappelait celle de Spencer, et celle des savants-philosophes ou philosophes-savants d�Ath�nes et de Millet, d�Abd�re ou d�Agrigente, qu�opposent aujourd�hui ceux qui, d�daignant les grands fondateurs, pr�tendent red�finir l�anarchie? Voici quelques d�finitions que j�ai relev�es r�cemment: �L�anarchie est un �tat d��me�; �l�anarchie c�est la simplicit� ; �l�anarchie est un mode de vie individuelle� ; �l�anarchisme, c�est avant tout l��ducation� ; �l�inorganisation est la plus pure expression de l�anarchie� ; �l�anarchie c�est le refus de toute autorit�... On en pourrait citer des douzaines, sinon des centaines, toutes plus �triqu�es, plus en retrait les unes que les autres par rapport � ce qu��crivaient Kropotkine et Proudhon, que ces d�finisseurs feignent de m�priser parce qu�incapables de s��lever � la hauteur de leur pens�e. Aussi ont-ils besoin de leurs interpr�tations propres, et toutes ces interpr�tations constituent une cacophonie dans laquelle la pens�e qu�on pr�tend exprimer n�est plus qu�une mascarade de mots.

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Naturellement cet appauvrissement de la pens�e fondamentale devait provoquer celui des r�alisations concomitantes. Les efforts n�cessaires ne s��lev�rent pas � la hauteur de l�activit� indispensable � des r�volutionnaires voulant faire l�histoire ou simplement � des r�formateurs sociaux. L� encore, les incitations de ceux qui voyaient en profondeur ont �chou�. Dans sa brochure L�Anarchie�crite en 1894, Kropotkine d�finissait comme suit la t�che qui incombait aux adeptes du nouvel id�al: �L�anarchiste se voit ainsi forc� de travailler sans rel�che et sans perte de temps dans toutes ces directions. Il doit faire ressortir la partie grande, philosophique du principe de l�Anarchie. Il doit l�appliquer � 1a science car par cela il aidera � remodeler les id�es: il entamera les mensonges de l�histoire, de l��conomie sociale, de la philosophie et il aidera ceux qui le font d�j�, souvent inconsciemment, par amour de la v�rit� scientifique, � imposer le cachet anarchiste � la pens�e du si�cle.
�Il a � soutenir la lutte et l�agitation de tous les jours contre les oppresseurs et les pr�jug�s, � maintenir l�esprit de r�volte partout o� l�homme se sent opprim� et poss�de le courage de se r�volter.
�Il a donc � d�jouer les savantes machinations de tous les partis, jadis alli�s, mais aujourd�hui hostiles, qui travaillent � faire d�vier dans des voies autoritaires les mouvements n�s comme r�voltes contre l�oppression du capital et de l��tat.
�Et enfin, dans toutes ces directions il a � trouver, par la pratique m�me de la vie, les formes nouvelles que les groupements, soit de m�tiers, soit territoriaux et locaux pourront prendre dans une soci�t� libre, affranchie de l�autorit� du gouvernement et des affameurs.�

L�application de ce vaste programme ne pouvait-elle pas �riger l�anarchisme en une �cole de pens�e qui par son importance aurait p�n�tr� tant dans les ateliers et dans les usines que dans les laboratoires et les universit�s ? Ne pouvait-elle pas �modeler la pens�e du si�cle� dans une large mesure, ouvrant ainsi des horizons nouveaux � l��volution de la soci�t�? Mais au lieu de s�adonner � cette t�che, l�immense majorit� des anarchistes n�a retenu que l�agitation de tous les jours quand elle l�a retenue, et quand elle ne s�est pas perdue dans les sp�cialisations individualistes, esth�tiques, pseudo-scientifiques, pseudo-philosophiques, anti-tabagistes, amour libriste (celle qui comptait le plus d�adeptes), v�g�tariennes, crudivoristes, idistes, esp�rantistes, n�e-malthusiennes, etc� dont chacune avait sa ou ses chapelles et pr�tendait constituer une panac�e pouvant r�soudre tous les probl�mes sociaux. Combien nous sommes loin de Proudhon, d�Elis�e Reclus et des autres! Et n�avons nous pas raison de dire que la crise de l�anarchisme date de l�apparition de l�anarchisme lui-m�me?

