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  Post� le dimanche 09 juillet 2006 @ 13:09:22 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
AnarchieLe texte que nous proposons au lecteur dans les pages qui suivent est la reproduction int�grale de celui publi� en 1921 par les �ditions �A IRA et par la SOCI�T� DES AMIS DE HAN RYNER.

Groupe Maurice-Joyeux



Mesdames, Messieurs, Mes Chers Amis,

Aucun de nous n�a la na�vet� ou la pr�tention n�cessaire pour faire un �proph�te� ; aucun de nous ne se hasardera � pr�dire ou � deviner l�avenir.

Nous savons tous que l�avenir sera fils de forces innombrables qui, m�me si elles �taient toutes d�finies et toutes purement m�caniques, rendraient, par leur nombre seul, impossible le probl�me de la composition de ces forces ; nous savons aussi que plusieurs de ces forces, parmi les plus consid�rables peut-�tre, nous restent ignor�es ; et celles que nous croyons conna�tre, dans quelle mesure les connaissons-nous ? Ce ne sont pas, en effet, des forces m�caniques ; ce sont des forces vivantes, avec tout le myst�re et le caprice de la vie ; celles m�me que nous croyons conna�tre le plus profond�ment, nous ignorons leur dur�e, nous ignorons leur intensit�, nous ignorons leur rythme.

Combien de fois on a pris pour des commencements de forces �ternelles, pour des commencements de puissances durables, ce qui �tait la mode d�une heure ou d�une ann�e. Combien de fois on a pris pour des mouvements qui devaient aller grandissant ce qui �tait un flux que bient�t suivait un reflux �gal.

Quand nous nous proclamons les artisans de l�avenir, ce n�est donc pas que nous pr�tendions construire l�avenir ainsi qu�une maison dont l�architecte a arr�t� le plan avec nettet�. Et, si nous n�avons pas cette outrecuidance, nous n�avons pas non plus la na�vet� de nous d�clarer les artisans de l�avenir parce que tous nous faisons partie des forces qui produiront l�avenir, parce que, le sachant ou ne le sachant pas, le voulant ou ne le voulant pas, nous collaborons � demain par la seule raison que nous vivons aujourd�hui.

Entre cette outrecuidance et cette na�vet�, qu�est-ce que nous voulons dire lorsque nous nous d�clarons artisans de l�avenir, et de quel avenir parlons-nous ? En effet, ce mot vague, ce mot incertain, m��tonne lorsqu�on l�emploie et lorsque je suis entra�n� moi-m�me � l�employer au singulier.

Il y aura des avenirs : ce qui est devant nous, comme ce qui est derri�re nous, aura ses caprices et suivra aussi ses rythmes naturels. Nous connaissons, dans une certaine mesure, les destin�es de l�humanit�. Elles ob�issent � des rythmes analogues aux alternatives du jour et de la nuit, analogues � la succession des saisons.

Il y aura donc, non pas un avenir, mais des avenirs contradictoires, des avenirs aussi diff�rents que le jour et la nuit, aussi diff�rents que l��t� et l�hiver. Lesquels est-ce que nous voulons construire ? Est-ce aux uns que nous songeons, est-ce aux autres ? A ceux qui rient et qui triomphent, ou � ceux qui pleurent et se d�couragent ?

A tous.

L�homme, par sa puissance, par son g�nie, par son application, a r�ussi � �clairer artificiellement ses nuits ; et il a r�ussi � chauffer artificiellement ses demeures pendant les hivers les plus rudes. L�homme, quels que soient les caprices impr�visibles et quels que soient les rythmes pr�vus de la nature, a r�ussi un certain nombre de conqu�tes perp�tuelles, un certain nombre d�acquisitions que rien ne pourra lui enlever. C�est une de ces acquisitions �ternelles que notre c�ur et notre esprit voudraient apporter � l�avenir ; une acquisition aussi immortelle que le bl�, ou que la domestication du chien, ou que le navire. Une acquisition, une conqu�te plus noble, plus belle, plus importante. A tous les avenirs, � ceux qui seront ardents comme l��t� et � ceux qui seront froids comme l�hiver, � ceux qui seront sombres comme la nuit et � ceux qui s��taleront magnifiques comme un jour de juillet : � tous nous voudrions apporter quelque chose de d�finitif, quelque chose qui reste, quelque chose qui dure, quelque chose qui rende la vie humaine plus belle et plus douce ; � tous nous voudrions apporter la grande richesse qui est au fond de l�humanit� et qui ne parvient pas � se d�gager : la fraternit�.

