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10. Ukraine (1918-1921)
10.1 Le mouvement des masses en Ukraine
Ce chapitre me rend assez perplexe.
Si j'ai d� consacrer une centaine de pages au mouvement de Cronstadt, les �v�nements d'Ukraine, trait�s comme il sied, demanderaient au moins cinq fois plus de place, en raison de leur envergure, de leur dur�e et surtout de leur grande port�e r�volutionnaire et morale. Or, c'est chose impossible.
D'autre part ma documentation sur ce mouvement ne d�passe pas celle de l'excellent ouvrage de Pierre Archinoff (1) : Histoire du mouvement makhnoviste. Et il m'est absolument impossible - dans les conditions pr�sentes - de la compl�ter. Or, remplir des pages simplement pour reproduire une documentation d�j� parue - m�me en tenant compte de l'allure tr�s sp�ciale et de la raret� bibliographique de l'ouvrage - me para�t exag�r�.
Certes, je pourrais apporter � l'�tude deux �l�ments assez appr�ciables : 1� quelques faits expos�s dans les volumes II et III des M�moires de Nestor Makhno, animateur et guide militaire du mouvement, parus uniquement en langue russe, en 1936 et 1937 ; 2� quelques �pisodes que j'ai v�cus, car j'ai particip� � ce mouvement � deux reprises, fin 1919 et fin 1920, soit pendant pr�s de six mois.
Mais pour ce qui concerne les M�moires de Makhno, la mort de l'auteur (d�c�d� � Paris en 1935) a arr�t� son travail � ses d�buts : les trois volumes parus (le premier en russe et en fran�ais, longtemps avant les deux suivants) ne traitent que de la p�riode 1917-1918 ; ils s'arr�tent juste au seuil du v�ritable mouvement, des �v�nements les plus typiques et importants (1919-1921).
Et quant � mes souvenirs v�cus, personnels, ils seraient particuli�rement utiles s'ils venaient s'ins�rer dans un r�cit g�n�ral et complet. D�tach�s de cet ensemble, ils n'ont pas le m�me int�r�t.
Pourtant, il est impossible de ne pas parler du mouvement des masses en Ukraine, surtout lorsqu'on �tudie la R�volution russe sous l'angle o� je l'envisage.
Ce mouvement a jou� dans la R�volution un r�le exceptionnellement important : plus important encore que celui de Cronstadt. Ceci en raison de son envergure, de sa dur�e, de son caract�re essentiellement populaire, de la nettet� de sa tendance id�ologique, et enfin des t�ches qu'il eut � remplir.
Or, pour des raisons que le lecteur de ce livre comprendra facilement, la litt�rature existante - quelle qu'elle soit - passe ce mouvement totalement sous silence ou, si elle en parle, elle le fait en quelques lignes et uniquement dans un but diffamatoire.
En fin de compte, l'�pop�e ukrainienne est rest�e jusqu'� pr�sent, � peu pr�s inconnue. Et, cependant, parmi les �l�ments de la " R�volution inconnue ", elle est certainement la plus remarquable.
A vrai dire, m�me l'ouvrage d'Archinoff, fort de quelque 400 pages, n'est qu'un r�sum�. Trait� comme il le m�rite, le mouvement ukrainien devrait remplir plusieurs volumes. Rien que les documents, d'une grande valeur historique, qui s'y rapportent, prendraient des centaines de pages. Pierre Archinoff ne put en reproduire qu'une infime partie.
Naturellement, une oeuvre de cette �tendue incombera aux historiens futurs qui auront � leur disposition toutes les sources voulues. Mais, d�s � pr�sent, ce mouvement doit �tre le mieux possible mis en lumi�re.
Toutes ces consid�rations contradictoires m'ont amen� finalement � la d�cision suivante :
1� Conseiller � tout lecteur s�rieux et vraiment int�resse de lire l'ouvrage fondamental de Pierre Archinoff. Ce volume ne doit pas �tre facile � trouver, ayant �t� �dit�, en 1924, par une petite librairie libertaire. Mais le lecteur ne regrettera pas les efforts qu'il fera pour le trouver chez un libraire, sur les quais de Paris ou dans une grande biblioth�que.
2� Apporter au lecteur, dans ce chapitre, l'essentiel du mouvement, en tirant parti surtout de la documentation de Pierre Archinoff.
3� Compl�ter l'expos� par certains d�tails tir�s des M�moires de N. Makhno.
4� Le compl�ter par des �pisodes v�cus, par mes impressions et appr�ciations personnelles.
10.1.1 Quelques notions g�ographiques et historiques.
On d�signe sous le nom d'Ukraine (ou de " Petite Russie ") une vaste r�gion de la Russie m�ridionale - au sud-ouest du pays plus exactement - dont la superficie est d'environ 450 000 km carr�s (� peu pr�s les quatre cinqui�mes de la France) et qui compte environ 30 millions d'habitants. Elle englobe les d�partements (" gouvernements ") de Kiew, de Tchernigow, de Poltava, de Kharkov, d'Ekat�rinoslaw, de Kherson et de Tauride. Ce dernier est l'antichambre de la Crim�e dont il est s�par� par la partie est de la mer Noire, par l'isthme de P�r�kop et par les d�troits de la mer d'Azow.
Sans nous engager ici dans une histoire d�taill�e de l'Ukraine, notons bri�vement certains traits caract�ristiques de ce pays, traits que le lecteur doit conna�tre pour comprendre les �v�nements qui s'y sont d�roul�s en 1917-1921.
1� L'Ukraine est une des contr�es agricoles les plus riches du monde. La " terre noire ", grasse et fertile, y donne des r�coltes incomparables. On appelait jadis cette r�gion " le grenier de l'Europe ", l'Ukraine ayant �t� un fournisseur tr�s important de divers pays europ�ens en bl� et en d'autres produits agricoles.
En plus des c�r�ales, l'Ukraine est riche en l�gumes et en fruits, en steppes fertiles et en p�turages, en for�ts, en cours d'eau et, enfin, dans sa partie est, aux confins de la r�gion du Don, en houille.
2� En raison de ses richesses exceptionnelles, et aussi de sa situation g�ographique, l'Ukraine a �t� de tout temps une proie particuli�rement all�chante pour divers pays, voisins et m�me lointains. Depuis des si�cles la population ukrainienne, ethnographiquement tr�s m�lang�e mais tr�s unie dans la ferme volont� de sauvegarder sa libert� et son ind�pendance, soutenait des guerres et des luttes contre les Turcs, les Polonais, les Allemands et aussi contre son puissant voisin imm�diat : la grande Russie des Tzars. Finalement, elle fut englob�e dans le corps de l'immense Empire russe : en partie, par la conqu�te, en partie volontairement, ayant un besoin imp�rieux d'�tre prot�g�e efficacement, contre les divers comp�titeurs, par un seul et puissant voisin.
3� Cependant la composition ethnique de la population ukrainienne, le contact s�culaire du pays - contact guerrier, commercial ou autre - avec le monde occidental, certains traits g�ographiques et topographiques de la r�gion et, enfin, certaines particularit�s du caract�re, du temp�rament et de la mentalit� du peuple, eurent pour r�sultat de maintenir une diff�rence assez marqu�e entre 1a situation de la Grande Russie et celle de l'Ukraine sous le sceptre files tzars.
Certaines parties de l'Ukraine ne se sont jamais laiss� subjuguer totalement, comme cela eut lieu en Grande Russie. Leur population a toujours gard� un certain esprit d'ind�pendance, de r�sistance, de " fronde ". Relativement cultiv� et fin, assez " individualiste ", entreprenant et ne fuyant pas l'initiative, jaloux de son ind�pendance, guerrier par tradition, pr�t � se d�fendre et habitu�, depuis des si�cles, � se sentir libre et ma�tre chez lui, l'Ukrainien, en g�n�ral, ne s'�tait jamais soumis � cet esclavage total - non seulement du corps, mais aussi de l'esprit - qui caract�risait l'�tat de la population de la Grande Russie.
