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  Post� le vendredi 17 juin 2005 @ 20:21:12 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
FédéralismeMai 1871
Canevas �diteur, Saint-Imier, 1990
par Gallica.




Note de l'�diteur :

Les TROIS CONF�RENCES FAITES AUX OUVRIERS DE SAINT-IMIER ont fait l'objet d'une premi�re publication par Max Nettlau dans la revue Soci�t� Nouvelle,� Bruxelles, (mars 1895 - p. 285-301, puis avril 1895, p. 449-460), d'apr�s une copie peu correcte d'Adh�mar Schwitzgu�bel. La pr�sente transcription bas�e sur le manuscrit original de Bakounine a �t� publi�e par Champ Libre, Paris, pour l'Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis, Amsterdam, en 1979.
Le manuscrit, d'abord en possession de James Guillaume, se trouve aujourd'hui � la Biblioth�que Nationale, -N.acq. fr. 23690, ff 389-447. Ms de 59 pages.
*Les parenth�ses dans le texte sont l� pour indiquer des omissions et additifs qui figurent entre parenth�ses dans les textes originaux.


PREMI�RE CONF�RENCE


Compagnons, (1)

Depuis la grande R�volution de 1789-1793, aucun des �v�nements qui lui ont succ�d�, en Europe, n'a eu l'importance et la grandeur de ceux qui se d�roulent � nos yeux, et dont Paris est aujourd'hui le th��tre.

Deux faits historiques, deux r�volutions m�morables avaient constitu� ce que nous appelons le monde moderne, le monde de la civilisation bourgeoise. L'une, connue sous le nom de R�formation, au commencement du seizi�me si�cle, avait bris� la clef de vo�te de l'�difice f�odal, la toute-puissance de l'�glise ; en d�truisant cette puissance, elle pr�para la ruine du pouvoir ind�pendant et quasi absolu des seigneurs f�odaux, qui, b�nis et prot�g�s par l'�glise, comme les rois et souvent m�me contre les rois, faisaient proc�der leurs droits directement de la gr�ce divine ; et par l� m�me elle donna un essor nouveau � l'�mancipation de la classe bourgeoise, lentement pr�par�e, � son tour, pendant les deux si�cles qui avaient pr�c�d� cette r�volution religieuse, par le d�veloppement successif des libert�s communales, et par celui du commerce et de l'industrie qui en avait �t� en m�me temps la condition et la cons�quence n�cessaire.

De cette r�volution sortit une nouvelle puissance, non encore celle de la bourgeoisie, mais celle de l'�tat, monarchique, constitutionnel et aristocratique en Angleterre, monarchique, absolu, nobiliaire, militaire et bureaucratique sur tout le continent de l'Europe, moins deux petites r�publiques, la Suisse et les Pays-Bas.

Laissons, par politesse, ces deux r�publiques de c�t�, et occupons-nous des monarchies. Examinons les rapports des classes, leur situation politique et sociale apr�s la R�formation.

A tout seigneur tout honneur, commen�ons donc par celle des pr�tres ; et sous ce nom de pr�tres je n'entends pas seulement ceux de l'�glise catholique, mais aussi les ministres protestants, en un mot tous les individus qui vivent du culte divin et qui nous vendent le Bon Dieu tant en gros qu'en d�tail. Quant aux diff�rences th�ologiques qui les s�parent, elles sont si subtiles et en m�me temps si absurdes, que ce serait une vaine perte de temps que de s'en occuper.

Avant la R�formation, l'�glise et les pr�tres, le pape en t�te, �taient les vrais seigneurs de la terre. D'apr�s la doctrine de l'�glise, les autorit�s temporelles de tous les pays, les monarques les plus puissants, les empereurs et les rois n'avaient de droits qu'autant que ces droits avaient �t� reconnus et consacr�s par l'�glise. On sait que les deux derniers si�cles du moyen �ge furent occup�s par la lutte de plus en plus passionn�e et triomphante des souverains couronn�s contre le pape, des �tats contre l'�glise. La R�formation mit un terme � cette lutte, en proclamant l'ind�pendance des �tats. Le droit du souverain fut reconnu comme proc�dant imm�diatement de Dieu, sans l'intervention du pape, et naturellement, gr�ce � cette provenance toute c�leste, il fut d�clar� absolu. C'est ainsi que sur les ruines du despotisme (2), de l'�glise fut �lev� l'�difice du despotisme monarchique. L'�glise, apr�s avoir �t� le ma�tre, devint la servante de l'�tat, un instrument du gouvernement entre les mains du monarque.

Elle prit cette attitude non seulement dans les pays protestants o�, sans en excepter l'Angleterre et notamment par l'�glise anglicane, le monarque fut d�clar� le chef de l'�glise, mais encore dans tous les pays catholiques, sans en excepter m�me l'Espagne. La puissance de l'�glise romaine, bris�e par les coups terribles que lui avait port�s la R�forme, ne put se soutenir d�sormais par elle-m�me. Pour maintenir son existence, elle eut besoin de l'assistance des souverains temporels des �tats. Mais les souverains, on le sait, ne donnent jamais leur assistance pour rien. Ils n'ont jamais eu d'autre religion sinc�re, d'autre culte que ceux de leur puissance et de leurs finances, ces derni�res �tant en m�me temps le moyen et le but de la premi�re. Donc, pour acheter le soutien des gouvernements monarchiques, l'�glise devait leur prouver qu'elle �tait capable et d�sireuse de les servir. Avant la R�formation, elle avait maintes fois soulev� les peuples contre les rois. Apr�s la R�formation, elle devint dans tous les pays, sans excepter m�me la Suisse, l'alli�e des gouvernements contre les peuples, une sorte de police noire, entre les mains des hommes d'�tat et des classes gouvernantes, se donnant pour mission de pr�cher aux masses populaires la r�signation, la patience, l'ob�issance quand m�me, et le renoncement aux biens et aux jouissances de cette terre, que le peuple, disait-on, doit abandonner aux heureux et aux puissants de la terre, afin de s'assurer pour lui-m�me les tr�sors c�lestes. Vous savez qu'encore aujourd'hui toutes les �glises chr�tiennes, catholique et protestante, continuent de pr�cher dans ce sens. Heureusement, elles sont de moins en moins �cout�es, et nous pouvons pr�voir le moment o� elles seront forc�es de fermer leurs �tablissements faute de croyants, ou, ce qui veut dire la m�me chose, faute de dupes.

Voyons maintenant les transformations qui se sont effectu�es dans la classe f�odale, dans la noblesse, apr�s la R�forme. Elle �tait demeur�e la propri�taire privil�gi�e et � peu pr�s exclusive de la terre, mais elle avait perdu toute son ind�pendance politique. Avant la R�forme elle avait �t�, comme l'�glise, la rivale et l'ennemie de l'�tat. Apr�s cette r�volution elle en devint la servante, comme l'�glise, et, comme elle, une servante privil�gi�e. Toutes les fonctions militaires et civiles de l'�tat, � l'exception des moins importantes, furent occup�es par des nobles. Les cours des grands et m�me des plus petits monarque de l'Europe en furent remplies. Les plus grands seigneurs f�odaux, jadis si ind�pendants et si fiers, devinrent les valets titr�s des souverains. Ils perdirent bien leur fiert� et leur ind�pendance, mais ils conserv�rent toute leur arrogance. On peut m�me dire qu'elle s'accrut, l'arrogance �tant le vice privil�gi� des laquais. Bas, rampants, serviles en pr�sence du souverain, ils n'en devinrent que plus insolents vis-�-vis des bourgeois et du peuple, qu'ils continu�rent de piller non plus en leur propre nom et de par le droit divin, mais avec la permission et au service de leurs ma�tres, et sous le pr�texte du plus grand bien de l'�tat.

Ce caract�re et cette situation particuli�re de la noblesse se sont presque int�gralement conserv�s, m�me de nos jours, en Allemagne, pays �trange et qui semble avoir le privil�ge de r�ver les choses les plus belles, les plus nobles, pour ne r�aliser que les plus honteuses et les plus inf�mes. (A) preuve les barbaries ignobles, atroces, de la derni�re guerre, la formation toute r�cente de cet affreux Empire knouto-germanique, qui est incontestablement une menace contre la libert� de tous les pays de l'Europe, un d�fi jet� � l'humanit� tout enti�re par le despotisme brutal d'un empereur-sergent de ville et de guerre � la fois, et par la stupide insolence de sa canaille nobiliaire.

