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  Post� le vendredi 17 juin 2005 @ 19:28:36 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
ÉtatPremi�re �dition Gen�ve 1882




[french]

L'id�e d�iste et la constitution des religions
Trois �l�ments ou, si vous voulez, trois principes fondamentaux constituent les conditions essentielles de tout d�veloppement humain, tant collectif qu'individuel dans l'histoire : 1� l'animalit� humaine; 2� la pens�e; et 3� la r�volte. � la premi�re correspond proprement l'�conomie sociale et priv�e; � la seconde ; la science; � la troisi�me, la libert�.

Les id�alistes de toutes les �coles, aristocrates et bourgeois, th�ologiens et m�taphysiciens, politiciens et moralistes, religieux, philosophes ou po�tes � sans oublier les �conomistes lib�raux, adorateurs effr�n�s de l'id�al, comme on sait �, s'offensent beaucoup lorsqu'on leur dit que l'homme, avec son intelligence magnifique, ses id�es sublimes et ses aspirations infinies, n'est, aussi bien que toutes les autres choses qui existent dans le monde, rien que mati�re, rien qu'un produit de cette vile mati�re.

Nous pourrions leur r�pondre que la mati�re dont parlent les mat�rialistes, mati�re spontan�ment. �ternellement mobile, active, productive, mati�re chimiquement ou organiquement d�termin�e, et manifest�e par les propri�t�s ou les forces m�caniques, physiques, animales et intelligentes qui lui sont fonci�rement inh�rentes, que cette mati�re n'a rien de commun avec la vile mati�re des id�alistes. Cette derni�re, produit de leur fausse abstraction, est effectivement un �tre stupide, inanim�, immobile, incapable de produire la moindre des choses, un caput mortuum,une vilaineimagination oppos�e � cette belle imagination qu'ils appellent Dieu, l'�tre supr�me vis-�-vis duquel la mati�re, leur mati�re � eux, d�pouill�e par eux-m�mes de tout ce qui en constitue la nature r�elle, repr�sente n�cessairement le supr�me N�ant. Ils ont enlev� � la mati�re l'intelligence, la vie, toutes les qualit�s d�terminantes, les rapports actifs ou les forces, le mouvement m�me, sans lequel la mati�re ne serait pas m�me pesante, ne lui laissant rien que l'imp�n�trabilit� et l'immobilit� absolue dans l'espace ; ils ont attribu� toutes ces forces, propri�t�s et manifestations naturelles, � l'�tre imaginaire cr�� par leur fantaisie abstractive ; puis, intervertissant les r�les, ils ont appel� ce produit de leur imagination, ce fant�me, ce Dieu qui est le N�ant : "l'�tre supr�me" ; et, par une cons�quence n�cessaire, ils ont d�clar� que l'�tre r�el, la mati�re, le monde, �tait le N�ant. Apr�s quoi ils viennent nous d�clarer gravement que cette mati�re est incapable de rien produire, ni m�me de se mettre en mouvement par elle-m�me, et que par cons�quent elle a d� �tre cr��e par leur Dieu.

Qui a raison, les id�alistes ou les mat�rialistes ? Une fois que la question se pose ainsi, l'h�sitation devient impossible. Sans doute, les id�alistes ont tort, et seuls les mat�rialistes ont raison. Oui, les faits priment les id�es, oui, l'id�al, comme l'a dit Proudhon, n'est qu'une fleur dont les conditions mat�rielles d'existence constituent la racine. Oui, toute l'histoire intellectuelle et morale, politique et sociale de l'humanit� est un reflet de son histoire �conomique.

Toutes les branches de la science moderne, consciencieuse et s�rieuse, convergent � proclamer cette mande, cette fondamentale et cette d�cisive v�rit� : oui, le monde social, le monde proprement humain, l'humanit� en un mot, n'est autre chose que le d�veloppement dernier et supr�me � supr�me pour nous au moins et relativement � notre plan�te �, la manifestation la plus haute de l'animalit�. Mais comme tout d�veloppement implique n�cessairement une n�gation, celle de la base ou du point de d�part, l'humanit� est en m�me temps et essentiellement la n�gation r�fl�chie et progressive de l'animalit� dans les hommes ; et c'est pr�cis�ment cette n�gation aussi rationnelle que naturelle, et qui n'est rationnelle que parce qu'elle est naturelle, � la fois historique et logique, fatale comme le sont les d�veloppements et les r�alisations de toutes les lois naturelles dans le monde - c'est elle qui constitue et qui cr�e l'id�al, le monde des convictions intellectuelles et morales, les id�es.

Oui, nos premiers anc�tres, nos Adams et nos �ves, furent, sinon des gorilles, au moins des cousins tr�s proches du gorille, des omnivores, des b�tes intelligentes et f�roces, dou�es, � un degr� infiniment plus grand que les animaux de toutes les autres esp�ces, de deux facult�s pr�cieuses : la facult� de penser et la facult�, le besoin de se r�volter.

Ces deux facult�s, combinant leur action progressive dans l'histoire, repr�sentent proprement le moment, le c�t�, la puissance n�gative dans le d�veloppement positif de l'animalit� humaine, et cr�ent par cons�quent tout ce qui constitue l'humanit� dans les hommes.

La Bible, qui est un livre tr�s int�ressant et parfois tr�s profond, lorsqu'on le consid�re comme l'une des plus anciennes manifestations, parvenues jusqu'� nous, de la sagesse et de la fantaisie humaines, exprime cette v�rit� d'une mani�re fort na�ve dans son mythe du p�ch� originel. J�hovah, qui, de tous les dieux qui ont jamais �t� ador�s par les hommes, est certainement le plus jaloux, le plus vaniteux, le plus f�roce, le plus injuste, le plus sanguinaire, le plus despote et le plus ennemi de la dignit� et de la libert� humaines, ayant cr�� Adam et �ve, par on ne sait quel caprice, sans doute pour tromper son ennui qui doit �tre terrible dans son �ternellement �go�ste solitude, ou pour se donner des esclaves nouveaux, avait mis g�n�reusement � leur disposition toute la terre, avec tous les fruits et tous les animaux de la terre, et il n'avait pos� � cette compl�te jouissance qu'une seule limite. Il leur avait express�ment d�fendu de toucher aux fruits de l'arbre de la science. Il voulait donc que l'homme, priv� de toute conscience de lui-m�me, rest�t une b�te, toujours � quatre pattes devant le Dieu �ternel, son Cr�ateur et son Ma�tre. Mais voici que vient Satan, l'�ternel r�volt�, le premier libre penseur et l'�mancipateur des mondes. Il fait honte � l'homme de son ignorance et de son ob�issance bestiales ; il l'�mancipe et imprime sur son front le sceau de la libert� et de l'humanit� en le poussant � d�sob�ir et � manger du fruit de la science.

On sait le reste. Le bon Dieu, dont la prescience, qui constitue une de ses divines facult�s, aurait d� pourtant l'avertir de ce qui devait arriver, se mit dans une terrible et ridicule fureur : il maudit Satan, l'homme et le monde cr��s par lui-m�me, se frappant pour ainsi dire lui-m�me dans sa cr�ation propre, comme font les enfants lorsqu'ils se mettent en col�re ; et, non content de frapper nos anc�tres dans le pr�sent, il les maudit dans toutes les g�n�rations � venir, innocentes du crime commis par leurs anc�tres. Nos th�ologiens catholiques et protestants trouvent cela tr�s profond et tr�s juste, pr�cis�ment parce que c'est monstrueusement inique et absurde ! Puis, se rappelant qu'il n'�tait pas seulement un Dieu de vengeance et de col�re, mais encore un Dieu d'amour, apr�s avoir tourment� l'existence de quelques milliards de pauvres �tres humains et les avoir condamn�s � un enfer �ternel, il eut piti� du reste, et, pour le sauver, pour r�concilier son amour �ternel et divin avec sa col�re �ternelle et divine, toujours avide de victimes et de sang, il envoya au monde, comme une victime expiatoire, son fils unique, afin qu'il f�t tu� par les hommes. Cela s'appelle le myst�re de la R�demption, base de toutes les religions chr�tiennes. Et encore si le divin Sauveur avait sauv� le monde humain ! Mais non ; dans le Paradis promis par le Christ, on le sait, puisque c'est formellement annonc�, il n'y aura que fort peu d'�lus. Le reste, l'immense majorit� des g�n�rations pr�sentes et � venir, grillera �ternellement dans l'Enfer. En attendant, pour nous consoler, Dieu, toujours juste, toujours bon, livre la terre au gouvernement des Napol�on III, des Guillaume 1er, des Ferdinand d'Autriche et des Alexandre de toutes les Russies.

