
PALESTINE - ISRA�L :EN DEHORS DE LA BARRI�RE- INTERVIEW AVEC TROIS MEMBRES DES
Date : mardi 05 septembre 2006 @ 02:54:43 :: Sujet : Entrevue
La barri�re de s�paration enferme toujours plus de villages palestiniens. Leurs habitants sont coup�s de leurs sources de subsistances. Certains isra�liens ont
d�cid� de ne pas rester silencieux. Matan Cohen a perdu un �il � cause de cela.
Shai Karmeli- Polak a laiss� tomber pour cela une carri�re prometteuse. Leila
Mosinzon s�appr�te � aller en prison pour son engagement, le mois prochain. La
barri�re de s�paration est devenue leur obsession. Qu�y a t-il dans ce mur, destin�
� s�parer les isra�liens des palestiniens, qui am�ne de jeunes gens � abandonner leur vie de bourgeois bien nourris pour prendre des gaz lacrymog�nes en pleine
face chaque vendredi soir ? C�est simple : la fronti�re int�rieure ...
Par Asafa Peled - Yedioth Aharonot 14/04/2006
Depuis longtemps, des douzaines de villageois - enfants, jeunes et adultes - attendaient � l�entr�e du b�timent du conseil municipal de Beit Sira. D�j� tr�s
excit�s, leur enthousiasme explosa quand la voiture s�arr�ta devant la porte. Il en sortit un gar�on de 17 ans, � la d�marche l�g�rement maladroite et portant des
lunettes de soleil qui lui donnaient une allure de lyc�en typique de Tel Aviv. La
foule l�entoura imm�diatement, des lumi�res dans les yeux. Une queue se forma
car chacun voulait lui serrer la main. Le gar�on, habill� en jeans et baskets,
semblait plut�t embarrass� par cette r�ception tr�s chaleureuse : � Tu as donn�
ton �il pour notre lutte � dit l�un des chefs du village � Matan Cohen. � Tu as risqu� ta vie pour permettre qu�on entende notre voix. Si c��tait possible,
chacun d�entre nous aurait �chang� son bon �il pour celui qu�on t�a d�truit �.
C��tait la premi�re visite de Matan Cohen au village apr�s qu�il ait �t�
s�v�rement bless� � l��il par une balle en caoutchouc, tir�e par un soldat des
Gardes fronti�res un mois et demi auparavant, pendant une manifestation contre la
barri�re. Cohen a d�j� subi deux
op�rations et sa vue est tr�s limit�e. Il faudra attendre encore plusieurs mois
pour savoir s�il retrouvera la vision de son �il
endommag�. En attendant, la lumi�re du soleil lui est douloureuse et il plisse
les yeux constamment.
Imm�diatement apr�s les faits, la presse palestinienne avait publi� la photo du
visage en sang de Cohen en indiquant � un activiste de la paix isra�lien a �t�
bless� d�une balle tir�e dans l��il pendant une manifestation contre la barri�re�. � C�est tr�s �mouvant de voir la r�action des habitants du village, et tous
les enfants qui attendaient mon arriv�e. �, d�clara Cohen. � En ce qui me concerne,
cette chaleur humaine, le fait que nous soyons tous ensemble, est la plus
grande r�ussite de ma lutte. Plus qu�une lutte contre le mur physique et les
milliers d�hectares qu�il spolie aux palestiniens, la vraie lutte est celle
contre le mur mental �.
La manifestation au cours de laquelle Cohen fut bless�, le 24 f�vrier dernier,
avait lieu dans le cadre des manifestations organis�es chaque vendredi soir par des
comit�s locaux, dans diff�rentes zones de Gaza, le long de la route de la
barri�re. Les organisateurs sont parfois appel�s les � Gandhis palestiniens �, du
fait de leurs manifestations non-arm�es.
Chaque semaine, depuis le d�but de la construction de la barri�re, il y a un
rituel r�gulier : apr�s la pri�re du vendredi, tous les habitants du village
quittent la mosqu�e, en compagnie des activistes isra�liens des � Anarchistes
contre le mur � et de sympathisants �trangers, et se mettent en route vers la
barri�re qui entoure le village.
L�arm�e isra�lienne a d�clar� cette zone - qui inclut une grande part des terres
du village - zone militaire ferm�e. Le cort�ge avance. Certains chantent,
d�autres font des discours, d�autres encore font une sorte de th��tre de rue qui
change toutes les semaines.
Les soldats et les gardes fronti�res forment un cordon et attendent les
manifestants, pour les emp�cher d�atteindre les environs de la barri�re. Les
manifestants, eux, essayent de l�atteindre de toutes les mani�res. Il y a de
nombreux photographes, et quasiment chaque seconde est enregistr�. La
manifestation se veut non violente. Ce mat�riel pourra �tre utile apr�s coup,
pour d�fendre en justice ceux qui seraient accus�s d�attaques contre les soldats.
Le soleil est accablant, les nuages de poussi�re montent haut. Les manifestants
crient � Soldats, rentrez chez vous ! �. Ceux-ci
r�pondent en repoussant les manifestants. Il y a des bousculades, des cris, des
injures. Mais bient�t, des grenades fumig�nes et des
grenades explosives sont tir�es par les soldats, ainsi que des balles en
caoutchouc. Les manifestants s��parpillent, en lan�ant des slogans aux soldats :
� Partez ! Ici ce sont nos maisons ! �, � Voleurs ! �, � Ne tirez pas ! �.
Certains manifestants sont bless�s, d�autres sont arr�t�s et emmen�s dans des
v�hicules militaires gar�s derri�re la barri�re. Les �v�nements durent ainsi
plusieurs heures avant que tout le monde ne se disperse.
� La manifestation �tait en fait d�j� finie quand ils m�ont tir� dessus �,
raconte Cohen. � Nous nous trouvions avec trois autres activistes isra�liens,
assez loin des soldats. Je leur ai cri� de ne pas tirer, mais l�un d�eux a point�
son fusil sur moi et m�a tir� directement dans l��il. � Sur les photos et les
vid�os de ce jour, Cohen semble effray�. On le voit saignant et hurler pour
appeler une ambulance, entre ses amis activistes et les soldats qui venaient
juste de le blesser et qui essayaient de l�aider. Finalement, une ambulance
palestinienne l�emmena jusqu�au check-point de l�arm�e o� il fut transf�r� dans
une ambulance isra�lienne et emmen� � l�h�pital.
