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  Post� le samedi 01 juillet 2006 @ 23:02:07 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Révolution(-naires)Source : ?



7. La r�pression

7.1 Les pr�paratifs
Une t�che r�ussit pleinement au " pouvoir sovi�tique ": au printemps 1918, il avait d�j� pouss� assez loin l'organisation de ses cadres gouvernementaux et �tatistes - cadres policiers, militaires et ceux de la bureaucratie " sovi�tique ". La base de la dictature �tait ainsi cr��e, suffisamment solide, enti�rement soumise � ceux qui l'avaient �tablie et qui l'entretenaient. Il �tait possible de compter sur elle.

C'est avec ces forces de coercition, disciplin�es et d�j� aveugl�ment ob�issantes, que le gouvernement bolcheviste brisa quelques tentatives d'action ind�pendante, esquiss�es �� et l�.

C'est � l'aide de ses forces, rapidement accrues, qu'il finit par soumettre les masses � sa farouche dictature.

Et c'est avec les m�mes forces, d�s qu'il fut s�r de l'ob�issance sans r�serve et de la passivit� de la majeure partie de la population, qu'il se retourna contre les anarchistes.

Pendant les journ�es r�volutionnaires d'octobre, la tactique des bolcheviks vis-�-vis des anarchistes se r�duisait � ceci : utiliser au maximum ces derniers comme �l�ments de combat et de " destruction " en les aidant, dans la mesure n�cessaire (en armements, etc ), mais en les surveillant de pr�s.

Aussit�t la victoire acquise et le pouvoir conquis, le gouvernement bolcheviste changea de m�thode.

Citons un exemple frappant.

Pendant les durs combats de Moscou en octobre 1917, l'�tat-major des " Dvintzi " (r�giment de Dvinsk d�j� cit�), �tait install� dans les locaux du Soviet de Moscou. Au cours des �v�nements, un " Comit� r�volutionnaire " bolcheviste s'�tablit aussi � Moscou et se proclama " pouvoir supr�me ". Et aussit�t, l'�tat-major des " Dvintzi " (connu comme " anarchiste ") devint l'objet de la surveillance, des soup�ons et de la m�fiance du " Comit� ".

Un filet d'espionnage fut tendu autour de lui. Une sorte de blocus entrava ses mouvements.

Gratchoff (anarchiste qui commandait le r�giment) voyait bien que les bolcheviks �taient pr�occup�s, non pas de la vraie R�volution et des probl�mes imm�diats, mais uniquement des rivalit�s et de la prise du pouvoir. Il pressentait qu'ils allaient ch�trer la R�volution et la mener � la ruine. Une profonde angoisse l'�treignait. Il se demandait en vain comment saisir et arr�ter � temps la main criminelle du nouveau pouvoir, pr�te � placer un garrot autour de la R�volution. Il se concerta avec quelques camarades, h�las, impuissants comme lui !

A d�faut de mieux, il eut l'id�e d'armer les travailleurs le mieux possible. Il remit � plusieurs usines des fusils, des mitrailleuses, des cartouches. Il esp�rait ainsi pouvoir pr�parer les masses � une r�volte �ventuelle contre les nouveaux imposteurs.

Il p�rit bient�t, subitement. Appel� par les autorit�s bolchevistes � Nijni-Novgorod, " pour affaires d'ordre militaire ", il y fut tu� d'un coup de feu, dans des circonstances fort myst�rieuses, soi-disant accidentelles, par un soldat ne sachant pas encore manier le fusil.

Certains indices nous permettent de supposer qu'il fut assassin� par un mercenaire � la solde du pouvoir " sovi�tique ".

(Les circonstances de la mort de l'anarchiste Durruti en Espagne, en 1936, rappellent �trangement le cas Gratchoff.)

Par la suite, tous les r�giments r�volutionnaires de P�trograd et de Moscou ayant particip� aux combats d'octobre furent d�sarm�s par les autorit�s bolchevistes.

A Moscou, le premier r�giment d�sarm� (de force) fut celui de Dvinsk.

Et un peu plus tard, sur toute l'�tendue du pays, tous les citoyens sans exception, y compris les travailleurs et leurs organisations, furent somm�s, sous peine de mort, de remettre leurs armes aux autorit�s militaires bolchevistes.


7.2 Le d�clenchement
C'est au printemps de 1918 que les pers�cutions des anarchistes par le gouvernement " communiste " furent d�clench�es d'une fa�on g�n�rale, m�thodique et d�cisive.

La paix de Brest-Litovsk conclue, le gouvernement se sentit assez solide pour entreprendre une lutte � fond contre ses adversaires " de gauche " (socialistes-r�volutionnaires de gauche et anarchistes).

Il lui fallait agir avec m�thode et prudence.

Tout d'abord, la presse communiste, sur l'ordre du gouvernement, entreprit contre les anarchistes une campagne de calomnies et de fausses accusations, de jour en jour plus violente. En m�me temps on pr�parait activement le terrain dans les usines, � l'arm�e et dans le public, par des meetings et des conf�rences. On t�tait partout l'esprit des masses.

Bient�t, le gouvernement acquit la certitude qu'il pouvait compter sur ses troupes et que les masses resteraient plus ou moins indiff�rentes ou impuissantes.

Dans la nuit du 12 avril, sous un pr�texte faux et absurde, toutes les organisations anarchistes de Moscou - principalement la " F�d�ration des Groupes Anarchistes de Moscou " - furent attaqu�es et saccag�es par des forces polici�res et militaires. Pendant quelques heures, 1a capitale prit l'aspect d'une ville en �tat de si�ge. M�me l'artillerie participa � 1' " action ".

Cette op�ration servit de signal � la mise � sac des organisations libertaires � peu pr�s dans toutes les villes importantes du pays. Comme toujours les autorit�s provinciales d�pass�rent en z�le celles de la capitale.

Trotsky qui, depuis deux semaines, pr�parait le coup et menait en personne, dans les r�giments, une agitation d�cha�n�e contre les " anarcho-bandits ", eut la satisfaction de pouvoir faire sa fameuse d�claration : " Enfin, le pouvoir sovi�tique d�barrasse, avec un balai de fer, la Russie de l'anarchisme ! "

Eternelle et cruelle ironie de l'histoire humaine : quinze ans apr�s, Staline emploiera la m�me formule et appliquera le m�me " balai de fer " au... trotskysme, � la grande indignation de Trotsky.

J'avoue avoir �prouv� quelque sentiment de satisfaction devant cette sorte de justice immanent (1) .

Cependant, cette premi�re agression ne fut qu'un timide d�but, un " essai ", une " �bauche ".

L'id�e m�me de l'anarchisme ne fut pas encore d�clar�e hors la loi. Une certaine libert� de parole de presse, ou plut�t, de profession de foi tr�s restreinte, il est vrai, subsista. Par-ci par-l� un certain travail libertaire restait encore possible. Dans une mesure relative, des organisations libertaires - ombres p�les du pass� - se remirent de la " catastrophe " et reprirent leur activit�.

En attendant, le gouvernement bolcheviste foudroya le parti socialiste-r�volutionnaire (de m�me que d'autres fractions de gauche, les " maximalistes ", etc.). Nous nous en occuperons beaucoup moins, ces autres luttes n'ayant ni la m�me envergure ni le m�me int�r�t que celle men�e contre les anarchistes. On peut consid�rer le duel entre les bolcheviks et les socialistes-r�volutionnaires de gauche comme une lutte entre deux partis politiques en vue de la prise du pouvoir, ce qui ne pr�sente qu'un int�r�t m�diocre pour nous.

Notons, toutefois, qu'apr�s s'�tre d�barrass�, au sein du gouvernement, de quelques membres du parti socialiste-r�volutionnaire, le parti communiste lui fit une guerre sans merci. A partir de l'�t� 1918, les socialistes-r�volutionnaires de gauche se trouv�rent dans la situation de hors-la-loi. Bient�t, ils disparurent en tant que parti. Individuellement, leurs militants furent traqu�s � travers le pays et supprim�s jusqu'au dernier. Le sort tragique de la malheureuse Marie Spiridonova repr�sente une des pages les plus effarantes de cette r�pression inhumaine. Arr�t�e, tra�n�e de prison en prison, tortur�e moralement et, peut-�tre physiquement aussi, elle a d� finir ses jours dans quelque cellule infecte, sinon dans une cave, sous les balles des " tch�kistes " (Je manque d'indications pr�cises sur son sort). Et combien d'autres militants du parti, dont l'unique tort fut de concevoir autrement les t�ches et les voies de la R�volution, ont d� subir le m�me sort !