Par la R�formation, la bourgeoisie s'�tait vue compl�tement d�livr�e de la tyrannie et du pillage des seigneurs f�odaux, en tant que bandits ou pillards ind�pendants et priv�s ; mais elle se vit livr�e � une nouvelle tyrannie et � un pillage nouveau, et d�sormais r�gularis�s (3), sous le nom d'imp�ts ordinaires et extraordinaires de l'�tat, par ces m�mes seigneurs devenus des serviteurs, c'est-�-dire des brigands et des pillards l�gitimes, de l'�tat. Cette transition du pillage f�odal au pillage beaucoup plus r�gulier et plus syst�matique de l'�tat parut d'abord satisfaire la classe moyenne. Il faut en conclure que ce fut pour elle un vrai all�gement de sa situation �conomique et sociale. Mais l'app�tit vient en mangeant, dit le proverbe. Les imp�ts des �tats, d'abord assez modestes, augment�rent chaque ann�e dans une proportion inqui�tante, pas aussi formidable pourtant que dans les �tats monarchiques de nos jours. Les guerres, on peut dire incessantes, que ces �tats, devenus absolus, se firent sous le pr�texte d'�quilibre international, depuis la R�forme jusqu'� la R�volution de 1789 ; la n�cessit� d'entretenir de grandes arm�es permanentes, qui d�sormais �taient devenues la base principale de la conservation des �tats ; le luxe croissant des cours des souverains, qui s'�taient transform�es en des orgies permanentes, et o� la canaille nobiliaire, toute la valetaille titr�e, chamarr�e, venait mendier des pensions de ses ma�tres ; la n�cessit� de nourrir toute cette foule privil�gi�e qui remplissait les plus hautes fonctions dans l'arm�e, dans la bureaucratie et dans la police, tout cela exigea d'�normes d�penses. Ces d�penses furent pay�es, naturellement, avant tout et d'abord par le peuple, mais aussi par la classe bourgeoise, qui, jusqu'� la R�volution, fut aussi bien, sinon dans le m�me degr� que le peuple, consid�r�e comme une vache � lait, n'ayant d'autre destination que d'entretenir le souverain et de nourrir cette foule innombrable de fonctionnaires privil�gi�s. La R�formation, d'ailleurs, avait fait perdre � la classe moyenne en libert� peut-�tre le double de ce qu'elle lui avait donn� en s�curit�. avant la R�formation, elle avait �t� g�n�ralement l'alli�e et le soutien indispensable des rois dans leur lutte contre l'�glise et contre les seigneurs f�odaux, et elle en avait habilement profit� pour conqu�rir un certain degr� d'ind�pendance et de libert�. Mais depuis que l'�glise, et les seigneurs f�odaux s'�taient soumis � l'�tat, les rois, n'ayant plus besoin des services de la classe moyenne, la priv�rent peu � peu de toutes les libert�s qu'ils lui avaient anciennement octroy�es.

Si telle fut la situation de la classe bourgeoise apr�s la R�formation, on peut imaginer quelle dut �tre celle des masses populaires, des paysans et des ouvriers des villes. Les paysans du centre de l'Europe, en Allemagne, en Hollande, en partie m�me en Suisse, on le sait, firent, au d�but du seizi�me si�cle et de la R�formation, un mouvement grandiose pour s'�manciper, au cri de "Guerre aux ch�teaux et paix aux chaumi�res". Ce mouvement, trahi par la classe bourgeoise, et maudit par les chefs du protestantisme bourgeois, Luther et M�lanchthon, fut �touff� dans le sang de plusieurs dizaines de milliers de paysans insurg�s. D�s lors les paysans se virent, plus que jamais, rattach�s � la gl�be, serfs de droit, esclaves de fait, et ils rest�rent dans cet �tat jusqu'� la r�volution de 1789-1793 en France, jusqu'en 1807 en Prusse, et jusqu'en 1848 dans presque tout le reste de l'Allemagne. Dans plusieurs parties du nord de l'Allemagne, et notamment dans le Mecklenburg, le servage existe encore aujourd'hui, alors qu'il a cess� d'exister m�me en Russie.

Le prol�tariat des villes ne fut pas beaucoup plus libre que les paysans. Il se divisait en deux cat�gories, celle des ouvriers qui faisaient partie des corporation, et celle du prol�tariat aucunement organis�. Le premi�re �tait li�e, garrott�e dans ses mouvements et dans sa production, par une foule de r�glements qui l'asservissaient aux chefs des ma�trises, aux patrons. La seconde, priv�e de tout droit, �tait opprim�e et exploit�e par tout le monde. La plus grande masse des imp�ts, comme toujours, retombait n�cessairement sur le peuple.

Cette ruine et cette oppression g�n�rale des masses ouvri�res, et de la classe bourgeoise en partie, avaient pour pr�texte et pour but avou� la grandeur, la magnificence de l'�tat monarchique, nobiliaire, bureaucratique et militaire, �tat qui dans l'adoration officielle avait pris la place de l'�glise, et (�tait) proclam� comme une institution divine. Il y eut donc une morale de l'�tat, toute diff�rente, ou plut�t m�me tout oppos�e � la morale priv�e des hommes. Dans la morale priv�e, en tant qu'elle n'est point vici�e par les dogmes religieux, il y a un fondement �ternel, plus ou moins reconnu, compris, accept� et r�alis� dans chaque soci�t� humaine. Ce fondement n'est autre que le respect humain, le respect de la dignit� humaine, du droit et de la libert� de tous les individus humains. Les respecter, voil� le devoir de chacun ; les aimer et les provoquer, voil� la vertu ; les violer, au contraire, c'est le crime. La morale de l'�tat est tout oppos�e � cette morale humaine. L'�tat se pose lui-m�me � tous ses sujets comme le but supr�me. Servir sa puissance, sa grandeur, par tous les moyens possibles et impossibles, et contrairement m�me � toutes les lois humaines et au bien de l'humanit�, voil� la vertu. Car tout ce qui contribue � la puissance et � l'agrandissement de l'�tat, c'est le bien ; tout ce qui leur est contraire, f�t-ce m�me l'action la plus vertueuse, la plus noble au point de vue humain, c'est le mal. C'est pourquoi les hommes d'�tat, les diplomates, les ministres, tous les fonctionnaires de l'�tat, ont toujours us� de crimes et de mensonges et d'inf�mes trahisons pour servir l'�tat. Du moment qu'une vilenie est commise au service de l'�tat, elle devient une action m�ritoire. Telle est la morale de l'�tat. C'est la n�gation m�me de la morale humaine et de l'humanit�.

La contradiction r�side dans l'id�e m�me de l'�tat. L'�tat universel n'ayant jamais pu se r�aliser, chaque �tat est un �tre restreint comprenant un territoire limit� et un nombre plus ou moins restreint de sujets. L'immense majorit� de l'esp�ce humaine reste donc en dehors de chaque �tat, et l'humanit� tout enti�re est partag�e entre une foule d'�tats grands, moyens ou petits, dont chacun, malgr� qu'il n'embrasse qu'une partie tr�s restreinte de l'esp�ce humaine se proclame et se pose comme le repr�sentant de l'humanit� tout enti�re et comme quelque chose d'absolu. Par l� m�me, tout ce qui reste en dehors de lui, tous les autres �tats, avec leurs sujets et la propri�t� de leurs sujets, sont consid�r�s par chaque �tat comme des �tre priv�s de toute sanction, de tout droit, et qu'il a par cons�quent celui d'attaquer, de conqu�rir, de massacrer, de piller, autant que ses moyens et ses forces le lui permettent. Vous savez, chers compagnons, qu'on n'est jamais parvenu � �tablir un droit international, et qu'on n'a jamais pu le faire pr�cis�ment parce que, au point de vue de l'�tat, tout ce qui est dehors de l'�tat est priv� de droit. aussi suffit-il qu'un �tat d�clare la guerre � un autre pour qu'il permette, que dis-je ? pour qu'il commande � ses propres sujets de commettre contre les sujets de l'�tat ennemi tous les crimes possibles : le meurtre, le viol, le vol, la destruction, l'incendie, le pillage. Et tous ces crimes sont cens�s �tre b�nis par le Dieu des chr�tiens, que chacun des �tats bellig�rants consid�re et proclame (comme) son partisan � l'exclusion de l'autre, � ce qui naturellement doit mettre dans un fameux embarras ce pauvre Bon Dieu, au nom duquel les crimes les plus horribles ont �t� et continuent d'�tre commis sur la terre. C'est pourquoi nous sommes les ennemis du Bon Dieu, et nous consid�rons cette fiction, ce fant�me divin, comme l'une des sources principales des maux qui tourmentent les hommes.