Nous voudrions contribuer � faire que l�avenir soit fraternel. D�sir qui certes n�a rien d�original et de nouveau, d�sir (je vous l�indiquerai tout � l�heure) probablement aussi ancien que l�existence m�me de l�homme. A voir que ce d�sir dure depuis plusieurs mill�naires et qu�il n�a pas encore commenc� sa r�alisation est-ce que nous ne tirerons pas divers enseignements ? Et, � c�t� de ces enseignements, est-ce que nous en tirerons quelques encouragements ou quelques d�couragements ? Nous en tirerons des enseignements de patience, mais aussi des enseignements de pers�v�rance ; des enseignements de prudence, mais aussi, malgr� l�apparence premi�re, des encouragements. Car, nous le constatons par bien des exemples, tous les d�sirs que l�homme a port�s en lui pendant longtemps, tous les d�sirs assez essentiels pour qu�il n�y ait pas renonc� au long des si�cles, il finit par les r�aliser. Mais il les r�alise apr�s des mill�naires, et apr�s des �checs innombrables. Or il faut que les �checs ne nous d�couragent jamais et il faut qu�ils nous instruisent toujours.

Il est difficile au premier abord de constater combien il a fallu d�insucc�s, combien il a fallu de ratages, si j�ose ce mot familier, avant d�obtenir un triomphe, avant d�avoir une r�ussite, parce que la plupart des grands d�sirs humains qui ont trouv� leur r�alisation, l�ont trouv�e dans des p�riodes pr�historiques. Quelle que soit notre vanit�, si fiers que nous soyons des d�couvertes nouvelles, quelque besoin que nous �prouvions de vanter le pr�sent ou le pass� r�cent et, avec un personnage que Schopenhauer nous pr�sente comme un exemple de l�orgueil � bon march�, de nous glorifier d��tre nos propres contemporains, l�homme primitif nous fut sup�rieur en activit� intellectuelle et en puissance d�invention.

De m�me que l�enfant est infiniment plus intelligent que l�homme fait, de m�me que l�enfant, en un petit nombre d�ann�es, d�couvre et conquiert l�univers, les hommes pr�historiques ont �t� infiniment plus g�niaux que nous ne le sommes ou ne pouvons l��tre. Ils ont fabriqu� les premiers instruments, ceux qu�il fallait cr�er de toutes pi�ces, ceux qui devaient servir � cr�er les autres. Il faut m�me un effort de g�nie pour imaginer quel a d� �tre leur g�nie. Seuls les po�tes d�intuition profonde sentent ce qu�il a fallu de temps, d�observations, de travaux patients et de g�nies successifs pour obtenir, avec les pauvres mat�riaux qu�offrait la nature, la pl�nitude nourrici�re de l��pi, la pl�nitude joyeuse de la grappe. Seuls les po�tes peuvent comprendre ce qu�il a fallu de p�n�tration, d�attente, de pers�v�rance pour r�ussir cette domestication des premiers animaux que Buffon, dans son langage un peu emphatique, appelle avec raison la plus belle conqu�te que l�homme ait jamais faite. Seul le po�te sent que les premiers navigateurs ont d� se cuirasser le c�ur d�un triple airain, et ont d� allumer, si l�on peut dire, sous leur front la multiple flamme du g�nie. La cr�ation du navire, comme la cr�ation de l��criture, comme le cr�ation du bl� de nos champs ou de la rose de nos jardins, marque un g�nie merveilleux ; et rien dans les temps historiques ne se peut �galer � ces cr�ations-l�. Cependant, un probl�me assez voisin, aux premi�res apparences, du probl�me de la navigation, a �t� r�solu dans les temps historiques, a �t� r�solu tout r�cemment. Il a �t� r�solu, je crois, d�une fa�on provisoire encore et pr�caire ; mais il permet de voir combien de si�cles d�efforts il faut pour r�aliser un de ces r�ves fondamentaux de l�humanit� ; il permet de voir combien d�insucc�s pr�c�dent le triomphe et que nul insucc�s ne doit d�courager, mais que tous doivent nous enseigner quelque chose.

