Certains groupes contestataires pensent
se servir des grands moyens de communication sans s�y asservir. Pour ne
pas avoir � aborder cette question de la r�cup�ration par les m�dias,
ils d�clarent qu�elle est secondaire, voire d�pass�e. Ils expliquent
que la m�diatisation va leur permettre, sinon de briser le consensus
lib�ral, du moins de faire entendre leur petite musique alternative,
que leur m�diatisation va compenser leur absence de relais
institutionnels, en particulier dans les partis politiques.
Accepter sans les discuter le postulat
qu�on va compenser par la m�diatisation l�absence de relais politiques,
le postulat que, gr�ce � la t�l�vision, on va s�adresser aux groupes
sociaux qu�on ne peut plus mobiliser autrement, constituerait une
d�sertion intellectuelle. Elle est d�autant plus inexcusable que la
situation actuelle n�est pas in�dite. En 1981, l�historien am�ricain
Christopher Lasch expliquait d�j� : ��Une observation superficielle
pourrait faire croire que de nouveaux moyens de communication donnent
aux artistes et aux intellectuelLEs la possibilit� de toucher un public
plus large que celui dont ils ont jamais pu r�ver. Or, au contraire,
les nouveaux m�dias se bornent � universaliser les effets du march�, en
r�duisant les id�es au statut de marchandises.�� [1]
D�sormais, cette question de la
m�diatisation se pose aussi aux militantEs anticapitalistes. L�ogre
m�diatique, tr�s friand de nouveaux produits, ne peut en effet se
satisfaire d�un nombre trop limit� de clientEs.
Un Guerilla kit, Nouveau guide militant
qui vient d��tre publi� par La D�couverte fait l�inventaire de ce qu�il
appelle les techniques des nouvelles luttes anticapitalistes. Mais,
dans son chapitre ��Face aux m�dias��, il n�est plus du tout question
de gu�rilla. La/le lectrice/eur apprend au contraire, je cite,
��comment faire un communiqu� de presse�� avec ��un titre accrocheur,
un texte concis��. Ce souci est justifi� comme suit : ��Les
journalistes qui font de l�info en temps r�el sont des gens press�s. Il
faut leur m�cher le travail. Le communiqu�, structur� comme une d�p�che
d�agence, doit comporter des formules directement r�utilisables par les
journalistes.��
Plus loin, le guide explique ��comment
faire passer sa parole � la t�l钒, puis ��comment savoir si votre
action sera m�diatique�� : ��plus vous pouvez cocher de cases dans la
liste suivante, plus votre action aura de chances de passer dans les
m�dias��. Les cases choisies sont : actualit�, nouveaut�,
dramatisation, conflictualit�, perturbation, VIP, symbolique, insolite,
scandale et pol�mique, etc. (pp. 190-192)
Ainsi, au lieu de combattre les
ressorts d�une information pervertie par les techniques du marketing,
certainEs contestataires ont d�cid� d�y collaborer activement. Illes
pensent sans doute, sinc�rement, que la critique du capitalisme a tout
� gagner d�une m�diatisation accrue. Mais qu�a-t-elle � perdre ? Quels
sont les revers de ces m�dailles m�diatiques ? A quels compromis
doit-on se r�signer lorsqu�on choisit de parler pour les m�dias ?
Parler pour les m�dias, c�est ent�riner
l�id�e que les m�dias ont le droit de distribuer la parole dans la
soci�t�. C�est accepter que les journalistes s�lectionnent les
mouvements et leurs porte-parole. Or la presse accorde prioritairement
son attention � celles/ceux qui se plient aux attentes et aux clich�s
de la profession. La contestation risque alors de se porter sur le
terrain des journalistes et s�exprimer � leurs conditions. Elle va
devenir spectacle. Sa mise en sc�ne mobilisera des slogans qui sonnent
comme de la publicit� ou des titres de presse, plut�t que des mots
d�ordre ��revendicatifs��, jug�s ennuyeux, ��corporatistes��, sans
humour. Passer du ��nouveau�� � l� ��archa�que��, c�est risquer le trou
noir m�diatique et l�oubli. ��Nouvelles�� en 1998, les luttes des
ch�meuses/eurs n�inspirent plus aux m�dias que la commis�ration
r�serv�e aux combats ��traditionnels��, ��corporatistes�� - et donc
ex�cut�s dans les journaux t�l�vis�s en deux mots d�daigneux.