Tels sont les contes absurdes qu'on raconte et telles sont les doctrines monstrueuses qu'on enseigne, en plein XIX�me si�cle, dans toutes les �coles populaires de l'Europe, sur l'ordre expr�s des gouvernements. On appelle cela civiliser les peuples ! N'est-il pas �vident que tous ces gouvernements sont les empoisonneurs syst�matiques, les ab�tisseurs int�ress�s des masses populaires ?

Je me suis laiss� entra�ner loin de mon sujet par la col�re qui s'empare de moi toutes les fois que je pense aux ignobles et criminels moyens qu'on emploie pour retenir les nations dans un esclavage �ternel, afin de pouvoir mieux les tondre, sans doute. Que sont les crimes de tous les Troppmann du monde, en pr�sence de ce crime de l�se-humanit� qui se commet journellement, au grand jour, sur toute la surface du monde civilis�, par ceux-l� m�mes qui osent s'appeler les tuteurs et les p�res des peuples ? Je reviens au mythe du p�ch� originel.

Dieu donna raison � Satan et reconnut que Satan n'avait pas tromp� Adam et �ve en leur promettant la science et la libert�, comme r�compense de l'acte de d�sob�issance qu'il les avait induits � commettre : car aussit�t qu'ils eurent mang� du fruit d�fendu Dieu se dit en lui-m�me (voir la Bible) : �Voil� que l'homme est devenu comme l'un de Nous, il sait le bien et le mal ; emp�chons-le donc de manger du fruit de la vie �ternelle, afin qu'il ne devienne pas immortel comme Nous.�

Laissons maintenant de c�t� la partie fabuleuse de ce mythe et consid�rons-en le vrai sens. Le sens en est tr�s clair. L'homme s'est �mancip�, il s'est s�par� de l'animalit� et s'est constitu� comme homme : il a commenc� son histoire et son d�veloppement proprement humain par un acte de d�sob�issance et de science, c'est-�-dire par la r�volte et par la pens�e.

Le syst�me des id�alistes nous pr�sente tout � fait le contraire. C'est le renversement absolu detoutes les exp�riences humaines et de ce bon sens universel et commun qui est la condition essentielle de toute entente humaine et qui, en s'�levant de cette v�rit� si simple et si unanimement reconnue, que deux fois deux font quatre jusqu'aux consid�rations scientifiques les plus sublimes et les plus compliqu�es, n'admettant d'ailleurs jamais rien qui ne soit s�v�rement confirm� par l'exp�rience ou par l'observation des choses et des faits, constitue la seule base s�rieuse des connaissances humaines.

On con�oit parfaitement le d�veloppement successif du monde mat�riel, aussi bien que de la vie organique, animale, et de l'intelligence historiquement progressive, tant individuelle que sociale, de l'homme, dans ce monde. C'est un mouvement tout � fait naturel du simple au compos�, de bas en haut ou de l'inf�rieur au sup�rieur ; un mouvement conforme � toutes nos exp�riences journali�res, et par cons�quent conforme aussi � notre logique naturelle, aux propres lois de notre esprit qui, ne se formant jamais et ne pouvant se d�velopper qu'� l'aide de ces m�mes exp�riences, n'en est pour ainsi dire rien que la reproduction mentale, c�r�brale, ou le r�sum� r�fl�chi.

Au lieu de suivre la voie naturelle de bas en haut, de l'inf�rieur au sup�rieur, et du relativement simple au plus compliqu� ; au lieu d'accompagner sagement, rationnellement, le mouvement progressif et r�el du monde appel� inorganique au monde organique, v�g�tal, et puis animal, et puis sp�cialement humain ; de la mati�re ou de l'�tre chimique � la mati�re ou � l'�tre vivant, et de l'�tre vivant � l'�tre pensant, les penseurs id�alistes, obs�d�s, aveugl�s et pouss�s par le fant�me divin qu'ils ont h�rit� de la th�ologie, prennent la voie absolument contraire. Ils vont de haut en bas, du sup�rieur � l'inf�rieur, du compliqu� au simple. Ils commencent par Dieu, soit comme personne, soit comme substance ou id�e divine, et le premier pas qu'ils font est une terrible d�gringolade des hauteurs sublimes de l'�ternel id�al dans la fange du monde mat�riel ; de la perfection absolue dans l'imperfection absolue ; de la pens�e � l'�tre, ou plut�t de l'�tre supr�me dans le N�ant. Quand, comment et pourquoi l'Etre divin, �ternel, infini, le Parfait absolu, probablement ennuy� de lui-m�me, s'est-il d�cid� � ce salto mortaled�sesp�r�, voil� ce qu'aucun id�aliste, ni th�ologien, ni m�taphysicien, ni po�te, n'a jamais su ni comprendre lui-m�me, ni expliquer aux profanes. Toutes les religions pass�es et pr�sentes et tous les syst�mes de philosophie transcendants roulent sur cet unique et inique myst�re. De saints hommes, des l�gislateurs inspir�s, des proph�tes, des Messies y ont cherch� la vie, et n'y ont trouv� que la torture et la mort. Comme le sphinx antique, il les a d�vor�s, parce qu'ils n'ont pas su l'expliquer. De grands philosophes, depuis H�raclite et Platon jusqu'� Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel, sans parler des philosophes indiens, ont �crit des tas de volumes et ont cr�� des syst�mes aussi ing�nieux que sublimes dans lesquels ils ont dit en passant beaucoup de belles et de grandes choses et d�couvert des v�rit�s immortelles, mais qui ont laiss� ce myst�re, objet principal de leurs investigations transcendantes, aussi insondable qu'il l'avait �t� avant eux. Mais, puisque les efforts gigantesques des plus admirables g�nies que le monde connaisse, et qui, l'un apr�s l'autre pendant trente si�cles au moins, ayant entrepris toujours de nouveau ce travail de Sisyphe, n'ont abouti qu'� rendre ce myst�re plus incompr�hensible encore, pouvons-nous esp�rer qu'il nous sera d�voil�, aujourd'hui, par les sp�culations routini�res de quelque disciple p�dant d'une m�taphysique artificiellement r�chauff�e, et cela � une �poque o� tous les esprits vivants et s�rieux se sont d�tourn�s de cette science �quivoque, issue d'unetransaction, historiquement explicable sans doute, entre la d�raison de la foi et la saine raison scientifique ?

Il est �vident que ce terrible myst�re est inexplicable, c'est-�-dire qu'il est absurde, parce que l'absurde seul ne se laisse point expliquer. Il est �vident que quiconque en a besoin pour son bonheur, pour sa vie, doit renoncer � sa raison, et, retournant s'il le peut � la foi na�ve, aveugle, stupide, r�p�ter, avec Tertullien et avec tous les croyants sinc�res, ces paroles qui r�sument la quintessence m�me de la th�ologie : �Je crois en ce qui est absurde.�Alors toute discussion cesse, et il ne reste plus que la stupidit� triomphante de la foi. Mais alors s'�l�ve aussit�t une autre question : Comment peut na�tre dans un homme intelligent et instruit le besoin de croire en ce myst�re ?

Que la croyance en Dieu, cr�ateur, ordonnateur, juge, ma�tre, maudisseur, sauveur et bienfaiteur du monde, se soit conserv�e dans le peuple, et surtout dans les populations rurales, beaucoup plus encore que dans le prol�tariat des villes, rien de plus naturel. Le peuple, malheureusement, est encore tr�s ignorant, et maintenu dans cette ignorance par les efforts syst�matiques de tous les gouvernements, qui la consid�rent, non sans beaucoup de raison, comme l'une des conditions les plus essentielles de leur propre puissance. �cras� par son travail quotidien, priv� de loisir, de commerce intellectuel, de lecture, enfin de presque tous les moyens et d'une bonne partie des stimulants qui d�veloppent la r�flexion dans les hommes, le peuple accepte le plus souvent sans critique et en bloc les traditions religieuses qui, l'enveloppant d�s le plus jeune �ge dans toutes les circonstances de sa vie, et artificiellement entretenues en son sein par une foule d'empoisonneurs officiels de toute esp�ce, pr�tres et la�ques, se transforment chez lui en une sorte d'habitude mentale et morale, trop souvent plus puissante m�me que son bon sens naturel.