Compar� � l�a�ronef de l�avenir, l�avion actuel para�tra peut-�tre � nos descendants aussi �l�mentaire, aussi na�f, aussi grossier que le tronc d�arbre creus� par le sauvage ou l�homme primitif en comparaison de nos transatlantiques. Or, pour arriver � cette solution, que nos descendants consid�reront comme primaire et enfantine, combien de mill�naires a-t-il fallu ? Ne croyez pas, en effet, que le r�ve de voler dans les airs soit un r�ve r�cent. Il n�y a pas de songe plus ancien. Nous le savons par le mythe d�Icare. Nous savons que les hommes pr�historiques, puisqu�ils pr�paraient ce mythe, r�vaient d�j� de voler dans les airs. Nous le savons par les monuments de l�Assyrie et leurs hommes ail�s. Nous le savons par les r�cits bibliques sur les messagers de J�ovah, anges, ch�rubins, s�raphins, qui portent tous la gloire et la puissance des ailes.

Ainsi le r�ve de voler dans les hauteurs est un r�ve que l�humanit� a port� avec elle depuis qu�elle existe. D�s qu�un �tre, par ses inqui�tudes et ses aspirations a m�rit� le nom d�homme, il a sans doute jalous� l�oiseau pour ses libres et souples mouvements dans les airs.

Pourquoi a-t-il fallu tant de mill�naires pour r�aliser ce r�ve ? C�est que, d�abord, nos r�ves nous semblent si faciles ou bien nous semblent si difficiles que nous nous contentons de les exprimer. Nous n�en faisons longtemps que de la po�sie ou de la th�ologie. Le r�ve du vol, ce sont les po�tes qui l�ont chant� d�abord. Mais est-ce que tous les hommes primitifs ne le faisaient pas dans le sommeil, comme nous-m�mes ? Quel est celui d�entre nous qui n�a pas r�v� qu�il s�envolait dans les airs ? Et, lorsque ce r�ve s�est produit un certain nombre de fois et qu�au r�veil on a constat� l�in�vitable d�ception, voici qu�il se complique m�fiant et tenace.

�Oui, je sais, cela r�ussit tant que dure le songe, mais quand je me r�veille cela ne r�ussit plus. Peut-�tre cependant aux premiers moments... Oui, je vais essayer au r�veil si cette puissance dure encore quelques secondes ou quelques minutes.� Et l�on r�ve qu�on se r�veille et que la puissance, � joie ! n�est pas compl�tement disparue.

Tant qu�un r�ve du sommeil ou qu�un r�ve du sentiment po�tique reste en nous ou ne s�ext�riorise qu�en paroles nostalgiques, tant que nous n�essayons pas de le r�aliser, ce r�ve naturellement, demeure st�rile, au moins sur le plan mat�riel. Mais, lorsque nous voudrons le r�aliser, si nous essayons na�vement et directement, il produira des catastrophes.

Si nous essayons de nous jeter du haut d�un promontoire et de brasser l�air comme l�oiseau, nous sommes s�rs de la chute.

Il arrive un jour o� le r�ve semble r�alisable sur le plan mat�riel, il arrive un jour o� l�on se dit : Cherchons les moyens, les m�thodes. Les m�thodes qu�on essaye d�abord se trouvent �tre mauvaises, se trouvent �tre inefficaces, se trouvent n�amener que des dangers. C�est que toujours � il nous est presque impossible de faire autrement � nous essayons d�abord de r�soudre un probl�me par les moyens qui en ont r�solu un autre.

