 Coordination des groupes autonomes d'Espagne,
Appels de la prison de Ségovie
�ditions Champ Libre, Paris, novembre 1980
Web : source égarée
ESTIMABLES CAMARADES,
Nous regrettons d'avoir à attirer votre attention sur une
question grave et urgente que, normalement, vous devriez connaître
beaucoup mieux que nous qui sommes au loin, et étrangers. Mais nous
sommes obligés de constater que diverses circonstances vous ont
jusqu'ici placés dans l'impossibilité de connaître les faits ou leur
signification. Nous croyons donc devoir vous exposer clairement ces
faits, comme aussi les circonstances qui ont entravé votre information
à leur propos. Plus de cinquante libertaires sont détenus en ce moment dans
les prisons d'Espagne, et beaucoup d'entre eux depuis plusieurs années
sans jugement. Le monde entier, qui entend parler chaque jour des
luttes menées par les Basques, ignore complètement cet aspect de la
réalité espagnole d'aujourd'hui. En Espagne même, l'existence et les
noms de ces camarades sont parfois cités devant un secteur restreint de
l'opinion, mais on garde généralement le silence sur ce qu'ils ont fait
et sur leurs motifs ; et rien de concret n'est entrepris pour leur
délivrance. Aussi, quand nous nous adressons à vous tous, nous ne pensons
évidemment pas à reconnaître à la C.N.T., telle qu'elle a été
reconstituée, un rôle de référence centrale et de représentation des
libertaires : tous ceux qui le sont n'en font pas partie, et tous ceux
qui en font partie ne le sont pas. L'heure du syndicalisme révolutionnaire est passée depuis
longtemps, parce que, sous le capitalisme modernisé, tout syndicalisme
tient sa place reconnue, petite ou grande, dans le spectacle de la
discussion démocratique sur les aménagements du statut du salariat,
c'est-à-dire en tant qu'interlocuteur et complice de la dictature du
salariat : car démocratie et salariat sont incompatibles, et cette
incompatibilité, qui a toujours existé essentiellement, se manifeste de
nos jours visiblement sur toute la surface de la société mondiale. À
partir du moment où le syndicalisme et l'organisation du travail aliéné
se reconnaissent réciproquement, comme deux puissances qui établissent
entre elles des relations diplomatiques, n'importe quel syndicat
développe en lui-même une autre sorte de division du travail, pour
conduire son activité réformiste toujours plus dérisoire. Qu'un
syndicat se déclare idéologiquement hostile à tous les partis
politiques, voilà ce qui ne l'empêche aucunement d'être dans les mains
de sa propre bureaucratie de spécialistes de la direction, tout à fait
comme un quelconque parti politique. Chaque instant de sa pratique
réelle le démontre. L'affaire évoquée ici l'illustre parfaitement
puisque, si en Espagne des libertaires organisés avaient dit ce qu'ils
devaient dire, nous n'aurions pas eu besoin de le dire à leur place. De cette cinquantaine de prisonniers libertaires, qui sont en
majorité dans la prison de Ségovie, mais aussi ailleurs (« Prison
Modèle » de Barcelone, « Carabanchel » et « Yserias » de Madrid,
Burgos, Herrera de la Mancha, Soria�), plusieurs sont innocents, ayant
été victimes de classiques provocations policières. C'est de ceux-ci
que l'on parle un peu, et c'est eux que certains paraissent en principe
disposés à défendre, mais plutôt passivement. Cependant les plus
nombreux parmi ces prisonniers ont effectivement dynamité des voies
ferrées, des tribunaux, des édifices publics. Ils ont recouru à des
expropriations à main armée contre diverses entreprises et un bon
nombre de banques. Il s'agit notamment d'un groupe d'ouvriers de la
SEAT de Barcelone (qui se sont un moment présentés sous le nom d'«
Ejercito Revolucionario de Ayuda a los Trabajadores »), qui ont voulu
apporter de la sorte une aide pécuniaire aux grévistes de leur usine,
ainsi qu'à des chômeurs ; et aussi des « groupes autonomes » de