Il est une autre raison qui explique et qui l�gitime en quelque sorte les croyances absurdes du peuple. Cette raison, c'est la situation mis�rable � laquelle il se trouve fatalement condamn� par l'organisation �conomique de la soci�t�, dans les pays les plus civilis�s de l'Europe. R�duit, sous le rapport intellectuel et moral aussi bien que sous le rapport mat�riel, au minimum d'une existence humaine, enferm� dans sa vie comme un prisonnier dans sa prison, sans horizon, sans issue, sans avenir m�me, si l'on en croit les �conomistes, le peuple devrait avoir l'�me singuli�rement �troite et l'instinct aplati des bourgeois pour ne point �prouver le besoin d'en sortir ; mais pour cela il n'a que trois moyens, dont deux fantastiques, et le troisi�me r�el.

Les deux premiers, c'est le cabaret et l'�glise, la d�bauche du corps ou la d�bauche de l'esprit ; le troisi�me, c'est la r�volution sociale. D'o� je conclus que cette derni�re seule, beaucoup plus, au moins, que toutes les propagandes th�oriques des libres penseurs, sera capable de d�truire jusqu'aux derni�res traces des croyances religieuses et des habitudes d�bauch�es dans le peuple, croyances et habitudes qui sont plus intimement li�es qu'on ne le pense ; et que, en substituant aux jouissances � la fois illusoires et brutales de ce d�vergondage corporel et spirituel, les jouissances aussi d�licates que r�elles de l'humanit� pleinement accomplie dans chacun et dans tous, la r�volution sociale seule aura la puissance de fermer en m�me temps tous les cabarets et toutes les �glises.

Jusque-l� le peuple, pris en masse, croira, et, s'il n'a pas raison de croire, il en aura au moins le droit. Il est une cat�gorie de gens qui, s'ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont tous les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l'humanit�. Pr�tres, monarques, hommes d'�tat, hommes de guerre, financiers publics et priv�s, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, ge�liers et bourreaux, monopoleurs capitalistes, pressureurs, entrepreneurs et propri�taires, avocats, �conomistes, politiciens de toutes les couleurs, jusqu'au dernier vendeur d'�pices, tous r�p�teront � l'unisson ces paroles de Voltaire :

�Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.�

Car, vous comprenez, il faut une religion pour le peuple. C'est la soupape de s�ret�. Il existe enfin une cat�gorie assez nombreuse d'�mes honn�tes mais faibles qui, trop intelligentes pour prendre les dogmes chr�tiens au s�rieux, les rejettent en d�tail, mais n'ont pas le courage, ni la force, ni la r�solution n�cessaires pour les repousser en gros. Elles abandonnent � votre critique toutes les absurdit�s particuli�res de la religion, elles font fi de tous les miracles, mais elles se cramponnent avec d�sespoir � l'absurdit� principale, source de toutes les autres, au miracle qui explique et l�gitime tous les autres miracles, � l'existence de Dieu. Leur Dieu n'est point l'�tre vigoureux et puissant, le Dieu brutalement positif de la th�ologie. C'est un �tre n�buleux, diaphane, illusoire, tellement illusoire que, quand on croit le saisir, il se transforme en N�ant : c'est un mirage, un feu follet qui ne r�chauffe ni n'�claire. Et pourtant ils y tiennent, et ils croient que s'il allait dispara�tre, tout dispara�trait avec lui. Ce sont des �mes incertaines, maladives, d�sorient�es dans la civilisation actuelle, n'appartenant ni au pr�sent ni � l'avenir, de p�les fant�mes �ternellement suspendus entre le ciel et la terre, et occupant entre la politique bourgeoise et le socialisme du prol�tariat absolument la m�me position. Ils ne se sentent la force ni de penser jusqu'� la fin, ni de vouloir, ni de se r�soudre et ils perdent leur temps et leur peine en s'effor�ant toujours de concilier l'inconciliable. Dans la vie publique, ils s'appellent les socialistes bourgeois.

Aucune discussion avec eux, ni contre eux, n'est possible. Ils sont trop malades.

Mais il est un petit nombre d'hommes illustres, dont aucun n'osera parler sans respect, et dont nul ne songera � mettre en doute ni la sant� vigoureuse, ni la force d'esprit, ni la bonne foi. Qu'il me suffise de citer les noms de Mazzini, de Michelet, de Quinet, de John Stuart Mill. �mes g�n�reuses et fortes, grands coeurs, grands esprits, grands �crivains, et, le premier, restaurateur h�ro�que et r�volutionnaire d'une grande nation, ils sont tous les ap�tres de l'id�alisme et les contempteurs, les adversaires passionn�s du mat�rialisme, et par cons�quent aussi du socialisme, en philosophie aussi bien qu'en politique. C'est donc contre eux qu'il faut discuter cette question.

Constatons d'abord qu'aucun des hommes illustres que je viens de nommer, ni aucun autre penseur id�aliste quelque peu important de nos jours, ne s'est occup� proprement de la partie logique de cette question. Aucun n'a essay� de r�soudre philosophiquement la possibilit� du salto mortaledivin des r�gions �ternelles et pures de l'esprit dans la fange du monde mat�riel. Ont-ils craint d'aborder cette insoluble contradiction et d�sesp�r� de la r�soudre, apr�s que les plus grands g�nies de l'histoire y ont �chou�, ou bien l'ont-ils consid�r�e comme d�j� suffisamment r�solue ? C'est leur secret. Le fait est qu'ils ont laiss� de c�t� la d�monstration th�orique de l'existence d'un Dieu, et qu'ils n'en ont d�velopp� que les raisons et les cons�quences pratiques. Ils en ont parl� tous comme d'un fait universellement accept�, et, comme tel, ne pouvant plus devenir l'objet d'un doute quelconque, se sont born�s, pour toute preuve, � constater l'antiquit� et cette universalit� m�me de la croyance en Dieu.

Cette unanimit� imposante, selon l'avis de beaucoup d'hommes et d'�crivains illustres, et, pour ne citer que les plus renomm�s d'entre eux, selon l'opinion �loquemment exprim�e de Joseph de Maistre et du grand patriote italien Giuseppe Mazzini, vaut plus que toutes les d�monstrations de la science : et si la logique d'un petit nombre de penseurs cons�quents et m�me tr�s puissants, mais isol�s, lui est contraire, tant pis, disent-ils, pour ces penseurs et pour leur logique, car le consentement universel, l'adoption universelle et antique d'une id�e ont �t� consid�r�s de tout temps comme la preuve la plus victorieuse de sa v�rit�. Le sentiment de tout le monde, une conviction qui se retrouve et se maintient toujours et partout ne sauraient se tromper. Ils doivent avoir leur racine dans une n�cessit� absolument inh�rente � la nature m�me de l'homme. Et puisqu'il a �t� constat� que tous les peuples pass�s et pr�sents ont cru et croient � l'existence de Dieu, il est �vident que ceux qui ont le malheur d'en douter, quelle que soit la logique qui les a entra�n�s dans ce doute, sont des exceptions anormales, des monstres. Ainsi donc, l'antiquit� et l'universalit� d'une croyance seraient, contre toute science et contre toute logique une preuve suffisante et irr�cusable de sa v�rit�. Et pourquoi ? Jusqu'au si�cle de Galil�e et de Copernic, tout le monde avait cru que le Soleil tournait autour de la Terre. Tout le monde ne s'�tait-il pas tromp� ? Qu'y a-t-il de plus antique et de plus universel que l'esclavage ? L'anthropophagie, peut-�tre. D�s l'origine de la soci�t� historique jusqu'� nos jours, il y a eu toujours et partout exploitation du travail forc� des masses, esclaves, serves ou salari�es, par quelque minorit� dominante ; oppression des peuples par l'�glise et par l'�tat. Faut-il en conclure que cette exploitation et cette oppression sont des n�cessit�s absolument inh�rentes � l'existence m�me de la soci�t� humaine ? Voil� des exemples qui prouvent que l'argumentation des avocats du bon Dieu ne prouve rien. Rien n'est, en effet, ni aussi universel ni aussi antique que l'inique et l'absurde, et c'est au contraire la v�rit�, la justice qui, dans le d�veloppement des soci�t�s humaines, sont les moins universelles, les plus jeunes ; ce qui explique aussi le ph�nom�ne historique constant des pers�cutions inou�es dont leurs proclamateurs premiers ont �t� et continuent d'�tre toujours les objets de la part des repr�sentants officiels, patent�s et int�ress�s des croyances universelleset antiques,et souvent de la part de ces m�mes masses populaires, qui, apr�s les avoir bien tourment�s, finissent toujours par adopter et par faire triompher leurs id�es.