C'est pourquoi nous sommes �galement les adversaires passionn�s de l'�tat et de tous les �tats. Parce que tant qu'il y aura des �tats, il n'y aura point d'humanit�, et tant qu'il y aura des �tats, la guerre et les horribles crimes de la guerre, et la ruine, la mis�re des peuples, qui en sont les cons�quences in�vitables, seront permanents.

Tant qu'il aura des �tats, les masses populaires, m�me dans les r�publiques les plus d�mocratiques, seront esclaves de fait, car elles ne travailleront pas en vue de leur propre bonheur et de leur propre richesse, mais pour la puissance et la richesse de l'�tat. Et qu'est-ce que l'�tat ? On pr�tend que c'est l'expression et la r�alisation de l'utilit�, du bien, du droit et de la libert� de tout le monde. Eh bien, ceux qui le pr�tendent mentent aussi bien que ceux qui pr�tendent que le Bon Dieu est le protecteur de tout le monde. Depuis que la fantaisie d'un �tre divin s'est form�e dans l'imagination des hommes, Dieu, tous les dieux, et parmi eux surtout le Dieu des chr�tiens, a toujours pris le parti des forts et des riches contre les masses ignorantes et mis�rables. Il a b�ni, par ses pr�tres, les privil�ges les plus r�voltants, les oppressions et les exploitations les plus inf�mes.

De m�me l'�tat n'est autre chose que la garantie de toutes les exploitations au profit d'un petit nombre d'heureux privil�gi�s et au d�triment des masses populaires. Il se sert de la force collective et du travail de tout le monde pour assurer le bonheur, la prosp�rit� et les privil�ges de quelques uns, au d�triment du droit humain de tout le monde. C'est un �tablissement o� la minorit� joue le r�le de marteau et la majorit� forme l'enclume.

Jusqu'� la grande R�volution, la classe bourgeoise, quoique � un moindre degr� que les masses populaires, avait fait partie de l'enclume. Et c'est � cause de cela qu'elle fut r�volutionnaire.

Oui, elle fut bien r�volutionnaire. Elle osa se r�volter contre toutes les autorit�s divines et humaines, et mit en question dieu, les rois, le pape. Elle en voulut surtout � la noblesse, qui occupait dans l'�tat une place qu'elle br�lait d'impatience d'occuper � son tour. Mais non, je ne veux pas �tre injuste, et je ne pr�tends aucunement que, dans ses magnifiques protestations contre la tyrannie divine et humaine, elle n'ait �t� conduite et pouss�e que par une pens�e �go�ste. La force des choses, la nature m�me de son organisation particuli�re, l'avaient pouss�e instinctivement � s'emparer du pouvoir. Mais comme elle n'avait point encore la conscience de l'ab�me qui la s�pare r�ellement des masses ouvri�res qu'elle exploite, comme cette conscience se s'�tait aucunement r�veill�e encore au sein du prol�tariat lui-m�me, la bourgeoisie, repr�sent�e, dans cette lutte contre l'�glise et l'�tat, par ses plus nobles esprits et par ses plus grands caract�res, crut de bonne foi qu'elle travaillait �galement pour l'�mancipation de tout le monde.

Les deux si�cles qui s�parent les luttes de la R�formation religieuse de celles de la grande R�volution furent l'�ge h�ro�que de la classe bourgeoise. Devenue puissante par la richesse et par l'intelligence, elle attaqua audacieusement toutes les institutions respect�es de l'�glise et de l'�tat. Elle sapa tout, d'abord, par la litt�rature et par la critique philosophique ; plus tard, elle renversa tout par la r�volte ouverte. C'est elle qui fit la r�volution de 1789 et de 1793. Sans doute elle ne put la faire qu'en se servant de la force populaire ; mais ce fut elle qui organisa cette force et qui la dirigea contre l'�glise, contre la royaut� et contre la noblesse. Ce fut elle qui pensa, et qui prit l'initiative de tous les mouvements que le peuple ex�cuta. La bourgeoisie avait foi en elle-m�me, elle se sentait puissante parce qu'elle savait que derri�re elle, avec elle, il y avait le peuple.

Si l'on compare les g�ants de la pens�e et de l'action qui �taient sortis de la classe bourgeoise au dix-huiti�me si�cle, avec les plus grandes c�l�brit�s, avec les nains vaniteux c�l�bres qui la repr�sentent de nos jours, on pourra se convaincre de la d�cadence, de la chute effroyable qui s'est produite dans cette classe. Au dix-huiti�me si�cle elle �tait intelligente, audacieuse, h�ro�que. Aujourd'hui elle se montre l�che et stupide. Alors, pleine de foi, elle osait tout, et elle pouvait tout. Aujourd'hui, rong�e par le doute, et d�moralis�e par sa propre iniquit�, qui est encore plus dans sa situation que dans sa volont�, elle nous offre le tableau de la plus honteuse impuissance.

Les �v�nements r�cents en France ne le prouvent que trop bien. La bourgeoisie se montre tout � fait incapable de sauver la France. Elle a pr�f�r� l'invasion des Prussiens � la r�volution populaire qui seule pouvait op�rer ce salut. Elle a laiss� tomber de ses mains d�biles le drapeau des progr�s humains, celui de l'�mancipation universelle. Et le prol�tariat de Paris nous prouve aujourd'hui que les travailleurs sont d�sormais seuls capables de le porter.

Dans une prochaine s�ance, je t�cherai de le d�montrer.


DEUXI�ME CONF�RENCE

Chers compagnons,

Je vous ai dit l'autre fois que deux grands �v�nements historiques avaient fond� la puissance de la bourgeoisie : la r�volution religieuse du seizi�me si�cle, connue sous le nom de (4) R�forme, et la grande R�volution politique du si�cle pass�. J'ai ajout� que cette derni�re, accomplie certainement par la puissance du bras populaire, avait �t� initi�e et dirig�e exclusivement par la classe moyenne. Je dois aussi vous prouver, maintenant, que c'est aussi la classe moyenne qui en a profit� exclusivement.

Et pourtant le programme de cette R�volution, au premier abord, para�t immense. Ne s'est-elle point accomplie au nom de la Libert�, de l'�galit� et de la Fraternit� du genre humain, trois mots qui semblent embrasser tout ce que dans le pr�sent et l'avenir l'humanit� peut seulement vouloir et r�aliser ? Comment se fait-il donc qu'une R�volution qui s'�tait annonc�e d'une mani�re si large ait abouti mis�rablement � l'�mancipation exclusive, restreinte et privil�gi�e d'une seule classe au d�triment de ces millions de travailleurs qui se voient aujourd'hui �cras�s par la prosp�rit� insolente et inique de cette classe ?

Ah ! c'est que cette R�volution n'a �t� qu'une r�volution politique. Elle avait audacieusement renvers� toutes les barri�res, toutes les tyrannies politiques mais elle avait laiss� intactes � elle avait m�me proclam� sacr�es et inviolables � les bases �conomiques de la soci�t�, qui ont �t� la source �ternelle, le fondement principal de toutes les iniquit�s politiques et sociales, de toutes les absurdit�s religieuses pass�es et pr�sentes. Elle avait proclam� la libert� de chacun et de tous, ou plut�t elle avait proclam� le droit d'�tre libre pour chacun et pour tous.

Mais elle n'avait donn� r�ellement les moyens de r�aliser cette libert� et d'en jouir qu'aux propri�taires, aux capitalistes, aux riches.

"La pauvret�, c'est l'esclavage" !

Voil� les terribles paroles que de sa voix sympathique, partant de l'exp�rience et du c�ur, notre ami Cl�ment (5), nous a r�p�t�es plusieurs fois depuis les quelques jours que j'ai le bonheur de passer au milieu de vous, chers compagnons et amis.