7.3 En pleine furie
En 1919-1920, les protestations et les mouvements des ouvriers et des paysans (d�j� esquiss�s en 1918) s'accrurent contre les proc�d�s monopolisateurs et terroristes du pouvoir " sovi�tique " � leur �gard. Le gouvernement, de plus en plus implacable et cynique dans son despotisme, r�pondit par des repr�sailles toujours plus accentu�es.

Naturellement, les anarchistes �taient, de nouveau, corps et �me avec les masses tromp�es, opprim�es, en lutte ouverte. Soutenant les ouvriers, ils exigeaient pour les travailleurs et leurs organisations le droit de guider la production eux-m�mes, librement, sans intervention des politiciens. Soutenant les paysans, ils revendiquaient pour ceux-ci l'ind�pendance, l'auto-administration, le droit de traiter librement et directement avec les ouvriers. Au nom des uns et des autres, ils r�clamaient la restitution de ce que les travailleurs avaient conquis par la R�volution, de ce dont ils �taient " frustr�s " par le pouvoir " communiste ", notamment la restauration du " vrai r�gime sovi�tique libre ", le r�tablissement des " libert�s politiques " pour tous les courants r�volutionnaires, etc. Bref, ils exigeaient qu'on rend�t les conqu�tes d'octobre au peuple lui-m�me, aux organisations ouvri�res et paysannes libres.

Naturellement ils d�masquaient et combattaient au nom de ces principes, par �crit et par la parole, la politique du gouvernement.

Comme il �tait � pr�voir, le gouvernement bolcheviste finit par leur faire aussi une guerre d'extermination.

Apr�s la premi�re grande op�ration du printemps 1918, les pers�cutions se succ�d�rent d'une fa�on presque ininterrompue, rev�tant un caract�re de plus en plus brutal et d�cisif.

Vers la fin de cette m�me ann�e 1918, plusieurs organisations libertaires en province furent � nouveau saccag�es. A celles qui, par hasard, y �chapp�rent, les autorit�s ne laiss�rent p'us aucune possibilit� de faire quoi que ce soit.

En 1919, en m�me temps que se poursuivait la r�pression en Grande Russie, les pers�cutions commenc�rent en Ukraine. (Pour plusieurs raisons, la dictature bolcheviste s'y installa beaucoup plus tard qu'ailleurs.) Partout o� les bolcheviks prenaient pied, les groupes libertaires �taient liquid�s, les militants arr�t�s, les journaux suspendus, les librairies d�truites, les conf�rences interdites.

Inutile de dire que toutes ces mesures �taient prises par ordre purement policier, militaire ou administratif, totalement arbitraire, sans mise en accusation, instruction ou autre proc�dure judiciaire. Le mod�le en fut donn�, une fois pour toutes, par la " proc�dure " de Moscou instaur�e par Trotsky lui-m�me au printemps 1918.

En �t� de la m�me ann�e 1919, apr�s la fameuse ordonnance n� 1824 de Trotsky, d�clarant hors la loi le mouvement dit " makhnoviste " (voir cinqui�me partie, chapitre II), on arr�ta un peu partout, en m�me temps que les partisans de Makhno, les anarchistes en g�n�ral. Et, tr�s souvent, on les fusilla aussit�t, sur le simple ordre d'un officier rouge.

Dans la plupart des cas, la suppression des organisations libertaires �tait accompagn�e d'actes d'une sauvage violence, d'un vandalisme insens�, de la part des " tch�kistes " (policiers communistes) et des soldats rouges tromp�s, �nerv�s ou surexcit�s : on brutalisait les militants, hommes et femmes, comme des " criminels " ; on br�lait les livres, on d�molissait les locaux, etc. C'�tait une v�ritable furie de r�pression,

A la fin de l'�t� 1919, une mise � sac g�n�rale des organisations anarchistes eut lieu en Ukraine.

Fin 1919, il ne restait plus du mouvement anarchiste en Russie que des d�bris.

Au d�but d'octobre 1920, le pouvoir " sovi�tique ", ayant besoin du concours des partisans r�volutionnaires " makhnovistes " pour combattre Wrangel, conclut une entente avec Makhno.

D'apr�s l'une des clauses de l'accord, les anarchistes emprisonn�s et exil�s devaient recouvrer leur libert� et obtenir le droit de militer ouvertement en Russie et en Ukraine.

Tout en retardant, naturellement, l'ex�cution de cette clause, les bolcheviks durent cependant interrompre les pers�cutions et rel�cher quelques militants.

Aussit�t Wrangel vaincu, le gouvernement " sovi�tique " attaqua tra�treusement Makhno et d�molit, � nouveau, le mouvement libertaire en Ukraine.

Et voici comment :

Fin novembre 1920, � peine Wrangel battu, le gouvernement fit arr�ter � Kharkow les anarchistes convoqu�s de partout � un Congr�s l�gal. En m�me temps, il traqua � nouveau les libertaires � Kharkow et � travers toute l'Ukraine, leur livrant une v�ritable chasse, organisant des battues et des embuscades, saisissant les jeunes gens de 14 � 16 ans, prenant " en otages " des parents, des femmes, des enfants... comme s'il voulait se venger de la r�cente concession forc�e et rattraper le temps perdu, cherchant, cette fois, � exterminer " la sale race anarchiste " jusqu'aux enfants !

Pour justifier cette ignoble " action ", le gouvernement expliqua sa rupture avec Makhno par une soi-disant trahison de celui-ci, et inventa un fantastique " grand complot anarchiste contre le pouvoir sovi�tique ".

La petite histoire de ce complot est fort piquante et m�rite d'�tre racont�e. La voici :

Quelques jours avant la victoire d�cisive sur Wrangel, lorsque la d�faite de ce dernier ne laissait plus aucun doute, la station centrale d'�missions radiophoniques de Moscou prescrivit � toutes les stations de province d'arr�ter leurs appareils de r�ception, donc de ne pas prendre un t�l�gramme urgent et absolument secret de L�nine, qui devait �tre capt� exclusivement par les deux stations centrales : celle de Kharkow et celle de Crim�e.

La consigne ne fut pas ex�cut�e par un sympathisant libertaire au service de l'une des stations de province. Et qui capta le t�l�gramme suivant :

" Etablir effectifs anarchistes Ukraine particuli�rement r�gion makhnoviste. - L�NINE. "

Quelques jours apr�s fut communiqu�, dans les m�mes conditions, le t�l�gramme suivant :

" Exercer surveillance active tous anarchistes. Pr�parer documents autant que possible de caract�re criminel d'apr�s lesquels on pourrait mettre en accusation. Tenir secrets ordre et documents. Envoyer partout instructions n�cessaires. - L�NINE. "

Et, quelques jours plus tard, fut lanc� le troisi�me et dernier t�l�gramme laconique ainsi con�u :

" Arr�ter tous anarchistes et les incriminer. - L�NINE. "

Tous ces t�l�grammes furent adress�s � Rakovsky, alors Pr�sident du Conseil des Commissaires du Peuple de l'Ukraine, et � d'autres autorit�s civiles et militaires.

Au re�u du troisi�me t�l�gramme, le radiot�l�graphiste sympathisant alerta un camarade anarchiste. Ce dernier partit en toute h�te pour Kharkow afin de pr�venir les anarchistes de la r�pression en pr�paration. Il arriva trop tard : l'acte �tait d�j� consomm�. Presque tous les anarchistes de Kharkow, et aussi ceux arriv�s au Congr�s, se trouvaient en prison. Leurs locaux �taient ferm�s.

Tel fut le " complot " des anarchistes ukrainiens contre le pouvoir sovi�tique

Notons qu'au moment de l'accord entre le gouvernement " des Soviets " et Makhno, la d�l�gation makhnoviste avait fix� officiellement le nombre de personnes, emprisonn�es ou exil�es et devant �tre lib�r�es, � plus de 200.000 : pour la plupart, des paysans appr�hend�s en masse comme sympathisant avec le mouvement makhnoviste. Nous ne savons pas combien d'anarchistes conscients se trouvaient parmi eux. Et nous ne saurons jamais combien de personnes, � cette �poque, furent fusill�es ou disparurent sans laisser de trace dans de nombreuses prisons locales, souvent secr�tes et inconnues de la population.