Cette attention s�lective des m�dias
agit sur la conduite des mouvements contestataires : on va choisir une
forme d�action non pas en fonction de ses effets attendus sur l�issue
du conflit mais en imaginant qu�elle int�ressera davantage les
journalistes. Les actions m�diatiques deviennent ainsi des actions pour
les m�dias. Sans que leurs initiateurs se demandent toujours si la
pr�sence de cam�ras permet de remporter la victoire dans les faits, pas
seulement dans les sommaires des journaux t�l�vis�s. C�est aussi la
question qu�il conviendra de se poser � propos de ce forum.
La bienveillance de la presse dominante
ne se conserve qu�au prix de concessions permanentes. Il faut ne pas
franchir les ��lignes jaunes�� pr�alablement trac�es par les
journalistes, au-del� desquelles, affirment-illes, l���opinion�� va
l�cher le mouvement : le piquet de gr�ve, parce que la gr�ve entrave le
droit au travail ; l�interruption des examens, parce qu�elle contredit
le droit aux �tudes ; l�annulation des festivals, parce qu�elle met en
cause le droit au loisir, etc.
Chacune sait pourtant qu�aucun
mouvement social ou presque n�aurait abouti, y compris dans un cadre
d�mocratique, s�il n�avait pas, � un moment donn�, contest� la
l�gitimit� de la l�galit�. Ni le combat syndical, ni le mouvement des
NoirEs am�ricainEs, ni la lutte des femmes pour la l�galisation de
l�avortement. Mais, cela, les m�dias dominants n�en ont cure. L�ordre
social leur para�t naturel. Ils ���lisent�� donc plus naturellement les
mouvements qui se montrent dispos�s � accepter des ��r�formes��,
surtout si leurs repr�sentantEs sont pr�ts � en ��d�battre�� dans une
�mission. Celles/ceux qui d�passent les bornes sont en revanche
qualifi�s d�extr�mistes, d�irresponsables, de preneurs d�otages,
d�anarchistes, de populistes ou de fossoyeur de l��conomie.
De m�me qu�ils s�lectionnent les
mouvements contestataires, les m�dias choisissent les porte-parole les
plus conformes aux exigences professionnelles des journalistes et les
plus promptEs � s�y soumettre. Ces intervenantEs ont appris qu�il
fallait :
se
montrer disponible : aller dans les m�dias avant de s�interroger sur la
n�cessit� d�y aller, �tre toujours joignable, y compris pendant une
r�union, pour pouvoir r�pondre � l�urgence m�diatique et, le cas
�ch�ant, ne pas rater une �ventuelle proposition d��mission ;
accepter
de se plier aux d�lais de bouclage et aux dur�es d�entretien impos�s
par les journalistes : rendre son article � l�heure convenue,
marchander son temps d�antenne (aussi long que possible) et, pour les
plus aguerriEs, son heure de passage (prime time) ;
se
r�signer au choix par le journaliste de l�extrait, en g�n�ral
microscopique, jug� ��significatif�� ; retenir cet extrait s�lectionn�
par les m�dias pour le marteler lors des prochains entretiens (ce qui
facilitera le travail des autres journalistes) ;
enfin,
accepter la personnalisation des luttes collectives. Les repr�sentantEs
de la contestation sont somm�s de d�voiler une partie de leur vie de
famille, de leurs go�ts, de leurs aventures personnelles, plus souvent
qu�on ne leur propose de d�tailler les objectifs, les combats et la
pens�e des mouvements collectifs qu�ils sont cens�s repr�senter. Or ce
principe de personnification, qui est aussi un principe de
d�politisation, constitue un des rouages du jeu politicien. Comment
contester cette d�rive � l�am�ricaine quand on en a soi-m�me �t�
l�actrice/eur consentantE ?
CertainEs contestataires c�dent �
toutes ces exigences d�autant plus facilement qu�illes ont nou� des
relations de confiance, de complicit�, voire d�amiti� avec les
journalistes charg�s de couvrir leur action. Pourtant, m�me
sympathique, unE ��rubricardE�� politique privil�giera toujours
l�expos� des divergences internes de l�organisation qu�ille ��couvre��.
Sym�triquement ille va minorer les travaux et les r�flexions de
l�organisation.
� ces contraintes professionnelles
s�ajoutent des pesanteurs d�ordre social. Les journalistes dominantEs
recherchent des interlocutrices/eurs qui leur ressemblent.