Mais nous parlons surtout des habitants de certaines contr�es de l'Ukraine, qui avaient m�me obtenu, tacitement, une sorte d'habeas corpus et vivaient en libert�, ces contr�es �tant presque inaccessibles � la force arm�e des tzars, un peu comme le " maquis " de la Corse.
Tout particuli�rement dans les �les qui se trouvent en aval du Dnieper - dans ce fameux " Zaporoji� " - des hommes �pris de libert� s'organis�rent, d�s le XIVe si�cle, en camps exclusivement masculins et lutt�rent, pendant des si�cles, contre les tentatives d'asservissement des divers pays voisins, y compris la Grande Russie (2). Finalement, cette population guerri�re dut, elle aussi, se soumettre � l'Etat russe. Mais les traditions de la " volnitza " (vie libre) se perp�tu�rent en Ukraine et ne purent jamais �tre �touff�es. Quels qu'aient pu �tre les efforts des tzars, depuis Catherine II pour effacer de l'esprit du peuple ukrainien toute trace de ces traditions de la " r�publique zaporogue ", cet h�ritage des si�cles pass�s (XIVe-XVIe) s'y conserva.
Le servage, impitoyable en Grande Russie, avait une allure pour ainsi dire plus " lib�rale " en Ukraine, en raison de la r�sistance constante des paysans. Des milliers d'entre eux se sauvaient de chez les seigneurs trop brutaux, gagnaient " le maquis " et s'y r�fugiaient au sein de la " volnitza ".
En Grande Russie m�me, tous ceux qui ne voulaient plus �tre des serfs, ceux qui aspiraient � plus de libert�, ceux qui aimaient la vie ind�pendante, ceux qui avaient des d�m�l�s avec la justice ou tombaient sous le coup des lois de l'Empire, fuyaient vers les steppes, les for�ts et autres r�gions peu accessibles de l'Ukraine et y recommen�aient une vie nouvelle. Ainsi, depuis des si�cles, l'Ukraine fut la terre promise de toutes sortes de fugitifs.
La proximit� des mers et des ports (Taganrog, Berdiansk, Kherson, Nikola�ew, Odessa), le voisinage du Caucase et de la Crim�e - r�gions �loign�es des centres et abondant en endroits bien abrit�s - augmentaient encore les possibilit�s, pour les individus forts et entreprenants, d'une vie libre, insoumise, en rupture de ban avec la soci�t� existante. Une partie de ces hommes fournit plus tard les cadres de ces vagabonds ( " bossiaki " ) peints magistralement par Maxime Gorki.
Ainsi l' " atmosph�re " enti�re en Ukraine �tait tr�s diff�rente de celle de la Grande Russie.
Jusqu'� nos jours, les paysans de l'Ukraine ont gard� un amour particulier pour la libert�. Cet amour se manifesta par une r�sistance opini�tre des paysans ukrainiens contre tout Pouvoir cherchant � les assujettir.
10.1.2 Situation particuli�re de l'Ukraine vis-�-vis de l'emprise bolcheviste.
Le lecteur comprendra maintenant pourquoi la dictature et la terrible �tatisation bolchevistes rencontr�rent en Ukraine une opposition beaucoup plus efficace et longue qu'en Grande Russie.
D'autres facteurs favoris�rent cette attitude :
1� Les forces organis�es du parti communiste �taient tr�s faibles en Ukraine, en comparaison de celles de la Grande Russie. L'influence des bolcheviks sur les paysans et les ouvriers y fut toujours insignifiante.
2� Pour cette raison et pour d'autres, la R�volution d'octobre y eut lieu beaucoup plus tard ; elle y commen�a fin novembre (1917) ; elle y continuait encore en janvier 1918. C'�tait, auparavant, la bourgeoisie nationale locale - les " p�tliourovtsi ", partisans du " d�mocrate " P�tlioura - qui d�tenait le pouvoir en Ukraine, parall�lement au pouvoir de K�rensky en Grande Russie. Les bolcheviks combattaient ce pouvoir sur le terrain plut�t militaire que r�volutionnaire.
3� L'impopularit� et l'impuissance du parti communiste en Ukraine firent que la prise du pouvoir par les Soviets y signifia autre chose qu'en Grande Russie.
En Ukraine, les Soviets �taient beaucoup plus exactement des r�unions des d�l�gu�s ouvriers et paysans . N'�tant pas domin�s par un parti politique - les mencheviks, non plus, ne jouaient en Ukraine aucun r�le effectif - ces Soviets n'avaient pas les moyens de subordonner les masses. Ici, les ouvriers dans les usines et les paysans dans les villages se sentaient une force r�elle.
Dans leurs luttes r�volutionnaires, ils n'eurent pas l'habitude de c�der leur initiative � quiconque, d'avoir � leurs c�t�s un tuteur constant et inflexible tel que le fut le parti communiste en Grande Russie.
De ce fait, une plus grande libert� d'esprit, de pens�e et d'action y prit solidement racine. Elle devait infailliblement se manifester lors des mouvements r�volutionnaires de masse.
Les effets de tous ces facteurs se firent sentir d�s le d�but des �v�nements. Tandis qu'en Grande Russie la r�volution fut �tatis�e sans peine et introduite rapidement dans le lit de l'�tat Communiste, cette �tatisation et cette dictature rencontr�rent en Ukraine des difficult�s consid�rables. L' " Appareil sovi�tique " (bolcheviste) s'y installait surtout par la contrainte, militairement. Un mouvement autonome des masses , surtout des masses paysannes, totalement n�glig�es par les partis politiques se d�veloppait parall�lement au processus d'�tatisation.
Ce mouvement ind�pendant des masses laborieuses s'annon�ait d�j� sous la " R�publique d�mocratique " de P�tlioura. Il progressait lentement, cherchant sa voie. Il se fit remarquer ostensiblement d�s les premiers jours de f�vrier 1917. C'�tait un mouvement spontan� qui cherchait " � t�tons " � renverser le syst�me �conomique d'esclavage et � cr�er un syst�me nouveau, bas� sur la communaut� des moyens de travail et sur le principe de l'exploitation de la terre par les travailleurs eux-m�mes.
Au nom de ces principes, les ouvriers, �a et l�, chassaient les propri�taires des usines et remettaient la gestion de la production � leurs organismes de classe : aux syndicats naissants, aux comit�s d'usines, etc. Les paysans, eux, s'emparaient des terres de propri�taires fonciers et des " koulaks " (paysans cossus) et en r�servaient strictement l'usufruit aux laboureurs eux-m�mes, esquissant ainsi un type nouveau d'�conomie agricole. Naturellement, ce processus se r�pandait et se g�n�ralisait avec une extr�me lenteur, d'une mani�re plut�t spontan�e et d�sordonn�e. C'�taient les premiers pas, assez maladroits encore, vers une activit� future plus vaste, plus consciente et mieux organis�e. Le chemin sur lequel les masses t�tonnaient �tait le bon. Intuitivement les masses le sentaient.
Cette pratique d'action r�volutionnaire directe des ouvriers et des paysans se d�veloppa en Ukraine, presque sans obstacles, durant toute la premi�re ann�e de la R�volution, cr�ant ainsi une ligne de conduite r�volutionnaire des masses pr�cise et saine.
Chaque fois que tel ou tel groupe politique, s'�tant empar� du pouvoir, tentait de briser cette ligne de conduite r�volutionnaire des travailleurs, ces derniers commen�aient une opposition r�volutionnaire et entraient en lutte contre ces tentatives, d'une mani�re ou d'une autre.