Lors du mouvement de Cronstadt, en mars 1921 (voir Livre III), le gouvernement bolcheviste proc�da � de nouvelles arrestations massives d'anarchistes et d'anarcho-syndicalistes. Il organisa � nouveau une v�ritable chasse � l'homme � travers le pays, cherchant � s'emparer des derniers militants qui osaient encore �lever la voix. Car, contrairement � tous les mensonges r�pandus par le pouvoir " sovi�tique " � l'int�rieur et ailleurs, la r�volte de Cronstadt et les mouvements qui l'accompagn�rent furent fortement impr�gn�s d'esprit libertaire

Tout mouvement de masse : une gr�ve ouvri�re, protestations de paysans ou un m�contentement parmi les marins ou les soldats, se r�percutait invariablement sur le sort des anarchistes.

Souvent, on jetait en prison des personnes n'ayant d'autres liens avec les libertaires qu'une communaut� d'id�es, une parent� ou de vagues relations d'amiti�.

Admettre ouvertement le point de vue anarchiste - cela suffisait pour vous faire mener en prison d'o� l'on ne sortait que difficilement ou, en g�n�ral, jamais.

En 1919 et 1921, les cercles des Jeunesses Anarchistes furent brutalement supprim�s. Cette jeunesse s'occupait uniquement de s'instruire et �tudiait entre autres, en commun, la doctrine anarchiste avec laquelle elle sympathisait le plus. L'action bolcheviste fut provoqu�e uniquement par le d�sir de couper court � toute envie des jeunes de conna�tre les id�es libertaires. Seul le dogme marxiste resta admis.

En l'�t� 1921, la presse sovi�tique elle-m�me (chose extr�mement rare, explicable uniquement par l'intention de mettre la jeunesse en garde et de lui enlever toute tentation de pers�v�rer) communiqua qu'aux environs de Jm�rinka (une petite ville d'Ukraine), avaient �t� " d�couverts et liquid�s " - c'est-�-dire fusill�s - 30 � 40 anarchistes �tablis dans cette localit� et ayant des ramifications dans d'autres villes m�ridionales On ne put jamais conna�tre les noms de tous ceux qui p�rirent ainsi. Mais on peut �tablir que, parmi les fusill�s, se trouvaient quelques-uns des meilleurs militants de la jeunesse libertaire.

Vers la m�me �poque, et encore d'apr�s la presse sovi�tique elle-m�me, furent emprisonn�s et en partie fusill�s, � Odessa, les membres d'un groupe anarchiste assez important et actif qui, entre autres, faisait de la propagande dans les milieux et institutions sovi�tiques (m�me dans le Soviet d'Odessa et dans le Comit� local du parti). Cela constituait, selon la presse sovi�tique, un crime de " haute trahison ".

Selon les donn�es officielles, il y eut, jusqu'� fin 1922, 92 anarchistes " tolsto�ens " (pacifistes int�graux) fusill�s, principalement pour refus de servir dans l'arm�e. Beaucoup de " tolsto�ens " languissaient en prison.

Un de ces braves pacifistes se trouva un jour nez � nez avec Peters, le fameux ex�cuteur de la Tch�ka (police communiste secr�te), devant un guichet de cette derni�re. Il venait, par miracle, d'�tre remis en libert�. En attendant son toux, il enlevait paisiblement des poux de sa barbe hirsute et les jetait par terre. (A cette �poque, les poux �taient les amis les plus intimes des hommes ; dans le public, on les appelait tendrement " s�machki ", du nom de M. S�machko, Commissaire du Peuple � la Sant� publique : ironie cruelle mais suggestive.)

" - Pourquoi donc les jetez-vous comme �a au lieu de les tuer ? demanda Peters, �tonn�.

" - Je ne tue jamais des �tres vivants, fut la r�ponse.

" - Oh ! fit Peters, tr�s amus�. Que c'est dr�le, tout de m�me ! Vous vous laissez bouffer par des poux, des punaises et des puces ? Mais vous �tes donc piqu�, mon ami, c'est le cas de le dire. Moi, j'ai supprim� quelques centaines de bonshommes - des bandits, s'entend - et �a ne me fait rien du tout. Ah �a, par exemple ! "

Il n'en revenait pas et ne cessait de regarder curieusement le paisible " tolsto�en ", le prenant certainement pour un fou plaisant.

Je pourrais poursuivre longtemps encore ce martyrologe.

Je pourrais citer des centaines de cas o� l'on attirait les victimes dans des pi�ges pour les fusiller, soit apr�s " interrogatoire " et tortures, soit m�me sur place, parfois dans un champ, � la lisi�re d'une for�t ou en les retirant d'un wagon en arr�t dans une gare perdue...

Je pourrais citer des centaines de cas de perquisitions et d'arrestations brutales et ignobles, accompagn�es de violences et de vexations de toute sorte (2).

Je pourrais donner de longues s�ries de noms de libertaires, souvent de tr�s jeunes gens, jet�s en prison ou exil�s dans des r�gions malsaines o� ils p�rirent apr�s de lentes et terribles souffrances.

Je pourrais raconter des cas r�voltants de r�pression individuelle bas�e sur un mouchardage �hont�, sur une trahison cynique ou sur une provocation r�pugnante. Des cas o� les victimes n'avaient, le plus souvent, d'autre tort que celui de vouloir penser librement et de ne pas cacher leur pens�e.

On supprimait des hommes en tant que porteurs d'une id�e, si celle-ci n'�tait pas exactement celle du gouvernement et de sa clique privil�gi�e. On cherchait � supprimer l'id�e elle-m�me, � �craser toute pens�e ind�pendante... Ou encore, tr�s souvent aussi, on abattait des hommes qui savaient et pouvaient d�voiler certaines v�rit�s. (3)

Je me bornerai � quelques exemples individuels, particuli�rement odieux. (Nous aurons l'occasion de revenir sur le sujet au chapitre premier du Livre III, sur la r�volte de Cronstadt, et, au dernier chapitre du m�me livre, sur le mouvement " makhnoviste ".)


7.4 Le cas L�on Tchorny et Fanny Baron
En juillet 1921, 13 anarchistes d�tenus, sans motif plausible, � la prison de Taganka (� Moscou), firent une gr�ve de la faim, exigeant une mise en accusation ou une mise en libert�. La gr�ve co�ncida avec la session du Congr�s international des Syndicats rouges (Profintern), � Moscou. Un groupe de d�l�gu�s syndicalistes �trangers (surtout fran�ais) interpella le gouvernement " sovi�tique " sur ce fait, de gr�ve, l'ayant appris, avec force d�tails, de la bouche de parents des d�tenus. L'interpellation porta aussi sur d'autres cas analogues et m�me sur l'ensemble de la politique de r�pression vis-�-vis des syndicalistes et des anarchistes.

Au nom du gouvernement, Trotsky eut le cynisme de r�pondre aux d�l�gu�s : " Nous n'emprisonnons pas les vrais anarchistes Ceux que nous tenons en prison ne sont pas des anarchistes, mais des criminels et des bandits se couvrant du nom d'anarchistes. "

Les d�l�gu�s, bien renseign�s, ne se tinrent pas pour battus. Ils port�rent l'interpellation � la tribune du Congr�s, r�clamant au moins la mise en libert� des anarchistes enferm�s � Taganka... L'interpellation provoqua au Congr�s un gros scandale et obligea le gouvernement (qui craignait, en cas d'insistance, des r�v�lations plus graves) � l�cher prise. Il promit aux d�l�gu�s de lib�rer les prisonniers de Taganka. La gr�ve cessa le onzi�me jour...

Apr�s le d�part des d�l�gu�s, et apr�s avoir laiss� tra�ner l'affaire pendant deux mois au cours desquels il chercha un pr�texte suffisant pour pouvoir accuser les d�tenus, toujours en prison, d'un d�lit grave et se d�gager de sa promesse, le gouvernement se vit forc� de les �largir. (Il le fit en septembre 1921, et les expulsa aussit�t de l'U.R.S.S., sauf trois.)