Oui, la pauvret� c'est l'esclavage, c'est la n�cessit� de vendre son travail, et avec son travail sa personne, au capitaliste qui vous donne le moyen de ne pas mourir de faim. Il faut avoir vraiment l'esprit int�ress� au mensonge de Messieurs les bourgeois pour oser parler de libert� politique des masses ouvri�res ! Belle libert� que celle qui les assujettit aux caprices du capital et les encha�ne � la volont� du capitaliste par la faim ! Chers amis, je n'ai assur�ment pas besoin de vous prouver, � vous qui avez appris � conna�tre par une longue et dure exp�rience les mis�res du travail, que tant que le capital restera d'un c�t� et le travail de l'autre, le travail sera l'esclave du capital et les travailleurs les sujets de Messieurs les bourgeois, qui vous donnent par d�rision tous les droits politiques, toutes les apparences de la libert�, pour en conserver la r�alit� exclusivement pour eux-m�mes.

Le droit � la libert�, sans les moyens de la r�aliser, n'est qu'un fant�me. Et nous aimons trop la libert� n'est-ce pas ? pour nous contenter de son fant�me. Nous en voulons la r�alit�. Mais (qu'est-ce) qui constitue le fond r�el et la condition positive de la libert� ? C'est le d�veloppement int�gral et la pleine jouissance de toutes les facult�s corporelles, intellectuelles et morales pour chacun. C'est par cons�quent tous les moyens mat�riels n�cessaires � l'existence humaine de chacun ; c'est ensuite l'�ducation et l'instruction. Un homme qui meurt d'inanition, qui se trouve �cras� par la mis�re, qui se meurt chaque jour de froid et de faim, et qui, voyant souffrir tous ceux qu'il aime, ne peut venir � leur aide, n'est pas un homme libre, c'est un esclave. Un homme condamn� � rester toute la vie un �tre brutal, faute d'�ducation humaine, un homme priv� d'instruction, un ignorant, est n�cessairement un esclave ; et s'il exerce des droits politiques, vous pouvez �tre s�rs que, d'une mani�re ou d'une autre, il les exercera toujours contre lui-m�me, au profit de ses exploiteurs, de ses ma�tres.

La condition n�gative de la libert� est celle-ci : aucun homme ne doit ob�issance � un autre ; il n'est libre qu'� la condition que tous ses actes soient d�termin�s, non par la volont� d'autres hommes, mais par sa volont� et par ses convictions propres. Mais un homme que la faim oblige � vendre son travail, et avec son travail, sa personne, au plus bas prix possible au capitaliste qui daigne l'exploiter ; un homme que sa propre brutalit� et son ignorance livrent � la merci de ses savants exploiteurs, sera n�cessairement et toujours esclave.

Ce n'est pas tout. La libert� des individus n'est point un fait individuel, c'est un fait, un produit collectif. aucun homme ne saurait �tre libre en dehors et sans le concours de toute l'humaine soci�t�. Les individualistes, ou les faux-fr�res socialistes que nous avons combattus dans tous les congr�s de travailleurs, ont pr�tendu, avec les moralistes et les �conomistes bourgeois, que l'homme pouvait �tre libre, qu'il pouvait �tre homme, en dehors de la soci�t�, disant que la soci�t� avait �t� fond�e par un contrat libre d'hommes ant�rieurement libres.

Cette th�orie, proclam�e par J.-J. Rousseau, l'�crivain le plus malfaisant du si�cle pass�, le sophiste qui a inspir� � tous les r�volutionnaires bourgeois, cette th�orie d�note une ignorance compl�te tant de la nature que de l'histoire. Ce n'est pas dans le pass�, ni m�me dans le pr�sent, que nous devons chercher la libert� des masses, c'est dans l'avenir, � dans un prochain avenir : c'est dans cette journ�e de demain que nous devons cr�er nous-m�mes, par la puissance de notre pens�e, de notre volont�, mais aussi par celle de nos bras. Derri�re nous, il n'y a jamais eu de libre contrat, il n'y a eu que brutalit�, stupidit�, iniquit� et violence, � et aujourd'hui encore, vous ne le savez que trop bien, ce soi-disant libre contrat s'appelle le pacte de la faim, l'esclavage de la faim pour les masses et l'exploitation de la faim pour les minorit�s qui nous d�vorent et nous oppriment.

La th�orie du libre contrat est �galement fausse au point de vue de la nature. L'homme ne cr�e pas volontairement la soci�t� : il y na�t involontairement. Il est par excellence un animal social. Il ne peut devenir un homme, c'est-�-dire un animal pensant, aimant et voulant, qu'en soci�t�. Imaginez-vous l'homme dou� par la nature des facult�s les plus g�niales, jet� d�s son bas �ge en dehors de toute soci�t� humaine, dans un d�sert. S'il ne p�rit pas mis�rablement, ce qui le plus probable, il ne sera rien qu'une brute, un singe, priv� de parole et de pens�e, � car la pens�e est ins�parable de la parole ; aucun ne peut penser sans paroles. Alors m�me que, parfaitement isol�, vous vous trouvez seul avec vous-m�me, pour penser vous devez faire usage de mots ; vous pouvez bien avoir des imaginations repr�sentatives des choses, mais aussit�t que vous voulez penser une chose, vous devez sous servir de mots, car les mots seuls d�terminent la pens�e, et donnent aux repr�sentations fugitives, aux instincts, le caract�re de la pens�e. La pens�e n'est point avant la parole, ni la parole avant la pens�e ; ces deux formes d'un m�me acte du cerveau humain naissent ensemble. Donc, point de pens�e sans parole. Mais qu'est-ce que la parole ? C'est la communication, c'est la conversation d'un individu humain avec beaucoup d'autres individus. L'homme animal ne se transforme en �tre humain, c'est-�-dire pensant, que par cette conversation, que dans cette conversation. Son individualit�, en tant qu'humaine, sa libert�, est donc le produit de la collectivit�.

L'homme ne s'�mancipe de la pression tyrannique qu'exerce sur chacun la nature ext�rieure que par le travail collectif ; car le travail individuel, impuissant et st�rile, ne saurait jamais vaincre la nature. Le travail productif, celui qui a cr�� toutes les richesses et toute notre civilisation, a �t� toujours un travail social, collectif ; seulement jusqu'� pr�sent il a �t� iniquement exploit� par des individus au d�triment des masses ouvri�res. De m�me l'�ducation et l'instruction qui d�veloppent l'homme, cette �ducation et cette instruction dont M(essieu)rs les bourgeois sont si fiers, et qu'ils versent avec tant de parcimonie sur les masses populaires, sont �galement les produits de la soci�t� tout enti�re. Le travail et, je dirai m�me plus, la pens�e instinctive du peuple les cr�ent, mais ils ne les ont cr��s jusqu'ici qu'au profit des individus bourgeois. C'est donc encore ne exploitation d'un travail collectif par des individus qui n'y ont aucun droit.

Tout ce qui est humain dans l'homme, et plus que toute autre chose la libert�, est le produit d'un travail social, collectif. �tre libre dans l'isolement absolu est une absurdit� invent�e par les th�ologiens et les m�taphysiciens, qui ont remplac� la soci�t� des hommes par celle de leur fant�me, de Dieu. Chacun, disent-ils, se sent libre en pr�sence de Dieu, c'est-�-dire du vide absolu, du n�ant ; c'est donc la libert� du n�ant, ou bien le n�ant de la libert�, l'esclavage. Dieu, la fiction de Dieu, a �t� historiquement la source morale, ou plut�t immorale, de tous les asservissements.

Quant � nous, qui ne boulons ni fant�mes, ni n�ant, mais la r�alit� humaine vivante, nous reconnaissons que l'homme ne peut se sentir et se savoir libre � et par cons�quent, ne peut r�aliser sa libert� � qu'au milieu des hommes. Pour �tre libre, j'ai besoin de me voir entour�, et reconnu comme tel, par des hommes libres. Je ne suis libre que lorsque ma personnalit�, se r�fl�chissant, comme dans autant de miroirs, dans la conscience �galement libre de tous les hommes qui m'entourent, me revient renforc�e par la reconnaissance de tout le monde. La libert� de tous, loin d'�tre une limite de la mienne, comme le pr�tendent les individualistes, en est au contraire la confirmation, la r�alisation, et l'extension infinie. Vouloir la libert� et la dignit� humaine de tous les hommes, voir et sentir ma libert� confirm�e, sanctionn�e, infiniment �tendue par l'assentiment de tout le monde, voil� le bonheur, le paradis humain sur la terre.