Ainsi, le mouvement r�volutionnaire des travailleurs vers l'ind�pendance sociale, commenc� d�s les premiers jours de la R�volution, ne faiblissait pas, quelque f�t le pouvoir �tabli en Ukraine. Il ne s'�teignit pas non plus sous le bolchevisme qui, apr�s le bouleversement d'octobre, se mit � introduire dans le pays son syst�me �tatiste autoritaire.
Ce qu'il y avait de particulier dans ce mouvement, c'�tait : le d�sir d'atteindre, dans la R�volution, les buts v�ritables des classes laborieuses - la volont� de conqu�rir l'ind�pendance compl�te du travail, et, enfin, la m�fiance envers les groupes non laborieux de la soci�t�.
Malgr� tous les sophismes du Parti Communiste cherchant � d�montrer qu'il �tait le cerveau de la classe ouvri�re et que son pouvoir �tait celui des travailleurs, tout ouvrier ou paysan ayant conserv� l'esprit ou I'instinct de classe se rendait de plus en plus compte qu'en fait, le Parti d�tournait les travailleurs des villes et des campagnes de leur oeuvre r�volutionnaire propre ; que le pouvoir les prenait sous sa tutelle ; que le fait m�me de l'organisation �tatiste �tait l'usurpation de leurs droits � l'ind�pendance et � la libre disposition d'eux-m�mes.
L'aspiration � l'ind�pendance, � l'autonomie compl�te, devint le fond du mouvement n� au sein profond des masses. Leurs pens�es �taient constamment ramen�es � cette id�e par une multitude de faits et de voies. L'action �tatiste du parti communiste �touffait impitoyablement ces aspirations. Mais ce fut pr�cis�ment cette action d'un parti pr�somptueux ne tol�rant aucune objection, qui �claira le mieux les travailleurs dans cet ordre d'id�es et les poussa � la r�sistance.
Au d�but, ce mouvement se bornait � ignorer le nouveau pouvoir et � accomplir des actes spontan�s, par lesquels les paysans s'emparaient des terres et des biens des propri�taires. Il cherchait ses formes et ses voies. - (Pierre Archinoff, l'Histoire du mouvement makhnoviste, pp. 70-72.)
L'occupation brutale de l'Ukraine, apr�s la paix de Brest-Litovsk, par les troupes austro-allemandes, avec toutes ses cons�quences terribles pour le peuple laborieux, cr�a dans le pays des conditions nouvelles et pr�cipita le d�veloppement de ce mouvement des masses.
10.1.3 Les terribles cons�quences de la paix de Brest-Litovsk pour l'Ukraine. -
La naissance de la r�sistance populaire et le mouvement " Makhnoviste ".
Ici, je me permets de citer, presque en entier, un chapitre de l'ouvrage de Pierre Archinoff. On ne pourrait faire un meilleur expos� des �v�nements qui suivirent la paix de Brest-Litovsk. Rappelons-nous que la clause principale du trait� de paix donna aux Allemands le libre acc�s de l'Ukraine d'o� les bolchevistes se retir�rent.
L'expos� d'Archinoff est rapide, clair substantiel, saisissant. Je ne puis rien en retrancher, rien y ajouter. Il est absolument exact quant aux faits. Chaque d�tail est important si le lecteur veut comprendre la suite.
L'�crasante majorit� des lecteurs n'ayant pas eu en mains l'ouvrage en question ni ne pouvant se le procurer, cette citation s'impose.
Le trait� de Brest-Litovsk, conclu par les bolcheviks avec le gouvernement imp�rial allemand, ouvrit toutes grandes les portes de l'Ukraine aux Austro-Allemands. Ils y entr�rent en ma�tres. Ils ne s'y born�rent pas � une action militaire, mais s'immisc�rent dans la vie �conomique et politique du pays Leur but �tait de s'approprier ses vivres.
Pour y parvenir d'une fa�on facile et compl�te, ils y r�tablirent le Pouvoir des nobles et des agrariens renvers�s par le peuple, et y install�rent le gouvernement autocrate de l'hetman Skoropadsky.
Quant � leurs troupes, elles �taient syst�matiquement tromp�es par les officiers. Ceux-ci leur repr�sentaient la situation en Russie et en Ukraine comme une orgie de forces aveugles et sauvages d�truisant l'ordre dans le pays et terrorisant l'honn�te population travailleuse. Par ces proc�d�s, on provoquait chez les soldats une hostilit� contre les paysans et les ouvriers r�volt�s, favorisant ainsi l'action (action de simple brigandage, absolument �coeurante) des arm�es austro-allemandes.
Le pillage �conomique de l'Ukraine par les Austro-Allemands avec l'assentiment et l'aide du gouvernement de Skoropadsky fut " colossal " et horrible. On volait, on emportait tout : bl�, b�tail, volailles, oeufs, mati�res premi�res, etc. - tout cela dans de telles proportions que les moyens de transport n'y suffisaient pas. Comme s'ils �taient tomb�s sur des d�p�ts immenses voues au pillage, les Autrichiens et les Allemands se h�taient d'enlever le plus possible, chargeant un train apr�s un autre, des centaines, des milliers de trains, emportant tout chez eux.
Quand les paysans r�sistaient � ce pillage et tentaient de conserver le fruit de leur travail, les repr�sailles, la schlague, les fusillades s�vissaient.
En plus de la violence des envahisseurs, du cynique brigandage militaire, l'occupation de l'Ukraine par les Austro-Allemands fut accompagn�e d'une r�action f�roce de la part des agrariens. Le r�gime de l'hetman fut l'an�antissement de toutes les conqu�tes r�volutionnaires des paysans et des ouvriers, un retour complet au pass�.
Il est donc naturel que cette nouvelle ambiance ait fortement acc�l�r� la marche du mouvement esquiss� auparavant, sous P�tlioura et sous les bolcheviks.
Partout, principalement dans les villages, commenc�rent des actes insurrectionnels contre les agrariens et les Austro-Allemands C'est alors que prit son essor le vaste mouvement r�volutionnaire des paysans d'Ukraine, d�sign� plus tard sous le nom d'insurrection r�volutionnaire.
On voit assez souvent l'origine de cette insurrection uniquement dans l'occupation austro-allemande et dans le r�gime de l'hetman. Cette explication est insuffisante et partant inexacte. L'insurrection eut ses racines dans toute l'ambiance et dans les fondements m�mes de la R�volution russe. Elle fut une tentative des travailleurs de mener la R�volution jusqu'� son r�sultat int�gral : la v�ritable, la compl�te �mancipation et la supr�matie du travail. L'invasion austro-allemande et la r�action agrarienne ne firent qu'acc�l�rer le processus.
Le mouvement prit rapidement de vastes proportions. La paysannerie se dressait de tous c�t�s contre les agrariens, les massacrant ou les chassant, s'emparant de leurs terres et de leurs biens, sans m�nager non plus les envahisseurs.
L'hetman et les autorit�s allemandes r�pondirent par des repr�sailles implacables. Les paysans des villages soulev�s furent schlagu�s et fusill�s en masse ; tous leurs biens furent br�l�s. Des centaines de villages subirent, dans un court espace de temps, un ch�timent terrible de la part de la caste militaire et agrarienne. Ceci se passa en juin, juillet et ao�t 1918.