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Il est un autre fait que j�ai constat� depuis longtemps, et contre lequel j�ai aussi r�agi sans que je puisse me faire d�illusions sur les r�sultats de mon attitude. C�est le complexe de sup�riorit� qui caract�rise l�immense majorit� des anarchistes. Pour l�anarchiste moyen, son id�al est le plus �lev�, et surtout sa pens�e constitue l�interpr�tation la plus juste, la plus indiscutable des probl�mes qu�elle r�sout dans l�ordre th�orique. La simple adh�sion � l�anarchie leur donne donc, d�embl�e, comme l�adoubement faisait un chevalier au Moyen Age, une sup�riorit� indiscutable qui les place en toutes choses au-dessus de l�ensemble des autres hommes. Il en r�sulte qu�ils peuvent se prononcer sur ce qui se rapporte � la soci�t�, � un tr�s grand nombre de connaissances de disciplines intellectuelles, des probl�mes humains vastes et complexes sans m�me les �tudier.

Non pas qu�ils soient guid�s par la foi, ce qui est une explication quand il s�agit de croyants illumin�s par une r�v�lation divine. Tout simplement, il semble que l�adh�sion � l�anarchie les ait mis en possession de toutes les lumi�res possibles. Cela explique en grande partie pourquoi la plupart des anarchistes n��tudient pas m�me leurs propres auteurs, ignorent la pens�e th�orique de Proudhon, de Bakounine, de Kropotkine et autres, ignorent m�me, la plupart du temps, que ces auteurs, et d�autres, en aient une. L��tudier, y adh�rer peut-�tre serait renoncer � la leur � et nous croyons l�avoir d�j� �crit � l�anarchiste, sauf de rares exceptions, croit presque toujours trouver dans sa pens�e propre la sagesse et une esp�ce de science faite de r�v�lation sui generisqui lui permettent de trancher en tout et sur tout ce dont il s�occupe. On pourrait, par exemple, �crire des pages du plus haut comique sur l�attitude d�innombrables ennemis de la m�decine officielle, qui condamnaient les conceptions pasteuriennes et tous les postulats de la science m�dicale, et se basant sur le naturisme, auquel ils ne comprenaient rien le plus souvent, r�pudiaient ce que des milliers de sp�cialistes et de savants travailleurs et consciencieux d�duisaient de recherches acharn�es. Combien ces gu�risseurs naturistes et fanatiques ont-ils tu� de malades, il serait difficile de l��tablir. En tout cas, ils n�ont jamais d�sarm�, et se sont toujours crus sup�rieurs, malgr� leur ignorance, � tous les allopathes et hom�opathes du monde.

Dans le mouvement anarchiste, et son pr�texte d��galit� des droits, un illettr� souvent par r�action d�amour propre, se consid�re autant q�un savant, et m�me n�h�site pas � le houspiller.

Ne serait-ce que parce qu�il en est r�sult� une foire aux vanit�s et une suffisance irr�pressible, je consid�rerais n�cessaire de renoncer � un mot qui situe les hommes au-dessus des autres. J��prouve le besoin d�une certaine humilit�, qui me maintienne sur le plan commun des hommes, qui me permette de sentir en mon c�ur fraternel l�humanisme profond de la fraternit�. Ceux qui se situent au-dessus des autres, quelles qu�en soient les raisons, fussent-elles celles de la sup�riorit� d�un id�al, s�en s�parent et ont normalement tendance � les m�priser. Telle est l�attitude de la plupart de ceux qui ont �t� anarchistes, et qui le demeurent en eux-m�mes: ils m�prisent le �troupeau� de leurs semblables. Ce n�est pas avec cette mentalit� qu�on sert le progr�s de l�humanit�.