Barcelone, Madrid et Valence, qui ont agi de même, plus longtemps, dans
l'intention de propager la révolution par tout le pays. Ces camarades
sont également ceux qui se placent sur les positions théoriques les
plus avancées. Alors que le procureur demande contre certains d'entre
eux des peines individuelles allant de trente à quarante années
d'emprisonnement, c'est ceux-là sur lesquels on entretient partout le
silence, et que tant de gens préfèrent oublier ! *
L'�tat espagnol, avec tous les partis qui, au gouvernement ou
dans l'opposition, le reconnaissent et le soutiennent, et les autorités
de tous les pays étrangers, toutes sur ce point amies de l'�tat
espagnol, et la direction de la C.N.T. reconstituée, tous, pour
différentes raisons, trouvent leur intérêt à maintenir ces camarades
dans l'oubli. Et nous, qui avons un intérêt précisément contraire, nous
allons dire pourquoi ils le font. L'�tat espagnol héritier du franquisme, démocratisé et
modernisé juste comme il le faut pour tenir sa place banale dans les
conditions ordinaires du capitalisme moderne, et si empressé de se
faire admettre dans le pitoyable « Marché commun » de l'Europe (et, en
effet, il le mérite), se présente officiellement comme la
réconciliation des vainqueurs et des vaincus de la guerre civile,
c'est-à-dire des franquistes et des républicains ; et il est vrai qu'il
est cela. Les nuances ont là peu d'importance : si, du côté des
démocrates staliniens, Carrillo est peut-être à présent un peu plus
royaliste que Berlinguer, en revanche, du côté des princes de droit
divin, le roi d'Espagne est assurément tout aussi républicain que
Giscard d'Estaing. Mais la vérité plus profonde et plus décisive, c'est
que l'�tat espagnol d'aujourd'hui est en fait la réconciliation tardive
de tous les vainqueurs de la contre-révolution. Ils sont enfin réunis
amicalement, dans la bienveillance qu'ils se devaient réciproquement,
ceux qui ont voulu gagner et ceux qui ont voulu perdre, ceux qui ont
tué Lorca et ceux qui ont tué Nin. Car toutes les forces qui, en ce
temps-là, étaient en guerre contre la République ou bien contrôlaient
les pouvoirs de cette République - ce sont tous les partis qui siègent
aujourd'hui aux Cortès - poursuivaient, de diverses manières
sanglantes, et atteignirent le même but : abattre la révolution
prolétarienne de 1936, la plus grande que l'histoire ait vu commencer
jusqu'à ce jour, et donc aussi celle qui encore préfigure au mieux le
futur. La seule force organisée qui ait eu alors la volonté et la
capacité de préparer cette révolution, de la faire et - quoique avec
moins de lucidité et de fermeté - de la défendre, ce fut le mouvement
anarchiste (appuyé uniquement, et dans une mesure incomparablement plus
faible, par le P.O.U.M.). L'�tat et tous ses partisans n'oublient jamais ces terribles
souvenirs, mais s'emploient continuellement à les faire oublier au
peuple. Voilà pourquoi le gouvernement préfère, pour le moment, laisser
dans l'ombre le péril libertaire. Il aime mieux évidemment parler du
G.R.A.P.O., forme idéale d'un péril bien contrôlé, puisque ce groupe
est, dès l'origine, manipulé par les Services Spéciaux, exactement
comme les « Brigades Rouges » en Italie, ou comme la
pseudo-organisation terroriste, au nom encore imprécisé, dont le
gouvernement français fait annoncer depuis quelques mois, par une série
de petits coups, l'opportune entrée en scène. Le gouvernement espagnol,
satisfait de son G.R.A.P.O., serait sans doute très content de ne pas
avoir en plus à parler des Basques. Il y est pourtant contraint par
leurs luttes effectives. Mais, après tout, les Basques combattent pour
obtenir un �tat indépendant, et le capitalisme espagnol pourra aisément
survivre à une telle perte. Le point décisif est cependant que les
Basques savent très bien défendre leurs prisonniers, qu'ils ne laissent