Le navire est plus l�ger que l�eau. Quand on a essay� de r�soudre le probl�me qu�on appelait, par une analogie fausse mais in�vitable, le probl�me de la navigation a�rienne, on s�est tourn� vers le plus l�ger que l�air et le succ�s relatif de la montgolfi�re a probablement retard� longtemps la v�ritable solution. Il a fallu, pour que le probl�me f�t r�solu, qu�on renon��t � cette n�cessit� apparente du plus l�ger que l�air.

Est-ce que l�histoire de ce long r�ve et de sa tardive r�alisation ne ressemble pas � l�histoire de tous les r�ves humains fondamentaux et de leur tardive r�alisation ? Est-ce que l�histoire de la navigation a�rienne ne peut pas nous faire deviner un peu ce que fut la pr�histoire du navire, la pr�histoire de la domestication des animaux, la pr�histoire de la cr�ation des premiers outils, de la cr�ation du raisin, du bl�, de la rose ? Et surtout est-ce qu�il ne peut pas nous aider � savoir un peu d�avance l�histoire des r�ves que nous r�aliserons plus tard ?

Le r�ve de fraternit� que nous faisons aujourd�hui, je vous le disais tout � l�heure, n�est pas nouveau. Il est aussi ancien que le r�ve de voler dans les airs ; il remonte lui aussi � la pr�histoire, il remonte au premier moment o�, dans un corps peut-�tre d�j� vertical, un c�ur d�homme a battu. Et ce n�est pas l� une antiquit� que j�imagine arbitrairement ou que je devine. Nous la voyons dans une l�gende, enfantine si on la prend � la lettre, mais admirable comme expression de notre aspiration ; dans cette l�gende qui fait sortir tous les hommes d�un seul point de la terre, qui fait descendre tous les hommes, les rouges comme les jaunes, les blancs comme les noirs, d�un couple unique. Imaginer que nous descendons d�un seul couple, est-ce autre chose qu�affirmer notre r�ve de fraternit� ? Et, aussi loin que nous puissions remonter dans la protohistoire, un des premiers h�ros que nous connaissons n�est-il pas ce �akya-Mouni qui allait r�p�tant : Aimez-vous les uns les autres ? C�est la parole de J�sus qu�il r�pand d�j� et elle ne se taira point pendant les 500 ans qui s�parent les deux h�ros. Cette parole inefficace n�en est pas moins le t�moignage du besoin de fraternit� qui �meut l�humanit� depuis qu�elle existe. Eh bien, ce r�ve, pourquoi ne l�avons-nous pas r�alis� ?... Mais pourquoi n�avons-nous pas r�alis� pendant des mill�naires le r�ve de la navigation a�rienne ? Parce que nos r�ves, qui semblent toujours simples, sont toujours tr�s compliqu�s ; parce que nos r�ves ne peuvent se r�aliser que les uns apr�s les autres ; parce que nos r�ves surtout ne peuvent pas se r�aliser dans les t�n�bres. Il faut, pour que nos efforts r�ussissent, que nous arrivions � la lumi�re, il faut que nous arrivions � la m�thode et il faut que nous arrivions, apr�s des essais infructueux, � la v�ritable m�thode.

De m�me que le r�ve du vol dans les airs restait inutile tant qu�il �tait un simple d�sir, et qu�il fallait qu�on attend�t qu�une vraie m�thode fut trouv�e ; de m�me, le r�ve de fraternit� ne peut rien donner tant que la vraie m�thode n�est pas trouv�e et n�est pas accept�e.

Ce r�ve semble plus facile que les autres, parce que nous confondons notre d�sir d�amour avec notre puissance d�amour, ce qui est aussi na�f que si nous confondions le d�sir du vol avec la puissance du vol.

Erreur si naturelle que J�sus et bien d�autres ont cru �tablir le royaume de Dieu, le royaume de la fraternit�, en r�p�tant : Aimez-vous les uns les autres. Or, c�est � peu pr�s comme si on nous avait dit : volez dans les airs.