Mais, pour se venger (la vengeance �tait un �l�ment constant dans la r�pression bolcheviste) et surtout pour justifier devant les travailleurs �trangers et leurs d�l�gu�s ses proc�d�s terroristes � l'�gard des " soi-disant libertaires ", il monta, un peu plus tard, une grosse et fausse " affaire " contre ceux-ci.

Pour des actes soi-disant " criminels ", notamment pour une pr�tendue fabrication de faux billets de banque sovi�tiques, il fit fusiller (naturellement en secret, la nuit, dans l'une des caves de la Tch�ka, sans l'ombre d'une proc�dure judiciaire), quelques anarchistes des plus honn�tes, sinc�res et d�vou�s � la cause : la jeune Fanny Baron (dont le mari �tait en prison), le militant bien connu L�on Tchorny (de son vrai nom, Tourtchaninoff) et d'autres.

Il a �t� prouv� plus tard que les libertaires fusill�s n'avaient aucun rapport avec les d�lits en question.

Et il a �t� prouv�, d'autre part, que la pr�tendue affaire de fabrication de faux billets avait �t� mont�e de toutes pi�ces par la Tch�ka elle-m�me. Deux de ses agents, le nomm� Steiner (dit Kamenny) et un chauffeur tch�kiste, s'�taient introduits dans les milieux libertaires et, en m�me temps, dans certains milieux criminels afin de pouvoir " constater " les liens entre les deux et combiner l' " affaire ". Tout se passait sous la direction de la Tch�ka et avec la complicit� �troite de ses agents. Les apparences indispensables r�unies, l' " affaire " fut mont�e et rendue publique.

Ainsi, pour justifier ses autres crimes � l'aide d'un nouveau, le gouvernement sacrifia quelques anarchistes de plus et tenta de souiller leur m�moire.


7.5 Le cas Lef�vre, Vergeat, Lepetit
Citons encore un cas particulier, la perte des trois militants fran�ais : Raymond Lef�vre, Vergeat et Lepetit, d�l�gu�s au Congr�s de l'Internationale Communiste qui eut lieu � Moscou dans l'�t� 1920.

Raymond Lef�vre, tout en �tant membre du parti communiste, manifesta � plusieurs reprises ses douloureux sentiments, se rendant parfaitement compte de la fausse voie o� s'engageaient ses camarades d'id�e. Quant � Vergeat et Lepetit, tous deux anarcho-syndicalistes, ils exhalaient ouvertement leur col�re et n'�pargnaient pas leurs critiques sur l'�tat de choses en Russie. C'est plus d'une fois que Lepetit, la t�te entre ses mains, disait en songeant au compte rendu qu'il devait faire � ses camarades syndicalistes fran�ais : " Mais, qu'est-ce que je vais bien leur dire ? "

Le Congr�s termin�, ils travaill�rent plusieurs jours et plusieurs nuits � rassembler leurs notes et documents. Les mesures de pression commenc�rent � leur �gard lorsque, � l'approche du retour en France, tous trois refus�rent de consigner leurs dossiers aux fonctionnaires du Pouvoir sovi�tique, soi-disant charg�s de l'acheminement des documents vers le lieu de destination. Lef�vre refusa m�me de confier ses notes et papiers aux membres russes de son parti.

Alors, les politiciens moscovites d�cid�rent de " saboter "leur d�part.

Sous de fallacieux pr�textes, on ne les laissa pas prendre la route normale qu'emprunt�rent Cachin et d'autres d�l�gu�s communistes. Pour des raisons myst�rieuses, le gouvernement sovi�tique d�cida de les " faire partir par le Nord ".

Voulant absolument accomplir leur mission et se croyant suffisamment prot�g�s par la pr�sence du communiste Lef�vre qui devait faire le voyage avec eux, Vergeat et Lepetit �taient d�cid�s � tout pour rentrer en France � temps et prendre part au Congr�s conf�d�ral o� ils devaient pr�senter leurs rapports.

Leur calvaire commen�a par le long et p�nible voyage de Moscou � Mourmansk (port de l'Extr�me Nord, sur l'oc�an Glacial), qu'ils effectu�rent dans des conditions cruelles. " On nous sabote ", disait avec raison Lepetit. Dans le train, par un froid intense, sans v�tements chauds ni vivres, ils firent des r�clamations aux tch�kistes qui accompagnaient le convoi, leur demandant l'indispensable. Ils avaient beau rappeler leur qualit� de d�l�gu�s, ils n'obtenaient que cette r�ponse : " Nous ignorons compl�tement qu'il y ait des d�l�gu�s dans le train. Nous n'avons re�u aucun ordre � ce sujet. " Ce ne fut que sur les instances r�it�r�es de Lef�vre qu'on leur donna quelques vivres. Ainsi, souffrant de maintes privations et au prix de pires difficult�s, ils arriv�rent enfin � Mourmansk. Ils s'y r�fugi�rent chez des p�cheurs et attendirent l'ex�cution des promesses de Moscou, c'est-�-dire l'arriv�e d'un bateau qui devait les emmener en Su�de.

Trois semaines se pass�rent ainsi dans l'inqui�tude et l'�tonnement de ne pas voir arriver le bateau promis. On commen�a � douter de pouvoir revenir en France en temps opportun et de remplir jusqu'au bout la mission.

Lef�vre �crivit alors une premi�re lettre � un ami de Moscou. Ne recevant pas de r�ponse, il en envoya une deuxi�me, puis une troisi�me, toujours sans r�sultat. On sut par la suite que ces lettres furent remises � Trotsky qui les confisqua.

Dans sa derni�re missive, Lef�vre fit un poignant expos� de leur situation et annon�a leur r�solution d�sesp�r�e de traverser l'oc�an Glacial sur une barque de p�che pour sortir du pays des Soviets. " Nous allons � la mort ", �crivait-il.

On r�unit les fonds n�cessaires pour l'achat d'un canot de p�che. Et, malgr� les supplications de quelques compagnons et aussi des p�cheurs de la c�te, ils s'embarqu�rent et partirent... � la mort, comme disait bien Raymond Lef�vre. Car on ne les a plus revus.

Une preuve palpable de cet assassinat froidement combin� � Moscou n'existe pas. (Ou les personnes qui la poss�dent gardent le silence, pour des raisons faciles � comprendre.) Les bolcheviks, naturellement, nient. Mais peut-on en douter lorsqu'on conna�t l'attitude ferme et intransigeante de Vergeat et de Lepetit en Russie, les proc�d�s habituels du gouvernement bolcheviste et les pressions et entraves qu'ils subirent pour leur d�part alors que Cachin, avec d'autres d�l�gu�s communistes, purent � la m�me �poque faire le voyage de retour sans encombre et arriver � temps pour r�p�ter aux congressistes de Tours la le�on apprise � Moscou ?...

De toute fa�on, nous avons relat� fid�lement les faits authentiques qui finirent par �tre connus en Russie. Nous estimons qu'ils parlent assez �loquemment d'eux-m�mes. Au lecteur de juger en d�finitive.


7.6 Un �pisode v�cu
Qu'il me soit, permis de raconter ici mon cas personnel, d'une allure moins tragique, mais qui met bien en relief certains proc�d�s du bolchevisme dignes d'�tre inscrits parmi les hauts exploits du communisme �tatiste. Car ce cas �tait loin d'�tre unique, � l'�poque dont je parle. (Depuis, il ne peut se reproduire dans un pays enti�rement soumis � ses nouveaux ma�tres.)

En novembre 1918, j'arrivais dans la ville de Koursk, aux confins de l'Ukraine pour assister � un Congr�s des libertaires d'Ukraine. A cette �poque, un tel congr�s �tait encore possible dans le voisinage de l'Ukraine, vu l'�tat de ce pays en lutte contre la r�action et l'invasion allemande. Les bolcheviks y tol�raient les anarchistes, tout en les utilisant et en les surveillant.

Depuis le d�but de la R�volution, la population laborieuse de Koursk n'avait encore jamais entendu une conf�rence sur l'anarchisme, le petit groupe local ne disposant pas de forces n�cessaires et les peu nombreux conf�renciers libertaires �tant en g�n�ral pris ailleurs. Profitant de ma pr�sence, le groupe me proposa de faire une conf�rence sur l'anarchisme, dans un grand local de la ville. Naturellement, j'acceptai avec joie.