pas oublier un instant. La solidarité avait toujours été chez elle en
Espagne. Si on ne la voyait plus que chez les Basques, à quoi
ressemblerait l'Espagne quand les Basques s'en seront séparés ? Les autres �tats de l'Europe s'accommoderaient sans peine d'un
Euskadi indépendant mais, affrontant depuis 1968 une crise sociale sans
remède, ils sont aussi intéressés que le gouvernement de Madrid à ce
que l'on ne voie pas reparaître un courant révolutionnaire
internationaliste en Espagne. Ce qui signifie, selon les plus récentes
techniques de la domination : qu'on ne le voie pas, même quand il
reparaît. Ces �tats, eux aussi, se souviennent de ce qu'ils ont dû
faire, en 1936, les totalitaires de Moscou, Berlin et Rome, aussi bien
que les « démocrates » de Paris et Londres, tous en accord sur le
besoin essentiel d'écraser la révolution libertaire ; et plusieurs pour
cela acceptant d'un cœur léger les pertes ou l'accroissement des
risques dans les conflits plus secondaires qui les opposaient entre
eux. Or, aujourd'hui, toute l'information est partout étatisée,
formellement ou sournoisement. Toute presse « démocratique » se trouve
si passionnée, et si angoissée, pour le maintien de l'ordre social
qu'il n'est même plus nécessaire que son gouvernement l'achète. Elle
s'offre gracieusement pour soutenir n'importe quel gouvernement en
publiant exactement l'inverse de la vérité sur chaque question, même
très petite ; puisque aujourd'hui la réalité de toute question, même
des plus petites, est devenue menaçante pour l'ordre établi. Il n'y a
aucun sujet pourtant où la presse, bourgeoise ou bureaucratique, trouve
ses délices à mentir comme lorsqu'il s'agit de cacher la réalité d'une
action révolutionnaire. Enfin, la C.N.T. reconstituée éprouve dans cette affaire un
embarras réel. Ce n'est pas par indifférence ou par prudence qu'elle
est portée à se taire. Les dirigeants de la C.N.T. veulent être un pôle
de regroupement des libertaires sur une base syndicaliste, en fait
modérée et acceptable par l'ordre établi. Les camarades qui ont recouru
aux expropriations représentent, de ce seul fait, un pôle de
regroupement absolument contraire. Si les uns ont raison, les autres se
trompent. Chacun est fils de ses œuvres, et l'on doit choisir entre les
uns ou les autres en examinant le sens, la finalité de leurs actions.
Si vous aviez vu la C.N.T. mener de grandes luttes révolutionnaires
durant ces dernières années que les camarades expropriateurs ont
passées en prison, alors vous pourriez conclure que ceux-ci ont été un
peu trop impatients et aventuristes (et d'ailleurs la C.N.T., animant
de grandes luttes révolutionnaires, aurait quand même, en dépit des
divergences, dignement agi pour les défendre). Mais si vous voyez
plutôt que cette C.N.T. se satisfait de ramasser quelques pauvres
miettes dans la modernisation de l'Espagne, dont pourtant la nouveauté
n'a pas de quoi donner le vertige - encore un Bourbon ! et pourquoi pas
un Bonaparte ? -, alors il faut admettre que ceux qui ont pris les
armes n'avaient pas fondamentalement tort. Finalement, c'était le
prolétariat révolutionnaire d'Espagne qui, autrefois, a créé la C.N.T.,
et non l'inverse. Quand la dictature a jugé que le temps était venu de
s'améliorer un peu, bien d'autres ont pensé cueillir, dans cette
libéralisation, quelques petits avantages. Mais eux, ces camarades
autonomes, ils ont tout de suite trouvé déshonorant de s'en contenter.
Ils ont aussitôt ressenti le besoin d'exiger tout, parce que,
véritablement, après avoir subi pendant quarante années toute la
contre-révolution, rien ne sera lavé de cette injure avant d'avoir
réaffirmé et fait triompher toute la révolution. Qui peut se dire
libertaire, et blâmer les fils de Durruti ? Les organisations passent, mais la subversion ne cessera pas d'être aimée : « ¿Quién te vi� y no te recuerda?