Est-ce qu�il n�y a pas sur notre �tre int�rieur des pesanteurs aussi lourdes que celles de notre corps et qui nous emp�chent de voler dans l�amour comme les autres nous emp�chent de voler dans les airs ? La preuve qu�elles existent, c�est que ceux qui ont r�p�t� la grande parole : �Aimez-vous les uns les autres�, n�ont r�ussi qu�� multiplier les querelles, les inquisitions, les pers�cutions, les b�chers, les guerres. Je ne vous raconterai pas cette lamentable histoire ; vous la connaissez tous. Mais pourquoi, pourquoi donc la puissance d�amour ne se confond-elle pas avec le d�sir d�amour ? Parce qu�aucune puissance ne se confond avec les d�sirs humains ; parce que nous devons toutes les acqu�rir de la m�me fa�on ; parce que, chaque fois que nous voulons modifier quelque chose dans ce qui est, nous voulons une victoire sur la nature. Or les victoires sur la nature ne s�obtiennent, comme l�a dit un philosophe, que par l�ob�issance � la nature, et cette ob�issance demande d�abord la connaissance de la nature.

Il ne faut pas agir n�importe comment, au hasard ; il ne faut pas essayer de r�aliser des d�sirs aveugles, violemment. On ne ferait que du mal. De m�me qu�il ne faut pas rassembler les peuples au bord du promontoire et leur dire : �Jetez-vous dans les airs, remuez vos bras comme les oiseaux et le P�re C�leste, qui n�abandonne personne, ne vous laissera pas tomber� ; de m�me il ne faut pas leur dire : �Jetez-vous dans l�amour et le P�re C�leste vous sauvera�. On ne cr�erait ainsi que des catastrophes.

Ah, certes, les martyrs de l�apostolat d�amour nous sont chers. Nous aimons en eux les t�moins du grand d�sir et qui ont contribu� � nous le transmettre. Mais nous nous d�solons de leur manque de m�thode. Nous nous d�solons aussi des erreurs m�thodiques de certains autres.

Ceux-ci ont su que l�amour ne se commande pas plus que le vol, que la conqu�te de l�amour ne se commande pas plus que la conqu�te du vol. Mais ils se sont dit : �Les lois, les constitutions sociales, les contraintes, les organisations r�ussissent � faire faire aux hommes souvent le contraire de ce qu�ils voudraient ; pourquoi ne r�ussiraient-elles pas � faire faire aux hommes ce qu�au fond ils voudraient ? La loi, la contrainte sociale, r�ussissent le mal ; pourquoi ne r�ussiraient-elles pas le bien ?� Et ils ont eu le souci de changer les lois, de changer les gouvernements ; ils ont fait des R�volutions. Apr�s ces R�volutions, on s�est trouv� dans le m�me �tat qu�avant et souvent dans un �tat pire. C��tait m�thode trop facile, trop directe, qui berce de trop promptes esp�rances et qui �choue devant la r�alit� complexe.

De m�me que pour arriver � r�soudre le probl�me de la navigation a�rienne, il nous fallait consentir au paradoxe du plus lourd que l�air ; de m�me pour r�soudre le probl�me de la fraternit�, il faut consentir au paradoxe du d�tachement de ses fr�res, de la s�paration, il faut consentir au paradoxe de l�individualisme.

On ne commande � la nature qu�en lui ob�issant, mais on ne lui ob�it d�une fa�on dominatrice qu�en la connaissant. Le savoir doit pr�c�der le pouvoir. Ou plut�t un premier savoir �l�mentaire doit pr�c�der un premier pouvoir �l�mentaire. Savoir et pouvoir marcheront ensuite parall�lement.

Il s�agit ici de commander � la nature humaine ; il faut donc que je connaisse la nature humaine. O� est-ce que je puis l��tudier ? Quel est l�homme qui se livre � moi sinc�rement ? Si je le veux, c�est moi-m�me. Connais-toi toi-m�me est le commencement, le pr�cepte primordial de toute m�thode morale et de toute m�thode sociale efficace. J�essaie donc de me conna�tre. Le premier regard que je jette sur moi me livre le plus effarant des chaos. Si j�ose dire, mon premier regard sur mon �tre int�rieur me livre plus d�ext�rieur que d�int�rieur. Je trouve en moi mille choses qui ne sont pas moi, qui ne sont pas de moi. Je trouve en moi d�abord beaucoup plus de ces habitudes qui forment une seconde nature que de cette nature qui fonde une premi�re habitude, comme dit � peu pr�s Pascal. Je trouve en moi beaucoup plus d�effets de l��ducation que l�on m�a donn�e volontairement par des paroles ou involontairement par des actes qui contredissent ces paroles, que d�effets de ma propre nature.