Il fallait demander l'autorisation du pr�sident du Soviet local. Ce pr�sident, un brave ex-ouvrier, nous la d�livra sans difficult�. Le pr�cieux document en mains, la salle fut lou�e deux semaines � l'avance, pour une soir�e de la semaine de No�l. De grandes et belles affiches furent command�es quelques jours apr�s et coll�es aux murs. Tout �tait pr�t.

La conf�rence s'annon�ait comme devant �tre un tr�s beau succ�s pour nos id�es. Certains indices : rumeurs de la ville, rassemblements devant les affiches, demandes de renseignements au si�ge du groupe, etc., ne laissaient aucun doute � ce sujet. La salle devait �tre archi-comble.

Peu habitu�s � de pareilles r�ussites (en Grande Russie, � cette �poque d�j�, aucune conf�rence publique sur l'anarchisme n'�tait possible), nous en �prouvions une l�gitime satisfaction.

Deux jours avant la date fix�e, le secr�taire du groupe vint me voir, �mu et indign� : il venait de recevoir une note du pr�sident du Comit� bolcheviste de Koursk (le vrai pouvoir), l'informant qu'en raison des jours de f�te, la conf�rence anarchiste ne pourrait avoir lieu et qu'il avait avis� le responsable de la salle, laquelle �tait maintenant prise par le Comit� pour une soir�e dansante populaire.

Je me pr�cipitai au si�ge du Comit� communiste. L�, j'eus une explication orageuse avec le pr�sident nomm�, si je ne m'abuse, Rynditch (ou Ryndine, je ne me le rappelle pas exactement).

" - Comment ! lui dis-je, vous, communiste, ne reconna�triez pas les r�gles de priorit� ? Nous avons obtenu l'autorisation du Soviet et lou� la salle deux semaines � l'avance, pr�cis�ment pour �tre s�rs de l'avoir. Le Comit� n'a qu'� s'inscrire � son tour.

" - Je regrette, camarade, mais la d�cision du Comit� qui est, ne l'oubliez pas, le pouvoir supr�me et, comme tel, peut avoir des raisons que vous ignorez et qui priment tout, est irr�vocable. Ni le pr�sident du Soviet ni le responsable de la salle ne pouvaient savoir d'avance que le Comit� allait avoir besoin de la salle pour cette date. Et, d'ailleurs, il est absolument inutile de discuter ou d'insister. Je vous le r�p�te : c'est irr�vocable, la conf�rence n'aura pas lieu... Ou encore, organisez-la dans une autre salle ou � une autre date.

" - Vous savez tr�s bien qu'il n'est pas possible d'arranger tout cela en deux jours. Et puis, il n'y a pas d'autre salle aussi grande. D'ailleurs, toutes les salles doivent d�j� �tre prises pour des soir�es de f�te. La conf�rence est rat�e, tout simplement.

" - Je regrette. Reportez-la � une date post�rieure. En somme, vous ne perdez rien. La chose est arrangeable.

" - Oh ! cela ne sera plus pareil. Ces modifications portent toujours un grand pr�judice � la cause. Et puis, les affiches co�tent cher. Et surtout, je dois quitter Koursk ces jours-ci. Mais dites-moi : comment pensez-vous arranger les choses le soir de la conf�rence ? Il m'est avis que vous allez vous exposer � une r�sistance de la part du public qui, certainement, viendra tr�s nombreux pour la conf�rence. Les affiches sont coll�es depuis deux semaines. Les ouvriers de la ville et des environs attendent avec impatience. Il est trop tard pour faire imprimer et placarder un contre-ordre. Vous aurez du mal � imposer � cette foule une soir�e dansante � la place de la conf�rence qu'elle viendra �couter.

" - ��, c'est notre affaire � nous ! Ne vous en faites pas, nous nous en chargeons pleinement.

" - Donc, au fond, la conf�rence est interdite par le Comit�, cela malgr� l'autorisation du Soviet.

" - Ah non, non, camarade ! Nous ne l'interdisons nullement. Fixez-la pour tout de suite apr�s les f�tes. Et nous en aviserons le public qui sera venu pour la conf�rence, voil� tout. "

Sur ce, nous nous s�par�mes. Je me concertai avec les membres du groupe et nous d�cid�mes de reporter la conf�rence au 5 janvier 1919. On en avisa le Comit� bolcheviste et le responsable de la salle. Ce changement m'obligeait � retarder de quelques jours mon d�part pour l'Ukraine comme j'en avais l'intention.

On commanda de nouvelles affiches. En outre, on d�cida premi�rement qu'on laisserait aux autorit�s bolchevistes le soin de se d�brouiller avec le public, et secondement qu'� tout hasard je resterais, ce soir-l�, chez moi, � l'h�tel. Car nous supposions que le tr�s nombreux public exigerait malgr� tout, la conf�rence et que finalement, les bolcheviks se verraient oblig�s de c�der. Il fallait donc que le secr�taire du groupe p�t me convoquer le cas �ch�ant.

Personnellement, je m'attendais � un gros scandale peut-�tre m�me � une collision assez grave. La conf�rence �tait fix�e � huit heures du soir.

Vers 8 heures et demie, on m'appela au t�l�phone. Je reconnus la vois �mue du secr�taire : " Camarade, la salle est litt�ralement assi�g�e par une foule qui ne veut rien entendre et exige la conf�rence. Les bolcheviks sont impuissants � la raisonner. Probablement, ils devront c�der et la conf�rence aura lieu. Prenez une voiture et venez vite. "

Je saute dans une voiture et je file. De loin, j'entends, dans la rue, une clameur extraordinaire. Arriv� sur les lieux, je vois une foule stationnant aux abords de la salle et hurlant : " Au diable la soir�e dansante ! Assez de danses ! Nous en avons marre !... Nous voulons la conf�rence ! Nous sommes venus pour la conf�rence !... Conf�rence ! Conf�rence ! Con-f�-rence ! "

Le secr�taire qui m'attendait vient me prendre. Difficilement, nous nous frayons un passage jusqu'� l'int�rieur, plein de monde. La salle est au premier. Parvenu en haut de l'escalier, j'y trouve le " camarade " Rynditch en train de haranguer la foule qui crie toujours : " Conf�rence ! Conf�rence ! "

" - Vous faites bien de venir... Vous voyez ce qui se passe, me lance l'homme, tr�s en col�re. C'est bien votre travail � vous, �� ! "

Indign�, je dis :

" - Je vous ai pr�venu. C'est vous qui �tes responsable de tout cela. Vous vous �tes charg� d'arranger les choses. Eh bien, allez-y ! D�brouillez-vous maintenant comme vous voudrez ! Le mieux et le plus simple serait de permettre la conf�rence.

" - Non, non et non ! crie-t-il, furieux. Elle n'aura pas lieu, votre conf�rence, je vous le garantis. "

Je hausse les �paules.

Brusquement, il me dit :

" - Voil�, camarade. Ils ne veulent pas m'�couter. Et je ne voudrais pas recourir � des mesures graves. Vous pouvez arranger les choses. Ils vous �couteront. Expliquez-leur la situation et persuadez-les de s'en aller tranquillement. Faites-leur entendre raison. Dites-leur bien que votre conf�rence est ajourn�e. Il est de votre devoir de faire ce que je vous demande ."

Je sens que si la conf�rence n'a pas lieu tout de suite, elle n'aura jamais lieu. J'ai la certitude qu'elle sera interdite d�finitivement et que moi je serai peut-�tre arr�t�.

Je refuse cat�goriquement de parler � la foule. Avec un geste nettement n�gatif, je lui crie :

" - Non, je ne parlerai pas Vous l'avez voulu, d�brouillez-vous ! "

La foule, voyant notre dispute, hurle de plus en plus fort. Rynditch t�che de crier quelque chose. Peine perdue ! Sa voix est couverte par une v�ritable temp�te. La foule se sent forte. Elle s'�gaye, s'amuse, presse les rangs, emplit de plus en plus l'escalier, le palier, les abords imm�diats de la salle aux portes closes.