Alors les paysans, pers�v�rant dans leur r�volte, s'organis�rent en francs-tireurs et recoururent � une guerre d'embuscades. Comme sur l'ordre d'organisations invisibles, ils form�rent, presque simultan�ment en diff�rents lieux, une multitude de d�tachements de partisans, agissant militairement et toujours par surprise, contre les agrariens, contre leurs gardes et contre les repr�sentants du Pouvoir. Habituellement, ces d�tachements, compos�s de 20, 50 � 100 cavaliers bien arm�s, fon�aient brusquement � l'oppos� de l'endroit o� on les supposait, sur une propri�t� ou sur la Garde Nationale, massacraient tous les ennemis des paysans et disparaissaient aussi rapidement qu'ils �taient venus. Tout agrarien pers�cutant les paysans, tous ses fid�les serviteurs, �taient rep�r�s par les francs-tireurs et menac�s � tout instant d'�tre supprim�s. Tout garde, tout officier allemand �tait vou� � une mort certaine. Ces exploits, accomplis quotidiennement dans tous les recoins du pays, taillaient dans le vif la contre-r�volution agrarienne, la mettant en p�ril et pr�parant le triomphe des paysans.
Il est � noter que, pareillement aux vastes insurrections paysannes surgies spontan�ment, sans aucune pr�paration, ces actes guerriers organis�s �taient toujours accomplis par les paysans eux-m�mes, sans aucun secours ni direction d'une organisation politique quelconque. Leurs moyens d'action les mirent dans la n�cessit� de vaquer eux-m�mes aux besoins du mouvement, de le diriger et de le conduire vers la victoire. Durant toute la lutte contre l'hetman et les agrariens, m�me aux moments les plus durs, les paysans demeur�rent seuls face � face � leurs ennemis acharn�s, bien arm�s et organis�s. Ce fait eut une tr�s grande influence sur le caract�re m�me de toute l'insurrection r�volutionnaire. Partout o� celle-ci resta jusqu'au bout une " oeuvre de classe ", sans tomber sous l'influence des partis politiques ou des �l�ments nationalistes, elle garda intacts, non seulement l'empreinte de son origine, �tant sortie des profondeurs m�mes de la masse paysanne, mais aussi son second trait fondamental : la conscience parfaite que poss�daient tous ces paysans d'�tre eux-m�mes guides et animateurs de leur mouvement. Les partisans surtout �taient p�n�tr�s de cette id�e. Ils �taient fiers de cette particularit� de leur mouvement et se sentaient en force pour remplir leur mission.
Les repr�sailles sauvages de la contre-r�volution n'arr�t�rent pas le mouvement au contraire, elles lui fournirent le pr�texte de s'�largir et de s'�tendre. Les paysans se liaient de plus en plus entre eux, pouss�s par la marche m�me des �v�nements, vers un plan g�n�ral d'action r�volutionnaire.
Certes, Les paysans de toute l'Ukraine ne se sont jamais organis�s en une seule force agissant sous une seule direction. Au point de vue esprit r�volutionnaire, ils �taient tous unis ; mais en pratique, ils s'organisaient plut�t localement, par r�gions ; les petits d�tachements de partisans, isol�s les uns des autres, s'unifiaient pour former des unit�s importantes et plus puissantes. Au fur et � mesure que les insurrections se faisaient plus fr�quentes et les repr�sailles plus f�roces et organis�es, de telles unions devenaient n�cessit� urgente.
Dans le sud de l'Ukraine, ce fut la r�gion de Goula�-Pol� qui prit l'initiative de cette unification. L�, elle se fit non seulement dans le but de la d�fense, mais aussi et surtout en vue d'une destruction g�n�rale et compl�te de la contre-r�volution agrarienne.
Cet autre but, plus important et plus d�cisif, imposa au mouvement d'unification des masses paysannes une t�che plus vaste : celle d'englober dans le mouvement des �l�ments r�volutionnaires des autres r�gions et de forger avec tous les paysans r�volutionnaires, si possible, une grande force organis�e, capable de combattre toute r�action et de d�fendre victorieusement la libert� et le territoire du peuple en r�volution .
Le r�le le plus important dans cette oeuvre d'unification et dans le d�veloppement g�n�ral de l'insurrection r�volutionnaire au sud de l'Ukraine appartint au d�tachement de partisans guid� par un paysan originaire de la r�gion : Nestor Makhno. C'est pourquoi ce mouvement est connu sous le nom de " mouvement makhnoviste ".
D�s les premiers jours du mouvement - dit Pierre Archinoff - jusqu'� son point culminant o� les paysans vainquirent les agrariens, Makhno joua un r�le pr�pond�rant et capital � un point tel que des r�gions insurg�es enti�res et les moments les plus h�ro�ques de la lutte sont li�s � son nom.
Lorsque, ensuite, l'insurrection triompha d�finitivement de la contre-r�volution de Skoropadsky, mais que la r�gion fut menac�e par D�nikine, Makhno devint le centre de ralliement de millions de paysans sur l'�tendue de plusieurs d�partements (gouvernements) en lutte contre celui-l�.
Soulignons qu'il ne s'agissait, dans cette vaste oeuvre que de la r�gion sud de l'Ukraine.
Car ce ne fut pas partout que l'insurrection conserva sa conscience, son essence r�volutionnaire et sa fid�lit� aux int�r�ts de la classe laborieuse. Alors que dans le sud de l'Ukraine les insurg�s, de plus en plus conscients de leur r�le et de leur t�che historique, lev�rent le drapeau noir de l'anarchisme et s'engag�rent sur la voie anti-autoritaire d'organisation libre des travailleurs, dans les r�gions ouest et nord-ouest du pays, ils gliss�rent peu � peu, apr�s avoir renvers� l'hetman, sous l'influence d'�l�ments �trangers, ennemis de leur classe, notamment des d�mocrates-nationalistes (les " petliourovtzi ", partisans de P�tlioura). Pendant plus de deux ans, une partie des insurg�s de l'ouest de l'Ukraine servit d'appui � ces derniers qui poursuivaient, sous l'�tendard national, les int�r�ts de la bourgeoisie lib�rale Ainsi, les paysans insurg�s des gouvernements de Kiew, de la Volhynie, de la Podolie et d'une partie de celui de Poltava, tout en ayant des origines communes avec le reste des insurg�s, ne surent, par la suite, trouver en eux-m�mes ni la conscience de leurs t�ches historiques, ni leurs forces organisatrices, et tomb�rent sous la f�rule des ennemis du monde du travail, devenant des instruments aveugles entre leurs mains.
L'insurrection du Sud eut un tout autre sens et prit un tout autre aspect. Elle se s�para nettement des �l�ments non travailleurs de la soci�t�, elle se d�barrassa rapidement et r�solument des pr�jug�s nationaux, religieux, politiques et autres du r�gime d'oppression et d'esclavage ; elle se pla�a sur le terrain des aspirations r�elles de la classe des prol�taires des villes et des campagnes et entama, au nom de ces aspirations, une rude guerre contre les ennemis multiples du Travail.
10.1.4 L'Anarchiste Nestor Makhno.
Au cours de notre �tude, nous avons d�j� prononc�, plus d'une fois, le nom de Nestor Makhno, paysan ukrainien qui joua un r�le �normes exceptionnel, dans la vaste insurrection paysanne du sud de l'Ukraine.
Nous avons dit, d'autre part, que toute la litt�rature, existant sur la R�volution russe, sauf quelques �ditions libertaires, passe compl�tement sous silence - ou ne traite qu'en quelques lignes diffamatoires - ce formidable mouvement.
Quant � son animateur et guide militaire, Nestor Makhno, si l'on daigne parfois le citer, c'est uniquement pour le gratifier des titres de " bandit ", d' " assassin ", de " pillard ", de " fauteur de pogromes juifs ", etc. Constamment, opini�trement, on le tra�ne dans la boue, on le calomnie, on l'abhorre. Dans les meilleurs cas, des auteurs sans scrupules, sans se donner la peine d'examiner et de v�rifier les faits et les fables, r�pandent sur la vie et l'action de ce militant libertaire des l�gendes absurdes et des b�tises ineffables (3).
Tous ces proc�d�s sont, h�las ! classiques et courants.