Il n�est toujours pas calme. � Bien sur que j�ai peur � dit-il. Il raconte
d�autres cas, durant les trois ann�es o� il a particip� aux protestations pendant
lesquelles des soldats tiraient sur des civils d�sarm�s. Des centaines on �t�
bless�s et une dizaine tu�s.
Etais-tu pr�t � sacrifier ton �il pour la lutte contre la barri�re ?
� Je ne pense pas que si quelqu�un m�avait dit que je serai
bless� comme �a, j�aurai �t� � la manifestation. Mais le risque
d��tre bless� ou tu� plane toujours au dessus de la t�te de tout le monde. En ce
qui me concerne, je continuerai � aller aux
manifestations non-violentes, car il n�y a pas d�autres choix. La barri�re laisse
des gens compl�tement d�munis, dans un total
d�sespoir. Continuer la lutte est vital pour montrer que - m�me s�ils utilisent
la violence quotidienne pour briser la lutte - ils n�y arriveront pas et ne nous
feront pas taire. Je crois que les
protestations non-violentes ont beaucoup plus de pouvoir que
l�oppression violente. �
Le groupe connu comme � Les Anarchistes contre le mur �, auquel Cohen appartient,
est l�un des ph�nom�nes qui sont apparus du fait de la construction de la
barri�re. Le terme d� � anarchistes � fait
r�f�rence � un groupe de punks tatou�s, qui ont d�sert� le service militaire et
qui prot�gent les fleurs sauvages avec la m�me furie qu�ils se d�vouent pour les
palestiniens opprim�s. En pratique, leur anarchisme s�exprime surtout par
l�activit� ind�pendante de chaque membre, avec de nombreuses diff�rences
individuelles entre eux.
En fait, ce n�est pas � proprement parler une organisation, mais un collectif
d�individus. La plupart d�entre eux n��taient impliqu�s dans aucune activit�
jusqu�� ce que les bulldozers commenc�rent leur mise en �uvre du fait accompli.
Ils sont entre 10 et 100 personnes, sans leader ni hi�rarchie, sans cotisations
ni d�obligations fixes. Chacun finance ses propres d�penses. La coordination se
fait par t�l�phone ou email, et tous ceux qui veulent les rejoindre sont les
bienvenus.
Beaucoup d�entre eux ont servi dans des postes de combat dans
l�arm�e. Certains sont ma�tres de conf�rence � l�universit�, experts en
informatique, �tudiants ou retrait�s. La plupart sont v�g�tariens - voire
v�g�taliens - et certains sont arriv�s � la lutte contre la barri�re par les
actions pour le droit des animaux.
La barri�re les a plac�s bien loin en avant du d�bat et du discours g��ral
isra�lien, sur la n�cessit� ou non pour la d�fense nationale de la barri�re ou
encore le d�bat politique sur le d�mant�lement des colonies. Peut �tre � l�image
des jeunes berlinois dans leur ville divis�e, la barri�re a eu un �norme impact
psychologique sur eux. Ils ressentent que cette barri�re divise leur propre vie,
ce qu�ils
per�oivent comme un � avant � et un � apr�s �. L�ennemi qu�ils
connaissaient surtout � travers les m�dias est pr�cis�ment devenu humain avec la
construction de la barri�re. La barri�re a entra�n� le d�sir de rencontrer les
humains qui vivent derri�re, qui �taient absents des informations avant qu�ils ne
soient s�par�s d�Isra�l. Le prix de leur engagement est �lev� : ils ont �t�
frapp�s, bless�s, d�tenus par journ�es enti�res et sont accus�s de douzaines de
charges criminelles devant les courts de justice.
Il est difficile de comprendre ce qui pousse des gens ordinaires, qui ont des
vies quotidiennes calmes dans le centre du pays, � se laisser entra�ner dans ce
rituel quotidien et � de nombreuses occasions � renoncer � leur libert�. Apr�s
plusieurs jours pass�s parmi eux, on peut au moins comprendre ce qui les
maintient ici. Les sc�nes
auxquelles ils sont expos�s sont tr�s diff�rentes de ce que vous pouvez voir dans
les informations, � la t�l� : des villages coup�s de leur sources de subsistances
(ressources en eau, �coles, h�pitaux, travail,...). Les mouvements sont
s�v�rement restreints, des
centaines d�hectares sont confisqu�s et des milliers d�arbres ont �t� d�racin�s
pour �riger la barri�re. Les gens qu�ils rencontrent sont enferm�s en cage
derri�re les murs, avec une seule et unique petite porte entre eux et le monde
ext�rieur. Les gens qui jusqu��
l�Intifada avaient un travail en Isra�l sont maintenant sans emplois depuis d�j�
5 ans, avec leurs familles au bord de la famine. La
barri�re leur a aussi retir� la possibilit� de retourner �
l�agriculture comme moyen de survivre. Pour les activistes, chaque voyage vers la
barri�re rend le retour encore plus difficile.
ETRE VAGUEMENT BLOND ...
Trois ans auparavant, Matan Cohen a d�m�nag� avec sa m�re de Kfar vardim en
Galil�e vers Tel Aviv. Il a grandit dans une ambiance de gauche, d�inclinaison
humaniste. D�j� � l��cole primaire il cherchait sa propre voie. Apr�s un an �
l�Ecole Ouverte D�mocratique de Jaffa, il trouva ce cadre de travail pourtant
souple tr�s d�sagr�able. Il le quitta et se pr�para tout seul au baccalaur�at,
qu�il a pass� avec succ�s l�an dernier.