Rynditch fait des gestes d�sesp�r�s et s'adresse de nouveau � moi :

" - Parlez-leur, parlez-leur donc ! me dit-il, ou �a finira mal ! "

Une id�e me vient. Je fais signe � la masse qui nous entoure. La voil� apais�e. Alors, pos�ment, scandant les mots, je dis :

" - Camarades ! La responsabilit� de cette confusion bien regrettable incombe au Comit� bolcheviste de la ville. Nous avons les premiers lou� la salle, deux semaines � l'avance. Deux jours avant la conf�rence, le Comit�, sans m�me se concerter avec nous, a pris possession de la salle pour y organiser une soir�e dansante. (La foule crie � tue-t�te: " A bas la soir�e dansante ! La conf�rence ! ") Il nous a oblig�s � reporter notre conf�rence � une date ult�rieure. Je suis le conf�rencier et je suis pr�t � faire la conf�rence tout de suite. Les bolcheviks l'interdisent formellement pour ce soir. Mais c'est vous, les citoyens de la ville ; c'est vous le public. C'est donc � vous de d�cider. Je suis � votre enti�re disposition. Choisissez, camarades : ou bien nous ajournons la conf�rence, et alors, retirez-vous en paix et revenez tous, ici m�me, � la nouvelle date : le 5 janvier; ou bien, si vous voulez la conf�rence tout de suite et si vous �tes vraiment d�cid�s, agissez, emparez-vous de la salle. "

A peine ces derni�res paroles prononc�es la foule joyeuse, applaudit � tout rompre et hurle : " Conf�rence tout de suite ! Conf�rence ! Conf�rence ! " Et, dans un �lan irr�sistible, elle se rue vers la salle. Rynditch est d�bord�. On ouvre la porte. (Sinon, elle aurait �t� enfonc�e.) On donne la lumi�re.

En un clin d'oeil la salle est pleine. Le public, en partie assis, en partie debout, se calme. Je n'ai qu'� commencer. Mais Rynditch bondit sur l'estrade. Il s'adresse au public :

" - Citoyens, camarades ! Patientez encore quelques minutes. Le Comit� bolcheviste va se concerter et prendre une d�cision d�finitive. Elle vous sera communiqu�e tout � l'heure. Probablement, la soir�e dansante n'aura pas lieu...

" - Hourra ! crie la foule transport�e de joie par son apparente victoire : Conf�rence ! Vive la Conf�rence ! "

On applaudit � nouveau. Et on rigole.

Les bolcheviks s'�loignent dans une chambre voisine pour se concerter. On ferme les portes de la salle. On attend patiemment la d�cision. On suppose que cette petite com�die est jou�e par les bolcheviks pour sauver la forme.

Un quart d'heure se passe.

Brutalement, la porte de la salle s'ouvre et un fort d�tachement de soldats tch�kistes (troupes sp�ciales, sorte de gendarmerie ou gardes mobiles, dress�es et aveugl�ment d�vou�es au r�gime), fusils � la main, y p�n�tre. Le public, stup�fait, reste fig�, chacun � sa place. Tranquillement, dans un silence impressionnant, les soldats occupent la salle, se glissant le long des murs, derri�re les si�ges. Un groupe reste pr�s de la porte, face � la salle, les fusils braqu�s sur le public.

(On a su plus tard que le Comit� bolcheviste s'�tait adress�, d'abord, � la caserne de la ville, demandant � un r�giment r�gulier d'intervenir. Les soldats voulurent des explications - � cette �poque c'�tait encore possible - d�clar�rent qu'ils voudraient eux-m�mes assister � cette conf�rence et refus�rent. C'est alors que le Comit� fit venir un d�tachement de tch�kistes, pr�ts � toutes les besognes.)

Aussit�t, les membres du Comit� reparaissent dans lit salle silencieuse. Rynditch remonte sur l'estrade et dit au public d'un ton triomphant :

" - Voil�. La d�cision du Comit� est prise. La soir�e dansante n'aura pas lieu. La conf�rence non plus. D'ailleurs, il est trop tard pour l'une comme pour l'autre. J'invite le public � �vacuer la salle et l'immeuble dans un calme absolu et dans un ordre parfait. Sinon, les tch�kistes interviendront. "

Indign�s, mais impuissants, les gens commencent � se lever et � quitter la salle. " Quand m�me, murmurent d'aucuns : elle est rat�e, leur soir�e... Ce n'est d�j� pas mal ! "

En bas une autre surprise les attend : � la sortie, deux tch�quistes arm�s fouillent chaque personne et contr�lent les pi�ces d'identit�.

Plusieurs personnes sont arr�t�es. On en rel�chera une partie le lendemain. Mais quelques-uns resteront en prison.

Je rentre � l'h�tel.

Le lendemain matin, un coup de t�l�phone. La voix de Rynditch :

" - Camarade Voline, venez me voir au Comit�. J'ai � vous parler au sujet de votre conf�rence. "

Je r�ponds :

" - La date en est fix�e au 5 janvier. On a command� les affiches. Vous n'y voyez pas d'inconv�nient ?

" - Non. Mais venez quand m�me, j'ai � vous parler "

A peine entr�, je suis re�u par un bolchevik qui me dit, aimable et souriant :

" - Voil�, camarade. Le Comit� a d�cid� que votre conf�rence n'aura pas lieu. C'est vous-m�me qui �tes responsable de cette d�cision, car votre attitude, hier, fut hostile et arrogante. De plus, le Comit� a d�cid� que vous ne pourrez pas rester � Koursk. Pour l'instant, vous resterez ici m�me, dans nos locaux.

" - Ah ! Je suis donc arr�t� ?

" - Ah ! non, non, camarade. Nous ne vous arr�tons pas. Vous �tes seulement retenu ici pendant quelques heures, jusqu'au d�part du train pour Moscou.

" - Pour Moscou ? m'�criai-je. Mais je n'ai absolument rien � faire � Moscou ! Et j'ai d�j� un billet pour Kharkow (Ukraine) o� je devais me rendre apr�s le Congr�s. J'y ai des amis et du travail. "

Apr�s une courte d�lib�ration avec ses camarades, l'homme me dit :

" - C'est entendu. Vous pouvez aller � Kharkow. Mais le train ne part qu'� une heure du matin. Vous devez donc rester ici toute la journ�e.

" - Pourrais-je aller � l'h�tel chercher mes affaires et ma valise ?

" - Non, camarade. Nous ne pouvons pas vous permettre cela.

" - Je vous promets d'aller directement � l'h�tel prendre mes affaires. Et, d'ailleurs, qu'on m'accompagne.

" - Justement, camarade, ce n'est pas possible, nous regrettons. On peut vous voir. La chose peut s'�bruiter, Nous ne le voulons pas. L'ordre est formel. Donnez des indications � l'un de nos camarades : il ira chercher votre valise � l'h�tel. "

Un " gardien ", tch�kiste arm�, �tait d�j� plant� devant la porte de la chambre. Il n'y avait rien � faire.

Un " camarade " m'apporta ma valise. Vers minuit, un autre m'emmena en voiture � la gare et assista � mon d�part.

J'ajoute que ce voyage inattendu s'effectua dans des conditions tellement p�nibles, qu'en cours de route je tombai malade. J'�vitai une congestion pulmonaire, uniquement gr�ce � un compagnon de route qui me fit h�berger chez ses amis, � Soumy (une petite ville d'Ukraine). L�, un bon docteur me soigna aussit�t. Et, quelques jours apr�s, je me trouvais � Kharkow.

J'ajoute aussi que, d�s mon arriv�e, j'�crivis pour notre hebdomadaire local (Nabate) - interdit un peu plus tard par les autorit� bolchevistes en raison de son succ�s grandissant - un article intitul� : " Histoire d'une conf�rence sous la dictature du prol�tariat ". J'y racontais en d�tail toute cette savoureuse aventure.


7.7 L'accord final
Apr�s tout ce que nous avons dit sur la nature du socialisme �tatiste et sur son �volution fatale, le lecteur comprendra ais�ment les raisons qui amen�rent ce " socialisme " � un conflit irr�ductible avec l'id�e libertaire.

Pour un homme averti il n'y a rien d'inattendu ni de surprenant dans le fait que le Pouvoir socialiste pers�cute l'anarchisme et les anarchistes. Ce fait a �t� pr�vu par les anarchistes eux-m�mes (entre autres, d�j�, par Bakounine) longtemps avant la R�volution, pour le cas o� celle-ci s'engagerait sur la voie autoritaire et �tatiste.