» Les libertaires sont aujourd'hui encore nombreux en Espagne, et ils
seront bien plus nombreux demain. Et heureusement, la plupart, et
notamment la plupart des ouvriers libertaires, sont maintenant des
incontrôlés. De plus, beaucoup de gens, comme partout en Europe, ont
engagé des luttes particulières contre quelques aspects insupportables,
très anciens ou très nouveaux, de la société oppressive. Toutes ces
luttes sont nécessaires : à quoi bon faire une révolution, si les
femmes ou les homosexuels ne sont pas libres ? À quoi bon être un jour
libérés de la marchandise et de la spécialisation autoritaire, si une
dégradation irréversible de l'environnement naturel imposait de
nouvelles limitations objectives à notre liberté ? En même temps, parmi
ceux qui se sont sérieusement engagés dans ces luttes particulières,
personne ne peut penser obtenir une réelle satisfaction de ses
exigences aussi longtemps que l'�tat n'aura pas été dissous. Car toute
cette déraison pratique est la raison de l'�tat. *
Nous n'ignorons pas que beaucoup de libertaires peuvent se
trouver en désaccord avec plusieurs thèses des camarades autonomes, et
ne voudraient pas donner l'impression qu'ils s'y rallient complètement
en prenant leur défense. Allons donc ! on ne discute pas de stratégie
avec des camarades qui sont en prison. Pour que cette intéressante
discussion puisse commencer, il faut d'abord les ramener dans la rue.
Nous croyons que ces divergences d'opinions, qui, grossies à la lumière
de scrupules excessifs, risqueraient de porter quelques-uns de ceux qui
se disent finalement révolutionnaires à ne pas regarder cette défense
comme leur affaire, peuvent se ramener à quatre types de
considérations. Ou bien certains libertaires jugent autrement, dans une
optique moins impatiente ou plus facilement apaisable, la situation
actuelle de l'Espagne et ses perspectives d'avenir. Ou bien ils ne sont
pas d'accord sur l'efficacité des formes de lutte que ces groupes
autonomes ont choisies à ce stade. Ou bien ils voient le cas où ceux-ci
se sont délibérément mis comme étant peu défendable sur le plan des
principes, ou seulement sur le plan judiciaire. Ou bien ils croient
manquer complètement de moyens d'intervention. Nous estimons que nous
pouvons très facilement réduire à rien toutes ces objections. Ceux qui attendent maintenant quelque nouvelle amélioration
dans la situation socio-politique de l'Espagne sont évidemment ceux qui
se trompent le plus. Tous les plaisirs de la démocratie permise ont
déjà passé leurs plus beaux jours, et chacun a pu voir qu'ils n'étaient
que cela. Désormais tout s'aggravera, en Espagne comme partout
ailleurs. Les historiens s'accordent généralement pour considérer que
le principal facteur qui, pendant une centaine d'années, a rendu
l'Espagne révolutionnaire, ce fut l'incapacité de ses classes
dirigeantes à lui faire rejoindre le niveau du développement économique
du capitalisme qui, dans le même temps, assurait aux pays les plus
avancés de l'Europe, et aux �tats-Unis, des périodes beaucoup plus
longues de paix sociale. Eh bien ! maintenant l'Espagne va devoir
encore être révolutionnaire pour cette nouvelle raison que, si la
classe dirigeante modernisée de l'après-franquisme se montre peut-être
plus habile pour rejoindre les conditions générales du capitalisme
actuel, elle y arrive trop tard, précisément à l'instant où tout ceci
se décompose. On constate universellement que la vie des gens et la
pensée des dirigeants se dégradent chaque jour un peu plus, et
notamment dans ce malheureux « Marché commun » où tous vos francisés au
pouvoir vous promettent de vous amener comme si c'était une fête. La
production autoritaire du mensonge y grandit jusqu'à la schizophrénie
publique, le consentement des prolétaires se dissout, tout ordre social
se défait. L'Espagne ne deviendra pas paisible puisque, dans le reste
du monde, la paix est morte. Un autre élément décisif dans la
propension de l'Espagne au désordre fut assurément l'esprit d'autonomie
libertaire qui était si fort dans son prolétariat. C'est justement la
tendance à laquelle l'histoire de ce siècle a donné raison, et qui se
répand partout, puisque partout on a pu voir où mène le processus de
totalitarisation de l'�tat moderne, et à quels tristes résultats est
parvenu, par des moyens cannibalesques, le mouvement ouvrier dominé par
des bureaucraties autoritaires et étatistes. Ainsi donc, au moment où,
dans tous les pays, les révolutionnaires deviennent, sur cette question
centrale, espagnols, vous, vous ne pouvez penser à devenir autres. Nous comprenons beaucoup mieux les objections qui peuvent être
faites sur un plan purement stratégique. On peut en effet se demander
si, par exemple, piller des banques pour employer l'argent à acheter
des machines d'imprimerie, qui ensuite devront servir à publier des
écrits subversifs, constitue bien la voie la plus logique et la plus
efficace. Mais en tout cas ces camarades ont incontestablement atteint
l'efficacité, quoique d'une autre manière : simplement en finissant par
se faire emprisonner pour avoir, longuement et sans hésitation,
appliqué ce programme d'action qu'ils s'étaient tracé eux-mêmes. Ils
ont rendu un très grand service à la cause de la révolution, en Espagne
et dans tous les pays, précisément parce qu'ils ont créé ainsi un champ
pratique évident qui permettra à tous les libertaires épars en Espagne
d'apparaître et de se reconnaître dans la lutte pour leur libération.