Pour nous, mat�rialistes et socialistes r�volutionnaires, il n'est rien qui nous �tonne ni nous effraie dans ce ph�nom�ne historique. Forts de notre conscience, de notre amour pour la v�rit� quand m�me, de cette passion logique qui constitue � elle seule une grande puissance, et en dehors de laquelle il n'est point de pens�e ; forts de notre passion pour la justice et de notre foi in�branlable dans le triomphe de l'humanit� sur toutes les bestialit�s th�oriques et pratiques ; forts enfin de la confiance et de l'appui mutuels que se donnent le petit nombre de ceux qui partagent nos convictions, nous nous r�signons pour nous-m�mes � toutes les cons�quences de ce ph�nom�ne historique, dans lequel nous voyons la manifestation d'une loi sociale aussi naturelle, aussi n�cessaire et aussi invariable que toutes les autres lois qui gouvernent le monde.

Cette loi est une cons�quence logique, in�vitable, de l'origine animalede la soci�t� humaine, et au regard de toutes les preuves scientifiques, physiologiques, psychologiques, historiques qui se sont accumul�es de nos jours, aussi bien qu'au regard des exploits des Allemands, conqu�rants de la France, qui en donnent aujourd'hui une d�monstration aussi �clatante, il n'est plus possible vraiment d'en douter. Mais du moment qu'on accepte cette origine animale de l'homme, tout s'explique. Toute l'histoire nous appara�t alors comme la n�gation r�volutionnaire, tant�t lente, apathique, endormie, tant�t passionn�e et puissante, du pass�. Elle consiste pr�cis�ment dans la n�gation progressive de l'animalit� premi�re de l'homme par le d�veloppement de son humanit�. L'homme, b�te f�roce, cousin du gorille, est parti de la nuit profonde de l'instinct animal pour arriver � la lumi�re de l'esprit, ce qui explique d'une mani�re tout � fait naturelle toutes ses divagations pass�es, et nous console en partie de ses erreurs pr�sentes. Il est parti de l'esclavage animal, et, traversant l'esclavage divin, terme transitoire entre son animalit� et son humanit�, il marche aujourd'hui � la conqu�te et � la r�alisation de son humaine libert�. D'o� il r�sulte que l'antiquit� d'une croyance, d'une id�e, loin de prouver quelque chose en sa faveur, doit au contraire nous la rendre suspecte. Car derri�re nous est notre animalit� et devant nous notre humanit�, et la lumi�re humaine, la seule qui puisse nous r�chauffer et nous �clairer, la seule qui puisse nous �manciper, nous rendre dignes, libres, heureux, et r�aliser la fraternit� parmi nous, n'est jamais au d�but, mais, relativement � l'�poque o� l'on vit, toujours � la fin de l'histoire. Ne regardons donc jamais en arri�re, regardons toujours en avant, car en avant sont notre soleil et notre salut ; et s'il nous est permis, s'il est m�me utile, n�cessaire, de nous retourner, en vue de l'�tude de notre pass�, ce n'est que pour constater ce que nous avons �t� et ce que nous ne devons plus �tre, ce que nous avons cru et pens�, et ce que nous ne devons plus ni croire ni penser, ce que nous avons fait et ce que nous ne devons plus jamais faire. Voil� pour l'antiquit�. Quant � l'universalit� d'une erreur, elle ne prouve qu'une chose : la similitude, sinon la parfaite identit�, de la nature humaine dans tous les temps et sous tous les climats. Et, puisqu'il est constat� que tous les peuples, � toutes les �poques de leur vie, ont cru et croient encore en Dieu, nous devons en conclure simplement que l'id�e divine, issue de nous-m�mes, est une erreur historiquement n�cessaire dans le d�veloppement de l'humanit�, et nous demander pourquoi et comment elle s'est produite dans l'histoire, pourquoi l'immense majorit� de l'esp�ce humaine l'accepte encore aujourd'hui comme une v�rit�. Tant que nous ne saurons pas nous rendre compte de la mani�re dont l'id�e d'un monde surnaturel ou divin s'est produite et a d� fatalement se produire dans le d�veloppement historique de la conscience humaine, nous aurons beau �tre scientifiquement convaincus de l'absurdit� de cette id�e, nous ne parviendrons jamais � la d�truire dans l'opinion de la majorit� ; parce que nous ne saurons jamais l'attaquer dans les profondeurs m�mes de l'�tre humain, o� elle a pris naissance, et, condamn�s � une lutte st�rile, sans issue et sans fin, nous devrons toujours nous contenter de la combattre seulement � la surface, dans ses innombrables manifestations, dont l'absurdit�, a peine abattue par les coups du bon sens, rena�tra aussit�t sous une forme nouvelle et non moins insens�e. Tant que la racine de toutes les absurdit�s qui tourmentent le monde, la croyance en Dieu, restera intacte, elle ne manquera jamais de pousser des rejetons nouveaux. C'est ainsi que de nos jours, dans certaines r�gions de la plus haute soci�t�, le spiritisme tend � s'installer sur les ruines du christianisme.

Ce n'est pas seulement dans l'int�r�t des masses, c'est dans celui de la sant� de notre propre esprit que nous devons nous efforcer de comprendre la gen�se historique, la succession des causes qui ont d�velopp� et produit l'id�e de Dieu dans la conscience des hommes. Car nous aurons beau nous dire et nous croire ath�es : tant que nous n'aurons pas compris ces causes, nous nous laisserons toujours plus ou moins dominer par les clameurs de cette conscience universelle dont nous n'aurons pas surpris le secret ; et, vu la faiblesse naturelle de l'individu m�me le plus fort contre l'influence toute-puissante du milieu social qui l'entoure, nous courrons toujours le risque de retomber t�t ou tard, et d'une mani�re ou d'une autre, dans l'ab�me de l'absurdit� religieuse. Les exemples de ces conversions honteuses sont fr�quents dans la soci�t� actuelle.

J'ai dit la raison pratique principale de la puissance exerc�e encore aujourd'hui par les croyances religieuses sur les masses. Ces dispositions mystiques ne d�notent pas tant, chez elles, une aberration de l'esprit qu'un profond m�contentement du coeur. C'est la protestation instinctive et passionn�e de l'�tre humain contre les �troitesses, les platitudes, les douleurs et les hontes d'une existence mis�rable. Contre cette maladie, ai-je dit, il n'est qu'un seul rem�de : c'est la R�volution sociale. En d'autres �crits, j'ai t�ch� d'exposer les causes qui ont pr�sid� � la naissance et au d�veloppement historique des hallucinations religieuses dans la conscience de l'homme. Ici, je ne veux traiter cette question de l'existence d'un Dieu, ou de l'origine divine du monde et de l'homme, qu'au point de vue de son utilit� morale et sociale, et je ne dirai, sur la raison th�orique de cette croyance, que peu de mots seulement, afin de mieux expliquer ma pens�e.