C�est � l�age de quatorze ans qu�il commen�a � participer aux actions dans les
Territoires occup�s. Il commen�a au d�but par simple
curiosit�. � J�avais lu des choses sur les attaques terroristes et les tueries de
civils palestiniens. Quand les victimes sont
palestiniennes, elles restent sans nom. Juste des nombres : deux palestiniens
tu�s, sept palestiniens bless�s ... Pas de nom, pas de d�tail personnel. Ce
langage est ce qui am�ne les isra�liens � se fermer eux-m�mes aux souffrances de
l�autre bord.
La m�me chose est vraie aujourd�hui en ce qui concerne mon cas. Quand j�ai �t�
bless�, les m�dias ont report� l�information, mais ils n�ont pas dit que quatorze
palestiniens avaient �t� bless�s dans la m�me manifestation. D�un c�t�, quelqu�un
de vaguement blond a �t� bless�, ce qui a entra�n� automatiquement une
identification de la personne. Et de l�autre c�t�, pour les autres, quand bien
m�me il y aurait eu une personne de tu�e, il n�y a pas eu de commission
d�enqu�te.
Jusqu�� aujourd�hui aucun soldat n�a �t� poursuivi pour avoir tu� des
manifestants non arm�s. L�humanit� des palestiniens est totalement ignor�e.
J�ai rencontr� des soldats de mon age, certains avec qui j�avais grandi. Ils
n�avaient jamais �t� dans ces villages, n�avaient jamais parl� � ces gens,
n�avaient aucune id�e de leur situation. Ils
pensent juste qu�ils remplissent une mission pour d�fendre Isra�l. Ils ne
comprennent pas que je ne suis pas leur ennemi. Je suis ici pour dire que ce
n�est pas une barri�re de s�curit�, que vous ne pouvez pas �tablir la s�curit� en
opprimant un autre peuple qui vit � vos c�t�s. �
Matan dit que sa famille soutien ses positions politiques mais lui a demand� de
ne pas aller aux manifestations. Toutefois, avec le temps, ils ont compris que
leur enfant est s�rieux, qu�il ne s�agit pas d�un aventurier irresponsable. Sa
premi�re action �tait de rejoindre un convoi qui apportait de l�aide humanitaire
dans un village sous
couvre feu, dans la zone de Nabus. Il �tait le plus jeune des
dissidents isra�liens. � Je me souviens que je ressentais de la peur et que je me
disais que ce que je faisais �tait dangereux. Mais la r�alit� que je vis m�a
alors choqu�. Nous avons �t� arr�t�s et
harcel�s pendant trois heures aux points de contr�le de l�arm�e
isra�lienne. Quand finalement nous avons pu passer, tout est devenu r�el,
concret. Les morts et les bless�s avaient une r�elle forme humaine. L�ab�me entre
nous, cette habitude de dire � nous autres � et � eux � s�affaiblissait pour se
transformer en un � nous � qui inclut tout le monde. Je ne voyais pas de
diff�rence entre une
personne qui souffre ici et une personne qui souffre l�-bas. �
Est-ce qu�il ne s�agit pas d�un regard biais� ? Les palestiniens
lancent des pierres et des soldats isra�liens sont bless�s.
� La pr�sence des soldats est violente en elle-m�me. Quand des gens vivent sous
une oppression quotidienne, certains jeunes ne peuvent pas retenir leur col�re,
et je comprends cela. Leur gagne-pain leur a �t� �t�, et on leur interdit de
manifester contre les voleurs de leurs terres. Quand une jeep blind�e entre dans
un village pour faire une d�monstration de force, je comprends tr�s bien pourquoi
des gens lui jettent des pierres. �
Avec la construction de la barri�re, Cohen a rejoint l�intense
activit� dans les villages sur les terres desquelles la construction se d�roule.
Pendant des semaines enti�res, il est revenu jour apr�s jour, et a de nombreuses
occasions il est m�me rest� la nuit avec les autres activistes. � Rester la nuit
dans un village palestinien n�est ni dangereux ni effrayant. La sensation de peur
vient de l�ignorance de la situation r�elle. Nous avons grandi avec du brouillard
devant nos yeux, une g�n�ration enti�re vivant sous le sentiment permanent de
peur. La plus grande chose qui m�est arriv�e a �t� de d�couvrir que j��tais le
bienvenu parmi les palestiniens. Je vais dans les territoires occup�s, les gens
me parlent en h�breu, j�ai appris un peu d�arabe, et je suis re�u amicalement
partout. �
Comme la plupart de ses amis activistes, il finance de sa propre poche toutes ses
activit�s telles que ses voyages vers la bande de gaza, les appels t�l�phoniques,
les honoraires des avocats. Avec le temps, il a eu de moins en moins d�amis qui
n��taient pas engag�s dans son action. � Les non activistes pensent que ce que je
fais est tr�s �trange. Pour eux c�est un comportement excentrique pour une
personne de Tel Aviv de faire ce que je fais. �
Il n�a pas l�intention d�accepter son service militaire (qu�il
devrait accomplir d�ici un an). � Je suis impr�gn� de ce que j�ai vu dans les
Territoires occup�s. J�ai vu des familles �tre d�chir�es de chaque c�t� de la
barri�re, des enfants � c�t� de moi sur qui on a tir� et qui sont handicap�s pour
la vie. Tout ceci est devenu une part de r�alit� de ma vie. Je suis toujours
choqu� qu�un soldat de mon �ge ait �t� capable de pointer un fusil en direction
de ma t�te et d�appuyer sur la g�chette alors que je lui criais � ne tire pas,
personne ne te met en danger ici ! � Tout cela parce qu�il avait un ordre,
quelque chose comme � donne-lui une le�on, ne le laisse pas manifester �. Comment
pourrais-je rejoindre une telle arm�e ? Le sentiment de confort que je pouvais
avoir, de s�curit� dans la
routine de la vie quotidienne, tout cela s�est envol�. La meilleure chose que je
puisse faire pour notre s�curit� - oui, aussi pour notre s�curit� - c�est de
continuer la lutte pour les droits de l�homme et la libert�.