Mais cette libert� n'est possible que dans l'�galit�. S'il y a un �tre humain plus libre que moi, je deviens forc�ment son esclave ; si je le suis plus que lui, il sera le mien. Donc, l'�galit� est une condition absolument n�cessaire de la libert�.

Les bourgeois r�volutionnaires de 1793 ont tr�s bien compris cette n�cessit� logique. Aussi le mot Egalit�figure-t-il comme le second terme dans leur formule r�volutionnaire : Libert�, �galit�, Fraternit�.Mais quelle �galit� ? L'�galit� devant la loi, l'�galit� des droits politiques, l'�galit� des citoyens dans l'�tat. Remarquez bien ce terme, l'�galit� des citoyens, non celle des hommes ; parce que l'�tat ne reconna�t point les hommes, il ne conna�t que les citoyens. Pour lui, l'homme n'existe qu'en tant qu'il exerce � ou que, par une pure fiction, il est cens� exercer � les droits politiques. L'homme qui est �cras� par le travail forc�, par la mis�re, par la faim, l'homme qui est socialement opprim�, �conomiquement exploit�, �cras�, et qui souffre, n'existe point pour l'�tat, qui ignore ses souffrances et son esclavage �conomique et social, sa servitude r�elle qui se cache sous les apparences d'une libert� politique mensong�re. C'est donc l'�galit� politique, non l'�galit� sociale.

Mes chers amis, vous savez tous par exp�rience combien cette pr�tendue �galit� politique non fond�e sur l'�galit� �conomique et sociale est trompeuse.

Dans un �tat largement d�mocratique, par exemple, tous les hommes arriv�s � l'�ge de majorit�, et qui ne se trouvent pas sous le coup d'une condamnation criminelle, ont le droit, et m�me, ajoute-t-on, le devoir, d'exercer tous les droits politiques et d'exercer toutes les fonctions auxquelles les peut appeler la confiance de leurs concitoyens. Le dernier homme du peuple, le plus pauvre, le plus ignorant, peut et doit exercer tous ces droits et (remplir) toutes ces fonctions. peut-on s'imaginer une �galit� plus large que celle-l� ? Oui, il le doit, il le peut l�galement ; mais en r�alit�, cela lui est impossible. Ce pouvoir n'est que facultatif pour les hommes qui font partie des masses populaires, mais il ne devient, il ne pourra jamais devenir r�el pour eux � moins d'une transformation radicale des bases �conomiques de la soci�t�, � disons le mot, � moins d'une r�volution sociale. Ces pr�tendus droits politiques exerc�s par le peuple ne sont donc qu'une vaine fiction.

Nous sommes l� de toutes les fictions, tant religieuses que politiques. Le peuple est las de se nourrir de fant�mes et de fables. Cette nourriture n'engraisse pas. Aujourd'hui il demande la r�alit�. Voyons donc ce qu'il y a de r�el pour lui dans l'exercice des droits politiques.

Pour remplir consciencieusement les fonctions, et surtout les plus hautes fonctions, de l'�tat, il faut poss�der d�j� un haut degr� d'instruction. Le peuple manque absolument de cette instruction. Est-ce sa faute ? Non, c'est la faute des institutions. Le grand devoir de tous les �tats vraiment d�mocratiques, c'est de r�pandre � pleines mains l'instruction dans le peuple. Y a-t-il un seul �tat qui l'ait fait ? Ne parlons pas des �tats monarchiques, qui ont un int�r�t �vident � r�pandre non l'instruction, mais le poison du cat�chisme chr�tien dans les masses. Parlons des �tats r�publicains et d�mocratiques comme les Etats-Unis de l'Am�rique et la Suisse. Certainement, il faut reconna�tre que ces deux �tats ont fait plus que tous les autres pour l'instruction populaire. Mais sont-ils parvenus (au but), malgr� toute leur bonne volont� ? a-t-il �t� possible pour eux de donner indistinctement � tous les enfants qui naissent dans leur sein une instruction �gale ? Non, c'est impossible. Pour les enfants des bourgeois, l'instruction sup�rieure, pour ceux du peuple seulement l'instruction primaire, et, dans de rares occasions, quelque peu d'instruction secondaire. Pourquoi cette diff�rence ? Par cette simple raison que les hommes du peuple, les travailleurs des campagnes et des villes, n'ont pas le moyen d'entretenir, c'est-�-dire de nourrir, de v�tir, de loger leurs enfants, pendant toute la dur�e de leurs �tudes. Pour se donner une instruction scientifique, il faut �tudier jusqu'� l'�ge de vingt et un ans, et quelquefois jusqu'� vingt-cinq ans. Je vous demande quels sont les ouvriers qui sont en �tat d'entretenir si longtemps leurs enfants ? Ce sacrifice est au-dessus de leurs forces, parce qu'ils n'ont ni capitaux, ni propri�t�, et parce qu'ils vivent au jour le jour de leur salaire qui suffit � peine � l'entretien d'une nombreuse famille.

Et encore faut-il dire, chers compagnons, que vous, travailleurs des Montagnes, ouvriers dans un m�tier que la production capitaliste, c'est-�-dire l'exploitation des gros capitaux, n'est point encore parvenue � absorber, vous �tes comparativement fort heureux. Travaillant par petits groupes dans vos ateliers, et souvent m�me travaillant chez vous � la maison, vous gagnez beaucoup plus qu'on ne gagne dans les grands �tablissements industriels qui emploient des centaines d'ouvriers ; votre travail est intelligent, artistique, il n'abrutit pas comme celui qui se fait par les machines. Votre habilet�, votre intelligence comptent pour quelque chose. Et de plus vous avez beaucoup de loisir et de libert� relative ; c'est pourquoi vous �tes plus instruits, plus libres et plus heureux que les autres.

Dans les immenses fabriques �tablies, dirig�es et exploit�es par les grands capitaux, et dans lesquelles ce sont les machines, non les hommes, qui jouent le r�le principal, les ouvriers deviennent n�cessairement de mis�rables esclaves, tellement mis�rables que, le plus souvent, ils sont forc�s de condamner leurs pauvres petits enfants, � peine �g�s de six ans, � travailler douze, quatorze, seize heures par jour pour quelques mis�rables petits sous (6). Et ils le font non par cupidit�, mais par n�cessit�. Sans cela ils ne seraient point capables d'entretenir leurs familles.

Voil� l'instruction qu'ils peuvent leur donner. Je ne crois pas devoir perdre plus de paroles pour vous prouver, chers compagnons, � vous qui le savez si bien par exp�rience et qui en �tes d�j� si profond�ment convaincus, que tant que le peuple travaillera non pour lui-m�me, mais pour enrichir les d�tenteurs de la propri�t� et du capital,l'instruction qu'il pourra donner � ses enfants sera toujours infiniment inf�rieure � celle des enfants de la classe bourgeoise.

Et voil� donc une grosse et funeste in�galit� sociale que vous trouverez n�cessairement � la base m�me de l'organisation des �tats : une masse forc�ment ignorante, et une minorit� privil�gi�e qui, si elle n'est point toujours tr�s intelligente, est au moins comparativement fort instruite. La conclusion est facile � tirer. La minorit� instruite gouvernera �ternellement les masses ignorantes.

Il ne s'agit pas seulement de l'in�galit� naturelle des individus ; c'est une in�galit� � laquelle nous sommes forc�s de nous r�signer. L'un a une organisation plus heureuse que l'autre, l'un na�t avec une facult� naturelle d'intelligence et de volont� plus grande que l'autre. Mais je m'empresse d'ajouter : ces diff�rences ne sont pas du tout aussi grandes qu'on veut bien le dire. M�me au point de vue naturel, les hommes sont � peu pr�s �gaux, les qualit�s et les d�fauts se compensent � peu pr�s dans chacun. Il n'y a que deux exceptions � cette loi d'�galit� naturelle : ce sont les hommes de g�nie et les idiots. Mais les exceptions ne sont pas la r�gle, et, en g�n�ral, on peut dire que tous les individus humains se valent, et que, s'il existe des diff�rences �normes entre les individus dans la soci�t� actuelle, elles prennent leur source dans l'in�galit� monstrueuse de l'�ducation et de l'instruction, et non dans la nature.