Spontan�ment, illes jugeront ��meilleurE��, plus int�ressantE, plus
percutantE, celui ou celle qui s�exprimera avec leurs mots et leur
syst�me de r�f�rence. Ainsi, peu � peu, les m�dias, plus que les
militantEs, vont ���lire�� et rendre c�l�bres les repr�sentantEs du
mouvement, elles/eux-m�mes pr�-s�lectionn�Es dans le pool de
celles/ceux qui consentent � la m�diatisation et � ses figures
impos�es. Or, les crit�res d�excellence m�diatique sont tr�s diff�rents
des crit�res d�engagement militant. L�activit� militante s�appuie sur
l�exp�rience, le savoir-faire, la camaraderie, l�aptitude � payer de sa
personne, etc. En revanche, l�autorit� m�diatique se jauge � la
fr�quence des passages � l�antenne, � l�aisance dans les ��d�bats��, �
l��paisseur du carnet d�adresses, au nombre de langues que l�on parle,
au nombre de petites phrases reprises par un quotidien de r�f�rence. Le
choix d�une forme d�investissement plut�t que de l�autre ne peut rester
sans cons�quences : pendant que les m�dias offrent � certainEs d��tre
vuEs, de discourir, de voyager, de participer � des colloques, d�
��avoir son visage sur la photo��, illes taisent l�existence d�autres
qui, dans l�anonymat des luttes ��ordinaires��, des enveloppes qu�on
affranchit, des r�unions locales qu�on organise, constituent le
mouvement.
Analysant la d�rive narcissique de
l�organisation �tudiante radicale am�ricaine des ann�es 60, le SDS,
Christopher Lasch a soulign� en 1981 : ��L�attention que leur portaient
les m�dias transformait la nature m�me de leur mouvement. En esp�rant
manipuler les m�dias � ses propres fins, le SDS finit par se retrouver
dans l�obligation de servir les int�r�ts de ces m�dias. Et les m�dias
choisissaient, en vue de les rendre c�l�bres, les responsables du
mouvement qui correspondaient le plus fid�lement � ce que doit �tre unE
dirigeantE d�opposition pour se conformer � ce que les clich�s
pr�fabriqu�s attendent de lui/elle.��
Parler pour les m�dias pose deux probl�mes principaux :
Parler pour les m�dias, c�est parfois
devancer leurs exigences. R�pondre s�ance tenante aux injonctions des
journalistes interdit toute consultation pr�alable de la base. Ces
r�actions � chaud posent le probl�me de leur l�gitimit�. Le rythme
tr�pidant des m�dias diff�re de celui, plus lent, de la d�lib�ration
collective et de l�organisation d�mocratique.
Parler pour les m�dias, c�est se taire
sur les m�dias. Se croyant tributaires des m�dias pour exister, les
mouvements qui pr�tendent vouloir changer le monde ont renonc� � faire
leur travail d� ���ducation populaire�� sur la question du r�gime de
propri�t� des m�dias, du statut social des journalistes et des
animatrices/eurs qui les invitent, du r�le jou� par les moyens
d�information et de communication dans la mise en place et dans
l�imposition de la pens�e de march�.
L�anticapitaliste perd souvent sa voix
et ses moyens au moment de p�n�trer dans les studios d�tenus par le
capitalisme m�diatique. Celles/ceux qui contestent le pouvoir des
multinationales se trouvent comme frapp�Es d�amn�sie lorsqu�une filiale
de ces entreprises les convie � palabrer dans un studio.
Le 22 octobre 2001, Le Monde a
officialis� le principe de son introduction en Bourse. Celles/ceux qui
combattent la dictature des march�s financiers n�ont pas critiqu� cette
d�cision. Peut-�tre pr�f�rent-ils conserver le droit de publier, de
temps � autre, une tribune dans les pages ��d�bats�� de ce quotidien.
Le mois dernier, l�imposition, d�un
responsable du Monde � la pr�sidence du directoire de T�l�rama a �t�
d�cid�e contre l�avis de 73% des salari�s de T�l�rama. Cette nouvelle
manifestation de la dictature du capital dans une entreprise de presse
n�a pas suscit� la moindre r�action officielle du Parti communiste, des
Verts, d�Attac, de la CGT, de Sud, de la LCR, etc.