L�ENFER A UNE HEURE ET DEMI DE LA MAISON
Un groupe d�activiste isra�liens et palestiniens essaye d�avancer vers la partie
occidentale du village, vers la barri�re, pr�s de l�endroit o� Matan Cohen fut
bless�. Des soldats arrivent et les stoppent. Les palestiniens sont en col�re,
car il s�agit de leurs propres terres et qu�il leur semble qu�elles ne leur
reviendront jamais.
Shai Carmeli-Pollak, un metteur en sc�ne de cin�ma de trente sept ans et un des
principaux activistes, refuse le diktat de l�arm�e. Il appelle le bureau du
porte-parole de l�arm�e sur son t�l�phone mobile et explique en longueur que lui
et ses compagnons sont sur un
territoire compl�tement � casher palestinien �, qu�ils ne cherchent pas la
confrontation et que ce sont les soldats qui brisent la loi.
Aussit�t le lieutenant-colonel appara�t et autorise les manifestants � marcher
cinq cent m�tres de plus, mais accompagn�s �troitement par lui et ses soldats. Pollak profite de l�opportunit� pour lui parler et lui exposer en d�tail ses
opinions et sa vue du monde : � vous regardez les palestiniens uniquement sous un
angle militaire. Vous �tes compl�tement aveugle au fait que vous faites face �
des civils �.
Le colonel r�pond patiemment. Les deux continuent leur discussion devant des
palestiniens m�dus�s. Pour eux un tel contact les yeux dans les yeux avec un
militaire isra�lien est juste inconcevable. Quelques jours plus tard, Pollak
insistera pour mener une discussion non moins profonde avec des soldats � un
check-point qui refusent le passage de tous ceux qui ne sont pas porteurs d�une
carte de
journaliste. Chaque jeudi soir, la zone autour du site de
construction de la barri�re de s�curit� est d�clar�e zone militaire ferm�e, pour
tenter d�emp�cher l�entr�e des activistes isra�liens. Pollak insiste pour voir
l�ordre : � Si vous n�avez pas un ordre correct, sign� par un officier habilit�,
vous ne pouvez pas mettre en place une zone ferm�e � dit-il aux soldats. Alors
qu�il est en
profond d�bat avec le d�tachement de soldats, les autres manifestants contournent
le check-point � pied et continuent leur chemin par les champs.
Dans la manifestation, il s�adresse aux soldats qui ont form� un cordon pour
bloquer le cort�ge avant la barri�re : � vous avez �t� envoy�s pour prot�ger des
activit� ill�gales. Vous n��tes pas en train de prot�ger le pays, vous prot�gez
les int�r�ts des magnats de l�immobilier et des entreprises de BTP. Vous devez
comprendre que l�Etat d�Isra�l a sign� un trait� international qui oblige une
force d�occupation � prendre soin des populations occup�es. M�me la court
supr�me a accept� certains de nos arguments. �
Sans crier - mais avec d�termination - il continue une longue
conversation avec les soldats. Une discussion calme, sans
confrontation, o� il leur explique qu�il pense qu�ils sont dans
l�erreur. Quand un soldat r�pond � nous d�fendons la fronti�re �, Pollak le
corrige : � Non, ce n�est pas vrai. La fronti�re n�est pas ici, elle est � sept
kilom�tres derri�re toi. On vous a donn� toutes ces armes non pour d�fendre la
fronti�re, mais pour �tre les gardiens de la prison des villageois, pour les
maintenir en cage. �
Quand un soldat s�adresse � lui de fa�on brutale, il n�h�site pas � appeler une
nouvelle fois le bureau des porte-parole de l�arm�e, demandant que le soldat
mena�ant soit calm�. Il dit que depuis qu�il a commenc� ses activit�s dans la
bande de Gaza il y a trois ans, il n�a jamais cess� ces discussions. � Dans les
deux premi�res ann�es, je faisais beaucoup plus de discours et de sermons.
Maintenant je r�alise que j��tais insupportable. Bien s�r, quand vous voyez ce
qui se passe ici, vous pouvez devenir fou avec de la col�re. Maintenant,
j�essaie plus de comprendre comment les soldats per�oivent la
situation. En parlant plus avec eux, je r�alise que leur ignorance est r�ellement
incroyable. Je leur sugg�re de parler � leurs
officiers, de leur demander des clarifications sur pourquoi ils ont �t� envoy�s
ici et ce qu�ils sont suppos�s faire, et pas simplement suivre les ordres
aveugl�ment. �
Il y a trois ans de cela, Pollak �tait loin d��tre politiquement impliqu�.
Certes, il �tait de gauche, mais cela s�exprimait surtout au moyen du bulletin de
vote. Il a fait son service militaire dans une unit� terrestre de l�Arm�e de
l�air isra�lienne. Il a ensuite �tudi� le cin�ma � l�Universit� de Tel-Aviv et
dirig� la pi�ce � Avramov �. Puis il s�est profond�ment immerg� dans le monde de
la t�l� isra�lienne, dirigeant des �missions humoristiques telles que � Zbeng�, et a �t� �lu pr�sident de l�association des producteurs TV. Il y a trois ans
de cela, il est parti en Hollande visiter son fr�re Yonathan Pollak, �g� de 23
ans, militant anarchiste particuli�rement impliqu� � la fois dans la lutte contre
la barri�re et dans la
d�fense du droit des animaux. Le jeune fr�re �tait aussi partie
prenante de la vague de manifestation anti-mondialisation, et Pollak est reparti
tr�s impressionn�.
Quand il est revenu en Isra�l, la seconde Intifada faisait d�j� rage. Mais Pollak�tait encore � pris dans l�euphorie de la paix de Rabin � comme il le dit
lui-m�me. Mais vint le jour - ainsi qu�il essaye d�expliquer lui-m�me ce qui a
boulevers� sa vie - o� il r�alisa qu�il ne pouvait croire plus longtemps les
informations t�l�vis�es et les d�clarations officielles affirmant � qu�il n�y a
personne � qui
parler �. � Je ne sais pas pourquoi �a ne m�est pas arriv� plus t�t. �a a �t� une
d�cision de m��lever et de ne plus croire aveugl�ment ce qu�ils nous disent. Or,
pour le dire d�une autre mani�re, j�ai vu des palestiniens en col�re et j�ai
d�cid� de croire leur col�re. �
Son premier pas dans l�action a �t� de rentrer dans la bande de gaza et de
rejoindre un groupe qui y achemine de la nourriture et des m�dicaments � des
villages encercl�s. � J��tais confus � se souvient- il. � Tout cela �tait nouveau
pour moi, je ne connaissais
pratiquement personne. Je me souviens que pr�s de la colonie de Susya (au sud des
collines d�H�bron), la police nous a arr�t�s et nous a interdits de continuer.