Par leur initiative, ils vous épargnent la peine de chercher, à travers
de longues et difficiles discussions, quelle serait la meilleure façon
de commencer à agir. Il ne peut y en avoir de meilleure que celle-ci,
car elle est très juste en théorie et très bonne en pratique. Certains libertaires auront peut-être l'impression que la
gravité des faits, sur le plan judiciaire, rend plus difficile la
défense de ces camarades. Nous pensons au contraire que c'est la
gravité même de ces faits qui facilite toute action bien calculée en
leur faveur. Des libertaires ne peuvent, par principe, accorder de
valeur à aucune loi de l'�tat, et ceci est tout particulièrement vrai
quand il s'agit de l'�tat espagnol : considérant la légalité de son
origine, et tout son comportement ultérieur, sa justice ne peut plus
décemment fonctionner que sous la forme de l'amnistie proclamée en
permanence, pour n'importe qui. Par ailleurs, attaquer les banques est
naturellement un crime fort grave aux yeux des capitalistes ; non aux
yeux de leurs ennemis. Ce qui est blâmable, c'est de voler les pauvres,
et justement toutes les lois de l'économie - lois méprisables, à abolir
par la complète destruction du terrain réel où elles s'appliquent -
nous garantissent que jamais un pauvre ne se fait banquier. Il est
arrivé que, dans une rencontre où s'échangèrent des coups de feu, un
gardien fût tué. L'indignation humanitaire de la justice à ce propos
paraît suspecte dans un pays où la mort violente est si fréquente. À
certaines époques, on peut y mourir comme à Casas Viejas ou comme dans
les arènes de Badajoz. À d'autres époques, selon les nécessités
technologiques de l'augmentation du profit, on peut aussi y mourir
vite, comme deux cents campeurs pauvres brûlés à Los Alfaques ou
soixante-dix bourgeois dans le luxe en plastique d'un grand hôtel de
Saragosse. Dira-t-on que nos camarades « terroristes » sont
responsables de telles hécatombes ? Non, ils en sont aussi peu
coupables que de la pollution du golfe du Mexique, puisque toutes ces
petites légèretés ont été commises depuis qu'ils sont en prison. L'affaire n'est en rien judiciaire. C'est une simple question
de rapport de forces. Puisque le gouvernement a un intérêt si évident à
ce qu'on ne parle pas de ces camarades, il suffit qu'on oblige à en
parler d'une manière telle que le gouvernement soit contraint de
conclure que son intérêt immédiat est plutôt de les remettre en liberté
que de les maintenir en prison. Que le gouvernement choisisse alors
d'en venir à ce résultat par un procès où ils seraient condamnés au
nombre d'années de prison qu'ils ont déjà passées, ou bien par une
amnistie, ou bien en les laissant s'évader, c'est sans importance. Nous
devons cependant insister sur le fait que, tant qu'il n'existe pas un
mouvement d'opinion s'exprimant sur leur cas d'une manière qui soit
assez forte et menaçante, une évasion qui serait favorisée par les
autorités est dangereuse : vous connaissez bien la « ley de fugas », et vous en reverrez plusieurs fois l'application.