Les contestataires ont peur des m�dias
et de leur pouvoir. Ils ont peur du pouvoir qu�illes ont conc�d� aux
m�dias. Et illes ne font rien pour engager la bataille politique qui
remettrait en cause le mode d�appropriation des grands moyens
d�information. Si Le Monde diplomatique, Acrimed, PLPL, demain
l�Observatoire fran�ais des m�dias n�avaient pas �voqu� ces
batailles-l�, nulLE n�en parlerait aujourd�hui. Et surtout pas les
grands m�dias.
En 1972, pourtant, le programme commun
de gouvernement sign� par le Parti socialiste et par le Parti
communiste fran�ais soulignait : ��Il existe une contradiction entre le
caract�re public de l�information et le caract�re de plus en plus priv�
des moyens d�information [...] Tant qu�un petit nombre de groupes
financiers pourra contr�ler les moyens d�expression comme les moyens de
production, on ne saurait parler valablement de la libert� de la
presse.�� [2]
Aujourd�hui, la contradiction est plus
forte encore qu�en 1972, le caract�re de l�information plus priv�
qu�avant, le nombre des groupes financiers qui contr�lent les moyens
d�expression plus r�duit que jamais. Pourtant, les contestataires se
taisent avec application. Les propositions gouvernementales avanc�es
par le Parti socialiste il y a trente ans nous para�traient-elles
aujourd�hui trop gauchistes ?
Appropriation des moyens de
communication par des multinationales, statut social des journalistes
dominantEs, r�le des m�dias dans l�imposition de la pens�e de march� :
dans tous ces domaines, ne pas avancer de critique, et ne pas avancer
dans la critique, c�est reculer.
L�exemple britannique le montre assez.
En 1992, les conservateurs d�jouent les pronostics en remportant les
�lections g�n�rales. Imputant leur d�faite au militantisme droitier des
m�dias d�tenus par le groupe Murdoch, les travaillistes d�cident de
pactiser avec Murdoch. Et pour y parvenir, Blair n�h�site pas � ajuster
ses propositions politiques aux pr�f�rences du milliardaire
australo-am�ricain. Il va le voir en Australie (22 heures de vol dans
chaque sens) et d�clare devant ses cadres sup�rieurEs r�uniEs dans une
�le priv�e : ��Sur certains points, Thatcher et Reagan ont eu raison.
Mettre davantage l�accent sur l�entreprise. R�compenser le succ�s au
lieu de le p�naliser. Casser les corporations associ�es � la
bureaucratie d�Etat.�� C�est aussi pour ne pas contredire Murdoch qui
ex�cre les syndicats que Blair promet, avant m�me d�arriver au pouvoir,
qu�il, je cite, ��laissera la loi britannique demeurer la plus
restrictive du monde occidental en mati�re de droit syndical.�� [3] Tant d��gards m�ritaient r�compense : en 1997 et en 2002, la presse Murdoch d�cida d�appuyer une gauche aussi intelligente...
Aspirons-nous � finir comme Tony Blair ?
La strat�gie de m�diatisation conduit �
sacrifier un travail de fond, de critique et d��ducation populaire.
Elle risque de d�naturer le mouvement anticapitaliste, de d�tourner les
militantEs de l�action collective.
��L�exp�rience historique concr�te de
tous celles/ceux qui ont essay� d�instrumentaliser les m�dias de masse
� des fins critiques, subversives et r�volutionnaires, rappelait
Christopher Lasch, est que de telles tentatives sont vou�es � l��chec.
Les militants politiques qui cherchent � changer la soci�t� feraient
mieux de se consacrer au travail de longue haleine que suppose
l�organisation politique plut�t que d�organiser un mouvement en se
fiant � des miroirs.�� [4]
Intervention de Serge Halimi au s�minaire :
��Observation et critique des m�dias : les m�dias et les luttes sociales��,
� Ivry, Forum social europ�en, 14 novembre 2003.
Cette intervention reprend les grandes
lignes d�un article, co-r�dig� par Pierre Rimbert et Serge Halimi, ��La
r�cup�ration de la contestation par les m�dias��, publi� par Agone n�26-27. Et qu�on peut lire, sous une forme l�g�rement diff�rente, sur le site de L�Homme moderne ainsi que sur le site d�Acrimed sous le titre ��Identit� d�Attac et rapport aux m�dias��.
Une version plus d�taill�e de ce propos est pr�sente dans M�dias et censure. Les figures de l�orthodoxie, ouvrage publi� en 2004 sous la direction de Pascal Durand aux Editions de l�Universit� de Li�ge.