Les gens de Ta�ayush (Coexistence, un groupe mixte d�activistes palestiniens et
isra�liens) ont d�cid� de juste d�fier la police. C��tait la premi�re fois de ma
vie que j�allais contre la loi, que j�agissais contre ce qu�un policier
m�ordonnait de faire ou de ne pas faire. A ce moment, j��tais surtout en col�re
contre la violation de mes droits civiques. Mais quand j�ai rencontr� des
palestiniens et que j�ai vu dans quelles conditions ils devaient vivre, j�ai
r�alis� que je me trompais compl�tement d�objectif. Comme mes g�missements sur le
non respect de mes droits �taient mesquins, compar� avec la fa�on dont les droits
les plus basiques des
palestiniens �taient pi�tin�s.
Dans les premi�res ann�es, il se rendait au mur environ deux fois par semaine.
Mais depuis que la campagne anti-mur a d�but�, son
engagement a consid�rablement augment�, allant jusqu�� plusieurs fois par
semaine. Simultan�ment, il a continu� de produire l��mission � Zbeng � et
d�autres programmes t�l�s. C�est devenu une forme de
schizophr�nie. � C��tait si difficile de partir d�ici pour revenir � Tel Aviv et
de changer compl�tement le mode de pens�e. A Tel Aviv, tout le monde marche sans
souci dans la rue et s�assoit aux terrasses des caf�s. Bien s�r, de temps �
autre, il y a des attentats suicides o� des gens sont touch�s, et cela est dans
le subconscient de tout le monde. Mais ici, les gens n�ont pas ce luxe de pouvoir
simplement marcher dans la rue, librement. Soudain, il y a des amis qui vous
appellent en plein milieu de la nuit, des amis d�un village, et qui vous
expliquent que l�arm�e arrive, qu�elle proc�de � des d�tentions, que des gens
sont battus. A une heure et demi d�ici, il y a l�enfer, et personne ne le sait �.
Pourquoi n�avoir pas fait le choix de votre vie personnelle, de
votre carri�re professionnelle prometteuse ?
� Quand tu es jeune tu as toute une s�rie de croyance sur le monde, mais
graduellement la r�alit� te rattrape. Il arrive un moment o� la plupart des gens
se r�signent, que finalement le monde est tel qu�il est et qu�on ne peut rien
faire pour le changer. Mais j�ai le
sentiment de m��tre �veill� de ce lavage de cerveau, qui nous ass�ne constamment
que nous n�avons pas de partenaires et qu�il n�y a
personne avec qui parler. Je suis entour� de personnes qui cherchent la �
spiritualit� � dans toute sorte de sectes et de mythes obscurs. Tout cela ne
m�int�resse pas. Par contre ce que je fais en ce moment - de mon point de vue -
c�est une vraie mani�re d�acqu�rir une forme de m�rite spirituel. �
Plus il �tait impliqu� dans les manifestations plus il se
d�sint�ressait de son travail. Alors metteur en sc�ne prometteur, il a
aujourd�hui pratiquement disparu de la sc�ne de la t�l�. � Je
r�alisais des productions l�g�res et marrantes. Maintenant, je peux difficilement
concevoir de telles choses. Je suis toujours attir� par la r�alisation de films,
mais des films qui seraient une part de ce que je fais aujourd�hui, de la lutte
dans laquelle je suis engag�. �
Il est difficile de comprendre pourquoi une jeune personne a pu
abandonner ses r�ves secrets ?
� Je n�ai pas l�impression d�abandonner une vie prometteuse, pas du tout. Peut�tre que pendant une courte p�riode, j�ai pens� cela, quand tout ce que je voyais
me bouleversait dans un choc de r�alit�. Aujourd�hui, j�ai le sentiment que ma
vie quotidienne inclut des exp�riences qu�auparavant je ne pouvais que voir dans
des films
d�aventure. Des moments dangereux avec des soldats �nerv�s pointant leurs armes
sur moi, mais aussi le fait de r�aliser soudainement � un check-point que les
soldats sont pr�ts � m��couter. Et les
palestiniens qui m�acceptent moi, un isra�lien, � leurs c�t�s. Tout cela n�a pas
moins de valeur que d�avoir une carri�re et de voyager dans le monde. De toute
fa�on, je ne pense pas que ma carri�re soit finie. Je pense juste qu�elle a pris
une autre direction. �
De son p�re, l�acteur Yossi Pollak, il a re�u une petite cam�ra vid�o et a
commenc� � filmer les �v�nements auxquels il participait. Au d�but, il s�agissait
juste de films � usage de m�mento personnel. Il y a un an de cela, il a trouv� un
producteur avec qui partager le travail, et il r�alise actuellement un film pour
la cha�ne Channel 8 sur la lutte contre le mur � Bil�in. Il enregistre tout, les
dommages aux personnes et aux mat�riels, les r�unions avec les activistes pour
les droits de l�homme, la construction du mur et les changements dans son trac�,
et particuli�rement le comportement de l�arm�e. Quand lui et son fr�re ont �t�
frapp�s et d�tenus par l�arm�e, Pollak a
transmis les images � la cha�ne Channel 1 News. Le t�moignage film� prouvait le
mensonge de l�arm�e quand celle-ci affirmait que les fr�res Pollak avaient
attaqu� les soldats.