Toutes les religions, avec leurs dieux, leurs demi-dieux, et leurs proph�tes, leurs messies et leurs saints, ont �t� cr��es par la fantaisie cr�dule des hommes, non encore arriv�s au plein d�veloppement et � la pleine possession de leurs facult�s intellectuelles ; en cons�quence de quoi le ciel religieux n'est autre chose qu'un mirage o� l'homme, exalt� par l'ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais agrandie et renvers�e, c'est-�-dire divinis�e. L'histoire des religions, celle de la naissance, de la grandeur et de la d�cadence des dieux qui se sont succ�d� dans la croyance humaine, n'est donc rien que le d�veloppement de l'intelligence et de la conscience collectives des hommes. � mesure que, dans leur marche historiquement progressive, ils d�couvraient, soit en eux-m�mes, soit dans la nature ext�rieure, une force, une qualit� ou m�me un grand d�faut quelconques, ils les attribuaient � leurs dieux, apr�s les avoir exag�r�s, �largis outre mesure, comme le font ordinairement les enfants, par un acte de leur fantaisie religieuse. Gr�ce � cette modestie et � cette pieuse g�n�rosit� des hommes croyants et cr�dules, le ciel s'est enrichi des d�pouilles de la terre, et, par une cons�quence n�cessaire, plus le ciel devenait riche et plus l'humanit�, plus la terre devenaient mis�rables. Une fois la divinit� install�e, elle fut naturellement proclam�e la cause, la raison, l'arbitre et le dispensateur absolu de toutes choses : le monde ne fut plus rien, elle fut tout ; et l'homme, son vrai cr�ateur, apr�s l'avoir tir�e du n�ant � son insu, s'agenouilla devant elle, l'adora et se proclama sa cr�ature et son esclave.

Le christianisme est pr�cis�ment la religion par excellence parce qu'il expose et manifeste, dans sa pl�nitude, la nature, la propre essence de tout syst�me religieux, qui est l'appauvrissement, l'asservissement et l'an�antissement de l'humanit� au profit de la Divinit�.Dieu �tant tout, le monde r�el et l'homme ne sont rien. Dieu �tant la v�rit�, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l'homme est le mensonge, l'iniquit�, le mal, la laideur, l'impuissance et la mort. Dieu �tant le ma�tre, l'homme est l'esclave. Incapable de trouver par lui-m�me la justice, la v�rit� et la vie �ternelle, il ne peut y arriver qu'au moyen d'une r�v�lation divine. Mais qui dit r�v�lation, dit r�v�lateurs, messies, proph�tes, pr�tres et l�gislateurs inspir�s par Dieu m�me ; et ceux-l� une fois reconnus comme les repr�sentants de la Divinit� sur la terre, comme les saints instituteurs de l'humanit�, �lus par Dieu m�me pour la diriger dans la voie du salut, ils doivent n�cessairement exercer un pouvoir absolu. Tous les hommes leur doivent une ob�issance illimit�e et passive, car contre la Raison divine il n'y a point de raison humaine, et contre la Justice de Dieu il n'y a point de justice terrestre qui tiennent. Esclaves de Dieu, les hommes doivent l'�tre aussi de l'�glise et de l'�tat en tant que ce dernier est consacr� par l'�glise.Voil� ce que, de toutes les religions qui existent ou qui ont exist�, le christianisme a mieux compris que les autres, sans excepter m�me les antiques religions orientales, qui d'ailleurs n'ont embrass� que des peuples distincts et privil�gi�s, tandis que le christianisme a la pr�tention d'embrasser l'humanit� tout enti�re ; et voil� ce que, de toutes les sectes chr�tiennes, le catholicisme romain a seul proclam� et r�alis� avec unecons�quence rigoureuse. C'est pourquoi le christianisme est la religion absolue, la derni�re religion ; et pourquoi l'�glise apostolique et romaine est la seule cons�quente, l�gitime et divine.

N'en d�plaise donc aux m�taphysiciens et aux id�alistes religieux, philosophes, politiciens ou po�tes : l'id�e de Dieu implique l'abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la n�gation la plus d�cisive de l'humaine libert� et aboutit n�cessairement � l'esclavage des hommes, tant en th�orie qu'en pratique.

� moins donc de vouloir l'esclavage et l'avilissement des hommes, comme le veulent les j�suites, comme le veulent les momiers, les pi�tistes ou les m�thodistes protestants, nous ne pouvons, nous ne devons faire la moindre concession ni au Dieu de la th�ologie ni � celui de la m�taphysique. Car dans cet alphabet mystique, qui commence par dire: �A devra fatalement finir par dire Z�, qui veut adorer Dieu doit, sans se faire de pu�riles illusions, renoncer bravement � sa libert� et � son humanit�. Si Dieu est, l'homme est esclave ; or l'homme peut, doit �tre libre, donc Dieu n'existe pas. Je d�fie qui que ce soit de sortir de ce cercle ; et maintenant, qu'on choisisse.

Est-il besoin de rappeler combien et comment les religions ab�tissent et corrompent les peuples ? Elles tuent en eux la raison, ce principal instrument de l'�mancipation humaine, et les r�duisent � l'imb�cillit�, condition essentielle de leur esclavage. Elles d�shonorent le travail humain et en font un signe et une source de servitude. Elles tuent la notion et le sentiment de la justice humaine dans leur sein, faisant toujours pencher la balance du c�t� des coquins triomphants, objets privil�gi�s de la gr�ce divine. Elles tuent l'humaine fiert� et l'humaine dignit�, ne prot�geant que les rampants et les humbles. Elles �touffent dans le coeur des peuples tout sentiment d'humaine fraternit� en le remplissant de divine cruaut�.

Toutes les religions sont cruelles, toutes sont fond�es sur le sang, car toutes reposent principalement sur l'id�e du sacrifice, c'est-�-dire sur l'immolation perp�tuelle de l'humanit� � l'inextinguible vengeance de la Divinit�. Dans ce sanglant myst�re, l'homme est toujours la victime, et le pr�tre, homme aussi mais homme privil�gi� par la gr�ce, est le divin bourreau. Cela nous explique pourquoi les pr�tres de toutes les religions, les meilleurs, les plus humains. les plus doux, ont presque toujours dans le fond de leur coeur � et, sinon dans le coeur, dans leur imagination, dans l'esprit � quelque chose de cruel et de sanguinaire.

Tout cela, nos illustres id�alistes contemporains le savent mieux que personne. Ce sont des hommes savants qui savent leur histoire par coeur, et comme ils sont en m�me temps des hommes vivants, de grandes �mes p�n�tr�es d'un amour sinc�re et profond pour le bien de l'humanit�, ils ont maudit et fl�tri tous ces m�faits, tous ces crimes de la religion avec une �loquence sans pareille. Ils repoussent avec indignation toute solidarit� avec le Dieu des religions positives et avec ses repr�sentants pass�s et pr�sents sur la terre.

Le Dieu qu'ils adorent ou qu'ils croient adorer se distingue pr�cis�ment des dieux r�els de l'histoire, en ce qu'il n'est pas du tout un Dieu positif, ni d�termin� de quelque mani�re que ce soit, ni th�ologiquement. ni m�me m�taphysiquement. Ce n'est ni l'�tre supr�me de Robespierre et de Jean-Jacques Rousseau, ni le Dieu panth�iste de Spinoza, ni m�me le Dieu � la fois immanent et transcendant et fort �quivoque de Hegel. Ils prennent bien garde de lui donner une d�termination positive quelconque, sentant fort bien que toute d�termination le soumettrait � l'action dissolvante de la critique. Ils ne diront pas de lui s'il est un Dieu personnel ou impersonnel, s'il a cr�� ou s'il n'a pas cr�� le monde ; ils ne parleront m�me pas de sa divine providence. Tout cela pourrait le compromettre. Ils se contenteront de dire : Dieu, et rien de plus. Mais alors qu'est-ce que leur Dieu ? Ce n'est pas un �tre, ce n'est pas m�me une id�e, c'est une aspiration.

C'est le nom g�n�rique de tout ce qui leur para�t grand, bon, beau, noble, humain. Mais pourquoi ne disent-ils pas alors : l'Homme ? Ah ! c'est que le roi Guillaume de Prusse et Napol�on III et tous leurs pareils sont �galement des hommes ; et voil� ce qui les embarrasse beaucoup. L'humanit� r�elle nous pr�sente l'assemblage de tout ce qu'il y a de plus sublime, de plus beau, et de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus monstrueux dans le monde. Comment s'en tirer ! Alors, ils appellent l'un, divin, et l'autre, bestial, en se repr�sentant la divinit� et l'animalit� comme deux p�les entre lesquels ils placent l'humanit�. Ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que ces trois termes n'en forment qu'un, et que, si on les s�pare, on les d�truit.