Ils nous obligent � reproduite ici, bri�vement, la biographie authentique de N. Makhno et, pour l'instant, les �tapes de son activit� jusqu'au renversement de l'hetman.
D'ailleurs, il est indispensable de conna�tre la personnalit� de Makhno pour comprendre la suite des �v�nements.
Makhno naquit le 27 octobre 1889, et fut �lev� par sa m�re dans le village de Goula�-Pol�, district d'Alexandrovsk, gouvernement d'Ekat�rinoslaw. Il �tait fils d'une famille de paysans pauvres. Il n'avait que dix mois lorsque son p�re mourut, le laissant, lui et ses quatre petits fr�res, aux soins de leur m�re.
D�s l'�ge de sept ans, en raison de l'excessive pauvret� de la famille, il servit comme petit p�tre, gardant les vaches et les brebis des paysans de son village. A huit ans, il entra � l'�cole locale qu'il fr�quentait en hiver, servant toujours comme p�tre en �t�.
A douze ans, il quitta l'�cole et sa famille pour " se placer ". Il travailla comme gar�on de ferme dans les propri�t�s des agrariens et des paysans riches (les koulaks) allemands dont les colonies �taient nombreuses en Ukraine. A cette �poque d�j�, � l'�ge de 14 ou 15 ans, il professait une forte haine contre les patrons exploiteurs et r�vait � la mani�re dont il pourrait " r�gler un jour leur compte ", aussi bien pour lui-m�me que pour les autres.
Jusqu'� l'�ge de seize ans, pourtant, il n'eut aucun contact avec le monde politique. Ses conceptions sociales et r�volutionnaires se formaient et se pr�cisaient spontan�ment, dans un cercle tr�s restreint de paysans, prol�taires comme lui.
Toutes les versions pr�tendant que Makhno �tait instituteur et se forma sous l'influence d'un anarchiste intellectuel, sont fausses comme beaucoup d'autres.
La r�volution de 1905 le fit sortir d'un seul coup de ce petit cercle en le lan�ant dans le torrent des grands �v�nements et actes r�volutionnaires Il avait alors 17 ans. Il �tait plein d'enthousiasme r�volutionnaire et pr�t � tout dans la lutte pour la lib�ration des travailleurs. Apr�s avoir pris quelques connaissances des organisations politiques, il entra r�solument dans les rangs des anarchistes-communistes et � dater de ce moment devint un militant infatigable. Il d�ploya une grande activit� et participa aux actes les plus dangereux de la lutte libertaire.
En 1908, il tomba entre les mains des autorit�s tzaristes qui le condamn�rent � la pendaison pour association anarchiste et participation � des actes terroristes. Par �gard pour sa jeunesse, la peine de mort fut commu�e en celle de travaux forc�s � perp�tuit�.
Il purgeait sa peine dans la prison centrale de Moscou (" Boutyrki "). Bien que la vie en prison f�t pour lui sans espoir et extr�mement p�nible, Makhno s'effor�a de l'utiliser pour s'instruire (4). Il fit montre d'une grande pers�v�rance. II apprit la grammaire, il �tudia les math�matiques la litt�rature l'histoire de la culture et l'�conomie politique. A vrai dire, la prison fut l'unique �cole o� Makhno puisa les connaissances historiques et politiques qui lui furent d'un tr�s grand secours dans son action r�volutionnaire ult�rieure. La vie, l'action, les faits, furent une autre �cole o� il apprit � conna�tre et � comprendre les hommes et les �v�nements sociaux.
C'est en prison que, tout jeune encore, Makhno compromit sa sant�. Obstin�, ne pouvant se faire � l'�crasement absolu de la personnalit� auquel �tait soumis tout condamn� aux travaux forc�s, il se cabrait toujours devant les autorit�s p�nitentiaires. Il �tait continuellement au cachot o�, par le froid et l'humidit�, il contracta la tuberculose pulmonaire. Pendant les neuf ans de sa r�clusion, il resta sans cesse aux fers pour " mauvaise conduite ", jusqu'� ce qu'il f�t enfin d�livr�, avec tous les autres d�tenus politiques, par l'insurrection du prol�tariat de Moscou, 1er de mars 1917.
Il retourna aussit�t � Goula�-Pol� o� les masses paysannes lui manifest�rent une profonde sympathie. De tout le village, il �tait le seul for�at politique, rendu � sa famille par la R�volution. C'est pourquoi il devint spontan�ment l'objet de l'estime et de la confiance des paysans.
Ce n'�tait plus alors un jeune homme inexp�riment�, mais un militant achev�, ayant un puissant �lan de volont� et une id�e d�termin�e de la lutte sociale.
Arriv� � Goula�-Pol�, il s'adonna imm�diatement � la besogne r�volutionnaire, cherchant d'abord � organiser les paysans de son village et des environs. Il fonda un syndicat des ouvriers agricoles ; il organisa une commune libre et un Soviet local des paysans. Le probl�me qui l'agitait �tait celui de r�unir et d'organiser toute la paysannerie en un faisceau puissant et solide pour qu'elle f�t en �tat de chasser, une fois pour toutes, les seigneurs agrariens, tous les ma�tres et dirigeants politiques, et d'arranger elle-m�me sa vie. C'est dans ce sens qu'il guidait le travail organisateur des paysans - et comme propagandiste et surtout comme homme d'action. Il cherchait � unir les paysans r�volutionnairement, mettant � profit les faits flagrants de tromperie, d'injustice et d'oppression dont ils �taient victimes.
Pendant la p�riode du gouvernement de K�rensky et aux jours d'octobre 1917, il fut pr�sident de l'union paysanne r�gionale, de la commission agricole, du syndicat des ouvriers m�tallurgistes et menuisiers et enfin pr�sident du Soviet des paysans et ouvriers de Goula�-Pol�.
Ce fut en cette derni�re qualit� qu'il rassembla, au mois d'ao�t 1917, tous les propri�taires fonciers de la r�gion, les obligea � lui remettre les documents concernant leurs terres et biens meubles, et proc�da � un inventaire exact de tous ces biens. Ensuite, il fit l�-dessus un rapport, d'abord en une s�ance du Soviet local, puis au Congr�s des Soviets du district, et enfin au Congr�s des Soviets de la r�gion. Il proposa de faire �galiser les droits des propri�taires et des paysans riches (les " koulaks ") avec ceux des paysans laboureurs (pauvres) sur l'usufruit des terres.
A la suite de sa proposition, le Congr�s d�cr�ta de laisser aux propri�taires et aux " koulaks " une part de la terre (ainsi que des instruments de travail et du b�tail) �gale � celle des laboureurs. Plusieurs congr�s paysans des gouvernements d'Ekat�rinoslaw, de Tauride, de Poltava, de Kharkov et d'autres suivirent l'exemple de la r�gion de Goula�-Pol� et prirent la m�me mesure.
Pendant ce temps, Makhno devint dans sa r�gion l'�me des mouvements des paysans qui reprenaient les terres et les biens des agrariens et m�me, au besoin, ex�cutaient certains propri�taires r�calcitrants. Il se fit ainsi des ennemis mortels parmi les riches et les groupements bourgeois locaux.
10.1.5 Les d�buts de l'action insurrectionnelle de Makhno. - Ses id�es, ses projets.
Au moment de l'occupation de l'Ukraine par les Austro-Allemands, Makhno fut charg� par un Comit� r�volutionnaire clandestin, form� sur place, de cr�er des bataillons de paysans et ouvriers pour entreprendre une lutte contre les envahisseurs et le pouvoir.
Il fit le n�cessaire, mais fut contraint � reculer avec ses partisans sur les villes de Taganrog, Rostow et Tzaritsine, en combattant pas � pas.