L'enfant dou� des plus grandes facult�s, mais n� dans une famille pauvre, dans une famille de travailleurs vivant au jour le jour de leur rude travail quotidien, se voit condamn� � l'ignorance, qui, au lieu de les d�velopper, tue toutes ses facult�s naturelles : il sera le travailleur, le man�uvre, l'entreteneur et le nourrisseur forc� de bourgeois qui, naturellement, sont beaucoup plus b�tes que lui. L'enfant du bourgeois, au contraire, l'enfant du riche, quelque b�te qu'il soit naturellement, recevra l'�ducation et l'instruction n�cessaires pour d�velopper au possible ses pauvres facult�s : il sera un exploiteur du travail, le ma�tre, le patron, le l�gislateur, le gouverneur, � un Monsieur. Tout b�te qu'il soit, il fera des lois pour le peuple, contre le peuple, et il gouvernera les masses populaires.

Dans un �tat d�mocratique, dira-t-on, le peuple ne choisira que les bons. � Mais comment reconna�tra-t-il les bons ? il n'a ni l'instruction n�cessaire pour juger le bon et le mauvais, ni le loisir n�cessaire pour apprendre � conna�tre les hommes qui se proposent � son �lection. Ces hommes vivent d'ailleurs dans une soci�t� diff�rente de la sienne : (ils) ne viennent tirer leur chapeau devant Sa Majest� le peuple souverain qu'au moment des �lections, et, une fois �lus, ils lui tournent le dos. D'ailleurs, appartenant � la classe privil�gi�e, � la classe exploitante, quelque excellents qu'ils soient comme membres de leurs familles et de leur soci�t�, ils seront toujours mauvais pour le peuple, parce que tout naturellement ils voudront toujours conserver ces privil�ges qui constituent la base m�me de leur existence sociale, et qui condamnent le peuple � un esclavage �ternel.

Mais pourquoi le peuple n'enverrait-il pas dans les assembl�es l�gislatives et dans le gouvernement des hommes � lui, des hommes du peuple ? � D'abord, parce que les hommes du peuple, devant vivre du travail de leurs bras, n'ont pas le temps de se vouer exclusivement � la politique ; et, ne pouvant pas le faire, �tant pour la plupart du temps ignorants des questions politiques et �conomiques qui se traitent dans ces hautes r�gions, ils seront presque toujours les dupes des avocats et des politiciens bourgeois. Et, ensuite, parce qu'il suffira la plupart du temps � ces hommes du peuple d'entrer dans le gouvernement pour devenir des bourgeois � leur tour, quelquefois m�me plus d�testables et plus d�daigneux du peuple dont ils sont sortis que les bourgeois de naissance eux-m�mes.

Vous voyez bien que l'�galit� politique, m�me dans les �tats les plus d�mocratiques, est un mensonge. Il en est de m�me de l'�galit� juridique, de l'�galit� devant la loi. La loi est faite par les bourgeois, pour les bourgeois, et elle est exerc�e par les bourgeois contre le peuple. L'�tat et la loi qui l'exprime n'existent que pour �terniser l'esclavage du peuple au profit des bourgeois.

D'ailleurs, vous le savez, quand vous vous trouvez l�s�s dans vos int�r�ts, dans votre honneur, dans vos droits, et que vous voulez faire un proc�s, pour le faire vous devez d'abord prouver que vous �tes en �tat d'en payer les frais, c'est-�-dire que vous devez d�poser une somme de... Et si vous n'�tes pas en �tat de la d�poser, vous ne pouvez pas faire de proc�s. Mais le peuple, la majorit� des travailleurs ont-ils des sommes � d�poser au tribunal ? La plupart du temps, non. donc le riche pourra vous attaquer, vous insulter impun�ment, � car il n'y a point de justice pour le peuple.

Tant qu'il n'y aura point d'�galit� �conomique et sociale, tant qu'une minorit� quelconque pourra devenir riche, propri�taire, capitaliste, non par le propre travail de chacun, mais par l'h�ritage, l'�galit� politique sera un mensonge. Savez-vous quelle est la vraie d�finition de la propri�t� h�r�ditaire ? C'est la facult� h�r�ditaire d'exploiter le travail collectif du peuple et d'asservir les masses.

Voil� ce que les plus grands h�ros de la R�volution de 1793, ni Danton, ni Robespierre, ni Saint-Just, n'avaient point compris. ils voulaient que la libert� et l'�galit� politiques, non �conomiques et sociales. Et c'est pourquoi la libert� et l'�galit� fond�es par eux ont constitu� et assis sur des bases nouvelles la domination des bourgeois sur le peuple.

Ils ont cru masquer cette contradiction en mettant comme troisi�me terme � leur formule r�volutionnaire la Fraternit�.Ce fut encore un mensonge ! Je vous demande si la fraternit� est possible entre les exploiteurs et les exploit�s, entre les oppresseurs et les opprim�s ? Comment ! je vous ferai suer et souffrir pendant tout un jour, et le soir, quand j'aurais recueilli le fruit de vos souffrances et de votre sueur, en ne vous en laissant qu'une toute petite partie afin que vous puissiez vivre, c'est-�-dire de nouveau suer et souffrir � mon profit encore demain, � le soir, je vous dirai : Embrassons-nous, nous sommes des fr�res !

Telle est la fraternit� de la R�volution bourgeoise.

Mes chers amis, nous voulons aussi, nous la noble Libert�, la salutaire �galit� et la sainte Fraternit�. Mais nous voulons que ces belles, ces grandes choses, cessent d'�tre des fictions, des mensonges, deviennent une v�rit� et constituent la r�alit� !

Tel est le sens et le but de ce que nous appelons la R�volution sociale.

Elle peut se r�sumer en peu de mots : Elle veut et nous voulons que tout homme qui na�t sur cette terre puisse devenir un homme dans le sens le plus complet de ce mot ; qu'il n'ait pas seulement le droit, mais tous les moyens n�cessaires pour d�velopper toutes ses facult�s, et �tre libre, heureux, dans l'�galit� et par la fraternit� ! Voil� ce que nous voulons tous, et tous nous sommes pr�ts � mourir pour atteindre ce but.

Je vous demande, amis, une troisi�me et derni�re s�ance pour vous exposer compl�tement ma pens�e.


TROISI�ME ET DERNI�RE CONF�RENCE
Chers compagnons,

Je vous ai dit la derni�re fois comment la bourgeoisie, sans en avoir compl�tement conscience elle-m�me, mais en partie aussi, et au moins pour le quart, sciemment, s'est servie du bras puissant du peuple, pendant la grande R�volution de 1789-1793, pour asseoir, sur les ruines du monde f�odal, sa propre puissance. D�sormais elle est bien devenue la classe dominante. C'est bien � tort qu'on s'imagine que ce furent la noblesse �migr�e et les pr�tres qui firent le coup d'�tat r�actionnaire de Thermidor, qui renversa et tua Robespierre et Saint-Just, et qui guillotina ou d�porta une foule de leurs partisans. Sans doute beaucoup de membres de ces deux corps d�chus prirent une part active � l'intrigue, heureux de voir tomber ceux qui les avaient fait trembler et qui leur avaient coup� la t�te sans piti�. Mais � eux seuls ils n'eussent pu rien faire. D�poss�d�s de leurs biens, ils avaient �t� r�duits � l'impuissance. Ce fut cette partie de la classe bourgeoise qui s'�tait enrichie par l'achat des biens nationaux, par les fournitures de la guerre et par le maniement des fonds publics, profitant de la mis�re publique et de la banqueroute elle-m�me pour grossir leur poche, ce furent eux, ces vertueux repr�sentants de la moralit� et de l'ordre public, qui furent les principaux instigateurs de cette r�action. Ils furent chaudement et puissamment soutenus par la masse des boutiquiers, race �ternellement malfaisante et l�che, qui trompe et empoisonne le peuple en d�tail, en lui vendant ses marchandises frauduleuses et qui a toute l'ignorance du peuple sans en avoir le c�ur, toute la vanit� de l'aristocratie bourgeoise sans en avoir les poches pleines ; l�che pendant les r�volutions, elle devient f�roce dans la r�action. Pour elle toutes ces id�es qui font palpiter le c�ur des masses, les grands principes, les grands int�r�ts de l'humanit�, n'existent pas. Elle ignore m�me le patriotisme, ou n'en conna�t que la vanit� et les fanfaronnades. Aucun sentiment qui puisse l'arracher aux pr�occupations mercantiles, aux mis�rables soucis su jour au jour. Tout le monde a vu, et les hommes de tous les partis nous ont confirm�, que pendant ce terrible si�ge de Paris, � pendant que le peuple se battait, et que la classe des riches intriguait et pr�parait la trahison qui livra Paris aux Prussiens, pendant que le prol�tariat g�n�reux, les femmes et les enfants du peuple �taient � demi-affam�s, � les boutiquiers n'ont eu qu'un seul souci, celui de vendre leurs marchandises, leurs denr�es, les objets les plus n�cessaires � la subsistance du peuple, au plus haut prix possible.