Pollak : � la cam�ra aide � lib�rer les activistes palestiniens sur qui p�sent de
lourdes charges. Il y a eu des cas o� le juge a exprim� de la col�re contre
l�arm�e et la police pour avoir d�tenu de telles personnes. Quand un palestinien
est tra�n� en justice, c�est � lui de prouver son innocence bien plus qu��
l�accusation de prouver sa
culpabilit�. Ils peuvent aussi rester en d�tention pr�ventive avant le jugement
pendant de longs mois. Les films vid�os permettent aussi aux m�dias classiques
d�avoir des images du c�ur des �v�nements o� elles n�osent pas envoyer leurs �quipes professionnelles. Parfois, nous r�ussissons � montrer au grand public �
quel prix le mur de s�curit� est construit, avec quelle rapidit� l�arm�e tire des
grenades lacrymog�nes sur des fillettes de 12 ans qui protestent contre le vol de
leur terre familiale. �
Pollak lui-m�me a �t� battu � coup de clubs de golf � la t�te et sur le corps, et
des grenades � effet de souffle ont explos� tout pr�s de lui. Ainsi, quand il
n�est pas physiquement proche du mur, il est constamment disponible sur son
t�l�phone : coordination avec les comit�s d�action, demandant la situation de ses
amis dans diff�rents villages, cherchant des volontaires pour le transport de
volontaires internationaux. Avec les palestiniens, il parle un arabe loin d��tre
mauvais.
� J�ai chang� compl�tement ces derni�res ann�es �, dit-il. � Si vous avez un
minimum de sensibilit�, quand vous allez dans la bande de Gaza et que vous voyez
la situation telle qu�elle est, il est
impossible que vous restiez le m�me. Cela a aussi affect� au point de devenir
v�g�talien (j��tais d�j� v�g�tarien), c�est � dire quelqu�un qui ne consomme
aucun produit animal de quelque nature.
Ce que j�ai vu m�a donn� une compr�hension plus profonde de
l�industrie de l�alimentation animale. J�ai d�cid� de mettre en place des choses
qui � premi�re vue paraissent une fantaisie impossible. Si je devais produire un
film maintenant, je choisirai �videmment une histoire sur quelqu�un qui choisit
d�aller dans les Territoires
occup�s et de rencontrer les gens, un type de personnage qui me
ressemblerait, et j�en ferai le bon dans le film. �
Il y a quelque chose de tr�s na�f dans cela. Vous vivez dans la
r�alit� que vous vous �tes choisi, et vous d�cidez que vous �tes le gentil.
� Dans notre soci�t�, faire quelque chose uniquement parce que c�est une bonne
action, un acte moral, semble aux yeux des gens un motif idiot. Ce qui compte,
c�est de se dire � qu�est-ce que je peux faire pour r�ussir dans la vie � ?
Beaucoup d�isra�liens auraient aim� am�liorer la situation, mais ils ont peur de
perdre leur position privil�gi�e. Qu�est-ce qu�il y a de mieux que d��tre n� dans
une couche sociale privil�gi�e, et non dans le groupe o� les gens
naissent pour �tre ouvriers dans le b�timent ou �boueurs ? La
diff�rence c�est que je peux voir ce confort comme en fait une
illusion, et que je suis d�termin� � casser cette division. Je
n�accepte pas ces phrases � vous �tes un na�f � et � c�est le monde tel qu�il est
� comme l�gitimes. Je ne peux pas accepter qu�il y ait des solutions immorales. �
Est-ce que vous vous sentez aussi bless� et outrag� par les
attentats suicides ?
� Bien s�r ! C�est une �vidence que je m�oppose aux meurtres et aux assassinats
aveugles des deux c�t�s. Mais il y a quelque chose de tr�s hypocrite dans
l�attitude commune face aux attentas suicides. La vie sous l�occupation c�est la
vie sous le terrorisme permanent. C�est quelque chose que les gens ici ne veulent
ou ne peuvent pas comprendre. Ils sont fix�s sur la pens�e que ce sont eux les
victimes. Un homme de mon �ge en Isra�l est n� dans une r�alit� o� son peuple
occupe un autre peuple, et qu�il a un r�le � remplir dans cette occupation. Je
pense que tout le monde doit se demander s�il veut participer � cela. Ils disent
comprendre qu�ils vivent dans une bulle qui un jour va leur exploser dans la
face. Quand je me prom�ne dans les territoires occup�s et que je vois comment les
gens y
vivent, les attentats suicides me paraissent une cons�quence logique - malgr� le
fait que quand je me prom�ne dans les rues de Tel Aviv je peux �tre la prochaine
victime comme n�importe qui. �
La prochaine �tape est la maison de Wagee Burnet, un homme d�une cinquantaine
d�ann�es du village de Bil�il. Lui et Pollak
s�embrassent chaleureusement plusieurs fois. Burnet, un ouvrier du b�timent, a
travaill� en Isra�l pendant 30 ans. Il parle couramment l�h�breu et pourrait �tre
confondu avec un habitant des communaut�s Moshav de la r�gion de J�rusalem. Deux
jours apr�s que l�Intifada ait explos�, une balle de l�arm�e a touch� le fils de
Burnet, le plus jeune de dix enfants. Le fils est maintenant paralys� et consign�
pour le reste de ses jours dans une chaise roulante �lectrique, qui se d�place
lentement dans les rues pav�es de Bil�in. Son p�re a �t� automatiquement inscrit
sur la liste des personnes dont l�entr�e en Isra�l est interdite (selon la
th�orie des autorit�s que quiconque pouvant avoir un motif pour se venger doit�tre interdit d�entr�e). Il n�a pas eu le choix et est retourn� cultiver des
l�gumes et
s�occuper d�un troupeau de moutons. Quelque temps apr�s, il a �t� victime d�une
attaque cardiaque, mais il a continu� de se rendre aux manifestations.