Il faut, pour que je me connaisse de mieux en mieux, que je r�ussisse � �carter de moi un peu, un peu plus, toujours davantage de ce qui n�est pas moi. Je ne parviens � me conna�tre qu�� condition de me r�aliser ; je ne parviens � me r�aliser qu�� condition de me conna�tre.

C�est un des cas, innombrables d�ailleurs, o� l�effet et la cause r�agissent l�un sur l�autre ; o� l�effet et la cause, suivant le mot na�f et effar� de P�cuchet, s�embrouillent.

Il faut donc que je me connaisse beaucoup avant que je me r�alise dans une grande mesure. Supposons que j�aie enfin r�ussi � me d�tacher de ce qui n�est pas moi dans une mesure qui semble �gale pratiquement � l�absolu. J�ai r�ussi � rejeter tout ce qui est �tranger et je m�aper�ois que je reste encore un amas de contradictions.

Peut-�tre n�y a-t-il l� qu�une apparence. Si j��coutais et si j�observais un peu mon corps, ma grande sagesse comme l�appelle Nietzsche, peut-�tre me permettrait-il de deviner ce qu�il y a derri�re l�apparence chaotique. Mon corps lui aussi a des besoins qui, si je les exprime d�une fa�on abstraite, semblent contradictoires ; mon corps a besoin que le c�ur re�oive le sang et rejette le sang, que le c�ur se dilate et que le c�ur se contracte. Mais il suffit que rien ne g�ne mon c�ur pour qu�il accomplisse successivement et alternativement les deux mouvements n�cessaires ; il suffit que rien ne me g�ne pour que le rythme fasse de ces besoins, � contradictoires dans leur seule expression abstraite, � une harmonie concr�te. Il en est de m�me de mes besoins int�rieurs, de mes besoins profonds. Si je parviens � lib�rer mon rythme, mes besoins profonds deviennent des joies qui alternent ; si je parviens � lib�rer mon rythme, mon repos est une joie, mon travail est une joie ; ma solitude est une joie, mes fr�quentations sont des joies ; ma parole et mon silence sont des joies. Pourquoi ces joies, dans bien des cas, deviennent-elles des douleurs : douleurs de fatigue, ou douleurs d�ennui ? Parce que, � cause de contraintes ext�rieures, elles se prolongent ou se pr�sentent � des moments inopportuns. Mais, si je suppose mon rythme compl�tement libre je ne suis plus qu�un �tre joyeux.

Pour lib�rer mon rythme compl�tement, il faudrait que je me sois d�livr� de tous besoins mat�riels. Pour le lib�rer dans le mesure du possible, il faut que je me sois d�livr� de tous les besoins inutiles, de tous ceux qu�Epicure appelle ni naturels ni n�cessaires.

Lorsque je suis arriv� � cet �tat, lorsque j�ai lib�r� mon esprit et lorsque j�ai lib�r� mon rythme, lorsque j�ai �cart�, avec mes pr�jug�s, les contraintes ext�rieures dans l�action et dans le repos, je me trouve en pr�sence de mon �tre r�el, en pr�sence de ce qui en moi, est vraiment moi et vivant. Je m�aper�ois alors que mes besoins sont, en effet, un merveilleux �quilibre de cette libert� de l�esprit que j�appelle individualisme et de cette libert� du c�ur que j�appelle amour ; je m�aper�ois que je suis quelqu�un qui a besoin uniquement d��tre et de se donner ; d��tre de plus en plus, de se donner de plus en plus. Alors je r�alise en moi la fraternit�, parce que j�ai su me d�gager de toutes les contraintes qu�on voulait m�imposer, soit au nom des lois, soit au nom des n�cessit�s mat�rielles, soit au nom de pr�tendues n�cessit�s morales ou intellectuelles, soit au nom m�me d�une fausse fraternit�.