La r�pression de l'id�e libertaire, la pers�cution de ses adeptes, l'�touffement des mouvements ind�pendants des masses : telles sont les cons�quences fatales de l'opposition entre la vraie R�volution prenant son �lan et la pratique �tatiste qui, momentan�ment triomphante, n'admet pas cet �lan, ne comprend pas la vraie r�volution et s'y oppose.

Le nouveau gouvernement (si la r�volution a le malheur d'en former un), qu'il se dise " r�volutionnaire ", " d�mocratique ", " socialiste ", " prol�tarien ", " ouvrier et paysan ", " l�niniste ", " trotskiste " ou autre, se heurte infailliblement aux forces vives de la vraie R�volution. Cet antagonisme entra�ne le pouvoir, avec la m�me fatalit�, dans une lutte de plus en plus implacable, qu'il devra justifier avec toujours plus d'hypocrisie, contre les forces r�volutionnaires et, de ce fait m�me, contre les anarchistes, porte-parole, �claireurs et d�fenseurs les plus fermes des forces de la vraie R�volution et de ses aspirations.

Le triomphe du Pouvoir dans cette lutte signifie, in�vitablement, la d�faite de la R�volution Sociale et par cela m�me, " automatiquement ", l'�crasement des anarchistes.

Tant que la R�volution et les anarchistes r�sistent, l'autorit� socialiste s�vit, avec toujours plus de violence et d'effronterie. Une terreur sans limite et une tromperie monstrueuse : tels sont ses derniers arguments, telle est l'apoth�ose de sa d�fense d�sesp�r�e.

Alors, tout ce qui est vraiment r�volutionnaire finit par �tre impitoyablement balay� par l'imposture soi-disant " r�volutionnaire ", comme contraire aux " int�r�ts supr�mes de la R�volution " (� ironie cruelle !), comme " criminel ", comme " tra�tre " !

Voil� ce qui �tait � pr�voir - et fut pr�vu par certains - au cas o� l'id�e �tatiste triompherait.

Voil� ce qui est enti�rement et d�finitivement confirm� par l'exp�rience de la R�volution russe.

Et voil� ce que des millions d'hommes devraient enfin comprendre s'ils veulent �viter � la prochaine R�volution l'�chec, l'�pouvante et le d�sastre de la R�volution russe.

Actuellement - et depuis longtemps - aucune presse aucune propagande, aucun mouvement libertaire n'existent plus en Russie. L'anarchisme y est hors la loi. Les anarchistes y ont �t� extermin�s jusqu'au dernier, par tous les moyens et proc�d�s possibles et imaginables.

Quelques-uns se trouvent encore, �� et l�, dans des prisons et lieux d'exil. La mort a fait parmi eux de tels ravages qu'il en reste aujourd'hui tr�s peu en vie.

Un petit nombre d'anarchistes russes �chapp�s au massacre, bannis de leur pays ou l'ayant fui, ,se trouvent dans diff�rents pays d'Europe et d'Am�rique.

Et s'il existe en Russie des partisans conscients de l'id�e libertaire, ils sont oblig�s de garder leurs id�es pour eux.

Depuis des ann�es, comme au temps des tzars, il n'est plus question ni d'anarchistes ni d'anarchisme en Russie.

Le " Comit� de Secours aux anarchistes emprisonn�s et exil�s en Russie ", comit� qui fonctionna durant de longues ann�es en Allemagne, en France et aux Etats-Unis, publiant des Bulletins d'information sur la r�pression, ramassant des fonds et les exp�diant aux victimes, ce comit� dut, lui aussi, cesser toute activit�, les relations avec les quelques victimes encore en vie �tant devenues impossibles.

L'" �pop�e " d'extermination du mouvement libertaire en Russie au lendemain de la R�volution " communiste " est termin�e. A l'heure actuelle, c'est d�j� " de l'histoire ".

Le plus terrible est qu'au bout de cette r�pression unique, � c�t� des vrais anarchistes, des centaines de milliers de simples travailleurs - ouvriers, paysans et intellectuels - s'�tant �lev�s contre l'imposture, furent �galement an�antis et que l'id�e r�volutionnaire elle-m�me ou, plut�t, toute pens�e et action libres devinrent, elles aussi, " de l'histoire " au pays " du socialisme " naissant !...


7.8 L'�touffoir
Comment se fait-il que cette effarante " histoire " n'ait pas �t� connue � l'�tranger ?

Le lecteur va le comprendre.

D�s le d�but, et pendant des ann�es, le gouvernement bolcheviste fit son possible pour cacher son oeuvre hideuse aux travailleurs et aux r�volutionnaires des autres pays en les trompant m�thodiquement et impudemment, au moyen classique du silence, du mensonge et de la calomnie.

Son proc�d� fondamental a �t� celui de tous les imposteurs de tous les si�cles : apr�s avoir �touff� l'id�e et le mouvement, en �touffer aussi l'histoire. Jamais la presse " sovi�tique " ne parle des luttes que le bolchevisme a d� mener contre la libert� du peuple ni des moyens auxquels il a d� recourir pour en arriver � bout. Nulle part dans oeuvres " sovi�tiques " le lecteur ne trouvera la relation de ces faits. Et lorsque la Litt�rature bolcheviste ne peut �viter d'en parler, elle se borne � noter, en quelques lignes, qu'il s'agissait de r�primer des mouvements contre-r�volutionnaires ou des exploits de bandits. Qui donc irait v�rifier les faits ?

Un autre proc�d� lui fut d'un grand secours : la fermeture effective des fronti�res. Les �v�nements de la R�volution russe se d�roulaient - et se d�roulent encore - en vase clos. Il fut toujours difficile sinon impossible de savoir exactement ce qui s'y d�roulait. La presse du pays, uniquement gouvernementale, se taisait sur tout ce qui avait trait � la r�pression.

Lorsque, dans les milieux avanc�s d'Europe, �tait �voqu�e la question des pers�cutions des anarchistes en Russie, quelques bribes de la v�rit� ayant transpir� en d�pit de toutes les mesures, le gouvernement bolcheviste d�clarait, chaque fois, par la bouche de ses repr�sentants et avec un " culot " rare : " Allons donc ! Les anarchistes - les vrais - ont en U.R.S.S. la pleine libert� d'affirmer et de propager leurs id�es. Ils ont m�me leurs clubs et leur presse ". Et puisque, en somme, on ne s'int�ressait pas tellement aux anarchistes et � leurs id�es, cette r�ponse suffisait. Il aurait fallu enqu�tes sur enqu�tes pour prouver le contraire. Qui donc y pensait ?

Quelques ren�gats de l'anarchisme, patronn�s par le gouvernement bolcheviste, pr�t�rent � ce dernier un pr�cieux concours. En guise de t�moignage, le gouvernement citait les fausses assertions de ces ex-anarchistes. Ayant reni� leur pass� et cherchant � se refaire une virginit�, ils confirmaient et t�moignaient tout ce qu'on voulait.

Les bolcheviks aimaient aussi citer les anarchistes " apprivois�s " dits " sovi�tiques ". Ceux-ci crurent sage et utile de s'adapter � la situation et au bolchevisme " afin de pouvoir faire quelque chose " - prudemment, sous le manteau, derri�re la fa�ade du " loyalisme ". Cette " tactique de couleur protectrice " ne put r�ussir avec les bolcheviks, rompus eux-m�mes � tous les proc�d�s d'une lutte antigouvernementale. Surveillant de pr�s ces anarchistes " camoufl�s ", les talonnant sans r�pit, les mena�ant et les " apprivoisant " adroitement, les autorit�s finirent par les acculer � justifier et m�me � approuver - " momentan�ment " - tous les exploits du bolchevisme. Les r�calcitrants furent enferm�s ou d�port�s. Et quant � ceux qui se soumirent vraiment, on les mit en vedette comme des " vrais anarchistes " qui " ont compris le bolchevisme ", en les opposant � tous les autres, les " faux anarchistes ".