5�me partie

De quelque c�t� que l�on retourne la question, il est indiscutable que quelque chose a failli dans les espoirs et les pr�visions des penseurs de l�anarchisme et qu�un ab�me s�pare les buts �nonc�s des r�alit�s atteintes. A part la r�volution espagnole, on peut parler d��chec de l�anarchisme mondial (je fais exception pour le Japon dont je ne connais pas suffisamment l�importance r�ciproque des causes objectives et subjectives, et dont je n�oublie pas les ravages faits par les assassinats de militants qu�op�ra la police). Depuis bient�t quarante ans, j�ai r�agi sans arr�t contre les d�viations qui appauvrissaient la pens�e et st�rilisaient l�action. Je continue � le faire, sans me mentir � moi-m�me, refusant toutes les explications de facilit� avec lesquelles m�ont r�pondu tant d�individus qui justifiaient ainsi l�insuffisance de leur effort et le plus souvent ne sont plus dans la lutte depuis bien des ann�es.

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Les partisans des structures politiques pourront r�torquer que cette constatation g�n�rale et publiquement exprim�e prouve l�inanit� des principes libertaires en eux-m�mes, et constitue la preuve indiscutable du besoin de l�autorit� r�gissant, avec plus ou moins de souplesse ou de rigidit�, le fonctionnement des collectivit�s et les rapports humains. Je comprends que cette r�ponse paraisse justifi�e. Et pourtant, sans m�accrocher aveugl�ment � la fid�lit� � des principes intangibles � puisque j�ai d�j� pos� dans cette revue m�me le probl�me de l�autorit� sans avoir peur des mots et des le�ons qu�apporte l�exp�rience � je crois qu�on ne peut tirer aussi vite des conclusions si cat�goriques. L�id�al �labor� par les penseurs libertaires n�a pas �t� l��uvre d�illumin�s se pla�ant au-dessus des possibilit�s humaines. Marx lui m�me voyait en l�anarchie l�aboutissement du socialisme (12) et Engels et L�nine s�exprimaient cat�goriquement dans le m�me sens.

Certes, ce mot �anarchie� se pr�te aux interpr�tations les plus sens�es comme les plus baroques et je r�p�te que ce fut une erreur �norme de Proudhon que l�avoir choisi pour d�finir un id�al d�ordre et d�harmonie. Mais si nous le prenons dans l�esprit qui pr�sida � son choix, il est certain qu�une grande partie de la m�thode d�organisation pr�conis�e s�inspire des lois naturelles d�entente entre les hommes et leurs groupements divers. C�est cette interpr�tation des faits et volont� de l��riger en principe consciemment appliqu� qui demeurent toujours valables.

Quand Proudhon opposait le �contrat� � la loi, il s�agissait pour lui d��tendre � tous les rapports entre les hommes les normes largement pratiqu�es de l��conomie lib�rale, fonci�rement anti-�tatiste (ce que l�on a trop oubli� � mesure de l�avance de l��tatisation) en y ajoutant comme condition �sine qua non� la suppression de l�exploitation de l�homme par l�homme. Quand Bakounine pr�conisait la r�organisation de la soci�t� sur la base des organisations ouvri�res, f�d�r�es par sp�cialit�s de production, nationalement, internationalement et mondialement, y ajoutant les cr�ations du coop�ratisme dont il fut un des premiers a entrevoir les immenses possibilit�s, il �laborait une conception parfaitement r�aliste de l�histoire sociale envisag�e sans appareil d��tat (13). Quand dans son livre L�Entraide,Kropotkine montrait que le d�veloppement progressif des esp�ces, de l�insecte � l�homme, et le perfectionnement de l�humanit� �taient des faits en quelque sorte biologiques, et que c�est gr�ce � l�instinct et � la pratique de la sociabilit� beaucoup plus qu�� l��tat et aux activit�s gouvernementales que les peuples ont pu survivre et progresser, il posait les bases d�une philosophie de l�histoire qui ouvre d�immenses horizons � la pens�e sociale et aux r�alisations qui peuvent s�en suivre.

La v�ritable histoire de l�humanit� est a-gouvernementale et a-�tatique. Cette conclusion, �minemment libertaire, est celle de nombreux ethnologues et de tous ceux qui






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