Lorsque j�en suis � ce point, je m�aper�ois que mes besoins mat�riels eux aussi se r�sument � recevoir et � donner, � consommer et � produire. Je m�aper�ois que je me distingue des animaux, presqu�autant que par mon esprit qui a soif de libert�, presqu�autant que par mon c�ur qui a soif d�amour, par mes mains adroites, par mes mains humaines, par mes mains qui veulent travailler et qui trouvent leur joie dans le travail. Je m�aper�ois aussi que tant�t mes mains s�efforcent d�inscrire sur la mati�re un peu de ma libert� intellectuelle, un peu de ma libert� sentimentale, un peu de ma libre arabesque int�rieure, et que, d�autres fois, elles s�efforcent vers la production industrielle. Or, lorsqu�elles songent aux besoins mat�riels des autres hommes et de moi, leur joie, leur libert�, c�est de produire le plus possible et comme qualit� et comme quantit�. Il faut qu�elles restent isol�es farouchement, passionn�ment individualistes, pour l��uvre d�art ; mais, pour l��uvre industrielle, il faut qu�elles s�associent aux mains des autres hommes. Cette collaboration, si elle est forc�e, est le mensonge social, le mensonge et la servitude des mains. Mais, si elle est libre, c�est la richesse et la libert� de tous. Si elle n�exige pas que j�abandonne ma libert� morale et intellectuelle, si elle est le fruit de la libert� de mon c�ur et des c�urs des autres hommes, elle devient elle-m�me la grande v�rit� et la glorieuse libert� des mains.

D�s lors qu�elle s�appuie sur la contrainte, que ce soit la contrainte directe de l�esclavage ou du communisme impos� par une dictature, que ce soit la contrainte de la faim et du capitalisme : la collaboration est servitude et honte. Mais, d�s qu�elle sera fille de la libert� de l�esprit et de la libert� de l�amour, elle sera joie, richesse, bonheur ; elle sera l�humanit� telle que nous la r�vons.

Je sais l�objection qui se pr�sente � tous ; elle s�est pr�sent�e � moi bien des fois, je vous prie de le croire. On se dit et je me suis dit : �Mon Dieu ! comme cette m�thode risque d��tre lente ! Pour quand donc est-il possible d�esp�rer une humanit� vraiment humaine ? Pour quand donc est-il possible d�esp�rer que les hommes soient fr�res pratiquement ? Pour quand ? Je n�en sais rien. Mais, chaque fois que je me fais cette objection, c�est mon ignorance et mon impatience qui me la font. Je sais une chose, c�est qu�on commande � la nature en lui ob�issant. Je sais une chose, c�est que tout changement dans ce qui est, tout changement vers ce que je veux, est un triomphe sur la nature et que de tels combats nous conduisent � la victoire � condition que nous restions de minutieux, de scrupuleux, d�attentifs collaborateurs de celle que nous d�sirons plier � nos desseins. Je sais que, si je veux r�ussir, je suis oblig� de consentir aux lenteurs des rythmes naturels. Par cons�quent, lorsque je me dis que cette m�thode est trop lente, je suis cependant oblig� d�avouer qu�elle est la moins lente de toutes, parce qu�elle est la seule efficace.

Combien lente la voie qui devait nous conduire jusqu�� l�a�roplane... Comme il e�t �t� plus simple d�aller au bord du promontoire et de faire un pas de plus en remuant les bras comme des ailes. Cette m�thode rapide �tait plus lente en r�alit� ; elle ne pouvait conduire qu�� des catastrophes et jamais � un r�sultat efficace. La solution du plus lourd que l�air semblait � priori une absurdit� et cependant le plus l�ger que l�air �tait lui-m�me une impasse. Ainsi la propagande de l�apostolat d�amour ne peut pas conduire plus loin que la folie de se pr�cipiter du haut du promontoire et les r�volutions nous jettent dans des impasses. Et, sans doute, nous sommes �mus profond�ment par tous les grands martyrs du d�sir fraternel, qu�ils aient employ� la m�thode de l�apostolat ou la m�thode des r�volutions. Mais le sentiment qu�ils nous inspirent est complexe comme celui que nous inspire la mort de Pil�tre des Roziers, par exemple. L�a�ronaute salue en lui le t�moin d�un d�sir que nous avons enfin r�alis� et il apprend de lui, il apprend de sa mort qu�il ne faut pas �tre victime de la m�me m�thode.