Ils ne sont pas forts en logique, et on dirait qu'ils la m�prisent. C'est l� ce qui les distingue des m�taphysiciens panth�istes et d�istes, et ce qui imprime � leurs id�es le caract�re d'un id�alisme pratique, puisant ses inspirations beaucoup moins dans le d�veloppement s�v�re d'une pens�e que dans les exp�riences, je dirai presque dans les �motions, tant historiques et collectives qu'individuelles, de la vie. Cela donne � leur propagande une apparence de richesse et de puissance vitale, mais une apparence seulement, car la vie elle-m�me devient st�rile lorsqu'elle est paralys�e par une contradiction logique.

Cette contradiction est celle-ci : ils veulent Dieu et ils veulent l'humanit�. Ils s'obstinent � mettre ensemble deux termes qui, une fois s�par�s, ne peuvent plus se rencontrer que pour s'entre-d�truire. Ils disent d'une seule haleine : Dieu, et la libert� de l'homme ; Dieu, et la dignit� et la justice et l'�galit� et la fraternit� et la prosp�rit� des hommes - sans se soucier de la logique fatale conform�ment � laquelle, si Dieu existe, tout cela est condamn� � la non-existence. Car si Dieu est, il est n�cessairement le Ma�tre �ternel, supr�me, absolu, et si ce Ma�tre existe, l'homme est esclave ; mais s'il est esclave, il n'y a pour lui ni justice, ni �galit�, ni fraternit�, ni prosp�rit� possibles. Ils auront beau, contrairement au bon sens et � toutes les exp�riences de l'histoire, se repr�senter leur Dieu anim� du plus tendre amour pour la libert� humaine, un ma�tre, quoi qu'il fasse et quelque lib�ral qu'il veuille se montrer, n'en reste pas moins toujours un ma�tre, et son existence implique n�cessairement l'esclavage de tout ce qui se trouve au-dessous de lui. Donc, si Dieu existait, il n'y aurait pour lui qu'un seul moyen de servir la libert� humaine, ce serait de cesser d'exister.

Amoureux et jaloux de la libert� humaine, et la consid�rant comme la condition absolue de tout ce que nous adorons et respectons dans l'humanit�, je retourne la phrase de Voltaire, et je dis : Si Dieu existait r�ellement, il faudrait le faire dispara�tre.

La s�v�re logique qui me dicte ces paroles est par trop �vidente pour que j'aie besoin de la d�velopper davantage. Et il me para�t impossible que les hommes illustres dont j'ai cit� les noms, si c�l�bres et si justement respect�s, n'en aient pas �t� frapp�s eux-m�mes, et qu'ils n'aient point aper�u la contradiction dans laquelle ils tombent en parlant de Dieu et de la libert� humaine � la fois. Pour qu'ils aient pass� outre, il a donc fallu qu'ils aient pens� que cette incons�quence ou que ce passe-droit logique �tait pratiquementn�cessaire pour le bien m�me de l'humanit�.



Lois naturelles et principe d'autorit�
Peut-�tre aussi, tout en parlant de la libert�comme d'une chose qui leur est bien respectable et bien ch�re, la comprennent-ils tout � fait autrement que nous ne la comprenons, nous autres mat�rialistes et socialistes r�volutionnaires. En effet, ils n'en parlent jamais sans y ajouter aussit�t un autre mot, celui d'autorit�, un mot et une chose que nous d�testons de toute la force de nos coeurs.

Qu'est-ce que l'autorit� ? Est-ce la puissance in�vitable des lois naturelles qui se manifestent dans l'encha�nement et dans la succession fatale des ph�nom�nes tant du monde physique que du monde social ? En effet, contre ces lois, la r�volte est non seulement d�fendue, mais elle est encore impossible. Nous pouvons les m�conna�tre ou ne point encore les conna�tre, mais nous ne pouvons pas leur d�sob�ir, parce qu'elles constituent la base et les conditions m�mes de notre existence ; elles nous enveloppent, nous p�n�trent, r�glent tous nos mouvements, nos pens�es et nos actes; de sorte qu'alors m�me que nous croyons leur d�sob�ir, nous ne faisons autre chose que manifester leur toute-puissance.

Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n'y a rien d'humiliant dans cet esclavage, ou plut�t ce n'est pas m�me l'esclavage. Car l'esclavage suppose un ma�tre ext�rieur, un l�gislateur qui se trouve en dehors de celui auquel il commande, tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous : elles nous sont inh�rentes, elles constituent notre �tre tout notre �tre, tant corporel qu'intellectuel et moral : nous ne vivons, nous ne respirons, nous n'agissons nous ne pensons, nous ne voulons que par elles. En dehors d'elles, nous ne sommes rien, nous ne sommes pas.D'o� nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous r�volter contre elles ?

Vis-�-vis des lois naturelles, il n'est pour l'homme qu'une seule libert� possible, c'est de les reconna�tre et de les appliquer toujours davantage, conform�ment au but d'�mancipation ou d'humanisation tant collective qu'individuelle qu'il poursuit, � l'organisation de son existence mat�rielle et sociale. Ces lois, une fois reconnues, exercent une autorit� qui n'est jamais discut�e par la masse des hommes. Il faut, par exemple, �tre un fou ou un th�ologien, ou pour le moins un m�taphysicien, un juriste ou un �conomiste bourgeois, pour se r�volter contre cette loi d'apr�s laquelle deux fois deux font quatre. Il faut avoir la foi pour s'imaginer qu'on ne br�lera pas dans le feu et qu'on ne se noiera pas dans l'eau, � moins qu'on n'ait recours � quelque subterfuge qui est encore fond� sur quelque autre loi naturelle. Mais ces r�voltes, ou plut�t ces tentatives ou ces folles imaginations d'une r�volte impossible, ne forment qu'une exception assez rare, car, en g�n�ral, on peut dire que la masse des hommes, dans sa vie quotidienne, se laisse gouverner par le bon sens, ce qui veut dire par la somme des lois naturelles g�n�ralement reconnues, d'une mani�re � peu pr�s absolue.

Le malheur, c'est qu'une grande quantit� de lois naturelles, d�j� adopt�es comme telles par la science, restent inconnues aux masses populaires, gr�ce aux soins de ces gouvernements tut�laires qui n'existent, comme on sait, que pour le bien des peuples. Il est un autre inconv�nient, c'est que la majeure partie des lois naturelles qui sont inh�rentes au d�veloppement de la soci�t� humaine, et qui sont tout aussi n�cessaires, invariables, fatales que les lois qui gouvernent le monde physique, n'ont pas �t� d�ment constat�es et reconnues par la science elle-m�me. Une fois qu'elles auront �t� reconnues d'abord par la science, et que de la science, au moyen d'un large syst�me d'�ducation et d'instruction populaires, elles auront pass� dans la conscience de tout le monde, la question de la libert� sera parfaitement r�solue. Les autoritaires les plus r�calcitrants doivent reconna�tre qu'alors il n'y aura plus besoin ni d'organisation, ni de direction, ni de l�gislation politiques, trois choses qui, soit qu'elles �manent de la volont� du souverain ou du vote d'un parlement �lu par le suffrage universel, et alors m�me qu'elles seraient conformes au syst�me des lois naturelles � ce qui n'a jamais lieu et ce qui ne pourra jamais avoir lieu � sont toujours �galement funestes et contraires � la libert� des masses. parce qu'elles leur imposent un syst�me de lois ext�rieures, et par cons�quent despotiques.

La libert� de l'homme consiste uniquement en ceci qu'il ob�it aux lois naturelles parce qu'il les a reconnues lui-m�me comme telles, et non parce qu'elles lui ont �t� ext�rieurement impos�es par une volont� �trang�re, divine ou humaine, collective ou individuelle, quelconque.