Les boutiquiers de toutes les villes de France ont fait la m�me chose. Dans les villes envahies par les Prussiens, ils ont ouvert les portes aux Prussiens. Dans les villes non envahies, ils se pr�paraient � les ouvrier ; ils paralys�rent la d�fense nationale, et, partout o� ils purent, ils s'oppos�rent au soul�vement et � l'armement populaires qui seuls pouvaient sauver la France. Les boutiquiers dans les villes, aussi bien que les paysans dans les campagnes, constituent aujourd'hui l'arm�e de la r�action. Les paysans pourront et devront (�tre) convertis � la r�volution, mais les boutiquiers jamais.

Pendant la grande R�volution, la bourgeoisie s'�tait divis�e en deux cat�gories, (dont) l'une, constituant l'infime minorit�, �tait la bourgeoisie r�volutionnaire, connue sous le nom g�n�rique de jacobins. Il ne faut pas confondre les jacobins d'aujourd'hui avec ceux de 1793. Ceux d'aujourd'hui ne sont que de p�les fant�mes et de ridicules avortons, des caricatures des h�ros du si�cle pass�. Les jacobins de 1793 �taient des grands hommes, ils avaient le feu sacr�, le culte de la justice, de la libert� et de l'�galit�. Ce ne fut pas de leur faute s'ils ne comprirent pas mieux certains mots qui r�sument encore aujourd'hui toutes nos aspirations. Il n'en consid�r�rent que la face politique, non le sens �conomique et social. Mais, je le r�p�te, ce ne fut pas de leur faute, comme ce n'est pas notre m�rite � nous de les comprendre aujourd'hui. C'est la faute et c'est le m�rite du temps.

L'humanit� se d�veloppe lentement, trop lentement, h�las ! et ce n'est que par une succession d'erreurs et de fautes, et de cruelles exp�riences surtout, qui en sont toujours la cons�quence n�cessaire, que les hommes conqui�rent la v�rit�.

Les jacobins de 1793 furent des hommes de bonne foi, des hommes inspir�s par l'id�e, d�vou�s � l'id�e. Ils furent des h�ros ! S'il ne l'avaient pas �t�, s'ils n'avaient pas eu cette sainte et grande sinc�rit�, ils n'eussent point accompli les grands actes de la R�volution. Nous pouvons et nous devons combattre les erreurs th�oriques des Danton, des Robespierre, des Saint-Just, mais, tout en combattant leurs id�es fausses, �troites, exclusivement bourgeoises en �conomie sociale, nous devons nous incliner devant leur puissance r�volutionnaire. Ce furent les derniers h�ros de la classe bourgeoise, autrefois si f�conde en h�ros.

En dehors de cette minorit� h�ro�que, il y avait la grande masse de la bourgeoisie mat�riellement exploitante, et pour laquelle les id�es, les grands principes de la R�volution n'�taient que des mots qui n'avaient de valeur et de sens qu'autant que (les bourgeois) pouvaient s'en servir pour remplir leurs poches, si larges et si respectables (7). Une fois que les plus riches et par cons�quent aussi les plus influents parmi eux eurent suffisamment rempli les leurs au bruit et au moyen de la R�volution, ils trouv�rent que la R�volution avait dur� trop longtemps, qu'il �tait temps d'en finir et de r�tablir le r�gne de la loi et de l'ordre public.

Ils renvers�rent le Comit� de salut public, tu�rent Robespierre, Saint-just et leurs amis, et �tablirent le Directoire, qui fut une vraie incarnation de la d�pravation bourgeoise � la fin du si�cle pass�, le triomphe et le r�gne de l'or acquis et agglom�r� dans les poches de quelques milliers d'individus par le vol.

Mais la France, qui n'avait pas encore eu le temps de se corrompre, et qui �tait encore toute palpitante des grands faits de la R�volution, ne put supporter longtemps ce r�gime. Il y eut deux protestations, l'une manqu�e, l'autre triomphante. La premi�re, si elle avait r�ussi, si elle avait pu r�ussir, aurait sauv� la France et le monde ; le triomphe de la seconde inaugura le despotisme des rois et l'esclavage des peuples. Je veux parler de l'insurrection de Babeuf et de l'usurpation du premier Bonaparte.

L'insurrection de Babeuf fut la derni�re tentative r�volutionnaire du si�cle dernier. Babeuf et ses amis avaient �t� plus ou moins des amis de Robespierre et de Saint-Just. Ce furent des jacobins socialistes. Ils avaient le culte de l'�galit�, m�me au d�triment de la libert�. Leur plan fut tr�s simple : ce fut d'exproprier tous les propri�taires et tous les d�tenteurs d'instruments de travail et d'autres capitaux au profit de l'�tat r�publicain, d�mocratique et social, de sorte que l'�tat, devenant le seul propri�taire de toutes les richesses tant mobili�res qu'immobili�res, devenait de la sorte l'unique employeur, l'unique patron de la soci�t� ; muni en m�me temps de la toute-puissance politique, il s'emparait exclusivement de l'�ducation et de l'instruction �gales pour tous les enfants, et for�ait tous les individus majeurs de travailler et de vivre selon l'�galit� et la justice. Toute autonomie communale, toute initiative individuelle, toute libert�, en un mot, disparaissait, �cras�e par ce pouvoir formidable. La soci�t� tout enti�re ne devait plus repr�senter que le tableau d'une uniformit� monotone et forc�e. Le gouvernement �tait �lu par le suffrage universel, mais une fois �lu, et tant qu'il restait en fonction, il exer�ait sur tous les membres de la soci�t� un pouvoir absolu (8).

La th�orie de l'�galit� �tablie de force (9) par la puissance de l'�tat n'a pas �t� invent�e par Babeuf. Les premiers fondements de cette th�orie avaient �t� jet�s par Platon, plusieurs si�cles avant J�sus-Christ, dans sa R�publique,ouvrage dans lequel ce grand penseur de l'antiquit� essaya d'esquisser le tableau d'une soci�t� �galitaire. Les premiers chr�tiens exerc�rent incontestablement un communisme pratique dans leurs associations pers�cut�es par toute la soci�t� officielle. Enfin, au d�but m�me de la R�volution religieuse, dans le premier quart du seizi�me si�cle, en Allemagne, Thomas M�nzer et ses disciples firent une premi�re tentative d'�tablir l'�galit� sociale sur un pied tr�s large. La conspiration de Babeuf fut la seconde manifestation pratique de l'id�e �galitaire dans les masses. Toutes ces tentatives, sans en excepter cette derni�re, durent �chouer pour deux raisons : d'abord, parce que les masses ne s'�taient point suffisamment d�velopp�es pour en rendre la r�alisation possible ; et ensuite et surtout parce que, dans tous ces syst�mes, l'�galit� s'alliait � la puissance, � l'autorit� de l'�tat, et que par cons�quent elle excluait la libert�. Et nous le savons, chers amis, l'�galit� n'est possible qu'avec et par la libert� : non par cette libert� exclusive des bourgeois qui est fond�e sur l'esclavage des masses et qui n'est pas la libert�, mais le privil�ge ; mais par cette libert� universelle des �tres humains, qui �l�ve chacun � la dignit� de l'homme. Mais nous savons aussi que cette libert� n'est possible que dans l'�galit�. R�volte non seulement th�orique, mais pratique, contre toutes les institutions et contre tous les rapports sociaux cr��s par l'in�galit�, puis �tablissement de l'�galit� �conomique et sociale par la libert� de tout le monde : voil� notre programme actuel, celui qui doit triompher malgr� les Bismarck, les Napol�on, les Thiers, et malgr� tous les cosaques de mon auguste empereur, le tsar de toutes les Russies.