� Je sais qu�il n�y pas de sym�trie entre nous deux �, dit Pollak. � Ce qu�il
m�est permis de faire lui est interdit. Pourtant, j�ai
l�impression qu�il m�apporte beaucoup plus que je ne peux lui donner. Je le
regarde avec un �tonnement sans fin. Avec toutes ces
souffrances terribles qu�il a travers�es, il est toujours heureux de la vie, il
peut encore nous remercier, nous, des isra�liens. Nous avons tant � apprendre
d�eux, de leur connaissance intime de la
terre. Au lieu d�apprendre des erreurs du pass�, on continue de
confisquer ces m�mes terres et de maintenir ces gens comme des
prisonniers. �
Les aboutissements de Pollak et ses amis sont minimes. Ils essayent d�entrer dans
la conscience du public, mais le public ne veut m�me pas les entendre. L�aide
humanitaire qu�ils r�ussissent � d�livrer, en collectant de la nourriture et des
produits vitaux du centre du pays pour le distribuer dans les villages est loin
de r�pondre aux besoins. La construction du mur avance inexorablement et enferme
toujours plus de villages. Beaucoup d�activistes se sont us�s et tu�s � la t�che
durant toutes ces ann�es, mais de nouveaux ont pris leur place. Parfois, seule
une poign�e d�isra�liens participent dans les manifestations, et ils doivent se
s�parer pour aller dans les diff�rents villages.
� Les r�sultats sont tr�s petits � reconna�t Pollak. � Parois je me r�veille le
matin et je me dis "je suis fatigu�, lessiv�, compl�tement cass�, je ne vais pas
aller � la manifestation aujourd�hui". Mais je finis par y aller. Je ne peux pas
faire autrement, surtout si je sais que dix activistes - ou moins - vont faire le
d�placement. �
Apr�s deux jours de rencontres avec les palestiniens � Bil�ing, Pollak a l�air
r�ellement �puis�. Pourtant, il continue de r�pondre sur son t�l�phone mobile qui
ne cesse pas de sonner. � Aussi
longtemps que je serai un isra�lien et que je vivrai ici, je ne pourrai pas �tre en
paix avec moi m�me si je ne fais rien contre l�occupation. Et si jamais je devais
faire �a jusqu�� la fin de mes jours, j�esp�re que j�aurai toujours la force pour
continuer. �
ONZE CHARGES CRIMINELLES D�ACCUSATION
A l�entr�e du village de Budrus, Leila Mosinzon sort un grand ch�le et couvre ses
cheveux.
Elle cache ses longs cheveux, � la mode des femmes palestiniennes. Avec sa longue
jupe sur son jean et son sweat-shirt bleu par-dessus, elle pourrait facilement �tre prise pour une fille palestinienne. Elle dit qu�elle porte un mandil
par-dessus ses cheveux, de fa�on � �viter aux femmes du village le d�confort
qu�elle ressente quand des isra�liennes ou des manifestantes internationales
arrivent dans le village avec des v�tements d�couverts.
Dans la maison de Sudkiya et d�Ahmed Abd-el-rahim et leurs 15
enfants, dans le centre du village, elle est re�ue avec des
embrassades et devient imm�diatement un membre virtuel de la famille. Dans la
cour de la pauvre maison, tout le monde l�entoure, les
enfants attendent impatiemment leur tour pour l�embrasser.
Pendant un moment, il est difficile de reconna�tre l�activiste
d�termin�e qui pendant le trajet en voiture parlait avec une telle f�rocit�
id�ologique des injustices de l�occupation. Pour le moment, elle baisse le
volume, pose des questions et r�pond aux
interrogations avec d�licatesse et un rayonnant visage joyeux.
Mosinzon, comme Pollak, est n�e � Jaffa, dans un environnement
m�langeant juifs et arabes. Sa m�re est une Mizrahi, originaire d�un pays arabe,
son p�re un Ashk�nase d�Europe centrale, dont les parents ont rejet� leur belle
fille.
Elle avait huit ans quand avec ses plus jeunes fr�res, ils ont �t� s�par�s de
leurs parents et plac�s chez leurs grands-parents. � J�ai v�cu dans une maison
raciste. Mon grand-p�re avait l�habitude de dire " le seul bon arabe est un arabe
mort".
Pendant des ann�es, j�ai souffert physiquement et mentalement. Il m��tait
interdit de voir mes parents biologiques. A l��ge de seize ans, je me suis enfuie
de la maison avec mon chien. J�ai essay�
d�expliquer � un professeur de mon �cole � quel point je souffrais, mais elle ne
m�a pas cru. C��tait exactement comme en ce moment, quand je reviens des
territoires occup�s et que j�essaye de dire ce que j�ai vu, les gens ne veulent
pas entendre. Ils ne peuvent pas voir la v�rit� en face.
La premi�re fois que je suis all� � une manifestation et que l�arm�e a commenc� �
tirer, j�ai ressenti la d�tresse et la solitude des palestiniens, et cela m�a
rappel� m�a propre exp�rience de petite fille. Quand je me trouve face aux fusils
des soldats, je me dis que peut-�tre du fait de ma pr�sence cela emp�chera que
quelqu�un soit bless�. C�est une sorte de tikkun (r�demption).
Elle agit dans la bande de Gaza comme une sorte d�activiste
ind�pendante. Elle participe aux actions des groups plus organis�s, mais d�une
fa�on tr�s personnelle et �motionnelle.
Pendant son service militaire , elle a �t� affect�e comme
institutrice dans une ville pauvre du nord. Ensuite, elle est partie pour un long
voyage � l��tranger, puis � son retour elle a encha�n� les petits boulots, de
serveuse � femme de m�nage.
Elle �tait d�j� impliqu�e dans des actions pour la protection des animaux et �tait volontaire dans des associations comme Ta�ayush ou Amnesty International.
Elle �tait une activiste plut�t passive
jusqu�� ce que d�bute la campagne dans le village de Yanun il y a de cela trois
ans. Les colons de Ithamar mena�aient, harcelaient et attaquaient continuellement
les 25 familles du petit village, jusqu�� ce que finalement ces derniers fuient
du village de peur. Elle �tait parmi les activistes qui �taient venus passer la
nuit dans les
maisons palestiniennes jusqu�� ce que ceux-ci se sentent suffisamment en s�curit�
pour revenir et r�-habiter leur village. Elle a pass� l� cinq nuits en tout, et a �tablit avec l�une des familles un contact qui a tout chang� dans sa vie.