*
Camarades, nous ne nous permettrons pas de vous suggérer, à vous
qui êtes sur place et qui, coup par coup, pouvez peser les possibilités
et les risques, telle ou telle forme d'action pratique. Pourvu que soit
partout mise en avant l'exigence explicite de libération de ces
libertaires, toutes les formes d'action sont bonnes, et celles qui font
le plus scandale sont les meilleures. En vous groupant par affinités,
vous pourrez découvrir ou reprendre, selon vos goûts et les
opportunités, n'importe lequel des moyens d'agir qui furent employés en
d'autres temps ou qui restent encore à expérimenter - en refusant
seulement de tomber dans la bassesse des pétitions respectueuses que
pratiquent partout, et vainement, les partis de gauche électoralistes.
Il est même tout d'abord inutile de coordonner de telles actions
autonomes. Il suffit qu'elles convergent vers le même but spécifique,
en le proclamant toujours, et en se multipliant avec le temps. Et quand
ce but précis aura été atteint, il se trouvera que ce courant
libertaire agissant aura reparu, se sera fait connaître et se connaîtra
lui-même. Ainsi un mouvement général sera en marche, qui pourra se
coordonner de mieux en mieux pour des buts toujours plus amples. Le premier but à atteindre serait d'obséder le pays avec cette
affaire, ce qui équivaudrait par la même occasion à faire savoir dans
le monde l'existence présente du mouvement révolutionnaire libertaire
en Espagne, en obligeant tous à savoir l'existence de ces prisonniers,
en même temps que l'efficacité de ceux qui les défendent. Il faut que
les noms de ces prisonniers soient connus dans tous les pays où les
prolétaires se dressent contre l'�tat, depuis les ouvriers qui mènent
les grandes grèves révolutionnaires de Pologne jusqu'à ceux qui
sabotent la production des usines d'Italie, et jusqu'aux contestataires
qui vivent devant les portes des asiles psychiatriques de Brejnev ou
des prisons de Pinochet. Comme il y a, malheureusement, trop de noms pour les citer
tous (honte ! combien de Puig Antich sentent aujourd'hui autour du cou
la pression du garrot, mais pour trente ou quarante années, selon la
programmation gouvernementale !), on peut se limiter pour le moment à
citer les noms des coupables contre qui la justice réclame, ou a déjà
prononcé, des peines de plus de vingt ans de prison : Gabriel Botifoll
G�mez, Antonio Cativiela Alf�s, Vicente Dom�nguez Medina, Guillermo
Gonz�lez Garc�a, Luis Guillardini Gonzalo, José Hern�ndez Tapia, Manuel
Nogales Toro. Mais il doit être bien clair que l'on exige la libération
de tous les autres, et même des innocents. Le premier point est de faire connaître largement le problème
; ensuite de ne plus le laisser oublier, en manifestant, toujours plus
fortement, une impatience croissante. Les moyens grandiront dans le
cours du mouvement. Q'une seule petite usine d'Espagne se mette un jour
en grève pour cette revendication, et déjà elle sera un modèle pour
tout le pays. Vous n'aurez qu'à faire connaître aussitôt son attitude
exemplaire, et la moitié du chemin sera faite. Mais, tout de suite, il
ne faudrait pas que s'ouvrît un cours à l'Université, une
représentation au théâtre ou une conférence scientifique, sans que
quelqu'un, par une interpellation directe ou en faisant pleuvoir des
tracts, n'ait posé la question préalable de ce que deviennent nos
camarades, et de la date où ils seront enfin libérés. Il ne faudrait
pas que l'on pût passer dans une rue d'Espagne sans voir écrits leurs
noms. Il faudrait entendre partout chanter des chansons qui parlent
d'eux. *
Camarades, si nos arguments vous ont paru justes, diffusez et
reproduisez au plus vite ce texte par tous les moyens que vous avez, ou
que vous pouvez saisir. Et sinon, jetez-le à l'instant même, et
commencez tout de suite à en publier d'autres, qui soient meilleurs !
Car il est hors de doute que vous avez tous le droit de juger avec
rigueur nos modestes arguments. Mais ce qui est encore plus hors de
doute, c'est que la scandaleuse réalité que nous avons révélée de notre
mieux n'est pas, elle, un objet de votre jugement : au contraire, c'est
elle qui, finalement, va vous juger tous. Salut !
Vive la liquidation sociale !
1er septembre 1980
LES AMIS INTERNATIONAUX
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