Supposez une acad�mie de savants, compos�e des repr�sentants les plus illustres de la science ; supposez que cette acad�mie soit charg�e de la l�gislation, de l'organisation de la soci�t�, et que ne s'inspirant de l'amour le plus pur de la v�rit�, elle ne lui dicte que des lois absolument conformes aux plus r�centes d�couvertes de la science. Eh bien, je pr�tends, moi, que cette l�gislation et cette organisation seront une monstruosit�, et cela pour deux raisons. La premi�re. c'est que la science humaine est toujours n�cessairement imparfaite, et qu'en comparant ce qu`elle a d�couvert avec ce qu'il lui reste � d�couvrir, on peut dire qu'elle en est toujours � son berceau. De sorte que si on voulait forcer la vie pratique, tant collective qu'individuelle, des hommes, � se conformer strictement, exclusivement, aux derni�res donn�es de la science, on condamnerait la soci�t� aussi bien que les individus � souffrir le martyre sur un lit de Procuste, qui finirait bient�t par les disloquer et par les �touffer, la vie restant toujours infiniment plus large que la science.

La seconde raison est celle-ci : une soci�t� qui ob�irait � une l�gislation �man�e d'une acad�mie scientifique, non parce qu'elle en aurait compris elle-m�me le caract�re rationnel, auquel cas l'existence de l'acad�mie deviendrait inutile, mais parce que cette l�gislation, �manant de cette acad�mie, s'imposerait � elle au nom d'une science qu'elle v�n�rerait sans la comprendre - une telle soci�t� serait une soci�t� non d'hommes, mais de brutes. Ce serait une seconde �dition de cette pauvre r�publique du Paraguay qui se laissa gouverner si longtemps par la Compagnie de J�sus. Une telle soci�t� ne manquerait pas de descendre bient�t au plus bas degr� d'idiotie.

Mais il est encore une troisi�me raison qui rend un tel gouvernement impossible. C'est qu'une acad�mie scientifique rev�tue de cette souverainet� pour ainsi dire absolue, et f�t-elle compos�e des hommes les plus illustres, finirait, infailliblement et bient�t, par se corrompre elle-m�me, et moralement et intellectuellement. C'est d�j� aujourd'hui, avec le peu de privil�ges qu'on leur laisse, l'histoire de toutes les acad�mies. Le plus grand g�nie scientifique, du moment qu'il devient un acad�micien, un savant officiel, patent�, baisse in�vitablement et s'endort. Il perd sa spontan�it�, sa hardiesse r�volutionnaire, et cette �nergie incommode et sauvage qui caract�rise la nature des plus grands g�nies, appel�s toujours � d�truire les mondes caducs et � jeter les fondements des mondes nouveaux. Il gagne sans doute en politesse, en sagesse utilitaire et pratique, ce qu'il perd en puissance de pens�e. Il se corrompt, en un mot.

C'est le propre du privil�ge et de toute position privil�gi�e que de tuer l'esprit et le coeur des hommes. L'homme privil�gi� soit politiquement, soit �conomiquement, est un homme intellectuellement et moralement d�prav�. Voil� une loi sociale qui n'admet aucune exception, et qui s'applique aussi bien � des nations tout enti�res qu'aux classes, aux compagnies et aux individus. C'est la loi de l'�galit�, condition supr�me de la libert� et de l'humanit�. Le but principal de ce livre est pr�cis�ment de la d�velopper, et d'en d�montrer la v�rit� dans toutes les manifestations de la vie humaine.

Un corps scientifique auquel on aurait confi� le gouvernement de la soci�t� finirait bient�t par ne plus s'occuper du tout de science, mais d'une tout autre affaire ; et cette affaire, l'affaire de tous les pouvoirs �tablis, serait de s'�terniser en rendant la soci�t� confi�e � ses soins toujours plus stupide et par cons�quent plus n�cessiteuse de son gouvernement et de sa direction.

Mais ce qui est vrai pour les acad�mies scientifiques l'est �galement pour toutes les assembl�es constituantes et l�gislatives, lors m�me qu'elles sont issues du suffrage universel. Ce dernier peut en renouveler la composition, il est vrai, ce qui n'emp�che pas qu'il ne se forme en quelques ann�es un corps de politiciens, privil�gi�s de fait, non de droit, qui, en se vouant exclusivement � la direction des affaires publiques d'un pays, finissent par former une sorte d'aristocratie ou d'oligarchie politique. Voir les �tats-Unis d'Am�rique et la Suisse. Ainsi, point de l�gislation ext�rieure et point d'autorit�, l'une �tant d'ailleurs ins�parable de l'autre, et toutes les deux tendant � l'asservissement de la soci�t� et � l'abrutissement des l�gislateurs eux-m�mes.

S'ensuit-il que je repousse toute autorit� ? Loin de moi cette pens�e. Lorsqu'il s'agit de bottes, j'en r�f�re � l'autorit� du cordonnier ; s'il s'agit d'une maison, d'un canal ou d'un chemin de fer, je consulte celle de l'architecte ou de l'ing�nieur. Pour telle science sp�ciale, je m'adresse � tel savant. Mais je ne m'en laisse imposer ni par le cordonnier, ni par l'architecte, ni par le savant. Je les �coute librement et avec tout le respect que m�ritent leur intelligence, leur caract�re, leur savoir, en r�servant toutefois mon droit incontestable de critique et de contr�le. Je ne me contente pas de consulter une seule autorit� sp�cialiste, j'en consulte plusieurs ; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me para�t la plus juste. Mais je ne reconnais point d'autorit� infaillible, m�me dans les questions toutes sp�ciales ; par cons�quent, quelque respect que je puisse avoir pour l'honn�tet� et pour la sinc�rit� de tel ou de tel autre individu, je n'ai de foi absolue en personne. Une telle foi serait fatale � ma raison, � ma libert� et au succ�s m�me de mes entreprises; elle me transformerait imm�diatement en un esclave stupide et en un instrument de la volont� et des int�r�ts d'autrui.

Si je m'incline devant l'autorit� des sp�cialistes et si je me d�clare pr�t � en suivre, dans une certaine mesure et pendant tout le temps que cela me para�t n�cessaire, les indications et m�me la direction, c'est parce que cette autorit� ne m'est impos�e par personne, ni par les hommes ni par Dieu. Autrement je les repousserais avec horreur et j'enverrais au diable leurs conseils, leur direction et leur science, certain qu'ils me feraient payer par la perte de ma libert� et de ma dignit� humaines les bribes de v�rit�, envelopp�es de beaucoup de mensonges, qu'ils pourraient me donner.

Je m'incline devant l'autorit� des hommes sp�ciaux parce qu'elle m'est impos�e par ma propre raison. J'ai conscience de ne pouvoir embrasser dans tous ses d�tails et ses d�veloppements positifs qu'une tr�s petite partie de la science humaine. La plus grande intelligence ne suffirait pas pour embrasser le tout. D'o� r�sulte, pour la science aussi bien que pour l'industrie la n�cessit� de la division et de l'association du travail. Je re�ois et je donne, telle est la vie humaine. Chacun est autorit� dirigeante et chacun est dirig� � son tour. Donc il n'y a point d'autorit� fixe et constante mais un �change continu d'autorit� et de subordination mutuelles, passag�res et surtout volontaires.

Cette m�me raison m'interdit donc de reconna�tre une autorit� fixe, constante et universelle, parce qu'il n'y a point d'homme universel, d'homme qui soit capable d'embrasser dans cette richesse de d�tails ; sans laquelle l'application de la science � la vie n'est point possible, toutes les sciences, toutes les branches de la vie sociale. Et, si une telle universalit� pouvait jamais se trouver r�alis�e dans un seul homme, et qu'il voul�t s'en pr�valoir pour nous imposer son autorit�, il faudrait chasser cet homme de la soci�t�, parce que son autorit� r�duirait in�vitablement tous les autres � l'esclavage et � l'imb�cillit�. Je ne pense pas que la soci�t� doive maltraiter les hommes de g�nie comme elle l'a fait jusqu'� pr�sent. Mais je ne pense pas non plus qu'elle doive trop les engraisser ni leur accorder surtout des privil�ges ou des droits exclusifs quelconques ; et cela pour trois raisons : d'abord parce qu'il lui arriverait souvent de prendre un charlatan pour un homme de g�nie ; ensuite parce que, par ce syst�me de privil�ges, elle pourrait transformer en un charlatan m�me un v�ritable homme de g�nie, le d�moraliser, l'ab�tir ; enfin, parce qu'elle se donnerait un despote.