De m�me, nous aimons, dans tous les ap�tres religieux, comme dans tous les martyrs de la r�volution, des t�moins du grand d�sir de fraternit� que nous esp�rons r�aliser un jour. Mais il ne faut pas imiter leurs erreurs.

Et je sais qu�il y en a qui, devant des esp�rances aussi lointaines et aussi ind�termin�es, reculent ; il y en a qui se disent que des espoirs si vagues sont l��quivalent du non-espoir, sinon du d�sespoir. A ceux-l� je parlerai avec un amour peut-�tre encore plus fraternel qu�aux autres. Et je leur dirai : Il n�y a pas besoin d�esp�rer, � le mot est c�l�bre, � il n�y a pas besoin d�esp�rer pour entreprendre, ni m�me pour continuer. J�ajouterai que, si je n�esp�re rien pour l�avenir collectif, je n�en ai pas moins � r�soudre mon probl�me individuel, je n�en ai pas moins � cr�er dans le pr�sent mon bonheur. Or l�histoire nous montre qu�un petit nombre d�hommes ont r�ussi � cr�er leur bonheur et tous ont r�ussi par la m�thode de lib�ration et d�individualisme. Parce qu�ils ont lib�r� leur esprit, leur c�ur, leur rythme, ils ont �t�, avec espoir ou sans espoir, des hommes admirablement fraternels. Mais nous qui esp�rons en souriant, appliquons nous � ce que notre esp�rance ne fasse jamais trembler notre main et ne nous pr�cipite jamais vers les m�thodes h�tives. Jamais d�impatience : les m�thodes h�tives, m�me dans les circonstances les plus favorables, m�me lorsqu�elles ne conduisent pas � la catastrophe, ne donnent que de l�apparence et du provisoire.

Les anciens, � certaines f�tes, plantaient, dans la terre � peine remu�e, des branches couvertes de feuilles, de fleurs et parfois de fruits : c�est ce qu�ils appelaient des jardins d�Adonis. Mais ils savaient bien que les jardins d�Adonis n��taient pas faits pour durer et ils en parlaient proverbialement pour d�signer tout ce qui, rapidement construit, serait rapidement d�truit.

Aujourd�hui, dans certaines r�gions du Midi de la France, on d�sire mettre de la verdure sur la table de No�l. Le jour de Sainte-Barbe, 3 semaines avant la f�te, on s�me dans des assiettes et dans des soucoupes des grains de bl� qu�on arrose d�un peu d�eau. Cette semence donne � l�heure voulue une herbe charmante et qui r�jouit le regard. Mais ce n�est pas d�elle qu�on attend du pain. Quelques jours apr�s, elle est fan�e et s�ch�e.

Nous autres qui voulons qu�un jour l�humanit� se nourrisse du bl� de la fraternit�, sachons que nous sommes en d�cembre et qu�on ne moissonne pas avant l�ao�t. Nous qui voulons qu�un jour les hommes se groupent dans le Paradis fraternel, sachons que les grands arbres sont longs � cro�tre et n�exigeons pas que, d�s qu�on a plant� les graines, elles donnent de l�ombre.

Mes Chers Amis, chacun de nous peut une chose, chacun de nous peut produire en lui-m�me un homme tel qu�il r�ve les hommes futurs. Que chacun de nous r�alise cet acte qui para�t d�abord m�diocre et qui est le plus merveilleux et le plus rare des chefs-d��uvre. Que chacun de nous se sculpte et se r�alise comme il r�ve l�homme de plus tard. Et, dans les laideurs et les tristesses m�me du pr�sent, nous formerons d�j� un bien merveilleux oasis de bont� et d�amour.

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