La conspiration de Babeuf avait r�uni dans son sein tout ce que, apr�s les ex�cutions et les d�portations du coup d'�tat r�actionnaire de thermidor, il �tait rest� ce citoyens d�vou�s � la R�volution � Paris, et n�cessairement beaucoup d'ouvriers. Elle �choua ; beaucoup furent guillotin�s, mais plusieurs eurent le bonheur d'�chapper. Entre autres le citoyen Buonarroti, un homme de fer, un caract�re antique, tellement respectable qu'il sut se faire respecter par les hommes des partis les plus oppos�s. Il v�cut longtemps en Belgique, o� il devint le principal fondateur de la soci�t� secr�te des carbonari-communistes ; et, dans un livre devenu tr�s rare aujourd'hui, mais que je t�cherai d'envoyer � notre ami Adh�mar (10), il a racont� cette lugubre histoire, cette derni�re protestation h�ro�que de la R�volution contre la r�action, connue sous le nom de conspiration de Babeuf (11).

L'autre protestation de la soci�t� contre la corruption bourgeoise qui s'�tait empar�e du pouvoir sous le nom de Directoire, fut, comme je l'ai d�j� dit, l'usurpation du premier Bonaparte.

Cette histoire, mille fois plus lugubre encore, est connue de tous. Ce fut la premi�re inauguration du r�gime inf�me et brutal du sabre, le premier soufflet imprim� au d�but de ce si�cle par un parvenu insolent sur la joue de l'humanit�. Napol�on Ier devint le h�ros de tous les despotes, en m�me temps que militairement il en fut la terreur. Lui vaincu, il laissa son funeste h�ritage, son inf�me principe : le m�pris de l'humanit�, et son oppression par le sabre.

Je ne vous parlerai pas de la Restauration. Ce fut une tentative ridicule de rendre la vie et le pouvoir politique � deux corps tar�s et d�chus : � la noblesse et aux pr�tres. Il n'y eut sous la Restauration que ceci de remarquable, qu'attaqu�e, menac�e dans ce pouvoir qu'elle avait cru avoir conquis pour toujours, la bourgeoisie �tait redevenue quasi r�volutionnaire. Ennemie de l'ordre public aussit�t que cet ordre public n'est pas le sien, c'est-�-dire aussit�t qu'il �tablit et garantit d'autres int�r�ts que les siens, elle conspira de nouveau. MM. Guizot, P�rier (12), Thiers et tant d'autres, qui sous Louis-Philippe se distingu�rent (comme) les plus fanatiques partisans et d�fenseurs d'un gouvernement oppressif, corrupteur, mais bourgeois et par cons�quent parfait � leurs yeux, toutes ces �mes damn�es de la r�action bourgeoise, conspir�rent sous la Restauration. Ils triomph�rent en juillet 1830, et le r�gne du lib�ralisme bourgeoisfut inaugur�.

C'est depuis 1830 que date vraiment la domination exclusive des int�r�ts et de la politique bourgeoise en Europe ; surtout en France, en Angleterre, en Belgique, en Hollande et en Suisse. Dans les autres pays tels que l'Allemagne, le Danemark, la Su�de, l'Italie, l'Espagne et le Portugal, les int�r�ts bourgeois l'avaient bien emport� sur tous les autres, mais non le gouvernement politique des bourgeois. Je ne vous parle (pas) de ce grand et mis�rable Empire de toutes les Russies, qui reste encore soumis au despotisme absolu des tsars, et qui n'a proprement pas de classe politique interm�diaire, point de corps politique bourgeois ; et o� il n'y a en effet, d'un c�t�, que le monde officiel, une organisation militaire, polici�re et bureaucratique, pour remplir les caprices du tsar, de l'autre c�t� le peuple, des dizaines de millions d�vor�s par le tsar et par ses fonctionnaires. En Russie la r�volution viendra directement du peuple, comme je l'ai amplement d�velopp� dans un assez long discours, que j'ai prononc� il y a quelques ann�es � Berne et que je m'empresserai de vous envoyer (13). Je ne parle pas aussi de cette malheureuse et h�ro�que Pologne, qui se d�bat, toujours �touff�e de nouveau, mais jamais morte, sous la serre de trois aigles inf�mes : celui de l'Empire de Russie, (celui) de l'Empire d'Autriche, et (celui) du nouvel Empire d'Allemagne, repr�sent� par la Prusse. En Pologne comme en Russie, il n'y a proprement pas de classe moyenne ; il y a d'un c�t� la noblesse, bureaucratie h�r�ditaire esclave du tsar en Russie, et ci-devant dominante et aujourd'hui d�sorganis�e et d�chue en Pologne ; et, de l'autre c�t�, il y a le paysan asservi et d�vor�, �cras� maintenant, non plus par la noblesse, qui en a perdu le pouvoir, mais par l'�tat, par les fonctionnaires innombrables, par le tsar. Je ne vous parlerai pas non plus des petits pays de la Su�de et du Danemark, qui ne sont devenus r�ellement cosntitutionnels que depuis 1848, et qui sont rest�s plus ou moins en arri�re du d�veloppement g�n�ral de l'Europe ; ni de l'Espagne et du Portugal, o� le mouvement industriel et la politique bourgeoise ont �t� paralys�s si longtemps par la double puissance du clerg� et de l'arm�e. Cependant je dois observer que l'Espagne, qui nous paraissait si arri�r�e, nous pr�sente aujourd'hui l'une des plus magnifiques organisations de l'Association internationale des Travailleurs qui existe dans le monde.

Je m'arr�terai un instant sur l'Allemagne. L'Allemagne depuis 1830 nous a pr�sent� et continue de nous pr�senter le tableau �trange d'un pays o� les int�r�ts de la bourgeoisie pr�dominent, mais o� la puissance politique n'appartient pas � la bourgeoisie, mais � la monarchie absolue sous un masque de constitutionnalisme, militairement et bureaucratiquement organis�e et servie exclusivement par des nobles.

C'est en France, en Angleterre, en Belgique surtout, qu'il faut �tudier le r�gne de la bourgeoisie. Depuis l'unification de l'Italie sous le sceptre de Victor-Emmanuel, on peut l'�tudier aussi en Italie. Mais nulle part il ne s'est aussi pleinement caract�ris� (qu')en France ; aussi est-ce dans ce pays que nous le consid�rerons principalement.

Depuis 1830, le principe bourgeois a eu pleine libert� de s'y manifester dans la litt�rature, dans la politique, et dans l'�conomie sociale. On peut le r�sumer par un seul mot, l'individualisme.

J'entends par individualismecette tendance qui � consid�rant toute la soci�t�, la masse des individus, comme des indiff�rents, des rivaux, des concurrents, comme des ennemis naturels, en un mot, avec lesquels chacun est bien forc� de vivre, mais qui obstruent la voie � chacun � pousse l'individu � conqu�rir et � �tablir son propre bien-�tre, sa prosp�rit�, son bonheur malgr� tout le monde, au d�triment et sur le dos de tous les autres. C'est une course au clocher, un sauve-qui-peut g�n�ral o� chacun cherche � parvenir le premier. Malheur aux faibles qui s'arr�tent, ils sont devanc�s. Malheur � ceux qui, lass�s de fatigue, tombent en chemin, ils sont de suite �cras�s. La concurrence n'a point de c�ur, n'a point de piti�. Malheur aux vaincus ! Dans cette lutte, n�cessairement, beaucoup de crimes doivent se commettre ; toute cette lutte fratricide d'ailleurs n'est qu'un crime continu contre la solidarit� humaine, qui est la base unique de toute morale. L'�tat, qui, dit-on, est le repr�sentant et le vindicateur de la justice, n'emp�che pas la perp�tration de ces crimes, il les perp�tue et les l�galise au contraire. Ce qu'il repr�sente, ce qu'il d�fend, ce n'est pas la justice humaine, c'est la justice juridique, qui n'est rien autre chose que la cons�cration du triomphe des forts sur les faibles, des riches sur les pauvres. L'�tat n'exige qu'une chose : c'est que tous ces crimes soient accomplis l�galement. Je puis vous ruiner, vous �craser, vous tuer, mais je dois le faire en observant les loi


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