La bourgeoisie locale, forte de l'appui militaire des Austro-Allemands, mit sa t�te � prix. Il dut se cacher pendant quelque temps. Par vengeance les autorit�s militaires ukrainiennes et allemandes br�l�rent la maison de sa m�re et fusill�rent son fr�re a�n�, Em�lian, invalide de guerre.
En juin 1918, Makhno vint � Moscou pour consulter quelques vieux militants anarchistes sur les m�thodes et les tendances � suivre dans le travail libertaire r�volutionnaire parmi les paysans de 1'Ukraine.
Mais les anarchistes qu'il rencontra �taient, � ce moment ind�cis et passifs (5). Il ne re�ut aucune indication ni conseil satisfaisants.
Il repartit pour l'Ukraine, de plus en plus ferme dans ses id�es et projets personnels.
Il est � noter que, lors de son bref s�jour � Moscou, Makhno eut un entretien avec le vieux th�oricien de l'anarchisme, Pierre Kropotkine
, et un autre avec L�nine. Il en fait un r�cit d�taill� - surtout pour sa conversation avec L�nine - dans le volume de ses M�moires. Il dit avoir beaucoup appr�ci� certains conseils de Kropotkine
. Quant � son entretien avec L�nine, il porta sur trois points : la mentalit� des paysans en Ukraine ; les perspectives imm�diates pour ce pays et la n�cessit� pour les bolcheviks de cr�er une arm�e r�guli�re (Arm�e Rouge) ; le d�saccord entre le bolchevisme et l'anarchisme. Sa conversation, tout en pr�sentant un certain int�r�t, fut trop br�ve et superficielle pour apporter quelque chose de vraiment important. Nous ne nous y attarderons donc pas davantage.
Notons encore que les bolcheviks de Moscou aid�rent Makhno, dans une certaine mesure, � prendre des pr�cautions pour pouvoir franchir la fronti�re de l'Ukraine et se d�placer avec le moins de risques possible.
Makhno consid�rait la masse paysanne comme une force historique particuli�re �norme.
Il m�rissait depuis longtemps, continue Pierre Archinoff, une id�e qui consistait � organiser des vastes masses paysannes, et faire jaillir l'�nergie r�volutionnaire accumul�e en elles depuis des si�cles et � pr�cipiter cette formidable puissance sur le r�gime oppresseur contemporain.
Il jugea le moment arriv� pour l'ex�cution de cette id�e.
Apr�s un bref s�jour � Moscou, il repartit donc pour l'Ukraine, cherchant � retourner dans sa r�gion de Goula�-Pol�. Cela se passait en juillet 1918.
Le voyage s'accomplit, raconte Archinoff, avec beaucoup de difficult�s, tr�s clandestinement, pour ne pas tomber quelque part entre les mains des autorit�s de l'hetman. Une fois, Makhno faillit p�rir : il fut arr�t� par un d�tachement austro-allemand ; et, pour son malheur, il �tait porteur de tracts libertaires. Un riche juif de Goula�-Pol�, qui connaissait Makhno personnellement de longue date, r�ussit � le sauver : il paya pour sa lib�ration une somme d'argent consid�rable.
Chemin faisant, les communistes propos�rent � Makhno de choisir une r�gion d�termin�e de l'Ukraine et d'y poursuivre un travail r�volutionnaire clandestin en leur nom. Naturellement, il refusa m�me de discuter cette offre : la t�che qu'il se proposait lui-m�me d'accomplir n'avait rien de commun avec celle des bolcheviks.
Voil� donc Makhno de nouveau � Goula�-Pol� : cette fois, avec la d�cision irr�vocable de p�rir ou d'obtenir la victoire des paysans, en tout cas, de ne plus abandonner la r�gion.
La nouvelle de son retour se r�pandit rapidement de village en village. De son c�t�, il ne tarda pas � commencer ouvertement sa mission aupr�s des vastes masses paysannes, prenant la parole dans des meetings improvis�s, �crivant et diffusant des lettres et des tracts. Verbalement et par �crit, il appelait les paysans � une lutte d�cisive contre le pouvoir de l'hetman et contre les propri�taires. Il d�clarait inlassablement que les travailleurs tenaient maintenant leur sort entre leurs mains et qu'ils ne devaient pas le laisser �chapper.
Son vibrant appel fut entendu, en quelques semaines, par de nombreux villages et des districts entiers, pr�parant les masses aux grands �v�nements futurs.
En plus de ses appels, Makhno lui-m�me se mit imm�diatement � l'action. Son premier soin fut de former un bataillon r�volutionnaire militaire, de force suffisante pour garantir la libert� de propagande et d'action dans les villages et les bourgs, et pour commencer en m�me temps les op�rations de corps francs. Ce bataillon fut rapidement organis� : il y avait partout dans les villages des �l�ments merveilleusement combatifs, pr�ts � agir. Il ne manquait qu'un bon organisateur. Ce fut Makhno.
Le premier bataillon de Makhno s'imposa deux t�ches urgentes : 1� poursuivre �nergiquement le travail de propagande et d'organisation parmi les paysans ; 2� mener une lutte arm�e implacable contre tous leurs ennemis.
Le principal guide de cette lutte sans merci fut le suivant : Tout agrarien pers�cutant les paysans, tout agent de police de l'hetman, tout officier russe ou allemand, en tant qu'ennemi mortel et implacable des paysans, ne doit trouver aucune piti� : il doit �tre supprim�. De plus, doit �tre ex�cut� tout participant � l'oppression des paysans pauvres et des ouvriers, tout homme cherchant � supprimer leurs droits, � usurper leur travail.
En l'espace de deux ou trois semaines, le bataillon devint d�j� la terreur, non seulement de la bourgeoisie locale, mais aussi des autorit�s austro-allemandes. Le champ d'action militaire r�volutionnaire de Makhno �tait consid�rable : il s'�tendait de Lozova�a � Berdiansk, � Marioupol et � Taganrog, et de Lougansk (ainsi que de la station importante de Grichino) � Ekat�rinoslaw, � Alexandrovsk et � M�litopol.
La rapidit� des d�placements �tait la tactique particuli�re de Makhno. Gr�ce � elle et aussi � l'�tendue de la r�gion, il apparaissait toujours � l'improviste, � l'endroit o� on l'attendait le moins.
En peu de temps, il enveloppa d'un cercle de fer et de feu toute la r�gion o� se retranchait la bourgeoisie locale.
Tous ceux qui, depuis deux ou trois mois, avaient r�ussi � se r�installer dans leurs vieux nids de hobereaux, tous ceux qui s'enivraient de l'asservissement des paysans en pillant leurs terres et en jouissant des fruits de leur travail, tous ceux qui r�gnaient sur eux en ma�tres, se trouv�rent brusquement pris sous la main implacable de Makhno et de ses partisans.
Rapides comme l'ouragan, intr�pides, inaccessibles � la piti� vis-�-vis de leurs ennemis, ils tombaient en foudre sur telle ou telle propri�t�, y massacraient tous les ennemis av�r�s des paysans et disparaissaient aussi vite qu'ils �taient venus.
Le lendemain, Makhno recommen�ait � plus de 100 kilom�tres de l� ; puis il apparaissait soudainement dans quelque bourg, y massacrait la " garde nationale " (la varta ), les officiers, les agrariens, et s'�clipsait avant que les troupes allemandes, pourtant dispos�es tout pr�s, aient eu le temps de comprendre ce qui se passait.
Le jour suivant, il �tait de nouveau � 100 kilom�tres de l�, s�vissant contre un d�tachement de magyars en exercice de repr�sailles ou faisant pendre quelque part des gardes de la " varta ".