Ou encore, les bolcheviks parlaient des anarchistes qui restaient � peu pr�s inactifs et ne touchaient jamais aux points " sensibles ". Pour cr�er un " trompe-l'oeil ", on leur permettait de conserver quelques organisations insignifiantes �troitement surveill�es. On autorisa certaines d'elles � r��diter quelques anciennes oeuvres anarchistes inoffensives : historiques ou th�oriques. Et on d�signait ces " maisons d'�ditions anarchistes " pour affirmer qu'on ne touchait pas aux " vrais anarchistes ". Plus tard, toutes ces " organisations " furent �galement " liquid�es ".

Enfin, on tol�rait quelques " anarchistes " extravagants, " bouffons ", qui d�figuraient l'anarchisme jusqu'� en faire une caricature. Les �crivains bolchevistes ne manquaient pas de les citer pour ridiculiser l'id�e.

Le gouvernement bolcheviste se cr�a ainsi une fa�ade lui permettant de cacher la v�rit� aux masses et aux gens mal inform�s � l'�tranger. Plus tard, ayant constat� l'indiff�rence, la na�vet� et la l�chet� des milieux " avanc�s "des autres pays, les bolcheviks n�glig�rent m�me de cacher cette v�rit�. Puisque les gens " avanc�s " et les masses l'avalaient toute crue !

Cette fa�ade trompeuse permit aux bolcheviks de recourir avec succ�s � une arme dont l'emploi est, h�las ! toujours efficace : la calomnie.

D'une part, ils confondaient sciemment les anarchistes avec les " contre-r�volutionnaires ", les " criminels ", les " bandits ". etc.

D'autre part, ils affirmaient qu'en pleine r�volution les anarchistes, m�me lorsqu'ils n'�taient pas des " bandits ", savaient seulement bavarder, critiquer, " rousp�ter ", mettre des b�tons dans les roues de la R�volution, d�truire, provoquer le d�sordre et mener leurs propres affaires. On pr�tendait que, m�me quand ils voulaient servir la R�volution, ils �taient incapables de r�aliser quelque chose de correct ; qu'ils n'avaient aucun " programme positif ", qu'ils ne proposaient jamais rien de r�el, qu'ils �taient des r�veurs irresponsables, qu'ils ne savaient pas eux-m�mes ce qu'ils voulaient et que, pour toutes ces raisons, le gouvernement bolcheviste se vit dans l'obligation de s�vir, car de tels �l�ments pr�sentaient un grave danger au cours d'une difficile r�volution.

Personne ne connaissant la v�rit� et n'�tant � m�me de contr�ler les faits, le proc�d� r�ussit.

Cette " tactique " servit le gouvernement bolcheviste merveilleusement, invariablement, durant des ann�es. D'ailleurs, elle faisait partie de tout un syst�me de duperie en lequel les bolcheviks �taient pass�s ma�tres.

Toutes les r�v�lations, (le plus en plus nombreuses et pr�cises de la presse libertaire ou autre � l'�tranger, �taient m�thodiquement et cyniquement r�fut�es avec les m�mes arguments st�r�otyp�s.

La masse des travailleurs, les intellectuels d'avant-garde de tous les pays, �blouis par le faux �clat de la " premi�re r�publique socialiste ", acceptant toutes les niaiseries de leurs " chefs g�niaux " et se laissant ainsi magistralement " rouler ", se souciaient fort peu des r�v�lations des anarchistes.

La vanit�, la mode, le snobisme et d'autres facteurs secondaires jou�rent leur r�le dans cette indiff�rence g�n�rale.

Enfin, les plus prosa�ques int�r�ts personnels y contribu�rent aussi. Entre autres, combien d'�crivains renomm�s dans tous les pays, fermaient sciemment les yeux sur la v�rit� qu'ils connaissaient, pourtant, suffisamment ! Le gouvernement " sovi�tique " avait besoin de leurs noms pour sa publicit�. En revanche, il assurait � leurs oeuvres un march� int�ressant, parfois presque unique. Et les pauvres hommes concluaient ce marchandage tacite, ber�ant leur conscience avec des excuses et des justifications inspir�es par leurs nouveaux m�c�nes.


7.9 Le truc des " d�l�gations "
Avant de terminer, je dois consacrer quelques lignes � un proc�de sp�cial de " bourrage de cr�ne ", appliqu� par les " Soviets " sur une vaste �chelle : les " d�l�gations �trang�res " (ou " ouvri�res ").

Le fait est connu. Un des " arguments-massues " des bolcheviks pour d�mentir les r�v�lations d�favorables, consiste � invoquer le t�moignage des " d�l�gations " envoy�es en U.R.S.S. par telles ou telles organisations, usines ou institutions de divers pays. Apr�s un s�jour de quelques semaines dans " le pays du socialisme ", les " d�l�gu�s ", � de rares exceptions pr�s qualifient de " bobards ", de " mensonges " et de " calomnies " tout ce qui se dit � l'�tranger au d�savantage des " Soviets ".

Au d�but, ce " truc des d�l�gations " �tait infaillible. Plus tard, il perdit son efficacit�. Depuis quelque temps, il est presque abandonn�. D'une part, les �v�nements se pr�cipitent et ce petit jeu se trouve d�pass�. D'autre part, on a fini par comprendre que, dans les conditions donn�es, les " d�l�gu�s " ne peuvent nullement saisir la r�alit�, m�me s'ils sont sinc�res et impartiaux. Un programme de s�jour strict et rapide, bien r�gl� et calcul� d'avance, leur est impos� d�s leur arriv�e. Ne connaissant ni la langue, ni les moeurs, ni la vie r�elle de la population, ils sont aid�s ou plut�t mani�s par des guides et des interpr�tes gouvernementaux. On leur montre et on leur raconte ce qu'on veut. Ils n'ont, en somme, aucun moyen d'approcher la population pour �tudier objectivement et longuement son existence

Tout cela est maintenant plus ou moins acquis.

Mais il existe un fait qui reste encore inconnu du public et qui, pourtant, en dit long sur l'�tat de choses en U.R.S.S.

Le " Comit� de Secours " d�j� cit�, quelques organisations syndicales et aussi quelques militants connus individuellement : le regrett� Erich Muchsam en Allemagne, S�bastien Faure en France, propos�rent au gouvernement bolcheviste, � plusieurs reprises, de laisser entrer en Russie une v�ritable d�l�gation, constitu�e en toute ind�pendance et compos�e de militants de diff�rentes tendances, y compris des " communistes ". On proposait au gouvernement " sovi�tique " les conditions suivantes : 1� s�jour libre et illimit�, jusqu'� ce que la d�l�gation elle-m�me juge sa mission termin�e ; 2� facult� de se rendre partout o� la d�l�gation le jugera indispensable dans l'int�r�t de sa mission, y compris les prisons, les lieux d'exil, etc. ; 3� droit de publier les faits, les impressions et les conclusions dans la presse d'avant-garde � l'�tranger ; 4� un interpr�te choisi par la d�l�gation elle-m�me.

Il �tait tout � fait dans l'int�r�t du gouvernement bolcheviste d'accepter une telle proposition - si, bien entendu, il �tait sinc�re, s'il n'avait rien � dissimuler, s'il ne cachait pas des r�alit�s inavouables. Un rapport favorable et approbateur d'une telle d�l�gation aurait mis fin � toute �quivoque. Tout gouvernement socialiste, gouvernement " ouvrier et paysan " (supposons un instant que cela puisse exister) aurait d� accueillir une pareille d�l�gation les bras ouverts. Il aurait m�me d� la souhaiter, la sugg�rer, la r�clamer. Le t�moignage et l'approbation d'une pareille d�l�gation aurait �t� vraiment d�cisif, irr�sistible, irr�futable.

Or, jamais cette offre ne fut accept�e. Le gouvernement " sovi�tique " fit chaque fois la sourde oreille.

Le lecteur devrait bien r�fl�chir sur ce fait. C'est que la d�sapprobation d'une telle d�l�gation aurait �t�, elle aussi irr�sistible, et d�finitive. Or, les r�sultats d'une pareille enqu�te eussent �t� foudroyants pour la renomm�e du gouvernement " sovi�tique ", pour tout son syst�me et pour toute sa cause.

Mais, personne ne bougeait � l'�tranger. Les fossoyeurs de la R�volution pouvaient dormir sur les deux oreilles et d�daigner les tentatives de leur faire avouer la terrible v�rit� : la faillite de la R�volution � la su


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