Mosinszon a voyag� en Allemagne pour participer � une rencontre entre isra�liens
et palestiniens soutenus par le mouvement La Paix
Maintenant. De l�, elle s�est rendue au Japon � ses propres frais, pour r�colter
des fonds pour une famille de Yanun dont les deux
filles �taient n�es avec un handicap aux mains et avaient besoin d�un traitement
compliqu� excessivement co�teux.
Quand les manifestations contre le mur ont commenc�, elle les a de suite
rejointes. Depuis, dans les trois ann�es pass�es, elle a
travaill� par intermittence, prenant un petit boulot le temps
n�cessaire pour financer sa nourriture, ses d�penses de d�placement et son
t�l�phone portable. Elle a abandonn� l�id�e d�avoir un
appartement � elle, et elle vagabonde entre les maisons des ses amis � J�rusalem
et celles des familles palestiniennes dans les villages, et plus particuli�rement
celle de la famille Budrus qui l�a
virtuellement adopt�e.
Elle vend de l�huile d�olive pour le compte des familles Mes�ha, qui ne peuvent
pas quitter leur village du fait d�un barrage de l�arm�e fait de rochers, et elle
leur donne l�argent r�colt�. Elle organise des colonies de vacances d��t� pour
les enfants dans sept villages palestiniens et ses amis artistes de cirque
viennent apprendre leurs tours aux enfants. Elle a �t� battue, touch�e
directement par une grenade, emprisonn�e dix fois et interdite de s�approcher du
mur, mais elle est toujours revenue. Elle a �t� accus�e de onze charges
criminelles telles que � comportement d�sordonn� � et � agression de soldats �,
et le procureur insiste pour l�envoyer derri�re les barreaux.
En septembre, elle ira probablement commencer une p�riode de prison de trois mois � laquelle elle a �t� condamn�e suite � une proc�dure de plaider-coupable. On
peut difficilement la trouver calme ou
mod�r�e. Elle est belle, �motive, t�te br�l�e, suspicieuse envers les m�dias et
plus g�n�ralement envers tous ceux qui voient les choses diff�remment qu�elle.
� Bien sur que je ne veux pas aller en prison, de la m�me fa�on que je ne veux
pas me faire tirer dessus pendant les manifestations. Souvent, j�ai tr�s peur
dans les manifestations � cause de la
violence, mais je sais pourquoi j�y suis. Je n�ai pas l�intention de fermer mes
yeux comme les Allemands ont ferm� leurs yeux pendant la p�riode Nazi. Je ne veux
pas rester silencieuse quand des gens
doivent attendre pendant des heures � un check-point alors que je peux passer
librement. �
Elle n�est pas motiv�e par une id�ologie tr�s pr�cise, mais plut�t par un
sentiment personnel de responsabilit� morale. Elle a aussi particip� comme
volontaire � des organismes de charit� qui collecte de la nourriture pour les
pauvres en Isra�l. Quand elle essaye
pourtant de parler d�id�ologie, ce qu�il en ressort est un m�lange concentr� de
diff�rentes convictions : � Notre soci�t� produit de la violence et croit la
r�gler en coupant une nouvelle for�t et en
construisant un nouveau centre commercial. Le d�couvert en banque continue de
cro�tre parce que nous ne nous aimons pas et alors nous devons consommer toujours
plus de choses dont nous n�avons pas
r�ellement besoin. Et cela nous est �gal si le lait que nous buvons vient d�une
vache qui souffre l�enfer dans une ferme industrialis�e. Est-ce que nous nous
inqui�tons des personnes sans abris qui dorment dans nos rues ? Nous avons cr��
une soci�t� ali�n�e. Je veux d�truire cette ali�nation, pour traverser les
barri�res qui entourent le c�ur humain. �.
Mosonzon est venue � conna�tre la famille Budrus quand elle a
organis� un camp d��t� dans le village. Ils savaient que je n�avais rien � leur
donner d�autre que venir et m�asseoir avec eux et rire avec leurs enfants dont je
suis tomb�e amoureuse et qui m�ont grand ouvert leur c�ur. Venir ici m�a fait
faire un retour en moi-m�me, dans ma volont�, ma nature. Ils sont heureux que je
sois l�, et cela me donne le sentiment d�une vraie famille, que je n�ai pas eu
avant.
Afin de fournir un soutien �conomique � la famille, Mosinzon s�est associ�e avec
un ami qui travaille dans une ferme �cologique. Ils ont organis� une sorte
d�atelier de travail au village, pour permettre � des isra�liens qui �tudient
l�agriculture �cologique de venir se former sur un terrain appartenant � un
membre de la famille. Les �l�ves isra�liens sont venus sept fois � Budrus, en
payant � chaque fois 50 shekels la le�on qui leur �tait donn�e par la famille.
Pendant les p�riodes agit�es, elle �vite de rendre visite � la
famille, par crainte que sa pr�sence ne renforce la col�re de l�arm�e et ne leur
cause des d�g�ts. Il y a deux ans de cela, raconte t elle, une partie de leur
terre a �t� confisqu�e pour le mur et 50 de leurs oliviers ont �t� d�racin�s. Un
mois auparavant, Sudkia avait �t� bless� par une balle plastique quand les
soldats �taient venus
arr�ter son fr�re. � Quand Skudia a �t� bless�, j��tais en route pour un�v�nement social � J�rusalem. Quand j�ai entendu cette nouvelle, mon corps entier
s�est mis � trembler et je suis tomb�e,
inconsciente. J�ai d�cid� que cela pouvait �tre plus n�faste si je n��tais pas
avec eux. Je me d�voue � leur donner tout ce que j�ai � donner. Je les aime. Ils
sont proches de la terre, proches les uns des autres. Je suis ici parce que j�ai
adopt� et j�ai �t� adopt� par une famille. Notre contact est sans politique, et
surtout sans
arrogance ni sentiment de culpabilit�.
Yediot Aharonot est le quotidien le plus lu en Isra�l, plus de 50% des lecteurs
h�breux. Cet article est paru dans le suppl�ment week- end du magazine Shivah
Yamim (Sept Jours).
Traduction : Syndicat Interco Paris Nord CNT-AIT
[ repris du site http://cnt-ait.info ]
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