La " varta " s'alarma. Les autorit�s austro-allemandes aussi. Plusieurs bataillons furent envoy�s pour �craser Makhno et s'en emparer. En vain ! Excellents cavaliers d�s l'enfance, ayant en cours de route des chevaux de rechange � volont�, Makhno et ses partisans �taient insaisissables, faisant, en vingt-quatre heures, des marches impossibles pour des troupes de cavalerie r�guli�re.
Bien des fois, comme pour se moquer de ses ennemis, Makhno apparaissait brusquement, tant�t au centre m�me de Goula�-Pol�, tant�t � Pologui o� de nombreuses troupes austro-allemandes �taient toujours r�unies, tant�t dans un autre lieu de concentration de troupes, tuant les officiers qui lui tombaient sous la main et s'esquivant sain et sauf, sans laisser la moindre indication sur la route qu'il allait prendre. Ou bien, juste au moment o�, paraissait-il, on suivait sa piste toute fra�che, s'appr�tant � l'entourer et � le prendre dans tel ou tel autre bourg indiqu� par quelqu'un, lui-m�me, v�tu de l'uniforme de la " varta ", se m�lait, avec un petit nombre de ses partisans, au plus �pais de l'ennemi, s'informant de ses plans et dispositions, puis se mettait en route avec un d�tachement de la garde " � la poursuite de Makhno " et, chemin faisant, exterminait ce d�tachement.
La population paysanne tout enti�re pr�tait aux partisans un soutien d�vou�, actif, adroit. Partout, sur leur passage, ils �taient certains de trouver, au besoin, un g�te s�r, du ravitaillement, des chevaux, parfois des armes. Souvent, les paysans les cachaient chez eux, au risque de leur vie. Bien des fois, les habitants d'un village dirigeaient la " varta " et les troupes, lanc�es � la poursuite de Makhno, sur une fausse route, pendant que Makhno lui-m�me et ses cavaliers se trouvaient au village m�me ou du c�t� oppos� � celui qu'on indiquait � leurs poursuivants.
De nombreux villages �taient impitoyablement ch�ti�s pour leur attitude vis-�-vis des insurg�s : tous les hommes �taient atrocement frapp�s � coups de baguettes de fusil, plusieurs paysans suspects �taient fusill�s sur place. Il y eut m�me des villages enti�rement br�l�s par vengeance. Mais rien ne pouvait r�duire la r�sistance farouche de la population laborieuse aux envahisseurs et � leurs prot�g�s : les propri�taires et les contre-r�volutionnaires.
En ce qui concerne les troupes austro-allemandes et magyares, les partisans s'en tenaient � la r�gle g�n�rale suivante : tuer les officiers et rendre la libert� aux soldats faits prisonniers. On leur proposait de rentrer dans leur pays, d'y raconter ce que faisaient les paysans ukrainiens et d'y travailler pour la R�volution Sociale. On leur distribuait de la litt�rature libertaire, parfois de l'argent. On n'ex�cutait que les soldats reconnus coupables d'actes de violence envers les paysans.
Cette fa�on de traiter les soldats austro-allemands et magyars faits prisonniers exer�a sur eux une certaine influence r�volutionnaire.
Durant cette premi�re p�riode de son activit� insurrectionnelle, Makhno fut, non seulement l'organisateur et le guide des paysans, mais aussi un justicier redoutable du peuple opprim�. Pendant cette premi�re action insurrectionnelle, des centaines de nids de hobereaux furent d�truits, des milliers d'oppresseurs et d'ennemis actifs du peuple furent implacablement �cras�s.
Sa fa�on d'agir, hardie et r�solue, la rapidit� de ses apparitions et disparitions, la pr�cision de ses coups et l'impossibilit� avou�e de le saisir mort ou vivant, rendirent bient�t son nom c�l�bre dans toute la r�gion. Ce nom faisait trembler de terreur et de haine les bourgeois et les autorit�s. Par contre, chez le peuple laborieux le nom de Makhno soulevait des sentiments de profonde satisfaction, de fiert� et d'espoir. Pour le peuple, Makhno devint bient�t une figure l�gendaire.
Et, en effet, il y avait, dans le caract�re, et dans la conduite de Makhno, des traits dignes d'une l�gende ; son extraordinaire audace, sa volont� opini�tre, sa perspicacit� en maintes circonstances et, enfin, l'humour savoureux dont il accompagnait volontiers certains de ses actes, toutes ces qualit�s en imposaient au peuple.
Mais ce n'�taient point l� les traits fondamentaux de la personnalit� de Makhno.
Son esprit combatif, ses entreprises insurrectionnelles de la premi�re p�riode ne furent que les premi�res manifestations d'un �norme talent guerrier et organisateur, qui se r�v�la plus tard dans toute son envergure.
Non seulement organisateur et guide militaire remarquable, mais aussi bon agitateur, Makhno multipliait infatigablement les meetings dans de nombreux villages de la r�gion. Il y faisait des rapports sur les t�ches du moment, sur la R�volution Sociale, sur la vie en communaut� libre et ind�pendante des travailleurs, comme but supr�me de l'insurrection. Il r�digeait aussi dans ce sens des tracts et des appels aux paysans, aux ouvriers, aux soldats autrichiens et allemands, aux cosaques du Don et du Kouban, etc.
Vaincre ou mourir - tel est le dilemme qui se dresse devant les paysans et les ouvriers de l'Ukraine en ce moment historique. Mais nous ne pouvons pas mourir tous, nous sommes innombrables. Nous, c'est l'Humanit� ! Donc, nous vaincrons... Nous ne vaincrons pas pour r�p�ter l'erreur des ann�es pass�es : celle de remettre notre sort � de nouveaux ma�tres. Nous vaincrons pour prendre nos destin�es dans nos propres mains, pour arranger notre vie selon notre propre volont� et avec notre v�rit�. (Tir� d'un des premiers appels de Makhno.)
Ainsi parlait Makhno aux vastes masses paysannes.
10.2 La formation de l'Arm�e insurrectionnelle " makhnoviste "
10.2.1 Les diverses forces en lutte en Ukraine.
Bient�t, Makhno devint le point de ralliement de tous les insurg�s.
Dans chaque village les paysans cr��rent des groupes locaux clandestins. Ils se ralliaient � Makhno, le soutenant dans toutes ses entreprises, suivant ses conseils et ses dispositions.
De nombreux d�tachements de partisans - ceux qui existaient d�j�, comme ceux qui se formaient � nouveau - se ralliaient aux groupes de Makhno, cherchant une unit� d'action. La n�cessit� de cette unit� et d'une action g�n�ralis�e �tait reconnue par tous les partisans r�volutionnaires. Et tous �taient d'avis que cette unit� serait r�alis�e pour le mieux sous la direction g�n�rale de Makhno. Tel fut aussi l'avis de plusieurs grands d�tachements d'insurg�s, jusqu'alors ind�pendants les uns des autres. Il y avait, notamment, le grand corps d'insurg�s command� par Kourilenko (il op�rait dans la r�gion de Berdiansk), celui command� par Stchouss (dans la r�gion de Dibrivka), celui de P�trenko-Platonoff (r�gion de Grichino) et autres. Ils se joignirent tous spontan�ment au d�tachement de Makhno.
Ainsi, l'unification des unit�s d�tach�es de partisans de l'Ukraine m�ridionale en une seule arm�e insurrectionnelle sous le Commandement supr�me de Makhno se fit d'une fa�on naturelle, par la force des choses et par la volont� des masses.
La vaste et indomptable insurrection paysanne finit par d�sorienter et d�sagr�ger compl�tement les troupes d'occupation et la police de l'hetman. La contre-r�volution, soutenue par les ba�onnettes �trang�res, perdait pied de plus en plus rapidement. La fin de la guerre et le bouleversement politique qui la suivit, en Allemagne et en Autriche, lui port�rent le coup de gr�ce. Fin 1918, les troupes allemandes et autrichiennes quitt�rent le pays. L'hetman et les propri�taires s'enfuirent � nouveau pour ne plus revenir.