Je me r�sume. Nous reconnaissons donc l'autorit� absolue de la science parce que la science n'a d'autre objet que la reproduction mentale, r�fl�chie et aussi syst�matique que possible, des lois naturelles qui sont inh�rentes � la vie tant mat�rielle qu'intellectuelle et morale, tant du monde physique que du monde social, ces deux mondes ne constituant dans le fait qu'un seul et m�me monde naturel. En dehors de cette autorit� uniquement l�gitime, parce qu'elle est rationnelle et conforme � la libert� humaine, nous d�clarons toutes les autres autorit�s mensong�res. arbitraires, despotiques et funestes.

Nous reconnaissons l'autorit� absolue de la science, mais nous repoussons l'infaillibilit� et l'universalit� des repr�sentants de la science. Dans notre �glise � � nous � qu'il me soit permis de me servir un moment de cette expression que d'ailleurs je d�teste � l'�glise et l'�tat sont mes deux b�tes noires �, dans notre �glise, comme dans l'�glise protestante, nous avons un chef, un Christ invisible, la Science ; et comme les protestants, plus cons�quents m�me que les protestants, nous ne voulons y souffrir ni pape, ni conciles, ni conclaves de cardinaux infaillibles, ni �v�ques, ni m�me des pr�tres. Notre Christ se distingue du Christ protestant et chr�tien en ceci, que ce dernier est un �tre personnel, le n�tre impersonnel ; le Christ chr�tien, d�j� accompli dans un pass� �ternel, se pr�sente comme un �tre parfait, tandis que l'accomplissement et la perfection de notre Christ � nous, de la Science. sont toujours dans l'avenir, ce qui �quivaut � dire qu'ils ne se r�aliseront jamais. En ne reconnaissant l'autorit� absolue que de la science absolue,nous n'engageons donc aucunement notre libert�.

J'entends par ce mot, science absolue, la science vraiment universelle qui reproduirait id�alement, dans toute son extension et dans tous ses d�tails infinis, l'univers, le syst�me ou la coordination de toutes les lois naturelles qui se manifestent dans le d�veloppement incessant des mondes. Il est �vident que cette science, objet sublime de tous les efforts de l'esprit humain, ne se r�alisera jamais dans sa pl�nitude absolue. Notre Christ restera donc �ternellement inachev�, ce qui doit rabattre beaucoup l'orgueil de ses repr�sentants patent�s parmi nous. Contre ce Dieu le fils au nom duquel ils pr�tendraient nous imposer leur autorit� insolente et p�dantesque, nous en appellerons � Dieu le p�re, qui est le monde r�el, la vie r�elle, dont il n'est, lui, que l'expression par trop imparfaite, et dont nous sommes, nous les �tres r�els, vivant, travaillant, combattant, aimant, aspirant, jouissant et souffrant, lesrepr�sentants imm�diats.

Mais tout en repoussant l'autorit� absolue, universelle et infaillible des hommes de la science, nous nous inclinons volontiers devant l'autorit� respectable, mais relative et tr�s passag�re, tr�s restreinte, des repr�sentants des sciences sp�ciales, ne demandant pas mieux que de les consulter tour � tour, et fort reconnaissants pour les indications pr�cieuses qu'ils voudront bien nous donner, � condition qu'ils veuillent bien en recevoir de nous-m�mes sur les choses et dans les occasions o� nous sommes plus savants qu'eux ; et, en g�n�ral, nous ne demandons pas mieux que des hommes dou�s d'un grand savoir, d'une grande exp�rience, d'un grand esprit, et d'un grand coeur surtout, exercent sur nous une influence naturelle et l�gitime, librement accept�e, et jamais impos�e au nom de quelque autorit� officielle que ce soit, c�leste ou terrestre. Nous acceptons toutes les autorit�s naturelles, et toutes les influences de fait, aucune de droit ; car toute autorit� ou toute influence de droit, et comme telle officiellement impos�e devenant aussit�t une oppression et un mensonge, nous imposerait infailliblement, comme je crois l'avoir suffisamment d�montr�, l'esclavage et l'absurdit�.

En un mot, nous repoussons toute l�gislation toute autorit� et toute influence privil�gi�e, patent�e. officielle et l�gale, m�me sortie du suffrage universel. convaincus qu'elles ne pourront tourner jamais qu'au profit d'une minorit� dominante et exploitante, contre les int�r�ts de l'immense majorit� asservie. Voil� dans quel sens nous sommes r�ellement des anarchistes.



Justification divine de l'autorit� terrestre
Les id�alistes modernes entendent l'autorit� d'une mani�re tout � fait diff�rente. Quoique libres des superstitions traditionnelles de toutes les religions positives existantes, ils attachent n�anmoins � cette id�e de l'autorit� un sens divin, absolu. Cette autorit� n'est point celle d'une v�rit� miraculeusement r�v�l�e ni celle d'une v�rit� rigoureusement et scientifiquement d�montr�e. Ils la fondent sur un peu d'argumentation quasi philosophique et sur beaucoup de foi vaguement religieuse, sur beaucoup de sentiment id�alement, abstraitement po�tique. Leur religion est comme un dernier essai de divinisation de tout ce qui constitue l'humanit� dans les hommes.

C'est tout le contraire de l'oeuvre que nous accomplissons. Nous croyons devoir, en vue de la libert� humaine, de la dignit� humaine et de la prosp�rit� humaine, reprendre au ciel les biens qu'il a d�rob�s � la terre, pour les rendre � la terre ; tandis que, s'effor�ant de commettre un dernier larcin religieusement h�ro�que, ils voudraient, eux, au contraire, restituer de nouveau au ciel, � ce divin voleur aujourd'hui d�masqu�, mis � son tour au pillage par l'impi�t� audacieuse et par l'analyse scientifique des libres penseurs, tout ce que l'humanit� contient de plus grand, de plus beau, de plus noble.

Il leur para�t, sans doute, que pour jouir d'une plus grande autorit� parmi les hommes, les id�es et les choses humaines doivent �tre rev�tues d'une sanction divine. Comment s'annonce cette sanction ? Non par un miracle, comme dans les religions positives, mais par la grandeur ou par la saintet� m�me des id�es et des choses : ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est noble, ce qui est juste, est divin. Dans ce nouveau culte religieux, tout homme qui s'inspire de ces id�es, de ces choses, devient un pr�tre, imm�diatement consacr� par Dieu m�me. Et la preuve ? Il n'en est pas besoin d'autre ; c'est la grandeur m�me des id�es et des choses qu'il accomplit, qu'il exprime. Elles sont si saintes qu'elles ne peuvent avoir �t� inspir�es que par Dieu. Voil� en peu de mots toute leur philosophie : philosophie de sentiments, non de pens�es r�elles, une sorte de pi�tisme m�taphysique. Cela para�t innocent, mais cela ne l'est pas du tout, et la doctrine tr�s pr�cise, tr�s �troite et tr�s s�che, qui se cache sous le vague insaisissable de ses formes po�tiques, conduit aux m�mes r�sultats d�sastreux que toutes les religions positives. c'est-�-dire � la n�gation la plus compl�te de la libert� et de la dignit� humaines. Proclamer comme divin tout ce qu'on trouve de grand, de juste, de noble, de beau dans l'humanit�, c'est reconna�tre implicitement que l'humanit� par elle-m�me aurait �t� incapable de le produire : ce qui revient � dire qu'abandonn�e � elle-m�me, sa propre nature est mis�rable, inique, vile et laide. Nous voil� revenus � l'essence de toute religion, c'est-�-dire au d�nigrement de l'humanit� pour la plus grande gloire de la divinit�. Et du moment que l'inf�riorit� naturelle de l'homme et son incapacit� fonci�re de s'�lever par lui-m�me, en dehors de toute inspiration divine jusqu'aux id�es justes et vraies, sont admises. il devient n�cessaire d'admettre aussi toutes les cons�quences th�ologiques, politiques et sociales des religions positives. Du moment que Dieu, l'�tre parfait et supr�me, se pose vis-�-vis de l'humanit�, les interm�diaires divins, les �lus, les inspir�s de Dieu sortent de terre pour �clairer, pour diriger et pour gouverner en son nom l'esp�ce humaine.

Ne pourrait-on pas supposer que tous les hommes soi


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