A partir de ce moment, trois forces essentielles, tr�s diff�rentes, se trouv�rent en action sur l'�tendue de l'Ukraine : la " P�tliourovtchina ", le " bolchevisme " et la " Makhnovtchina ".
Nous avons assez parl� du bolchevisme pour que le lecteur puisse comprendre sans peine, et sans que nous y insistions, quels devaient �tre les buts et l'action des bolcheviks en Ukraine.
Nous venons de donner, d'autre part, une id�e suffisante du mouvement paysan ind�pendant, dit " mouvement makhnoviste "dans ses premiers aspects.
Il nous reste � caract�riser bri�vement l'essence et l'oeuvre de la " P�tliourovtchina ".
D�s les premiers jours de la R�volution de f�vrier 1917, la bourgeoisie lib�rale ukrainienne, craignant les " exc�s " de la r�volution " moscovite " et cherchant � les �viter chez elle, posa le probl�me de " l'ind�pendance nationale " de l'Ukraine. Une fois le tzarisme � terre, elle pouvait y songer avec espoir de succ�s, tous les partis politiques russes de gauche ayant proclam� hautement " le droit des peuples � disposer d'eux-m�mes en toute libert� ".
Soutenue par quelques autres couches de la population ukrainienne : les paysans riches (les " koulaks "), par les intellectuels lib�raux, etc., cette bourgeoisie cr�a un vaste mouvement national autonomiste et s�paratiste, visant � se d�tacher compl�tement de l'Etat " panrusse ".
Se rendant cependant compte que le mouvement ne pouvait esp�rer un succ�s solide et durable tant qu'il n'arriverait pas � se forger une force populaire arm�e sur laquelle il pourrait s'appuyer au besoin, les guides du mouvement : Simon P�tlioura et d'autres, port�rent leurs regards vers la masse des soldats ukrainiens qui se trouvaient sur le front et � l'arri�re. On proc�da � leur, organisation, sur une base nationale, en r�giments ukrainiens sp�ciaux .
En mai 1917, les chefs du mouvement organis�rent un Congr�s militaire qui �lut un Comit� militaire g�n�ral : organe appel� � diriger le mouvement.
Plus tard, ce Comit� fut �largi et baptis� " Rada " (Conseil en ukrainien).
En novembre 1917, au Congr�s panukrainien, la " Rada " devint " Rada Centrale " ; sorte de Parlement de la nouvelle " R�publique d�mocratique ukrainienne ".
Enfin, un mois apr�s, la " Rada Centrale " proclama solennellement l'ind�pendance de cette " R�publique ".
L'�v�nement porta un coup sensible au bolchevisme qui venait de s'emparer du pouvoir en Grande Russie et, naturellement, voulait l'�tablir sur l'Ukraine, en d�pit du " droit des peuples ".
Les bolcheviks d�p�ch�rent donc, en toute h�te, leurs troupes en Ukraine. Une lutte acharn�e eut lieu entre elles et les formations de P�tlioura, autour de Kiew, capitale de l'Ukraine. Le 25 janvier 1918, les bolcheviks s'empar�rent de la ville, y install�rent leur gouvernement et commenc�rent aussit�t � �tendre leur pouvoir sur toute l'Ukraine. Ils n'y r�ussirent que partiellement. Le gouvernement de P�tlioura, les hommes politiques du mouvement s�paratiste et leurs troupes se retir�rent dans la partie ouest du pays, s'y fortifi�rent et, de l�, protest�rent contre l'occupation de l'Ukraine par les bolcheviks.
Il est probable qu'un peu plus tard ces derniers seraient parvenus � �touffer le mouvement autonomiste. Mais les �v�nements imm�diats les en emp�ch�rent. En mars et avril 1918 ils se retir�rent en Grande Russie, laissant la place, conform�ment aux clauses du trait� de Brest-Litovsk, � l'arm�e d'occupation austro-allemande.
Aussit�t, devan�ant cette derni�re, les partisans de P�tlioura rentr�rent � Kiew. Leur gouvernement proclama la nouvelle " R�publique Nationale Ukrainienne ".
Celle-ci ne v�cut, elle aussi, que pendant quelques semaines. Il �tait bien plus avantageux pour les Austro-Allemands d'avoir affaire aux anciens seigneurs et ma�tres de l'Ukraine qu'aux partisans de P�tlioura. S'appuyant sur leur force militaire, les Allemands �limin�rent sans fa�on le gouvernement r�publicain et le remplac�rent par l'autorit� absolutiste de leur cr�ature docile : l'hetman Skoropadsky. P�tlioura lui-m�me fut pour quelque temps emprisonn� et dut dispara�tre momentan�ment de l'ar�ne politique.
Mais la d�sagr�gation du r�gime de l'hetman ne se fit pas attendre. L'immense insurrection des paysans commen�a aussit�t � lui porter des coups de massue. Se rendant compte de sa fragilit�, les " p�tliourovtzi " se remirent �nergiquement � l'oeuvre. Les circonstances les favoris�rent. La paysannerie �tant en r�volte, des centaines de milliers d'insurg�s spontan�s n'attendaient que le premier appel pour marcher contre le gouvernement de l'hetman. Disposant de moyens suffisants pour rassembler organiser et armer une partie de ces forces, ses " p�tliourovtzi " all�rent de l'avant et s'empar�rent, presque sans r�sistance de plusieurs grandes villes et localit�s. Ils soumirent les provinces ainsi conquises � un nouveau genre de pouvoir " Directoire ", avec P�tlioura en t�te. Ils se h�t�rent d'�tendre leur pouvoir sur une bonne partie de l'Ukraine, en profitant de l'absence d'autres pr�tendants, surtout des bolcheviks.
En d�cembre 1918, Skoropadsky s'enfuit. Le " Directoire " de P�tlioura entra solennellement � Kiew.
Cet �v�nement suscita un grand enthousiasme dans le pays. Les " p�tliourovtzi " firent tout pour " gonfler " leur succ�s � l'extr�me. Ils prirent figure de h�ros nationaux.
En peu de temps, leur pouvoir s'�tendit � nouveau sur la majeure partie de l'Ukraine. Ce ne fut qu'au sud, dans la r�gion du mouvement des paysans " makhnovistes " qu'ils se heurt�rent � une r�sistance s�rieuse. L� ils n'eurent pas de succ�s ; au contraire, ils y subirent quelques revers sensibles.
Dans tous les grands centres du pays les partisans de P�tlioura triomphaient.
Cette fois la domination de la bourgeoisie autonomiste paraissait assur�e.
Ce n'�tait qu'une illusion.
Le nouveau pouvoir eut � peine le temps de s'installer que, d�j�, la d�sagr�gation commen�a autour de lui. Les millions de paysans et d'ouvriers qui, au moment du renversement de l'hetman, s'�taient trouv�s dans le cercle de l'influence des " p�tliourovtzi ", furent bient�t d�sillusionn�s et commenc�rent � quitter en masse les rangs de P�tlioura.
Ils cherchaient un autre appui � leurs int�r�ts et aspirations. La majeure partie se dissipa dans les bourgs et les villages et y adopta une attitude hostile au nouveau Pouvoir. D'autres se joignirent aux d�tachements insurrectionnels des " makhnovistes ". Les " P�tliourovtzi " se trouv�rent donc aussi vite d�sarm�s par la marche des �v�nements qu'ils avaient �t� arm�s. Leur id�e d'autonomie bourgeoise, d'unit� nationale bourgeoise, ne put se maintenir dans le peuple r�volutionnaire que durant quelques heures. Le souffle br�lant de la r�volution populaire r�duisit en cendres cette fausse id�e et mit ses porteurs dans une situation d'impui
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